Annexe 42-9-3d

Les enjeux stratégiques de l’opération Torch/Torche

D’après Marc Spira : Une Guerre Totale – Les grands choix stratégiques de la Deuxième Guerre Mondiale”


La stratégie des Alliés

 

Le débarquement en Sicile était attendu depuis longtemps par les Britanniques comme par les Français. L’idée était née en décembre 1941, pour être vite abandonnée en faveur de Croisade/Crusader (le débarquement dans le Péloponnèse) car, sans une participation américaine significative, il était douloureusement clair qu’il s’agissait d’une opération d’une ampleur bien au delà des capacités franco-britanniques. Les autorités des deux pays commencèrent à soulever la question avec Washington dès février 1942.

 

Cependant, les stratèges américains, derrière le chef d’état-major de l’US Army, le Général George C. Marshall, commencèrent par manifester leur désaccord. Marshall affirmait que les Alliés devaient concentrer leurs énergies pour porter un coup direct au cœur de l’Allemagne nazie, c’est à dire pour un débarquement sur les côtes de la Manche. De ce point de vue, chaque homme, chaque blindé, chaque avion et chaque navire envoyé en Méditerranée réduisait d’autant les forces disponibles pour une invasion de l’Europe du nord.

Les stratèges européens avaient une approche différente.


Winston Churchill plaidait pour un débarquement en Sicile pour deux raisons. D’une part, l’invasion de la grande île libèrerait définitivement le chemin de la Méditerranée pour les convois se dirigeant vers l’Extrême-Orient (et vers l’URSS, mais ce n’était pas cela qui motivait Churchill !). D’autre part, la perte de la Sicile provoquerait très probablement une crise politique majeure en Italie, susceptible de conduire Rome à sortir du conflit. Au minimum, elle ouvrirait la voie à un débarquement en Italie du Sud qui, combiné à une offensive en Grèce, permettrait aux forces alliées de frapper ce que Churchill appelait « le ventre mou de l’Allemagne ». Cet argument parut encore plus fort après le début de l’offensive allemande contre l’Union Soviétique (Barbarossa) en mai 1942. Il devenait évident que la plus grande partie des forces allemandes étaient engagées dans un conflit difficile et prolongé. Comme les meilleures unités italiennes avaient été détruites lors de Crusader, une fenêtre d’opportunité stratégique s’ouvrait.


Le raisonnement du gouvernement français n’était pas le même, mais aboutissait à la même conclusion : envahir la Sicile. Pour les autorités d’Alger, c’était le premier barreau d’une échelle qui se poursuivait avec la Sardaigne et la Corse, pour aboutir à un débarquement sur la continent. En effet, une fois les trois îles sous contrôle allié, il deviendrait possible d’étendre la couverture aérienne sur toute la Mer Tyrrhénienne et sur le Golfe de Gênes. Les Alliés pourraient alors choisir de débarquer en Italie du Nord sur la côte de Toscane, isolant les forces ennemies situées dans le sud de la péninsule, ou dans le Midi de la France. De plus, les bombardiers alliés pourraient frapper, non seulement les villes industrielles italiennes, mais aussi celles d’Allemagne du Sud (dont Augsbourg, où se trouvaient les usines Messerschmitt). En revanche, l’état-major français était convaincu qu’il serait malavisé de tenter d’envahir l’Italie par la Calabre. Déboucher dans les plaines d’Italie du Nord était un mouvement de style napoléonien qui plaisait beaucoup plus aux officiers français qu’une marche lente et difficile à travers les montagnes du centre de l’Italie.

Mais quelles que soient les divergences existant entre les stratèges britanniques et français, l’intégration de leurs réflexions avait beaucoup progressé en 1941 et au début de 1942. Les Américains ne tardèrent pas à s’en apercevoir. A chaque réunion, les représentants des Etats-Unis se retrouvaient face à une position franco-britannique commune et cohérente, en général soutenue par des études approfondies menées en commun. C’est ainsi que les bureaux franco-britanniques avaient envisagé toute une série d’opérations en Méditerranée. Outre Polyphème/Polyphemous (l’invasion de la Sicile), ils avaient réfléchi à Achille/Achilles (un débarquement à Salonique), à Castor et Pollux (un double débarquement simultané en Sardaigne et en Corse) et à Ulysse/Ulysses (un débarquement autour de Tarente).

Achille avait beaucoup retenu l’attention. Mais l’état-major français avait démoli le projet en faisant remarquer que le relief favorisait bien trop le défenseur et que les bases alliées en Mer Egée ne pourraient jamais soutenir une opération aussi lourde. Castor et Pollux pouvaient être considérés comme une revanche sur la défaite subie en 1941. De plus, cette double opération avait pour les Français une grande qualité : celle de libérer une partie de la France. Cependant, la Royal Navy n’était guère enthousiaste tant que la Sicile était contrôlée par l’ennemi. Ulysse enfin semblait prometteur, d’autant qu’il pouvait provoquer la chute de la Sicile une fois l’île isolée. Cependant, débarquer autour de Tarente impliquait de disposer d’un très puissant appui aérien, qui ne pouvait être fourni à partir de Malte. La Royal Navy ne souhaitant pas faire revenir les porte-avions déployés dans l’Océan Indien et ceux de l’US Navy étant nécessaires dans le Pacifique Sud-Ouest, Ulysse fut transformé en opération de désinformation pour appuyer Polyphème, servant de cadre à la fameuse opération Mincemeat.
Polyphème ne présentait pas ces inconvénients. De plus, l’analyse de Croisade/Crusader avait appris aux états-majors alliés d’importantes leçons sur les opérations amphibies. Une telle entreprise exigeait une base avancée proche des plages de débarquement. Ce n’était pas le cas pour le Golfe de Tarente, mais pour la Sicile, Malte et la Tunisie pouvaient être utilisées comme de bons points de départ.


Sur le plan de l’organisation tactique, les Américains avaient, dans une certaine mesure, été impressionnés par le succès de Croisade. La contre-offensive de Rommel avait cependant fait renaître leurs doutes quant aux capacités combatives des Britanniques et des Français, mais ces doutes s’étaient quelque peu dissipés après la réussite des troupes de montagne françaises engagées dans l’opération Périclès. Néanmoins, à l’été 1942, une partie de l’état-major de l’US Army continuait à nier toute valeur d’exemple aux combats livrés dans le cadre – assez particulier il est vrai – du Péloponnèse.
Au même moment, Français et Britanniques avaient leur propres doutes quant à l’efficacité sur le terrain des soldats novices américains. Par bonheur, l’entraînement des unités blindées américaines sur les champs de manœuvres d’Afrique du Nord, aux côtés de leurs alliés, avait considérablement amélioré les relations entre les trois armées, tout en faisant diverger les points de vue des officiers américains restés à Washington et ceux installés sur le terrain, à Alger. Les généraux de l’US Army en Afrique du Nord, et d’abord George S. Patton et Terry de la Mesa Allen, avaient hâte d’en venir aux mains avec l’ennemi. Ils répétaient qu’une opération de grande envergure était nécessaire pour éprouver la doctrine, le matériel et l’organisation de l’US Army avant le débarquement en France. Dans ces conditions, il était évident pour les planificateurs américains que Polyphème était pour les forces terrestres de l’US Army la seule occasion de participer à une opération majeure en 1942, car même les prévisions les plus optimistes n’envisageaient pas que la concentration des forces en Grande-Bretagne suffise à tenter une opération majeure à travers la Manche avant la fin de l’été 1943, au mieux. Patton alla jusqu’à proposer le déploiement d’une division blindée américaine dans le Péloponnèse. Washington refusa, mais le besoin d’un test à grande échelle avant de se lancer dans la traversée de la Manche était un argument en faveur de Polyphème qui ne pouvait être aisément écarté.

Du point de vue américain, une série d’éléments politiques plaidaient aussi en faveur d’une invasion de la Sicile. Au printemps 1942, Roosevelt et ses conseillers ne pouvaient que reconnaître que la participation américaine à la guerre ne pouvait donner à court terme de résultats positifs évidents pour le grand public. La retraite américaine aux Philippines faisait pâle figure à côté des combats épiques livrés par l’Armée britannique en Malaisie et à Singapour. Il était bien sûr très largement injuste et même stupide de mesurer l’importance de l’effort de guerre américain à cette époque sur la base de ce genre de comparaison. Mais les journaux américains ne s’en apercevaient pas. De New York à San Francisco, de Washington à Los Angeles et de Chicago à Houston, des voix s’élevaient pour critiquer la politique officielle de Roosevelt, qui cherchait à installer les Etats-Unis aux commandes de la machine de guerre alliée. Certains journalistes peignaient Roosevelt et Marshall comme des leaders manquant de jugement et incapables de suivre l’exemple donné par Pershing vingt-cinq ans plus tôt, lorsqu’il avait accepté de se mettre sous les ordres de Foch.
C’était assurément une vue erronée de la situation. La position franco-britannique était beaucoup plus faible qu’en 1917. Mais les journalistes américains allant et venant d’un bout à l’autre de la Méditerranée y découvraient une armée puissante et efficace, capable de porter des coups violents à l’ennemi. Seuls les mieux informés comprenaient que la France ne survivait que grâce au soutien industriel des Etats-Unis. Evidemment, les généraux et les ministres français ne le criaient pas sur les toits. En fait, le gouvernement français avait dépensé une somme non négligeable pour alimenter un mouvement d’opinion publique aux Etats-Unis, ostensiblement pour faire taire le lobby isolationniste, mais en réalité pour représenter la France Combattante comme une puissance belligérante majeure. Cet argent avait été bien placé. La campagne trouva un précieux relais à Hollywood, où plusieurs films montrèrent sous un jour très favorables la contribution française à la guerre. Elle attira des personnalités bien connues et notamment plusieurs écrivains. C’est ainsi que John Steinbeck rédigea le scénario du film Iron Man (L’Homme de Fer), qui réussissait à parler du Général de Gaulle pendant 90 minutes sans le montrer autrement que dans quelques extraits de films d’actualités. Ernest Hemingway participa à Foreigners under the Tricolour, film qui chantait les louanges de la Légion Etrangère et eut la chance insigne de sortir en mars 1942, juste avant la terrible bataille de Limnos. Dès le mois de mai 1941, les reportages de William Clifton sur la bataille de Corse
en février-mars lui avaient valu le prix Pulitzer. En novembre de la même année, Bloody Corsica (La Corse ensanglantée), écrit par John Steinbeck et illustré de photos de Robert Capa, avait eu un considérable impact. Jusqu’aux chants corses écrits par un résistant tombé au champ d’honneur en décembre qui attiraient des foules émues ! Les Anglais ne furent pas en reste. Churchill sut jouer admirablement de la sympathie que lui attiraient son allure joviale et ses doigts levés en V-for-Victory. Chaque petit garçon américain eut une maquette de Spitfire suspendue au plafond de sa chambre. Et à la veille de la première bataille de Singapour, l’interview de Lord Gort par Robin Meyrson et son affirmation tranquille et majestueuse à la Une du New York Times : « Je ne me rendrai jamais ! » lui valurent l’admiration même des citoyens américains les moins anglophiles. Le gouvernement de Roosevelt ne pouvait être abusé par cette campagne, mais il ne pouvait pas davantage ignorer le soutien massif accordé par son opinion publique à la France et à la Grande-Bretagne.
Lorsque les armistices seraient signés dans les ruines allemandes et sur la plage arrière du North Carolina en baie de Tokyo, nul ne songerait à contester le fait que la contribution des Etats-Unis à la guerre avait été décisive, et bien avant ces journées historiques, Washington aurait quasi officiellement pris les commandes de l’alliance. Mais au printemps 1942, le leadership de l’Amérique n’était pas manifeste pour les correspondants de guerre qui arpentaient l’Afrique du Nord, écoutant les récits des vétérans de Corse, de Grèce ou même de France, ni pour les Sénateurs et les Représentants invités à l’état-major du Général Giraud à Héraklion, qui visitaient le champ de bataille de Sparte ou les dropping zones de Limnos labourées par les obus.
Ainsi, stratégiquement, tactiquement et politiquement, le gouvernement américain aurait eu du mal à refuser à ce moment de participer à une offensive alliée au seul endroit du théâtre méditerranéen où l’Axe pouvait être utilement attaqué. Il n’en avait pas moins décidé de limiter strictement son engagement.

Mi-mars, la proposition franco-britannique avait gagné. Polyphème fut rebaptisé Torche/Torch, et la planification détaillée commença immédiatement. En échange, la France comme la Grande-Bretagne avaient accepté la position américaine : Torche devait être la dernière des grandes aventures méditerranéennes des Alliés. Marshall n’avait d’ailleurs accepté Torche que sous deux conditions : (a) cette opération serait combinée avec Rutter/Routier, considéré comme un test important pour un futur débarquement sur les côtes de la Manche et (b) après Torche, toutes les forces américaines et la plupart des britanniques se concentreraient en Angleterre pour préparer le débarquement en France, envisagé pour l’automne 1943. Le rôle des forces françaises n’était pas précisé, mais il était communément admis que la France participerait à cette opération.


Cependant, si le soutien américain à Torche était quelque peu réticent (du moins au niveau gouvernemental : des simples soldats aux généraux, les troupes déployées en Afrique du Nord avaient hâte de se lancer dans la bagarre), les états-majors français et britanniques n’étaient pas tout à fait sincères en promettant que Torche mettrait un point final aux grandes opérations en Méditerranée. Les documents des Imperial Archives et du Service Historique des Armées font ouvertement état du fait que les Alliés européens espéraient bien que le succès de Torche signerait la chute de Mussolini. Sur l’ordre de Sir Winston lui-même, l’état-major impérial prévoyait déjà Outreach, un débarquement sur la côte dalmate dans le sillage d’un retrait italien de la guerre (la plupart des troupes occupant la Yougoslavie étaient italiennes). Quant aux généraux français, avec l’approbation du Général en personne, ils planifiaient Castor-II, une variante de la double opération Castor et Pollux, pour reprendre la Corse sitôt l’Italie neutralisée.
Le Field Marshal Alexander, nommé par Eisenhower commandant en chef de toutes les forces terrestres affectées à Torche, avait réclamé de disposer d’une très puissante réserve, avec deux divisions d’infanterie britannique, une division blindée française et une américaine. Si une partie de ces forces était bien des “réserves flottantes” prêtes à débarquer en Sicile, le reste s’entraînait pour d’autres missions. Jusqu’à quel point Eisenhower était-il au courant des arrière-pensées des Européens ? On l’ignore. Aussi étonnant que cela paraisse, aucune disposition officielle destinée à répondre à une possible capitulation italienne n’avait été envisagée, que ce soit à Washington, à la Maison-Blanche, ou à Londres, au QG d’Eisenhower, au moins jusqu’au déclenchement de Torche.
Quelques historiens américains devaient après la guerre accuser les Anglais et les Français d’avoir joué un double jeu en ce qui concernait les opérations en Méditerranée. Certes partisane, cette opinion contient une part de vérité. Churchill comme le duo Reynaud - De Gaulle étaient parfaitement avertis des occasions qu’un succès en Sicile pouvait offrir. Tous trois savaient qu’une capitulation italienne serait un événement d’une telle importance que Washington serait bien obligé d’adapter sa stratégie.

Torche fut donc une lutte entre alliés, dans le secret des cabinets, avant d’être une bataille livrée sur le terrain cabinets. Au lendemain de l’opération, la guerre allait prendre un autre visage et les Alliés devoir se faire à l’idée d’un commandement intégré. A la fin de 1942, Washington imposerait finalement son idée d’une structure de commandement unique, sous direction américaine, mais le Royaume-Uni et la France réussiraient à entraîner la puissante Amérique dans de nouvelles opérations en Méditerranée.

 

La situation des puissances de l’Axe en Europe

 

A la fin du mois d’août 1942, la guerre tournait à l’aigre pour Berlin et pour Rome. Si ce n’était pas encore très visible pour l’Allemagne, ce l’était pour l’Italie – et pour les Italiens ! Les forces allemandes étaient toujours à l’attaque en Union Soviétique, quoiqu’à un prix épouvantable. Mais la volonté de se battre de l’Italie avait été brisée. Non seulement la situation militaire du pays était difficile, mais encore sa situation politique se dégradait de semaine en semaine.

Hitler y croyait encore…
Certes, Hitler et le haut commandement allemand croyaient toujours à la victoire. Ils espéraient encore « en finir avec la Russie une bonne fois pour toutes » même si la date de cet accomplissement était constamment reportée. Cependant, ils n’avaient pas le choix. Une guerre prolongée avec l’URSS alors que les forces alliées grossissaient rapidement en Angleterre et en Méditerranée était la pire situation possible. Les quatre jours de raids aériens de l’opération Lampe à souder/Blowlamp contre Ploesti avaient confirmé que le pétrole était le talon d’Achille du Troisième Reich. Il fallait conquérir l’Ukraine, pas seulement pour ses ressources agricoles et industrielles, mais comme une étape sur la route des champs pétrolifères de Bakou et du Nord-Caucase. Cela impliquait qu’il fallait concentrer le plus possible de forces contre l’Union Soviétique. De fait, 70% de la Wehrmacht était déployée contre l’Armée Rouge. Seulement 70%, pourrait-on dire : mais il fallait bien garder les côtes de France et de Norvège, pour ne pas parler de celles de Belgique, de Hollande et du Danemark.

La France était un point sensible dans la stratégie de Hitler. Le gouvernement pro-allemand de Laval, surnommé “les Trois D” (Darnand, Déat, Doriot), était une pâle copie d’une véritable dictature fasciste, même s’il en avait la brutalité, et n’était soutenu que par une faible fraction de la population et de l’administration. Sans la présence de quatorze divisions allemandes réparties dans tout le pays, les Trois D se seraient effondrés très vite. Mais il n’était pas question que l’Allemagne lâchât ce curieux allié : la France, aussi rétive qu’elle fût, fournissait près de 8% du produit “national” brut du Troisième Reich (comme l’ont bien démontré les travaux d’Allan Millward) et cet apport était devenu vital pour l’effort de guerre allemand.

La Norvège était une vieille obsession de Hitler. Il craignait en permanence un débarquement britannique, soit au nord, pour couper la Route du Fer suédois (vieux souvenir de l’opération de Narvik), soit au sud, à Bergen et Stavenger, d’où l’Allemagne du Nord serait vulnérable. La protection de la Norvège exigeait donc elle aussi sa part des ressources militaires allemandes.

Tout cela ne laissait pas à l’OKW de forces très importantes à affecter au théâtre méditerranéen. En avril et mai, Hitler et l’état-major avaient espéré que la brillante contre-offensive de Rommel dans le Péloponnèse repousserait les Alliés à la mer. Mais l’opération Périclès avait fait voler ces espoirs en éclats. La situation dans le Péloponnèse obligeait donc à conserver des forces significatives en Grèce, et il fallut même déployer quelques unités en Roumanie, pour protéger les champs pétrolifères, et en Bulgarie, pour dissuader les Turcs de se lancer dans une aventure inconsidérée. En effet, le sanglant échec du débarquement aéroporté de Limnos (Theseus) avait montré la faiblesse allemande sur le théâtre d’opérations du nord de la Mer Egée, et Hitler craignait véritablement qu’il pût pousser la Turquie à se joindre aux Alliés. De plus, Theseus avait coûté au Führer une de ses rares unités de réserve capable d’être déployée rapidement dans n’importe quelle région d’Europe.

 

En Italie, Hitler et l’OKW ne pouvaient donc qu’espérer que l’Armée italienne se montre capable de contenir une nouvelle offensive alliée sur le théâtre méditerranéen assez longtemps pour que les troupes allemandes puissent être redéployées de Russie en Méditerranée après la “victoire finale” dans l’Est. Fin août, le Général Halder envisageait que la décision interviendrait sur le terrain en septembre-octobre, ce qui impliquait qu’au mieux, il ne serait possible d’envoyer de nombreuses troupes allemandes du front russe au front méditerranéen qu’au début de 1943. Les chefs nazis assurèrent à plusieurs reprises Mussolini de la solidarité allemande, mais ils le lui envoyèrent pas de moyens militaires tangibles, parce qu’ils ne pouvaient se passer d’aucun.


Mais l’Italie était à bout !
Pourtant, la situation italienne à l’été 1942 était critique, du point de vue politique comme du point de vue militaire.

 

En juin 1940, Mussolini avait pris la décision d’entrer en guerre contre l’avis formel des chefs militaires (voir la Chronique de 1940). Malgré l’impréparation catastrophique des forces terrestres et aériennes de l’Italie, il espérait s’assurer à peu de frais une place de choix à la table du festin de la victoire allemande.

La décision du gouvernement français de continuer la guerre eut pour effet de révéler le bluff italien. La campagne des Alpes avait été un échec sanglant, mais le pire était à venir. Dès le début de l’été, les Alliés répliquaient en Afrique. L’Armée française d’Afrique du Nord avait peu de moyens, mais c’était toujours plus que ce dont disposaient les troupes de Libye, surtout après la coupure de leurs lignes de communication maritimes par les flottes alliées. En trois mois, la présence de l’Italie en Afrique du Nord n’était plus qu’un souvenir, et les forces italiennes avaient perdu 200 000 hommes et tout leur matériel.

Avant même la chute du dernier bastion italien, à Misurata, l’attaque de Tarente par les forces britanniques et françaises porta un coup terrible au prestige de la flotte et du Duce. Puis ce fut au tour de la Sardaigne, dont les derniers défenseurs se rendirent le 18 septembre. Mais malgré une démarche de Badoglio, Victor-Emmanuel III refusa de renvoyer Mussolini sans une décision en ce sens du Grand Conseil Fasciste.
Pourtant, chaque saison apportait son lot de défaites. En automne, Rhodes et les îles du Dodécanèse tombèrent, malgré une défense courageuse. En hiver, l’Empire Italien d’Afrique Orientale s’effondra. Les dernières unités italiennes dans la région ne se rendirent qu’en mai 1941, mais le rêve colonial italien et fasciste avait vécu.

Sans la réussite de l’opération aéroportée Merkur, qui permit en février-mars 1941 la reprise de la Sardaigne et la prise de la Corse, le régime fasciste se serait probablement écroulé au printemps 1941. En février, de sa propre initiative, le Maréchal Badoglio avait envisagé d’arrêter Mussolini. Le fascisme italien n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été. Le coût de la vie en Italie montait rapidement et la situation de la majorité de la population devenait de plus en plus difficile. Après des années de conflit interne stérile, le mouvement anti-fasciste se renforçait enfin.


Puis la Grèce attaqua les forces italiennes en Albanie, et Mussolini dut encore appeler Hitler à l’aide. L’invasion par la Wehrmacht de la Yougoslavie et de la Grèce donna un nouveau répit à un régime politique déjà condamné, mais la flotte italienne fut pratiquement détruite dans la série de dures batailles livrées au printemps de 1941. Même pour les séides les plus proches de Mussolini, il était clair que l’Italie n’avait plus voix au chapitre dans la conduite des opérations.


En mars 1942, quand les forces alliées débarquèrent dans le Péloponnèse, Mussolini proclama pourtant que le soldat italien montrerait sa valeur au monde. Mais si les unités italiennes se battirent très bien, notamment à Gythion et à Sparte, elles furent détruites et avec elles disparut le meilleur de l’armée italienne. Fin mars, le moral des troupes et de la population tomba à un niveau encore jamais atteint. La contre-offensive de Rommel parut un moment être le miracle tant espéré, mais elle s’épuisa bientôt. En juin, les forces alliées prenaient à nouveau l’offensive, repoussant les troupes de l’Axe vers le Canal de Corinthe. L’opération Périclès et sa suite Ajax (le débarquement à Zanthe) signaient la fin des espoirs de l’Axe d’éliminer les forces alliées du Péloponnèse. Les élites italiennes durent alors envisager la probabilité d’un nouveau débarquement ennemi sur le territoire national.

Cette menace jetait une ombre sur les prévisions de l’état-major italien depuis la destruction de l’armée italienne d’Afrique et la capture de la Sardaigne. Dès le 1er octobre 1940, Mussolini avait lancé un programme de fortifications côtières pour « préserver le sol sacré de l’Italie. » Ce programme concernait en priorité la Sicile et la Calabre, et il avait été étendu à la Sardaigne une fois l’île récupérée par l’Italie au printemps 1941. Mais en 1942, s’il était clair qu’une attaque alliée était imminente et qu’elle mettrait en ligne des forces incomparablement plus puissantes qu’en 1940, les fortifications prévues étaient loin d’être achevées. Pourtant, les travaux avaient consommé jusqu’à 50% de la production italienne de béton, et 20% de la production d’acier. Mais leur réalisation avait été sévèrement freinée par la corruption largement répandue dans les organes locaux du Parti Fasciste. Les fortifications effectivement construites l’avaient plus souvent été là où les travaux avaient pu être attribués à des entreprises appartenant à des proches des chefs fascistes qu’en des points choisis en fonction des besoins militaires. Une part importante des matériaux de construction avait été détournée ; comme l’écrirait un Dino Grandi écœuré pendant l’été 1942 : « Le sol sacré de l’Italie a été assimilé à de luxueuses propriétés construites à grand frais aux alentours de Rome ou de Naples. »
L’état-major savait bien que le programme de fortification avait pris beaucoup de retard. Avant d’être démis de ses fonctions, le Général Comte Cavallero avait écrit à Mussolini qu’à peine 45% des fortifications avaient été achevées et que moins d’un tiers avaient reçu l’armement prévu. En fait, seule la partie ouest de la Sicile, située face à la Tunisie, avait été sérieusement fortifiée.

Dans un tel contexte, les élites italiennes s’attendaient au pire. Le milieu des affaires avait commencé à divorcer d’avec le régime fasciste dès mai 1942 quand Cini, personnalité très représentative du grand capital italien, avait quitté le gouvernement. A de nombreuses reprises depuis le début de l’année, le Maréchal Badoglio avait approché le roi pour évoquer l’élimination de Mussolini. Même parmi les dirigeants fascistes, des hommes comme Grandi et Ciano avaient commencé à chercher une sortie de secours permettant à l’Italie de se retirer de la guerre.

 

Dans la population, l’état d’esprit était encore plus défavorable à la guerre et au gouvernement mussolinien. Cette guerre n’avait jamais été populaire. De plus, lutter contre une alliance franco-britannique était une chose, mais combattre les Etats-Unis en était une autre. Les liens entre l’Italie et les Etats-Unis étaient solides. L’émigration italienne vers les Amériques avait été un phénomène très important dès la fin du XIXème siècle, et les émigrés et descendants d’émigrés vivant aux Etats-Unis décrivaient la société américaine en termes très favorables. Quand il était devenu clair que des forces américaines se concentraient en Afrique du Nord et que les soldats italiens allaient devoir en découdre directement avec les Etats-Unis sur le champ de bataille, le soutien à la guerre tomba plus bas qu’il n’avait jamais été dans toutes les couches de la société italienne. Cette évolution fit renaître les mouvements anti-fascistes. Naguère profondément divisés, ils commencèrent à s’organiser au début de 1942. Des manifestations sporadiques de protestation contre la guerre et le régime se déclenchèrent à partir de mars. Fin août, des grèves interrompirent pendant plusieurs jours le fonctionnement des usines de Milan, Bologne et Turin.

Mussolini lui-même était malade (il souffrait probablement d’un ulcère gastrique d’origine en partie psychosomatique). De plus en plus isolé, il ne parlait qu’à un cercle très restreint de gens, dont la plupart faisaient partie du “clan Petacci”, les proches de sa jeune maîtresse Clara Petacci. Néanmoins, il n’ignorait pas que la société italienne s’était détachée du régime fasciste. Quand il devint clair que les Alliés reprenaient l’initiative stratégique, il commença à tenter de rétablir son emprise sur la politique du pays. Peu après l’échec de la contre-offensive de Rommel dans le Péloponnèse, le 17 avril, il nomma un nouveau chef de la police, Chierici, un ancien “squadriste”. Puis, il demanda l’aide de Heinrich Himmler pour la création d’une nouvelle division blindée sur le modèle de celles des unités de la Waffen-SS. En 1942, ce qui devait devenir la “Division M” (pour Mussolini) n’était encore qu’une brigade, mais une brigade très puissante. Enfin, le 16 août, il démit le Général Comte Cavallero de son poste de chef d’état-major de l’Armée, et le remplaça le lendemain par le Général Ambrosio. Avec ce dernier, Mussolini espérait disposer à la tête de l’Armée d’un serviteur efficace et surtout obéissant.

 

Cependant, Ambrosio devait très vite faire la preuve que, s’il était un bon professionnel, il n’avait guère de sympathie pour l’Allemagne ni pour Mussolini. Dès la fin du mois d’août 1942, Ambrosio s’attaquait à la création de l’Armata di Levante, force puissante chargée de défendre le sud de l’Italie contre un possible débarquement allié près de Tarente ou de Bari. Mais au même moment, il ordonnait au Général Messe, nommé chef de cette Armée, de garder ses forces à l’abri de la puissante artillerie de marine alliée et d’éviter de les sacrifier si la victoire n’était pas en vue. Ambrosio fit bien comprendre à Messe qu’il lui avait donné le commandement du cœur même de l’Armée italienne. Maintenant que les troupes de Grèce avaient été en grande partie détruites et que la Regia Marina n’était plus que l’ombre d’elle-même, l’Armata di Levante était tout ce qui restait pour défendre les intérêts vitaux de l’Italie dans la guerre.
En réalité, Ambrosio avait été en contact avec l’entourage du roi Victor-Emmanuel III et du Maréchal Badoglio avant même sa nomination. Comme la plupart des officiers italiens, il était profondément mortifié par la manière dont les Allemands caricaturaient la tenue au feu des forces italiennes et les combats qu’elles livraient. Il savait que la chute des possessions africaines de l’Italie en 1940-1941 ne reflétait en aucune façon une médiocre qualité des troupes, mais un manque de ravitaillement et de matériel moderne. Il savait que la Regia Marina avait été saignée à blanc pour soutenir les offensives terrestres allemandes et que ses navires s’étaient fait massacrer pour tenter de secourir les troupes aéroportées allemandes. Il savait que, sans la résistance désespérée des troupes italiennes à Sparte, les forces alliées auraient atteint le Canal de Corinthe avant que Rommel ne puisse organiser la défense du nord du Péloponnèse. Mais les officiers allemands (et Rommel, justement, le premier) étaient prompts à blâmer les Italiens pour chaque échec et à garder pour eux la gloire du moindre succès.
Lors de sa rencontre avec Mussolini le 17 août, Ambrosio dit au Duce qu’il devrait être très ferme avec les Allemands. Mussolini ne réagit pas et Ambrosio espéra pendant quelques semaines que le Duce essaierait de retirer l’Italie de la guerre sans trop de casse. Il savait bien que si l’Italie négociait avec les Alliés un cessez-le-feu unilatéral, le résultat serait catastrophique pour les troupes italiennes étroitement intriquées au milieu des forces allemandes en Yougoslavie et en Grèce. Dans une certaine mesure, il faisait encore confiance à ce moment aux bonnes relations de Mussolini avec Hitler pour négocier un possible modus vivendi sur le rôle futur de l’Italie dans la guerre.

Que pouvait faire l’Allemagne ?
Les chefs allemands réalisèrent progressivement la faiblesse politique de Mussolini au printemps 1942. Himmler, tout en promettant d’aider Mussolini à mettre sur pied la “Division M”, commença à organiser ses propres réseaux de renseignements en Italie pour le tenir au courant de la situation locale. A partir de la fin du mois d’avril, le SD et l’Abwehr opéraient en Italie à l’insu du gouvernement italien.
Militairement néanmoins, les options de Berlin étaient réduites. La grande majorité de l’armée était déployée en URSS. D’importantes garnisons étaient nécessaires ailleurs en Europe, et en Grèce, les combats se poursuivaient.

Les seules troupes d’élite disponibles étaient ce qui restait des forces aéroportées, la division d’instruction des AlpenJäger et la division blindée Panzer Lehr, stationnée en France. Cette unité commença à faire mouvement vers le nord de l’Italie à partir du 15 août, ostensiblement pour s’entraîner dans la région et pour aider l’armée italienne à entraîner de nouvelles forces blindées destinées à renforcer les unités envoyées en Italie du Sud. Deux divisions d’infanterie en garnison dans le Sud-Ouest de la France, près de Montpellier et de Brive, commencèrent à se rapprocher de la frontière italienne, en allant s’installer dans la région de Toulon.