Annexe 42-8-9

Les Collabos

Extraits de l’ouvrage de Lucien Lacombe « Les Collabos – Ces Français qui souhaitaient la victoire de l’Allemagne » (Paris, 1975).


En 1942, trois organisations se partagent l’essentiel du terrain politique collaborationniste depuis l’instauration du premier gouvernement du Nouvel Etat Français le 13 août 1940, sous l’autorité (en principe) de Pierre Laval. Elles sont théoriquement coiffées par le Parti du Renouveau Français, mais il faut admettre que celui-ci, déchiré par les luttes d’influence entre Déat, Doriot et Laval, ne sera jamais qu’une sorte de coquille

– Le Rassemblement national populaire (RNP) est un parti fondé par Marcel Déat (ancien dirigeant de la SFIO), ministre de l’Economie et du Travail. D’inspiration socialiste et européenne, il se destine à « protéger la race » et à collaborer activement avec l’Allemagne nationale-socialiste. Il est constitué autour d’un noyau d’anciens militants de la SFIO (outre Marcel Déat, Francis Desphelippon, ancien responsable des Amicales socialistes, Roland Silly, secrétaire de la section CGT des techniciens et surtout Georges Albertini, ancien secrétaire des jeunesses socialistes et futur secrétaire général du RNP), de néo-socialistes, de syndicalistes, de communistes (Henri Barbé), de trotskystes (qui créeront plus tard le Parti des Travailleurs), de membres de l’Union nationale des combattants (UNC) dont son président, l’industriel et député conservateur Jean Goy, ainsi que de divers cagoulards passés par le Mouvement social révolutionnaire.[1] Les effectifs du RNP tournent entre 40 000 et 50 000 adhérents. Son bras armé, le Contrôle Économique, qui soutient Marcel Déat à son poste de Ministre de l’Économie et du Travail, est certainement l’amalgame le plus improbable de tout le pot-pourri de la collaboration française. Comme les milices des autres partis, cette troupe paramilitaire recrute en dehors de son organisation mère. Elle compte environ 9 000 hommes plus préoccupés de piller dans leur intérêt personnel que de construire la Nouvelle Europe ; leur efficacité militaire est extrêmement limitée. Plus redoutable peut-être est la propagande répandue par l’organe officiel du parti, le journal L’Œuvre, dirigé par Déat lui-même depuis 1940.

Le Parti populaire français (PPF) est un parti d’extrême-droite, d’inspiration fasciste “classique”, conduit par Jacques Doriot, ministre de l’Intérieur et de la Reconstruction Nationale. Fondé en 1936 par d’anciens membres du Parti Communiste français, tel Henri Barbé (bientôt dissident) ou Paul Marion, il a compté dans son bureau politique le maire de Marseille Simon Sabiani, très lié au Milieu marseillais. Cependant, dès 1937, le PPF regroupe d’anciens militants des ligues dissoutes en juin 1936 par le gouvernement de Léon Blum. Certains, pour qui le fascisme prolonge leur précédent engagement politique, sont venus de l’Action Française. D’autres, lassés du légalisme manifesté par le lieutenant-colonel de La Rocque, sont venus des Croix-de-Feu. D’autres enfin sont venus de Solidarité Française et quelques-uns du francisme de Marcel Bucard, comme Vauquelin des Yveteaux, chargé de la propagande au PPF. L’organe du parti est L’Émancipation Nationale. Il dispose d’un mouvement de jeunesse, l’Union Populaire de la Jeunesse Française (UPJF).

En 1938, le PPF compte probablement 60 000 adhérents, et 95 000 en 1940. Initialement, les ouvriers et les chômeurs y sont majoritaires, mais, comme le remarque Pierre Milza (Les Fascismes, Imprimerie nationale, Paris, 1985), l’embourgeoisement du PPF et son corollaire, l’abandon des revendications sociales osées, sont encore plus rapides dans le parti de Jacques Doriot que dans celui de Mussolini. C’est particulièrement net en dehors de l’agglomération parisienne. La section de la Côte-d’Or, jugée représentative de la province, comptait une moitié de militants issus des Croix-de-Feu, un tiers venus d’Action française, et seulement un dixième venus du PC ou de la SFIO. Le PPF attire, jusqu’en 1939, des technocrates qui occuperont des postes importants dans le gouvernement de collaboration, comme Pierre Pucheu. Il touche aussi des intellectuels, comme l’écrivain Pierre Drieu La Rochelle, ouvertement fasciste, le médecin eugéniste Alexis Carrel ou les maurrassiens Paul Chack et Abel Bonnard, qui participent à l’élaboration du programme économique du Front de la Liberté en 1937.[2]

Jusqu’en 1938, le PPF se garde de verser dans l’antisémitisme, expliquant qu’il a mieux à faire que de s’en prendre aux Juifs, ou a fortiori de les défendre. Mais à partir de l’automne de cette année, ses positions évoluent rapidement : l’influence du nazisme et des éléments les plus durs du fascisme italien s’affirme.

Le 19 novembre 1940, le PPF forme pour soutenir son chef une unité paramilitaire baptisée Sections Spéciales de Lutte contre les Activités Anti-Nationales, que Doriot préfère baptiser du nom plus poétique de Croisés de la Reconstruction (dont l’uniforme brun rappelle à s’y méprendre celui des défunts SA…). Ce bras armé, fort initialement de 5 000 hommes, englobera non seulement les militants désireux d’en découdre sur le terrain mais aussi un grand nombre d’aventuriers et de truands recruté principalement dans le Sud de la France, pour atteindre 14 000 hommes en 1942.

En revanche, le ministre de l’Intérieur ne peut compter que sur 1 000 à 1 500 hommes des forces de police, le reste de l’effectif étant considéré comme « infecté par les communistes » (le terme « communistes » incluant dans ce cas le gouvernement d’Alger) et donc absolument pas apte au service armé, car susceptible de passer au maquis avec armes et bagages.

Le Service d’Ordre de l’Etat Français, dirigé par Joseph Darnand, installé à titre personnel comme ministre de l’Intérieur-bis, n’est pas à proprement parler un parti.

Dans les semaines suivant l’entrée des Allemands à Paris, alors que certains pensent inévitables la capitulation française et l’armistice, germe l’idée d’une organisation de « maintien de l’ordre national », qui paraît d’autant plus nécessaire après le départ du gouvernement pour Alger. Le 25 septembre 1940, Pierre Laval crée les Groupes de Défense du Gouvernement Provisoire. Ces Groupes doivent « collaborer avec la Police dans le recueil des informations sur les mouvements subversifs et factieux et organiser la sécurité des responsables du GPEF. »En fait, Laval souhaite en faire sa garde personnelle. Le 6 novembre, il décide de transformer les GDGP en Service d’Ordre du Nouvel Etat Français (SONEF), dont il confie le commandement à Joseph Darnand.
Le SONEF prône le culte
du Chef, la haine de la démocratie, le racisme mais aussi la « Collaboration » avec l’Allemagne nazie, que Laval prêche personnellement à la radio à partir de sa rencontre avec Hitler, le 21 août 1940. Les positions collaborationnistes de Darnand semblent d’ailleurs adoptées sous l’influence de Laval, dont il prend à la lettre les déclarations et ne cessera jamais de recevoir le soutien.

Prenant exemple sur la SS et la Waffen-SS, Darnand crée très vite une organisation paramilitaire étroitement liée au SONEF : la Milice Française. Cette troupe comptera jusqu’à 60 000 hommes en uniforme noir, dépourvus des convictions internationalistes des engagés dans la LVF, mais supplétifs zélés de la Wehrmacht sur le territoire français.

Par ailleurs, si la gendarmerie dépend en théorie de Laval (ministre, entre autres, de la Défense), parmi les effectifs qui n’ont pas rejoint Alger, 500 à 900 hommes en tout et pour tout ont prêté serment au chef autoproclamé du Nouvel Etat Français …

 

Il faut compléter ce sinistre panorama en évoquant d’autres organisations militaires et/ou politiques soutenant le gouvernement Laval.

– Le Mouvement Franciste (MF) a été fondé en 1933 par Marcel Bucard. Cette ligue, qui regroupait jusqu’à 10 000 adhérents avant 1940, est l’équivalent français du fascisme italien et bénéficie de subventions de Mussolini. Les francistes, que l’on nomme aussi les Chemises Bleues, portent l’uniforme et saluent à la romaine, comme Solidarité Française. À la mort du président de Solidarité française, François Coty, en 1934, ses membres se rallient au Mouvement franciste. Les Chemises Bleues déclarent à cette époque : « Notre philosophie s’oppose sur l’essentiel à celle de nos aînés. Nos pères ont voulu la liberté, nous réclamons l’ordre. Ils ont professé l’égalité, nous affirmons la hiérarchie des valeurs. » Ouvertement fasciste et antisémite, sans doute le plus extrémiste de l’époque, il participe aux émeutes du 6 février 1934. Le Mouvement est dissout en juin 1936 et Bucard est emprisonné. La tentative de reformation en 1938 est de courte durée, car le parti est rapidement à nouveau dissous.

Cependant, en octobre 1940, Bucard parvient à remettre sur pied son parti dans l’ombre du PRF. De 600 adhérents en décembre 1940, il atteint les 6 000 en août 1942 – mais parmi eux, combien de convaincus et combien d’opportunistes ?

– Citons encore des ligues encore actives, ou reformées après août 1940 et que tente de fédérer l’Action Française (non sans mal, puisqu’une partie de ses militants ont rejoint le PPF, tandis que d’autres ont émigré pour aller s’engager dans l’Armée en Afrique du Nord).

Les Jeunesses Patriotes, créées en décembre 1924, se présentaient comme la “section jeunes” de la Ligue des Patriotes de Déroulède, dont l’objectif était un renforcement du pouvoir exécutif et « la protection des institutions contre la gauche ». Les Jeunesses Patriotes avaient adopté des rituels inspirés du fascisme italien, défilés militaires et saluts “à la romaine”. Mais elles étaient plus fascistes dans leurs rituels que dans leur programme. Reformées en 1941 sous l’impulsion de Serge France, elles totalisent alors 200 à 600 militants très actifs, prônant surtout la lutte armée contre l’ennemi bolchevique (la plupart finiront par s’engager dans la Division Charlemagne en 1942-43).

La ligue Le Faisceau a été créée le 11 novembre 1925 par Georges Valois, ancien anarchiste et royaliste. Cette ligue, qui revendique ouvertement un fascisme inspiré du modèle italien, entend faire la synthèse du nationalisme et du socialisme : instaurer une dictature nationale au-dessus de toutes les classes sociales, avec un chef proclamé par les combattants et acclamé par la foule. Elle se compose de quatre Faisceaux (le Faisceau des Combattants ou Légion, regroupant les anciens combattants de la Première Guerre et des guerres coloniales, organisés en compagnies, sections et groupes ; le Faisceau des Producteurs, composé de corporations ; le Faisceau des Jeunes avec les Jeunesses fascistes et le Faisceau universitaire ; le Faisceau Civique). Elle dispose d’un journal (Le Nouveau Siècle, fondé le 26 février 1925). Ses adhérents, toujours sur le modèle italien, portent un uniforme : en 1926, on compte 25 000 “Chemises bleues”. Mais Le Faisceau connaît en 1928 de graves dissensions internes et éclate. Elle est reformée en 1941 par le fils de Georges Valois, Edmond, qui ne parvient à porter son effectif qu’à 1 200 adhérents.

Une poussière d’organisations locales plus ou moins fidèles à Laval complète le tableau.



[1] Ces derniers, ultra-minoritaires, quitteront le parti fin 1940 pour rejoindre leur ancien chef, Eugène Deloncle, au SOLEF.

[2] En 1937, le PPF forme un Front de la Liberté, pour s’opposer au Front populaire, avec le Parti républicain national et social dirigé par Pierre Taittinger (avatar des Jeunesses patriotes, également dissoutes en juin 1936), le Parti agraire et paysan français de Fleurant Agricola et la Fédération républicaine, l’un des deux grands partis de droite de l’époque. L’Action française, sans y adhérer formellement, en est très proche et soutient les candidats du Front aux élections, notamment aux législatives partielles de 1937, 1938 et 1939.