Les plans alliés
La planification de Torche ne consistait pas seulement en l’attribution de la responsabilité de zones de débarquement, mais aussi en la préparation de mouvements rapides une fois achevé le débarquement proprement dit. S’appuyant sur l’expérience acquise par les Franco-Britanniques depuis 1940, le Maréchal Alexander avait divisé sa force d’invasion en trois groupes et quatre zones de débarquement : Purple (traduit sur les cartes françaises par Pourpre), Blue (Bleue), White (Blanche) et Red (Rouge).
La Zone de débarquement Est, Purple, située sur la côte est de la Sicile, fut attribuée à la 8ème Armée britannique, commandée par le Général Sir Bernard Law Montgomery. La 8ème Armée devait toucher terre dans le golfe de Noto, entre Syracuse au nord-est et le cap Passero au sud-ouest (le cap Passero marque l’angle sud-est de la Sicile). Le XIIIème Corps du Général Miles Dempsey devait débarquer du côté de Syracuse, avec le XVème Corps du Général O’Connors à sa gauche. On prévoyait que l’utilisation judicieuse des forces spéciales permettrait de s’emparer de Syracuse dès la fin du Jour J ou à J+1. La 8ème Armée devait avancer vers le nord jusqu’à la rivière Tellard, avant de progresser vers les villes d’Augusta et de Catane, en direction de Messine.
A la gauche de Montgomery, à l’ouest du Cap Passero, la 7ème Armée américaine du Général George C. Patton débarquerait dans la Zone Blue, située sur la côte sud de la Sicile et s’étendant à l’ouest jusqu’à la petite ville côtière de Scogliti. En pointe de cette armée, le 2ème Corps du Général Bradley devait débarquer sur les deux rives de la Ragusa. La mission de Bradley était d’atteindre Comiso à J+1. Comiso était un objectif important pour la phase initiale de la campagne, car sa prise et celle des terrains d’aviation voisins permettrait aux Alliés de déployer leur aviation sur place. Le Maréchal Alexander avait prévu qu’une fois prises les villes de Comiso et de Ragusa, les forces américaines, qui étaient les moins expérimentées de toutes, se mettraient en position de défense. Cette idée déplut souverainement à Patton, qui se refusait à voir les forces de ses alliés européens accaparer tout le poids – et la gloire – de la campagne.
La 1ère Armée du Général Delestraint devait débarquer sur les Zones White et Red.
White allait de Scoglitti à l’embouchure de la Gela. Elle était dévolue au 3ème Corps d’Armée, sous le commandement du Général Amédée Blanc. Ce Corps disposait de plusieurs unités blindées et on supposait qu’il aurait à faire face à la plus puissante contre-attaque italienne.
De l’embouchure de la Gela jusqu’à la ville de Licata, à l’ouest, s’étendait la Zone Red, où devait débarquer le 4ème Corps du Général de Monsabert. Sur ses épaules reposait la protection du flanc gauche allié.
Le plan de Sir Harold Alexander était assez complexe. Pendant que les Britanniques devaient marcher sur Augusta, Catane, puis Messine, les Français, une fois repoussée la réaction italienne (attendue pour J+1 ou J+2), devaient attaquer en direction d’Enna, en plein centre de l’île, puis de la côte nord de la Sicile. Le but était de percer à travers les collines vers Termini Imerese et Cefalù, isolant Palerme et les forces italiennes concentrées dans l’ouest de la Sicile. Une fois la côte nord atteinte, les forces françaises se dirigeraient vers l’est et Messine, pour encercler les forces italiennes situées dans l’est de l’île. Le plan présumait donc que le commandement italien s’attendrait à voir les forces alliées suivre les routes côtières et ne serait pas préparé à résister à une poussée directe à travers un terrain très accidenté. Forts de leur expérience du Péloponnèse, les Français estimaient que des forces combinant des groupes motorisés et des unités d’infanterie de montagne pourraient avancer assez rapidement vers la côte nord, coupant la Sicile en deux.
Le plan d’Alexander reposait aussi sur deux suppositions.
D’abord, que les unités mobiles italiennes contre-attaqueraient relativement tôt et seraient défaites par la concentration de la puissance de feu alliée. Les repousser vers les Monts Caronie ne serait alors qu’une question de temps.
Ensuite, que l’appui naval permettrait aux forces de Montgomery de progresser rapidement vers Catane. En effet, si les forces débarquées à l’ouest du Cap Passero pouvaient assez facilement êtres appuyées par des avions basés à Malte, Gozo et Pantelleria, les forces britanniques dépendaient plus étroitement de l’appui naval et des avions des trois porte-avions.
Par ailleurs, selon ce plan, la 7ème Armée de Patton, une fois Comiso capturée, devait jouer un rôle de leurre et avancer lentement en direction de Vizzini pour fixer le plus possible de troupes italiennes. Fort mécontent de cette perspective, le général américain entama des discussions officieuses avec Delestraint, avec lequel il avait établi des relations cordiales depuis son arrivée en Afrique du Nord. Lors de ces entretiens plus ou moins clandestins, Delestraint et Blanc accordèrent à Patton que, si possible, les forces blindées américaines pourraient jouer le rôle de colonne volante sur le flanc droit du 3ème Corps français lors de sa marche vers Enna. Patton disposait d’un argument massue : ses unités blindées venaient de recevoir les premiers chars M4 Sherman, donnant aux tankistes américains une marge de supériorité sur leurs collègues britanniques et français. Mais de toute façon, bien avant que le premier G.I. ait mis le pied en Sicile, Patton avait élaboré son interprétation très personnelle du plan d’Alexander.
A – Zone “PURPLE” (Pourpre)
Entre Syracuse et le Cap Passero.
8ème Armée britannique, Général Bernard Law Montgomery
Sous commandement direct de l’Armée
Commandos britanniques et forces spéciales (autour de Syracuse)
Bataillon Commando n° 40 des Royal Marines
Bataillon Commando n° 41 des Royal Marines
1er Bataillon, The Welch Regiment
7ème Bataillon, Royal Marines
XIIIème Corps, Général Miles Dempsey
5ème Division d’Infanterie britannique
50ème Division d’Infanterie britannique (Northumbrian)
Deuxième échelon : 4ème Armoured Brigade britannique et 105ème Régiment antichar
XVème Corps, Général O’Connors
231ème Brigade d’Infanterie britannique
51ème Division d’Infanterie britannique (Highland)
Deuxième échelon :23ème Armoured Brigade britannique et 1ère Division Sud-Africaine
78ème Division d’Infanterie britannique
B – Zone “BLUE” (Bleue)
Entre le cap Passero et Scogliti
7ème Armée des Etats-Unis, Lieutenant-Général George Smith Patton
Sous commandement direct de l’Armée
1er Bataillon de Rangers
2ème Bataillon de Rangers
540ème Régiment du Génie de débarquement
3ème Division d’Infanterie (Général Lucian K. Truscott)
2ème Corps d’Armée US, Lieutenant-Général Omar Nelson Bradley
1ère Division d’Infanterie (Général Terry De La Mesa Allen), avec les 16ème, 18ème et 26ème Regimental Combat Teams (RCT – le 26ème RCT est commandé par le Général de Brigade Theodore Roosevelt)
Eléments de la 2ème Armoured Division (1er Btn du 66ème Armored Regiment, 1er Btn du 67ème Armored Regiment et Combat Command B)
Deuxième échelon : Eléments de la 1ère Armoured Division (Combat Command A) et de la 2ème Armoured Division (Combat Command A)
C – Zones “WHITE” (Blanche) et “RED” (Rouge)
White : entre Scogliti et l’embouchure de la Gela
Red : entre l’embouchure de la Gela et Licata
1ère Armée française, Général Charles Delestraint
Sous commandement direct de l’Armée
Régiment Alsace-Lorraine
12ème BACA (Brigade d’Artillerie de Corps d’Armée)
White/Blanche : 3ème Corps d’Armée, Général CA Amédée Blanc
1ère Division d’Infanterie
84ème Division d’Infanterie
1ère Brigade de la 2ème Division Blindée
Deuxième échelon : 2ème Brigade de la 2ème DB, 3ème RCA (Régiment d’Artillerie Coloniale) et 1ère Brigade Blindée belge Tancremont (Colonel Piron)
Red/Rouge : 4ème Corps d’Armée, Général CA Antoine de Montsabert
83ème Division d’Infanterie Algérienne
11ème Demi-Brigade de la Légion Etrangère Teruel
14ème Demi-Brigade de la Légion Etrangère Ebro
Réserve “flottante” : 4ème Division d’Infanterie de Montagne Marocaine
Deuxième échelon : 1er Régiment de Chasseurs Ardennais (Général-Major Lambert), 4ème Brigade Mobile de la Légion Etrangère Saïgon
Les plans italiens
Défendre la Sicile : c’était la tâche qui avait été confiée au Generale d’Armata Alfredo Guzzoni… Une tâche quasi impossible avec les forces dont il disposait. Ces forces étaient organisées en trois parties.
– Le XIIème Corps (Generale di Corpo d’armata Mario Arisio) concentrait quatre divisions “côtières” statiques (136ème, 202ème, 207ème et 208ème), mais comprenait aussi un groupe “mobile” incluant la 26ème D.I. Assieta (Général Erberto Papini) et la 28ème D.I. Aosta (Général Giacomo Romano) Ces divisions d’infanterie étaient renforcées par trois éléments blindés (A, B et C), dont chacun représentait l’équivalent d’une compagnie de chars moyens (10 M13/40 ou M14/41) et de deux compagnies d’infanterie motorisée (sur camions). Ce Corps devait tenir l’ouest de la Sicile, où Guzzoni s’attendait à un débarquement en conjonction avec une attaque contre la Sardaigne. Cependant, la 207ème division “côtière” tenait une portion de la côte sud, entre Licata et Porto Empedocle.
– Le XVIème Corps (Generale
di Corpo d’armata Carlo Rossi) était déployé sur
la côte sud, avec deux divisions et deux brigades “côtières” statiques (206ème
et 213ème divisions, XVIII° et XIX° brigades). Il n’avait qu’une
unité “mobile”, la 54ème D.I. Napoli
(Général Giulio Porcinari), déployée près de Ragusa pour couvrir Comiso, à
l’ouest, et la plaine de Catane, à l’est, avec l’aide de cinq éléments blindés
(D, E, F, G et H).
– La réserve d’armée se composait en tout et pour tout de la 4ème
D.I. Livorno (Général Domenico Chirieleison). Elle était déployée près du QG de Guzzoni, à Enna, et se trouvait en fait déjà engagée pour
soutenir le flanc sud du XIIème Corps.
Guzzoni savait la faiblesse de ses forces, d’autant
plus grande que ses divisions “côtières” étaient de valeur combative douteuse,
avec un moral très bas et un équipement fréquemment insuffisant. Mais il était
persuadé que la Sicile ne devait pas subir tout le poids de l’assaut allié. Sa
véritable mission était d’empêcher l’ennemi de prendre le contrôle de l’ouest
de la l’île, et notamment des aérodromes de Trapani et Castelvetrano, d’où un
débarquement en Sardaigne pouvait être efficacement soutenu. Plus longtemps ces
aérodromes tiendraient, plus longtemps la Sardaigne pourrait être renforcée.
Mais même cette attaque venant de l’ouest ne devait pas être le principal assaut ennemi. Celui-ci était attendu de l’est, dans la botte italienne, en Campanie et dans les Pouilles. Là se trouvaient concentrées les meilleures unités italiennes. Si elles ne pouvaient repousser un débarquement, si Naples tombait, la défense de la Sicile deviendrait très difficile et Guzzoni devrait transférer ses forces en Sardaigne.
[1] Unités faisant partie du deuxième échelon, mais pouvant être engagées avec le premier si besoin.