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"Fabrice à Waterloo", Avril 1944
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Oct 15, 2022 13:09    Sujet du message: Répondre en citant

John92 a écrit:
« Parfait ! Ça me suffira ! Goran ! Teodor ! Bogomil ! Sa (à supprimer ?)mnom ! »[/i]...

(et peut-être que le Lebel est un peu trop vieux pour être en dotation dans l'armée française - en face les autres ont des thompsons)


1) C'est du serbo-croate… Demo Dan ?……

2) Ça ne fait que souligner l'état des "Lépreux" de Percay. Dan ?


*** Je suis un peu étonné que personne n'ait relevé que Dennis et Pierre sont nés le même jour…
_________________
Casus Frankie

"Si l'on n'était pas frivole, la plupart des gens se pendraient" (Voltaire)


Dernière édition par Casus Frankie le Sam Oct 15, 2022 13:23; édité 1 fois
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Sam Oct 15, 2022 13:21    Sujet du message: Répondre en citant

28 avril
De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Entre deux eaux
Près de Kovačica (Voïvodine) –
« “Et c’est pourquoi je vous informe que copie du présent rapport sera adressé aux services de l’armée française, à Tirana et Athènes, et que j’y formule à votre encontre les plus vives critiques quant à cet incident.”
Retranché derrière son bureau (d’où venait, d’ailleurs, ce superbe meuble ?), sous sa tente pavoisée aux couleurs de son Royaume, le major Vranješević m’écoutait d’un air ostensiblement préoccupé, les mains croisées sur le bois ciré. Il attendit que j’aie fini, lissa d’un geste fin sa moustache qu’il soignait régulièrement à la cire de bougie, avant de conclure.
– Effectivement… Ce que vous me décrivez est… problématique. Une initiative indésirable d’un élément mal encadré. Je ferai remonter l’information de mon côté et nous ferons en sorte d’éliminer ce problème.
– Et le prisonnier, justement ? En parlant d’élimination.
– Allons, allons, Capitaine, veuillez rester factuel. Vous m’avez fait part d’un problème. Nous allons régler ce problème. Même si je regrette toutefois, et je vous le dis très sincèrement, que vous teniez à rester aussi procédurier, ainsi qu’à passer en permanence par la voie hiérarchique.
– J’ai mes instructions, comme vous. Mais je n’ai pas compris votre réponse.
– … Nous allons chercher. Et trouver. Car nos affaires sont en ordre, malgré ce que vous semblez croire.

Vranješević se leva et entreprit de contourner son bureau pour venir vers moi.
– Il n’y a aucune preuve, je dis bien aucune preuve, de maltraitance ou de… ce que vous sous-entendez. Et il n’y en aura aucune. Parce qu’il n’y a aucune maltraitance ou je ne sais quoi dans mon armée.
Il me prit alors les épaules entre les mains pour m’asséner : « Allons, Pierre, nom de Dieu ! Nous sommes dans le même camp, oui ou non ? Quand il a fallu venir nous aider en 14, vous l’avez fait sans hésiter ! Et pareil pour nous en 41 – ça a d’ailleurs coûté assez cher à nos deux pays. » Comme il en avait l’habitude, le Serbe me sourit, d’un sourire très doux et très aimable – avec un air presque paternel, les yeux mi-clos, comme quand on retrouve un ami après une longue période de travail épuisant.
« Réglons ces affaires entre nous. Je vais retrouver votre prisonnier et ce capitaine… Boromir, c’est ça ? » – « Tolimir. » – « Bien ! Faites-moi confiance, je vous en prie. Et oubliez un instant tous ces rapports pleins de calomnies. » Un soupir, les yeux vers le plancher. Un léger toussotement. « Nous ne sommes pas irréprochables, c’est vrai. Mais le temps nous a été cruel, et nos ennemis aussi. Si vous voulez vraiment que votre action compte ici, vous devez cesser de nous voir en ennemis – oui, j’ose le terme – mais bien de nouveau en alliés. Si vous ne nous faites pas un minimum confiance, ça ne marchera pas. »
– Vous… Vous en avez de bonnes…
articulai-je péniblement.
– Et il y a dix jours, face aux Allemands, quand nos troupes sont venues vous aider face aux commandos nazis ? Et à Niš, quand ce sont nos francs-tireurs qui vous ont tirés du camp où vous étiez allés vous jeter bravement pour sauver nos soldats ? Et mon prédécesseur, le capitaine Žarko Gashi, qu’aurait-il pensé de tout ça, selon vous ?
Le coup porta durement. Ma tempe me lança lourdement, à l’endroit précis où cet Allemand m’avait lâchement frappé, m’assommant alors que mon ami agonisait sur le sol. Mon trouble qui n’échappa pas à mon hôte.
– Vous voyez. Je vous laisse y réfléchir. D’ici là, essayons d’être constructifs, voulez-vous ?
En sortant de la tente, toujours sous la pluie, je devais bien avouer que j’étais quelque peu perdu dans mes pensées. Un grand tour du côté des plans d’eau à l’ouest de la ville me rafraichirait l’esprit. Je fis un kilomètre, peut-être deux ou trois. Autour de moi, des soldats yougoslaves plus ou moins en uniforme vaquaient à leurs occupations. Occupations le plus souvent poissonnières, enfin c’est l’impression que cela me donnait. Mais à voir autant de monde dans ce coin perdu de la plaine du Banat, je me demandais aussi si je n’étais pas déjà sous surveillance.
Alors que faire ? Partir seul à la bataille contre une armée entière de rudes alliés ? Ou plutôt faire la guerre aux nazis ? Je confesse aujourd’hui m’être posé la question – après tout, ce n’était pas pour rien qu’au début de l’année encore, j’avais demandé mon transfert vers une unité plus combattante…
Au soir de ces réflexions, je reçus une invitée qui me fit heureusement grand bien. Gabriella Triebswetter m’avait fait le plaisir d’accepter de revenir me voir pour partager mon souper. Il est vrai que le ravitaillement dans la région n’était pas exactement celui d’avant-guerre, et mon ordinaire devait lui faire l’effet d’un repas de gala ! Pensant me faire plaisir, elle se présenta maquillée avec la délicatesse – je dois le dire – d’une fille à matelots. Ce qu’elle n’était évidemment pas. Et pourtant, malgré les couches de barbouillage et autres frivolités féminines, elle conservait une jolie impression de douceur et même de fragilité. Je passai donc l’éponge sur le fard à paupières. Et au fil de la soirée, elle se détendit – un peu. Jusqu’à me glisser entre deux cuillerées que sa famille était d’origine française, oui Monsieur ! Plus exactement, de lointaine parenté lorraine (11). Elle me proposa alors de venir chez elle, à Sefkerin, pour y voir quelques glorieux souvenirs de ses ancêtres. J’acceptai évidemment. »

L’Esprit de la Guerre (Dennis Kolte)
Incompatibilité
Szekszárd (Hongrie)
– « Alors que j’allais au camp du bataillon avec Wilfried et Ivan pour faire le plein de provisions, j’y constatai une grande agitation. Emplie d’une foule de gradés, la tente d’état-major bruissait d’une activité inaccoutumée en période de calme sur le front – pourtant, il n’y avait pas trace de visiteurs vraiment importants sur la place. Deux voitures d’état-major avec leurs bannières gammées, un camion de troufions en train d’attendre qu’on ait de nouveau besoin d’eux, deux estafettes à moto pour ouvrir la voie… Rien de bien fascinant – en tout cas, ce n’était sûrement pas un général !
Je posai négligemment la question au sergent de garde : « C’est qui ces flandrins ? » Il me répondit par une moue d’indifférence, éprouvant visiblement l’envie soudaine de cracher par terre. Ivan, toujours observateur, me glissa alors à l’oreille : « Je crois c’est ceux qui… qui avoir remplacé vous. » Ah… Les nouvelles forces spéciales ? Celles qui auraient taillé des croupières aux Russes le mois dernier ? C’était intéressant – quoiqu’au vu des résultats face aux Hongrois, je me permettais déjà de douter que nous avions là affaire à de très grands professionnels. Je me rapprochai donc subtilement, en feignant de m’abriter de la pluie.
C’est à ce moment-là que l’abat de la tente s’ouvrit devant moi, afin de laisser passer un groupe de soldats en noir tout empressés, suivis de près par quelques officiers, dont mon chef, le major Max Wrandrey. Un grand escogriffe balafré, qui prétendait ouvrir la voie, me rentra presque dedans, au point de manquer perdre l’équilibre, au risque de se vautrer avec moi dans la boue. Presque… Visiblement contrarié de l’incident, son regard alla de ma personne de moi à Ivan, lequel faisait, pour le coup, très visiblement slave. Un éclair d’hostilité jaillit immédiatement entre nous – bref mais pratiquement palpable. Sans aucun doute me prit-il alors pour l’un de ces Ostruppen qu’on plante devant une baraque avec un fusil avant de les oublier là. Pour ma part, son regard métallique et son uniforme noir de choucas me rappelaient les Croates – ce qui n’était pas franchement un compliment, faut-il le préciser. L’homme me déplaisait. Il me toisa – je me redressai pour le toiser en retour.
Ce qui ne lui plut pas, bien sûr. « Raus, Fußsoldaten ! » trancha-t-il avant de filer tout droit.
Derrière, le major Wrandrey ne put s’empêcher de porter la main à son front, estimant sans doute qu’une fois encore, je n’apportais rien d’autre que des problèmes. A ses côtés, un individu s’arrêta lui aussi devant nous : « Ce sous-officier… C’est ? » – il avait l’accent du Hanovre (12). « C’est notre meilleur tireur. » répondit mon chef avec le sourire hypocrite de quelqu’un qui tente de se débarrasser d’un produit défectueux sans trop mentir sur sa nature. « Humpf. On verra ça… mais ce n’est pas notre priorité, pour le coup. Et puis… La discipline, nom d’un chien ! » Sur ce, ils reprirent leur route sans plus un regard pour nous. Je sentais déjà qu’on allait me reprocher ce petit épisode. »


29 avril
Mariages de guerre
Ou bien ça… – Deux amis
Gap
« Vos papiers sont en règle, mon lieutenant. Mais vous ne pouvez pas rester là… »
Le bras porteur du brassard désignait la colonne de mules qui s’engageait sur le bas-côté tandis que divers véhicules passaient en ronflant à raser les moustaches du gendarme. Martinez se garda de faire remarquer qu’il s’était arrêté là où on le lui avait demandé.
– Laissez-moi le temps de remettre mon bazar d’aplomb, et je repars, dit-il en tentant de repositionner la béquille. L’autre le regardait avec des yeux ronds. « Ben oui, enchaîna-t-il. Comment voulez-vous que je débraye, avec une patte folle ? Dites ? Tant qu’à faire : savez pas où j’peux trouver le cantonnement du 13e BCA ? »
Au troisième contrôle, sa patience était à bout : « Bon sang ! Vous croyez que je transporte un régiment de SS dans mon sac, ou quoi ? » explosa-t-il tandis qu’un caporal farfouillait dans la chose.
– P’têt une compagnie, riposta l’autre. Faut nous excuser, mon lieutenant, mais l’autre jour, des collègues ont trouvé par hasard des chandeliers et un truc, là, une espèce de vase, et des chais-pas-quoi d’église dans une jeep.
– Tiens donc ! Et vous espérez toucher l’gros lot vous aussi ?

L’autre haussa les épaules : « Ben, non. On a des ordres. Dites, z’en avez d’la quincaillerie, là… »
– C’est défendu ?
– Ben, non, c’est juste une remarque… Dites, z’êtes pas d’ici, hein ?
– Bien vu ! Non, j’suis en perm’. Ça pose un problème ?
– Tant que vous ne vous faites pas remarquer de trop. C’est juste que… faites gaffe, déjà qu’entre chasseurs et artiflots, ça cherche…
– Ah ! Y’aurait des coins à éviter ?
– On va l’dire comme ça…
– J’viens rendre visite à un pote. Dans la merde, apparemment.
– En taule ?
– J’en sais pas plus. Il cantonne au 13e BCA…
– Le 13e BCA ? C’est tout droit, après la gare. Pourrez pas l’manquer, c’est que des camions. Mais vot’ copain, là, mon lieutenant, c’est pas sûr qu’il crèche là-bas. S’il est pas en taule.
– …?
– S’il est verni, s’est pt’êt dégotté un truc en ville. Y’a moyen, pour qui sait y faire…
– D’accord. Mais là-bas, on m’renseignera certainement. Je peux y aller ?
– Pas de problème, mon lieutenant. Mais… vot’ patte, là, elle tient le coup ?
– Non ! Ça fait six heures que je roule, et ça m’emmerde de changer de vitesse tout l’temps !

Et il embraya d’un geste rageur, quoique peu assuré.
………
Quand Benoist se pointa enfin, Martinez se leva du siège de fortune sur lequel il se morfondait depuis trop longtemps. En le voyant, le gaillard avait accéléré l’allure, pour s’arrêter brusquement à trois pas et se figer dans un garde-à-vous (presque) d’école.
– Mes respects, mon ’ieut’nant…
Boitillant, Martinez combla l’espace pour le prendre dans ses bras.
– Maurice ! Espèce de couillon !
L’autre se dégagea :
Bon sang, Raphaël ! Y’a longtemps que t’es là ?
– Un peu trop ! Où t’étais passé ?
– Ben, tu sais ce que c’est : comme ma perm’ démarre que demain, et qu’on manque de monde… Mais on va pas rester là. T’as l’air crevé…
– Plus de six heures en carrosse avec ma patte…
– T’es blessé ?
– Pff… Entorse…
– C’est ta jeep, là-bas ? Je vais conduire. Ho ! Maillaud ! hurla-t-il à la cantonade. Dis à l’adju que je m’en vais !

Une voix monta d’un hangar de tôles proche, bruissant d’animation mécanique :
– Ben merde ! T’as qu’à faire tes commissions tout seul !
Deux tons plus bas, Benoist : « Quel con ! Bon, j’en ai pour cinq minutes. Remonte dans ta Cadillac. »
Un fracas retentit soudain : « Espèce d’empoté ! Tu peux pas faire gaffe ! Merde ! »
– C’est la cardan…
– T’en foutrai, moi, d’la cardan ! Et où qu’t’as encore mis c’te foutue clé ?

………
Dans la nuit, Benoist les conduisit adroitement dans les rues que n’animaient plus que de petits groupes de soldats entre lesquels slalomaient de rares vélos. La jeep s’immobilisa sur une placette qu’écrasait la masse de la cathédrale.
– C’est là que je crèche. Deux étages. Tu vas pouvoir ? J’te porte ton sac… Attention à la marche.
L’interrupteur émit un cliquetis de bon aloi mais exempt d’effet, sinon une bordée de jurons à voix basse. « Attends-moi là, j’reviens… »
Martinez resta donc planté là, dans l’obscurité. Une odeur ammoniaquée l’enveloppait, qu’accompagnait un bruit de glissements et des coups sourds. Il explora les lieux en tendant les bras, sentit des montants de bois, des panneaux grillagés d’un côté et, comme il changeait d’appui, heurta du genou une masse métallique.
Benoist le rejoignit, muni d’une lampe électrique qui révéla un clapier sommaire. Trois jeannots réprobateurs y mastiquaient consciencieusement.
Un énigmatique « Ah ! Ils l’ont livrée ! » suivit la découverte d’une cuisinière stockée contre le mur, avant qu’ils n’entreprennent l’ascension des marches. Au passage, Martinez repéra une porte en bout des cages. A mi-étage, son guide stoppa pour en éclairer une seconde : « Les chiottes. » – renseignement des plus utiles – puis une troisième, sur le même palier : « Ma logeuse. On va faire les présentations. Honorine ? » fit-il en tambourinant sur le panneau. Qui pivota.
– Ah, c’est vous, sergent ? Z’êtes pas seul ! Ram’nez pas une poule au moins, hein ?
– Mais non, Honorine ! C’est mon pote ! Raphaël !
– Restez pas là, l’usine a encore lâché, entrez.

A trois dedans, la cuisine qui les accueillit était au bord de l’explosion, entre une table surmontée d’une lampe à pétrole, un évier minuscule, une gazinière copie conforme de celle trônant dans l’entrée, un seau à charbon, un chat, et la porte ouverte d’un placard mural.
Cinquantenaire encore alerte, Honorine portait l’uniforme tout en déclinaison de sombres qui vêtait la majorité de ses consœurs. Son chignon grisonnant frôla l’ampoule de la suspension tandis qu’elle les introduisait dans la pièce suivante.
– Mettez-vous à l’aise. Z’avez mangé ? Non ? Tapioca et rutabagas, ça vous va ? Et de vos sardines, Benoist. Une p’tite goutte, pour patienter ?
Sans attendre de réponse, la maîtresse de maison regagna la cuisine. Benoist fit un clin d’œil à son complice en la suivant : « Détends-toi !… Honorine, je monte : il doit me rester des boîtes, en haut… »
– Ah, ben…
– Vous n’avez rien contre les épinards, non ?
– C’est pas de refus. Toujours mieux que les rutabagas !


De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
En recherche
Dans la plaine de Voïvodine
– « Mon pénible entretien avec le major Vranješević m’avait convaincu de prendre l’air autant que possible à l’extérieur du camp – ordre de mission ou pas, visite à rendre ou non. Ce matin, c’était donc tournée d’inspection en direction de Vladimirovac. Personne ne me l’avait vraiment demandé, je n’étais moi-même pas complètement certain de l’utilité de la chose, mais c’était comme ça. Et pas autrement.
J’avais donc laissé Augagneur au camp et pris avec moi un petit groupe : Baumann, accompagné des soldats Piveteau et Bonhreil ainsi que de Garifullina et Gaspirali, tiens, je n’étais plus à ça près. Nous avons pris place dans deux Jeeps pour cingler vers l’est en quête d’une gloire perdue.
Nous ne la trouvâmes évidemment pas. Rien à part une plaine et des champs humides striés de fossés sur des kilomètres. Un paysage triste comme la Champagne un soir d’hiver. Quant à Vladimirovac, je la trouvai peuplée essentiellement de Roumains (13).
Je descendis donc vers Dolovo et le Danube. Il y avait là-bas pas mal de Hongrois – à tel point qu’un véritable camp de réfugiés s’était monté dans une ferme abandonnée en bordure des terres sauvages de la dune de Deliblato. La population nous fit bon accueil – très bon même, car j’avais pris la précaution, signe de mon expérience passée avec certains gardes-barrière patibulaires, de déployer un drapeau français bien en évidence sur mon capot.
La bâtisse (et surtout sa cave) était encombrée de tout un peuple ayant visiblement fui les troupes allemandes. Personnes âgées, femmes, enfants, quelques adolescents échappés de la conscription. Peu ou pas d’hommes adultes, évidemment. Je m’enquis de leurs conditions de vie : avaient-ils le nécessaire pour subvenir à leurs besoins vitaux ? De quoi manger, boire, se chauffer ? Y avait-il des malades ou des femmes enceintes dans cette bruyante agitation, où l’odeur curieusement appétissante d’une marmite en train de chauffer se superposait aux cris de deux écoliers qui jouaient aux avions de guerre en courant au milieu des toiles…
Tout ceci allait, sans plus – il était évident qu’on aurait dû faire mieux, simple question de charité chrétienne. Je notais donc de demander au commandant Dumaire le moyen de procéder à d’éventuelles distributions de biens de première nécessité. Si je ne servais à rien pour les Serbes, que je serve au moins à quelque chose pour ces gens ! Comment ne pas être touché par cette humanité fracassée, massacrée par la guerre et jetée sur les routes, comme notre peuple l’avait été, quatre ans plus tôt déjà ? Décidément, l’Allemagne était la mère de tous les maux, depuis les invasions des Goths ! N’en déplaise à Rodolphe Baumann, que j’observais d’ailleurs du coin de l’œil faire un l’avion de quelques bouts de bois pour un garçon de 5 ans. Quand je disais que cet homme avait bon fond !
Hélas, je ne pouvais pas faire grand-chose de plus pour l’heure. Et mes propositions de se rapprocher des camps de l’armée alliée pour une prise en charge efficace ne recueillirent qu’un refus aussi confus que poli. Bon… Ces gens-là avaient peur. Je ne pouvais que les comprendre. Et je leur devais protection, au nom de la France. »

L’Esprit de la Guerre (Dennis Kolte)
Purgatoire
Un marais au sud de Bogyiszló (Hongrie) –
« “Danke schön, Herr Obergefreiter !” me lance de très loin Wilfried, de l’eau jusqu’aux genoux. Derrière, Kurt suit, la MG42 à l’épaule. Puis Walter, la Feldfu b2 (14) sur le dos, avec Ivan qui porte le barda. Moi je suis devant – loin devant même, avec Olaf qui me serre de près. Bien obligé !
Je tente de me justifier, au moins pour la forme. “Est-ce que vous pensez vraiment que c’est moi qui ai choisi l’endroit où l’on nous envoie ?” Cette fois, c’est Kurt qui répond : “Non ! Mais c’est pas un argument, ça ! Si on arrêtait de se faire mal voir du major, on aurait pu se faire oublier… et avoir les pieds au sec !”
– Si vous vouliez un travail de planton, fallait candidater dans la Schuma ! Ou quand les autres empaffés sont passés !
– Possible ! Mais au moins, on serait pas au milieu de nulle part à patauger dans la tourbe ! Et on aurait les pieds au sec – Scheisse !

D’évidence, le groupe m’en voulait. Je n’allais pas faire comme si je ne comprenais pas – à leur place, moi aussi, j’aurais sans doute… Bref ! Premier objectif : atteindre notre affectation au milieu de nulle part : un lac perdu qu’on appelait le Forgó-tó. Puis y trouver un coin hors de l’eau, pour faire sécher nos chaussettes. »


Notes
11- Sans doute des colons amenés par le comte Claude Mercy (originaire de Thionville), quand Eugène de Savoie, alors au service de l’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse, lui confia le Banat pour le repeupler après la défaite turque. De 1718 à 1772, des milliers de Lorrains prirent ainsi le chemin de territoires qu’on leur avait promis généreux. À partir de 1890, des tensions politiques et ethniques portèrent un rude coup à cette communauté – passées les deux guerres mondiales, il n’en restait presque plus rien, entre exils et disparitions.
12- NDE – Peut-être l’Obersturmführer Walter Girg, lui aussi des Kommandos SS.
13- Lesquels sont toujours en forte majorité dans cette ville – peut-être parce que la Roumanie n’avait pas de contentieux avec la Serbie, mais plutôt avec la Hongrie…
14- Radio (90-110 MHz) tenant dans un sac, utilisée par les PanzerGrenadiers. Il s’agit d’une version simplifiée de la Feldfu b du début de la guerre, utilisée dans les bataillons motocyclistes.
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John92



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MessagePosté le: Sam Oct 15, 2022 16:01    Sujet du message: Répondre en citant

...
– Et il y a dix jours, face aux Allemands, quand nos troupes sont venues vous aider face aux (contre les) commandos nazis ?
...
[i]– Laissez-moi le temps de remettre mon bazar d’aplomb, et je repars ,(. ? )
dit-il en tentant de repositionner la béquille.
...
– C’est la (le-joint de- mais je parie que la faute est exprès, juste au cas où ) cardan…
– T’en foutrai, moi, d’ la (juste au cas où ) cardan ! Et où qu’t’as encore mis c’te foutue clé ?[/i]
...
N’en déplaise à Rodolphe Baumann, que j’observais d’ailleurs du coin de l’œil faire un l’avion de (un avion avec ) quelques bouts de bois pour un garçon de 5 ans. Quand je disais que cet homme avait bon fond !
...
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Hendryk



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MessagePosté le: Sam Oct 15, 2022 16:08    Sujet du message: Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:
En sortant de la tente, toujours sous la pluie, je devais bien avouer que j’étais quelque peu perdu dans mes pensées.

Les scrupules du capitaine Percay me font repenser au neuvième épisode de Band of Brothers, lorsque le convoi passe à côté de soldats allemands en train de se faire exécuter par des Français. L'un des Américains, nouvellement déployé, a un mouvement de surprise, mais les autres se contentent de hausser les épaules.
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demolitiondan



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MessagePosté le: Sam Oct 15, 2022 17:44    Sujet du message: Répondre en citant

Avec une bonne dose de culpabilisation et de chantage affectif en plus.
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Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 08:31    Sujet du message: Répondre en citant

John92 a écrit:
– Laissez-moi le temps de remettre mon bazar d’aplomb, et je repars ,(. ? ) dit-il en tentant de repositionner la béquille.
...
– C’est la (le-joint de- mais je parie que la faute est exprès, juste au cas où ) cardan…[/i]...


1) Non, la virgule là est très bien. En revanche, celle juste avant est superflue !

2) Oui bien sûr c'est exprès.
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 08:51    Sujet du message: Répondre en citant

Beaucoup d'amour dans cette dernière tranche d'avril…

30 avril
Mariages de guerre
Ou ça, bien sûr… – Coup de foudre
Hautes-Alpes
– « Je n’ai revu François que trois ou quatre jours plus tard. [La vieille dame fronça les sourcils.] Quatre. Sur le terrain de l’aérodrome, où un appareil est venu le chercher. J’avais pu m’échapper sous je ne sais plus quel prétexte… Il était en grande discussion avec un autre pilote, un grand type, sec comme un coup de trique, et qui ne fumait que des blondes. Félix, je crois. Ils plaisantaient tous les deux en me regardant approcher.
– C’est la demoiselle qui a sauvé mon Elizabeth. Je lui ai promis qu’elle aurait son baptême de l’air. On n’est pas pressés…
– Le contrôle…
– On embarque. Tu décolles. Tu fais un tour au-dessus de Gap et de la Durance, et puis
« J’ai un souci avec l’essence. » Tu reviens, elle débarque. « Négatif. C’est la jauge qui déconne. » Ni vu, ni connu !
– C’est que…
– Ho, allons ! Bon sang !

C’est comme ça que j’ai fait mon premier vol. C’était… fantastique…
Le soir, j’ai lâché une bombe à la maison. Depuis mon retour du terrain, je me demandais comment aborder la chose. Le plus simple, c’était d’être directe : « Je vais reprendre mes études ! » Oh là là ! Ce que j’avais pas dit ! A croire que je venais d’annoncer que j’étais enceinte ! « Mais tu ne te rends pas compte ! » Et : « Ça va coûter des sous ! » Ou : « Et puis tu as arrêté depuis trop longtemps ! » Sans oublier : « Et on a besoin de toi, ici… »
Il est vrai que j’avais arrêté le lycée, guerre oblige. Mais je n’étais pas la première. Pour ce qui était des sous et des trajets, j’avais les réponses : l’internat, à la Providence. Saint-Jo’, c’était trop cher, et celui du lycée de filles était réquisitionné pour un régiment de Chasseurs. Et puis, il y avait aussi tante Honorine.
Restait à savoir si on me prendrait : on était en avril, quand même… »

Et puis ça… – On demande un témoin
Gap
– Martinez ouvrit un œil pour découvrir un exemplaire de cette cartographie improbable que tracent les fuites d’eau sur les plâtres des plafonds. Il était couché, tout habillé, sur le matelas d’un lit de fer, et le sommier protesta lorsqu’il entreprit de se lever.
Des pigeons roucoulaient près d’un rectangle de verre qui déversait sa lumière sur un plancher de bois brut.
Dans la pièce voisine, il avisa un évier surmonté d’un petit miroir, suffisant pour vérifier qu’il avait sale mine. Bon sang ! Ils n’avaient pourtant bu que de l’eau, coupée d’un peu de vin ! Il s’en souvenait fort bien !
Claudiquant, il fit le tour des lieux, avant que ses boyaux lui remémorent l’emplacement d’un local qu’il devenait urgent de visiter.
L’étape suivante fut de frapper chez Honorine, puisqu’Honorine il y avait, « Madame Marchand » étant dévolu à l’Administration ou aux étrangers, ce qui était tout comme.
Le chat (César) trônait entre des bols, une cafetière, une casserole désémaillée, des volutes de vapeur, un (miracle !) gros bout de pain. Entre la maîtresse de maison et le Benoist, une chaise tendait les bras (!!!) au nouveau venu.
– Bien dormi ?
Il eût été malséant d’arguer du contraire.
– Ben mon colon, t’avais du retard ! Tu nous as joué la Belle au Bois Dormant !
– Manquerait plus que t’aies essayé de m’embrasser, tiens !

Il baîlla.
– Vous avez une tête de papier mâché ! Et regardez-moi cet uniforme ! Z’avez rien d’autre à vous mettre ? Y me reste des affaires de feu mon Fernand…
– Oh, non, merci ! J’ai de quoi me changer dans mon sac !
– Dans vot’sac ? Descendez-le moi, ça doit avoir besoin d’un coup d’fer ! Je les mets à chauffer !
– Je ne voudrais pas…
– Tttt ! Pas de ça ici ! Et puis Maurice va vous emmener aux bains-douches, ça sera pas du luxe ! Je m’en va vous laisser : c’est jour de viande, aujourd’hui ! Si je tarde de trop… Je vous ferai vos trucs à mon retour. Vous mangez ici ?

Les deux compères se regardèrent.
– Non, non, merci, Honorine…
– Ah, bon. Faut prévenir, hein ? J’ai plus beaucoup de charbon…

Au sortir de l’établissement municipal, ils firent halte à la terrasse d’un troquet. Le soleil pointait au ras des toits, le printemps jouait des épaules entre les nuages. Se rappelant des conseils du caporal, Martinez demanda :
– Qu’est-ce que c’est, cette histoire entre artiflots et chasseurs ?
– Ben, tu sais comment sont les gars. Y traînent, y boivent, y s’regardent, et… ça part. Pour essayer de calmer l’jeu, la Prévôté, enfin, pas vraiment la Prévôté, mais un peu tout l’monde… si tu veux, y se sont comme qui dirait partagé la ville. Ici, ça va, c’est plutôt peinard. Y’a quand même des bistrots où les moins cons des deux côtés arrivent à se croiser. Ah, et puis, faut que tu saches : l’aut’ jour, le Blanchard – c’est un chef de pièce, une grande gueule – il vient comme ça au café, sur la grande place, là, tu vois… Tout fiérot, et il paie une tournée, parce qu’ils venaient de flinguer un zinc boche. Evidemment, c’est pas les autres qui pouvaient en dire autant…
– Oh, ça…
– Mais c’est pas fini. Tu vas voir le meilleur : le zinc boche, en fait, c’était un des nôtres ! Il s’est écrasé pas loin d’ici. Alors, j’aime autant te dire qu’ils en entendent des vertes et des pas mûres, les couillons du canon ! Après, évidemment…
– D’accord. Faut éviter de parler de tir aux pigeons… Bon. C’est pas tout… mais c’est quoi, c’t’histoire ? Je m’attendais à te trouver au trou. Au contraire, tu…
– Le trou, j’en ai fait… un peu.
[Il contempla un long moment le fond de son verre.] « Dis-moi, Raphaël, tu feras quoi, quand ça sera fini ? »
Désarçonné par le tour que prenait la conversation, Martinez répliqua : « Quand ça sera fini ? La guerre, tu veux dire ? »
– Ben oui, tiens ! Ça va pas encore durer autant, c’te saloperie ! D’un côté, les Russkofs leur foutent la pâtée, les Amerloques leur bottent le cul de l’autre, et nous, au milieu…
– Je te signale qu’au milieu, j’y suis, et que c’est pas de la tarte ! J’aimerais bien la voir, la fin. On aimerait tous la voir, la fin ! En attendant, l’autre jour, le Rachid a perdu deux guiboles et il a clamsé sur la civière, et…
– Arrête, tu vas te faire mal. Tu crois que c’est si peinard, ici ? J’ai deux gonzes qu’ont versé avec leur bahut. Mourad arrêtait pas d’gueuler, il était coincé dessous, et quand on a réussi à soulever le machin, il s’est tu. Rectifié ! Raymond avait eu plus de chance : nuque brisée. Et y’a pas un mois : boum ! Une erreur de chargement dans une caisse d’obus de mortiers. T’imagines ce qu’on a retrouvé des gars ? Alors, moi j’te l’dis : faut penser à l’avenir. Sinon…

Un ange passa. Très fatigué, l’zoziau.
Le sergent reprit : « Tu sais, quand je conduis… Quand je conduis, je pense à rien : je réfléchis. J’ai gambergé : vu tout le matos qui débarque à Marseille… J’te parle pas des boîtes de conserve, j’te parle des GMC, Caterpillar, tout ça… Y vont en faire quoi, ensuite, hein ? »
Devant la moue dubitative de son vis-à-vis, il continua : « Va y avoir plein de trucs à acheter pas cher, si on sait y faire. Tu vois, un gus qui pourrait récupérer un ou deux bahuts, y s’monterait sa petite affaire. Une grue sur camion, ça serait pas mal aussi. Ton oncle, l’est entrepreneur, non ? »
– Tonton Gégé ? Oui… Mais j’vois pas…
– J’veux dire, t’as tâté du truc avec lui, non ? T’imagines c’qu’on pourrait faire, toi et moi, si on avait du matos ? T’as vu tout c’qu’est en l’air, partout ? On embaucherait deux ou trois couillons… Tu f’sais quoi, avant, déjà ?
– Mon père voulait que je reprenne sa boutique…
– Moi, j’me coltinais les cageots de l’épicerie. La boutique du paternel ! Réparateur de vélos ! Toi ! Tu parles d’un truc ! Tu te vois, toute la journée, à régler des patins ?
– Nom de D… ! T’es en train de m’endormir avec tes histoires d’entrepreneur, Maurice ! Qu’est-ce qu’y a ?

Retour de l’emplumé. Benoist examinait un défaut sur la paroi de son récipient.
– J’vais me marier, Raphaël…
– Tu… Tu vas quoi ?
– Tu vois, au bout de trois jours de boîte, j’suis passé devant une commission, comme ils disent : des galonnés, en veux-tu, en voilà. Même des Ricains! M’ont posé des tas de questions sur mes p’tites affaires…
– Tes trafics ! J’t’avais pourtant dit…
– Trafics, trafics… Moi, j’ai jamais touché aux flingues, que j’leur ai dit. Ni au matos en général. Et j’faisais pas en grand. Un carton par ci, un par là… pour dépanner. Et puis, en fait, c’était que du troc. Y’a pas mort d’homme…
– Bref, t’as trop tiré sur la ficelle…
– Penses-tu ! Y pêchaient au gros, et j’étais trop p’tit. M’ont fait les gros yeux. Tu parles : tout le monde en croque pareil.
– Parle pour toi.
– Alors, après, je me suis retrouvé en face du colon. Pas avec mon cap’ : lui, il est reparti pour Alger direct. Là, le colon m’a passé un savon, faut voir, et pour finir, il m’a dit :
« Sergent, il a été décidé que l’air des Alpes vous ferait le plus grand bien. Sachez en profiter. Mais je dois revenir sur vos exploits de Casanova du jus d’ananas. Vous allez prendre vos responsabilités, Sergent, sinon, ce n’est pas l’air des Alpes que vous allez respirer, faites-moi confiance, mais celui de Tamanrasset. Nous comprenons-nous, sergent Benoist ? » C’est là que j’ai pigé qu’il était au courant.
– Au courant ?
– Pour Gina.
– Au courant pour Gina ? Au courant ?… Attends… Tu veux dire que… ?
– Ben oui… fit Benoist, penaud.
« Trois mois… »
– Nom de… Espèce de con ! Comment t’as fait ? Et elle a quel âge, au fait, ta Gina ?
– Dix-sept. Presque dix-huit, en fait. Mais on lui donnerait vingt, hein. Et comment j’ai fait… Tu veux un dessin ?
– Merci. Alors ?
– Alors quoi ?
– Déballe !
– Mon idée, c’était d’la faire monter ici. Et j’crois que c’est vraiment une bonne idée : en bas, sur la côte, tout l’monde va s’y mettre. Ici, elle connaît personne. Et Honorine, c’est une perle. J’ai eu un sacré pot de mettre la main dessus, en plus de l’appart’. Tu verras, quand j’aurai tout remis comme il faut. Elle prendra soin d’elle…
– D’accord. Tu te défiles !
– C’est pas ça, Raph’ ! Mais j’peux pas être tout l’temps là ! Pour la bouffe, le loyer, tout ça, j’me débrouillerai, mais y’a des tas de trucs…

Martinez se passa la main sur la figure, notant machinalement qu’un bon coup de rasoir… « Et moi, là-dedans ? Pourquoi tu m’as fait v’nir ? »
– T’es le seul vrai pote qui me reste, Raph’ ! Faut que je parle à quelqu’un. Faut que tu m’aides… Pas pour les travaux, t’inquiète ! Mais… j’suis paumé, Raph’… Dis, tu veux pas êt’ mon témoin ? Ou çui de Gina ?
– Ben mon salaud ! Je m’attendais à un tas de trucs… Mais ça… Et c’est pour quand ?
– Faut encore que j’trouve un curé qui comprenne… Un mois… Ou deux…
– T’inquiète : ça m’étonnerait que ta Gina soit la seule. Bon… J’te dis pas non… Mais…
– Merci ! J’savais que j’pouvais compter sur toi !

Il se leva. « Allez, on va parler d’aut’chose ! On repasse chez Honorine, et j’t’emmène faire un p’tit tour. C’est un trou, c’bled, mais y’a quand même des coins intéressants… »
Dans le couloir, un vélo tenait compagnie aux lapins. Honorine n’était pas revenue, mais Martinez fit ainsi la connaissance de sa nièce, qui se proposa pour donner le “coup de fer” nécessaire à des effets défraîchis. Comme Benoist grimpait les chercher, son pote lui décocha à mi-voix un « Casanova du jus d’ananas » goguenard, qui fit mouche.

Ça pourrait tourner ensuite comme ça… – Médecine de campagne
Gap
« Là, tu vois, c’est un vide-burnes. »
La jeep contourne une charrette à bras et son vieux.
– Un BMC ?
– Non, non, les BMC, y sont à la sortie d’la ville. Ça, c’est des filles qui sont montées de Marseille avec des gus qui profitent… Réglo, hein : cartes, visites, toubib…
– Ah ! Des opportunistes.
– Voilà…
– Et où tu m’emmènes ?
– Eh ben, je vais te montrer quéqu’chose de bien, chez un gus que m’a recommandé l’Honorine. Mais pour ça, faut d’abord qu’on s’arrête là.

Il se pencha vers l’arrière : « J’me suis servi dans ton sac : j’ai pensé qu’t’avais pensé à moi. Je t’ai pris ça. Un calot de la Luftouaffe, ça devrait aller pile poil, c’est Judieu qu’est d’service. Les fanions et les dagues, c’est du bon. Par contre, le Walter, ça va être plus duraille. Tu comprends, y’a pas trop de Ricains dans l’coin. »
– Encore tes trafics !
– Non, non ! Pas des trafics ! Pff ! Moi, j’touche plus à ce truc ! Tu veux que j’t’explique ? Tiens, regarde : c’est la gare. L’est pas prête de voir passer un train, crois-moi ! L’train – quand y en a un – y s’arrête dans un p’tit bled, à une heure d’ici, passque entre les Résistants, nos avions, et les Boches quand y sont partis, y’a plus un aiguillage qui fonctionne. La rotonde ? Foutue. Les ponts ? Deux par terre. Le grand viaduc, là, tu sais ?
« Fragilisé » qu’ils ont dit. C’est là qu’on va, nous, les branleurs du camion. Le train arrive, y’a un quai en bois, on fout les camions à cul, et vaz’y que je te trimballe des caisses, des sacs et des machins. Alors, y’en a forcément qui se perdent. Mais c’est quoi ? Un carton ? P’têt une caisse. Un sac. Des bricoles. Suffit de connaître les bons gars… C’est juste de la démerde. Pas des trafics. Voilà, attends-moi, je reviens. Me faut des papelards…
– Des papelards ?

………
– Tes papelards sentent le café…
– T’as du nez ! Garde-les moi donc avec ces deux paquets de bleu ! Et maintenant, on passe par l’dépôt.
– Le dépôt ? T’en viens !
– Pas çui-là.

La jeep tressaute sur des rails marqués de rouille, son chauffeur peste avant de reprendre : « T’étais-là, pour la prise de la ville ? »
– Libération, pas prise. Un peu, ouais.
– Z’avez fait le boulot à moitié. Voilà. On y est.

Benoist se dirige vers deux sentinelles qui s’emm… ferme devant de hauts murs gris et un portail rébarbatif. Un bref conciliabule, suivi d’un changement de mains de “souvenirs”, et les voici dans les lieux.
Un chariot électrique lancé à toute vitesse surgit fort à propos d’une enfilade de caisses et de sacs, conduit par un gars qui doit avoir dans les seize, dix-sept ans. Un autre, tout aussi rigolard, émerge en courant de l’allée à la poursuite de l’engin.
– Impec ! On va même pas se salir les mains ! Salut les gars ! Raphaël, j’te présente Charlie et Bébert. Y vont nous aider. Me faut deux-trois sacs de charbon, les mecs, plus trois bidons d’huile – de l’italienne, un sac de farine…
Imperturbable, Benoist détaille une liste coincée entre des bordereaux : « … et de la marmelade. »
– C’est pour toi, sergent ?
– Si on vous le demande… Dites voir, personne n’est encore au courant, pour la machine, hein ?
– Heu… Non…
– Ça sera pas de ma faute. Je peux la montrer à mon pote ? Pas de souci, y dira rien, malgré ses galons…

Tandis que le chariot repart en sifflant, mais à une allure plus raisonnable, Benoist entraîne son compère et sa béquille dans le dédale des allées.
– Tout ça, c’est la Vermart.
Il désigne de la main des piles de caisses, fûts, sacs, tous frappés de l’aigle teutonne.
– Comment c’est possible ?
– Je sais pas tout, mais, en gros, c’est un dépôt qu’existe pas. Quand vous êtes arrivés, les péquenots du coin ont voulu se servir, ça a failli être l’émeute. On y a mis une garde. Vous êtes partis, les suivants, y z’ont continué à garder l’truc, puisque vous aviez commencé. Pareil pour l’inventaire, sauf que personne l’a continué. Et puis, on a tout c’qu’arrive d’en bas : si tu veux mon avis, la guerre sera finie que pas un grat’papier ne se s’ra bougé l’fion pour mettre son nez ici. Alors, de temps en temps, on vient se servir. Pour des trucs qu’on a pas. Faut un bordereau, évidemment. Rapport à la mairie, y paraît. C’est pour ça qu’y a les charlots : sont trop jeunes pour l’casse-pipe, mais assez costauds pour charger un camion. Si y z’en voient passer deux dans la s’maine, c’est qu’y a fluence. Z’ont droit à un sac “en nature” à la fin du mois. Charlie, son vieux, il a fait la Somme, l’a été gazé et blessé. Sont neuf à la maison. Par les temps qui courent, un sac de patates, t’imagines…
– Et y’a quoi, dans ces trucs ?
– Lentilles… fayots…

Ce disant, il tapote des sacs rangés au cordeau. « Farine… Les patates, c’était plus loin, mais y’en a plus… Huile pour moteur. Ciment… Tu veux pas des pelles ? Du barbelé ? D’la peinture ? Tésolé, cher monsieur, nous nafons qu’une seule couleur… La Kerre, krosse malheur ! Ha ! Charbon… »
Deux boxes en planches abritent l’un de l’anthracite, l’autre des boulets. Les deux jeunots s’y occupent à remplir des sacs dont la blancheur va en prendre un coup. Contre l’une des parois attend une moto reluisante, une Monet-Goyon que son propriétaire ne viendra sans doute jamais réclamer.
– Ne me dis pas que…
– Si, si. Elle était planquée sous l’anthracite. Comme quoi …
– Mais… dis donc… y’a pas des armes aussi ?
– Nan. C’est la première chose qu’a été cherchée. Armes, explosifs…
– Si c’est comme la bécane…

Benoist hausse les épaules. « Dis voir, Charlie, raconte un peu au lieutenant, pour les grenades… Non ? Bon, j’vais le faire : voilà t’y pas, mon ieut’nant, que l’un des chefs du maquis du coin charge ces zigues de détruire un fond de caisse de grenades italiennes. Tu sais, les p’tites. » (Les deux quidams plongent le nez dans les sacs.) « Demande pas pourquoi, mais c’est comme ça. Alors, y z’ont obéi. C’était chouette, hein, Charlie ? Sont allés les faire péter dans l’canal, là-haut. Et puis, tant qu’à faire, dans le p’tit lac du château, hein… carpes, truites, tout ça… Sauf que dans l’château, y’avait le colon et le commandant : réunion d’état-major, avec sentinelles… Pour péter, ça a pété, j’te raconte pas ! Alors, comme on n’a pas pu les envoyer du côté de Briançon, avec leurs aut’potes du “maquis”, y sont ici. Bien sages… C’est bon, pour l’charbon. Mettez tout dans la jeep, et on y va. »
– Bon sang, et tu me fous dans tes combines ?! Merde, Maurice ! C’est plus un carton qu’y s’perd, là !
– T’affole pas, Raph’ ! J’te répète que c’est des trucs qu’existent pas. Et puis, r’garde : c’est tout réglo, on peut nous arrêter, rien à r’dire : les sacs de lentilles sont pour la cantine. Ça changera de la semoule. La margarine ? Pareil ! Tu crois qu’un con va aller vérifier où va le charbon ? Et l’huile ?
Il déploie une couverture sur le chargement.
– Honorine ?
– J’lui dois bien ça…

………
– Ici, tu vois, c’est plus classe. Dis bonjour aux demoiselles… Sont plus que propres, certifiées ! Tu y laisses ta solde, mais tout l’monde est content… Nom de… !
La jeep pile in extremis et cale : une superbe Celtaquatre franchit les grilles de la villa. La regardant s’éloigner, le sergent maugrée : « Tiens ! Y’a pas d’justice ! T’as vu, dans la bagnole ? La négresse (15) ? »
– Non…
– C’est la poule de ***. Pas touche !
– *** ? Le lieutenant-colonel ?
– Quand j’te dis qu’y a pas de justice ! On m’emmerde pour des broutilles, mais lui…

Il redémarre et embraye. « A c’qui paraît, a’ se fait appeler Sérafina, et a’ voudrait faire croire qu’elle vient du Cameroun. Mais mon petit doigt m’a dit qu’elle s’appellerait plutôt Marie-Amélie et qu’elle aurait usé ses p’tites culottes du côté d’la Ciotat avant d’avoir le feu au cul… »
– Ton p’tit doigt ?
– Ben, tu sais comment sont les gens… faut qu’y parlent…
– Y’a des médisants…
– Tu peux pas savoir !

La jeep cahote maintenant dans la verte campagne.
– Et on va où ?
– Je crois que c’est là…

………
– Noun dé diou ! Y’a plus rien ! Foutez-moi l’camp !
Béret en bataille, l’homme s’avance vers eux en faisant de grands gestes. Deux pas en arrière, deux gros chiens aboient férocement, prêts quand même à une retraite élastique vers une porte de grange béante.
– M’sieur Borel ? On vient d’la part d’Honorine.
Benoist coupe le contact. L’homme s’avance, mieux disposé, semble-t-il.
– L’Honorine ? Mais on a plus rien ! Vous prenez tout ! Pires que les doryphores !
– C’est pour mon pote, là… L’a la cheville qui se barre toute seule…
– La cheville ? Y’a pas de toubibs, dans vot’ armée?
– On a des bouchers-charcutiers. Mais pour ça…

Le sergent montre son voisin, qui peine à descendre et clopine pour contourner la jeep.
– Mouais… Et qu’est-ce qui vous fait croire que…
Deux paquets de gris et un de café font leur réapparition avant de changer de main.
– Bon…
L’homme entame un demi-tour en marmonnant. Il a l’épaule droite nettement en dessous de la gauche, rapport à une jambe bizarrement arquée. « V’nez voir. Mais des fois, ça marche pas, hein… ça dépend des jours. Et des gens. J’tiens ça d’mon grand-père. C’était quelqu’un, l’vieux ! »
………
– Voilà. Pouvez remettre vot’godasse. Allez-y, pouvez marcher. Mais forcez pas trop, hein. Et pour vot’dos, évitez de vous tourner d’un moment…
– Hé bien… merci. Et merci pour le dos. Mais j’suis pas sûr que la jeep…
– C’est vous qui voyez…

Il les raccompagne ; Martinez prend appui sur sa cheville blessée avec un luxe de précautions qui en serait comique.
L’autre semble se souvenir de quelque chose : « Dites… Y m’reste des patates… »
– Des patates…

Benoist feint l’indifférence : « Boaf, des patates… J’ai bien un peu d’huile… »
– De l’huile ?
– D’olive. Italienne…

Un bidon carré leur fait soudain de l’œil sous la couverture.
– Adrienne ! Va m’chercher des patates !
Une femme est à la porte de la grange, les deux chiens dans ses jambes. Depuis quand est-elle là ? « Z’avez un sac ? »
– M’en reste deux. Gardez l’autre, y pourra vous servir…
– Boches ?
fait le paysan en dépliant le rectangle de jute.
– Si vous n’en voulez pas…
– Si, si… Ça, c’est du solide !

………
– L’est pas belle la vie ? Comment va ta cheville ?
– Pour le moment… ça a l’air d’aller…

Martinez s’essaie à gambader. « Et maintenant ? »
– On va porter tout ça, se faire beau… et après, gueuleton et p’tites dames…
– Heu…
– Si t’as d’la fraîche, j’peux te ramener à la villa. Moi, je suis un peu raide. Là-haut, les patates, ça suffira pas.
– Et le jus d’ananas ?
– Salaud ! Sinon, j’connais un autre endroit… Pas mal, y paraît.
– J’te laisse faire…


Et on pourrait conclure (provisoirement) ainsi…
Une soirée extra
Gap
– Les meilleures choses ont une fin. On avait bien rigolé. Bu à la santé de pas mal d’absents. Et échappé de peu à un échange de pâtisseries et autres joyeusetés avec les “couillons du canon” (une sombre histoire de tir de foire – « Raph’, fais gaffe à ta guibole, merde ! »). Bref, on avait joyeusement écorné et les francs d’Alger, et les minutes grappillées à l’horreur, ces dernières d’autant plus que les organismes avaient rappelé leurs possesseurs à des réalités bassement terre-à-terre.
Et maintenant, après une nuit qui avait dû commencer vers les six heures du mat’ – Maurice jurait avoir entendu chanter un coq – puis force cafés, d’origines variées, il avait fallu se préparer à l’inéluctable.
Dans ce qui serait un jour potentiellement une cuisine – restait à monter la cuisinière jusque-là, l’escalier était étroit – ils étaient attablés face à face devant du tapioca froid et un p’tit verre de rouge, une production locale tout à fait apte à vous remettre l’esprit clair, et la tuyauterie de même.
Le jour déclinait, la lumière se faisait grise. Benoist venait de détailler l’aspect futur des lieux. Il y croyait dur comme fer. Il s’animait. Sur ce terrain, Martinez ne le suivait guère.
– Donc, j’peux compter sur toi, hein ?
– Si j’suis encore là…
– Oh là là ! Mais bien sûr que tu seras encore là ! T’as fait l’plus dur !
– Ouais. Tu parles…

Décidément, le tapioca avait tout à fait la tronche d’œufs de grenouille. « Si tu savais le nombre de trompe-la-mort qu’on récupère en morceaux… Merde ! » Tiens, et des têtards de tapioca, ça existe ? « Tu sais… Ce qui me fout le plus la trouille, c’est pas l’artillerie, tu vois. Même si c’est pas joli. Mais tu entends quéque chose. Ça tombe, tu attends le suivant, tu sais que ça va tomber ici, ou là, ou à peu près… Pareil pour les mecs qui te flinguent. Mais, putain, les mines ! J’ai les jetons à chaque fois qu’on part en balade ! Tu avances… et boum ! T’as la guibole en morceaux, ou les tripes par terre… Putain ! Et ces salauds qui piègent même nos blessés ! T’en rêves la nuit… quand t’arrives à fermer l’œil. »
Décidément, le terrain devenait fort pentu, et même savonné.
– Dis voir, Raph’, t’as quelqu’un ?
– Quelqu’un ? Ha ! Non…
– Personne, avant ?
– Avant ? Comme ton… Attends, comment qu’elle s’appelait ? Amina ? Aziza ?
– Aziza. Mais c’est elle qui a arrêté d’écrire… Faut dire que le courrier a un peu merdé, à un moment… C’est pas un reproche, note, mais….
– J’ai des nouvelles de mes vieux, de temps à autre.
– Ouais, les vieux, d’accord. Mais une gonzesse…
– Une gonzesse… Pff…

Il se renverse en arrière. « Pour qu’elle te laisse tomber pour un planqué… » Passe un bataillon d’anges. « Des fois, je fais un drôle de rêve. »
– Ah…
(Soulagement : de ce côté aussi, ça devenait vachement glissant.)
– T’vois, j’suis dans une espèce de bistrot. Dans un port. Et y’a une nana qui chante…
– …
– L’a une robe de cuir, vachement serrée…
– Comme un fuseau ?
– Ouais. C’est ça.
– Vachement bien roulée, alors.
(Il mime des courbes avantageuses.)
– Non. Même pas du tout, tu vois. Tiens : on dirait le matelot, tu sais, quand on a embarqué ? Le p’tit con…
– Ha, ouais…
(Ça n’engage à rien.)
– Et puis, y’a la musique. Alors, tu vois, elle danse pas vraiment. Elle bouge sur place…
– Elle tangue ?
– Ben oui, c’est dans un port…
– Toujours la marine ! C’est extra !
– Des cheveux qui tombent en bas des reins…
– Qui tombent comme le soir, tiens… Bouge pas, je vais chercher les bougies. On y voit bientôt plus rien… Et la musique ?
– Un air anglais. Du jazz. Ça jazze dans le noir…
– Ben, avec des Noirs, le jazz

La lueur des bougies révèle la tête du rêveur-conteur, plongé dans ses pensées. Benoist enchaîne : « C’est extra ! Et ensuite ? »
– Ensuite ? Ensuite : c’te maudite blouse !
– Maudite blouse ?
– Là, tu vois, à chaque fois, je m’approche… Et alors, j’ai ma blouse de travail ! La honte !
– Et ?
– Et j’me réveille !
– Merde !

Passe un quintet d’anges : contrebasse, saxo, piano, batterie et trompette…
– Bon… Pour ce qui est de se réveiller, t’as d’la route, demain. Mais chuis pas ta nounou. Si tu veux sortir…
– Non. T’as raison. Tu peux pas savoir c’que c’est, dormir dans un vrai plumard…

Sur son lit de toile, Benoist tarde à s’endormir. A côté, Martinez ronfle déjà. S’il ne se réveille pas en criant, comme l’autre nuit… Foutue guerre ! Enfin…
A demi conscient, il sourit. En blouse, dans un bistrot… C’est con, les rêves… Tu rêves à une chouette nana, et… Sur ces pensées d’une haute portée philosophique, il plonge dans le sommeil.

De Sparte à Teutoburg (capitaine Pierre Percay)
Rions de bon cœur
Près de Kovačica (Voïvodine)
– « Aujourd’hui, c’était dimanche. Et comme tous les dimanches, j’allais à la messe, ayant trouvé – non sans difficultés ! – une sorte de paroisse catholique dans cette terre peuplée d’orthodoxes. Voilà que je prenais les manières locales, tiens… Pourtant, n’étions-nous pas tous, d’une manière ou d’une autre, sous le même Dieu ?
Comme de coutume, la journée s’annonçait morose. Je n’arrivais pas à retrouver ma place, après ma dernière conversation au 1er Corps yougoslave avec le major Vranješević – lequel faisait bizarrement assaut de civilités auprès de ma personne ces temps-ci. Jusqu’à m’inviter très régulièrement à dîner chez lui, avec sa famille. Car l’homme était apparemment originaire de Pančevo !
Je n’étais pas dupe. Lui et moi ne serions jamais amis comme je l’avais été avec Gashi. Et c’est de pécheresses pensées, faites pour une moitié de rancœurs, et pour l’autre de souvenirs devenus douloureux, que je ruminai – je n’étais pas prêt à la communion !
L’invitation de Gabriella restait pendante. Je n’osais pas y donner suite. Et elle ne venait plus.
Etait-ce un mal ? Après tout, je ne connaissais cette… femme de mauvaise vie que depuis très peu de temps. Courageuse, certes. Mais que pouvais-je prétendre savoir de son passé ? Et qui sait si, en allant vers chez elle la fleur aux dents, je n’allai pas tomber dans un genre de traquenard monté par Dieu sait qui ? Avec le temps vient l’expérience. Et en fait d’expérience – je n’avais guère eu l’occasion de batifoler avec des femmes ces dernières années.
Il me fallait me confesser pour pouvoir communier. Et alors que j’étalais mes remords, mes fautes et mes doutes à genoux devant Dieu, j’eu la surprise de recueillir au travers de la grille un discours que je n’attendais pas vraiment.
– Ah, voilà ! Le visage de l’homme qui n’a pas compris une femme.
Ce prêtre comprenait et parlait fort bien le français – trop bien peut-être.
– Parce que vous, vous les comprenez ?
Ma réponse était certes un peu chafouine, mais ne parut pas pour autant déstabiliser mon interlocuteur inconnu. En vérité, il semblait même amusé.
– Bien sûr. Les femmes sont simples. Le problème, c’est l’incurable bêtise des hommes. Votre amie va maintenant jouer la femme blessée. Offrez-lui des fleurs, un verre, montrez-vous gentil – vous verrez : elle passera l’éponge aussitôt.
– Merci, mais je préfère me passer de vos conseils.
– Elle vous aime peut-être, et vous avez visiblement des sentiments pour elle. Ne réfléchissez pas trop. Soyez honnête et spontané. Il n’y a rien de plus beau dans les relations humaines. Vous n’avez pas besoin de finir comme Saint-Antoine et Sainte-Claire, à jamais liés par leur double sainteté. Profitez de la vie. Saisissez votre chance. C’est tout.

Un silence… des deux côtés de la grille du confessionnal.
– Et pourquoi me racontez-vous ça ?
– Comme ça. Sans raison particulière. Je ne sais pas – un sentiment… La nostalgie ?
“L’Amour triomphe de tout”
avait écrit Virgile. Et même Alexandre avait un jour trouvé sa Roxane. Alors, si même l’Eglise voulait bien passer l’éponge, je devais pour ma part convenir qu’il n’y avait plus de raison que je me torture de la sorte. Je me préparai donc à basculer dans le sentiment, au moins une fois dans ma vie. »

Note
15- L’auteur tient à préciser qu’il ne cautionne pas le terme, dont la responsabilité incombe entièrement au sergent Benoist, du 13e BCA (et au vocabulaire employé à l’époque, qui, en soi, n’avait rien de péjoratif).
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Hendryk



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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 09:05    Sujet du message: Répondre en citant

Casus Frankie a écrit:
Pour ce qui était des sous et des trajets, j’avais les réponses : l’internat, à la Providence. Saint-Jo’, c’était trop cher, et celui du lycée de filles était réquisitionné pour un régiment de Chasseurs. Et puis, il y avait aussi tante Honorine.

Tiens, Saint-Joseph à Gap, ma soeur y a fait une partie de sa scolarité.

Casus Frankie a écrit:
Le sergent reprit : « Tu sais, quand je conduis… Quand je conduis, je pense à rien : je réfléchis. J’ai gambergé : vu tout le matos qui débarque à Marseille… J’te parle pas des boîtes de conserve, j’te parle des GMC, Caterpillar, tout ça… Y vont en faire quoi, ensuite, hein ? »
Devant la moue dubitative de son vis-à-vis, il continua : « Va y avoir plein de trucs à acheter pas cher, si on sait y faire. Tu vois, un gus qui pourrait récupérer un ou deux bahuts, y s’monterait sa petite affaire. Une grue sur camion, ça serait pas mal aussi. Ton oncle, l’est entrepreneur, non ? »

Si ça se trouve, c'est comme ça que Fernand Naudin s'est constitué son fonds de commerce.
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John92



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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 09:23    Sujet du message: Répondre en citant

...
Le sergent reprit : [i]« Tu sais, quand je conduis… Quand je conduis, je pense pas (à ajouter ? car ne penser à rien et réfléchir en même temps c’est assez paradoxal ) à rien : je réfléchis.
...
– C’est la poule de *** (nom à trouver, je suppose ? ). Pas touche !
– *** ? Le lieutenant-colonel ?
...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 09:26    Sujet du message: Répondre en citant

1) Je pense que l'idée de Houps, c'est que le sergent distingue penser à quelque chose et réfléchir… Wink
2) *** n'est pas un nom à trouver, c'est un nom masqué par discrétion de l'auteur Cool
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demolitiondan



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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 13:18    Sujet du message: Répondre en citant

Personne pour relever l ecclésiastique vendeur de miroir et peut être pas bien chrétien de ce cher capitaine ?
_________________
Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille le mieux est encore l’humour &
C’est en trichant pour le beau que l’on est artiste
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John92



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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 13:21    Sujet du message: Répondre en citant

demolitiondan a écrit:
Personne pour relever l ecclésiastique vendeur de miroir et peut être pas bien chrétien de ce cher capitaine ?

Ben si,
mais je ne mélange pas les genres; je chasse les fautes
mais le
"Ce prêtre comprenait et parlait fort bien le français – trop bien peut-être."
m'a mis la puce à l'oreille
J'attend, simplement et humblement, la suite et fin (?)
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loic
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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 13:25    Sujet du message: Répondre en citant

Citation:
Un chariot électrique

Vraiment ?
_________________
On ne trébuche pas deux fois sur la même pierre (proverbe oriental)
En principe (moi) ...
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Casus Frankie
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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 14:17    Sujet du message: Répondre en citant

Les premiers chariots électriques ont été mis en service en 1923.
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marc le bayon



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MessagePosté le: Dim Oct 16, 2022 16:24    Sujet du message: Répondre en citant

Le père Borel me rappelle mes jeunes années, où je remettais les chevilles et les dos en place pour un cageot de bouffe...
Quand t'es dans la cambrousse, loin de tout, on fait feu de tout bois.

Paradoxalement, j'ai la très ferme sensation que çà risque de revenir au goût du jour.
_________________
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