« V » comme Résistance
Extraits de l’ouvrage collectif, s.d. Jean Lerouge, Paris 1984.
Dans tous les territoires soumis par les armées de l’Axe se constituèrent des mouvements de Résistance, destinés à combattre l’Occupant et les collaborateurs (vite surnommés un peu partout « Quisling », comme leur prototype norvégien) qui, par idéologie ou par intérêt, avaient pris son parti. Le risque était énorme : la torture, la prison, le camp de concentration, la mort, d’autant plus que les Conventions de Genève, qui protégeaient plus ou moins les prisonniers des armées régulières, ne concernaient nullement les combattants clandestins.
La résistance revêtit des formes diverses selon les époques de la guerre, les pays, les circonstances. Mais on peut ramener ses activités à un certain nombre de types.
– La guérilla
Des groupes armés, plus ou moins importants, se constituèrent hors des villes, notamment dans les régions de montagnes et de forêts. Leur but était de harceler l’ennemi par de multiples petits combats où la surprise et la rapidité des mouvements compensaient l’infériorité numérique et l’insuffisance de l’armement. Lorsque les « partisans »[1] se massaient en groupes trop compacts, ils risquaient d’être submergés par l’ennemi. C’est ainsi que le maquis des Glières, en Haute-Savoie, ou celui du Mont Mouchet, dans la Haute-Loire, qui avaient déclenché leur action peu avant le débarquement, ne parvinrent à échapper à l’encerclement que de justesse, grâce aux renseignements transmis par les forces de police françaises engagées dans l’opération, ruinant les efforts des Allemands et des Miliciens).
Les armes étaient fournies, soit par les dépôts clandestins d’armes abandonnées au cours de leur retraite par les troupes régulières (en juin-juillet 1940 pour la France, au printemps 1941 pour les Yougoslaves et les Grecs…), soit par la prise d’armes ennemies, soit par des parachutages opérés – avec parcimonie au début – par les aviations alliées.
La guerre de partisans affaiblissait l’ennemi, le démoralisait, l’obligeait à occuper le terrain avec des forces importantes qui ne pouvaient être envoyées sur les fronts proprement dits. Fin 1943, 250 000 partisans yougoslaves environ retenaient ainsi 20 divisions allemandes, 9 bulgares et 3 hongroises, soit près de 400 000 hommes, auxquels s’ajoutaient 150 000 collaborateurs, croates pour la plupart.
– Le sabotage
Conduites par des groupes beaucoup plus petits que les maquis et souvent distincts, les opérations de sabotage consistaient à détruire les ressources ennemies (par exemple, l’explosion du parc d’artillerie de Grenoble le 14 novembre 1942) et surtout ses lignes de communications : sabotage de voies ferrées, destructions de ponts, de locomotives.
En France, dans les seuls mois précédant l’opération Torche, 600 déraillements eurent lieu. La résistance détruisit 1 846 locomotives contre 2 495 détruites par l’aviation alliée. Le retard des divisions allemandes envoyées en renfort en Italie fut de 48 heures au moins.
Des sabotages analogues, plus discrets mais certainement pas négligeables, réduisirent à presque rien l’efficacité des administrations publiques, notamment dans le domaine policier.
– Le renseignement
Ce fut l’une des activités les plus efficaces. Des réseaux se constituèrent spontanément ou sous la conduite des services de renseignement alliés et, au prix de bien des mécomptes et de nombreux morts, réussirent à reconnaître avec exactitude les mouvements de l’ennemi, ses forces, les plans de ses positions. En France, le 2ème Bureau de l’armée, le réseau Marco-Polo, qui compta près de 3 000 membres, et la Compagnie Notre-Dame du Colonel Rémy jouèrent un rôle essentiel, en liaison avec le Commandant (puis Colonel) Paliole, chef du Bureau Central de Renseignement et d’Action en Métropole (BCRAM), installé à Alger.
– Les liaisons
Il fallait transmettre les renseignements, faire passer des agents à l’insu de l’ennemi. Des postes de radio clandestins, malgré la traque permanente menée par les voitures goniométriques ennemies traquaient sans cesse, des liaisons aériennes, voire navales, jouèrent un rôle essentiel. Au seul mois d’août 1942, 700 rapports télégraphiques et 3 000 rapports documentaires arrivèrent ainsi de France à Londres ou à Alger. Des passeurs firent franchir les Pyrénées à des milliers d’aviateurs alliés abattus et à près de 20 000 Français cherchant à gagner l’Afrique du Nord.
– Le contre-espionnage
La neutralisation des agents ennemis et les représailles contre les collaborateurs étaient les moyens de défense des réseaux. Pour échapper à la Gestapo et aux milices des collaborateurs, tous les coups étaient permis, comme le montre le célèbre film « L’Armée des Ombres »…
– L’action psychologique
Une presse et une littérature clandestines, imprimées secrètement, étaient diffusées dans les territoires occupés pour soutenir le moral des populations. En Pologne, on a compté jusqu’à 1 300 périodiques clandestins, dont certains atteignaient le tirage de 50 000 exemplaires par semaine.
Le développement des Résistances devait surtout se faire avec le soutien des Britanniques et des Français réfugiés en Afrique. Jusqu’à l’invasion de l’URSS, les communistes n’y prirent pas pris part “officiellement” – avant Barbarossa, les membres des PC des pays occupés ne résistèrent qu’à titre individuel ou en participant à des actions de propagande. Mais à partir de l’attaque allemande contre l’Union Soviétique, les communistes entrèrent massivement dans la lutte armée, où ils jouèrent un rôle important. S’appuyant sur une solide organisation, bien rodée par des années de clandestinité ou de semi-clandestinité, les PC exercèrent très vite une influence marquante dans certains pays. Cette influence fut encore accentuée par l’admiration pour la puissance militaire soviétique, à partir de la bataille de Smolensk. Elle aurait sans doute été plus forte encore, notamment en France ou en Italie, si les esprits de tous les citoyens n’avaient été très marqués par les trois années de neutralité bienveillante de Staline à l’égard d’Hitler.
Néanmoins, jusqu’à la Libération, la lutte contre l’ennemi commun fit en général taire les dissensions entre communistes et non communistes.
La France
Dès le 19 juin 1940 à Toulouse, De Gaulle et Mandel avaient ordonné la création d’un Bureau Central de Renseignement et d’Action en Métropole (BCRAM), placé sous le commandement du Commandant Paul Paliole. Cet organisme chargé de coordonner les futures actions était placé sous l’autorité conjointe du Ministère de la Guerre et du Ministère de l’Intérieur, ce qui devait permettre à nombre de ses actions de bénéficier de la complicité, active ou passive, des services de police. Mais la Résistance elle-même devait être rattachée à l’Armée, avec un état-major spécifique chargé des actions au niveau national, du traitement des informations fournies par les réseaux de renseignements, des agents de liaison et du ravitaillement des réseaux. Un Bureau des Opérations Spéciales fut par la suite mis sur pied, à l’instar du SOE britannique, avec pour mission d’organiser les opérations nécessitant de gros moyens que les Résistants ne possédaient pas.
L’organisation des réseaux fut facilitée par la création en mai 1941 du Conseil National de la Résistance. Dès cette date, son président, Jean Moulin (qui devait mourir à la veille de la Libération après avoir été arrêté dans des circonstances encore obscures aujourd’hui), adressa au gouvernement d’Alger un courrier reconnaissant le Général de Gaulle comme « chef incontesté de la Résistance » en tant que ministre de la Guerre. C’était sans doute admettre que la Résistance n’était “que” le bras armé du gouvernement de la République en France occupée, mais c’était aussi – nul ne s’y trompa – reconnaître à Charles de Gaulle un prestige exceptionnel. Par la suite, le CNR devait adresser mensuellement au gouvernement d’Alger de précieux rapports sur les actions de la résistance ainsi que sur l’évolution de la situation dans les zones occupées.
Regroupées en “Forces françaises de l’intérieur” (FFI), les unités armées de la Résistance absorbèrent, sans jamais les assimiler complètement, les “Francs-Tireurs et Partisans” (FTP) communistes. Les heurts entre les différentes composantes de la Résistance furent ainsi réduits au minimum. Les rares qui eurent lieu survinrent en réalité au moment de la Libération, lors de la prise du contrôle des zones évacuées par les armées allemandes.
La Yougoslavie
Le Mouvement de libération nationale organisé par le leader communiste croate Josip Broz, qui prit le nom de Tito, se lança dans la lutte dès l’invasion du pays, sans attendre l’autorisation de Moscou, et s’organisa parallèlement au mouvement “tchetnik” du Général Draga Mihaïlovitch (essentiellement serbe), tandis qu’un certain nombre de Croates choisissaient de soutenir l’état fantoche de Croatie créé par les Allemands. Certains maquis tchetniks, par hostilité aux hommes de Tito, adoptèrent une attitude d’attente, et quelques-uns de ses éléments collaborèrent même avec les Allemands pour tenter d’éliminer des maquis communistes. Toujours pragmatiques, les Britanniques cessèrent progressivement de soutenir Mihaïlovitch. Ils finirent par accorder tout leur appui à Tito lorsqu’ils se rendirent compte de l’efficacité de celui-ci dans la lutte armée… et de la froideur des relations qu’il entretenait avec Staline (ce dernier ne pardonna jamais à Tito de ne pas avoir obéi à ses ordres durant la guerre). En revanche, les Français, qui avaient pris sous leur aile les Forces Yougoslaves Royales Libres (FYRL), continuèrent à s’efforcer d’obtenir un accord entre Tito et le gouvernement de Pierre II, réfugié à Alger. Ils finirent par les mettre plus ou moins d’accord, aux dépens de Mihaïlovitch, dont le jeune roi et son entourage n’appréciaient que médiocrement le comportement égocentrique, et grâce au fait que le roi pouvait compter sur la fidélité et la réelle puissance militaire des FYRL. C’est ainsi qu’on assista dès la fin de la guerre aux nombreux soubresauts de l’étrange politique intérieure de la Yougoslavie, avec son régime de “communisme royaliste”.
La Pologne
L’histoire de la Résistance dans ce malheureux pays fut encore bien plus douloureuse. La première organisation de Résistance, à la fois chronologiquement et par ordre d’importance, fut l’Armée de l’Intérieur (Armia Krajova, AK) dirigée surtout par des officiers de carrière et soutenue à fond par le gouvernement britannique. Parallèlement, le Parti Ouvrier polonais, communiste, créa l’Armée Populaire, mais celle-ci ne se livra à aucune action ouvertement anti-allemande avant mai 1942. Ensuite, l’Armée populaire prit ses consignes d’une “Union des Polonais patriotes”, fondée à Moscou en juin 1942 et qui devait devenir le Comité de Libération de Lublin d’où sortit, à la libération de la Pologne, le “gouvernement provisoire” du pays.
Dès 1940, les Allemands avaient lutté contre l’AK avec la plus grande énergie, n’hésitant jamais à recourir à des massacres de populations civiles parfaitement innocentes, mais l’AK était encore puissante quand l’Armée Rouge libéra le pays. Certains historiens soutiennent que c’est volontairement que les Soviétiques laissèrent les Allemands s’enfermer dans Varsovie, afin de pouvoir détruire la ville, centre nerveux de l’AK, lors d’un siège bref mais d’une grande violence pendant lequel les obus soviétiques ne distinguèrent pas les SS des Polonais.
En 1945, des heurts sanglants se produisirent entre l’AK et l’Armée Populaire, sans aller tout à fait jusqu’à la guerre civile. Comme devait le dire mélancoliquement le chef du gouvernement polonais de Londres, le Général Sikorsky, « le Comité de Lublin bénéficiait du soutien des chars russes, alors que l’AK n’avait que celui de la BBC, et on ne fait pas une guerre avec des radios contre des blindés. » Les T-34 qui avaient libéré le pays firent simplement, mais brutalement, régner l’ordre dans la jeune République Démocratique de Pologne. On sait que ce ne serait pas un général, mais un prêtre, qui donnerait, trente-cinq ans plus tard, sa revanche à la Pologne.
La Grèce
Le gouvernement du roi Georges II, dispersé entre Héraklion et Le Caire, avec une antenne installée dans le Péloponnèse dès l’opération Crusader/Croisade, réussit à éviter le sort de la Pologne. Les communistes avaient bien créé, le 27 septembre 1942, une puissante organisation de Résistance de tendance républicaine, l’EAM-ELAS, mais le prestige du roi restait immense. Il s’appuyait sur l’héroïque comportement de ses troupes au printemps 1941, sur la nouvelle armée qui participait à la reconquête du Péloponnèse, sur le contrôle de la Crète et sur la récupération de Rhodes et des autres îles précédemment occupées par l’Italie. Lorsque la Libération survint, elle fut menée par les Occidentaux, avant même la fin de la guerre, et l’EAM-ELAS décida sagement de se contenter d’obtenir la légalisation du PC grec. La direction du Parti et Moscou n’approuvèrent jamais officiellement les heurts sanglants qui se produisirent à ce moment entre résistants communistes et non communistes. Le PC participa même quelques mois au gouvernement d’union nationale mis en place à la Libération.
L’Italie
Les antifascistes n’avaient pas attendu l’effondrement du régime de Mussolini pour s’organiser.
Le Parti Communiste en exil était effectivement dirigé par Palmiro Togliatti. Son chef en titre, Gramsci, devait passer toute la période fasciste dans une prison du Piémont. Soutenu par l’Internationale communiste, le PCI avait animé d’importantes campagnes d’opinion clandestines antifascistes. Il avait envoyé de nombreux volontaires italiens exilés aux Brigades internationales en Espagne – la plupart de ces hommes allaient s’engager dans la Légion Etrangère dès 1940.
Le comte Carlo Sforza, diplomate libéral, républicain convaincu malgré son titre, avait démissionné en 1922 de son ambassade à Paris pour s’opposer à l’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini. Exilé, il devint une (voire la) grande figure morale de l’opposition non communiste au fascisme italien.
Le mouvement Giustizia e Libertà regroupait républicains, libéraux et fédéralistes de la gauche non marxiste. Actif en Italie dans la clandestinité, le mouvement fut décapité en 1937 avec l’assassinat en France de ses principaux dirigeants, les frères Carlo et Nello Rosselli.
Le mouvement Alleanza nazionale, d’inspiration monarchiste-constitutionnelle, entendait faire contrepoids aux partis de gauche et avait notamment pour objectif de convaincre la monarchie italienne de rompre avec le fascisme. Son principal dirigeant, le poète Lauro De Bosis, trouva la mort en 1931 aux commandes de son avion après avoir lâché sur Rome, du haut des airs, 400 000 tracts antifascistes… et des livres d’histoire.
Les défaites militaires successives et l’opération Torche allaient bouleverser la donne, malgré l’appui militaire d’Hitler. Le roi Victor-Emmanuel III écarta du pouvoir Mussolini et le remplaça par le Maréchal Pietro Badoglio, qui se hâta de conclure un armistice avec les Alliés, puis de leur proposer que l’Italie change de camp – on sait qu’elle devait être admise comme co-belligérante et non comme alliée.
Dans le nord du pays, gouverné par la Repubblica Sociale d’Italia fantoche créée par Mussolini grâce aux Allemands (république dite “de Saló”), la Résistance armée allait très vite s’organiser et prendre de l’ampleur (surtout dans les régions montagneuses). Les groupes de partisans, regroupés au sein du Comité de libération nationale (CLN) de la Haute-Italie, furent souvent dominés par les communistes, mais ils devaient aussi compter en leur sein des libéraux ou des catholiques et même quelques monarchistes. Après plusieurs mois d’une lutte sanglante contre les Allemands, mais plus encore contre les séides de Mussolini, ils se rendirent maîtres des localités de la plaine du Pô lors de la débâcle allemande.
La Belgique
En 1940, la Belgique avait ceci de particulier qu’elle était le seul pays occupé par les Allemands à avoir subi une occupation de l’essentiel de son territoire national à peine une génération auparavant. Les Belges avaient donc une réelle expérience de l’action clandestine, et on ne s’étonnera pas de compter bon nombre de “récidivistes” de la Grande Guerre parmi les dirigeants de la Résistance belge. Comme la topographie et la densité de la population du pays ne se prêtaient guère au combat armé, la Résistance prit en Belgique d’autres formes, non moins utiles aux Alliés.
Tout d’abord, la presse.
Comme en 1914, une multitude de journaux clandestins (on compta jusqu’à 675 périodiques) virent le jour pour donner une information objective à la population, soutenir son moral et, surtout, servir d’exutoire aux sentiments férocement “anti-Boches” de leurs auteurs.
Le premier à paraître – dès le 15 juin 1940, sous le nom de Chut ! – fut l’œuvre d’Alfred Van de Kerckhove, un avocat bruxellois de 75 ans, “récidiviste” de la Grande Guerre.
L’aventure qui resta dans les annales fut incontestablement l’histoire du faux Soir. Le fameux journal bruxellois renommé avait été mis sous séquestre par les Allemands et avait commencé à reparaître avec une équipe à la botte de l’occupant. Le 9 novembre 1943, un groupe de résistants réussit, au nez et à la barbe des Allemands, à faire paraître une édition clandestine du journal qui fut diffusée à 50 000 exemplaires (!) et vendue à la criée (!!) dans tout le pays. Les auteurs du canular – les articles étaient tous des pastiches d’un humour dévastateur pour l’occupant et ses sbires – virent peu à peu l’étau de la Gestapo se resserrer sur eux et ils ne durent leur salut qu’à la libération du pays au début de 1944.
Ensuite, le renseignement, véritable spécialité belge.
Churchill devait déclarer que 80% des renseignements utiles lui parvenant du Continent provenaient de Belgique. L’entreprise la plus connue fut incontestablement le réseau Clarence, fondé par un autre récidiviste de la Grande Guerre, le Liégeois Walthère Dewé. Il avait fondé en 1916 le réseau de renseignement La Dame Blanche, qui fonctionna jusqu’à la fin des hostilités et comptait en 1918 plus de 1 000 agents couvrant tout le pays. En septembre 1939, anticipant avec clairvoyance une nouvelle occupation, Dewé fonda avec quelques anciens de La Dame Blanche, dont Herman Chauvin et Thérèse de Radiguès, le Corps d’Observation Belge, qui se transformera en Clarence en juin 1940. Le réseau comptera plus de 1 500 agents, 800 messages radio seront échangés avec Londres et 80 courriers terrestres totalisant 150 rapports seront acheminés vers l’Angleterre et l’Afrique du Nord. Dewé fut abattu par la Gestapo le 14 janvier 1944.
Pour poursuivre, l’exfiltration – autre spécialité belge.
La plus grande ligne d’évasion en Europe, le réseau Comète, fut fondée en 1941 par une jeune Bruxelloise de 25 ans, Désirée “Dédée” De Jongh. En deux ans et demi d’existence, le réseau permit l’évasion de 650 militaires alliés, dont 250 aviateurs. La tête de Dédée fut mise à pris par les Allemands pour la somme faramineuse d’un million de francs. Suite à une trahison, elle finit par être arrêtée le 15 janvier 1943 et fut envoyée en Allemagne comme Nacht und Nebel. Elle en revint vivante, et put consacrer le restant de sa longue vie aux soins des lépreux, réalisant ainsi sa deuxième vocation – celle d’infirmière.
Enfin, l’action armée et le sabotage.
Comme indiqué plus haut, les combats proprement dits furent limités en Belgique, ce qui n’empêcha pas les résistants belges de commettre plusieurs hauts faits militaires.
Ainsi, un groupe commandé par le Colonel Colson réussit à déjouer les plans des Allemands pour détruire le port d’Anvers à la Libération. Selon le général Eisenhower, cet exploit permit de raccourcir la guerre de plusieurs semaines !
Autre exploit : l’attaque, le 19 avril 1943, du 20ème convoi belge transportant des Juifs vers l’Allemagne. Cet acte héroïque, entrepris par quatre étudiants de l’Université Libre de Bruxelles, permit l’évasion de 231 personnes sur 1 600, dont 90 furent hélas reprises. Deux des quatre étudiants furent trahis, arrêtés par les Allemands et fusillés. Les deux autres survécurent à la guerre.
Citons encore la “grande coupure” organisée par les techniciens du Groupe G. En détruisant 28 pylônes à haute tension soigneusement sélectionnés, les saboteurs réussirent à mettre à plat presque tout le réseau électrique du pays, conduisant de multiples entreprises au chômage technique. On estime entre 15 et 20 millions le nombre d’heures de travail perdues suite à cet exploit.
Quelques maquis se développèrent, notamment dans la forêt des Ardennes belges, à partir de l’introduction du Service du Travail Obligatoire le 6 octobre 1942, qui contraignit de nombreux réfractaires à chercher une cachette pour échapper à la déportation. Le maquis d’Orchimont s’illustra pour entraver la retraite allemande en 1944.
En termes de structures, la Résistance belge fut d’abord l’œuvre d’officiers démobilisés de l’armée belge.
Ces officiers se regroupèrent spontanément en plusieurs réseaux, qui changeront de nom au gré des fusions successives : Armée belge reconstituée puis Légion belge, et enfin Armée de Belgique. La coordination avec le Gouvernement belge de Londres fut d’abord malaisée, car certains ministres se méfiaient de ces militaires qui avaient la réputation d’être intensément royalistes. Finalement, le Capitaine-Commandant Claser arriva à gagner la confiance du gouvernement en mars 1942. Plusieurs militaires se succédèrent à la tête de l’Armée de Belgique, au gré des aléas et des arrestations, les principaux étant, après Claser, le Colonel Ivan Gérard et le Lieutenant-Général Jules Pire.
En parallèle, le Front de l’Indépendance (FI), fondé par le communiste Albert Marteaux, l’abbé André Roland et le socialiste Fernand Demany, avait été créé le 15 mars 1941. Le Parti Communiste belge lui-même s’était jusqu’alors cantonné dans une égale condamnation des Allemands et des impérialistes bourgeois de France et d’Angleterre. Cependant, notamment lors des grèves de mai 1941, le PC se rendit compte qu’il se coupait de plus en plus de sa base, pour qui voit l’occupant allemand était bien l’ennemi principal. Le 25 juillet 1941, sous la pression d’Hitler, Staline rompit les relations diplomatiques avec la Belgique, décrétant que le pays n’existait plus, de toute façon. Cet acte conduisit le PC belge à réagir en publiant le Manifeste aux peuples de Flandre et de Wallonie pour l’indépendance du pays, dans lequel, par un virage brutal, le parti retrouvait sa base en désignant la libération du pays des Allemands comme la tâche principale. Le PC resta toutefois tiraillé entre les fidèles de Staline et les autres, et son action restera hésitante et ambiguë jusqu’à l’entrée en guerre de l’Union Soviétique en mai 1942.
Frustrés, de nombreux membres du Front de l’Indépendance s’étaient déjà rapprochés peu à peu de l’Armée de Belgique pour ne plus former qu’une organisation unique, l’Armée Secrète, en mars 1942. Lorsque le PC voulut former sa propre organisation de résistance, en mai 1942, il se rendit compte qu’il avait perdu une bonne partie de sa crédibilité et se décida avec réalisme, devant le rapport de forces qui s’était fait jour, à se fondre leui aussi dans l’Armée Secrète.
Douze mille Belges environ payèrent de leur vie leur opposition à l’occupant nazi, de mai 1940 à la Libération, un peu plus de quatre ans plus tard.
[1] Cette appellation largement répandue date l’après-Barbarossa ; en France, le mot « maquisards » est resté le plus usité.