Annexe 42-9-5

La Marseillaise repart au combat

 

Lettre de l’ingénieur du génie maritime Louis de Kerdonval, embarqué comme conseiller technique à bord du CLAA La Marseillaise à son frère Charles, officier chargé du suivi des travaux de transformation du Jean-Bart aux Etats-Unis.

 

Méditerranée centrale, le 24 septembre 1942.

 

Mon cher Charles,

 

Il y a plus d’un an c’est toi qui étais sur La Marseillaise pour me conter tes aventures. Aujourd’hui, c’est toi qui es resté en Amérique avec la lourde tâche de surveiller les travaux et de faire valoir les besoins des marins dans la transformation du Jean-Bart. Je te rejoindrai bientôt, car mon rôle à bord de ce fier croiseur est désormais terminé. Tel le phénix, La Marseillaise est maintenant pleinement opérationnelle et la journée d’hier vient de valider les choix effectués pour sa reconstruction. Nous avons tout deux œuvré pour qu’il en soit ainsi et le résultat est à la hauteur de nos efforts.

 

Hier, une grande bataille aéronavale s’est déroulée au large de la Sicile. Notre Marseillaise avait pour mission d’escorter les porte-avions Ranger et Furious. Voici les faits.

 

Ayant du mal à trouver le sommeil, je suis debout depuis quatre heures du matin. Je vais et viens à bord pour en savoir plus sur les opérations. Il semblerait, d’après les éléments que nous avons par radio, qu’une bataille fait rage près de la côte. Les nôtres sont tombés sur une force de surface ennemie et le combat est engagé.

 

A bord c’est plus calme, mais nous faisons maintenant route vers la Sicile. A 05h45, je suis au CO quand, du réseau tactique, tombe le message suivant :

– All, this is Sierra tac – One or more target Tac possible mike papa alfa Tac tracking zero niner zero Tac speed two five zero Tac cap delta papa in progress for interception expected in five minutes – Over.

– Sierra, this is Lima – Roger – Out.

 

 

L’OQO m’explique que c’est le Sirius, un croiseur anglais placé en piquet radar au nord de la force qui vient de détecter un ou plusieurs MPA venant vers lui et qu’il envoie la CAP en “dawn patrol”, actuellement en l’air, pour les intercepter.

 

Je me dirige ensuite vers la passerelle où le pacha est confortablement installé dans sa “captain chair” en train de boire un café.

– Mes respects, Commandant.

– Ah ! Kerdonval, bien dormi ? Pas assez, peut-être, pour un geumeu… En tout cas, il se pourrait qu’aujourd’hui, nous ayons l’occasion de vérifier le bien fondé du travail que vous avez fait aux Etats-Unis.

 

Geumeu ! Toujours cette rivalité ancestrale entre ces messieurs de l’Ecole Navale et les “X”, la Royale restera décidemment immuable dans le culte de Colbert !

Nouveau message à la tactique :

– All, this is Alfa Tac bearing one four zero Tac stand by… stand by… execute.

– Alpha, this is Lima – Roger– Out.

L’ordre vient du CTG, l’Amiral Hewitt. Nous rebroussons chemin.

 

– A droite 15, gouverner au 140, lance l’officier de quart.

– La barre est 15 à droite.

– Bien.

– En route au 140.

– Bien.

 

Je m’éloigne discrètement pour prendre l’air sur l’aileron tribord. Le pacha, qui n’en manque pas une, me signifie avec un sourire au coin des lèvres que, pour profiter du lever du soleil sur la Méditerranée, je serais mieux à bâbord puisque nous faisons route au 140 et que, si les services techniques n’ont pas modifié la rose des vents, le soleil se lève toujours à l’est. Décidément, il me considère vraiment comme un passager !

 

En tout cas, à tribord le spectacle est tout aussi intéressant. Le Ranger, juste derrière nous, récupère sa CAP. Le ballet des Wildcat qui tournent à faible vitesse, crosse sortie, me laisse toujours songeur. Comment font-ils pour se poser sur une si petite surface, sans cesse agitée de mouvements lents, certes, mais bien réels, et tout ça après avoir combattu. Ces pilotes sont vraiment d’une autre trempe. J’espère que tous sont rentrés. Le matelot de quart à la veille nautique me précise qu’il a entendu dire qu’ils avaient abattu un “Jinker”.

 

Ensuite le ballet continue dans l’autre sens, c’est le catapultage d’une autre CAP. Les F4F décollent puis cerclent au dessus de nous avant de se regrouper pour disparaître en formation vers le nord.

 

La sonnerie du clairon me sort de mes pensées : postes de combat ! J’attrape un casque et une brassière et je monte à la couronne de veille. L’interphone précise bientôt de quoi il s’agit :

– A tous d’OQO, strike hostile massif dans le 340 en radiale pure, distance 30 nautiques, vitesse estimée 250 nœuds.

 

Un rapide calcul de tête me dit qu’ils seront sur nous dans moins de 8 minutes. Il est 07h00, le soleil est sur l’horizon et il embrase le Ranger d’une lumière jaune orangé sur laquelle tranchent ses trois tuyaux de poêle rabattables, crachant une légère fumée blanchâtre.

 

L’agitation à bord me rappelle vite à la triste réalité, les tourelles de 127 balancent d’un bord à l’autre, et le navire semble suivre une route erratique. Nous sommes à plus de trente nœuds et un second maître rivé derrière son télémètre me lance :

– Monsieur, accrochez-vous, c’est parti pour les zig et les zag !

 

Effectivement le sillage du croiseur ressemble à des sinusoïdes irrégulières. Puis c’est un vacarme étourdissant, les six tourelles de 127 commencent à cracher le feu dans la même direction. Je m’empare d’une paire de jumelles et je vois effectivement un essaim de points noirs qui s’égaillent soudain pour prendre chacun une route différente. Le ciel se parsème de petits nuages noirs dus aux dépotages des obus de 127 à fusées tempées. Autour de nous les destroyers crachent le feu également.

 

Puis c’est au tour des Bofors d’entrer dans la danse et le ciel est soudain strié par les traînées oranges des traçeurs tissant une toile d’araignée mortelle pour les assaillants. Le bâtiment est entouré d’une fumée blanche à travers laquelle les éclairs des départs de coups ressemblent aux néons que j’ai pu découvrir à Brooklyn l’année dernière, c’est un spectacle extraordinaire de bruits et de lumières. Sans interruption, toute l’artillerie est maintenant en action, je vois les tubes de 127 qui commencent à fumer et leur peinture “gris coque” qui cloque et se décolle. Les tubes des 40, réfrigérés par circulation d’eau, n’ont pas ce problème et continuent de tirer allégrement de chaque bord.

 

Les points noirs sont maintenant bien identifiables, ils arrivent par toutes les directions et certains passent presque au ras de notre étrave, je crois reconnaître des Junkers 88.

 

Entre temps, les équipes de sécurité ont déployé des manches à incendie pour refroidir les tubes de 127. Pour la prochaine génération de pièces AA automatiques, je recommanderai un manchon refroidisseur à circulation d’eau[1] pour les gros calibres également.

 

Tout autour de nous, des gerbes d’eau s’élèvent à chaque bombe qui nous rate. Je repère alors deux Junkers qui tentent une cinématique habile pour anticiper sur les mouvements d’évasive du Ranger. Visiblement, les pilotes connaissent leur métier car ils tombent en phase avec les mouvements du porte-avions. Le premier réussit à placer 2 ou 3 bombes le long de la coque. Le second a plus de chance, un éclair jaillit et un nuage de fumée noire semble soudain sortir de l’ascenseur arrière. Le nuage grossit rapidement et le Ranger ralentit progressivement son allure.

 

Je descends à la passerelle pour prendre des nouvelles.

– All, this is Roméo speed one zero stand by… stand by… execute.

– Roméo, this is Lima – Roger – Out.

La force descend sa vitesse à 10 nœuds, le porte avions semble mal en point.

 

Entre temps, voici le corvettard canonnier qui, faisant une entrée fracassante à la passerelle, exulte visiblement de joie dans des braillements dont le niveau sonore rend incompréhensible les paroles supposées se cacher derrière. L’officier de quart me traduit ses hurlements qui veulent dire globalement « On en a eu deux, au moins ! » Le commandant, bien que ravi, lance :

– Trop de bruit sur cette passerelle, nous n’avons pas terminé.

 

 

Comme pour illustré les propos du pacha la voix de l’OQO se fait entendre dans l’interphone :

        Abri de CO, le Sirius nous informe qu’il est touché, nous prenons sa suite pour diriger la chasse, interception nouveau strike hostile en cours verticale Sirius par la chasse basée à terre ;

        Reçu d’abri.

        Abri de CO nous demandons la direction CO.

        A tous de Commandant direction CO.

        Abri de CO venir rondement par la gauche au 85.

        Reçu d’abri, à gauche 30, lance l’officier de quart.

        La barre est 30 à gauche.

        Bien.

 

A l’intérieur de La Marseillaise, le FDO et ses assistants doivent s’activer entre leurs écrans radars et leurs radios pour diriger la chasse vers les assaillants, mais je préfère rester sur la passerelle. En effet, l’artillerie redouble d’activité contre des avions identifiés comme italiens par la couronne de veille.

– Capitaine, y en a deux qu’ont fait but ! annonce le veilleur tribord à l’officier chef de quart.

 

Je sors sur l’aileron pour assister à un triste spectacle : l’embrasement du porte-avions américain. Bientôt c’est un “speed zero” et une demande d’assistance qui seront émis sur le réseau tactique, c’est fini pour le Ranger. Nous tournons autour pendant que les destroyers récupèrent les survivants, moins d’une heure plus tard le porte-avions a fait son trou dans l’eau.

 

Me voyant quelque peu dépité devant ce spectacle, le pacha s’avance vers moi :

Kerdonval… Beau travail, je ne parle pas tant pour les canonniers que pour l’électronique que vous nous avez mis à bord. Nous avons pu détecter, suivre l’ennemi et surtout diriger la chasse depuis le CO, tout en informant le reste de la force. Eux aussi ont fait de la bonne ouvrage, d’après le FDO. Pour moi qui ne connaissais que le télémètre optique et le projecteur de scott, c’est une révolution. Merci à vous et à vos amis américains, Monsieur le Polytechnicien.

 

Finalement, ce vieux grincheux m’est presque devenu sympathique.

 

Voici donc, mon cher Charles, comment j’ai assisté moi aussi à la guerre en mer.

 

Je dois bientôt débarquer pour rentrer à Philadelphie. Nous nous reverrons donc en Amérique sur le Jean-Bart !

 

Ton frère affectionné

 

Louis

 

 

Sigles et abréviations :

-          CO : central opérations.

-          OQO : officier de quart opérations.

-          MPA : maritime patrol aircraft.

-          CAP : combat air patrol.

-          Geumeu (GM) : surnom donné par les officiers de marine aux ingénieurs du Génie Maritime.

-          CTG : commander task group.

-          Corvettard : surnom des capitaines de corvette.

-          Abri : abri de navigation (en fait la passerelle)

-          Direction CO : à ce moment c’est le CO qui dirige les manœuvres et les armes du navire et non plus la passerelle.

-          FDO : Fighters Direction Officer, officier de direction de la chasse



[1] C’est ce que Louis de Kerdonval préconisera bien plus tard, en tant qu’ingénieur en chef à la DCAN de Ruelles, lors du développement de la tourelle de 100 mm modèle 68.