Annexe 42-4-2
Singapour attaquée
Ordres du Commandement de la Région Militaire de Malaisie
Nuit du 8 au 9 avril 1942,
minuit
Réponse à l’évolution de la situation
L’échelle et l’intensité des combats, le nombre des débarquements
confirmés et possibles font qu’une contre-attaque suffisamment puissante pour
déloger les Japonais de l’ouest de l’île de Singapour est impraticable, étant
donné que l’ennemi contrôle complètement l’espace aérien. Une retraite sur la
ligne Jurong doit donc être effectuée par la 11ème
Division Indienne.
1. Trois brigades doivent être transférées de la Réserve Générale à la 11ème
Division Indienne afin d’occuper les positions avancées de la ligne Jurong et une autre brigade allouée en réserve sur la ligne
principale.
2. La 11ème Division Indienne doit se retirer à sa discrétion sur la
ligne Jurong et verser à la Réserve Générale les
unités demandant rééquipement et réorganisation. On estime qu’une retraite par
la succession de lignes d’arrêt suivante : a) Ama
Keng – “Fermes Malaises” – Choa Chu Kang ; b) Sungei Tengah – “Fermes Malaises”
– Choa Chu Kang ; c) Tengah Airbase
– Choa Chu Kang ; laissera le temps et la place nécessaires au repli de
toutes les forces du Secteur Ouest.
3. Une force blindée du IIIème Corps doit
collaborer à des contre-attaques locales dans la bataille du Secteur de la
Jetée, mais on considère que rejeter l’ennemi à la mer est au delà des
capacités des unités sur place, réserves locales incluses.
4. Les restrictions révisées des tirs d’artillerie de jour doivent rester
celles énoncées par les instructions d’engagement, sauf ordre du C.R.A. Il n’y
a pas de restrictions des tirs de nuit, sauf ordre du
C.R.A.
(signé)
Brigadier K.S. Torrance
Brigadier Général, Etat-Major de la Région Militaire de Malaisie
Rapport
sur l’évolution de la situation, élaboré à l’intention du G.O.C. de la Région
Militaire de Malaisie par les Etats-Majors des Services lors d’une réunion
commune tenue à Simme Road – 9 avril 1942, 20h00.
Ce rapport est basé sur ceux des autorités civiles et militaires, dont la
précision varie en fonction des circonstances et de la charge de travail pesant
sur les équipes de terrain.
Présents
Contre-Amiral Spooner (R.N.), contre-amiral Malaisie
Brigadier G.C. Eveleigh, Directeur délégué des Services
du Matériel
Brigadier R.G. Moir, Transmissions
Brigadier T.K. Newbigging, Officier en chef de
l’Administration
Brigadier I. Simpson, Commandant des Royal Engineers
de Malaisie
Brigadier K.S. Torrance, Brigadier Général, Etat-Major de la Région Militaire
de Malaisie
Brigadier A.W.G. Wildey, Défense anti-aérienne de la
Royal Artillery
Brigadier C.H. Stringer, Directeur délégué des Services de la Région Militaire
de Malaisie
Brigadier C.D.K. Seaver, Directeur délégué des
Services médicaux du IIIème Corps Indien
Représentant du Bureau principal de la R.A.F. à Singapour
Royal Navy
Les réparations et le ravitaillement du petit nombre de bateaux civils et
militaires restants se déroulent bien hors de Keppel
Harbour. Sept petits vapeurs sont prêts à prendre la mer si une occasion se
présente ou sur ordre.
Toutes les opérations de démolition en dehors des toutes dernières ont été
menées à bien. Celles qui restent doivent être effectuées sur instructions du
commandement de l’Armée, puisque la base navale est à présent un élément
tactique du champ de bataille.
Les réservoirs de mazout de la base sont préparés pour une destruction
totale, comprenant celle des réservoirs de stockage eux-mêmes, des systèmes de
pompage, des canalisations et des valves. Des charges explosives spéciales
devront être utilisées pour enflammer le carburant et le mazout en feu se
déversera dans le Détroit de Johore, où le vent et les courants transformeront
en un violent incendie liquide les eaux à l’est de la jetée, autour de
l’extrémité nord de Pulau Ubin
et dans l’embouchure du fleuve Johore, jusqu’à Kota Tinggi
inclus. La quantité de carburant est si énorme que le feu devrait brûler
pendant des semaines. La chaleur due à l’intensité de l’incendie provoquera des
colonnes ou même un mur de fumée qui devrait s’élever à 2000 pieds dans les
airs, jusqu’à ce que cette fumée soit absorbée par les nuages de mousson ou
dispersée vers l’est ou le nord-est. Une fois refroidies, des quantités de
produits pétroliers non consumés retomberont sur le sol, en pluie ou même en
blocs.
Artillerie
L’artillerie de campagne remplit actuellement en grande partie son rôle normal.
Cependant, les Japonais utilisent apparemment des unités spécialisées de
bombardiers en piqué. Comme l’ont montré les dernières actions en Malaisie, ces
unités semblent être conservées pour faire pencher la balance à des moments
décisifs en des points cruciaux du champ de bataille, pour emporter la
décision. Leur cible principale est notre artillerie – principalement les
unités de contre-batterie – et les retranchements les plus importants.
Jusqu’ici, la seule réponse efficace est d’utiliser des pièces dispersées
autour des positions de tir normales d’une batterie au combat et de brèves
séries de tirs rapides. Les seize unités de générateurs de fumée ont été d’une
certaine utilité pour masquer les tirs de certaines batteries, ainsi que le
fait de cacher des canons dans des zones très soigneusement choisies, en
donnant la priorité à la qualité de la cachette sur la portée et le champ de
tir.
– Destruction de batteries fixes dans le
Secteur Ouest et dans le Secteur de la Jetée
La perte des batteries fixes dans les secteurs attaqués peut être attribuée
au fait que ces batteries se sont découvertes en appuyant de façon soutenue les
unités d’infanterie attaquées, permettant à l’artillerie ennemie de les repérer
facilement, mais aussi au fait que la destruction par l’artillerie et
l’aviation japonaises des filets de camouflages, des feuillages et des
paravents en bois masquant nos canons les avait laissés à découvert, exposés
aux attaques des bombardiers en piqué. De plus, les protections construites ces
dernières semaines au tour des nouveaux emplacements de batteries avec des sacs
de sable, des planches, de la terre et du ciment avaient été très endommagées
par le pilonnage subi par ces batteries. En effet, une seule des batteries
détruites était permanente (celle de Pasir Laba).
Malgré tout, les emplacements des canons eux-mêmes sont de très petites
cibles, et leur destruction par les bombardiers en piqué exige beaucoup
d’adresse de la part des pilotes. Il faut aussi se souvenir qu’aucune de nos
batteries n’a encore été atteinte par un coup direct de l’artillerie ennemie ou
d’une attaque aérienne conventionnelle. Le travail continue pour améliorer la résistance
des batteries aux near misses, grâce à l’ajout de plaques de
blindage récupérées dans la base navale.
Transmissions
Pendant tous les combats en Malaisie comme maintenant sur l’île de Singapour,
nous avons souffert des médiocres performances de nos équipements de
télécommunication sans fil. Par exemple, les radios de type 108 fournies aux
bataillons pour les communications du QG avec ses compagnies de fusiliers sont
censées avoir une portée normale garantie de 3 miles, mais elles ne sont fiables,
par moments, que jusqu’à 150 yards. Seuls les modèles très puissants, avec leur
très longues antennes rétractables, embarqués dans les camions de transmission
des divisions alloués aux QG de brigade (et à d’autres unités selon
disponibilité), ont régulièrement démontré une efficacité à peu près correcte.
Les vieux soldats, en particulier les vétérans des tranchées de la Première
Guerre, sont maintenant très demandés, car des stocks d’équipement de cette
époque ont été récupérés et sont en cours de livraison aux unités. Ce matériel
ancien a prouvé sa fiabilité et son efficacité dans l’eau et la boue des
Flandres et du nord de la France – Fullerphones,
héliographes, lampes Lucas avec socles et batteries. Il en est de même de
dispositifs du commerce destinés à l’utilisation dans les mines (comme les
téléphones de mine de Western Electric).
Munitions
Dans les dernières vingt-quatre heures, plus de 5000 tonnes de munitions ont
été dépensées et au moins 250 tonnes perdues du fait de l’ennemi. Au fur et à
mesure que davantage d’unités japonaises vont être déployées sur l’île de
Singapour, il est à prévoir que dépenses et pertes vont croître en proportion,
ce qui mettra certains types de pièces à court de munitions dans deux à trois
semaines. En revanche, les stocks de munitions pour les armes navales servies
par l’Armée dépassent à ce jour la vie opérationnelle de l’âme des canons. Il
ne semble pas que nous soyons menacés de pénurie de munitions pour les armes de
0.303 pouce, mais il faut craindre une telle pénurie pour
les armes de 0.45 (pistolets, revolvers et mitraillettes Thomson) et pour les
fusils antichars de 0.55. Les stocks d’obus pour les mortiers de 2 pouces sont
adéquats, mais il faut s’attendre à des difficultés pour les mortiers de 3
pouces. Cependant, on peut espérer une certaine amélioration de la situation,
car nous continuons à découvrir des munitions dans les péniches et les
entrepôts de Keppel Harbour. En effet, dans les
dernières semaines où Singapour a pu recevoir des navires de transport, la priorité
était de décharger ces navires le plus vite possible, et une grande partie des
matériels et des approvisionnements ont été incorrectement répertoriés,
étiquetés et rangés. Enfin, le déménagement des stocks de Karanji
et de Nee Soon
progresse ; leur proximité des combats en fait le point de délivrance de
choix des munitions destinées aux unités sur le front.
Collaboration avec les Autorités Civiles
Nous fournissons actuellement 3500 hommes à l’administration civile. De
plus, 2500 hommes sont employés à Keppel Harbour pour
assurer la sécurité, trouver et déplacer les stocks de matériel, etc.
La fourniture d’électricité est problématique, à cause des attaques japonaises
répétées contre la centrale Saint James. L’immeuble est en ruines, mais les
chaudières et les turbines marchent encore. Les principales difficultés
touchent les transformateurs et les zones de répartition et de distribution, où
les équipes d’entretien n’arrêtent pas de réparer et de régler le système. Le
plus gros point noir est le manque d’isolateurs de verre et céramique, qui sont
relativement peu coûteux mais sont très vulnérables aux chocs et aux dommages
causés par le souffle et doivent continuellement être remplacés. Pour maintenir
la fourniture d’électricité, des centaines de nos hommes et de nombreux
générateurs ont été placés à des points clés, comme des hôpitaux et des
chambres froides pour la nourriture. En plus de générateurs militaires normaux
et de ceux d’unités de la base navale, un quart des camions générateurs
destinés aux projecteurs anti-aériens ont été prélevés sur la dotation des
unités de DCA et mis à la disposition des services civils.
Services de Santé
Les ressources des services de santé sont pour l’instant à la hauteur du nombre
de blessés. Cependant, si le rythme actuel des opérations se maintient, une
sérieuse surcharge est à prévoir d’ici la fin du mois. Il y a aussi un risque
de baisse de l’efficacité des services de santé si nos équipes médicales et
leurs aides travaillent de façon prolongée au maximum de leurs possibilités
sans prendre de repos.
Le système médical civil affronte déjà des problèmes majeurs en raison
des attaques aériennes frappant la population. Depuis le mois de janvier, les
pertes quotidiennes moyennes de la population civile du fait des bombardements
sont de 20 morts et 60 blessés nécessitant une hospitalisation. Il est
prévisible que ce chiffre augmentera de façon dramatique si la cité devait être
la cible de violents tirs d’artillerie. Les conséquences ne sont pas allégées
par les dommages infligés à l’infrastructure médicale civile et les pertes
subies par ses équipes.
A l’heure actuelle, les pertes quotidiennes n’augmentent pas malgré
l’intensification des attaques aériennes, car de nombreux civils se sont
réfugiés dans des habitations improvisées aux limites de la ville. Néanmoins,
si les Japonais se rapprochent, ces gens reflueront vers la ville elle-même.
Si les Japonais n’autorisent pas l’utilisation de navires hôpitaux pour évacuer
les malades et les blessés, nous aurons à faire face à une importante
augmentation des cas graves, absorbant des ressources médicales
disproportionnées par rapport à nos possibilités et pouvant provoquer la
désorganisation complète de nos services de santé. Bien entendu, les services
civils s’effondreront aussi, car l’ennemi ne semble pas pour le moment limiter
d’une façon quelconque ses attaques sur les civils.
Lignes de Communication et Travaux
Les problèmes normaux liés au séjour de troupes en zone civile ont
virtuellement disparu, car les hommes ont bien trop à faire pour s’occuper
d’autre chose que de leur mission. Le moral semble bon pour l’instant. Même
dans les unités qui sont subi des pertes sévères, les problèmes de traînards et
d’indiscipline à l’arrière du front sont relativement réduits. Cependant, les
bombardements créent des problèmes de circulation, de sécurité et de maintien
de l’ordre légal en zone urbaine. Des compagnies de Police Militaire
supplémentaires sont nécessaires pour le contrôle et la sécurité de la
circulation et quelques bataillons d’infanterie pour assurer la sécurité
intérieure et sur le terrain. Les zones de rassemblement permettant de mettre
les civils à l’abri, de les loger et de les nourrir ont jusqu’ici bien joué
leur rôle, mais il est douteux que cela suffise si les Japonais parviennent
jusqu’à la ville.
Il est encore possible de compter sur les ouvriers civils dans la partie sud de
l’île, mais ailleurs, on ne peut compter que sur des unités d’ouvriers en
uniforme pour travailler sous les obus et sous les bombes.
(signé)
Brigadier K.S. Torrance
Brigadier Général, Etat-Major de la Région Militaire
de Malaisie