Annexe 42-4-1

 

Journal de marche de la 15ème Brigade d’Infanterie Indienne
Avril 1942


Reconstitué par Geoff Mowbray à partir de fragments sauvegardés du journal original, des mains-courantes du service des transmissions, de différents rapports d’autres unités et quartiers généraux et des témoignages de survivants.

1er avril
Nuit paisible malgré une météo désagréable. A la visite médicale du matin, 30 évacués pour œdème du visage à la suite de nombreuses piqûres de moustique. Ces 30 s’ajoutent aux 240 malades d’hier, souffrant de réactions cutanées aux piqûres de tiques et autres insectes. Il est évident qu’en général, ce sont les hommes arrivés le plus récemment qui souffrent le plus. Normalement, il faut deux mois pour s’accoutumer aux effets des conditions climatiques et de l’environnement – la chaleur humide est responsable de très nombreux cas de “dhoby itch” (prurit de certaines zones du corps), mycoses variées (pied d’athlète notamment), miliaire, coup de chaleur, dysenterie, le tout aggravé par la fatigue du travail quotidien, sans parler des cas de paludisme (la malaria guette le moindre oubli de la quinine quotidienne)… et du stress du combat.
Chaque compagnie sur la ligne de front reçoit l’ordre d’augmenter jusqu’à six le nombre de ses postes d’observation et d’écoute.

13h30 – Dans un grand remue-ménage, une meute d’officiers d’état-major de la Division, du Corps et du Commandement de Malaisie envahit le QG de la Brigade en prélude à la visite des Galonnés conduits par le Général Lord Gort lui-même.

14h00 – Arrivée du G.O.C. de la Région Militaire de Malaisie, qui visite toute la zone de la Brigade, ne négligeant aucun PC de compagnie et montrant un intérêt particulier pour la position avancée de l’aile droite installée à “Coconut Grove” (la Cocoteraie). Il répond à de nombreuses questions posées par des hommes de tous grades et ajoute qu’il considère que le secteur est très légèrement défendu et qu’il estime que sa défense sera très difficile. Le commandant de la Brigade comme celui de la 11ème Division s’accordent pour dire qu’ils manquent de troupes pour assurer une défense efficace et le G.O.C. Malaisie est loin d’apprécier la situation. Néanmoins, les troupes sont impressionnées par l’allure et le comportement du Général durant son inspection (en dépit de bombardements sporadiques de l’artillerie et de l’aviation ennemies), par son maintien de Grenadier de la Garde face au danger, par l’abondance des rubans qui ornent sa poitrine en témoignage d’actes de bravoure et en particulier par le rouge de la Victoria Cross. Les hommes aiment son point de vue pratique de fantassin et les quelques plaisanteries bon enfant qu’il fait aux dépens de ses officiers d’état-major. Ces officiers – une cinquantaine – ont décidément l’air de ne pas être à l’aise quand le Général insiste sur la nécessité d’inspecter plus longuement et plus en détails les troupes, leurs positions, leur équipement et leurs armes au fur et à mesure que l’on se rapproche des postes les plus avancés.

14h30 – Un groupe de cent ouvriers civils se présente au QG, mais repart dès qu’ils s’aperçoivent que le Public Works Department n’a rien prévu pour les nourrir.

15h30 – Voici un nouveau groupe de cents hommes, cette fois sans interprète. Ils s’évaporent au début d’un soudain bombardement japonais.

17h00 – Toutes les radios doivent être renvoyées au QG pour réglage général.


2 avril
Nuit raisonnablement calme, ponctuée de quelques tirs d’artillerie, tandis que le bruit des transports qui font la navette entre les positions sur la rive nord-ouest du Détroit de Johore devient de plus en plus intense et continu. Il est visible que les Japonais rassemblent des troupes, du matériel et du ravitaillement en vue d’une invasion de Singapour. Ce matin, consultation médicale abrégée, le traitement est distribué par les officiers de santé de chaque bataillon et 7 hommes seulement sont évacués vers l’hôpital.

La Section “I” (intelligence) de chaque bataillon s’active pour explorer et cartographier les plus petits détails de la zone. Les patrouilles sont renforcés lorsque l’on découvre des preuves du passage de reconnaissances japonaises dans le Secteur Ouest. Les officiers d’artillerie notent les distances et les arcs de tir pour le feu défensif.

Grosse activité aérienne japonaise dès l’aube, avec des raids de bombardement sur Singapour-ville et sur d’autres localités. Les Bofors de Tengah, tout près de nous, sont très occupés.

Les Japonais ont installé des ballons d’observation en Johore, comme si les hauteurs qu’ils occupent et qui dominent le nord de l’île de Singapour et leurs vols de reconnaissance continuels ne leur montraient pas suffisamment de choses.

La Caisse de la Région Militaire de Malaisie doit secourir les Caisses régimentaires (beaucoup d’unités ont vidé leur caisse ou ont perdu leurs comptes durant la retraite, et leurs fonds varient beaucoup selon les échelles de paie, qui dépendent des nationalités) pour acheter deux bouteilles de bière par homme, ou d’autres cadeaux de même valeur, qui doivent être fournis immédiatement par la British Canteen.

En dépit de l’accroissement des bombardement d’artillerie et des raids aériens, les cuisiniers parviennent à fournir quatre repas chauds par jour.


3 avril
Toutes les unités doivent participer ce matin à un exercice pour familiariser tous les hommes avec le plan de la Région Militaire de Malaisie, qui prévoit une défense en échelons successifs, la consolidation de la défense et une rapide contre-attaque par les réserves. Le plan est simple et peut être mené à bien, mais il exige que tous connaissent leur place dans le tableau et réagissent sans hésiter.

– L’importance des communications est de plus en plus soulignée, car une grande partie de la mise en œuvre de ce plan dépend du maintien du contact avec toutes les unités voisines. Par dessus tout, les messagers doivent être capables de retrouver leur chemin dans toutes les circonstances, en particulier la nuit.
– L’aptitude de l’artillerie à exécuter en temps utile un appui-feu est une pierre d’angle de la défense, non seulement pour contrebalancer le traditionnel avantage numérique de l’attaquant qui peut choisir son point d’attaque, mais aussi pour couvrir les nombreuses zones où il n’y a pas de défense du tout.

Quelques problèmes pour les ouvrages défensifs, dus à la pénurie de bois d’œuvre et de fil de fer barbelé. Cette pénurie est particulièrement gênante dans les îles de mangrove, où il est impossible de creuser. Des troncs non découpés représentent un poids supplémentaire à transporter jusqu’aux premières lignes et sont plus difficiles à utiliser lors de la construction de parapets en vue de l’ennemi.

Visite médicale du jour : 32 évacués vers l’hôpital, dont 6 victimes de l’effet de souffle de l’explosion d’un obus perdu près d’une équipe d’ouvriers.

L’accentuation des bombardements d’artillerie et des raids aériens japonais se traduit par des modifications de l’heure des repas. Les camions de l’échelon “B” apportent sous le couvert de la nuit, à 04h00, deux lots de gamelles chaudes, un pour le breakfast (à prendre dans l’obscurité), le second pour le lunch. Le dîner et le souper doivent eux aussi être consommés dans l’obscurité. Ces mesures posent un problème : dans le noir, il est difficile de s’assurer que les renforts récemment arrivés obéissent bien aux instructions anti-dysenterie, telles que le rinçage des plats et des couverts dans l’eau bouillante.

On conseille à tous les hommes d’écrire à leur famille, car l’acheminement du courrier hors de l’île de Singapour pourrait connaître un certain retard dans les prochains jours.


4 avril
La Région Militaire de Malaisie doit croire que l’action est pour bientôt, car “Q” et les Magasins à Munitions ont livré une grande quantité d’équipements, de matériel et de munitions pour remplacer tout ce qui va être utilisé pour les tirs d’entraînement ordonnés pour aujourd’hui. Cent coups sont alloués à chaque servant des mitrailleuses légères, 20 coups à chaque fusilier, dix obus à chaque servant des mortiers de 2 pouces, 500 coups à chaque servant des mitrailleuses Vickers.

5 avril

La visite médicale est encore dominée par les problèmes normaux de miliaire et de mycose avec quelques cas de malaria, mais 15 hommes sont évacués pour blessures par éclats de bombe ou d’obus.

Livraison aujourd’hui d’une grande quantité de fil de fer barbelé des entrepôts de Keppel Harbour.

Un canon japonais a bombardé Government House, près du centre de Singapour-ville.

6 avril

La visite médicale se déroule normalement. 40 évacués pour diverses causes.

Ce matin, exercice supplémentaire de lancer de grenade avec démonstrations pour tous les hommes, comprenant le lancer de vraies grenades. La dotation de grenades est passée de deux à dix par homme grâce à la livraison de nombreuses bombes à clous “boîtes de conserve” fabriquées sur place, du type de celles utilisées en 1914-1915. Ce sont des armes grossières mais très efficaces, responsables de vilaines blessures. Elles sont cependant surtout efficaces à partir de positions préparées à l’avance, car la mise à feu se fait en craquant une allumette. Des bombes Miles et Bakelite supplémentaires sont distribuées aux hommes disposant d’un fusil avec lance-grenade.

L’artillerie ennemie a encore accru sa cadence de tir, qui ne faiblit pas de toute la journée. Elle fait quelques blessés légers par éclats d’obus, et 12 souffrant d’effet de choc. Dans la zone du QG de la Brigade, la plupart des obus sont courts et touchent les pistes menant vers le 2ème bataillon du 9ème Jat Regiment, et vers les 1er et 5ème bataillons du 14ème Punjab Regiment, perturbant considérablement les communications téléphoniques et obligeant les hommes des Transmissions à réparer sans cesse les câbles coupés et rompus.

 

12h00 – Un civil britannique et deux policiers malais arrivent avec un groupe de cent ouvriers indigènes pour améliorer l’état des pistes et de la route. Quelques obus commencent à tomber plus ou moins dans leur secteur et dans les cinq minutes, ils se sont tous dispersés : il faut six heures et deux cents hommes pour les rassembler et les renvoyer à l’arrière.

20h30 – Deux “patrouilles d’officiers” envoyées à Johore juste après le coucher du soleil. La première doit accoster près de la localité de Kampong Baharu, pénétrer à l’intérieur des terres jusqu’à Bukit Pendas, reconnaître les Domaines (Estates) de Seng Guan et Kemudi, marcher vers le nord jusqu’au Domaine de Caoutchouc de Kiam puis jusqu’au Domaine de Ho Nam et au Sungei Melayu, pour signaler toutes les concentrations ennemies, ainsi que les bateaux et engins de débarquement. La seconde patrouille doit traverser au nord du Sungei Melayu et patrouiller de là jusqu’au Sungei Danga et si possible vers le nord jusqu’au Domaine de Pulai Sebatang sur le Sungei Skudai, pour signaler toutes les concentrations ennemies, ainsi que les bateaux et engins de débarquement. Chaque homme n’emporte qu’un revolver avec six cartouches, une boussole et une carte, une boîte de singe et deux biscuits. Tous sont chaussés de sandales.

7 avril

Tous les hommes reçoivent l’ordre d’écrire à leurs proches et de remettre ce courrier au vaguemestre avant 06h30. La RAF fera de son mieux pour assurer un dernier envoi de courrier par hydravions.

Les plaies et mycoses des pieds étant de plus en plus fréquentes du fait des longues heures de travail dans une humidité extrême et des marches dans la mangrove, de plus en plus d’hommes portent des sandales “achetées” à Singapour au lieu des chaussures fermées réglementaires.

8 avril

00h10 – Retour des “patrouilles d’officiers”.

Première patrouille – “Importantes concentrations de troupes japonaises dans toute la zone de patrouille. Coordonnées géographiques de nombreuses positions d’artillerie avec le nombre et le calibre des canons, de nombreuses sections de mortiers avec le calibre des armes, et de divers postes de commandement aperçus tout le long du chemin jusqu’au Sungei Melayu. Pas beaucoup d’engins de débarquement, sauf dans le Sungei Melayu près de l’appontement à l’embouchure de cette rivière.”

Seconde patrouille – “Importantes concentrations de troupes japonaises du Sungei Melayu au Sungei Danga. Coordonnées géographiques des diverses positions d’artillerie avec le nombre des canons et des postes de commandement aperçus. La patrouille n’a pu traverser le Sungei Danga vers le Sungei Skudai, mais a observé une intense activité dans le Domaine de Pulai Sebatang et a vu au loin des engins d’assaut et des péniches de débarquement.”

06h00 – Reçu le débriefing des “patrouilles d’officiers” envoyées par le IIIème Corps Indien au début de la nuit vers l’est de Johore, entre le Sungei Kim Kim et Kampong Pasir Putet. Confirmation du tableau d’une attaque immminente.

 

08h30 – Des avions japonais volant à basse altitude jettent de petites bombes autour du QG de la Brigade. 11 blessés évacués, dont deux officiers.

09h00 – Le Major de la Brigade va inspecter le front avec deux officiers subalternes. Un bombardement continuel les oblige à se contenter d’une inspection incomplète des positions du 5/14ème Punjab. A l’arrivée sur les positions du 2/9ème Jat, les bombardements d’artillerie et aérien se sont intensifiés et l’équipe d’inspection doit s’abriter pendant trois quarts d’heure sans bouger. L’activité aérienne ennemie est grande et le réglage de tir par avion est extrêmement précis. L’inspection est annulée et l’équipe rentre au QG.

Canons et mortiers martèlent régulièrement toutes les zones et le 1/14ème Punjab, resté en réserve, est durement touché. Il y a vingt-cinq coupures, pas moins, dans la seule ligne téléphonique entre le bataillon et le QG de la Brigade. Environ 25% des hommes de la Brigade ont eu des blessures quelconques, en général mineures, mais l’évacuation des blessés sous les bombes et les obus étant aléatoire sinon dangereuse, seuls ceux dont la vie est menacée ou qui sont gravement handicapés sont transférés. La plupart des blessés ne s’éloignent pas de la zone de leur bataillon et, une fois soignés, restent pour se battre. (De ce fait, les chiffres de pertes officiels pour cette période sous-estiment fortement les véritables pertes de la Brigade. – G.M.)

Selon des vétérans du front ouest en 1914-1918, le bombardement est aussi sévère que tout ce que les Allemands ont pu faire durant la Première Guerre du point de vue de la cadence de tir des obus. Le fait que nos pertes soient relativement faibles ne peut être attribué qu’à la dispersion des troupes, au terrain plutôt mou, aux tranchées étroites creusées près de presque toutes les zones de travail et des pistes et à la très faible charge explosive moyenne des obus tirés par les Japonais, par rapport à ceux des Allemands de l’époque.

… … “On a compté 80 obus dans le coin de la compagnie “D” en une minute. Une section a reçu 45 obus en dix minutes, et c’était comme ça dans tout le secteur. Le QG du bataillon a reçu 40 obus en sept minutes.”… … “Une demi-plombe de répit, puis une nouvelle dose, et ainsi de suite dans tout le secteur pendant toute cette fichue journée”… … “On estime que 25000 obus de différents calibres sont tombés dans le secteur du bataillon pendant les 15 heures qui se sont écoulées entre l’aube et le moment du débarquement japonais.”…

 

12h30 – Des avions volant bas lâchent des incendiaires pour brûler les hautes herbes et la végétation afin de faciliter la pénétration des troupes d’invasion et détruire les feuillages utilisés par les défenseurs pour se camoufler, ainsi que pour laisser des traces noires dans le paysage pour faciliter le réglage des tirs d’artillerie. Les feux s’éteignent rapidement grâce à la pluie, aux efforts de nos hommes et la végétation très grasse, mais l’effet désiré semble obtenu. Par ailleurs, le bombardement en cours a ouvert des voies de pénétration à travers le marais de mangrove et les massifs de végétation. La nature aléatoire de ces brèches est d’un grand intérêt pour les attaquants, car aucun plan logique ne peut être dressé pour les couvrir toutes. Des patrouilles sortent sous les obus pour les repérer et en dresser la carte, mais la tâche devient impossible, car elle s’ajoute au besoin constant de réparer tous les ouvrages de défense endommagés.

13h00 – L’épisode des incendiaires est suivi par une trêve inattendue des bombardements, qui ne dure pas moins de quarante minutes. Cette trêve est bien mise à profit par l’intendance. Les cuisiniers ont préparé des heures à l’avance un repas chaud et chaque intendant (Quartermaster) de bataillon a des camions chargés de gamelles chaudes prêts à partir, n’attendant qu’une occasion. Et voilà que sur ces pistes tortueuses où seules passaient les chenillettes et les camionnettes légères, et encore, en première, s’élancent les gros camions de l’échelon “B”, comme pilotés par des fous, écrasant les petits arbres et arrachant des branches

aux gros pour parvenir jusqu’aux secteurs des compagnies, où les attendent des groupes de porteurs prêts à foncer pour livrer les gamelles à chaque section. En ce jour, pour des raisons pratiques et morales, les troupes indiennes et britanniques reçoivent la même nourriture avant la bataille, les deux types d’aliments ayant été mélangés. Chaque homme a droit à un beau morceau d’agneau mijoté avec du riz, des pains, du chutney, deux chaussons fourrés à la confiture et deux bananes.

… … “Apparemment, les différents “Q.M.” des bataillons et de la Brigade avaient mis leurs ressources en commun et s’étaient mis d’accord pour un repas convenant à toutes les règles et habitudes culturelles et religieuses. De plus, comme il fallait prévoir de prochaines coupures de courant dans les frigos de Singapour, les gars de l’intendance avaient pu se procurer “à bon prix” d’excellents agneaux de Nouvelle-Zélande.” ……

 

De nombreux camions ont le pare-brise éclaté ou des vitres brisées, une carrosserie couverte de bosses, une peinture copieusement rayée. Pendant que l’on décharge la nourriture, les secrétaires de compagnie attachent des paquets étanches contenant les archives de leur compagnie dans l’habitacle du chauffeur, et dans chaque compagnie de QG de bataillon, le médecin major dirige les brancardiers, qui amarrent des civières à l’arrière des camions avant qu’ils ne disparaissent aussi vite qu’ils sont venus, moteur rugissant pour quitter plus vite la zone du front avant que le bombardement reprenne. Ce repas chaud dévoré avant la bataille grâce à cette courte trêve est un cadeau du ciel. On ne peut que supposer que les canonniers japonais ont voulu eux aussi faire une pause déjeuner, quoique l’aviation japonaise ait de plus en plus des horaires de banquier ces derniers jours.

13h30 – Pendant la trêve, chaque R.A.P. (Regimental Aid Post) a reçu un grand nombre de blessés que le R.M.O. (Regimental Medical Officer) a rapidement trié entre ceux qu’il fallait immédiatement transporter vers l’arrière et ceux que l’on pouvait panser sur place et renvoyer en ligne.

14h15 – Les canons et les mortiers ennemis se font plus précis et les premières lignes se font matraquer. Pour tout arranger, il pleut en abondance depuis un bon moment, et les conditions de vie sont devenues très inconfortables. Les tranchées sont inondées, et l’accroissement de la précision du bombardement force tout le monde à les utiliser. Les hommes réfugiés dans les tranchées inondées s’efforcent de conserver leurs armes, leurs munitions et leur matériel sec, propres et à l’abri de la boue. Quelque soit le grade, tout le monde se sent mouillé et lamentable. L’épidémie de coupures de lignes met à rude épreuve les braves des Transmissions, qui s’activent à découvert en plein bombardement pour réparer les câbles téléphoniques.

Milieu d’après-midi – Les hommes applaudissent l’intensification soudaine du tir de contre batterie de notre artillerie. C’est bon d’entendre que les Japonais reçoivent la monnaie de leur pièce. Mais au bout d’une demi-heure seulement, le feu de nos canons mollit et s’éteint. Il semble que seuls de brèves périodes de tir intensif soient autorisées, en raison de la menace des bombardiers japonais. Plus il pleut, plus les canons peuvent tirer longtemps sans que les Japonais puissent les repérer avec assez de précision pour faire intervenir leurs bombardiers en piqué. De plus, les artilleurs doivent économiser les munitions, car ils ont du mal à ravitailler leurs batteries. Depuis l’aube, en effet, les avions japonais attaquent les convois de munitions ou observent leur trajet pour repérer nos dépôts camouflés près des premières lignes.

 

20h30 – Le 2/9ème Jat Regt rompt le silence radio et commence à décrire ce qui se passe devant ses positions et devant celles du 1/8ème Punjab Regt, sur sa droite. Ils ont compté au moins cinquante bateaux venant vers eux. Le 5/14ème Punjab Regt signale dix bateaux venant vers eux et cinq autres vers le Sungei Berih. Le commandement de la Brigade ordonne immédiatement à son camion de transmissions de rompre le silence radio et d’alerter le QG de la Division.

21h15 – Le 2/9ème Jat Regt signale que les bateaux portent des mortiers et une bonne quantité de munitions. Tirant à élévation fixe, les mortiers ont commencé à tirer à cadence rapide, créant un barrage mobile. Au début, les obus sont tombés court, au bord de l’eau, créant une sorte d’écran de fumée et d’eau. Ensuite, le barrage a avancé à la vitesse des bateaux, tombant sur nos positions de première ligne puis sur l’arrière de nos défenses. Ce tir a été en grande partie inefficace, mais à différents endroits, les défenseurs ont subi des pertes, des trous ont été ouverts dans les barrages de barbelés, des câbles téléphoniques ont été coupés et des messagers tués ou blessés, interrompant de nombreuses communications. Quand les péniches japonaises abordent, leur sort est très varié. Là où les défenseurs et leurs positions sont intacts, les Japonais sont repoussés ou éliminés. Mais aux endroits et aux moments où des failles apparaissent dans nos lignes, ils pénètrent très rapidement vers l’intérieur.

 

21h40 – Victime indirecte du bombardement, le commandant du 1/14ème Punjab Regt se blesse gravement en tombant alors qu’il marchait dans le noir. Il doit être évacué sur l’antenne médicale des “Fermes Malaises” (Malayan Farms).

 

…… “Toujours pas de tir d’artillerie en réponse à nos fusées Verey “S.O.S” rouges et blanches demandant un tir défensif sur nos premières lignes.” …… “Beaucoup de fusées sont gonflées par l’humidité et n’entrent pas dans les pistolets Verey.”……

 

21h50 – La principale position de l’O.P. (Observation Post) d’artillerie, sur la colline 230, est la cible de toutes les attentions de l’artillerie japonaises. Il est évident que les positions des F.O.O. (Forward Observation Officer) et les postes de commandement ont été complètement neutralisées par les obus japonais, et sans communications il n’y a pas grand-chose à faire.

22h00 – Tout le 2/9ème Jat Regt est au contact et violemment attaqué. Les compagnies sont forcées de se replier vers le QG du bataillon. Bien que les flancs aient cédé sous la supériorité numérique ennemie et que des Japonais s’infiltrent sur les arrières, le gros du bataillon continue à tenir solidement et à rendre les coups.

22h10 – Le 2/9ème Jat Regt signale qu’il a perdu le contact avec sa compagnie “A”, à gauche du front. La compagnie “C”, à droite, fait face au débarquement de forces très importantes. De violents combats ont lieu dans le secteur de la compagnie “B”, positionnée en retrait à droite le long du Sungei Murai. La compagnie “D”, sur la gauche, a subi de lourdes pertes (commandant de compagnie grièvement blessé), les survivants se replient vers le QG du bataillon.

22h30 – Le Brigadier Garrett est bien conscient de la menace qui plane sur le 2/9ème Jat Regt et du risque d’infiltrations autour de celui-ci vers la position du PC de la Brigade. Ordre est donné au 1/14ème Punjab Regt d’avancer comme prévu et de garnir la ligne de crête entre les références 903689 et 903695 de la carte (600 yards).
Au moins trois compagnies ennemies ont été vues avançant sur une piste (référence 899697) dans la zone du 2/9ème Jat Regt, progressant en arrière du QG du bataillon et en direction du 1/14ème Punjab Regt, la compagnie “B” du 2/9ème Jat Regt a surpris cette colonne et l’a coupée de ses arrières.
Bruits de violents combats venant de la direction des pistes principales entre le 2/9ème Jat Regt et le 5/14ème Punjab Regt.

22h45 – Le 2/9ème Jat Regt signale par messager que toutes ses communications sont coupées, mais qu’il tient ses positions.

22h50 – Un bref message téléphonique du 1er Leicestershire Regiment ne signale aucune action ennemie en dehors de nombreux tirs de canons et de mortiers dans la zone du Sungei Berih. Seuls cinq bateaux ennemis ont été aperçus dans ce secteur, ils ont été éliminés au canon.

23h00 – Le 1/14ème Punjab Regt signale qu’une équipe de deux téléphonistes et dix fusiliers d’escorte est tombée dans une embuscade en réparant la coupure numéro 15 sur la ligne entre le QG de Brigade et le QG de Division. Deux hommes seulement ont survécu pour le raconter.

23h45 – Le 1/14ème Punjab Regt est maintenant en position, après avoir rencontré et éliminé des groupes isolés de Japonais. Des sections sont envoyées en patrouille pour tenter de localiser le 2/9ème Jat Regt et le 5/14ème Punjab Regt.
Les communications téléphoniques sont maintenues avec le 1er Leicestershire Regiment et le 5/14ème Punjab Regt. Le 1/14ème Punjab Regt n’est joignable que par messager coureur. Les communications sont totalement coupées avec le 2/9ème Jat Regt à l’avant et le QG de la 11ème Division à l’arrière. Pas de réponse du QG de Division malgré les appels radio répétés du camion de transmissions. Trois coureurs et une estafette envoyés au QG de Division, mais aucune nouvelle de leur succès ou de leur échec.
Les compagnies “A” et “B” du 1/14ème Punjab Regt signalent que les Japonais continuent d’avancer sur leur flanc droit, provoquant de multiples escarmouches. Mais les Japonais paraissent se satisfaire de contourner ces compagnies et poussent vers nos arrières.

24h00 – Le 1er Leicestershire Regiment a l’ordre de joindre le QG de la Division et de demander la raison de l’absence de réponse aux demande de tirs d’artillerie défensifs, et surtout la raison de l’absence de réponse du QG de Division sur la longueur d’onde de la Brigade.

 

 

Nuit du 8 au 9 avril 1942 – Commandement de la Forteresse de Singapour

…… “Informés par le commandant de la batterie fixe de Pasir Laba qu’en raison des intenses bombardements, toutes les communications avec les unités de campagne sont coupées, sauf pour les unités d’infanterie les plus proches. Les communications ne sont plus possibles que sur les lignes de sécurité de la Forteresse de Défense Côtière. Débarquements ennemis en force sur les fronts tenus par les 6ème et 15ème Brigades Indiennes observés aux points indiqués ci-après. Violents tirs de l’artillerie ennemie à partir des endroits indiqués ci-après en Sud-Johore.” …… “L’autorisation d’ouvrir le feu étant déjà donnée par les ordres permanents de la batterie et de la Forteresse, le commandant de la batterie de Pasir Laba engage des cibles à terre en sud-Johore et d’autres sur l’eau dans le détroit ouest de Johore avec des obus explosifs, tout en illuminant ces cibles avec des obus éclairants, des fusées et des projecteurs.” …… “Le Commandement de Fort Canning rapporte des tirs répétés à partir des positions avancées de la 15ème Brigade de fusées de signalisation demandant des tirs défensifs, mais qui ne semblent pas recevoir de réponse de notre artillerie de campagne.” ……

…… “Requêtes répétées adressées au Commandement AA et de la Zone Sud à Fort Canning et au Commandement de la Région Malaisie à Simme Road.” …… “Le Commandement AA et celui de la Forteresse autorisent le tir à longue portée sur coordonnées cartographiques par les batteries de Défense Côtière de 15 pouces, 9,2 pouces et 6 pouces en fonction des directives d’ouverture du feu, et autorisent le tir des batteries AA de 3,7 pouces sur des cibles en Sud-Johore, visant des batteries ennemies et des concentrations de troupes, en fonction des règles de contre-batterie de la Forteresse et des informations des patrouilles “I”.” …… “Restrictions de tir des batteries AA, car le travail de jour des servants des batteries exige qu’ils prennent du repos. Cependant, plus de 3000 coups sont tirés en soutien de la zone Ouest.” …… “A 07h00 environ, toutes les communications avec Pasir Laba sont interrompues.” ……

Nuit du 8 au 9 avril 1942 – Commandement de la Région de Malaisie

…… “Toutes les communications vers le QG avancé de la 11ème Division Indienne et vers toutes les unités de la ligne de front sont coupées, sauf par estafette ou par coureur. Les bruits de bataille sont si intenses dans ce secteur, comme dans celui de la Jetée, qu’il ne peut s’agir de simples raids ou d’une diversion à petite échelle” …… “Les lignes téléphoniques vers R.A.F. Tengah fonctionnent, permettant de rétablir des communications indirectes avec la 11ème Division Indienne. Sa situation paraît désespérée, avec de lourdes pertes en hommes et des pénétrations très profondes de ses positions défensives dans la partie sud du front tenu par la 6ème Brigade et dans la partie nord du front tenu par la 15ème Brigade.” ……


9 avril
00h45
– Un groupe de blessés arrive au QG de la Brigade et confirme que le 2/9ème Jat Regt tient toujours ferme autour de son QG de bataillon, mais a subi des pertes importantes. Les blessés sont accompagnés par deux hommes du 1/8ème Punjab Regt de la 6ème Brigade, qui ont traversé à la nage le Sungei Murai après que leur compagnie ait été totalement débordée et rapportent qu’environ un bataillon de Japonais poursuit leur compagnie qui bat en retraite. Ils signalent aussi des infiltrations japonaises massives vers l’arrière, en particulier entre les deux brigades.

01h00 – Le 5/14ème Punjab Regt signale que toutes les positions de ses compagnies sont attaquées par d’importantes forces ennemies venant de l’arrière (du côté terre de ses défenses), et qu’elles sont engagées au contact, souvent à la grenade ou à la baïonnette.

01h15 – Le commandant du 1/14ème Punjab Regt signale que l’ennemi est présent en force entre ses positions et celles du QG de la Brigade. Devant l’importance de ces infiltrations, il considère qu’il ne sert à rien de conserver ses positions présentes.

02h00 – Le 1/14ème Punjab Regt a l’ordre de se replier comme requis.
Toutes les communications sont coupées avec le 2/9ème Jat Regt et le 5/14ème Punjab Regt, mais on continue d’entendre des bruits de combats très intenses venant de leurs positions.

Le 1er Leicestershire Regiment informe qu’un de ses coureurs est revenu du QG de la Division, où il a pu remettre son message.

02h30 – Brève pause dans la pluie d’obus japonais, permettant de percevoir que les bruits de combat venant de la position du 2/9ème Jat Regt ont diminué d’intensité. Il faut redouter que le rapport de forces contre le bataillon ait été trop grand et que le pire soit arrivé.
Communications coupées avec le 1er Leicestershire Regiment.

03h00 – Après plus de quatre heures de combat, les restes du 2/9ème Jat Regt (dont de nombreux blessés) rejoignent le périmètre du QG de la Brigade. Le 2/9ème Jat Regt s’est replié après avoir subi 50% de pertes sans en demander l’autorisation, car la présence d’ennemis en très forte supériorité numérique sur les deux flancs et l’arrière signifiait que tout délai entraînerait la perte de l’ensemble du bataillon. Pendant la marche, la colonne s’est séparée en trois et seul le groupe mené par le commandant du bataillon est arrivé. Il semble que les deux autres groupes aient perdu leur chemin au milieu des marais et qu’ils aient manqué les position du QG dans l’obscurité.
Le 1/14ème Punjab Regt signale qu’ils ont éliminé environ quarante-cinq ennemis rencontrés à la limite du périmètre défensif du QG de la Brigade, sur une hauteur, en train de se retrancher et de préparer des positions de tir.

Les coups de sonde japonais en divers points du périmètre de la Brigade permettent de garder les hommes en éveil, mais le manque de sommeil et de repos depuis une semaine fait sentir ses effets.

03h45 – Les servants des positions de DCA, installées sur une hauteur, signalent qu’un groupe de nos soldats est passé à distance du périmètre du QG et que des bruits de troupes en train de se retrancher viennent des positions probables de l’ennemi.

04h00 – Le 1/14ème Punjab Regt s’est replié comme prévu et a pris position sur la partie nord du périmètre défensif du QG.

04h20 – Les servants de la DCA signalent qu’une patrouille japonaise est arrivée jusqu’à leur position. L’ennemi est venu de nos anciennes positions en face du QG de la Brigade. Comme les Japonais traversaient le terrain découvert dans cette zone, les tirs des batteries de DCA en ont abattu un certain nombre, mais les autres n’ont pu être repoussés qu’après un combat au corps à corps. Attention : de nombreux petits groupes d’Indiens traversent la zone d’où est venue la patrouille japonaise, il faut prendre soin de distinguer amis et ennemis avant d’ouvrir le feu.

05h00 – La compagnie “C” du 1/14ème Punjab Regt signale qu’elle a été attaquée et qu’il y a des mouvements de troupes japonaises vers l’est et le sud-est du QG de la Brigade. La compagnie “C” répond vigoureusement à l’ennemi ; elle a éliminé six armes automatiques très gênantes et quelques petits groupes d’ennemis qui avaient créé des problèmes le long du périmètre défensif du QG de Brigade. Néanmoins, ces actions n’ont pas été sans pertes, et le nombre de blessés devient un sérieux problème.

05h45 – La compagnie “C” du 1/14ème Punjab Regt signale qu’elle a de nouveau été attaquée, cette fois par des forces beaucoup plus importantes. Elle a infligé de lourdes pertes à l’ennemi avec l’aide de son peloton de chenillettes. Il semble que les Japonais tentent de repousser nos Brigades à l’écart de la piste menant vers l’arrière de la Division, piégeant la 15ème et enveloppant la 6ème.
Les tireurs embusqués dans les arbres font des victimes et commencent à devenir très nocifs, jusqu’à ce qu’un groupe improvisé de volontaires très courageux s’exposent volontairement en courant d’un point à un autre à découvert. Ils réussissent ainsi à localiser plus d’une quinzaine de tireurs. Ceux-ci sont alors rapidement éliminés par des tirs concentrés sur les hévéas où ils sont perchés.

06h00 – Bref message du 5/14ème Punjab Regt indiquant que toutes ses compagnies sont très durement engagées depuis quatre heures et ont subi des pertes. Le bataillon a perdu le contact avec ses compagnies “A” et “B” à 05h00 et a commencé à se replier pour former un périmètre de défense de bataillon. La Brigade ordonne au 5/14ème Punjab Regt de se retirer jusqu’au périmètre de la Brigade à la première occasion.

.….. “A ce moment, le QG avancé de la 11ème Division Indienne signale des tirs à 400 yards de ses positions et il devient clair que les infiltrations ennemies ont complètement traversé la zone de la 15ème Brigade” …… “Ordre de retraite générale donné à la 6ème Brigade Indienne et rassemblement de toutes les réserves de la division pour former une nouvelle ligne de défense en arrière de l’ancienne position de la 15ème Brigade Indienne” …… “Le QG avancé de la 11ème Division Indienne doit être pour l’instant déplacé à Bullim.” ……

06h30 – L’assaut sur le périmètre défensif de la Brigade commence par l’arrivée d’avions ennemis, qui observent et mitraillent tout ce qui bouge à l’intérieur du périmètre. Cette activité aérienne assez peu intense fournit aux tireurs de la DCA beaucoup de bonnes cibles, mais ils doivent bientôt abaisser leurs canons pour engager des cibles terrestres à courte distance. Par dessus le marché, l’intensité des tirs de mortiers et de canons s’accroît.

A ce moment, 105 hommes du 5/14ème Punjab Regt qui s’étaient égarés rejoignent le périmètre de la Brigade après s’être frayé un chemin en combattant. De nombreux petits groupes et même des soldats isolés continuent à parvenir au périmètre, au fur et à mesure qu’ils réussissent à retrouver leur chemin à la lumière du jour. Beaucoup sont passés, par chance, à travers des formations japonaises sans les voir et sans être vus, car telle est la nature de la guerre de brousse.

06h45 – Il faut élargir le périmètre défensif de la brigade pour limiter les pertes dues à l’entassement de plus en plus d’hommes sous les obus ennemis de plus en plus nombreux, mais aussi pour gagner de la place afin de pouvoir organiser une percée si nécessaire. De plus, maintenant que le soleil est levé, les Japonais peuvent tirer directement au centre du périmètre de la Brigade et dans le poste médical à partir de quelques petites hauteurs qui dominent le secteur. C’est pourquoi on décide des attaques limitées.
Des groupes d’hommes venant de nombreuses unités se rassemblent sous les ordres de quelques officiers et se lancent à l’assaut sous un feu violent, dans le sillage de plusieurs chenillettes vraiment à tout faire (universal carriers), malgré l’épuisement des obus de mortier de 2 et 3 pouces, qui les empêche d’appuyer l’attaque. Les mortiers et les canons sans recul japonais démolissent une chenillette après l’autre, mais les petits engins continuent à accompagner l’infanterie, tirant sans arrêt pour l’appuyer. Vingt fois l’infanterie est clouée au sol par le tir de flanc d’une mitrailleuse lourde, et vingt fois de petits groupes ou des hommes seuls nettoient le nid de mitrailleuse à la grenade, ouvrant la voie à leurs camarades le long de petites lignes de crête. Les Japonais se regroupent alors hors de portée de grenade à main, leurs canons sans recul poursuivant leurs ravages, embusqués à l’écart de la ligne de tir des fusils. Finalement, quelques hommes armés de lance-grenades s’avancent et éliminent les servants des canons.

Comme c’était prévisible, ces attaques coûtent cher. De plus en plus de blessés affluent dans les F.A.P. (Forward Aid Post, poste de secours avancé) et les F.D.S. (Forward Dressing Station, antenne de pansement avancée) organisés grâce au regroupement des équipes médicales de la Brigade et des bataillons.

07h00 – Douze camions et six ambulances quittent le périmètre de la Brigade, emportant les blessés les plus graves, dans l’espoir qu’à la lumière du jour, les Japonais reconnaîtront et respecteront la Croix-Rouge. C’est un désastre épouvantable. Les avions japonais mitraillent le convoi, l’artillerie et les mortiers le prennent pour cible, les mitrailleuses couvrant la route ouvrent le feu sur les véhicules lourdement chargés et qui roulent lentement. On ignore ce que sont devenus les conducteurs, les blessés et les infirmiers.

07h10 – Des hauteurs qu’ils occupent, les servants de la DCA signalent qu’à 07h00, ils ont aperçu de loin des groupes de bombardiers en piqué en train d’attaquer, des bouffées de fumée d’obus de Bofors explosant dans les airs ainsi que des colonnes de fumée et des nuages de poussières et de débris s’élevant du côté de la batterie de Fort Pasir Laba. A ce moment cessent les éclairs réguliers des canons tirant sur des cibles en Johore et sur les embarcations japonaises dans le détroit ouest de Johore. Il semblerait que la garnison du fort (des Britanniques, des Punjabis et des volontaires indigènes) soient resté à son poste, tirant jusqu’au bout, car son feu ne s’est interrompu à aucun moment, alors même que les avions attaquants approchaient. Il faut en parler ici, car durant toute cette pénible nuit, les éclairs de ces canons et les gerbes de flammes jaillissant des bateaux japonais touchés ont réconforté quelque peu les hommes de la Brigade. Pourtant, aucun son n’était perçu, car le vacarme général de la bataille réduisait le bruit de ces événements à un grondement étouffé dans le lointain.

08h10 – Environ 500 Japonais font irruption sur le flanc droit et pénètrent dans le périmètre défensif. Ils arrivent en rangs serrés, et cette masse compacte se heurte à une cinquantaine de nos hommes. Ce sont les équipages démontés d’un peloton de chenillettes qui, en plus de la mitrailleuse légère standard pour chaque équipe de trois hommes, dispose de quelques vieilles Lewis à usage anti-aérien. En tout, ils disposent d’une vingtaine de mitrailleuses légères, dont la puissance de feu brise l’attaque et balaie les assaillants.

Les survivants se mettent à couvert, installant des nids de mitrailleuses à l’intérieur du périmètre. Il faut pour les éliminer une attaque de 200 hommes du 5/14ème Punjab Regt.

 

…… “Les Punjabis se sont levés comme un seul homme et ont suivi le Major Faray, qui les a emmenés au pas cadencé sur une petite pente dégagée, sous les tirs japonais. Comme c’était prévisible, le Major est tombé, tué raide. Mais comme c’était prévisible aussi, quand on connaît un peu les Punjabis, ça les a rendu furieux. Il y a juste eu un cri, “Le Major est mort”, et sans un mot, ses hommes se sont rués sur les Japonais et les ont littéralement massacrés, au fusil mais surtout à la baïonnette.” ……

08h15 – Le Brigadier Garrett décide de faire un effort coordonné pour briser l’encerclement japonais vers l’arrière, en longeant les bords du marais. Cette tentative est le seul espoir de la Brigade, car il est évident que l’ennemi est présent en force sur les crêtes et sur les principales pistes menant vers l’arrière.

 

…… “Plus longtemps l’ordre de décrocher était retardé, plus le risque de voir détruit tout ce qui restait de la Brigade était grand. On pouvait espérer que les bords du marais ne seraient pas surveillés et permettraient d’avancer assez vite, plus ou moins à couvert. Mais la décision n’était pas facile, des tas de choses pouvaient mal se passer.” ……

 

Selon la manœuvre prévue, plusieurs groupes successifs doivent se diriger vers les marais à l’arrière du périmètre de la Brigade, puis traverser le Sungei Berih, dont les eaux sont heureusement basses. Enfin, chaque groupe doit trouver son chemin jusqu’au QG de la Division, sur Ama Keng Road.
La décision est d’autant plus douloureuse qu’il faut laisser en arrière trois cents blessés qui ne peuvent être transportés. Un médecin, six infirmiers et vingt autres non-combattants (porteurs d’eau, serveurs du mess, balayeurs et autres), tous arborant des brassards à croix rouge, se portent volontaires pour rester avec les blessés, sous la protection incertaine d’un grand drapeau de la Croix-Rouge.

09h10 à 13h00 – Un sous-officier de la section “I” du bataillon conduit un groupe de 75 hommes, plus 75 autres qu’il recueille en chemin, jusqu’à la route principale d’Ama Keng. Tout le reste de la journée, des équipes de “récupération” patrouille sur la route d’Ama Keng, ramenant des groupes ou des hommes isolés.
Une partie du 5/14ème Punjab Regt, menée par le commandant du bataillon, arrive au QG de la Division.
QG de la Brigade et point de rassemblement sont établis à l’extrémité sud de la base aérienne de Tengah.
A 13h00, la Brigade reconstituée n’a d’abord que la force d’un petit bataillon (510 hommes), avec deux compagnies composites du 1/14ème Punjab Regt et du 5/14ème Punjab Regt plus une compagnie de soixante hommes du 2/9ème Jat Regt. Le QG de la Brigade n’a plus de transmissions, un peloton mixte de 13 chenillettes et seulement des troupes de l’échelon “B” avec une centaine de véhicules de transport.

Les pertes en équipement de la Brigade (en dehors du 1er Leicestershire Regiment) ont été très lourdes. Elles se montent à 26 chenillettes, 50 camions, 12 canons Bofors AA de 40 mm, 36 mortiers de 3 pouces, 36 mortiers de 2 pouces, 36 fusils antichars, 24 mitrailleuses moyennes Vickers, au moins 150 mitrailleuses légères Bren et Lewis L.M.G, environ 2000 fusils et pistolets.
Pour la nuit du 8 au 9 avril 1942 et les heures suivantes, jusqu’à ce que la 15ème Brigade d’Infanterie Indienne (sauf le 1er Leicestershire Regiment) soit officiellement désengagée, les pertes se montent à 30 officiers et 777 sous-officiers et soldats en 16 heures de combat. Au moment du début de l’action, à 20h00, les forces de la 15ème Brigade déployées dans la zone de combat (trois bataillons indiens et les unités du QG de la Brigade) étaient de 2720 hommes (auxquels il faut ajouter les 840 hommes du 1er Leicestershire Regiment). Les unités britanniques ont perdu 195 hommes sur 450. Le 1er Leicestershire Regiment n’a que 24 blessés (à cause du bombardement initial et des tirs de harcèlement qui ont suivi).

Il faut remarquer qu’en raison de la configuration du terrain, des chenillettes et la plupart des camions n’étaient pas dans la zone de combat et que quelques détachements étaient occupés à d’autres tâches, tandis que beaucoup d’hommes, notamment beaucoup de nouveaux arrivants dans les pelotons de fusiliers, souffraient de diverses affections bénignes. Pour ces raisons, au moins 500 hommes n’étaient pas dans la zone de combat durant les opérations du 8 au 10 avril.

19h00 – Les 510 hommes présents à 13h00 sont rejoints par 600 autres, qui s’étaient égarés et ont pu rejoindre dans l’après-midi, ou qui ont été légèrement blessés et peuvent retourner au combat.

 

 

10 avril
Les hommes arrivés dans la nuit, à pied ou par divers moyens de transports (des charrettes à ânes aux autos civiles), sont en piteux état. Il en est de même des 680 qui rejoignent les rangs avant midi. Tous sont aussitôt pris en mains, dénombrés, listés. Leurs blessures sont notées (pour leurs états de services et leurs pensions), de même que les numéros de série des armes et autres propriétés du Gouvernement de Sa Majesté l’Empereur des Indes qui manquent à l’appel.

L’Administration satisfaite, vient le tour de la Médecine. Les hommes sont déshabillés, douchés voire baignés (ce qui fait grand bien à leur moral autant qu’à leur physique), puis examinés et soignés par les médecins de la base. Il faut traiter correctement la moindre blessure, qui peut s’infecter, surtout sous le climat de Singapour. Pendant ce temps, les armes sont nettoyées et révisées. Les uniformes sont lavés par les blanchisseries de Singapour qui ont signé un contrat avec l’Armée (méfiante, celle-ci les fait cependant surveiller pour s’assurer que les vêtements séjournent bien trente minutes dans l’eau bouillante pour les débarrasser des parasites et insectes importuns).

Propres et vêtus de frais, les hommes se sentent mieux – et encore mieux une fois qu’ils ont dégusté un repas copieux et chaud, luxe dont ils avaient perdu l’habitude. Ils reçoivent ensuite leurs armes révisées, ou de nouvelles armes (pour lesquelles il leur faut signer à côté de leur matricule et du numéro de série des armes, l’Armée est ordonnée…). Petit à petit, la Brigade commence à renaître, quoique dans un style quelque peu différent. A court d’équipement récent, les services ont en effet commencé à distribuer du matériel vintage. Les treillis 1937 trop abîmés sont remplacés par des tenues 1908, du modèle utilisé durant toute l’Autre Guerre. Les mitrailleuses légères Vickers-Berthier ou Bren sont remplacées par de vieilles (mais fiables) Lewis, avec lesquelles les hommes commencent aussitôt à s’entraîner. Les mitrailleuses moyennes Bren des chenillettes sont remplacées par des Vickers…

Pendant ce temps, l’administration des bataillons est remaniée pour tenter de compenser le déficit en officiers et sous-officiers. Les fermes recommandations des Autorités Supérieures sont très claires : « L’administration du bataillon est en général effectuée par des sous-officiers expérimentés. Elle doit être réduite au minimum et tous les documents nécessaires doivent être remplis par du personnel de la base qui, en fonction des besoins, sera rattaché au QG de la Brigade ou du Bataillon. Les sous-officiers libérés seront utilisés pour former des pelotons de fusiliers supplémentaires. En ce qui concerne les pelotons de troupes spécialisées, le manque de personnel formé et entraîné pourra provoquer leur regroupement au niveau de la Brigade, ou leur dissolution pour mettre leurs officiers et sous-officiers à la disposition des compagnies de fusiliers. »

Dans le même but, des officiers australiens ont élaboré une nouvelle organisation des bataillons, incluant une réduction des véhicles à roues, gros consommateurs de carburant et de personnel, et dont l’intérêt est faible dans les conditions actuelles (qui a besoin d’épais manteaux, par exemple ?). Le commandement l’a approuvée, en grossissant encore le trait : « Le gros des cadres du bataillon fait partie du QG du bataillon et de sa compagnie. Cette répartition est en général nécessaire pour faire face au haut niveau de responsabilité qui leur incombe, mais qui concerne pour l’essentiel la conduite des opérations à long terme. Dans les circonstances présentes, aucune priorité n’est supérieure à celle de maintenir les effectifs combattants des pelotons de fusiliers, car ce sont les hommes sur le terrain, avec des fusils et des baïonnettes, qui décideront de l’issue des événements. Si nous ne gagnons pas aujourd’hui, ce qui se passera dans trois mois n’aura aucune importance. » Ainsi, le nombre maximum de véhicules à roues (non combattants) pour un bataillon passe de 74 à 27, ce qui libère notamment 47 chauffeurs.

 

09h00 – Quatre officiers d’état-major rejoignent la Brigade. Ils semblent trop vieux pour servir en campagne dans un bataillon d’infanterie, mais chacun d’eux arbore les rubans de la Military Cross ou du Distinguished Service Order, et ceux du Service dans des unités indiennes durant la Première Guerre… Enfin, plus important encore, tous parlent couramment urdu. Ils sont chaleureusement accueillis, car l’apport d’officiers ayant une solide expérience du combat et capables de communiquer sans difficulté avec leurs cipayes est sans prix.

 

10h15 – Deux directives du Haut Commandement nous rappellent l’importance des traditions de l’Armée. « Il a été récemment porté à notre attention par les dépôts que certains bataillons de l’ancienne garnison n’ont pas encore évacué vers l’Inde leurs Couleurs. Les préoccupations liées aux opérations et les habitudes acquises de longue date peuvent l’expliquer, mais les Couleurs du Roi et du Régiment ne doivent en aucune circonstance tomber aux mains de l’ennemi. Les Unités doivent d’urgence informer le dépôt de leurs intentions au sujet de leurs Couleurs ! A Hong-Kong, certains bataillons ont été obligé d’enterrer leurs Couleurs, mais à Singapour, l’évacuation par air est encore possible et recommandée. »

Les Japonais ne doivent pouvoir mettre la main sur rien ! « Le destin des trophées et des plats d’argent des Mess des Officiers et des Sergents des diverses unités est d’une particulière importance, ainsi que celui des objets d’intérêt historique conservés par les Unités, comme des instruments de musique, des souvenirs etc. Le Commandement de la Région Militaire de Malaisie en est comptable, car il s’agit de propriétés du Gouvernement de Sa Majesté. Il ne faut pas négliger les fonds parfois considérables et les autres propriétés des organisations créées par les Unités. Il est du devoir des présidents de mess ou de comité de prendre toute disposition pour que ces objets de valeur, même et surtout symbolique, ne tombent pas aux mains de l’ennemi. »

 

12h00 – Les hommes (qui ont perdu dans la bataille tous leurs objets personnels) ont une fort plaisante surprise : un attribution spéciale de cadeaux offerts par The Australian Comfort Fund. Chaque homme reçoit un paquet contenant un tube de dentifrice, un paquet de lames de rasoir, un savon, une boîte à savon, deux onces de tabac et un paquet de papier à cigarettes (ou quatre paquets de cigarettes), un cake aux fruits d’une demi-livre, deux paquets de chewing-gum, un bloc-notes.

 

13h30 – Autre bonne surprise : l’arrivée de 300 hommes de la base de Singapour, qui sont aussitôt répartis entre les unités et reçoivent un peu d’entraînement additionnel.

 

16h00 – Les bataillons sont prêts à être passés en revue, et le sont effectivement. Promotions et transferts sont officiellement annoncés et l’ordre du jour est lu aux hommes. La Brigade sera prête à remonter en ligne dès demain.

 

 

11 avril
La Brigade est prête au combat, avec un effectif de 2753 hommes (sur 3230 trois jours plus tôt). Cet effectif comprend un certain nombre de blessés légers.
1er Leicestershire Regiment (840 hommes) – Il s’agit en fait d’un bataillon de réserve composite.
4/9ème Jat Regiment (504 hommes) – Compagnie de QG à 50% et trois compagnies de fusiliers seulement.
1/14ème Punjab Regiment (706 hommes) – Compagnie de QG à 50% et quatre compagnies de fusiliers.
5/14ème Punjab Regiment (703 hommes) – Compagnie de QG à 50% et quatre compagnies de fusiliers.
Si la plupart des compagnies de fusiliers ont pu être reconstituées, les pertes en spécialistes entraînés font que les compagnies de QG sont en net sous-effectif, ce qui affecte sévèrement l’efficacité au combat et la souplesse d’emploi des bataillons et de la brigade.

 

Les bataillons se mettent en marche en fin d’après-midi sous une pluie battante, salués à la sortie de leurs cantonnements par l’excellent orchestre militaire du Corps des Volontaires locaux (apparemment constitués à partir des meilleurs orchestres de danse de la ville de Singapour). Les véhicules de matériel et d’approvisionnement suivent.

Les colonnes sud empruntent Bukit Timah Road puis Reformatory Road avant de s’engager sur une piste au milieu du Domaine de Sleeepy Valley. A mi-chemin du front, la piste se divise en deux, à droite vers Jurong Trig, à gauche vers la Colline 85. En dépit d’un beau clair de lune et de quelques incendies, la densité de la végétation fait régner au sol une nuit d’un noir d’encre. Chaque homme doit tenir le fourreau de baïonnette de celui qui le précède pour ne pas se perdre. A gauche, le terrain devient marécageux, et les pieds fatigués ont du mal à s’extraire de la boue. Chacun tire de plus en plus fort sur le fourreau à baïonnette de l’homme qui le précède, lui écrasant les tripes. Chaque pas est un chuintement titubant au milieu d’une fondrière, dans le noir complet. Enfin, un sol plus ferme est atteint grâce à une piste qui monte sur la gauche. Mais à leur arrivée sur la Colline 85, les hommes sont hors d’état de faire autre chose que former un périmètre défensif, poster des sentinelles et envoyer quelques patrouilles, avant d’essayer de dormir un peu malgré les bruits de bataille qui semblent à présent tout proches. Les derniers des colonnes n’arriveront qu’à 03h30.

Les colonnes nord n’ont pas été mieux loties. Elles sont passées par Bukit Timah Road puis Jurong Road, mais elles ont été morcelées et retardées par des véhicules incendiés par l’aviation japonaise qui bloquaient les routes. Elles ont dû emprunter des pistes pour les contourner.

 

 

12 avril
Dans la nuit, les sentinelles n’ont eu aucun contact avec l’ennemi, mais les postes d’écoute ont perçu des bruits de bataille venant du sud, du sud-ouest et de l’ouest.

 

07h00 – Les bataillons sont au travail, s’efforçant d’améliorer leurs positions.

 

08h45 – Les officiers font aux QG des bataillons et de la Brigade un tableau mitigé des préparatifs. Les positions sont bien relevées, et 75% des poteaux de barbelés sont en place, mais seulement 20% des fils de fer sont tendus et le front n’est miné que sur 20% de son étendue.

Tout le front est cependant bordé par un fossé assez peu profond, au fond duquel se trouvent des piques acérées recouvertes par un pied d’eau. Le fossé n’est pas très large, mais si des soldats le franchissent d’un bond en attaquant, ils se retrouvent de l’autre côté sur un glacis battu par nos feux et barré (quand tout sera en place…) par des barbelés. Si ces soldats battent en retraite, ils découvriront que la contrescarpe est plus haute que l’escarpe, et qu’elle est difficile à escalader, car couverte de troncs enduits de graisse et de feuilles métalliques. S’ils pataugent dans l’eau, ils risqueront fort de voir leurs pieds transpercés par les piques, et ces mêmes piques les empêcheront de se planquer au fond du fossé (où l’eau serait de toute façon trop peu profonde pour les protéger).

De plus, le front est parsemé de petits bunkers faits de blocs de béton précontraint et de feuilles d’acier. Pour masquer ces matériaux, ils sont souvent recouverts de bûches, de sacs de sable ou parfois de briques qui leur donnent l’air (encore) plus fragiles qu’ils ne le sont. Sur la Colline 138, des boyaux protégés par des parois d’acier/béton/acier offrent la meilleure protection. L’ensemble, bien enterré et camouflé, donne une réelle impression de solidité qui rassure les jeunes cipayes.

Globalement, nos défenses offrent une bizarre combinaison de forces et de faiblesses, et il faudra du travail, du matériel et du temps pour les améliorer. Du temps surtout – et il est à craindre que l’ennemi n’ait pas la générosité de nous en donner.

 

08h45 – Visite du Major Général Paris, commandant la 1ère Division de Malaisie, tenant en laisse son fameux (et superbe) setter irlandais. Il discute ave les officiers de la Brigade des intentions de l’ennemi et de la qualité de nos défenses. Ces gentlemen tombent d’accord sur le fait que le secteur le plus dangereux pour ses défenseurs est la position du 4/9ème Jat – le chef du bataillon, le Major Geoff Righter, s’exclame : « Quoi, encore ! » et commente ses préparatifs sur un ton à la fois moqueur et aimable, tout en exprimant sa confiance dans les Jats. Mais il est exact que cette zone est la plus sensible : si l’angle sud semble vulnérable, il bénéficie d’une marge de sécurité, avec assez d’espace pour donner aux réserves le temps de répondre. La position des Jats est l’endroit où le front sud, à partir de la côte, s’articule avec la ligne Kranji-Jurong, à l’ouest. Si les Japonais percent à cet endroit, ils coupent nos communications avec les forces de Kranji-Jurong et peuvent foncer sur Bukit-Timah. Le Général Paris souligne au chef du bataillon, sur le ton de la plaisanterie, que « Le destin de Singapour repose sur lui et ses hommes », ce à quoi le Major Righter répond en riant que ses hommes et lui s’efforceront d’être à la hauteur de l’honneur qui leur est fait. Le Général Paris exprime au Brigadier sa satisfaction de voir le bon esprit qui règne dans nos rangs malgré le dur traitement que la Brigade a reçu les jours précédents. Il a en effet constaté pendant son inspection que la bonne humeur de l’état-major était partagée par les hommes du rang.

 

09h55 – Autre visite, moins agréable : celle de quelques avions de reconnaissance japonais, volant très bas.

 

10h30 – Quelques obus tombent sur nos positions. Probablement des obus de réglage de tir et non des tirs trop longs des combats qui se déroulent à l’ouest. Nous pouvons nous attendre à avoir sous peu d’autres visiteurs, à partir de midi si l’on en croit les rapports de la 1ère Division de Malaisie sur les combats confus qui se rapprochent au sud-ouest.

 

10h45 – Arrivée d’une forte compagnie du Serve Corps de l’Armée Indienne (intendance). La compagnie a trois sections provenant d’unités de transport et chaque section comprend 66 à 70 hommes, deux fois la force d’une section normale. Manquant d’entraînement tactique, ces hommes seront mieux utilisés retranchés autour du QG de Brigade, pour soutenir sa section de protection.

 

11h00 – Cadeau du dépôt : 200 pioches, 200 pelles à long manche, 5000 sacs de sable, 1000 piques en acier, du barbelé…

 

11h55 – Arrivée de 170 Australiens, tout juste sortis de l’hôpital des convalescents. Ces vétérans ont été divisés en deux groupes : l’un a reçu douze mitrailleuses italiennes (en direct de Libye) et l’autre six mortiers tout aussi italiens. Cette compagnie d’armes lourdes improvisée est la bienvenue, mais le fait même qu’on ait jugé utile de nous l’envoyer confirme que ce qui nous arrive risque de ne pas être agréable.

 

22h10 – L’après-midi a été calme, mais les postes d’écoute signalent que des troupes nombreuses arrivent du sud-ouest. Premiers heurts de patrouilles.

 

22h15 – Bruits de violents combats le long de la rivière, au sud, dans la zone de terrain marécageux tenue par les deux compagnies de la Dalforce. Celles-ci tirent des fusées rouges et blanches réclamant d’urgence un soutien défensif d’artillerie.

 

22h20 – Le 5ème Field Artillery Regt déclenche un tir défensif nourri sur des zones prédéterminées du front de la Dalforce.

 


13 avril

03h00 – Appel du 4/9ème Jat : « Violemment attaqués, sans préparation d’artillerie ni bruits de moteurs de blindés avant… Débordés par le nombre… L’incendie d’une réserve de carburant derrière nos positions les silhouette… Lourdes pertes… Survivants ralliés autour des retranchements du QG de bataillon… »

 

03h45 – Tout contact est perdu avec le 4/9ème Jat, considéré comme détruit, mais violents bruits de combat autour de sa position.

 

04h10 – Compagnie du Serve Corps disposée en protection du QG de Brigade. Repousse ensuite de nombreuses mais peu puissantes pointes japonaises.

 

06h15 – Reprise du contact avec le 4/9ème Jat, qui signale que « Le bataillon, regroupé autour de divers bunkers dans plusieurs petits périmètres, tient bon. Impossible d’évacuer les blessés et commençons à manquer de munitions, mais terrain couvert de morts japonais. Si ravitaillés en munitions et blessés évacués, pouvons tenir indéfiniment. Canons de campagne japonais de 75 mm s’approchent très près pour détruire nos bunkers et y réussissent, mais nos mitrailleuses tuent leurs servants. »

 

06h20 – L’artillerie du Corps ouvre un feu d’enfer, encageant la position du 4/9ème Jat, isolant les troupes japonaises avancées et empêchant leurs blindés et leur infanterie de les renforcer.

 

07h30 – Le Major Général Paris mène personnellement un assortiment de compagnies d’infanterie et de chars à la contre-attaque, du nord au sud, pendant que les compagnies de réserve de notre Brigade attaquent d’est en ouest.

 

07h55 – Jonction faite avec le 4/9ème Jat. Ravitaillement et évacuation des blessés.

 

08h10 – Les survivants japonais s’échappent, la plupart en franchissant un fossé comblé par les cadavres de leurs camarades. Le tableau offert par les abords des positions du 4/9ème Jat est épouvantable. Le bataillon lui-même a été à nouveau durement éprouvé, mais les pertes japonaises sont effroyables.