Du danger communiste à l’union anti-nazie
La politique étrangère soviétique avant Barbarossa et le prêt-bail pour l’URSS
D’après Le Nerf de la Guerre – L’Economie de la Deuxième Guerre Mondiale, par Olivier Martinon. Economica, Paris, 2002.
Staline fut effaré par la défaite française de l’été 1940 et l’exil du gouvernement en Algérie l’inquiéta presque autant que l’aurait fait une capitulation. Il commença dès cette époque à reconsidérer le Pacte Germano-Soviétique. En septembre, il ordonna aux PC français et britannique de ne pas s’opposer à l’effort de guerre allié ; en France occupée, le PCF ne devait pas faire obstacle aux actions de Résistance, sans cependant y participer (Archives du Komintern). Les Alliés réagirent positivement et Churchill proposa en décembre d’envoyer une délégation de la RAF à Moscou informer les VVS sur le déroulement de la Bataille d’Angleterre. L’affaire ne se fit pas en raison de l’opposition de l’ambassadeur britannique, Stafford Cripps, et de la réticence des Soviétiques à faire quelque chose de si visiblement anti-allemand.
Avant la fin de 1940, Staline fut convaincu qu’il n’éviterait pas une guerre contre l’Allemagne, pour des raisons à la fois stratégiques et idéologiques.
Dès le mois d’octobre, il fit suspendre la construction des grands bâtiments de surface en chantier (le 15 octobre à Nikolaevsk, une semaine plus tard à Leningrad), signe évident qu’il s’attendait à ce que les choses tournent mal avec l’Allemagne. En effet, cet arrêt s’expliquait parce que l’URSS allait avoir besoin d’acier pour produire davantage de chars. Et cela n’avait de sens qu’en prévision d’une confrontation avec l’Allemagne.
C’est pour la même raison que furent organisés en janvier-février 1941 les aujourd’hui fameux “jeux de guerre du Kremlin”, qui conduisirent à la nomination de Joukov au poste de chef d’état-major de l’Armée Rouge. Mais ces deux wargames accrurent aussi les craintes de Staline. Lors de la première partie, Joukov, qui dirigeait le camp “allemand”, avait totalement détruit les forces soviétiques et atteint Smolensk en trois semaines.
Fin février 1941, Staline dit au Général Meretskov (précédent chef d’état-major) qu’une guerre avec l’Allemagne était inévitable, que l’Union Soviétique la gagnerait si elle se produisait en 1943 mais qu’elle la perdrait si elle était attaquée en 1941. En effet, Joukov avait commencé une revue de détail de la situation des forces soviétiques et l’avait trouvée si effrayante qu’il avait affirmé à Staline qu’il lui faudrait deux ans pour les remettre sur pied. Selon Meretskov, qui raconte cet entretien dans son journal et ses mémoires, Staline espérait retarder l’attaque allemande jusqu’à 1942, mais craignait de ne pas y parvenir.
Quand Hitler attaqua la Yougoslavie et la Grèce, Joukov demanda que l’armée soit immédiatement renforcée. Staline approuva, sauf sur un point précis : il refusa d’autoriser les unités dans la zone frontière à passer en condition 1 (0 étant la guerre ouverte) parce que « ce geste serait beaucoup trop provocateur ; il nous faut absolument éviter une guerre cette année ! » (c’est ce que rapporte alors Joukov dans son journal).
Staline savait que l’Allemagne réduisait ses livraisons à l’URSS. Il ordonna pourtant de ne pas répliquer de la même façon (sur le pétrole et le blé) pour manifester sa bonne volonté auprès de Hitler. Il refusa de croire la totalité des avertissements de Trepper et Sorge parce qu’il craignait un complot de Churchill pour déclencher une guerre entre l’URSS et l’Allemagne. Mais il n’en était pas moins persuadé qu’une guerre était en préparation et savait qu’à terme, l’URSS devrait se ranger du côté des Alliés.
Après l’invasion de la Yougoslavie, l’ambassadeur soviétique à Londres proposa à Churchill que les Alliés et l’URSS partagent leurs informations sur l’ordre de bataille allemand. Staline envoya à Washington un nouvel ambassadeur, Litvinov, avec des instructions spéciales pour réchauffer les relations américano-soviétiques. Cette nomination fut annoncée par Molotov à l’ambassadeur en place à l’époque trois semaines après l’attaque de la Yougoslavie. Peu après, l’ambassadeur américain à Moscou fut informé que l’Union Soviétique allait demander un nouvel accord commercial.
A la fin de l’automne 1941, Staline sut que l’URSS avait échappé au pire. Constatant que les Allemands avaient subi des pertes sérieuses en Grèce et qu’ils avaient été incapables de chasser les Alliés de Crète, il s’enhardit suffisamment pour cesser d’envoyer des signes de bonne volonté à Hitler. La diplomatie soviétique se fit plus amicale envers les Alliés et ceux-ci, qui espéraient une telle ouverture (comme le montrent les lettres de Churchill à Cripps), réagirent favorablement.
Les fichiers du GRU conservés aux Archives russes montrent que “Ramsay” avait communiqué à Moscou le plan d’attaque de Pearl Harbor dès la mi-octobre 1941. Mais ce n’est qu’après l’agression japonaise que Litvinov commença à transmettre à Washington un flot d’importants documents sur l’ordre de bataille japonais, la situation économique du Japon etc. Sorge, par Ozaki, avait un accès direct au Prince Konoye, lequel, étant l’adversaire de Tojo, était très lié à la Marine. De plus, Ozaki représentait Konoye auprès des instances de planifications économiques (c’était un économiste qualifié).
Les relations entre Moscou d’une part, Londres, Alger et Washington d’autre part s’améliorèrent donc, d’abord lentement à l’automne 1941, puis de façon spectaculaire après Pearl Harbor. Dès le mois de décembre, la délégation de la RAF envisagée un an plus tôt rendit visite aux VVS, accompagnée d’une petite équipe d’officiers d’état-major de l’Armée de l’Air. Ce rapprochement se traduisit, entre autres, par une certaine évolution de l’opinion très pessimiste des renseignements britanniques et américains quant au potentiel militaire soviétique. Au début de 1942, la visite de Joukov aux Etats-Unis et ses propos sur le comportement des Japonais au combat joua également un rôle. Il avait après tout remporté sur les Japonais une victoire décisive !
Matérialisant ce réchauffement, le commerce soviéto-américain s’intensifia, tout en restant soumis à la loi du “cash and carry”.
Staline, tout en continuant à espérer “sa” guerre en 1943, avait pris confiance. Il ordonna aux PC européens de baisser d’un ton leurs attaques contre “l’impérialisme capitaliste” et de participer discrètement à l’effort de guerre. Bien sûr, il ne s’agissait pas de soutenir ouvertement la guerre contre l’Allemagne, mais c’était une grande différence avec la position du Komintern en 1939/40 ; les responsables des PC des pays alliés en prirent immédiatement bonne note.
Dès le déclenchement de Barbarossa, les Occidentaux estimèrent que l’Union Soviétique était un allié important. La diplomatie américaine ne ménagea donc aucun effort pour éviter une confrontation entre l’URSS et la Finlande, que les Américains considéraient comme un pays ami. La crainte d’un effondrement total de l’Armée Rouge existait encore dans les hautes sphères du Pentagone, mais à un niveau bien moindre que celle qui se serait manifestée si la guerre avait commencé un an plus tôt. Cette crainte fut d’ailleurs dissipée au bout des trois premiers mois de lutte.
Dès janvier 1942, le premier mouvement des Américains avait été d’ouvrir les portes de leurs usines aux achats soviétiques, mais contre paiement. Cependant, les ressources russes en or et en devises étaient déjà largement épuisées le 17 mai 1942. Au début de juin 1942, les discussions sur la possibilité de faire bénéficier l’URSS de la loi Prêt-Bail commencèrent. Une décision positive fut très vite prise, à l’issue d’une comparaison des facteurs favorables et opposés à l’accès de l’URSS au Prêt-Bail.
I. Facteurs favorables au Prêt-Bail pour l’URSS
(a) Stratégie de l’Europe d’abord.
Il était clair que l’Union Soviétique allait attirer une grande partie de la machine de guerre allemande et que soutenir l’URSS était un excellent moyen d’infliger des pertes aux Allemands sans exposer de vies américaines.
(b) Soutien franco-britannique.
Les Alliés européens réagirent encore plus vite que les Américains au déclenchement de Barbarossa. Churchill se mit d’emblée en devoir d’expliquer à Roosevelt qu’il ferait bénéficier le Diable lui-même du Prêt-Bail si Hitler envahissait l’Enfer. Quant aux Français, ils virent dans Barbarossa l’occasion de matérialiser à nouveau leur ancienne stratégie de l’alliance de revers. La Droite (Mandel, de Kérilis) soutenaient sans hésiter ce principe, tout comme De Gaulle. La Gauche était plus divisée : l’aile gauche du Parti Socialiste était d’accord, l’aile droite renâclait par anti-stalinisme, mais elle ne put guère influer sur le choix final. Dès le 1er juin 1942, deux semaines après le début des opérations, les gouvernements de Londres et d’Alger furent autorisés à faire suivre aux Soviétiques les livraisons américaines qui leur étaient faites au titre du Prêt-Bail.
(c) Pressions venant des pro-Soviétiques américains.
Plusieurs proches de Roosevelt (à commencer par son épouse) étaient très en faveur d’une véritable alliance avec l’URSS.
(d) Intérêt du Département d’Etat pour le Prêt-Bail en tant qu’outil diplomatique.
Le Prêt-Bail était en effet une arme puissante entre les mains de Washington pour toutes les négociations avec Moscou. La puissance de cette arme était d’autant plus grande que l’URSS était entrée en guerre après les Etats-Unis, ce qui donnait à ces derniers un avantage moral non négligeable. Washington allait donner à Moscou des milliers de tonnes de matériels, mais ce ne serait pas sans obtenir quelque chose en échange. Le premier marchandage, relativement aisé, permit d’éviter le déclenchement d’hostilités entre l’Union Soviétique et la Finlande. La fin de la guerre fut marquée par d’autres négociations, bien plus rudes, concernant les opérations contre le Japon, le sort de la Pologne et les interventions dans la guerre civile en Chine.
II. Facteurs opposés au Prêt-Bail pour l’URSS
(a) Craintes concernant la solidité politico-militaire de l’URSS.
Certains services de l’US Army et de l’US Navy exprimèrent au début de Barbarossa la crainte que l’Union Soviétique ne s’effondre en quelques mois et que les marchandises envoyées par les Etats-Unis ne tombent entre les mains des Allemands. Même après la décision d’ouvrir le Prêt-Bail à l’URSS, des voix s’élevèrent pour que les livraisons ne se fassent qu’au compte-gouttes. Le Pr Alexandre Droban, de Moscou, a même récemment découvert dans les archives soviétiques la preuve que la décision de Staline d’ordonner la contre-attaque de Timochenko vers Vilnius, fin juin, contre l’avis de Joukov et de Chapochnikov, fut influencée par le désir d’impressionner les Américains et Roosevelt en particulier.
Mais malgré l’échec de cette offensive, il était évident que l’Armée Rouge se battait bien et peu à peu, les doutes américains se dissipèrent. Après la bataille de Smolensk, en août, Marshall et King furent convaincus que l’Union Soviétique pouvait saigner à blanc les forces allemandes, économisant par là un nombre considérable de vies américaines.
(b) Crainte de nuire à la livraison d’équipements aux autres alliés des Etats-Unis
Les Américains se devaient d’aider en priorité les Français, les Anglais, les autres Alliés européens, des Belges aux Grecs, sans parler des Sud-Américains et surtout des combattants du Théâtre Pacifique : Chinois, Australiens… et Américains eux-mêmes. Ce facteur était préoccupant, mais il apparut vite que les besoins des Soviétiques n’interféraient que peu avec ceux des autres Alliés et du Pacifique. Les machines-outils nécessaires en Afrique du Nord avaient été livrées depuis longtemps (la base industrielle locale ne pouvait être élargie sans limites) et les Soviétiques, qui en réclamaient en quantité, ainsi que des locomotives, des wagons… ne demandaient en revanche que relativement peu d’armes (chars, avions…). Certes, tout le monde voulait des jeeps et des camions, mais dans ce domaine, l’industrie américaine était à son affaire, il y en aurait pour tout le monde.
C’est ainsi que le 17 juin 1942, Roosevelt déclara que l’URSS serait dorénavant éligible pour les opérations de Prêt-Bail. On sait que celles-ci durèrent jusqu’au 17 mai 1945 (date choisie par Truman pour faire de l’interruption du Prêt-Bail un hommage à l’Union Soviétique et non une mesure inamicale). Mais les livraisons avaient commencé à se raréfier dès la victoire sur l’Allemagne.
Le GOSPLAN, parfaitement averti des pratiques bureaucratiques américaines, rédigea très vite sa liste de ce dont les Soviétiques avaient « un besoin vital », de ce dont ils avaient « sérieusement besoin » et de ce qu’ils seraient « heureux de recevoir ». Les envois Prêt-Bail destinés à l’URSS furent ainsi bien organisés et efficaces, du premier convoi au dernier – à la fois du point de vue des Russes (qui savaient ce qu’ils voulaient) et du point de vue des Américains (qui contrôlaient ce qu’ils expédiaient).
En résumé, l’Union Soviétique avait besoin :
(a) de machines-outils et d’équipement industriel ;
(b) d’aliments en boîte pour l’armée (parfois, nous le verrons, en échange de productions agricoles non transformées) ;
(c) d’une quantité finalement limitée d’équipements proprement militaires : émetteurs-récepteurs radio, véhicules non blindés, appareils d’appui au sol (le P-39/63 fut le principal) et bateaux de débarquement. L’intérêt de ces derniers s’expliquait (au moment de leur commande…) par le nombre de très grands fleuves en Union Soviétique. Ils furent livrés en quantité après l’opération Overlord, donc au début de 1944. On sait que ces embarcations “de seconde main” connurent un usage au départ imprévu, sans doute même de l’état-major soviétique.
Bien préparée par les massifs achats français et britannique de 1939-1941, lancée dans une production massive depuis Pearl Harbor, l’industrie américaine était en mesure de répondre dans les meilleures conditions aux souhaits soviétiques. Et l’URSS était en mesure de faire le meilleur usage des livraisons américaines.
(a) Les ports utilisés pour débarquer les livraisons (Taganrog et Sébastopol, ainsi que Kertch et Rostov, dans une moindre mesure) étaient relativement bien équipés – mieux que ne l’auraient été Mourmansk et Archangelsk, s’il avait fallu passer par là comme durant la Première Guerre. Ils étaient bien reliés aux réseaux soviétiques de voies ferrées et de canaux – et moins périphériques que Vladivostok. On envisagea un moment d’aménager une voie de communication à travers la Perse (l’Iran actuel), mais les premiers convois montrèrent que, grâce à la conquête de Limnos, la voie Mer Egée - Mer Noire était raisonnablement sûre. Les efforts d’infrastructure furent mieux employés dans le développement de Taganrog et de Kertch.
(b) Les destructions du système de transport, quoique importantes, furent relativement limitées. Une grande partie du réseau ferré d’avant-guerre était intact et l’avance allemande laissa le temps d’évacuer le matériel roulant et les locomotives de Biélorussie et de l’ouest de l’Ukraine. De nombreux camions avaient été fabriqués dans l’immédiat avant-guerre et un bon nombre échappèrent à la destruction, assez en tout cas pour attendre l’arrivée des véhicules américains. Le canal de Belomorsk et la Volga jouèrent toute la guerre durant leur rôle de grande voie de communication.
(c) L’industrie soviétique, quoique sous le choc d’une mobilisation massive, n’était pas dans l’état de chaos qu’aurait provoqué une pénétration plus profonde des armées allemandes. Les baisses de production furent réelles, mais limitées. Il fut relativement aisé de rationaliser la production et de rééquiper les usines.
(d) Les pertes subies par la population, quoique massives, étaient tolérables par l’Union Soviétique. Les opérations d’encerclement allemandes ne firent qu’environ 1,5 million de prisonniers. La retraite soviétique se fit pied à pied, laissant le temps d’évacuer à la plus grande partie des civils. Sans doute fallut-il alors les nourrir, mais tous ceux qui n’avaient pas été piégés derrière les lignes allemandes apportèrent leurs bras aux travaux agricoles, évitant de devoir priver d’hommes l’armée ou l’industrie. Au 1er décembre 1942, on comptait 11 millions de personnes dans les forces armées, 10 millions dans l’industrie (1 million de moins seulement qu’en temps de paix), 16 millions dans d’autres secteurs de l’économie d’état (4 millions de moins seulement qu’en temps de paix), 25 à 27 millions dans les kolkhozes (8 à 10 millions de moins qu’en temps de paix). On estime que l’écart avec les effectifs du temps de paix aurait pu être très supérieur (50% de plus, voire le double) sans les améliorations apportées au système de défense par Joukov depuis le début de 1941.
(a) Le redressement et l’expansion de l’industrie se firent de façon assez rapide en 1943. La productivité du travail augmenta, selon les secteurs d’activité, de 25 à 50%, et la semaine de travail fut prolongée, atteignant 66 à 70 heures. La bonne résistance de l’Armée Rouge lui permit d’éviter de recruter de trop nombreux ouvriers expérimentés pour se renforcer, les laissant encadrer les très jeunes gens et les retraités embauchés. Le prêt-bail fut utilisé pour élargir le secteur des non-ferreux, celui de l’industrie chimique, les raffineries de pétrole) et la production d’électricité, ainsi que pour rééquiper la fabrication de machines. De récents travaux sur Alexis Kossyguine, ministre de l’Industrie pendant la guerre, nous montrent comment le matériel livré par les Américains était utilisé « presque dès son déchargement des cargos. » Il est intéressant de signaler qu’à l’automne 1942, le journal tenu par Kossyguine révèle qu’il craignait, si les pertes humaines se poursuivaient au même rythme, que le recrutement d’ouvriers expérimentés dans l’armée empêche d’utiliser une grande partie de l’abondant matériel américain.
En 1944, les effets cumulatifs de ce qui précède entraînèrent un accroissement supplémentaire de la productivité de 15% à 30%. Cet accroissement de productivité multiplié par l’allongement de la semaine de travail eut un effet très puissant sur la production industrielle. Le jour de la fin des combats en Europe, la production de l’industrie lourde dépassait de 30 à 40% son niveau d’avant-guerre, c’est-à-dire de début 1942.
(b) L’agriculture se développa aussi de façon remarquable. Les paysans durent bien sûr participer à la guerre mais, comme dans l’industrie, la ponction ne fut pas insupportable. Avec l’aide des engrais américains, la réforme institutionnelle lancée par Voznessensky dès l’hiver 1941-1942 put se poursuivre. Voznessensky dé-collectivisa de fait 50% des terres des kolkhozes. Les tenanciers devinrent responsables de lopins beaucoup plus étendus (jusqu’à 15 ou 20 hectares, contre 0,50 auparavant) et purent vendre sur le marché libre ce qu’ils produisaient au-dessus des objectifs du Plan. La réforme Voznessensky se montra vite d’une grande efficacité. Avec le soutien des engrais américains, la production agricole de 1943 rebondit jusqu’à son niveau de 1941 et le dépassa en 1944. La récolte de céréales de l’URSS était de 95,6 millions de tonnes en 1940 et de 105 millions de tonnes en 1941. Elle fut malgré tout de 80 millions de tonnes en 1942, avant de remonter à 110 millions de tonnes en 1943.
(c) En revanche, l’industrie agro-alimentaire représenta un goulot d’étranglement. L’agriculture soviétique pouvait nourrir la population, mais avait du mal à nourrir une armée comptant 11 millions de personnes (de personnes et non d’hommes – n’oublions pas le grand nombre d’unités de femmes dans la DCA et l’aviation). D’où l’inscription des aliments en conserve sur la liste des produits commandés aux Etats-Unis. Mais la performance de l’agriculture soviétique réformée permit à l’URSS de rembourser en céréales une partie de sa dette de Prêt-Bail. En 1943, il fut possible de livrer 20 millions de tonnes de céréales aux Alliés – on mangea du “pain russe” à Alger, à Londres et même à New York en 1943 ; on en mangea aussi à Paris en 1944.