Amirauté britannique – Division des Opérations
Section de recherche – Sous-marins
Opérations lointaines de la Marine Impériale japonaise
L’opération
Oni 3
L’attaque japonaise contre le Canal de Panama fut l’une des
opérations les plus hardies de la guerre. Elle peut se comparer à l’attaque de
Saint-Nazaire (opération Chariot) en termes d’audace pure. Ce fut la seule
opération des sous-marins de la Marine Impériale Japonaise ayant eu un réel
impact stratégique, car elle dégrada assez sérieusement l’organisation du
transport maritime des Alliés. Cependant, cet effet ne se fit sentir que
pendant six mois, aussi son impact moral peut-il être considéré comme plus
important.
Planification : mars-avril 1942
Le plan initial de cette opération eut pour origine une réunion particulièrement inhabituelle de l’état-major de la Sixième Flotte en mars 1942, destinée à envisager les moyens de rehausser le prestige des forces sous-marines. On ne peut échapper à un sentiment étrange de flou en examinant ce plan, surtout en se référant aux règles en usage dans la Royal Navy en matière de planification des opérations. En fait, cette opération aux ramifications stratégiques majeures a été planifiée sans implication particulière de l’état-major de la Flotte Combinée, hormis une approbation initiale ! A l’époque, la Royal Navy comme l’US Navy furent convaincues que les opérations lointaines conduites par les sous-marins de la Marine Impériale faisaient partie d’un plan particulièrement bien orchestré. Dans la réalité, rien n’était coordonné. La date exacte de l’opération Oni-3 (Panama) avait été laissée à l’appréciation des responsables de l’opération et celle de l’opération Oni-2 (New York et Norfolk) aurait dû être le 24, elle fut avancée de deux jours parce que les sous-marins avaient suivi une route un peu plus courte que prévu. La coïncidence des dates de l’exécution des opérations Oni-2 et Oni-3 n’était que le fruit d’un heureux hasard !
Cette imprécision a pour
origine la nature semi-féodale des états-majors et des cellules de
planification de la Marine Impériale. Les amiraux commandant les Flottes de la
Marine Impériale pouvaient monter de leur propre initiative, et à un degré
inconcevable aux yeux des Alliés, des opérations d’une certaine ampleur. Il est
avéré que le Vice-Amiral Shimuzu
obtint certes l’approbation de l’Amiral Yamamoto pour l’opération Oni-3, mais
aussi qu’elle ne fut jamais débattue à un niveau plus élevé. Ainsi, une des
attaques stratégiques les plus audacieuses de la guerre fut élaborée et mise en
œuvre comme une banale opération tactique d’une escadre de sous-marins.
La première version du plan de cette opération a été retrouvée sur des documents saisis à Singapour lors de sa reconquête. Il est à noter qu’il ne s’agit que d’une ébauche, guère plus élaborée qu’une trame initiale, et qu’aucun autre document sur la planification n’a été trouvé jusqu’à présent. L’US Navy a été particulièrement méticuleuse en fouillant les ruines du quartier général de la Sixième Flotte à Saïpan, mais l’état de destruction quasi-complète des lieux n’a malheureusement pas permis d’y trouver la moindre information.
« Opération Oni-3
Le croiseur
sous-marin I-10 (de
type A1) sera détaché de la 2e escadre de sous-marins. Il prendra le
commandement d’un groupe composé, en plus de lui, de cinq croiseurs sous-marins
de la 1ère escadre de sous-marins (I-15, 17, 19,
21 et 22, tous de type B1). Le groupe se formera à Kwajalein. Chaque bâtiment emportera dans son hangar à
hydravion un canot rapide à deux hélices de 8 m 50. Il emmènera également avec
lui 14 membres des commandos de la Marine qui auront subi un entraînement
spécial dans la démolition par explosifs. Deux des canots ne porteront que 10
hommes, la place libérée étant occupée par des charges de 500 kg
d’explosifs.
Les canots seront
entièrement préparés et les hommes y monteront à l’intérieur des hangars ;
puis les canots seront roulés sur leur berceau jusqu’à la catapulte et
désamarrés, moment où les sous-marins plongeront. A 30 nœuds, la durée estimée
du trajet jusqu’à la cible est d’environ 20 ou 25 minutes. Les commandos de la
Marine seront armés de pistolets-mitrailleurs, grenades et explosifs. Ils
seront vêtus de leurs uniformes, taillés et teints pour qu’ils ressemblent au
maximum à ceux de l’US Army, du moins de nuit. Des
inscriptions en anglais figureront sur les canots, qui arboreront le pavillon
américain jusqu’au moment de toucher terre. Quelques hommes parlant couramment
l’anglais des Etats-Unis accompagneront la force d’attaque, afin de répondre
aux interpellations éventuelles de manière suffisamment convaincante. [Note – Etonnant amateurisme : les
Japonais souhaitent faire passer leurs canots pour des bateaux de pêche ;
or les embarcations locales battaient pavillon panaméen et leurs hommes
d’équipage parlaient espagnol et peu ou pas l’anglais, une interpellation se
serait terminée en catastrophe.]
Ces forces spéciales attaqueront et détruiront les écluses de Miraflores sur le canal de Panama. Il y a quatre écluses (deux paires d’écluses successives placées côte à côte), soit un total de six portes. Les écluses se trouvent à 8 km de l’entrée du canal. L’ensemble du complexe qu’elles forment mesure environ un km de long, et de petits bateaux peuvent débarquer des troupes sur une rive ou l’autre à quelques dizaines de mètres des premières écluses. Les portes de ces écluses mesurent environ deux mètres d’épaisseur. Les deux portes aval peuvent être détruites par des charges lourdes d’explosif amenées par les canots, les quatre autres en faisant sauter leurs gonds avec des charges mises en place par les commandos. Le poids de l’eau fera le reste, y compris vider le lac de Miraflores. Si cette opération réussit, le canal de Panama sera fermé au moins un an.
Deux sous-marins attendront à un point de rendez-vous au large pour récupérer les membres des commandos. Les quatre autres monteront la garde pour intercepter tout bâtiment ennemi se dirigeant vers le point de rendez-vous. Les hommes des forces spéciales qui ne pourraient rejoindre ce point se dirigeront vers les pays neutres voisins, d’où ils pourront rejoindre le Pérou, où réside une importante communauté japonaise. Ils seront ensuite rapatriés par sous-marin.
Aucune activité de nos sous-marins n’a encore eu lieu sur la côte Ouest des Etats-Unis. Aucune autre opération de la Marine Impériale n’aura lieu dans ces eaux avant celle-ci, afin de donner à l’ennemi une fausse impression de sécurité.[Note – La Sixième Flotte laissa donc la côte Ouest des Etats-Unis tranquille de mars à août 1942, en raison de la préparation de cette opération. Ses attaques les plus à l’est (vu du Japon) furent menées dans le voisinage des îles Hawaï.]
Cette attaque est prévue pour septembre 1942. »
[Note – Quelques indications fragmentaires ont été retrouvées, indiquant que la Marine Impériale chercha des moyens d’attaquer les écluses de Gatun et de vider le lac principal alimentant le canal en eau. Toutefois, cela lui fut impossible, malgré l’intérêt évident que cela aurait pu avoir.]
Préparation :
mai-juillet 1942
Durant les mois de mai et
juin, la Force de Transport s’entraîna et répéta tous les aspects de
l’opération. Quand la préparation de l’opération commença, la Marine Impériale
savait que ses codes, y compris les plus secrets, avaient été largement
décryptés par les Alliés. La sécurité autour de l’opération fut donc
particulièrement rigoureuse, et peu de personnes à l’extérieur de Kwajalein étaient au courant. La couverture choisie était
crédible par sa simplicité et sa vraisemblance : la Marine Impériale allait
utiliser des sous-marins équipés de hangars pour servir de bases mobiles à ses
forces spéciales dans le cadre de raids contre des installations ennemies dans
les îles du Pacifique. Une des conséquences de ces mesures de sécurité
draconiennes fut que même pour le Haut Commandement de la Marine Impériale,
l’annonce du succès de l’opération fut une énorme surprise.
Obtenir les sous-marins ne posa aucun problème, pas plus que les transformer. Le I-10 fut détaché de la 2ème escadre de sous-marins et devint le vaisseau amiral de la Force de Transport, composée en plus de lui de bâtiments de la 1ère escadre de sous-marins, des bâtiments de type B1 : I-15, 17, 19, 21 et 23. Le regroupement eut lieu à Kwajalein début mai 1942. Le I-23 eut des problèmes de purges durant un des premiers essais et plongea de manière incontrôlée au fond du lagon. Bien qu’il n’y ait pas eu de dégâts, le bâtiment aurait été perdu corps et biens par plus grands fonds.
L’une des principales
difficultés n’était pas attendue : comment entraîner les membres des commandos
à opérer à partir d’un sous-marin ? Cela n’avait jamais été fait et les
soldats n’avaient pas la moindre idée sur la façon de se maintenir en bonne
condition physique ou même simplement de garder en bon état leur paquetage et leur
armement dans les corridors humides et exigus d’un sous-marin. Selon les
témoins de l’entraînement retrouvés aux Mariannes, le CV Takamura
paya de sa personne pour encourager les commandos, heureux de la perspective de
donner leur vie, mais peu enthousiastes à l’idée de passer des semaines de
croisière dans un sous-marin. Takamura répétait comme
un slogan : « Le Canal de
Panama est le nombril de l’Amérique, le nombril de la puissance des
Etats-Unis ! » [Note – Le mot employé pour “nombril” évoque
en japonais le point considéré comme particulièrement vulnérable où s’enfonce
la lame lors du suicide rituel, le seppuku.]
Le plan initial prévoyait l’utilisation de canots rapides de 8,50 mètres, à deux hélices, emportant 14 hommes, dans le hangar de chaque sous-marin. Ces canots furent remplacés par la combinaison d’un bateau de pêche rapide de 9 mètres et d’un autre de 7,50 mètres, les deux pouvant se loger dans le hangar à hydravions de chaque submersible, le plus petit étant fixé sur le plus grand pendant le transit. Ces bateaux, construits aux Mariannes, ressemblaient beaucoup à ceux des pêcheurs d’Amérique du Sud. Leur réputation de solidité n’était plus à faire. Ils utilisaient des moteurs hors-bord artisanaux extrêmement courants dans toutes les mers tropicales, en général de vieux moteur d’automobile ou de camion dont le vilebrequin était prolongé par un axe portant une hélice au bout. Le moteur était fixé à l’arrière du bateau sur un support articulé permettant un débattement suffisant avec l’horizontale. Pour extraire ces bateaux du hangar à hydravion du sous-marin, le plus petit était hissé suffisamment haut, le plus grand mis sur la catapulte, sorti du hangar grâce aux rails de celle-ci et posé sur le pont à bonne distance, puis le processus était repris pour le plus petit. Une fois les commandos à bord, le sous-marin plongeait simplement sous les bateaux.
La possibilité d’embarquer deux bateaux permit d’augmenter sensiblement le nombre de membres des forces spéciales participant à l’opération. La conduite de chaque embarcation était assurée par quatre hommes, trois matelots et un officier. Chaque sous-marin put ainsi déployer 30 hommes, portant le total des forces de débarquement à 180 soldats (plus 48 marins). La place nécessaire fut trouvée en supprimant les torpilles de recharge et en enlevant tout le matériel destiné à la mise en œuvre de l’hydravion et inutile pour celle des bateaux.
Employer une charge massive de 500 kg pour faire sauter les écluses inférieures était une idée simple, mais une charge pareille était difficile à transporter. Dans l’esprit propre aux sports de combat japonais, on décida d’utilisant l’énergie de la masse d’eau contenue dans l’écluse. Il suffisait d’affaiblir les portes et de laisser l’eau faire le travail de destruction en s’écoulant. Mais il y avait deux écluses : l’écluse sud-ouest était destinée en priorité au trafic militaire, l’écluse nord-est était en général empruntée par le trafic civil. Et chacune comportait cinq portes, chacune à deux battants. L’objectif minimal était donc de détruire, ou au moins d’endommager gravement, les portes inférieures et intermédiaires, de bloquer en position ouverte celles donnant sur le lac et de démolir les équipements de contrôle et de commande des écluses.
Approche :
20 juillet-21 août 1942
La Force de Transport quitta Kwajalein le 20 juillet et fit route assez lentement vers
sa destination. Elle arriva au large de Panama sans avoir été détectée, ayant
choisi un itinéraire extrêmement peu fréquenté. Le silence radio fut absolu,
les commandants ayant même mis les manipulateurs Morse sous clé. Le quartier
général de la Sixième Flotte savait qu’il n’aurait aucune information avant les
jours suivant l’attaque.
Un autre dilemme majeur était
le choix de l’approche. La route praticable la plus sûre et la moins sujette
aux reconnaissances aériennes américaines avait une longueur de 100 milles
après avoir passé la Punta Mala,
en longeant plus ou moins la côte, mais les fonds étaient relativement peu
profonds la plupart du temps le long de cet itinéraire. La solution retenue fut
une approche individuelle de la Punta Mala par chaque sous-marin pour l’atterrissage, puis la
formation d’un véritable train en surface, les six sous-marins à intervalles
d’un kilomètre. On supposa que toute personne rapportant la vision de six
grands sous-marins faisant route vers Panama City de jour, en surface, à la
queue-leu-leu passerait pour ivre ou victime d’hallucinations… A 30 milles de
l’objectif, les six sous-marins continueraient, submergés, à faible vitesse, de
jour, puis en surface de nuit, groupés, pour atteindre en temps et heure la
position d’attaque, choisie au large d’un endroit inhabité de la côte. Une seul sous-marin récupérerait les membres des commandos,
les autres cherchant à attirer l’attention loin du point de rendez-vous. Un
grand nombre de faux périscopes devaient être disséminés pour tromper l’ennemi.
Un mécanisme simple leur permettait d’émerger doucement, de rester un quart
d’heure en surface, puis de disparaître pendant 50 minutes, le processus se
répétant en théorie pendant 24 heures avant qu’ils ne coulent
définitivement ; un chiffon blanc simulant une “plume” y était attaché
pour donner une impression de mouvement. Malgré toutes ces précautions, des
pertes importantes étaient attendues.
L’approche du “train de
sous-marins” fut probablement observée par un bon nombre de petites
embarcations, et sans doute même par un cargo brillamment éclairé, présumé
neutre. Toutefois, aucune alarme ne fut donnée et les sous-marins plongèrent
tranquillement aux petites heures du 21 août 1942. Le mois d’août se situant au
milieu de la saison des pluies (de mai à novembre), la visibilité était mauvaise dans pratiquement tout le golfe de Panama, avec des
grains fréquents, d’épais nuages et de nombreux orages. Il est tout à fait
possible que les sous-marins de la Marine Impériale n’aient être identifiés
clairement par quiconque. Leurs équipages furent contents de constater que
beaucoup de petits bateaux de pêche naviguaient dans les parages, portant de surcroît
de nombreux fanaux. L’usage de lampes à acétylène destinées à attirer les
poissons et les calmars était généralisé ; c’était prévu et des lampes de
ce type avaient été emportées pour les bateaux destinés à débarquer les
commandos.
Panama :
22-23 août 1942
Les sous-marins firent
surface, toujours par une visibilité limitée avec un plafond bas et des
averses. Le vent ne soufflait qu’à six nœuds. Chaque sous-marin fit sortir ses
deux bateaux comme à l’exercice. Les membres des commandos montèrent à bord,
les moteurs furent mis en route, et les sous-marins plongèrent lentement. Les
quatre « pêcheurs » de chaque bateau étaient restés debout sur le pont du
sous-marin pour empêcher leurs embarcations de cogner contre les rails de la
catapulte pendant le début de la plongée. Dès que les bateaux furent à flot,
ils s’y hissèrent. La flottille se mit en ordre de marche et profita d’un petit
grain de pluie pour progresser rapidement le long de la côte en direction du
canal. Le littoral était normalement éclairé, mais les feux des balises étaient
obscurcis.
Des troupes américaines très
importantes étaient présentes dans la zone du Canal (près de 42 000
hommes), mais, les mois passant, il semblait que la Marine Impériale n’eût pas
la moindre intention de s’approcher du Canal. La discipline rigoureuse et la
vigilance des premiers jours de la guerre avaient inévitablement fait place à
une attitude plus relâchée, se rapprochant de la routine du temps de paix. De
plus, la principale menace attendue était une attaque aérienne lancée depuis
des porte-avions, précédant éventuellement un débarquement en force. La chaîne
de commandement était efficace, mais focalisée sur ce type de menaces. Un
important réseau d’alerte radar anti-aérien avait été construit, des
patrouilles aériennes organisées dans le golfe de Panama et des chasseurs basés
sur des aérodromes récemment construits. De puissantes batteries côtières
avaient été installées, mais si leurs canons lourds étaient en alerte toutes
les nuits, les postes de DCA de petit calibre ne l’étaient pas, leurs servants
n’étant présents que de jour. L’US Navy disposait à
Panama de vieux sous-marins (classe S) pour la défense côtière (du côté
Atlantique, quelques bâtiments anciens de la Marine Nationale française étaient
utilisés pour l’entraînement à la lutte anti-sous-marine). Enfin, les
patrouilles maritimes dans le golfe étaient constantes, assurées par les
destroyers du 15ème District Naval, renforcés par de plus petits
bâtiments. Une douzaine de patrouilleurs et de dragueurs de mines assuraient la
surveillance du secteur. Deux d’entre eux, le dragueur de mines Catbird (AM-68, 350 tonnes, un chalutier reconverti)
et le dragueur de mines côtier Magpie (AMc-2,
également un chalutier reconverti), étaient en mer la nuit du 22 au 23 août
1942.
Chaque navire traversant le Canal embarquait obligatoirement un peloton de gardes armés, prêts à intervenir en cas de manœuvres ou de comportements inattendus, comme le largage d’une bombe à retardement ou d’une mine pendant la traversée des écluses. Ces dernières étaient surveillées par des patrouilles destinées à prévenir tout risque de sabotage par des petits groupes d’individus. L’ensemble des forces gardant les écluses était de l’ordre de plusieurs sections d’infanterie, mais il n’y avait pas de postes de défense fixes occupés en permanence ni de retranchements organisés. Des réseaux de barbelés avaient été mis en place et des tranchées creusées dans le terrain boueux, mais la pluie rendait celles-ci difficiles à utiliser et elles étaient en train d’être remplacées par des abris bétonnés, davantage à vocation anti-aérienne. Ce soir-là, la plupart d’entre elles étaient partiellement ou totalement inondées, la pluie ayant été particulièrement abondante le jour précédent.
Les dispositions américaines
étaient très bien connues des Japonais. Les premières
mesures de protection avaient été prises longtemps avant la guerre, et
progressivement renforcées au fur et à mesure que la tension avec le Japon
montait. Des officiers du renseignement naval, mêlés aux équipages des navires
de commerce transitant par le Canal, avaient pu les observer à loisir. Après le
début de la guerre, des informations transitant par l’ambassade du Japon au
Pérou avaient encore été fournies par des marins japonais servant sous de
fausses identités sur des navires neutres. Mais la principale source
d’information était représentée par les rapports hebdomadaires envoyés par
l’espion Akiyama et transitant par des ambassades
neutres (l’ambassade d’Espagne jusqu’en octobre 1942). C’est sur la base
de ces renseignements qu’avaient été choisis la route d’approche et le point de
débarquement. Akiyama donnait également des éléments
très précis sur la situation des la plupart des postes de défense, ansi que sur les habitudes des patrouilles navales.
Le principal problème était
représenté par les 8 km d’eau à franchir de l’entrée du Canal aux écluses de Miraflores. Le Canal ne faisait que 300 mètres de large au
plus et ses rives étaient semées de batteries d’artillerie et de positions de
projecteurs (de DCA, mais aussi destinés à éclairer le Canal), qui avaient une
vue directe sur l’étroit passage. Echapper au repérage était évidemment
impossible. La seule solution était de se faire passer pour des bateaux de
pêche panaméens, nombreux à braver les interdictions américaines pour pêcher
dans des eaux rendues poissonneuses par l’abondance des déchets organiques
rejetés par les navires qui passaient là (en juillet, une cinquantaine de
violations nocturnes de la zone interdite avaient été relevées). C’est pourquoi
six des douze bateaux de débarquement allumèrent leurs feux avant d’arriver en
vue des approches du canal. Elles avancèrent à allure réduite, les membres des
commandos dissimulés sous des bâches, elles-mêmes camouflées par des filets. Ce
fut un trajet long et inconfortable, mais il se fit au milieu de groupes
d’autres embarcations, tout aussi éclairées.
A 00h30 le 23 août, la flottille entra dans le premier segment du canal, avant les écluses de Miraflores. Il restait en théorie 30 minutes de parcours à vitesse modérée.
A ce moment, la chance, qui avait déjà bien servi les Japonais, sembla les abandonner : les bateaux furent repérés par les hydrophones du champ de mines installé au sud de l’entrée du Canal. Cependant, comme le savaient les Japonais, les signaux de ces hydrophones étaient en général négligés. La réaction des opérateurs des hydrophones, devant des bruits d’hélices évoquant des bateaux de pêche, était en général de conclure qu’il s’agissait encore de bateaux de pêche indisciplinés. Ce fut le cas ce soir-là et les mines ne furent pas déclenchées.
Les deux bateaux accostèrent à 01h50 sur une petite plage en aval des écluses, sur la rive est. Les commandos débarquèrent rapidement, vêtus d’uniforme en soie mate, gris foncé. Les uns avaient pour mission de tuer les gardes avec des armes munies de silencieux. Ils étaient accompagnés de spécialistes chargés de leur frayer un passage à travers d’éventuels réseaux de barbelés ou autres obstacles. Les premiers gardes furent pris par surprise, là où ils cherchaient à s’abriter de la pluie diluvienne. Leur tour de garde ayant commencé à minuit, les camions qui les avaient amenés étaient repartis depuis longtemps.
Néanmoins, si la surprise
permit aux attaquants de poser leurs charges sur les portes
aval des deux écluses et sur la
porte suivante de l’écluse est, elle ne pouvait pas durer éternellement. Les
Américains réagirent d’abord, on s’en doute, dans la plus grande confusion.
L’un des postes de garde succomba après avoir informé le poste de commandement
qu’il était attaqué par des soldats allemands ! Dès que leur présence fut
visiblement signalée, les Japonais se mirent à tirer au mortier léger sur les
emplacements des concentrations de troupes américaines (qu’ils connaissaient
grâce aux rapport Akiyama).
Les hommes se mirent également à ouvrir le feu sur tout ce qui se présentait,
détruisant des “mules” (les petites locomotives électriques qui halent les
navires dans l’écluse) et incendiant les bâtiments administratifs et la tour de
contrôle des écluses.
Du côté ouest (le côté militaire), les deux portes aval (quatre battants) purent être détruits, mais les Japonais remontant l’écluse arrivèrent ensuite dans une zone battue par deux postes de mitrailleuses de DCA (un poste de 0.30 et un de 0.50). Ces deux postes avaient été mis en place à cet endroit en même temps qu’une unité de ballons de barrage, à l’insu d’Akiyama… Or, la zone était dépourvue de tout bâtiment pouvant servir de couvert et représentait un champ de tir parfait pour des mitrailleurs à présent bien réveillés ! Les Japonais n’avaient aucune chance de passer, bien qu’une vingtaine d’hommes au moins se soit sacrifiés vainement à cet endroit.
Du côté est, les attaquants
parvinrent à détruire ou à endommager irrémédiablement sept des dix battants de
porte d’écluse, dont ceux de la porte amont. Ces destructions auraient dû
suffire à détruire totalement l’écluse, voire à vider le lac de Miraflores, et c’est bien ce qu’espéraient
les commandos en décrochant. Les portes amont étaient très abîmées et ce qui en
restait était bloqué en position ouverte, les gonds tordus. Les portes
intermédiaires étaient assez affaiblies pour que la poussée de l’énorme masse
d’eau finisse par les arracher et vienne défoncer les portes aval, déjà très endommagées.
Mais les Américains avaient prévu une dernière mesure de sécurité : la
ruée de l’eau dans l’écluse provoqua la sortie automatique d’une
barrage d’urgence si secret que même l’omniscient Akiyama
n’en avait pas entendu parler. L’écoulement de l’eau fut réduit de 90%. Le
niveau du lac ne devait pas varier de façon significative avant les
réparations.
Lorsque les Japonais
commencèrent à décrocher, ils étaient pourtant sûrs d’avoir réussi leur mission
bien plus qu’à moitié : une écluse détruite, l’autre très endommagée, le
lac de Miraflores en train de se vider… Ils avaient
déjà payé un prix sanglant pour cet exploit. Sur les 180 soldats japonais
engagés, une trentaine avaient été tués. Trente autres, chargés de couvrir
l’opération au nord des écluses, ne reçurent pas le signal de rappel à temps et
furent pris au piège. Vingt-deux se battirent jusqu’au dernier souffle,
puisqu’il fallut quatre jours de chasse à l’homme à la garnison américaine pour
en venir à bout. Aucun prisonnier ne put être fait, les membres des forces
spéciales japonaises, particulièrement fanatisés, préférant combattre jusqu’à
la mort, même sans espoir. Les huit derniers parvinrent à s’enfuir vers le sud
à bord d’un bateau de pêche volé et parvinrent au Pérou, où ils furent internés
par le gouvernement péruvien sous la pression des Etats-Unis. Deux d’entre eux
parvinrent néanmoins à s’évader et à rejoindre le Japon.
Les 120 soldats restants parvinrent à rejoindre les bateaux. Mais si le point de débarquement était judicieux pour l’attaque, il l’était beaucoup moins pour la retraite. Si les postes de tir américains sur les bords du canal avaient été correctement informés de ce qui se passait, aucun bateau n’aurait pu s’enfuir. Mais dans la confusion, l’obscurité et sous une pluie toujours obstinée, la réaction américaine fut erratique, au mieux. huit des douze embarcations réussirent à passer, les quatre autres succombant sous des tirs de tous calibres qui balayèrent aussi plusieurs petites bateaux de pêche panaméens, bien durement punis d’avoir voulu faire la mauvaise nuit une pêche miraculeuse…
Le repli en mer fut un peu
plus facile. A 03h30, les I-19, I-21 et I-23 ouvrirent le feu sur Panama City avec leurs pièces de 140 mm,
ce qui aggrava la panique régnant chez les défenseurs. Le tir japonais était
imprécis et ne causa que des dommages insignifiants, mais déclencha un feu
nourri de la part des batteries côtières et de la DCA, dont les postes avaient
été activés peu de temps après les explosions. Les canons anti-aériens
embrasèrent le ciel en pure perte pour arrêter une attaque aérienne que l’on
croyait imminente, pendant que les batteries côtières (y compris les énormes
pièces de 16 pouces) cherchaient vainement à atteindre les sous-marins, qui se
mettaient à l’abri en plongeant. L’infortuné dragueur de mines Catbird, ayant
aperçu un des sous-marins en train de tirer, chercha à le rattraper. Mais il
fut pris dans un faisceau de projecteurs et coulé par les tirs de l’artillerie
côtière, alors que le sous-marin poursuivi venait de plonger. Deux bateaux de
pêche, également pris par erreur pour des sous-marins, furent eux aussi coulés.
La diversion porta ses fruits, puisque personne ne s’intéressa aux I-10, I-15 et I-17 qui venaient
récupérer les embarcations des commandos, dans la direction opposée. Au total,
sur 228 hommes (180 soldats et 48 marins), 113 furent récupérés.
Les submersibles filèrent en
plongée vers la haute mer. Une fois hors de portée des projecteurs, ils firent
surface, pour s’échapper à pleine puissance jusqu’au lever du jour, en larguant
des faux périscopes au passage. Certains de ces leurres firent l’objet
d’attaques à la bombe des avions envoyés à la recherche des sous-marins, mais
la plupart disparurent d’eux mêmes bien plus tôt que prévu.
Les
conséquences : 24 août 1942-février 1943
L’impact de cette attaque fut
immédiat – mais bien moins considérable que les Japonais ne l’avaient espéré.
L’importance de la route passant par la Méditerranée et Suez crût
instantanément. Un nombre important de navires durent être consacrés aux seules
communications entre la côte Ouest et le front du Pacifique, et les Etats-Unis
lancèrent des travaux importants pour augmenter leur capacité ferroviaire
est-ouest, dont les conséquences marquèrent durablement l’organisation des
transports intérieurs américains.
Les premières estimations des dommages subis effectuées par les Japonais prévoyaient que le Canal devrait rester fermé pendant deux ans pour reconstruire les écluses de Miraflores. La partie critique du chantier était la reconstruction des portes, qui demandait en théorie une année entière, plus deux mois pour leur livraison et mise en place et autant pour les ajustements et la mise au point. Mais les Japonais ignoraient que des portes de rechange et toutes sortes de pièces avaient déjà été fabriquées et étaient stockées sur pace. De plus, nous l’avons vu, le lac de Miraflores ne s’était pas vidé.
En fait, six semaines à peine après l’attaque, le canal était remis en service, à 50% de sa capacité. Et en février 1943, la remise en état était complète ! Les capacités du canal allaient même devenir supérieures à ce qu’elles étaient au départ. En effet, la décision de construire deux cuirassés de la classe Montana ayant été prise entre-temps, l’achèvement d’une troisième écluse, dimensionnée pour convenir à ces monstres avait été hâté. Cette écluse serait prête au printemps 1944.
L’effet de cette attaque sur les opérations dans le Pacifique fut donc relativement limité. Néanmoins, avec sa simultanéité apparente avec celle qui frappa les ports de la côte Est des Etats-Unis, l’attaque de Panama provoqua beaucoup d’inquiétude dans le camp allié et entraîna la mobilisation sur place d’une grande quantité de ressources défensives en tout genre. Mais quel qu’eût pu être son impact réel sur les capacités alliées, il faut se souvenir de ce que déclarait le Président Roosevelt en annonçant au peuple américain la mise hors service provisoire du canal : « Les Japonais semblent avoir oublié une chose : si les navires que nous fabriquons dans nos ports de la côte Ouest ne peuvent passer par le Canal, cela ne les empêchera pas d’aller les attaquer, car la Terre est ronde… »