Annexe 42-3-1
Corregidor !
La défense de Corregidor ! Quel fait d’armes épique, quel monument triomphal dans les annales de l’Histoire militaire américaine ! Quelques années plus tard, coloré par la propagande patriotique du temps de guerre, l’événement restait, sans honte, d’un romantisme effréné. Plus d’un jeune garçon grandissant dans les années cinquante fut captivé par l’éclat de sa légende.
Les fidèles Eclaireurs philippins, dévoués à MacArthur comme Tonto au Lone Ranger[1], combattant jusqu’au dernier autour du Dieu de la Guerre américain.
La tranquille méditation de MacArthur dans ses derniers jours, sa ferme résolution de ne pas se rendre.
Comment, dans ses dernières heures, mourant de faim tout en continuant de combattre les Japonais, il invita, dit-on, ses officiers survivants autour d’une table sans la moindre nourriture, mâchant en guise de repas la bride de cuir d’une casquette.
Comment, à la dernière heure du dernier jour, il apparut soudain sous les yeux des Japonais sur le point de submerger l’ultime position défensive des Eclaireurs philippins, vêtu d’un peignoir de bain jeté sur son uniforme et coiffé de sa familière casquette cabossée ; comment il jeta son épée dans les eaux de la Baie de Manille (où elle repose toujours), avant de faire face à l’ennemi, bien en vue, et de se tenir là, debout, observant l’action de ses Eclaireurs, pendant au moins quinze minutes – indemne ! – jusqu’à ce que l’abatte enfin une balle perdue, ou peut-être une rafale d’une mitrailleuse nippone.
La lutte féroce qui suivit, dit-on, vit les efforts désespérés des Eclaireurs pour empêcher l’ennemi de profaner son corps, comme ceux des vaillants Polonais à Varna pour protéger des Turcs le cadavre de Wladyslas III. Pas un des Eclaireurs, dit-on, ne survécut ; ils périrent tous autour du corps de leur chef, comme dans les antiques récits de bataille. On ne rappelle guère le sort des Américains qui s’étaient rendus auparavant, leur souvenir est effacé.
Mais quelle est la vérité ? Il n’y eut, nous le savons avec certitude, nulle lutte épique sur le corps sans vie de MacArthur ; quoiqu’il semble qu’il se dressa bel et bien au dernier moment, dans son habituelle tenue excentrique, poitrine nue face au feu japonais, sa survie ne fut pas due à une cause surnaturelle, mais au fait que les Japonais avaient reçu l’ordre de le capturer et qu’ils firent donc de leur mieux pour ne pas le toucher, alors qu’il passait les dernières minutes de son existence à encourager ses hommes pour différer l’inexorable. A l’instant où il fut frappé – instant inévitable, étant donné sa position exposée, malgré tous les efforts des Japonais – les Eclaireurs philippins se rendirent. Ils avaient accepté de combattre pour MacArthur jusqu’à la mort, mais la vérité historique ne fut pas conforme à la fable : quand il mourut, dans sa vêture bizarre, au sommet de Crag Hill, même ces fidèles des fidèles se rendirent. Enfin, il est fort probable que l’épée du général repose avec lui dans son tombeau.
Le journal du siège tenu par MacArthur est entré après guerre dans la légende, bien qu’il s’interrompe deux jours avant la fin. Ce journal fut envoyé à la veuve du général en 1946 par l’officier japonais qui l’avait découvert non loin de son corps. Il représente l’une des grandes œuvres littéraires écrites par un général sur une de ses propres campagnes. Cependant, dans son style césarien (allant jusqu’à l’utilisation de “MacArthur” pour parler de lui), l’œuvre n’est pas un document historique sérieux. Ce n’est en aucun cas une source fiable : c’est le Panégyrique de MacArthur, écrit par MacArthur pour garantir l’immortalité de MacArthur.
Douglas MacArthur n’aurait pourtant même pas eu besoin de ce Journal pour cela. Son ultime message radio, la veille, aurait suffi : « MacArthur continue à résister à l’ennemi. » Et son “testament” par lequel il se défaisait de son titre de commandant en chef des forces alliées aux Philippines, l’avant-veille. Ou encore le dramatique rapport de Fort Drum, qui ne devait se rendre que ses réserves de nourriture épuisées : « Toute la nuit, Fort Hughes a pu entendre le bruit de violents combats sur Corregidor. Ce matin, le drapeau américain était encore visible à l’extrême ouest de l’île. Cette zone a vite été la cible de tirs soutenus. A 12h00, le drapeau n’était plus visible. A 12h45, la fumée s’est dissipée et les tirs ont décru. A 13h10, l’emblème japonais flottait sur l’île. Il n’y a plus aucun signe de résistance sur Corregidor. »
On admet le plus souvent que le Général Douglas MacArthur, décoré de la Médaille d’Honneur pour son héroïsme et sa victoire à la Bataille du Mont Samat trois mois plus tôt, décoré à sept reprises de la Silver Star durant la Première Guerre Mondiale, décoré de la Distinguished Service Cross avec deux bouquets de feuilles de chêne pour sa grande bravoure sous le feu, décoré par deux fois de la Purple Heart, chaque fois pour avoir été gazé, est mort à midi et demie le 8 juillet 1942. Il avait soixante-deux ans.
Seuls deux hommes de la force qui fut son ultime rempart survécurent aux combats et aux camps de prisonniers japonais. Grâce à leur témoignage et à celui des Japonais survivants du dernier assaut (fort rares eux aussi, en raison des sanglants combats de la seconde partie de la guerre : ils ne sont que trois), complétés par ce que l’on peut déduire des déclarations d’autres témoins présents dans le secteur, des rapports japonais et de ce qui fut observé à partir des autres forts couvrant l’entrée de la Baie, nous pouvons reconstituer les derniers moments du Général MacArthur avec une précision raisonnable.
Cependant, la légende sera toujours plus grande que cette reconstitution. MacArthur a pris place dans un panthéon très particulier rassemblant certains chefs militaires, de Léonidas aux Thermopyles jusqu’à Charles Gordon à Khartoum, en passant par le Colonel Travis à Fort Alamo et le Capitaine Danjou à Camerone. A l’instant de leur mort, de la chute des fortifications qu’ils défendaient, de ce qui aurait dû être leur échec, ils furent immortalisés par la bravoure de leur dernier combat. Ils furent incapables de vaincre, mais ils surent tous comment mourir lorsque leurs plus grands efforts se furent révélés insuffisants contre l’ennemi.
Cette évocation laisse un goût amer à beaucoup d’hommes : les survivants américains de Bataan et de Corregidor. Ils se souviennent de leurs camarades tombés durant le siège, victimes de la malaria ou de la dysenterie, morts de faim ou sous les balles japonaises, ou même, racontent-ils, exécutés sur l’ordre du tyrannique MacArthur, cherchant à maintenir la discipline durant les batailles désespérées sur Bataan et lors des débarquements japonais à Corregidor. Ces hommes se souviennent de leur chef comme d’un monstre au cœur de pierre.
Les Philippins ont une autre opinion. Ils voient leur premier Maréchal presque comme un dieu et assurément comme le fondateur de leur nation. Les Japonais lui firent des funérailles militaires sur Corregidor. Sa tombe y est aujourd’hui un véritable monument pour le peuple philippin et l’île est pratiquement devenue un sanctuaire de l’indépendance des Philippines, symbolisée par MacArthur. Les Philippins considèrent qu’en ses derniers moments, celui-ci n’était plus un chef militaire américain, mais un Hidalgo, un chevalier de la Reconquista espagnole, méprisant la reddition et dédaignant la vie, résistant jusqu’à la mort à toutes les forces de l’ennemi avec un courage infatigable.
Ces dernières années, des historiens iconoclastes ont suggéré que MacArthur fut en réalité responsable de la chute de Bataan et de Corregidor – ce qui est excessif : quoiqu’il ait commis de graves erreurs qui réduisirent de plusieurs mois les possibilités de résistance de la garnison, Bataan et Corregidor seraient tombées tôt ou tard. Ils ont aussi affirmé – et cela ne peut être démenti – que sa seule réaction à ses premières erreurs ne fut pas la reddition après l’épuisement des ressources de la garnison, mais plutôt l’exigence tyrannique de continuer le combat au-delà des limites de l’endurance humaine, jusqu’à ce que trois cents hommes meurent de faim chaque jour sur Bataan, et qu’alors sa réponse fut d’essayer et même de réussir à organiser tant bien que mal une dernière grande offensive.
On ne peut davantage démentir qu’il fit jeter dans un cul de basse-fosse sur Corregidor le commandant du Ier Corps philippin, le Général Albert Jones, quand celui-ci osa soutenir que ses hommes étaient incapables de contre-attaquer lors de la tentative de percée japonaise autour du Mont Samat (le malheureux mourut probablement de faim dans ses chaînes, au moment de l’effondrement des défenses de Corregidor). Mais sa décision de démettre le Général Jones et de prendre personnellement la tête de la contre-attaque au Mont Samat permit sans doute de prolonger d’un mois la résistance de Bataan aux armes japonaises, et de plus encore celle des îles-forteresses. Elle ressuscita en quelque sorte le Général MacArthur, qui boudait jusque là dans un tunnel de Corregidor, et lui rendit dans ses derniers mois la terrifiante énergie physique et mentale qui en avait fait le meilleur général de brigade américain de la Première Guerre.
L’histoire du Siège de Corregidor est donc en grande partie celle du Général Douglas MacArthur. Avec un héroïsme épique alternant avec une insensibilité barbare et presque démente, des périodes d’une apparente couardise laissant place à des moments où il arpentait sans peur le champ de bataille, épargné par les balles comme s’il était protégé par les dieux, l’énigme de la véritable nature de cet homme ne peut être aisément résolue. Mais nous ne désirons pas ici déifier ou diaboliser MacArthur. Notre souhait est seulement de narrer l’histoire d’un événement emblématique des jours sombres qui marquèrent pour les Américains le début de la Deuxième Guerre Mondiale, à l’heure où l’Axe semblait prêt à engloutir le monde entier.
Lord Gort, défendant Singapour, sauva certainement la Birmanie, peut-être l’Inde, et reste l’exemple même du parfait esprit chevaleresque, pour les Japonais comme pour ses propres hommes. Le Général MacArthur, défendant Corregidor, offre une image plus complexe. L’homme s’inscrit dans une catégorie particulière de personnalités originales dotées d’un grand courage et de capacités étendues, qui ont forgé leurs propres vies d’une façon trop complexe pour que l’on puisse facilement les juger. Devant lui, comme devant Oliver Cromwell ou Hernan Cortez, nous ne pouvons que lever les bras au ciel et poser au Tout-Puissant la question de leur nature profonde, Bonne ou Maléfique, si nous n’avons rien de mieux à faire. Mais si cette question reste posée, les actions de ces hommes peuvent être contées. C’est ainsi que ces pages s’efforceront de conter les actions de MacArthur en ses derniers jours, et les plus intrépides seront libres de porter un jugement sur ce qu’ils auront lu.
L’Homme : Douglas MacArthur
Le Général Douglas MacArthur, né en 1880, était le fils d’Arthur MacArthur, héros de la Guerre de Sécession dans les régiments du Wisconsin de l’Armée de l’Ouest.
Le moment clé de la carrière militaire d’Arthur MacArthur intervint alors qu’il était premier lieutenant, à la bataille de Chattanooga. Les troupes de l’Union lancèrent là un assaut pratiquement spontané, non planifié, contre les solides défenses de Missionary Ridge lors de ce qui était censé être une diversion. Cette terrible bataille reproduisit fidèlement le genre de massacres auquel on assisterait en Europe quelque cinquante ans plus tard. Dans certains régiments de l’Union, plus de 70% des hommes engagés ce jour-là furent tués ou blessés ! Ils avaient chargé vers le haut de la crête face aux gueules des canons confédérés, et au premier rang se trouvait Arthur MacArthur.
Il ramassa le drapeau de son régiment, le 24ème Wisconsin, quand son deuxième porteur de la journée (qui l’avait repris quand le premier avait été transpercé par une baïonnette) fut mis hors de combat par un boulet. Il chargea, hurlant « On, Wisconsin ! » – et ce cri devint à dater de ce jour la devise de cet Etat de l’Union. Blessé, son uniforme en lambeaux, il se rua jusqu’au sommet de la crête, encore tenue par l’ennemi, et là, se détachant contre le ciel, bien en vue de tous ses camarades, il planta l’étendard du régiment. Les vagues d’assaut du 24ème Wisconsin le suivirent, et tout autour, les autres régiments de l’Armée de l’Ouest couronnèrent la crête presque en même temps – l’un de ces régiments devait avoir dans la journée sept porte-drapeaux, dont six tués ! MacArthur – Arthur MacArthur – avait planté son drapeau à vingt mètres à peine du quartier général du commandant confédéré, le Général Bragg. La bataille était gagnée et la route d’Atlanta et de la Marche à la Mer de Sherman avait été ouverte de vive force, par le sang et le courage. Pour son héroïsme à Chattanooga, Arthur MacArthur se vit décerner la Médaille d’Honneur.
Douglas MacArthur grandit dans l’ombre de l’héroïsme de son père. Le désir farouche d’égaler les exploits paternels l’anima dès ses années d’enfance, passées dans les Forts Indiens à l’époque des dernières escarmouches sur la “Frontière”, et le conduisit évidemment à West Point, dont il sortit premier de sa promotion et l’un des élèves les mieux notés de toute l’histoire de cette école militaire. Dès cette époque, l’homme avait visiblement devant lui une belle carrière dans l’Armée. Il n’était pas seulement intelligent, il était physiquement puissant : d’une stature de six pieds cinq pouces (1 m 93) soutenue par une musculature extraordinairement développée (et qu’il entraînerait quotidiennement jusqu’à son dernier jour), il paraissait gigantesque, plus grand que nature – mais il faut admettre qu’il avait un ego proportionnel à sa taille.
MacArthur fils eut bientôt une chance de montrer de quoi il était capable dans le cadre de l’occupation des Philippines, inaugurant son association avec l’archipel. Ses premières actions d’éclat furent exactes au rendez-vous. On sait qu’en 1914, à Vera Cruz, il accomplit une reconnaissance jusqu’à 55 km en avant des lignes américaines, avec trois Philippins pour toute escorte ; son petit groupe fut attaqué successivement par cinq hommes, dont il abattit deux personnellement, puis par une bande de quinze cavaliers, qu’il mit en fuite après en avoir blessé quatre, et par trois hommes, dont il abattit un. Enfin, quand le canoë sur lequel ils traversaient la rivière Jamapa coula, il nagea jusqu’à la rive en soutenant l’un des indigènes, qui avait été blessé. Après qu’une enquête eut confirmé l’exactitude de l’histoire, il fut proposé pour la Médaille d’Honneur du Congrès, mais elle ne lui fut pas attribuée.
Douglas MacArthur devait trouver en France d’autres occasions d’être décoré pour actes de bravoure remarquables, mais aussi de se faire aimer de ses hommes. Car, aussi difficile à croire que ce soit pour les survivants américains de Bataan et de Corregidor, en 1918, ses soldats l’idolâtraient, et il les traita avec une extraordinaire gentillesse, pendant la guerre comme après. Les hommes qui revinrent des camps de prisonniers japonais le maudissaient et le traitaient de fou ; au même moment, les hommes qui l’avaient vu monter à leur tête à l’assaut de la Côte de Châtillon portaient toujours son deuil comme ils auraient porté le deuil de leur propre père. Il commanda notamment sur le front français le 168ème Régiment d’Infanterie, que son père avait commandé aux Philippines sous le nom de 51ème d’Infanterie. Lors d’une revue, il fut complimenté par un officier français pour la belle tenue de ses hommes. A portée de voix de ceux-ci, MacArthur répondit simplement : « Il n’est pas étonnant que mon père ait été fier de ce régiment ! » Inutile de préciser l’effet de ces paroles. A sa mort, les anciens de la Rainbow Division firent en sorte que son souvenir soit gravé dans le marbre. Ils le tenaient en si haute estime qu’ils voyaient même dans le ciel des présages à son sujet ; d’une certaine façon, sa déification avait commencé bien avant sa mort sur le rocher de Corregidor.
Mais finissons-en avec les anecdotes, et venons-en aux actes de la carrière militaire de MacArthur durant la Première Guerre. Ils ne peuvent être niés, et forment un bien étrange contraste avec sa conduite des premiers mois de la campagne des Philippines et du siège de Bataan et Corregidor, quand sa bravoure, sa compétence et son amour pour ses hommes, démontrés vingt-quatre ans plus tôt, parurent avoir été entièrement remplacés par la couardise, l’inaptitude au commandement et l’insensibilité. Pourtant, il semble que lorsqu’il eut compris que son destin était de périr sur Corregidor, des restes de son ancienne gloire revinrent à la surface. Ils ne purent effacer l’altération de la personnalité de cet homme de soixante-deux ans, mais ils devaient s’y combiner pour former un bizarre mélange faisant alterner chez MacArthur des instants de chaleureuse flamboyance et des moments de froideur médiocre, presque pathologique, jusqu’à l’instant même de sa mort.
Sa première action sur le front français se déroula le 26 février 1918, quand il accompagna un raid nocturne contre les tranchées allemandes, après avoir obtenu l’autorisation du Général de Bazelaire – il était en effet à ce moment chef d’état-major de la Rainbow Division. Pour ce raid, il portait une casquette cabossée au lieu d’un casque (il ne devait jamais porter de casque durant tout son séjour en France), un cache-nez de quatre pieds tricoté par sa mère, un pull-over à col roulé, des culottes de cheval et des bottes de cavalerie. Il tirait sur un fume-cigarette et sa seule arme, jusqu’à ce qu’un lieutenant français lui prêtât une paire de cisailles et un couteau de tranchées, était une cravache. Comme d’habitude, il ne s’était pas encombré d’un masque à gaz.
Au signal donné par le lancer d’une grenade, les hommes bondirent de leurs abris camouflés dans le no-man’s land. Pour citer MacArthur lui-même : « Le canon d’un avant-poste allemand jeta un éclair dans la nuit. L’alarme fut donnée dans les tranchées, sur tout le front. Les fusées éclairantes jaillirent vers le ciel et les mitrailleuses hoquetèrent. L’artillerie ennemie déclencha un tir de barrage, piégeant notre groupe. Mais le raid se poursuivit… Le combat fut sauvage et sans merci. » Au lever du jour, le groupe rentra avec des prisonniers, dont un colonel allemand capturé par MacArthur en personne à la pointe de son couteau de tranchée – il n’avait pas d’autre arme. Le Général de Bazelaire épingla la Croix de Guerre sur sa poitrine et l’embrassa sur les deux joues ; l’Armée des Etats-Unis lui décerna la Silver Star.
Le 9 mars, la Rainbow Division, première division américaine à voir le feu, placée sous commandement français, exécuta trois petites attaques. L’une d’elles fut menée par une bataillon de l’Iowa contre un tronçon de tranchée allemande sur le saillant du Feys. Peu avant l’heure H, les Allemands, prévoyant l’attaque, ouvrirent le feu avec quarante batteries d’artillerie, et les Américains subirent des pertes avant même d’attaquer. Pour raffermir le moral des hommes, MacArthur, qui aurait dû être au poste de commandement de la division, se mit à aller et venir au milieu d’eux, dans la même tenue que pour le raid de tranchée, à une exception près : son pull-over était remplacé par un chandail orné d’un gros “A” noir qu’il avait gagné à West Point.
Cinq minutes avant l’heure H, soixante batteries françaises se déchaînèrent.
A l’heure H, MacArthur escalada une échelle de tranchée et fut le premier à émerger à la surface. Il se mit à courir sous une pluie de feu, ignorant si les troupiers derrière lui, lancés à l’attaque pour la première fois de leur vie, le suivaient vraiment, ou s’il chargeait seul les lignes allemandes. Mais ils le suivaient et bientôt, certains le rejoignirent ou le dépassèrent. L’attaque enleva la position allemande. Selon le commandant de sa division, le Général Menoher : « Il accompagna la vague d’assaut des compagnies américaines dans le but de se montrer là où sa présence pouvait rassurer les troupes, qui n’étaient guère accoutumées à ce genre d’opération. A cette occasion, face à la résistance acharnée et énergique d’un ennemi très vigilant, il rendit de grands services aux commandants d’unité sur place. Non seulement, en supervisant l’opération, il assura son succès, mais encore il transmit aux hommes de la division la conviction que leurs chefs portaient une attention constante à leurs difficultés et l’impression de sécurité que son autorité sage et courageuse avait donné aux compagnies engagées. »
Pour son action sur le saillant du Feys, MacArthur reçut la Distinguished Service Cross, deuxième plus importante décoration militaire américaine.
On dit bientôt de lui qu’il avait ce que les Allemands nomment Anschauungsvermögen – un sixième sens sur le champ de bataille, qui protégeait sa vie comme un charme magique. Deux jours plus tard, retourné au combat, il fut gazé pour la première fois et, ayant refusé de porter un masque, il passa huit jours à l’hôpital, souffrant de cécité due au gaz. Mais apprenant que le Secrétaire à la Guerre effectuait une tournée d’inspection sur le front, il quitta son lit, enleva le bandeau qui protégeait ses yeux et rejoignit sa division. Peu après, l’opération Michael parut sur le point de permettre à l’Allemagne de gagner la guerre, et la Rainbow Division fut envoyée dans le secteur de Baccarat, où elle releva trois divisions françaises envoyées d’urgence s’opposer à l’offensive allemande. Pendant quatre-vingt deux jours, la division combattit presque en permanence. Le commandant du corps français dont elle dépendait la complimenta pour « son ardeur offensive, mais aussi l’esprit méthodique et la discipline de tous ses officiers et hommes de troupe » ; il cita en particulier l’état-major, « si brillamment dirigé par le Colonel MacArthur. »
Peu après, MacArthur fut promu Général de Brigade et reçu le commandement de la 84ème Brigade de la Rainbow Division. Durant la dernière offensive allemande, le 16 juillet 1918, MacArthur dirigea ses hommes à partir des tranchées de première ligne lors de la défense des secteurs d’Espérance et de Souain, quarante km à l’est de Reims. Pendant trois jours, sous ses ordres, sa brigade tint bon contre des attaques allemandes massives. Ayant fait son travail administratif et pris à l’avance toutes les mesures nécessaires, il alla, comme toujours, combattre en première ligne. Il y remporta sa deuxième Silver Star.
Il en gagna une troisième lors des offensives alliées qui suivirent, dans le village de Sergy, en enseignant en personne et par l’exemple à ses hommes l’utilisation des tactiques d’infiltration par groupes de deux ou trois, pour enlever les points forts ennemis à la baïonnette et à la grenade.
Menant personnellement une reconnaissance, MacArthur découvrit que les Allemands étaient en pleine retraite sur la route Ourcq-Vesle et rejoignit immédiatement le quartier général pour le signaler. Pour avoir recueilli personnellement cette information en rampant parmi les morts du no man’s land et pour avoir fait savoir à temps à sa division que la route lui était ouverte, il reçut sa quatrième Silver Star.
Sa cinquième Silver Star pour commandement courageux fut gagnée à Essey, où il bavarda sous le feu avec le Major Patton durant l’attaque qui détruisit la “hernie” de Saint-Mihiel. La nuit suivant la prise de cette ville, il se glissa dans le no man’s land avec un adjudant, traversa furtivement les lignes ennemies, sur l’ancien champ de bataille de Mars-la-Tour, et constata que la route de Metz était ouverte. Néanmoins, ses supérieurs ne prêtèrent pas attention à son rapport et une belle occasion fut perdue, ce qu’il regretta toujours amèrement par la suite.
Il put assez vite surmonter sa déception. Fin septembre, il participa à la préparation des opérations de l’offensive générale de Foch. Quoique sa division n’en fît pas partie, il prit l’initiative d’enlever un point fortifié avec sa brigade, menant personnellement les troupes d’assaut, et emportant la position avec moins de vingt morts et blessés. Cela lui rapporta sa sixième Silver Star.
La nuit du 10 au 11 octobre, il paya de nouveau le prix de son refus de porter un masque à gaz et fut sérieusement intoxiqué. Mais dès le lendemain 12 octobre, ayant refusé l’évacuation, il était de nouveau sur pied pour rencontrer le Général Summerall, qui lui donna cet ordre effrayant : « Donnez-moi Châtillon, ou une liste de cinq mille pertes. » MacArthur répliqua – et cette réponse nous permet peut-être de mieux comprendre sa personnalité que tout ce qu’il put jamais dire ou faire d’autre : « Si cette brigade ne prend pas Châtillon, vous pourrez inscrire les noms de tous ses hommes sur votre liste de pertes, à commencer par celui du général commandant l’unité. » Trop ému pour parler, Summerall le quitta sans ajouter un seul mot. Le 14, la 84ème Brigade attaqua l’ensemble fortifié formé par la Côte de Châtillon et la cote 288, juste à côté. La cote 288 fut vite prise. Châtillon fut pendant trois jours le théâtre de sauvages combats. C’est ainsi que le bataillon du Major Lloyd Ross compta 1100 morts et blessés, dont 21 officiers, sur 1450 hommes, dont 25 officiers. Mais la Côte de Châtillon fut prise. MacArthur reçut pour cette action sa seconde Distinguished Service Cross.
La guerre tirait à sa fin. MacArthur réussit pourtant à s’offrir une nouvelle Silver Star pour bravoure au combat, lors de la prise des Hauteurs de la Meuse.
Beaucoup a déjà été dit sur sa vie après la Première Guerre, sur ses liens étroits avec les Philippins, sur sa brutale répression de la “Marche du Bonus” le 28 juillet 1932, sur l’échec de son premier mariage et la réussite de son second, sur ses efforts pour réformer West Point et sur leur échec. Il n’est pas besoin d’y revenir ici ; nous soulignerons simplement le fait qu’il traita toujours très bien les anciens de la Rainbow Division. Quand certains eurent besoin d’aide – notamment lors de la Grande Dépression – il leur porta secours, leur donnant même de l’argent, et l’affection que ces hommes lui vouaient ne fit que croître, car MacArthur fut toujours là, durant les vingt-trois ans de l’entre-deux guerres, pour aider les hommes de la Rainbow Division. En deux mots, il fut l’exact contraire de l’homme dont se souviennent les survivants de Bataan. C’est ainsi qu’on raconte l’histoire d’un vétéran de la Rainbow Division malchanceux et obligé de voler pour vivre, qui tenta de le dévaliser en arrêtant sa voiture pistolet au poing, avant de découvrir de qui il s’agissait. Lorsqu’il s’en rendit compte, l’homme lâcha son arme et demanda pardon en pleurant à son Général. MacArthur s’en alla sans signaler l’incident à la police. Seul son chauffeur témoigna qu’il était prêt à pardonner même de l’avoir menacé aux hommes de la Rainbow Division.
Il faut signaler un dernier point. L’homme qui dressa les plans de la Péninsule de Bataan pour l’US Army fut le Général Douglas MacArthur lui-même. Pour cela, il arpenta en personne plus de 600 km de pistes traîtresses à travers une jungle infestée de malaria. Considérant sa mémoire véritablement eidétique, sa connaissance du terrain fut certainement pour beaucoup dans le succès de la contre-attaque qu’il mena personnellement lors de la bataille du Mont Samat. Cette victoire retarda de plusieurs mois la reddition de la Péninsule – mais elle obligea ses hommes à mourir lentement de faim jusqu’à ce que les malheureux, épuisés et se voyant imposer l’impossible tâche d’attaquer sans rien à manger, devenus des squelettes émaciés chargeant à la baïonnette, s’effondrent simplement sans que même la féroce discipline prétorienne du Général MacArthur puisse les faire tenir debout.
Le lieu : Bataan - Corregidor
MacArthur connaissait à la perfection le difficile terrain de Bataan, quoiqu’il ne se fût pas préoccupé de mettre à profit cette connaissance jusqu’au moment où il lui fallut répondre à l’infamant refus du Général Jones d’exécuter ses ordres d’attaque, ce qui l’obligea à se rendre de Corregidor sur la Péninsule. MacArthur ne fut pas réveillé en sursaut par la souffrance de ses hommes ou par l’échec de ses plans, mais par un affront personnel. Cet affront le conduisit à d’incroyables extrémités de rage, mais aussi de génie, et fit ainsi beaucoup pour préserver l’armée de la défaite durant deux longs mois.
La péninsule de Bataan est large de 24 km et longue de 48. Allongée du nord au sud, elle ferme à l’ouest la Baie de Manille. Elle est presque complètement occupée par les restes de deux grands volcans éteints, l’un au nord (le Mont Natib), l’autre au sud (le Mont Samat). Entre les deux se trouve une jungle extrêmement dense. La péninsule n’était parcourue que par deux routes. Une route asphaltée, suivant la côte est plate et marécageuse, contournant la pointe de la péninsule, au sud, puis se prolongeant sur les deux tiers de la côte ouest. Et une route pavée, traversant la péninsule entre les deux volcans.
Les fortifications du port étaient une toute autre affaire[2]. Espacées à la perfection d’est en ouest en travers de l’entrée de la Baie de Manille, les quatre îles fortifiées, presque inaccessibles, étaient un rêve de défenseur.
Sur Carabao, l’île la plus orientale, à quelques centaines de mètres du rivage de la péninsule de Cavite, se trouvait Fort Frank, avec six batteries : deux 14-pouces/45 sur affût escamotable, huit mortiers de 12 pouces, quatre obusiers de 6.1 pouces et neuf 3-pouces pour la DCA et la défense de la plage. Il n’y avait en effet qu’une seule plage, face à Cavite, où un débarquement fût possible ; le reste des côtes était escarpé.
Sur El Fraile se trouvait le fameux Cuirassé de Béton, Fort Drum, qui tint plus longtemps que Corregidor même. L’île n’avait pas de plage : ses côtes avaient été taillées jusqu’à la mer et entièrement recouvertes par une fortification d’un béton si épais qu’il pouvait résister aux obus de n’importe quel canon, sauf peut-être à ceux des plus gros canons de siège européens. Ses propres canons comprenaient quatre 14-pouces/45 dans de lourdes tourelles du type de celles des cuirassés, quatre 6-pouces en casemate et trois 3-pouces de DCA et défense rapprochée. Les Japonais n’essayèrent même pas de lui donner l’assaut ; Fort Drum se rendit simplement quand ses provisions de nourriture furent épuisées.
Sur Caballo – un bloc de rocher brut émergeant de l’océan aux approches est de Corregidor – se trouvait Fort Hughes, avec ses huit batteries : deux 14-pouces/45 sur affût escamotable, deux canons navals de 6 pouces, quatre mortiers de 12 pouces, trois obusiers de 6,1 pouces et six 3-pouces pour la DCA et la défense de la plage.
Corregidor, enfin, était une île accidentée en forme de têtard, d’environ 5 km de long et 2,5 km de large au maximum, avec une extrémité est allongée, étroite et très montagneuse, plongeant dans la baie. C’était la plus lourdement armée, avec un vaste réseau de tunnels et une artillerie impressionnante répartie en nombreuses batteries : huit canons navals de 12 pouces, deux canons navals de 10 pouces, deux canons de 8 pouces montés sur rails (qui n’étaient cependant pas encore opérationnels au début de 1942), douze mortiers de 12 pouces, cinq canons navals de 6 pouces, 27 obusiers de 6,1 pouces, 59 canons de 3 pouces pour la DCA et la défense des plages et un assortiment d’une quarantaine de canons de 37 mm, dont beaucoup de vieux modèles.
Sur Corregidor se trouvait aussi un petit aérodrome, mais au début de la bataille, il ne possédait plus que quatre P-40 opérationnels. L’île était aussi dotée de quatre batteries de DCA mobiles totalisant 48 mitrailleuses de 0,50, qui s’ajoutaient aux mitrailleuses de 0,30 de la garnison.
Cette garnison comptait 4 000 combattants, mais aussi 6 000 non-combattants de toutes sortes. Ce nombre important de non-combattants interdisait apparemment de résister au delà du 1er juillet, mais il restait possible de consommer jusque là des demi-rations au lieu des quarts de ration de famine imposés sur Bataan. Néanmoins, MacArthur décida rapidement de réduire l’alimentation à trois huitièmes de ration par jour, ce qui, combiné à l’arrivée de quelques sous-marins apportant un peu de nourriture, permit à la forteresse de Corregidor de tenir aussi longtemps qu’elle le fit.
Les autres îles-forteresses étaient toutes un peu mieux loties de ce point de vue, car elles n’étaient pas encombrées de réfugiés. Elles étaient défendues en principe par un total de 4 250 hommes, mais un certain nombre de ces soldats, venus de Fort Wint, avaient finalement été combattre sur Bataan.
Les principaux points faibles des îles étaient qu’aucune n’avait assez de nourriture pour tenir au delà de début août, et ce, d’après les comptes les plus optimistes. De plus, l’eau potable était rare.
Le point positif était les réserves de munitions. Ainsi, bien que près d’un tiers des munitions pour armes légères fussent inutilisables, car elles avaient été stockées dans des tunnels humides, Corregidor avait bien assez des deux tiers restants. Au 7 avril, les défenseurs disposaient encore de plus de cinq millions de cartouches de calibre 0,30 (5 200 000, semble-t-il), et de 1 650 000 cartouches de 0,50, et ce après en avoir tiré énormément contre les bombardiers japonais. Il était inutile de les économiser. Si les Japonais venaient, ils feraient face à une grêle de balles, aussi nombreuses que les défenseurs pourraient en tirer. Enfin, proportionnellement au nombre de canons, les réserves de munitions d’artillerie étaient encore plus grandes.
C’était dans ce décor qu’allait se dérouler le siège de Bataan et Corregidor, dominé par la silhouette donquichottesque et fatidique du Général Douglas MacArthur.
Janvier-février – Du Mont Natib au Mont Samat
Au début de la bataille, le 9 janvier 1942, 80 000 combattants défendaient la Péninsule de Bataan. Quinze mille étaient Américains et 65 000 Philippins, dont 10 000 soldats de métier et un conglomérat de 55 000 conscrits mal équipés et mal entraînés. Il y avait de quoi nourrir cent mille hommes… mais pendant un mois seulement. Ces troupes étaient supposées tenir six mois avant l’arrivée des secours. Le Général MacArthur y réussit presque – mais, de toute façon, les secours ne vinrent pas.
La première ligne de défense, la plus au nord, à quinze km de l’entrée de la péninsule, coupait celle-ci au niveau du Mont Natib. A l’est, entre la mer et le volcan, se trouvaient des étangs de pisciculture et des rizières sur trois km, puis des champs de cannes et des bambouseraies. Le Mont Natib était considéré comme infranchissable, ce que les Japonais n’allaient pas tarder à contredire. Dès la mi-janvier, la ligne du Mont Natib était forcée, et les Américano-Philippins en pleine retraite.
Fin janvier, une nouvelle ligne, baptisée ligne Bagac-Orion, fut organisée le long de la route pavée, au milieu de la péninsule, et ancrée aux pentes du Mont Samat. De sauvages combats se déroulèrent bientôt dans cette zone. Les Japonais tentant de s’y infiltrer furent coupés et massacrés par milliers, lors des “batailles des Pointes et des Poches”. La ligne ne fut cependant pas stabilisée avant le 8 février. C’était une grande victoire de Wainwright (MacArthur n’avait pratiquement pas pris part à la bataille). A ce moment, les Japonais avaient perdu 7 000 hommes en combat et 10 000 autres souffraient de paludisme, de béribéri ou de dysenterie. Le commandant japonais, le Général Homma, dut demander des renforts à trois reprises, jusqu’à faire une dépression nerveuse sous le poids de la honte, avant que ces renforts lui parviennent enfin.
Pendant ce temps, du côté allié, les recrues philippines qui avaient survécu avaient été endurcies par l’expérience. En revanche, la moitié des soldats alliés étaient atteints de paludisme ou de dysenterie (le paludisme pouvait coucher cinq cents hommes en une seule semaine) et leurs effectifs diminuaient rapidement. Les chevaux et les mules furent abattus pour les manger, mais la moitié seulement des soldats étaient en état de combattre, et leur nombre continuait de diminuer. Américains et Philippins s’efforçaient d’améliorer leur alimentation en chassant tout ce qui bougeait sur la péninsule ou en mangeant tout ce qui semblait comestible, mais qui les rendait le plus souvent malades.
11 mars 1942 – MacArthur restera jusqu’au bout
Que fallait-il faire aux Philippines ? Devant la résistance obstinée de la Malaisie et de Singapour, soutenue par les déclarations de Lord Gort affirmant qu’il ne se rendrait jamais, beaucoup d’hommes politiques américains, dans les couloirs de la Maison Blanche et du Capitole, affirmèrent que Bataan et Corregidor devaient tenir à tout prix, le plus longtemps possible. Au départ, la principale motivation de ce discours était le désir de défendre le prestige national. Par la suite, cependant, il apparut que plus longtemps d’importantes forces japonaises seraient retenues autour de Bataan, plus l’avance ennemie dans l’ensemble du théâtre Pacifique serait ralentie. Mais fallait-il laisser MacArthur aux commandes ?
Le destin du Général MacArthur fut au centre d’un débat passionné à Washington. Certains pensaient qu’il fallait le laisser à son poste. D’autres préféraient l’évacuer, en raison de sa popularité. D’autres enfin grondaient qu’il était d’une incompétence scandaleuse et qu’il fallait le limoger – mais, si on l’évacuait ou si on le limogeait, qui nommer à sa place ?
Depuis 1942, bien des théories ont été imaginées pour expliquer la décision finale. Douglas MacArthur n’était guère apprécié par l’administration Roosevelt. Sa répression de la “Marche du Bonus” et ses liens avec des politiciens d’extrême-droite lui avaient coûté la confiance de nombreux collaborateurs du Président. Chacun savait qu’il avait des ambitions politiques. Selon certains amateurs de théories du complot, la véritable raison pour laquelle il ne lui fut pas ordonné de quitter Corregidor fut la volonté de supprimer le danger politique qu’il faisait peser sur une future réélection de Franklin D. Roosevelt. Lorsque l’on rassembla quelques vedettes rapides pour évacuer une partie du personnel de l’état-major américain, aucun ordre explicite ne fut donné à MacArthur : certains prétendirent que l’on avait ainsi voulu piéger MacArthur, en faisant retomber sur lui seul son éventuelle fuite des Philippines.
Mais il est facile d’écarter ces spéculations.
Au bout du compte, selon nous, la raison essentielle qui conduisit à ne pas ordonner à MacArthur de fuir Corregidor fut que l’idée même d’un général américain abandonnant son poste était impensable. Depuis 1776, aucun général de l’armée des Etats-Unis d’Amérique n’avait jamais abandonné ses hommes ! Mais la façon dont le Général MacArthur allait commander l’ultime combat de ses troupes ne ressemblerait à aucune autre.
On a prétendu que l’âge de la guerre en dentelles et des résistances chevaleresques était révolu. La Deuxième Guerre Mondiale a opposé des peuples entiers, non de petits groupes de héros empanachés. Mais les peuples aussi ont leurs héros, leurs panaches et leurs résistances chevaleresques. Peu après la fin de Bataan, au moment même où Corregidor expirait, des troupes soviétiques encerclées dans la forteresse de Brest-Litovsk résistèrent pendant des semaines aux assauts les plus violents de l’armée allemande, alors même qu’ils n’avaient plus aucun espoir d’être secourus. Déjà, lors de la Première Guerre, de nombreux combats désespérés avaient montré comment pouvaient mourir les héros issus des peuples. Pourquoi des Américains n’en auraient-ils pas fait autant ?
Mais peut-être, dans les derniers jours de MacArthur, faut-il voir autre chose. Douglas MacArthur n’était tout simplement pas un homme de son temps. Il vécut et mourut cinquante ans trop tard, condamné à voir sa réputation emportée pour toujours dans une tempête de controverses. C’était un général de l’Age Romantique, du siècle victorien, pris dans le torrent de l’époque moderne. Et comme tout homme élevé dans cette tradition, il se planta au milieu du courant et fit face. Il est tout à fait possible qu’il ait été cliniquement fou : cette éventualité se retrouve chez de nombreux personnages historiques, qui puisèrent un grand dynamisme dans leur propres névroses et, pour trouver l’équilibre leur permettant de vivre dans ce monde, finirent par laisser leur empreinte dans l’Histoire.
Ainsi, le 11 mars 1942, quand les quatre vedettes rapides du Lieutenant Bulkeley conduisirent la femme et le fils de MacArthur, une grande partie de son état-major (dont le Général Wainwright et l’Amiral Rockwell) et un groupe d’infirmières tirées au sort jusqu’à la côte nord de Mindanao, le Général Douglas MacArthur resta sur Corregidor. L’Amiral Rockwell racontera après la guerre qu’il lui aurait dit : « Je ne peux pas partir. Gort, lui, arrive à Singapour, de quoi aurais-je l’air ! » Selon Mme MacArthur, il aurait affirmé : « Je ne peux pas partir. Mes hommes comptent sur moi, je ne leur ferai pas défaut ! » Quant au Lt Bulkeley, il dira lui avoir demandé s’il les accompagnait, et MacArthur lui aurait simplement répondu : « Mon père serait resté. » Mais ce dernier récit est rarement cité.
Quoi qu’il en soit, le gouvernement de Washington regretterait bientôt cette décision, tout en se trouvant forcé de l’exploiter avec un certain cynisme. Mais il ne pouvait y avoir de retour en arrière, et rien n’arrêterait MacArthur. En perdant sa dernière chance d’évasion, il rompait tout lien qui aurait pu permettre à Washington d’espérer le contrôler. Mais il ne perdait pas toute influence sur le cours des événements dans l’archipel philippin.
28 mars – Une apparition sur le front
Après un voyage des plus pénibles, mais sans incident grave, les quatre vedettes transportant la famille de MacArthur et son état-major arrivèrent sans encombres à Mindanao, où une petite piste d’atterrissage était encore contrôlée par les Américains. Là, Wainwright et l’état-major devaient coordonner, selon les ordres de MacArthur, « une résistance efficace et soutenue » avec les 25 000 hommes de Mindanao et les 20 000 des Visayas. Pendant ce temps, sur Bataan, le Général Albert Jones était nommé par MacArthur commandant du Ier Corps Philippin, décision qui allait conduire à l’un des épisodes les plus déplaisants de l’histoire de la défense de Bataan.
MacArthur retomba ensuite dans une sorte de torpeur. Jusqu’au 19 mars, sa seule action originale fut de demander à Wainwright de prendre contact avec les tribus Moros, normalement hostiles à tout étranger, qui habitaient Mindanao. Il s’agissait d’obtenir leur appui pour transformer les troupes de Mindanao en force de guérilla.
Il était clair que MacArthur concentrait son attention sur Bataan et Mindanao. Mais il ne fit aucun effort particulier pour renforcer les défenses de Bataan. Les survivants des premiers combats étaient à présent des soldats aguerris, quoiqu’affaiblis par les privations, mais MacArthur restait sur Corregidor, semblant songer avec mélancolie au départ de sa famille. Ce n’est que le 19 mars, lorsqu’il apprit que sa femme et son fils étaient en sécurité en Australie[3], qu’il retrouva une certaine activité.
Il ordonna ce jour là l’évacuation des forces des Visayas (20 000 hommes environ) vers Mindanao, mais seuls 3 000 hommes devaient parvenir à exécuter cet ordre, un millier d’autres étant tués ou pris par les Japonais. Le 27 mars, MacArthur finit par ordonner aux survivants de se disperser pour mener des opérations de guérilla dans l’archipel des Visayas.
Cependant, une évaluation très précise des quantités de nourriture encore disponibles avait été entreprise sur son ordre, et la gravité de la situation ne pouvait plus être ignorée. MacArthur décidé alors de réduire les rations sur Corregidor à un niveau à peine plus haut que celui des hommes qui tenaient Bataan.
A la fin du mois de mars, il y avait encore sur la presqu’île 72 000 soldats alliés et environ 3 000 non-combattants. Mais seuls 27 000 combattants étaient à peu près en bonne santé ; les autres étaient blessés ou accablés par la malaria ou la dysenterie. Les hommes s’étaient d’abord contentés de trois huitièmes de ration par jour, et ce régime avait encore été réduit au début du mois de mars, jusqu’à un quart de ration, soit mille calories par jour, pour pouvoir en théorie tenir jusqu’au 1er juillet, jusqu’à la fin des six mois fatidiques que l’état-major leur avait assignés comme objectif.
En face, les Japonais rassemblaient 50 000 hommes et des canons, obusiers et mortiers de gros calibres par centaines pour la prochaine attaque. Beaucoup de ces troupes venaient de loin, de Hong-Kong parfois, voire du Japon même, car en vérité, Bataan s’était révélée comme une conquête plus difficile que prévu.
Et c’est alors que le Général MacArthur fit ce qu’il n’avait pas fait depuis que la bataille avait commencé. Le 28 mars, il visita Bataan.
Nul n’avait annoncé sa visite, et il était déjà sur le front, inspectant la ligne Bagac-Orion, avant que quiconque soit averti de sa présence. Comme à son habitude, il ne portait pas d’uniforme, mais il était attifé d’un ensemble de vêtements militaires et civils fatigués et coiffé d’une casquette déformée. Cette tenue lui donnait une allure presque comique alors qu’il arpentait les lignes. Les hommes qui le virent eurent du mal à en croire leurs yeux ; beaucoup refusèrent à ce moment d’admettre qu’il s’agissait bien de MacArthur et il courut même une rumeur cour selon laquelle il avait un sosie. Les secteurs tenus par des Philippins ne furent pas atteints par cette incrédulité. Là, sur tout son trajet, les hommes l’entourèrent en foule et l’applaudirent, au point de déclencher par moments des tirs japonais qu’il ignorait tout simplement, ne prenant jamais la peine de se mettre à l’abri.
Durant toute l’inspection, il ne donna qu’un seul ordre, celui de faire déblayer les broussailles qui encombraient les lignes défensives, pour dégager les champs de tir. Cet ordre serait loin d’être inutile.
Au bout de cinq heures d’inspection, il s’arrêta au QG du Général Jones et eut avec lui une conversation de seulement vingt minutes, dont nous ignorons la teneur exacte. Nous savons seulement qu’en le quittant, MacArthur dit sans cérémonie à Jones, lui-même réputé pour son franc-parler : “Well, Al, you’d better hold for me.” (Hé bien, Al, vaudra mieux que tu me la tiennes solidement). Il se peut que cette conversation explique pourquoi, quelque temps plus tard, en pleine bataille, MacArthur se sentirait personnellement trahi par le Général Jones.
Cette inspection fut l’une des inexplicables crises d’activité de MacArthur, qui le virent à plusieurs reprises durant cette campagne passer d’une sorte de sénescence à un véritable accès d’efficacité. Puis MacArthur retourna sur Corregidor, et on n’entendit plus parler de lui à Bataan jusqu’à la veille du Vendredi Saint, quand les Japonais se lancèrent pour la seconde fois à l’attaque de la ligne Bagac-Orion.
3 au 15 avril – Les Japonais attaquent (première bataille du Mont Samat)
Le 3 avril, à 10h00 heures, 190 canons, obusiers et mortiers lourds, arrivés d’aussi loin que Hong Kong et dont le calibre allait jusqu’à 240 mm, ouvrirent le feu contre la partie est de la ligne Bagac-Orion, pendant que 110 autres bouches à feu se déchaînaient au centre. Le tonnerre de cette concentration d’artillerie rappelait aux vétérans de l’autre guerre les pires barrages allemands. Pendant que 50 000 Japonais, dont 15 000 débarquaient tout juste de l’archipel nippon, se préparaient à l’attaque, une centaine de bombardiers de plusieurs unités aériennes approchaient. Sans la moindre opposition, alignés comme à la parade, ils lâchèrent des tonnes d’explosifs sur quatre mille mètres de tranchées devant le Mont Samat. Les bosquets de bambous prirent feu ; si les broussailles environnant les premières lignes n’avaient pas été déblayées les jours précédents, la chaleur les aurait rendues intenables.
Toute la journée, les feux de brousse firent rage. A 15h00, les Japonais, sous le couvert de la fumée et des flammes, se lancèrent à l’assaut. Pourtant, les défenseurs commencèrent par tenir bon et, après deux heures de durs combats sans avoir pu percer la ligne Bagac-Orion, l’attaque parut hésiter. Cependant, les incendies s’étaient étendu en arrière des lignes alliées (à moins que d’autres tirs d’artillerie n’aient allumé de nouveaux foyers), et la situation des hommes qui défendaient les retranchement enveloppés par les flammes devint impossible. A 18h00, pour éviter d’être carbonisés, les hommes défendant la zone du Mont Samat se replièrent.
Au crépuscule, le Général George Parker, commandant du IIème Corps philippin, apprit la retraite de ses forces autour du Mont Samat. Il ordonna à sa réserve, tout juste six cents hommes, de fermer la brèche, alors que les Japonais commençait déjà à exploiter leur percée. D’une façon ou d’une autre, les six cents Américains réussirent à leur barrer le passage, pendant que des centaines d’hommes, qui avaient échappé de justesse aux flammes, se ralliaient à leur courage et leur venaient soutenir leur lutte désespérée.
Toute la journée du 4 avril, cet agglomérat improvisé de petites unités supporta vaillamment le choc d’attaques japonaises continuelles. On put croire à nouveau que les “Bloody Bastards of Bataan”, comme ils s’étaient eux-mêmes surnommés, n’étaient pas encore battus.
Le 5 avril, cette impression parut se confirmer. Aussi incroyable que cela pût paraître, les attaques japonaises cessèrent. MacArthur, toujours tranquillement installé à Corregidor, ordonna alors à Parker de contre-attaquer pour rétablir la ligne Bagac-Orion.
Le 6 avril, Parker, discipliné sinon bien inspiré, obéit et poussa ses hommes en avant. Mais les Japonais étaient loin de battre en retraite. Leur artillerie était commandée par le remarquable Général Kineo Kitajima, autorité reconnue au sein de l’Armée Impériale dans l’utilisation de l’artillerie. Kitajima parvint à concentrer le tir de la plupart de ses 300 canons, obusiers et mortiers lourds contre la contre-attaque, alors que les colonnes alliées rampaient le long du flanc est du Mont Samat, bien visibles des positions japonaises. Ce qui suivit fut une sinistre boucherie, pendant que les soldats alliés, malades, affamés et affaiblis, luttaient pour avancer au milieu des obus japonais. Ce fut une des rares occasions de la Guerre dite du Pacifique où les Japonais, détenant la supériorité matérielle, pourraient appeler sur les têtes de leurs ennemis la puissance de leur artillerie – bien des fois, par la suite, les rôles seraient inversés. Ce jour-là pourtant, en plusieurs endroits, poussés par le courage et le désespoir, Américains et Philippins réussirent à pénétrer dans les lignes japonaises et à rejeter l’ennemi vers l’ancienne ligne Bagac-Orion. Mais une fois leurs adversaires repoussés, au lieu de les poursuivre, les soldats s’écroulèrent le plus souvent sur place, cherchant frénétiquement au milieu du matériel abandonné par les Japonais surpris tout ce qui pouvait se manger, vidés, sans forces et oublieux même de se retrancher un minimum.
Le 7 avril, le Général Homma réunit son état-major. Il était épouvanté à l’idée que son attaque puisse encore échouer et qu’un nouvel effort allié puisse rejeter ses hommes jusque sur leurs positions de départ. Cependant, le Colonel Hatori, qui avait conçu le plan original, parvint à le réconforter. Les troupes qui étaient arrivées de Shangaï et avaient reculé reçurent l’ordre de lancer immédiatement un nouvel assaut, après une brève préparation d’artillerie, pour reprendre les positions réoccupées par la contre-attaque alliée.
Le 8 avril à 08h00, la nouvelle attaque japonaise commença alors que les Alliés avaient à peine commencé à se retrancher sérieusement. Sans avoir reçu de renforts notables et malgré la brièveté de la préparation d’artillerie (ou peut-être grâce à cette brièveté, qui n’avait pas laissé aux Alliés le temps de se retrancher), les Japonais, réorganisés, chassèrent les Américano-Philippins de leurs positions improvisées. Les Alliés reculèrent en désordre, au bord de l’effondrement général.
Informé de l’attaque ennemie, MacArthur ordonna à Parker de faire attaquer la 31ème Division, à la droite du IIème Corps, pour créer une diversion destinée à couvrir la retraite du reste du Corps. Le chef de la 31ème, le bouillant Brigadier Général Clifford Bluemel, réussit à effectuer une contre-attaque étonnamment puissante, qui permit à tout le IIème Corps de se replier et de se réorganiser durant la nuit.
Le lendemain 9 avril, les lignes alliées sur la péninsule tenaient toujours.
Le 10 avril, les Japonais attaquèrent de chaque côté du Mont Samat, contournant les défenseurs qui tenaient le sommet. Par endroits, les lignes alliées furent refoulées, mais semblèrent tenir malgré tout. Le Mont Samat lui-même était en mauvaise posture, car la position, entourée sur tous côtés par des troupes japonaises, était presque coupée. Les forces alliées, épuisées, déjà diminuées avant la bataille et ayant subi de lourdes pertes, étaient parfaitement incapables de contre-attaquer pour dégager le Mont.
Le 11 avril fut une journée de repos pour les deux camps. En réalité, les Japonais concentraient leurs énergies pour préparer un nouvel assaut, plus puissant encore.
Dès le matin du 12 avril, les obus du tir de barrage précédant l’attaque japonaise déchirèrent le ciel. Dès l’interruption des tirs, l’infanterie japonaise se rua vers le sommet, pendant que les Alliés se hâtaient d’y envoyer ce qu’ils pouvaient de renforts. MacArthur parut finalement réaliser la gravité de la situation. Dans la soirée, il se rendit en personne à Mariaveles pour s’entretenir avec le Général King, qui commandait en théorie l’ensemble des forces de Bataan, quoique MacArthur eût l’habitude de passer par dessus sa tête pour donner des ordres de Corregidor à Jones ou à Parker.
Au début de la réunion, on apprit que les renforts étaient parvenus au sommet du Mont Samat. Mais dans la nuit, pendant que les généraux discutaient, une série d’attaques japonaises manquèrent de peu de déloger les défenseurs du sommet.
Le fait que les défenseurs ne tinssent que par l’énergie du désespoir apparut en pleine lumière dès le matin du 13 avril, journée particulièrement malheureuse pour les Alliés. Epuisés, les derniers soldats qui s’accrochaient en haut des pentes ne craquèrent pas, mais furent tout simplement forcés de reculer sous la poussée japonaise. Les assaillants s’emparèrent du sommet, y plantèrent le drapeau frappé du Soleil Levant, puis s’élancèrent pour enlever la crête militaire avant de mitrailler à loisir les restes des défenseurs, qui tentaient de se replier sous les obus de mortier et les tirs de mitrailleuses qui les prenaient en enfilade. La pierre angulaire du système de défense de la péninsule était tombée.
La nuit suivante, MacArthur demanda à Parker de lancer une nouvelle contre-attaque. Celle-ci échoua à peine entamée – en réalité, elle ne permit même pas de briser l’élan des Japonais : le 14 avril à midi, toute la gauche du IIème Corps s’était simplement effondrée. La situation était catastrophique. A droite, la 31ème Division de Bluemel, bien qu’elle ne fût pas prise dans la déroute du reste du Corps, fut obligée de reculer, car son flanc gauche était découvert. Sans avoir reçu d’ordres, Bluemel commença à former une ligne de défense le long de la petite rivière San Vicente, montant personnellement sur le front pour ranimer le courage de ses hommes, à coups d’encouragements si possible, d’insultes ou de menaces si besoin.
Au matin du 15 avril, les rapports arrivant de l’est de Bataan poussèrent MacArthur à se déplacer de nouveau pour se rendre compte par lui-même. Il découvrit un flot d’hommes en pleine retraite, seule la division de Bluemel tenant ses positions. Une fois de plus, une sorte de décrépitude se mua en énergie. Toute la journée, MacArthur travailla personnellement à rallier les soldats en déroute, électrisant tout particulièrement les Philippins. Dans la soirée, il sembla que le IIème Corps, accroché au point d’ancrage constitué par les hommes de Bluemel, pouvait à nouveau tenir – au moins un jour de plus.
16 au 21 avril – MacArthur contre-attaque (deuxième bataille du Mont Samat)
Le 16 avril, MacArthur retourna au QG de King, plutôt satisfait de l’évolution de la situation. Tous témoignent qu’il demanda à King s’il serait possible de lancer une contre-attaque avec les forces tenant l’ouest de la péninsule (celles du Ier Corps), qui étaient encore à peu près intactes. Il pensait qu’elles pourraient avancer vers le nord, puis vers l’est, attaquant vers la Baie de Manille pour couper en deux les forces de Homma. King répondit qu’une telle attaque était impossible, ce qui ne découragea nullement MacArthur.
Dès le lendemain 17 avril, MacArthur se lança dans une inspection afin de préparer une attaque, sans ordonner explicitement celle-ci. Cependant, il est avéré qu’il ordonna à cette occasion de distribuer des rations complètes aux hommes tout le long de la ligne de front du Ier Corps, bien que les réserves de nourritures fussent virtuellement épuisées.
C’est en revenant au QG de King qu’il apprit que la ligne improvisée par Bluemel sur la San Vicente s’était rompue en fin d’après-midi sous le poids d’attaques japonaises acharnées. Mais MacArthur avait décidé d’attaquer à l’ouest, quelle que fût la situation à l’est. Cependant, les circonstances étaient maintenant bien pires que la veille. L’offensive était devenue une manœuvre désespérée pour sauver les défenseurs de la péninsule d’une destruction totale.
A 23h30, MacArthur demanda à King d’ordonner à Albert Jones d’attaquer vers le nord avec tout le Ier Corps philippin. King et son chef d’état-major, le Général Arnold Funk, tentèrent de convaincre MacArthur de renoncer à son projet, sans succès. Il exigea que King contacte Jones et ordonne de donner l’assaut dès l’aube suivante. King s’exécuta vers minuit. Avec son habituel franc-parler, Jones, déjà extrêmement irrité par les ordres donnés par MacArthur lors de son inspection dans la journée, répondit immédiatement : « Il n’en est pas question ! Toute tentative d’attaque serait ridicule ! »
Informé, MacArthur ordonna à King de faire l’impossible pour que le IIème Corps tienne encore un peu et partit vers 00h20, le 18 avril, pour le QG de Jones. Plusieurs survivants des combats de Bataan se souviennent encore, ou se sont souvenus toute leur vie, de la dramatique discussion qui vit MacArthur, dans une rage noire, arpenter avec fureur le local qui servait de QG à Jones, et lui ordonner par trois fois de monter à l’assaut. Et par trois fois, Jones refusa, persuadé que ses hommes n’avaient plus les moyens d’attaquer. La confrontation dégénéra en un véritable concours de hurlements entre les deux généraux, MacArthur exigeant l’obéissance, Jones tentant désespérément de protéger la vie de ses hommes. Après une quatrième injonction inefficace, MacArthur ordonna l’arrestation de Jones pour insubordination. Le malheureux fut emmené à Corregidor par les hommes de la Police Militaire attachés au QG du commandant en chef.
Douglas MacArthur, à son façon bravache caractéristique, rajusta alors ses vêtements, entoura son cou d’une écharpe blanche et, observant l’état-major de Jones, sidéré, nettoya, bourra et alluma calmement sa pipe, puis tira dessus deux ou trois fois. Il commença alors à discourir en faisant de grands gestes et en brandissant sa pipe. Parlant de lui à la troisième personne dans une évocation parfaitement consciente de Jules César, il déclara en résumé (mais dans son langage fleuri habituel) : « Toutes les unités du Premier Corps devront attaquer ce matin, trente minutes avant l’aube, sur tous les points de la ligne de front. MacArthur prendra en personne le commandement de la Réserve du Corps. MacArthur la conduira en personne, au premier rang, afin de porter une attaque au point qu’il estimera convenable. »
Le Général MacArthur passa les cinq prochaines heures à parcourir tout le front du Ier Corps, exhortant ses hommes avec acharnement. Les survivants ont encore en mémoire ses brefs discours, prononcés d’une puissante voix de stentor : « MacArthur est ici pour vous ! Je suis venu à l’heure où vous étiez en danger ! Ce matin, vous verrez MacArthur au premier rang pour vous conduire à la bataille ! » D’un bout à l’autre de la ligne, les hommes, qui avaient profité la veille de leur premier vrai repas depuis des mois, (parfois douloureusement, parce que leurs estomacs n’y étaient plus habitués), se préparaient à l’attaque avec incrédulité et fatalisme.
Trente minutes avant l’aube, comme l’avait ordonné MacArthur, l’attaque commença. Silencieusement, sans tirer une balle ou un obus, GI et Philippins s’infiltrèrent dans les lignes japonaises. Ce n’est qu’au moment où ils furent détectés qu’ils se lancèrent à l’assaut, tandis que l’artillerie ouvrait le feu sur les lignes arrières ennemies. L’attaque fut une surprise totale pour les Japonais, qui flanchèrent et reculèrent sous le coup. Les Philippins, en particulier, combattaient avec férocité, et MacArthur fut signalé en au moins une douzaine d’endroits du front où il n’était pas.
Son plan de bataille était cependant plus raffiné qu’une offensive aveugle. Alors que l’ensemble du Ier Corps se lançait en avant sur un large front, MacArthur menait la Réserve, en personne comme promis, par les pistes tortueuses qu’il avait lui-même reconnues à Bataan tant d’années auparavant. Son objectif était le flanc ouest du Mont Samat, sur lequel, à 10h40, après des heures d’une marche aussi rapide que le permettait l’état physique délabré des hommes, ses troupes étaient en position. Toujours en pointe, et toujours armé d’une simple cravache, il conduisit lui-même l’assaut du Mont Samat, jusqu’à ce que la charge de l’infanterie alliée déborde le rythme pourtant vif de ses grandes enjambées. En six heures de combat, le mont était repris !
Quand les rapports signalant le succès de la contre-attaque alliée arrivèrent dans la soirée au QG du Général Homma, celui-ci paniqua. Soudainement, il avait l’impression que la contre-attaque était sur le point de pivoter comme une porte sur ses gonds et de se rabattre sur ses meilleures troupes, pour les piéger et les annihiler comme des milliers d’hommes avaient été massacrés lors des batailles des Pointes et des Poches. Hanté par cette sinistre leçon, Homma ordonna précipitamment à ses hommes du côté est de la péninsule de battre en retraite jusqu’aux tranchées capturées de la ligne Bagac-Orion pour résister à ce qui apparaissait tout d’un coup comme le couronnement d’un piège ingénieux mis en place par MacArthur.
Les troupes épuisées et en déroute du IIème Corps constatèrent brusquement que leurs poursuivants mollissaient. Cette nuit-là, ils s’écroulèrent sur place, mourant de faim. Ils avaient cessé de fuir vers l’arrière, mais n’étaient plus que des groupes d’hommes serrés les uns contre les autres, cherchant avidement la moindre nourriture. A l’ouest, la contre-attaque cessa d’elle-même dès que l’on apprit que les Japonais reculaient, en dépit des efforts de quelques officiers s’efforçant d’organiser une poursuite, mais dont les hommes épuisés refusaient, certains s’effondrant simplement là où ils se trouvaient.
Durant la nuit, le Colonel Hatori, étudiant la situation à la place du Général Homma, qui était au bord d’une nouvelle dépression nerveuse, comprit qu’il n’y avait pas de poursuite alliée. Au nom de son supérieur, il ordonna immédiatement aux unités japonaises de tenir bon, quelles que soient les positions qu’elles tenaient, et de s’y accrocher « jusqu’au dernier homme ». Mais il n’y eut pas d’attaque, comme il n’y avait pas eu de poursuite.
Au matin du 19 avril, MacArthur ordonna à ses hommes d’avancer, se réjouissant de cet étourdissant renversement de situation. Mais ils étaient épuisés, et incapables de la moindre attaque. En vérité, seul l’infatigable Général Bluemel put pousser ses hommes vers l’avant, et seulement jusqu’à la San Vincente. De l’autre côté de la petite rivière, les Japonais s’étaient installés en défense. Sur la rive sud, les Alliés firent de même. Aucune des deux camps ne chercha à combattre.
Le 20 avril, MacArthur retourna sans plus de façons sur Corregidor. Là, il émit une dépêche grandiloquente suggérant qu’il était personnellement responsable des moindres succès obtenus sur l’île, ignorant les efforts des troupes qui avaient rendus ces succès possibles et négligeant les opérations désespérées menées par Bluemel, Parker et King, qui avaient permis au IIème Corps de tenir assez longtemps pour que la contre-attaque réussisse. Le texte était typique de MacArthur.
21 avril au 7 mai – La chute de Bataan (troisième bataille du Mont Samat)
Les troupes de Bataan ne jouirent pas longtemps de leur victoire. Le repli japonais s’était fait en bon ordre et l’ennemi n’avait laissé que quelques jours de nourriture derrière lui, tout juste l’équivalent de ce que les soldats alliés avaient consommé la veille de la contre-offensive, quand MacArthur avait relâché la sévérité du rationnement pour leur donner la force d’attaquer. Ils avaient soutenu les attaques japonaises, mais un nouvel ennemi rôdait parmi eux. La famine ravageait les rangs des troupes alliées, et quelques jours après la stabilisation du front, le 28 avril, toutes les rations de Bataan avaient été consommées.
Les hommes furent réduits à dévorer tout ce qu’ils pouvaient trouver dans la jungle, plante ou animal, à manger de l’herbe, voire à mâcher du cuir. Mais, tétanisés par l’exemple de Jones, les généraux de MacArthur ne purent se résoudre à tenter de faire comprendre l’état de leurs troupes à leur énigmatique tyran.
A partir de l’épuisement des rations normales, chaque jour vit 300 hommes mourir de faim sur Bataan. De petits groupes d’hommes commencèrent à déserter, se dirigeant vers les Japonais pour se rendre, dans l’espoir d’être nourri. Peu à peu, le Général Homma commença à sortir de son découragement en réalisant que la contre-attaque du Ier Corps n’était pas une soudaine résurrection des forces alliées, mais le dernier soupir d’un ennemi mourant. Du côté allié, il était évident que ce n’était plus qu’une question de temps – de jours, en vérité – pour que les Japonais exploitent la lamentable condition de leurs adversaires, ou pour que toute discipline disparaisse et que les hommes se livrent à une lutte désespérée pour avoir à manger.
En six jours de ces épouvantables conditions, plus de 2 500 soldats alliés devaient mourir, environ 1 800 de faim et 700 de maladies bénignes que l’affaiblissement des organismes rendait mortelles. Quelques dizaines se suicidèrent même, signe de l’écroulement du moral de tous. Plus de dix fois durant ces quelques jours, les subordonnés de MacArthur le supplièrent d’autoriser les forces de Bataan à se rendre, mais il refusa.
Au matin du 4 mai, les Japonais lui enlevèrent la possibilité de choisir. A 08h10, ils attaquèrent en force le Mont Samat. En moins d’une heure, ne rencontrant presque pas de résistance organisée, les attaquants reprirent le sommet, pendant que les soldats alliés, épuisés et désespérés, jetaient leurs armes et fuyaient ou se rendaient, échappant enfin à la stricte discipline qui les avait maintenus dans les rangs malgré la famine. Les colonnes japonaises avancèrent rapidement dans une brèche de six km de large ouverte au milieu des lignes alliées de chaque côté du mont. Dans l’après-midi, la ligne de la San Vincente se désintégrait elle aussi devant une puissante attaque, copieusement soutenue par l’artillerie.
Lorsque le soleil se leva le 5 mai, les forces alliées étaient en déroute sur tout le front. Ce n’était plus qu’une foule d’hommes, reculant aussi vite que leurs jambes émaciées pouvaient les porter ou se rendant en masses affamées de plusieurs milliers d’hommes. Les officiers japonais pouvaient à peine en croire leurs yeux, tant ces hommes étaient transformés en de lamentables squelettes vivants, dont la plupart ne pouvaient plus rien faire d’autre que mendier n’importe quelle nourriture.
Tard dans la soirée, MacArthur appela par téléphone de Corregidor et ordonna à King de lancer une contre-attaque générale, comme un dernier effort pour repousser les Japonais. C’était évidemment impossible. Il n’y avait plus la moindre force organisée où que ce soit sur Bataan, en dehors des gardes du QG personnel de King. Après une discussion futile avec MacArthur pour essayer de le lui expliquer, King accepta poliment d’exécuter cet ordre absurde, puis ordonna de couper la ligne téléphonique qui le reliait à Corregidor. A ce moment, un dépôt de munitions voisin explosa sous les tirs de l’artillerie japonaise, endommageant gravement le QG. King informa alors ses subordonnés que les troupes de Bataan se rendraient à 06h00 le matin suivant.
Le 6 mai, King informa donc les Japonais de sa reddition sous sa propre autorité, sans laisser à MacArthur la plus petite possibilité de protester ou d’influencer la situation. Dans un premier temps, seuls des officiers japonais de rang inférieur traitèrent avec King, et exigèrent d’abord qu’il leur amène MacArthur pour une reddition générale. Cependant, Homma, apprenant ce qui se passait, ordonna personnellement d’accepter immédiatement une reddition inconditionnelle de toutes les forces alliées sur Bataan – il désespérait en effet de présenter enfin une victoire, n’importe quel genre de victoire, au Quartier Général Impérial, et ne réalisait pas que l’effondrement allié était total. King approuva ces termes, et tout combat cessa dans la péninsule.
Le 7 mai, MacArthur, bien installé sur Corregidor, se fit confirmer les termes de la reddition. Il prépara alors un communiqué de presse qui fut diffusé par radio juste après l’envoi de son rapport officiel : « La Force de Bataan est partie comme elle l’aurait souhaité, combattant en enfants perdus jusqu’à l’extinction d’un espoir vacillant. Nulle Armée n’accomplit jamais de si hauts faits avec aussi peu de moyens, et rien ne le démontre mieux que ses dernières heures d’épreuves et d’agonie. Aux mères pleurant les morts de cette Armée, MacArthur peut seulement dire que le sacrifice et l’auréole de Jésus de Nazareth sont descendus sur leurs fils, et que le Seigneur les prendra en Sa sainte garde. »
Rien d’autre ne changea dans la routine de la vie sur Corregidor.
Sur Bataan cependant, pour les survivants des hommes que le charisme de MacArthur avait conduits jusqu’à l’extrême limite de leurs forces et de leur endurance, il apparut bien vite que les souffrances que cette âme inflexible leur avait infligées avant leur chute et leur reddition inévitables n’étaient que le commencement d’un sinistre Enfer sur Terre.
Bataan, épilogue : 7 au 13 mai – La Marche à la Mort
Il nous faut malheureusement donner ici quelques précisions sur la trop fameuse “Bataan Death March”. Lors de sa reddition, le Général King n’avait plus sous ses ordres que 45 000 hommes. Un millier environ s’étaient déjà rendu dans les deux jours précédents et étaient convoyés vers le nord, en bon ordre ou à peu près. D’autres avaient réussi à s’échapper dans l’enchevêtrement confus de jungles et de broussailles. Ils devaient être capturés peu à peu dans les mois qui suivirent, mais quelques-uns réussirent à rester libres jusqu’à la capitulation japonaise.
Malheureusement pour la plupart des soldats piégés le 6 mai, les Japonais avaient cru qu’ils ne seraient guère plus de trente mille, et leurs moyens de transport furent débordés. Rendus furieux par leurs échecs précédents et par les longues semaines de résistance de cette armée d’affamés, ils obligèrent les prisonniers à se diriger vers le nord à marche forcée. Mais il y avait un mois que ces hommes n’avaient plus mangé grand chose et il était prévisible que cette marche forcée allait tout simplement en tuer des milliers. Et il n’y eut pas que la marche.
Sous un soleil brûlant qui cognait sur leurs têtes, les prisonniers avançaient en trébuchant. Les soldats japonais parcouraient les colonnes, frappant férocement ceux qui leur paraissaient trop lents ou dont la tête ne leur revenait pas. Ceux qui tombaient d’inanition ou assommés par la chaleur étaient massacrés à la baïonnette ou sauvagement matraqués à coups de crosse. Bien des fois, des Japonais forcèrent les camarades d’un Américain ou d’un Philippin qui était tombé d’épuisement et était trop faible pour se relever à l’enterrer vivant, et ceux qui renâclaient à exécuter cet acte horrible étaient éventrés à la baïonnette.
Les malheureux souffrirent ainsi durant six jours, marchant péniblement ou entassés dans des wagons de marchandises sans nourriture et presque sans eau. Plus de quinze cents tombèrent chaque jour, soit plus de six fois le nombre de ceux qui étaient morts de faim et de maladie pendant les derniers jours de la campagne. De plus, si les défenseurs de Bataan, continuant de combattre au delà de leurs limites, s’étaient attendus à subir des pertes, les prisonniers de guerre qu’ils étaient devenus n’avaient jamais imaginé subir pareilles tortures. Au total, dix mille hommes laissèrent leur vie dans cette terrible épreuve.
Certains ont voulu depuis faire porter à MacArthur une partie de la culpabilité de ce massacre. Ils ont prétendu qu’il avait prolongé la défense de Bataan d’une façon déraisonnable, alors que tout espoir d’être secouru était perdu, et qu’il avait imposé à ses hommes de telles privations que les pertes subies par les prisonniers auraient été similaires même si les Japonais les avaient bien traités. En deux mots, il les aurait plus qu’à moitié tués, et les Japonais n’auraient fait que les achever en les obligeant à faire ce qui, dans des circonstances normales, n’eût été qu’une marche normale.
Mais cet argument est insultant pour les vétérans qui, jusqu’à leur dernier jour, ont été hantés par la sauvagerie des Japonais lors de cette épreuve. Peut-être une reddition plus précoce de Bataan aurait-elle pu sauver un certain nombre de vies, mais il est probable que MacArthur était tout simplement inconscient de l’état de santé de ses hommes. Nous savons que son état-major n’était qu’un ramassis de courtisans inutiles et il est probable que les informations négatives ne parvenaient guère aux oreilles du Général. Quoi qu’il en soit, il prolongea la défense de la péninsule aussi longtemps que ce fut humainement possible, et on ne saurait nier que ses choix aient été justifiés dans le cadre de ses efforts pour tenir avec ce qu’il lui restait de moyens.
Premier entr’acte : 7 au 27 mai – Veillée d’armes à Corregidor
Le principal danger pour la survie de la garnison de Corregidor, avec ses milliers de soldats et de civils, était le manque d’eau. Le ravitaillement en eau potable de l’îlot reposait entièrement sur un équipement très limité et primitif de désalinisation de l’eau de mer. Celui-ci ne suffisait pas à sa tâche et, s’il était détruit ou tombait en panne, la soif contraindrait la forteresse de Corregidor à se rendre en quelques jours. MacArthur avait constamment souligné le fait dans les demandes de secours dont il accablait Washington. Il précisait qu’il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour améliorer l’approvisionnement en eau de l’île. Il avait ainsi ordonné à la garnison d’aménager des surfaces et des canaux de drainage améliorés et d’utiliser tous les récipients possibles pour emmagasiner l’eau de pluie. Cependant, cette eau était très souvent croupie ou même souillée (ce qui n’empêcherait pas qu’elle soit bue dans les derniers temps du siège, avec des effets délétères sur l’état de santé de la garnison).
La nature exacte des efforts de la garnison pour subvenir à ses besoins en eau a été décrite par quelques-uns des survivants. En plus de l’aménagement de canaux de drainage classiques, les rigoles où s’écoulaient les pluies tropicales étaient fermées à leur embouchure par de petits barrages pour empêcher l’eau d’atteindre la mer. Le fond des canaux était garni de bâches goudronnées pour empêcher l’eau de s’infiltrer dans le sol. Des ustensiles de cuisine aux caissons de munitions vides, toutes sortes de récipients étaient remplis d’eau dans ces canaux de drainage et ces rigoles d’écoulement ou simplement disposés sur le sol, baillant vers le ciel, pour attendre une pluie providentielle. Quelques équipements simples pour faire bouillir de l’eau de mer et recueillir par condensation de l’eau désalinisée avaient été improvisés par des GI ingénieux. Mais tous ces efforts comptaient peu au regard des besoins de la garnison en eau potable.
Il était clair que, si le principal équipement de désalinisation était détruit dans les prochaines semaines, Corregidor n’aurait plus une goutte d’eau à boire avant la fin du mois de mai. Début mai, le ton de MacArthur se fit plus strident, réclamant l’envoi de ravitaillement et en particulier d’un équipement de désalinisation, « si des renforts ne pouvait être envoyés à brefs délais. »
Finalement, ce fut la fin dramatique de la lutte sur Bataan qui obligea le War Department à faire quelque chose pour améliorer la situation sur Corregidor, afin que la forteresse pût tenir le plus longtemps possible. Le principal problème était que cet effort devait surtout reposer sur la Navy, et que la Navy considérait que toute opération de ravitaillement de quelque importance de l’île de Corregidor était impossible. Il devait pourtant y avoir une exception à cette règle.
Jusqu’au début de mai, des sous-marins océaniques avaient pu faire escale à Corregidor à la fin de leurs patrouilles de combat pour apporter un peu de ravitaillement (une à cinq tonnes en général). Sur l’ordre de MacArthur, ils avaient aussi évacué à chaque fois six civils, le maximum qu’ils pouvaient emmener. Ces quelques tonnes et ces quelques personnes ou rien, cela ne faisait pas beaucoup de différence (sauf pour les rares évacués), mais il existait une autre possibilité. L’US Navy possédait quelques grands croiseurs sous-marins d’un type ancien – le Nautilus, le Narwhal, l’Argonaut. Ne pouvaient-ils être utilisés pour livrer à Corregidor une quantité importante de ravitaillement, et notamment du matériel moderne de désalinisation ?
La garnison eut de la chance. L’USS Nautilus était arrivé à Pearl Harbour le 28 avril et commençait à se préparer pour des missions spéciales projetées avec d’autres grands sous-marins, dont le Français Surcouf. L’USS Narwhal était rentré de sa première patrouille de guerre un mois plus tôt et se trouvait lui aussi à Pearl. Entre le 8 et le 10 mai, une véritable course contre la montre permit de préparer les deux sous-marins pour cette mission exceptionnellement dangereuse. Toutes les munitions furent mises à terre, à l’exception des torpilles contenues dans leurs tubes, et les canonniers furent eux aussi laissés à Pearl (ils n’auraient pas eu d’obus à tirer, de toute façon). Chacun des deux sous-marins put ainsi être chargé de quelques 105 tonnes de ravitaillement. Corregidor étant bien pourvu en munitions, il s’agissait uniquement de nourriture et d’un matériel de désalinisation. Au bout de soixante heures d’efforts incessants, les sous-marins étaient prêts, un exploit en soi. Ils appareillèrent aussitôt, le 10 mai peu après 19h30.
Le 27 mai, ils étaient en vue de Corregidor, après avoir été brièvement engagés par une force japonaise aux abords des Philippines et lui avoir échappé sans mal. L’île était alors soumise tous les jours à des bombardements violents et presque continuels par des vagues d’avions japonais. Les sous-marins durent rester en plongée et n’abordèrent qu’à la nuit, peu après le coucher du soleil. Dès l’instant où ils touchèrent terre, le déchargement commença, mené avec l’énergie du désespoir, bien qu’il faille travailler dans le noir et en faisant aussi peu de bruit que possible, pour éviter d’attirer l’attention des artilleurs japonais. Corregidor était en effet chaque nuit la cible de tirs sporadiques. Aucun obus ne toucha l’un des deux navires, mais neuf hommes participant aux opérations furent blessés par l’explosion d’un obus.
Pour le voyage de retour en terre amie, qui devait se terminer à Darwin (soit un trajet plus courts que l’aller), 40 civils s’entassèrent dans chacun de sous-marins. Il s’agissait de civils (des femmes pour la plupart) et d’infirmières militaires. Ces quatre-vingt personnes furent les dernières à s’échapper de Corregidor. Le reste de la population, civils ou militaires, ne devait quitter la forteresse que pour les camps japonais ou l’au-delà.
Pendant que les sous-marins se dirigeaient vers “son” île, MacArthur s’était finalement soucié de préparatifs tactiques, ordonnant de creuser des retranchements le long des plages de débarquement les plus probables pour aménager une défense en profondeur. Sur ce sol rocheux, la possibilité de développer un réseau fortifié était cependant limitée et les officiers de son état-major convainquirent MacArthur que le principal effet de ces gros travaux serait de faire consommer plus rapidement les maigres réserves de nourriture de l’île. Le rationnement n’était pas loin d’atteindre le niveau de famine qu’avaient connu les défenseurs de Bataan. Cependant, ils étaient à présent certains d’avoir assez d’eau pour tenir jusqu’à épuisement des réserves de nourriture.
Selon certaines affirmations, ces préparatifs auraient inclus un chapitre supplémentaire. Quelques survivants de la garnison ont en effet prétendu que MacArthur avait ordonné en secret de ne faire sur l’île aucun prisonnier japonais si un débarquement ennemi en donnait l’occasion, en observant que des prisonniers ne feraient que manger le peu de nourriture que possédaient les défenseurs. Ceux qui ont porté ces accusations ont même prétendu que l’application de cet ordre expliquait les ignobles brutalités subies par les survivants qui s’étaient rendus au moment de la chute de l’île.
A propos d’un homme aussi retors et aussi impitoyable que MacArthur, l’idée d’un ordre secret interdisant de faire des prisonniers (et imposant d’abattre les ennemis qui se rendraient) mérite une certaine considération. Il se battait à des milliers de kilomètres de ses sources de ravitaillement et de ses supérieurs, chaque bouchée d’aliment et chaque goutte d’eau était précieuse et l’aversion viscérale des Japonais pour l’idée même de reddition n’était pas bien connue à cette époque. La perspective de devoir prendre en charge des centaines de prisonniers japonais en cas d’échec d’une tentative de débarquement pouvait bel et bien faire craindre que ces prisonniers consomment les dernières rations restant sur l’île et faire paraître tentante l’idée de faire en sorte qu’aucune reddition ne soit acceptée.Pour un homme qui avait grandi en combattant les Indiens d’Amérique et les Moros de Mindanao, c’est-à-dire dans l’esprit de la “Frontière”, quand la brutalité nue était courante et que nulle loi de la guerre n’était respectée, pour un homme tel que MacArthur, il faut reconnaître qu’il était malheureusement possible de céder à pareille tentation.
Néanmoins, il n’existe aucune preuve matérielle que cette simple possibilité se soit jamais traduite dans la réalité. Pour le soutenir, nous n’avons que les souvenirs de quelques hommes qui ont terriblement souffert, sous le commandement fanatique de MacArthur d’abord, durant leur captivité ensuite. La majorité des survivants contestent qu’un tel ordre ait jamais été donné. Le plus probable est qu’il y eut à l’état-major une suggestion de ce genre, en raison de l’éventuelle perspective de la prise d’un grand nombre de prisonniers japonais. La question fut sans doute discutée, mais il n’y a aucune trace d’un ordre quelconque et la proposition fut probablement écartée. En tout cas, aucune instruction ne fut publiée, ni suivie. L’absence de tout prisonnier japonais lors des combats est donc certainement le résultat de leur propre refus de toute reddition, plutôt que d’un hypothétique et démoniaque désir de MacArthur d’imiter la brutalité dont Henry V fit preuve à Azincourt contre ses prisonniers français. Il faut pourtant admettre qu’aucun des principaux acteurs éventuels de la conception ou de la mise en œuvre d’une telle décision n’a survécu au siège et qu’il sera donc impossible de parvenir à une certitude absolue.
En marge – Grand Jeu à Mindanao
En même temps qu’il pressait les ultimes préparatifs de défense de Corregidor, MacArthur s’engageait dans ce que Rudyard Kipling eût sans doute appelé son “Grand Jeu” personnel. Sans aucune instruction en ce sens de Washington et sans en informer ses supérieurs, MacArthur donna l’ordre au Général Wainwright, qu’il avait envoyé commander la défense de Mindanao (les Visayas, comme nous l’avons indiqué, ayant été abandonnées), d’entamer des négociations avec les indigènes Moros habitant l’île.
Les Moros avaient toujours refusé la domination espagnole. Jusqu’à la fin (c’est à dire jusqu’aux années 1890), les colonisateurs contrôlaient tout juste la côte du territoire. Après l’arrivée des Américains, deux conflits majeurs avaient opposé aux Moros la nouvelle puissance dominante. Il avait fallu des affrontements très durs pour que la paix règne sur l’île de Mindanao. Dans toute la région et dans toute l’US Army, les prouesses militaires des Moros étaient hautement respectées. Le Général “Black Jack” Pershing devait décrire la défense de Bud Bagsak par les Moros, en 1913, comme le combat le plus féroce qu’il eût jamais vu. Dix mille Moros environ, hommes, femmes et enfants, toute la population du secteur, s’étaient retranchées sur la montagne de Bud Bagsak. Un tiers peut-être étaient des combattants (quoiqu’on ait affirmé que les femmes aient participé aux combats et que deux cents d’entre elles aient effectivement été tuées). Sur ces trois mille cinq cents défenseurs, au moins quinze cents furent tués dans l’affreuse bataille qui les opposa durant quatre jours au 8ème Régiment d’Infanterie américain et à deux compagnies d’Eclaireurs Philippins, appuyés par l’artillerie.
Bien qu’ils fussent restés calmes depuis cette époque, ou peut-être justement parce qu’ils l’étaient restés, ils pouvaient faire obstacle aux ambitions japonaises de contrôler Mindanao. C’est pourquoi MacArthur avait demandé au Général Wainwright de rechercher un accord avec les Moros, aux termes duquel il pourrait leur confier les armes et les munitions dont les Américano-Philippins n’avaient pas besoin, pour qu’ils les utilisent contre les Japonais. Mais les instructions de MacArthur comportaient une autre clause, dont l’application par Wainwright fut bien près de le faire traîner en cour martiale après la guerre.
MacArthur avait ordonné que les fonds du gouvernement à Mindanao et tout l’or et les valeurs disponibles fussent distribués aux Moros en cadeaux. Wainwright suivit ces instructions, croyant que MacArthur voulait simplement graisser la patte des chefs Moros. Mais les Moros eux-mêmes interprétèrent cet acte quelque peu différemment, différence exacerbée par la médiocrité des communications entre les deux camps.
Les Moros étaient musulmans, et connaissaient bien la coutume de lever un jizyah, ou capitation, sur les “infidèles” en échange d’une protection. Les chefs des Moros de l’intérieur de Mindanao en vinrent donc à croire, durant les négociations, que les troupes de l’US Army désiraient bel et bien obtenir leur protection en échange d’un tribut. On estime aujourd’hui que telle était précisément l’intention de MacArthur, en orientaliste qui voyant loin. De la sorte, il savait que le sens de l’honneur des Moros les obligerait, une fois l’accord conclu, à mener une guérilla contre les Japonais et à protéger les troupes américaines quand toute résistance organisée se serait écroulée sur Mindanao.
La compréhension de la psychologie des Moros qui permit à MacArthur de parvenir à ses fins reposait pour l’essentiel sur un intérêt personnel très prononcé pour l’Orient, au sens le plus large. Il avait reçu une excellente éducation et était particulièrement fier de sa connaissance des cultures asiatiques en général. Il y avait peu de choses en matière de tours et de détours culturels qu’il ignorât sur toute l’étendue de l’Asie. La profondeur de ce savoir était reconnue même par la plupart de ses pires ennemis comme l’un des traits de caractère qui pourraient permettre à MacArthur de jouer, dans certaines circonstances, un rôle politique plus que militaire.
L’heure de jouer un tel rôle sonna au début de 1942 et
MacArthur utilisa son savoir au mieux des intérêts américains à l’époque. Sans
doute, le fait qu’il n’ait pas eu l’autorisation de le faire et qu’il ait ainsi
certainement outrepassé les limites de son autorité aurait pu légitimement
l’exposer à une condamnation s’il avait survécu à la guerre. Ce ne fut pas le
cas et d’autres eurent à prendre en charge les conséquences des actions qu’il
avait ordonnées, pour le meilleur et pour le pire.
De fait, l’accord conclu entre Wainwright et les Moros fit que ces derniers résistèrent farouchement aux Japonais durant toute la guerre, qu’ils abritèrent vingt mille soldats Américains et Philippins sur leur territoire, les aidèrent dans leurs combats et leur permirent d’éviter d’être écrasés et capturés. Jusqu’à la libération des Philippines, la quasi totalité de Mindanao fut un foyer de guérilla. Les Japonais ne furent jamais capables de vraiment contrôler l’île ; tout ce qu’ils pouvaient faire était d’envoyer des colonnes lourdement armées qui partaient des ports de la côte et ravageaient les villages Moros de l’intérieur de l’île avant de se replier. Les ports eux-mêmes étaient constamment harcelés et les Japonais furent obligés de maintenir sur Mindanao une garnison d’une importance hors de proportion avec ce qu’ils avaient espéré – ce qui était, à l’évidence, le but de MacArthur, et fut son ultime victoire.
Mais pour les Etats-Unis, les problèmes commencèrent après la guerre, quand les Moros affirmèrent que les cadeaux qui leur avaient été offerts par un représentant officiel de l’US Army (Wainwright) en reconnaissance de leur suprématie sur Mindanao démontraient que l’ancien Sultanat de Sulu avait été officiellement légitimé par le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique. De ce fait, poursuivaient les Moros, le dit gouvernement ne pouvait soutenir les prétentions du gouvernement des Philippines sur le territoire du Sultanat. Ce désaccord fut à l’origine de la guérilla des Moros contre le gouvernement philippin, qui n’a jamais vraiment cessé depuis plus d’un demi-siècle, les Moros trouvant toujours une puissance étrangère intéressée à les soutenir de façon plus ou moins voilée.
Juste après la guerre, quand les Moros exprimèrent pour la première fois leur position, le gouvernement américain fut douloureusement surpris (d’autant plus que, faisant à l’époque tout son possible pour que ses alliés britannique, français et hollandais accordassent l’indépendance à leurs colonies, il ne voulait pas être accusé d’autoriser les Philippins à exercer sur Mindanao une domination coloniale). Enquêtes et controverses firent rage durant plusieurs années, jusqu’à ce que la culpabilité pour cet état de choses fût mise sur le compte de MacArthur lui-même – mais ce dernier était depuis longtemps hors d’atteinte de toute punition pour ce qui reste le plus original de ses efforts de défense des Philippines.
26 mai au 3 juin – Les Japonais bombardent Corregidor
Le 26 mai, la veille de l’arrivée des USS Narwhal et Nautilus à Corregidor, les Japonais commencèrent une campagne de bombardements aériens intensifs contre l’île. La 22ème Brigade Aérienne du Major-Général Kizon Mikani, renforcée par quelques escadrilles, était chargée de ces bombardements. En quatre jours (du 26 au 29 mai) et 650 missions de combat, cette unité lança sur la forteresse deux mille tonnes de bombes. Ces attaques aériennes massives firent des dommages considérables aux défenses, désaxant de nombreux canons, même parmi les plus lourds, et endommageant l’ancien équipement de désalinisation. Huit appareils furent abattus par la DCA.
Tandis que les bombardements aériens se poursuivaient, les Japonais se préparaient à ouvrir le feu avec de nombreuses pièces d’artillerie lourde, celles-là mêmes qui avaient rompu par deux fois les lignes alliées sur la presqu’île de Bataan. Il avait été très difficile de les installer sur le terrain accidenté qui faisait face à Corregidor, afin qu’elles fussent capables de faire pleuvoir leurs obus sur l’île, tout en restant à l’abri des tirs de contre-batterie de la puissante artillerie de la forteresse. Mais finalement, les Japonais avaient rassemblé 11 pièces de 240 mm, 54 de 150 mm et trente-six de moindres calibres, à portée du Rocher et raisonnablement protégées contre les tirs de contre-batterie. De grandes quantités de munitions avaient aussi été amassées, malgré la concurrence acharnée que les responsables de la logistique de Yamashita, en Malaisie, avaient livrée à ceux de Homma : les cent un canons disposaient en tout de 105 000 obus.
Le 30 mai à 05h30, Homma lui-même donna l’ordre de commencer le feu. Le premier ours de bombardement, quatorze mille obus tombèrent sur l’île. Le deuxième jour, le chiffre fut de vingt mille. Au soir du 3 juin, l’île de Corregidor avait reçu en cinq jours près de quatre-vingt dix mille obus ! Toute l’île, d’une extrémité à l’autre, était masquée par un voile de fumée soulevé par les explosions continuelles, au point que les artilleurs étaient parfois forcés de faire des pauses pour que cette fumée se dissipe, le temps d’ajuster la visée.
Les débarquements devaient avoir lieu à l’aube. La force chargée de cette tâche fut placée sous le commandement du Major-Général Kureo Tanaguchi, chef de la division fraîche arrivée du Japon qui avait brisé les dernières résistances alliées à Bataan au début de mai. Quoiqu’elle ait alors subi quelques pertes, elle était à ce moment considérée comme bien assez forte pour enlever le Rocher. La brigade qui avait été envoyée de Shangaï pour soutenir les efforts languissants de Homma avait été placée en réserve stratégique (mais elle n’eut à engager aucune de ses forces).
Pour résumer le plan japonais, les premiers débarquements devaient être accomplis sur les plages entre Cavalry Point et North Point par seulement deux bataillons de huit cents hommes chacun. Une fois une tête de pont établie sur l’île, de nouvelles unités déferleraient sur la forteresse pour s’emparer de la totalité de l’île. Un appui d’artillerie extrêmement puissant, assuré par tous les canons disponibles tirant à leur meilleure cadence, serait dirigé contre les plages entre Cavalry Point et North Point juste avant que les bateaux ne touchassent terre.
Il peut être utile de rappeler ici que Corregidor comptait une garnison de 4 000 hommes, plus un nombre difficile à établir aujourd’hui de volontaires issus des 6 000 civils réfugiés sur l’île. L’artillerie opérationnelle comptait huit canons navals de 12 pouces, deux de 10 pouces et cinq de 6 pouces, douze mortiers de 12 pouces, 27 obusiers de 6,1 pouces, 59 canons de 3 pouces et un assortiment d’une quarantaine de canons de 37 mm pour la DCA et la défense des plages, ainsi que 48 mitrailleuses de 0,50 AA et de nombreuses mitrailleuses de 0,30. Un certain nombre avait été mis hors service par les bombardements, qui avaient provoqué des pertes notables en hommes, mais l’arsenal n’en restait pas moins redoutable.
4 juin – Le premier assaut contre Corregidor
Peu avant minuit le 3 juin, les troupes d’assaut japonaises embarquèrent dans leurs chalands de débarquement. Au même moment, le bombardement des plages visées s’accentua en un terrifiant crescendo. Les autres secteurs de l’île étant épargnées par les obus, il devint vite clair que les Japonais s’apprêtaient à débarquer.
La vie de Douglas MacArthur était directement menacée. Il répondit à cette menace avec énergie et créativité. Sa première mesure fut de redéployer les affûts quadruples mobiles de 0,50 autour des plages visées par l’invasion. En effet, l’assaut japonais ayant lieu de nuit, il n’était pas nécessaire de maintenir les armes anti-aériennes sur leurs positions. En plus de ce redéploiement, la trêve dans le bombardement du reste de l’île permit de regrouper une réserve de troupes en arrière des plages menacées, que recouvrait une nappe de feu.
Inexorablement, vint l’instant où les bateaux japonais s’approchèrent de la côte. Ils furent reçus par une grêle de feu des canons de 37 mm et de 3 pouces installés sur le rivage. De nombreuses embarcations furent perdues et, à bord de celles qui restaient à flots, le chiffre des pertes montait rapidement. Cependant, les dernières minutes du bombardement avaient repoussé les défenseurs à une certaine distance de l’eau et, en dépit de l’intensité des tirs américains, les Japonais parvinrent à atteindre la plage et à prendre pied à mi-chemin de Cavalry Point et North Point, plus ou moins comme prévu.
Si cette première vague avait très vite reçu des renforts, ce débarquement aurait pu réussir, ou aurait du moins obligé les Américains à engager toutes leurs forces pour garder le contrôle de l’île. Ce ne fut pas le cas, en raison d’une minime intervention de la nature en faveur de MacArthur. De puissants courants marins entre Bataan et Corregidor avaient dévié le second bataillon de la force de débarquement loin à l’écart de son objectif. Ils se préparaient à débarquer ailleurs, quand ils furent rappelés par l’état-major japonais.
Ce rappel était dû aux pertes sévères infligées au premier bataillon. Les plages du débarquement étaient disposées en demi-cercle entre les saillies de Cavalry Point et de North Point, et ces deux pointes étaient solidement fortifiées par les Américains. Les Japonais furent pris en enfilade sur les deux flancs, et les affûts quadruples de 0,50 se montrèrent d’une meurtrière efficacité contre les hommes qui luttaient pour traverser les plages. Le sol des plages lui-même était un obstacle, car le sable était recouvert d’une épaisse couche de mazout qui suintait des épaves des navires coulés dans la baie de Manille par les Japonais eux-mêmes, et les malheureux soldats glissaient, tombaient ou restaient englués sur cet infect tapis. Les Japonais eurent là au moins trois cents morts et blessés sur huit cents hommes, et les survivants devaient s’accrocher sur une bande de terrain qui ne dépassait pas dix mètres de profondeurs par endroits, à découvert ou peu s’en fallait, tandis que les pertes continuaient à croître.
Devant cette situation, le second bataillon reçut l’ordre de ne pas tenter de débarquer ailleurs, de refaire le tour de l’île à contre-courant dans leurs chalands de débarquement et de venir au secours du premier bataillon en débarquant au même endroit. De son côté, l’artillerie recommença à tirer sur l’île, cette fois en arrière des plages, pour désorganiser les concentrations alliées. MacArthur fut alors forcé d’ordonner à sa réserve d’attaquer, plutôt que de la voir détruite sous ce barrage d’artillerie massif ou de permettre aux Japonais d’avancer.
Pendant ce temps, les bateaux transportant le second bataillon s’efforçaient de contourner l’île et de se replacer dans la position initialement prévue. Mais, ce faisant, ils s’exposèrent aux tirs des batteries de l’île, à présent toutes en alerte et prêtes à faire feu. Très vite, une bonne partie des lents petits bateaux, à peine capables de lutter contre le courant, se firent massacrer par les canons lourds de l’île, dont la plupart étaient encore intacts. Trois cents autres Japonais furent ainsi mis hors de combat – environ cent vingt tués par les obus ou noyés dans les eaux de la Baie de Manille, les autres obligés de nager pour sauver leurs vies, leurs chalands de débarquement ayant été détruits sous eux.
L’ordre de contre-attaquer donné par MacArthur fut obéi avec empressement. Bientôt, les Japonais se retrouvèrent dans une position intenable, obligés de faire face sur une minuscule bande de terre à l’attaque des soldats américains et philippins, qui chargeaient avec l’appui des canons de 37 mm et des mitrailleuses lourdes. Cependant, les Japonais eurent là l’occasion de prendre pour cible les affûts quadruples de 0,50, mal protégés contre les tirs venant du sol, endommageant plusieurs de ces pièces et tuant bon nombre de leurs servants, des hommes très entraînés dont la compétence manquerait par la suite.
Devant l’évolution de la situation, le commandement japonais décida le rembarquement du bataillon débarqué. Le chef de celui-ci ordonna à une compagnie de tenir à tout prix, pour permettre au reste du bataillon se replier. Mais ces derniers défenseurs furent bientôt balayés par une violente charge au corps-à-corps qui ne laissa que très peu de survivants.
A cet instant, tout le premier bataillon aurait pu être éliminé, sans l’arrivée de quelques-uns des bateaux de débarquement du second bataillon, qui étaient enfin parvenus à se mettre en position. Les canons couvrant la zone redirigèrent immédiatement leur tir sur ces embarcations, soulageant les Japonais qui tentaient de rembarquer et permettant à une partie d’entre eux de s’extirper de ce guêpier.
Cependant, le second bataillon n’avait pas reçu l’ordre de repli et, dans l’obscurité, ne comprit pas que le premier était en train d’évacuer la plage. Ses bateaux poursuivirent leur chemin vers la terre pendant que les autres tentaient d’en repartir, provoquant une épouvantable confusion jusqu’à ce que tout le monde, y compris les barreurs des chalands de débarquement, comprenne que tout espoir de réussir l’opération était perdu et que la retraite était la seule chance de survie. Les bateaux se replièrent, aidés par la reprise des tirs de l’artillerie contre les plages, une fois qu’il fut clair que le débarquement avait échoué. Ce nouveau barrage fit trente morts et une centaine de blessés parmi les soldats alliés, exposés à découvert après leur contre-attaque. Il coûta aussi la vie à un certain nombre de Japonais retardataires, mais les bateaux restants – plus précieux que les hommes, du point de vue des Japonais – purent quitter les eaux de l’île sans autre perte.
A l’aube, la lutte était terminée. L’Armée Impériale avait subi une nouvelle défaite, après ses échecs lors de la bataille des Pointes et des Poches et de la première bataille du Mont Samat, et cette défaite s’ajoutait à la quasi déroute subie devant Singapour. Sans doute, Homma et son état-major pouvaient plaider qu’ils avaient été trahis par les courants marins, et affirmer qu’ils avaient retenu la leçon. Au prochain essai, ils ne referaient aucune des erreurs commises cette nuit du 3 au 4 juin. Mais le prix à payer pour cette leçon était élevé : plus de cinq cents des meilleurs Fils du Soleil gisaient morts sur les plages de Corregidor ou flottaient, leurs corps déchiquetés par les obus, sur les eaux de la Baie de Manille. Manque de préparation, désordre dans l’exécution : la position de Homma à la tête des opérations militaires aux Philippines était sérieusement menacée. « C’est pour un si piteux résultat que j’ai été privé de précieux transports navals et que des canons et des obus qui auraient dû être envoyés à mes troupes ont été détournés de Malaisie ? » pouvait s’exclamer Yamashita à l’adresse de l’état-major général.
Loin de ces médiocres querelles, MacArthur rédigea un bulletin de victoire aussi grandiloquent qu’à son habitude et le fit distribuer aux hommes en même temps qu’il l’envoyait à Washington. « A l’aube du 4 juin 1942, disait son texte, grâce à MacArthur et à ses héroïques soldats, le glorieux Stars and Stripes des Etats-Unis d’Amérique flotte toujours fièrement sur les murailles de la vieille forteresse de Corregidor.»
Second entr’acte : 5 juin-27 juin – Dernière pause avant la Fin
A Singapour, les Britanniques et leur Empire résistaient brillamment aux Japonais. En Méditerranée, les Anglais, les Français et même les Grecs avaient repris pied sur le continent européen, dans le Péloponnèse. Dans les steppes russes, l’Union Soviétique affrontait les Panzers dans une lutte titanesque. Mais dans le Pacifique ? Mais les Américains ? Le résultat de la bataille de la Mer de Corail n’avait guère frappé les imaginations populaires, même si les stratèges étaient satisfaits. Alors vint la défense de Corregidor. Après la victoire du 4 juin, le nom de l’îlot, si exotique, éclaboussa les Unes des journaux des Etats-Unis et celui de MacArthur, le comédien sûr de lui et crâneur qui en dirigeait la défense, devint synonyme de courage, tandis que son image se transformait en icône.
Comme le siège se prolongeait, la culture populaire américaine répondit à sa façon caractéristique. L’Alabama eut un “MacArthur scrap drive day” (journée MacArthur de récupération des métaux), la Georgie encouragea en son nom des blackouts volontaires pour économiser l’électricité. Un restaurant de New York baptisa un sandwich de son nom et un fermier du Kansas eut droit à quelques instants de notoriété pour avoir appelé MacArthur un poulain nouveau-né. Il ne serait pas exagéré de parler d’une véritable “MacArthur Mania” (une obsession MacArthur) aux Etats-Unis.
Parmi les hommes assiégés à Corregidor, les opinions sur leur chef étaient plus réalistes. Cela dit, le moral était au plus haut depuis que le premier succès dans la défense de Bataan, lors de la bataille des Pointes et des Poches, avait brièvement rendu l’espoir aux troupes alliées, avant que les privations ne s’installent. Il y avait maintenant près de sept mois que l’Amérique était entrée en guerre. Ce n’était certainement qu’une question de temps avant qu’il soit possible de venir au secours de l’île ! La difficile situation des forces américaines dans le Pacifique n’était guère quelque chose que l’on pouvait avouer au GI moyen. MacArthur lui-même recevait surtout des réponses évasives quand il s’informait des possibilités de lui venir en aide. En général, il gardait pour lui ce qu’il pensait dans son for intérieur des perspectives d’avenir.
En revanche, le visage qu’il présentait au monde extérieur par l’intermédiaire de ses communiqués radio quotidiens était un véritable masque de théâtre. MacArthur se comportait comme un homme absolument persuadé que ses hommes seraient secourus et son aptitude à présenter à la presse une image de lui-même en tout point parfaite dans son rôle de défenseur résolu de Corregidor fit de lui, aux yeux des Américains, un véritable système de propagande incarné en un seul homme. Devant leurs postes de radio, les gens écoutaient religieusement les dernières déclarations faites par MacArthur sur le mode décontracté, entremêlées d’analogies historiques et de commentaires sur le déroulement de la guerre sur d’autres théâtres et sur des événements auxquels, sans doute, il n’aurait pas daigné associer son nom.
L’attention portée à ces déclarations n’était pas sans gêner le gouvernement. Néanmoins, cette gêne ne fut pour rien dans l’impossibilité de secourir la garnison. C’était tout simplement impossible. Là dessus, nous n’avons aujourd’hui pas le moindre doute. Au milieu du mois de mai, l’état-major américain effectua une série de test en fonction des forces japonaises supposées dans la région. La conclusion de ces wargames – si hâtifs qu’ils eussent été – fut qu’une concentration de trois porte-avions, trois cuirassés rapides, une douzaine de croiseurs, une foule de destroyers et des sous-marins sans nombre serait nécessaire pour escorter une paire de grands transports rapides capables d’évacuer les garnisons et les civils des îles forteresses de la Baie de Manille. Il n’était pas imaginable de disposer d’une telle force avant le mois de novembre pour une telle opération, et celle-ci n’aurait aucune valeur militaire. Ce serait un geste de pure propagande, qui ne vaudrait pas les risques qu’il ferait prendre aux forces engagées.
Cependant, MacArthur en personne ne sut rien de ces études. Ce fait a conduit les commentateurs historiques à s’interroger (et parfois à se disputer) sur la moralité spécifique de cette décision. Certains auteurs affirment que, pertinemment informé de la mise hors de combat des cuirassés de Pearl Harbor et des défaites subies par les flottes alliées, MacArthur avait la conviction que Corregidor serait son tombeau dès le fatidique 11 mars où il décida de rester avec ses hommes, “comme son père l’aurait fait”. Mais d’autres estiment que, si MacArthur avait su avec certitude qu’il serait impossible de lui porter secours, s’il avait su que sa situation était sans espoir, il aurait pu accepter de se rendre, épargnant ainsi la vie d’une partie importante de la garnison, qui allait périr lors du deuxième assaut japonais.
Cette seconde hypothèse donne trop de crédit à l’existence d’un sentiment d’humanité chez MacArthur. Tout en reconnaissant ses très réelles qualités, il ne faut pas se voiler la face. Les faits sont là. Pas une fois MacArthur n’envisagea de se rendre. Tous les survivants de la garnison sont d’accord sur ce point. Ce n’était pas une éventualité acceptable et son pouvoir sur les esprits de ses hommes était d’une telle puissance qu’il rendit tout autre choix impossible jusqu’à son décès. MacArthur conduisit la défense de Corregidor en considérant que si nul ne leur portait secours, alors tous périraient. La seule chose que nous puissions ici avancer en sa faveur et qu’il était prêt à mourir au côté des hommes qu’il avait condamnés, et qu’il succomba effectivement.
Quoi qu’il en soit, MacArthur était à présent convaincu qu’il pouvait tenir un bon bout de temps. Dès qu’il eut la confirmation que la garnison avait repoussé avec succès les tentatives de débarquement japonais, il retourna à sa routine, sa seule distraction étant ses habituelles déclarations d’auto-satisfaction adressées au Peuple américain. Pour les défenseurs de l’île, rien ne changea. Les sévères mesures d’économie des provisions furent maintenues et les réparations des retranchements endommagés furent effectuées. A l’initiative personnelle de plusieurs officiers, des améliorations furent apportées aux positions défensives, là où les attaques japonaises avaient révélé des faiblesses. Rien d’autre ne fut fait.
La vie à Corregidor s’écoulait comme dans un vieux fort de la Frontière indienne, tel que celui où MacArthur avait grandi. La plus récente attaque avait été repoussée, donc la situation était revenue à la normale. Quand la suivante viendrait, il serait bien temps de s’en soucier et l’on s’en occuperait comme d’habitude. Cette pensée était peut-être froidement réconfortante, mais les provisions étaient limitées et les renforts n’arrivaient pas.
Les Japonais avaient commencé immédiatement à panser leurs plaies. Le fait que les marées et les courants aient contrarié leur attaque leur était apparu presque dès le début. Pour y porter remède, on alla chercher au Japon un expert en la matière. C’était bien sûr un scientifique civil. Il s’agissait d’une opération de l’Armée Impériale Japonaise et l’idée de consulter la Marine au sujet du débarquement projeté n’avait évidemment pas effleuré les officiers des états-majors de l’Armée, ni aux Philippines ni à Tokyo. Il était d’ailleurs inutile de se presser pour étudier les courants, car il fallait du temps pour traiter les nombreux problèmes qui restaient à résoudre.
Les pertes en bateaux de débarquement avaient été lourdes. Les Japonais avaient besoin de petits navires de toutes sortes et tout ce qui flottait dans la région fut réquisitionné. Les Philippins, cependant, n’étaient pas aussi favorables que le prétendait la propagande japonaise à la cause du Soleil Levant et de la Sphère de Coprospérité, notamment après les horreurs infligées aux prisonniers philippins comme aux Américains lors de la Marche à la Mort de Bataan. Les rumeurs de réquisitions se répandirent à toute vitesse et beaucoup de pêcheurs et de propriétaires de petits caboteurs choisirent de détruire leurs bateaux plutôt que de les laisser tomber aux mains des occupants. D’autres cachèrent leur embarcation en la lestant avec des pierres et en la coulant dans une crique discrète. Homma tenta de se procurer quelques barges en Indonésie ou ailleurs, mais sans succès : Yamashita était passé avant lui et avait tout raflé pour faciliter les opérations de son armée en Malaisie. Au total, la seconde flottille de débarquement ne compterait guère plus de bateaux que la première. Au mieux, en se serrant, une compagnie pourrait être ajoutée aux deux bataillons de la première vague.
Toute la préparation de la seconde attaque allait cependant être retardée par l’inévitable résultat de l’échec de la première. Les unités commandées par le Général Homma avaient été plongées dans le doute par l’échec du 4 juin, survenu alors que la date prévue pour l’achèvement de la conquête des Philippines était déjà passée depuis longtemps. La Baie de Manille n’était toujours pas utilisable pour la navigation et beaucoup trop de ressources – en hommes, en canons, en avions, en munitions et en logistique – avaient été englouties dans cette opération qui n’était toujours pas terminée. Corregidor devait être enlevé, mais combien coûterait sa prise ?
Un tel fiasco exigeait la tête de Homma, au moins hiérarchiquement, sinon littéralement, et des changements considérables dans l’état-major de la Région Opérationnelle des Philippines. Les jours suivant l’échec de l’attaque virent un tourbillon de messages entre Tokyo, Manille, la Malaisie (Yamashita) et plusieurs centres de commandement de l’Armée Impériale en Chine (principalement dans l’Armée du Kwantung), concernant les opérations contre Corregidor et le sort qu’il fallait réserver à Homma, qui ne se décidait pas à rendre service à ses ennemis en s’ouvrant le ventre de bonne grâce. Nous savons aujourd’hui que Tojo en personne détestait Homma, mais dans l’Armée elle-même, plusieurs officiers avaient grande envie de se débarrasser de lui.
Le Colonel Tsuji Masanobu était à la pointe des manœuvres pour faire destituer Homma. Cet homme de l’ombre, resté légendaire même après la guerre pour son rôle dans une série d’opérations secrètes en Asie du Sud-Est, avait tout fait pour terroriser les Philippins en se montrant de la plus grande brutalité envers la population, car il estimait que c’était la façon la plus efficace d’obtenir une obéissance aveugle. Il avait été extrêmement irrité contre Homma en raison des efforts de celui-ci pour obtenir la grâce d’une série d’officiers et de responsables politiques philippins, qui auraient autrement été exécutés.
Cette attitude valut aussi à Homma la colère et le mépris du Général-Comte Hisaichi Terauchi, commandant de l’Armée du Sud, fragilisant à l’extrême la position du commandant de la 14ème Armée. Mais ce fut bien sûr son échec à s’emparer de Corregidor qui assura sa destitution. Le 10 juin, Homma fut démis de son poste et renvoyé au Japon, où il ne lui fut plus jamais accordé de commandement.
Son remplaçant à la tête de la 14ème Armée fut le Major-Général Kureo Tanaguchi, dont les unités, récemment arrivée, avaient été utilisées lors de l’attaque. Cette nomination aurait été faite sur la recommandation du Colonel Tsuji. Elle impliquait que les subordonnés d’Homma chargés de l’organisation des opérations restaient en place et que l’arrivée de Tanaguchi n’entraînerait pas de désorganisation du commandement.
Tanaguchi décida de lancer son attaque dix-huit jours plus tard, le 28 juin. La force japonaise serait débarquée sur une seule plage et l’opération serait soigneusement minutée en fonction de l’horaire des marées, dont l’amplitude fut l’une des raisons pour lancer l’assaut précisément le 28 juin. Deux bataillons frais devaient être utilisés, ainsi qu’une compagnie formée avec les restes du premier bataillon débarqué le 4 juin. Ces hommes, censés connaître la zone, débarqueraient les premiers en éclaireurs pour ouvrir la voie aux deux bataillons. Une fois établie une tête de pont solide, de nouvelles troupes pourraient être amenées.
La préparation de l’attaque serait cette fois entièrement différente. Au lieu d’un barrage massif avant le débarquement, aucun changement ne devait apparaître dans les bombardements quotidiens qui seraient infligés à Corregidor durant les deux semaines précédant le second assaut et les troupes tenteraient de traverser discrètement. Le point de débarquement fut aussi déplacé un peu au-delà de Kindley Field, pour rapprocher les Japonais de la partie la plus large de l’île et de réduire la longueur de l’étroite bande de terrain sur laquelle les défenseurs pouvaient plus facilement tenter de s’accrocher.
De leur côté, Américains et Philippins s’efforçaient simplement de survivre. La diminution des rations exerçait inéluctablement son effet débilitant et au fur et à mesure que les semaines passaient, cet effet se faisait de plus en plus sévère. Dans les trois semaines et trois jours séparant les deux attaques, la liste des hommes souffrant d’une maladie ou d’une autre doubla. Le jour du second assaut, plus d’un millier d’hommes de la garnison se trouvaient dans les salles de convalescence du tunnel de Malinta.
MacArthur, lui, semblait indifférent au monde extérieur, mais les hommes qui l’entouraient alors se souviennent d’autre chose. Il était maintenant décharné et hagard. Son état physique souffrait de l’impossibilité de quitter les tunnels pour prendre l’exercice qui l’avait si longtemps aidé à préserver sa santé et sa forme. Son état mental devenait peu à peu discutable. Il perdait progressivement le sens des réalités, pour autant qu’il en ait jamais véritablement joui.
Alors que les jours de bombardement et de disette passaient sur Corregidor, le sentiment s’installait que le commandant en chef devenait complètement fou. Etait-ce ou non une véritable maladie mentale ? Nous ne le pensons pas. Assurément, alors que juin s’avançait, que les obus pleuvaient et que rien ne changeait dans les messages de Washington, MacArthur avait enfin admis qu’il ne serait pas secouru. Son comportement devint alors celui d’un homme préparant ses propres funérailles. Quand les Japonais revinrent, tout ce qui faisait partie de la fin de la bataille, y compris la vie de chacun des hommes sous son commandement, reçut un rôle dans la tragédie qu’il voulait mettre en scène autour de sa propre fin.
Douglas MacArthur livra son dernier combat pour se parer d’une réputation digne de l’Iliade. Ses choix cessèrent d’avoir une signification tactique pour devenir les résolutions d’un homme décidé à transformer sa mort en une sorte de poème épique.
28-29 juin – Les Japonais reviennent
Le 28 juin, bien après la tombée de la nuit, les Japonais appareillèrent en profitant d’une marée favorable. Le débarquement était prévu pour 23h00. Restant en formation serrée et en bon ordre, les bateaux transportant toute la première vague passèrent inaperçus jusqu’à ce qu’ils soient tout près de la plage. Ils n’avaient plus que 150 mètres à faire quand le tireur d’un canon de 37 mm repéra le premier bateau, indistinct dans la nuit nuageuse.
L’alarme qui suivit fut prise au sérieux et les Japonais furent très vite la cible d’une mitraillade de canons de tous calibres. Du côté de Bataan, les artilleurs japonais purent clairement entendre le déchaînement des gros canons américains et le tir de contre-batterie fut considérablement intensifié. La bataille avait commencé.
Les tirs du rivage ne furent pas déclenchés asses tôt pour empêcher de débarquer les troupes expérimentées de la compagnie lancée en pointe. Ces hommes reconnurent la plage sur laquelle ils débarquaient, bien qu’ils aient débarqué au début du mois quelques centaines de mètres plus loin. Hurlant “Banzaï !”, ils se ruèrent à travers la plage dans une charge à la baïonnette qui devait rester pour toujours imprimée dans la mémoire des défenseurs qui survécurent (à peine plus nombreux que les survivants japonais). Les sentinelles furent englouties et les défenseurs du secteur n’eurent que très peu de temps pour réagir et organiser une ligne de défense sur la plage.
Les canons américains, cependant, semèrent le désordre et infligèrent des pertes sensibles au reste de la première vague, qui suivit deux minutes après la compagnie de pointe. Ces deux minutes suffirent à l’artillerie de Corregidor pour coordonner efficacement son tir et faire tomber sur les Japonais une pluie d’obus qui désorganisa les deux bataillons au moment où ils débarquaient. Ces derniers passèrent un temps précieux pour se réorganiser sous le feu et progresser vers l’intérieur, où les forces alliées se concentraient contre la première compagnie, nettement plus loin devant.
MacArthur, réveillé dès que son PC avait appris la nouvelle du débarquement, ordonna une contre-attaque immédiate. Celle-ci fut très près de réussir. Principalement composée de Philippins, la force de contre-attaque déborda la compagnie japonaise en pointe, menaçant ses deux flancs. Les Japonais furent poussés jusqu’au point de rupture et les rapports parvenant à MacArthur purent lui faire penser que cette tentative japonaise, comme la précédente, allait être rejetée à la mer. Mais le gros de la première vague s’opposait maintenant à la contre-attaque des Philippins. Le résultat fut un engagement bref et brutal, où les troupes alliées eurent à peine le temps de comprendre ce qui se passait, de se dégager et de s’accrocher. L’utilisation de la baïonnette fut inhabituellement généralisée, même pour les Japonais. Dans l’obscurité eurent lieu beaucoup de combats au corps à corps, où les grenades se montrèrent particulièrement utiles pour les deux camps.
Sous le poids du nombre, les défenseurs, quelle que fût l’énergie qu’ils mettaient dans leur affrontement avec les Japonais, furent bientôt repoussés dans un grand désordre. Le chaos fut tel que les rapports sur le choc ne parvinrent au PC de MacArthur qu’une fois la bataille pratiquement finie. Les Japonais avaient la voie libre à travers l’île jusqu’à la Batterie Denver. A 01h30 le 29, celle-ci était prise sans avoir pu offrir une grande résistance. Un important élément de la défense était réduit au silence et l’île était coupée en deux.
Les Japonais commencèrent alors à réorganiser leurs forces pour avancer vers San José, plus à l’ouest. A 02h00, avant qu’ils n’y arrivent, les forces alliées, commandées par le Colonel Howard, lancèrent une vigoureuse contre-attaque pour reprendre la Batterie Denver. Les Japonais furent surpris par le soudain regain de vigueur des défenseurs et la bataille se prolongea dans l’obscurité. Combattant avec une ténacité désespérée, Américains et Philippins utilisaient des grenades pour répondre au tir des mortiers légers japonais.
Pendant trois heures, aucun des deux camps ne cédant, attaque et contre-attaque semblèrent devoir se contrebalancer autour de la Batterie Denver. MacArthur voulait renforcer la contre-attaque avec les réserves du 4ème Régiment, mais le Colonel Howard s’y opposait fermement. Les deux hommes eurent une violente discussion à ce sujet jusqu’à ce qu’un message annonce, peu après 05h00, que les Japonais venaient de débarquer un troisième bataillon et les unités de soutien et de commandement d’un régiment. Ne pouvant que constater la supériorité numérique de ses adversaires,
MacArthur dut accepter que l’entêté Marine, qu’il avait bien failli destituer, prenne le commandement d’une ligne de défense entre la Batterie Denver et l’entrée ouest du Tunnel de Malinta. Il se contenta de lui ordonner de « tenir à tout prix » – ce que le Colonel Howard commençait à considérer comme impossible.
Néanmoins, l’ordre fut obéi. Pendant une heure encore, les défenseurs tinrent les Japonais en respect, jusqu’à ce que ces derniers puissent organiser un véritable assaut, engageant leurs renforts et faisant appel à l’aviation. Repoussant les troupes alliées, ils reprirent le contrôle de la Batterie Denver. MacArthur refusa d’ordonner un repli. Jusqu’à 09h30, soit pendant trois heures et demie, Américains et Philippins, dont le nombre diminuait de minute en minute, combattirent avec l’énergie du désespoir, privés de la possibilité de battre en retraite par leur commandement à l’arrière et obligés de faire face à une force très supérieure en nombre.
Alors que le combat faisait rage, les Japonais continuaient à débarquer leurs renforts. Ils avaient notamment fait appel à quatre chars. Frappé par plusieurs obus, le bateau transportant l’un de ces chars fit naufrage, mais les autres touchèrent terre vers 09h00 et se mirent très vite en action, fonçant droit vers les lignes alliées. A 09h30, les trois chars étaient sur le front et les troupes alliées ne pouvaient plus tenir la ligne de défense constituée à l’est de Malinta. Le Colonel Howard ordonna un repli et se rendit en personne chez MacArthur pour l’expliquer.
Un seul survivant a pu raconter cette histoire : un éclaireur philippin qui était de garde au PC de MacArthur. Nous n’entrerons pas dans les détails ; il suffira de dire que MacArthur reçut le Colonel Howard dans un état de rage froide, mais ne le destitua pas. En revanche, il avertit le Colonel que les conséquences seraient épouvantables si l’ennemi parvenait à atteindre le tunnel de Malinta, et qu’il fallait l’en empêcher. Il semble qu’à cet instant, tout le monde ait pensé que MacArthur envisageait de se rendre si les Japonais pénétraient aussi loin.
Dans cet état d’esprit, le Colonel Howard consacra toute son attention à lancer au combat les 500 Marines, soldats et marins qui constituaient sa dernière réserve organisée. Entrant en action, ces hommes réussirent à retenir les Japonais assez longtemps pour que d’autres établissent une ligne de défense relativement solide à mi-chemin entre la Batterie Denver et l’entrée du tunnel de Malinta. Cette ligne allait tenir tête à tous les assauts japonais jusqu’à la tombée de la nuit.
A la fin de la journée du 29, les Japonais avaient été tenus à l’écart du tunnel de Malinta et de l’hôpital installé à l’intérieur, près de l’entrée ouest. Les forces alliées s’étaient très bien comportées, mais les hommes affaiblis avaient subi de lourdes pertes. Pour la plupart des assiégés, il était clair que les Japonais ne seraient pas délogés une seconde fois et que la fin était proche. C’est même ce que suggéraient les communiqués officiels aux Etats-Unis, soulignant que la forteresse avait déjà résisté au-delà de toute espérance.
Durant la nuit, les Japonais firent venir quatre chars supplémentaires, du matériel, des munitions et deux bataillons pour prendre le relais des deux premiers débarqués, très éprouvés. Leur but pour la journée du 30 était de déboucher de la longue “queue de têtard” formée par la partie est de l’île et d’écraser toute résistance.
En face, les défenseurs s’efforcèrent frénétiquement toute la nuit d’installer toutes les pièces de 75 mm mobiles disponibles autour du tunnel de Malinta, formant des pièges à chars. Pour le moment, ils étaient encore prêts à tenir “aussi longtemps que possible”. La seule question qui se posait était la signification de cette expression : un jour ? Ou, peut-être, s’ils étaient chanceux (ou malchanceux, selon le point de vue), une semaine ?
Mais MacArthur, lui, n’acceptait pas encore de reconnaître que sa dernière heure n’était plus très éloignée (la possibilité de sa capture étant bien sûr entièrement ignorée). Le jour suivant, il allait donner l’ordre le plus controversé de sa vie.
30 juin – Le massacre du tunnel de Malinta
Le vaste tunnel de Malinta était creusé sous la colline de Malinta, séparant la pointe est de l’île et le bourg de San José, lui-même situé à la jonction entre la tête et la queue du “têtard”. Le tunnel comptait en réalité une foule de galeries et un labyrinthe de passages qui s’enfonçaient profondément sous la colline. Il était à l’épreuve des tirs d’artillerie et des bombes, mais il avait un point faible : il n’avait jamais été conçu pour résister à un assaut d’infanterie. Son entrée est était béante, et totalement exposée aux tirs directs à courte distance.
L’hôpital de l’île était situé dans ce secteur du tunnel (le PC de MacArthur était lui aussi proche de l’entrée, mais installé dans l’un des couloirs latéraux, protégé des tirs directs). Le 30 juin, quelque douze cents blessés et malades se trouvaient là et de nouveaux blessés arrivaient à chaque instant. La plupart étaient impossibles à transporter facilement pour les mettre à l’abri (à San José par exemple), car tous les hommes valides devaient participer aux efforts accomplis pour arrêter la marée japonaise ; il semble d’ailleurs que personne n’ait songé qu’il pourrait être éventuellement nécessaire de déplacer les hospitalisés. Pourtant, la défense en profondeur élaborée par MacArthur devait nécessairement inclure la zone du tunnel.
Au matin du 30 juin, les Japonais repartirent à l’attaque, avec les deux bataillons frais arrivés dans la nuit. Ils avaient cependant quelques problèmes de ravitaillement, en raison du faible nombre d’embarcations qu’ils avaient pu rassembler. Jeter de nouvelles troupes sur l’île (où il y avait déjà cinq bataillons et des unités de soutien) était donc difficile. Avec les sept chars disponibles en soutien, cela semblait aussi tout à fait inutile.
A 10h00, les défenseurs alliés avaient été enfin délogés de leurs positions de la veille et les Japonais, confiants d’en finir rapidement, avaient avancé jusqu’à une dernière ligne de défense, tout près de l’entrée du tunnel. MacArthur, toujours reclus dans son PC, à présent tout près du lieu des combats, semblait indifférent à leur approche.
Les défenseurs se battirent jusqu’à la dernière limite, sachant que les blessés et une foule de civils étaient juste derrière eux. Certains des canons de 75 mm déplacés dans la nuit purent engager les chars japonais, qui se montrèrent incapables de soutenir le tir des canons américains, bien que ces derniers n’eussent pas d’obus spécifiquement antichars. L’un des sept blindés fut détruit par le feu d’un 75 et un autre par une charge de démolition mise en place par un groupe de Marines particulièrement braves. Les autres reculèrent un moment.
Ce qui semblait être l’ultime ligne de défense des Philippines tint jusqu’à la fin de la matinée et la plus grande partie d’une interminable après-midi. Au moins une centaine de combattants alliés tombèrent là, dans des combats de plus en plus désespérés. Toute restriction sur l’utilisation des munitions fut abandonnée et tous les canons opérationnels des batteries encore aux mains des Alliés se mirent à tirer à la plus cadence la plus élevée possible sur toutes les concentrations ennemies qu’ils pouvaient atteindre, que ce soit dans la partie occupée de Corregidor (qui était aussi la cible des canons des autres îles, si possible), sur le rivage de Bataan ou sur les eaux de la baie de Manille.
De son côté, l’artillerie japonaise tirant de Bataan concentrait la plupart de ses tirs en un barrage massif sur tout l’ouest de l’île, tandis que l’aviation s’efforçait d’appuyer les troupes qui se battaient sur un front toujours aussi étroit. Les pertes s’accumulaient partout sur la partie non occupée de l’île, unique cible des Japonais, en dehors de tirs de contre-batterie sporadiques contre Fort Frank et Fort Hughes (Fort Drum était ignoré, car les Japonais avaient perdu tout espoir de percer sa monstrueuse armure de béton).
Il est en soi extraordinaire que, dans ces conditions, les hommes épuisés et mal nourris qui protégeaient l’entrée du tunnel aient pu tenir plus de sept heures et demie leur position. Ce n’est qu’à 17h40 que les Japonais, soutenus par les cinq chars restants, réussirent à percer.
Le Colonel Howard courut immédiatement avertir MacArthur que la défense s’effondrait et que les chars ennemis approchaient de l’entrée du tunnel et de l’hôpital. On raconte que le général prit la nouvelle avec calme et observa familièrement : « Ne t’inquiète pas, Sam. Nous allons nous replier sur la crête militaire de Malinta Hill et les Japs ne vont pas s’amuser pour enlever cette position. » Il faut préciser qu’il est impossible de dire si ces sont là les mots mêmes de MacArthur ou une paraphrase. La citation est de seconde main au mieux.
Nous ne savons pas grand chose de la réaction du Colonel Howard. Quant à celle des hommes du tunnel de Malinta, nous savons par les survivants qu’ils étaient pour la plupart consternés. On eut tout juste le temps d’évacuer vers San José une centaine d’hommes et il restait au moins onze cents blessés dans les galeries du tunnel, alors qu’elles allaient se transformer en champ de bataille.
MacArthur, dont le quartier général était sur le point d’être pris d’assaut, fit évacuer vers l’arrière son état-major. Quant à lui, il accompagna le Colonel Howard pour contrôler en personne la défense de Malinta Hill, soit dans l’idée d’encourager ses hommes, soit pour s’assurer que le colonel allait obéir à ses ordres avec exactitude. Une fois de plus, l’insaisissable MacArthur quittait sa tanière pour monter en première ligne, pour des raisons qu’il était seul à connaître.
Il choisit de s’installer avec les Philippins affectés au “4ème Régiment” de Malinta Hill, sur lesquels sa présence eut un effet électrifiant. En dépit de leur épuisement, ils redéployèrent à la force des bras plusieurs canons de 75 sur des emplacements d’où ils commandaient les pentes traîtresses de la colline et ils préparèrent de gros rochers destinés à être lancés sur les pentes vers l’ennemi. Pendant ce temps, les charges de dynamite installées la nuit précédente étaient mises à feu pour bloquer les routes côtières sous des monceaux de roc.
Plus bas, les Japonais étaient parvenus à l’entrée du tunnel. Mitraillés d’en haut des pentes, ils pénétrèrent dans le tunnel en s’attendant à devoir combattre. Quelle fut vraiment l’opposition ? Dans la confusion qui suivit, il est impossible de le savoir. Plusieurs survivants ont témoigné que certains des plus obséquieux séides de MacArthur, membres de son état-major firent sauter des explosifs et forèrent les dociles Philippins à combattre dans le tunnel, immobilisant des moyens japonais, mais assurant le massacre des blessés. D’autres disent qu’aucun officier américain n’aurait jamais osé faire une chose pareille et que les Japonais ne firent tout simplement pas de prisonniers.
Dans le camp japonais, le Général Tanaguchi, qui survécut à la guerre, insista évidemment, lors du procès du Massacre du Tunnel de Malinta, sur le fait que ses hommes avaient été la cible de tirs nourris venant de l’intérieur du tunnel et attirés dans un combat douteux, où il était inévitable qu’il y ait de lourdes pertes chez les blessés. Ce témoignage était exactement ce que les détracteurs de MacArthur voulaient entendre, mais aux yeux des défenseurs de ce dernier, la parole d’un général japonais essayant d’échapper à la corde pour crimes de guerre n’était certainement pas digne de confiance. Il n’y avait au procès aucun des officiers japonais qui avaient participé à l’action – plusieurs membres de l’état-major de Tanaguchi survécurent à la guerre, mais comme leur chef, ils se trouvaient sur Bataan le 30 juin – et aucun des officiers alliés qui avaient survécu n’avait été concerné par les combats dans le tunnel. Le témoignage de quelques soldats des deux camps ne put fournir qu’une image chaotique et confuse des événements.
Ce que nous savons avec certitude, c’est que sur environ 950 blessés et malades qui restaient dans le tunnel au moment de l’arrivée des Japonais, au moins 700, sans défense et incapables de riposter, furent abattus sur le champ – à moins qu’une partie d’entre eux n’aient été pris entre deux feux parce que MacArthur aurait ordonné de défendre la partie est du tunnel, où se trouvait l’hôpital. Certains ont pu l’affirmer, mais nous n’avons aucune trace d’un tel ordre ; aucune preuve n’existe qu’il ait jamais été donné. Nous savons seulement qu’au moins sept cents malheureux blessés qui auraient dû être faits prisonniers de guerre ont été tués. Que ce soit le fait de la brutalité japonaise ou d’une décision de MacArthur de transformer l’hôpital en position de défense est un fait perdu pour l’Histoire et reste à ce jour l’un des points les plus controversés de toute l’histoire de la guerre aux Philippines.
Le soir venu, MacArthur avait cependant réussi à rester sur ses nouvelles positions. Les Japonais n’essayèrent pas de profiter des derniers moments de la journée pour se lancer à l’assaut des pentes de Malinta Hill. Leurs chars ne pouvaient s’aventurer sur les secteurs effondrés de la route côtière et bien moins encore tenter d’escalader les pentes abruptes de la colline. En revanche, une attaque de nuit fut lancée, selon le manuel japonais, et dûment repoussée par les défenseurs de la colline, tirant de toutes leurs armes et, en plus des grenades, lançant sur les assaillants les blocs de rocher préparés dans l’après-midi.
La nuit passa. Les Japonais n’avaient pas encore achevé leur tâche. Juillet était venu et MacArthur tenait toujours. Sa situation était cependant extrêmement précaire. La plupart des hommes doutaient de résister jusqu’à Independence Day, quoique les Américains eussent certainement la volonté d’empêcher les Japonais de souiller cette fête nationale par une défaite des Etats-Unis. Dans ce but, certains subordonnés de MacArthur suggérèrent de se rendre le 3, si l’on n’y avait pas été forcé plus tôt. MacArthur rejeta l’idée avec colère et affirma, de son nouveau PC dans les ruines de San José, qu’il était déterminé à tenir Malinta Hill aussi longtemps que possible.
Il ne semble pas qu’il se soit jamais soucié des morts du tunnel de Malinta ; c’est pour cela qu’il fut le plus haï après la guerre. Sa seule déclaration à ce sujet fut une proclamation toute à sa gloire à propos des crimes de guerre commis par l’ennemi, qui enflamma la populace américaine dans un nouvel effort de propagande du plus politique des généraux des Etats-Unis. Le nombre sidérant des blessés massacrés dans le tunnel ne le dérangeait pas ; il n’avait pas cyniquement voulu leur mort, il voulait seulement s’accrocher à son Rocher aussi longtemps qu’il le pourrait. De même, que des civils aient été tués était pour le moins sans intérêt. C’était l’heure de son héroïsme militaire, rien d’autre.
1er juillet – La chute de Malinta Hill
La position alliée sur Malinta Hill pouvait assurément être considérée comme parfaitement imprenable par l’infanterie. Le problème était que les Japonais possédaient une artillerie abondante et que les pentes raides et abruptes de la colline étaient un très mauvais endroit pour se retrancher. Les quinze cents Américains et Philippins déployés en défense allaient bientôt s’en rendre compte. A l’est de la colline, plus de quatre mille Japonais se préparaient à leur donner l’assaut.
Après leur échec au début de la nuit, les Japonais attaquèrent à nouveau avant l’aube, sans faire de progrès. Aux premières lueurs du jour, ils interrompirent leur effort, ayant perdu une bonne centaine d’hommes dans ces attaques. Au petit matin, ils se retirèrent même légèrement, s’écartant du pied de la colline. Le Général Tanaguchi prévoyait autre chose qu’une ruée aveugle pour prendre d’assaut ses pentes. L’infanterie s’étant repliée à distance de sécurité, toutes les pièces d’artillerie japonaises pouvant l’atteindre furent braquées sur la masse imposante et impossible à rater de Malinta Hill, dominant l’île de Corregidor.
Son tir facilité par la lumière d’une belle journée, toute la masse de l’artillerie japonaise déclencha le barrage le plus violent possible. La plupart des obus de petit calibre étaient des shrapnels ; seuls ceux de gros calibre étaient explosifs (HE). De l’aube au crépuscule du 1er juillet, plus de neuf mille obus furent tirés sur la seule Malinta Hill, ignorant le reste de l’île, bien que les tirs de contre-batterie venus des canons américains situés ailleurs que sur la colline aient causé quelques pertes à l’artillerie japonaise.
Le résultat de ce barrage fut véritablement épouvantable. Avec très peu de terre pour absorber les éclats, la plus grande partie de la végétation déjà balayée par les précédents bombardements et de nombreuses masses rocheuses sur lesquels ricochaient les éclats ou que les obus explosifs transformaient en shrapnells, le pilonnage atteignit une sorte de perfection dans l’horreur. Il décima toutes les unités déployées sur la colline, qui n’avaient pour se protéger que les plus médiocres des tranchées et quelques parois rocheuses. Sans doute Malinta Hill était-elle idéale pour rejeter un assaut d’infanterie, mais contre une concentration d’artillerie moderne digne de la Première Guerre, c’était un abattoir à ciel ouvert.
De fait, le bombardement ressembla beaucoup à certains affrontements sur les sommets des Alpes entre l’Italie et l’Autriche-Hongrie durant la Première Guerre Mondiale. Dans les deux cas, les rocs volaient en éclats meurtriers sous le choc des obus, dans les deux cas, en l’absence de terre, il était impossible de creuser des tranchées protectrices et dans les deux cas, les pertes furent effroyables. En fin de journée, les positions alliées avaient été littéralement démolies et il était visible que les Japonais se préparaient à prendre le relais de la canonnade par un assaut nocturne avec toutes leurs forces.
Même MacArthur comprit qu’après cet épouvantable pilonnage, ses hommes n’étaient plus en état de tenir Malinta Hill. Comme il l’expliqua dans son communiqué adressé à Washington le jour suivant, il avait compris que s’il essayait de tenir la colline, ses hommes seraient mis en déroute « tout comme les Confédérés qui tenaient Missionary Ridge cédèrent inévitablement devant la charge dont mon père faisait partie » et auraient craqué, obligés de battre en retraite en désordre. Les défenseurs se replièrent donc à la nuit faite, et la colline fut occupée sans véritable résistance par les Japonais au milieu de la nuit.
La dernière position de défense que le malheureux 4ème Régiment pouvait espérer tenir se trouvait à “Bottomside” – la petite ville de San José, ou plutôt ses ruines. MacArthur conduisait à présent effectivement la bataille au niveau tactique et restait tout près du front, bien que cela ne fût pas nécessaire. Au delà de ce point, l’île s’élargissait et le terrain devenait trop étendu pour qu’il soit possible de le défendre. Quand les Japonais perceraient à cet endroit, la fin serait proche et inévitable.
Pendant ce temps, les Japonais avaient commencé non sans mal, en travaillant nuit et jour, à déblayer le tunnel de Malinta. A l’est de l’hôpital, les galeries étaient bloquées par des blocs de rocher ou piégées par des explosifs, de sorte que les mouvements y étaient très difficiles. En fait, elles n’avaient pas été entièrement détruites pour laisser le temps d’évacuer à quelques centaines de blessés de l’hôpital capables de marcher. Les Japonais devait y subir au moins autant de pertes que lors de leurs efforts pour prendre Malinta Hill dans la nuit du 30 au 1er – et sans doute davantage. Un prix élevé, certes, mais il est clair que le tunnel avait été bien moins solidement défendu que d’autres positions le seraient durant cette guerre, y compris ce même tunnel lorsque les Japonais décidèrent par la suite de le fortifier contre les Américains.
Par ailleurs, de nombreux approvisionnements ayant été stockés dans le tunnel de Malinta, la position de ce qui restait de la garnison était d’autant plus mauvaise. Il ne restait plus beaucoup de nourriture et même les stocks de munitions pour les mitrailleuses lourdes (.50) étaient limités – les munitions de calibre .30 pour les armes individuelles étaient abondantes. Même si les Japonais pouvaient être plus ou moins contenus, l’île ne pouvait continuer de résister que quelques jours au mieux.
La bataille du Quatre Juillet
La journée du 2 juillet fut marquée par une certaine accalmie, contrastant avec la tempête des jours précédents. En effet, les Japonais devaient prendre le temps de débarrasser le tunnel de Malinta des débris, des pièges et des restes de barrages afin de ménager une voie de ravitaillement pour leurs forces qui avaient franchi la colline, car les routes côtières étaient complètement bloquées. L’ouverture du tunnel devait aussi leur permettre d’y faire passer leurs cinq chars (le tunnel était assez large pour qu’un chemin de fer électrique y passe), pour appuyer l’assaut contre San José.
Tokyo exerçait une pression considérable sur le Général Tanaguchi pour qu’il en finisse le 4 juillet, en raison de l’immense victoire de propagande que cela représenterait. Cela impliquait qu’il valait mieux attaquer San José dès le 3. Le problème était que la seule voie de ravitaillement des troupes qui se déployaient au bas des pentes ouest de la colline pour attaquer San José était le tunnel de Malinta. Il était parfaitement possible que la totalité de celui-ci ait été piégée et que d’énormes quantités d’explosifs n’attendent que le moment opportun pour sauter. Ignorant à quel point la situation des Alliés était désespérée, Tanaguchi craignait encore une contre-attaque. Il ne se doutait pas que ses hommes auraient sans doute pu se contenter, pour ce dernier effort, des maigres quantités de munitions et de ravitaillement transportées à dos d’homme par les chemins escarpés de Malinta Hill (et que, de toute façon, le tunnel n’était pas piégé au point de risquer de s’effondrer). Il proposa donc de ne lancer l’attaque de San José que le 4 juillet, ses sapeurs estimant que les routes côtières auraient alors été plus ou moins déblayées et que la voie serait libre dans le tunnel pour permettre aux chars de passer (un à un, pour éviter que tous soient ensevelis par une hypothétique explosion provoquant l’effondrement total du tunnel). Avec un ravitaillement assuré et cinq chars en première ligne, Tanaguchi se flattait de remporter la victoire dans la journée.
Ce plan prévalut et le 3 juillet fut une nouvelle journée d’accalmie relative, bien que, comme la veille, les Japonais aient continué de bombarder la partie ouest de Corregidor. Sept à huit mille obus tombèrent ce jour là, comme la veille. Les ripostes américaines se raréfiaient : en moyenne, la moitié des canons de chaque batterie avaient été détruits (certaines batteries étaient anéanties).
Dans le camp allié, MacArthur semblait atteint de frénésie, bien conscient que sa réputation serait sévèrement atteinte s’il permettait que Corregidor tombe un Quatre Juillet. Il arpentait les lignes de front du Barrio et le long des quais en ruines, promettant à grand tapage la Médaille d’Honneur à tout homme qui mettrait hors de combat un char japonais. La nourriture qui restait fut distribuée généreusement, jusqu’à ce que les réserves fussent tout à fait épuisées ; certains hommes furent malades de manger autant après des mois de privations, mais la plupart se sentirent de nouveau prêts à combattre. Comme à l’habitude, la simple présence de MacArthur enflammait les Philippins et beaucoup de Marines semblaient se rendre compte que le prestige national serait en jeu dans l’affrontement que chacun prévoyait pour le lendemain.
L’aube du 4 juillet se leva enfin. Il semblait qu’il n’y eût pas de meilleur jour pour attaquer avec toute la rage de l’impatience, pas de meilleur jour pour défendre avec toute l’énergie du désespoir. Les Japonais attaquèrent dès les premières lueurs du jour et maintinrent leur effort toute la matinée, sous le soleil qui montait dans un ciel clair, indifférent au carnage. Les troupes alliées tinrent bon. Des hommes furent recrutés dans les batteries d’artillerie voisines, à moitié détruites; ils laissaient leurs canons inutiles sur place, recevaient un fusil et étaient expédiés droit dans la bagarre, renforts désespérés de la toute dernière heure. Les hommes des échelons arrières furent employés sans hésiter pour fermer des brèches, en dépit de leur inexpérience totale du combat. Du coup, les pertes alliées grimpèrent hors de proportion avec le faible effectif des unités combattantes.
Sur les cinq chars japonais opérationnels au début de l’assaut, deux d’entre eux furent rapidement détruits par le tir des rares canons embusqués dans San José. Les trois autres s’enlisèrent dans les amas de gravats envahissant les ruines du Barrio et des autres agglomérations de l’île. MacArthur se dressait à nouveau au milieu de ses hommes, comme à Bataan, s’exposant ostensiblement aux tirs ennemis. Dans l’après-midi, cependant, en dépit de tous leurs efforts, les Alliés furent rejetés du Barrio proprement dit et forcés de reculer sur la crête derrière celui-ci, vers le “collet” qui allait s’élargissant entre la “queue” et la “tête” de Corregidor, où leur ligne de défense devrait s’élargir, donc s’amincir et bientôt s’effondrer.
Pourtant, il fallait encore aux Japonais escalader la crête et les défenseurs les en empêchèrent, à force de courage. Américains et Philippins, maintenant fraternellement mélangés, combattirent côte à côte, reculant l’instant d’être enterrés par leurs adversaires dans des tombes communes, sans distinction d’origine, de nationalité ou de religion. Et debout au milieu d’eux était leur général, maigre et grisonnant, arpentant calmement le champ de bataille, sa pipe serrée entre ses dents, provoquant encore et encore le feu japonais, partageant encore et encore les dangers courus par ses hommes, comme il l’avait fait si rarement dans cette guerre et pourtant si généreusement dans la précédente.
En fin de journée, les assauts japonais perdirent de la vigueur, mais cette fois MacArthur et Howard furent d’accord pour estimer qu’il ne fallait pas s’y laisser prendre. L’ennemi ne faisait que rassembler ses forces pour une charge suprême contre les rangs affaiblis des défenseurs, une fois l’obscurité venue. Le Quatre Juillet n’était pas passé ! Les défenses furent préparées pour soutenir cette ultime attaque et, comme prévu, elle vint.
Les lignes alliées furent rompues en de nombreux points et plus rien ne fut sacré. MacArthur se montra l’égal en infamie des Habsbourg, dont on disait qu’ils étaient les plus ingrats de tous les maîtres : il força ses officiers d’état-major, non préparés et (relativement) corpulents, à participer aux combats, faisant tuer ce soir-là une bonne moitié d’entre eux. Mais Philippins et Marines rivalisèrent d’éclat dans la défense. Ces braves entre les braves parvinrent, qui sait comment, à briser l’élan des charges japonaises, fauchant les vagues d’assaut hurlant “Banzaï”, puis contre-attaquant pour boucher les trous dans leurs lignes en dépit de leur épuisement et souvent de leurs blessures.
Minuit vint et le plus terrible Quatre Juillet de l’histoire de l’Armée des Etats-Unis fut passé.
Aux petites heures du 5, l’attaque se tarit et MacArthur, les radios à longue portée de son PC ayant été détruites, utilisa l’opérateur radio du Colonel Howard pour envoyer un message aux autres Forts de la baie, qui devraient le retransmettre au Monde. En ce moment crucial, son habituelle prose fleurie lui fit défaut. Son message fut simplement l’expression laconique d’une arrogance césarienne mêlée d’une sorte de faux optimisme sardonique : « MacArthur a tenu. Avec le passage de l’anniversaire de notre pays, puissent les secours venir bientôt. » Ce fut la dernière fois qu’il mentionna des secours, mais, répétons-le, il n’avait plus quatre jours à vivre.
5 juillet – De l’entêtement à la folie
Cette situation ne pouvait perdurer. Même en comptant les renforts désespérés et non préparés qui avaient été jetés dans la bataille pour y être broyés, le nombre des défenseurs était tombé à moins d’un millier – sans doute à peine neuf cents. En face, renforcés par des troupes fraîches, les Japonais alignaient plus de trois mille cinq cents hommes. Les positions des défenseurs étaient entièrement improvisées et, leur front étant plus large que tous ceux dont ils avaient été délogés la veille, leurs lignes étaient d’autant plus minces.
Les hommes de Tanaguchi repartirent à l’attaque et cette fois, leur supériorité écrasante poussa les Alliés bien au delà du point de rupture. A midi, la fin était proche et, symboliquement, MacArthur lui-même fut blessé – encore que ce ne fût qu’une égratignure au bras gauche. Voyant la ligne sur le point de s’effondrer, le Colonel Howard courut demander à son chef de déposer les armes, craignant qu’en l’absence d’une reddition organisée, les Japonais ne massacrent ses soldats. Ses subordonnés rapportèrent qu’il semblait prêt à abattre de sang-froid le général, si c’était la seule solution.
Aussi difficile à croire que ce soit, MacArthur lui opposa à nouveau un refus. Il n’y avait pourtant plus aucune raison de tenir tête aux Japonais ; la toute dernière ligne craquait et des hommes mouraient à chaque instant pour continuer futilement à tenir, comme si cela pouvait changer quoi que ce fût. Mais MacArthur ne voulait pas entendre parler de reddition et, dans une crise de colère rageuse, il démit le Colonel Howard de son commandement. Le Colonel des Marines réagit avec dignité, même alors que MacArthur semblait sur le point de le faire arrêter par ses fidèles Philippins (dont la présence, l’arme au poing, avait peut-être empêché Howard d’attenter à la vie de son supérieur). Howard, au garde-à-vous, demanda l’autorisation de rejoindre ses hommes qui se battaient sur la ligne de front. MacArthur le laissa aller et nous ignorons ce qu’il advint ensuite du Colonel Samuel Howard. Ceux de ses subordonnés qui ont survécu ne l’ont pas revu, alors qu’ils espéraient le voir reprendre en main les Marines et offrir aux Japonais une reddition honorable, quelle que fût la volonté du général. Sa destitution ne fut jamais officiellement formalisée par MacArthur, quoique le dernier message de ce dernier n’ait pas été envoyé avant le lendemain.
MacArthur commandait maintenant en personne tout ce qui restait de la défense. Sa tactique fut simplement de refuser toute reddition et d’ordonner à ses hommes de tenir bon. Il envoya les survivants de son état-major – qui lui restaient servilement fidèles – à l’arrière de la ligne de front, armés de pistolets, pour faire feu sur quiconque ferait mine de s’enfuir. Il continua à montrer l’exemple en s’offrant aux tirs ennemis, mais la situation était sans espoir. Ses hommes furent repoussés à l’écart de la côte à chaque extrémité d’un front bien trop long pour qu’ils puissent le défendre et les Japonais commencèrent à déborder sur chaque flanc la dernière force alliée organisée sur Corregidor.
En dépit du double enveloppement qui se dessinait, MacArthur refusait absolument d’envisager de se rendre. Il envoyait par coureurs message sur message tout le long de la ligne et répétait personnellement son leitmotiv : « Tenez à tout prix ! » Mais il n’y avait plus rien pour payer ce prix.
Quand les hommes comprirent qu’ils étaient enveloppés sur les deux flancs par les Japonais, ils commencèrent à s’enfuir ou à se rendre individuellement ou par petits groupes. L’écroulement que Samuel Howard avait redouté était arrivé. Au lieu d’une reddition dans les formes, les soldats tentaient de survivre comme ils pouvaient et les Japonais présents décidaient au hasard de leur faire grâce ou de les massacrer, sous prétexte que ceux qui se rendaient sans ordre étaient des traîtres sans honneur.
Quant à MacArthur lui-même, il ne partagea pas le sort de ses hommes. On ignore combien il en fit abattre par ses agents, mais le nombre des fuyards était trop grand pour pouvoir les retenir ainsi. Avec une centaine d’éclaireurs philippins, trente Marines et dix membres de son état-major, MacArthur réussit à décrocher. Le général commandait à peine une compagnie. Au cœur de la nuit, il se glissa avec ces hommes jusqu’à l’extrémité ouest de l’île, pendant que les Japonais se dispersaient et éliminaient un à un chaque petit groupe d’Américains et de Philippins. La plupart de ces groupes n’offraient plus aucune résistance ; nulle résistance n’était plus possible, de la part de quiconque. Ce que faisait MacArthur ne pouvait plus être qualifié de résistance.
C’était à présent de la pure folie.
6 au 8 juillet – Le dernier combat de Douglas MacArthur
Le 6, les forces japonaises se répandirent sur l’ensemble de l’île et occupèrent la majorité des tunnels et des batteries presque sans coup férir. Il semblait que toute résistance organisée eût cessé et que les Japonais n’eussent plus qu’à nettoyer quelques petites poches, faire prisonniers quelques douzaines d’hommes et mettre la main sur ce qui restait des approvisionnements, du matériel et des informations susceptibles de leur servir.
Cependant, la question de la cachette de MacArthur était une vexation pour tous les officiers japonais. Ils souhaitaient tant pouvoir le forcer à ordonner la reddition des autres forts de la Baie et même de toutes les troupes alliées aux Philippines, dont il était encore techniquement le commandant en chef. Ils craignaient que sa mort ne rende cette reddition impossible.
Mais c’est MacArthur lui-même qui la rendit impossible. Il disposait toujours d’une radio capable de joindre les autres forts et, à 18h10, il leur envoya un message que les Japonais détectèrent et purent déchiffrer sans difficulté car, ultime pied de nez, il était en clair !
« MacArthur renonce par la présente au commandement des Forts Drum, Hughes et Frank, leur donnant pour dernier ordre de résister chacun de leur côté jusqu’à la dernière extrémité. MacArthur renonce aussi par la présente au commandement de toutes les forces alliées des Philippines et confie cette tâche au Général Wainwright, afin qu’il s’en acquitte selon nos précédents accords. MacArthur se repliera avec tous les combattants restant sur Corregidor et défendra le sol des Philippines comme doit le faire un Maréchal de l’Armée philippine, jusqu’au bout. »
Les Japonais savaient à présent que MacArthur était encore en vie, mais que la récompense qu’aurait pu représenter sa capture leur était refusée. Furieux, désirant au moins faire prisonnier le trop célèbre général, ils dispersèrent leurs forces sur toute l’île pour le retrouver. Mais ce ne fut que tard dans la nuit du 6 au 7 qu’ils repérèrent l’endroit où sa petite bande avait trouvé refuge et où il avait décidé de livrer son dernier combat.
L’aube du 7 juillet trouva MacArthur occupant avec moins de 150 soldats une position au sommet de Crag Hill, près de la batterie Hern. Le nombre des hommes entourant MacArthur surprit les Japonais, qui s’attendaient à le trouver errant pratiquement seul sur l’île. Leurs unités étaient éparpillées, occupées à sécuriser le terrain et à rassembler les prisonniers ; la poursuite de MacArthur était plus une chasse à l’homme qu’une opération militaire. Ils eurent besoin de quelques heures précieuses pour concentrer une force assez importante pour attaquer Crag Hill et l’assaut ne fut donné que dans l’après-midi.
Les très rares survivants alliés de cette action s’accordent pour dire que les Japonais agirent avec des précautions inhabituelles. Nous savons qu’ils prenaient de telles précautions parce que MacArthur continuait de s’exposer avec insolence à leurs tirs, alors même qu’ils avaient reçu l’ordre de le prendre vivant. Cette situation ne facilitant pas leur tâche, les assiégés purent envoyer à 19h05 un nouveau message radio, qui fut faiblement capté par les forts de la Baie et affirmait : « MacArthur continue à résister à l’ennemi. » Ce furent les derniers mots reçus de Crag Hill et les derniers que nous puissions attribuer avec certitude à MacArthur ; ce qu’il put dire à l’instant de sa mort est une question de ouï-dire et de conjectures.
Au soir du 7 mai, les assiégés n’avaient plus rien à manger. C’est l’estomac vide qu’ils allaient affronter leurs dix-huit dernières heures de lutte. Dans la nuit, plusieurs “coups de sonde” lancés par les Japonais furent repoussés avec énergie et avec une considérable dépense de munitions, alors que les réserves étaient bien entendu très limitées. Ce sont ces tirs qui firent penser aux hommes de Fort Hughes que de violents combats se déroulaient cette nuit-là, comme ils l’indiquèrent dans un message qui parvint plus tard à Fort Drum, puis au reste du monde.
Les Japonais s’étaient abstenus de lancer une attaque générale pendant la nuit, car leurs ordres restaient de tenter le coup de propagande qu’aurait représenté la capture du Général MacArthur. Le général lui-même avait devancé la prise d’assaut de sa position en s’exposant personnellement durant toute la journée. La nuit, bien sûr, les choses étaient encore pires. Néanmoins, au matin, la petite troupe alliée avait eu 35 morts et un bon nombre de blessés et ne comptait plus qu’environ 70 hommes en état de combattre. Quant au bataillon japonais qui l’encerclait, si sa prudence lui avait fait perdre du temps, il ne comptait au maximum que quarante morts et blessés.
A l’aube du 8 juin, les Japonais se remirent immédiatement, quoique toujours précautionneusement, à progresser vers le sommet de Crag Hill. Quelqu’un avait hissé un drapeau étoilé sur le mât brisé du pavillon de la batterie Hern. Toute la matinée, les Japonais avancèrent au pas, espérant obliger à se rendre l’homme qu’ils auraient tant aimé conduire à Tokyo chargé de chaînes pour une parodie de procès. Il s’y opposa et ses hommes partagèrent ses privations. Il est certain qu’à cet instant, MacArthur était bien conscient que l’ennemi le voulait vivant. Ce qui lui restait d’hommes solidement adossés à l’océan, il arpentait donc avec confiance le rocher de Crag Hill sous le nez des Japonais, les défiant de l’abattre.
Cette ridicule pseudo-bataille se prolongea toute la matinée. Ce n’était guère la lutte héroïque et désespérée qu’ont pu décrire des auteurs qui n’y étaient pas. Ce fut plutôt pour les Japonais une sorte de combat dansant, une soigneuse manœuvre d’encerclement de cette minuscule poche, en tâchant d’abattre les uns après les autres les quelques fous qui la défendaient, sans atteindre la silhouette orgueilleusement dressée de MacArthur.
Cependant, lorsqu’un homme reste pendant des heures au milieu des balles, à la fin, même si les armes ne sont pas braquées sur lui, sa chance finit forcément par tourner. Le résultat était sans doute inévitable. D’après les témoignages des derniers fidèles Philippins, qui ont pu être recueillis, nous pouvons reconstituer ainsi la mort du général. Vers 12h30, alors qu’une rafale venait de l’effleurer, il sembla pour une fois se baisser rapidement pour éviter les tirs. Les Japonais, qui n’étaient qu’à quelques dizaines de mètres, se mirent à ouvrir un feu nourri sur sa position, peut-être pour l’empêcher de se redresser. Défiant la mort, MacArthur se redressa tout simplement au beau milieu des rafales. Il fut tout de suite atteint au ventre par trois balles, qui le tuèrent instantanément.
Un quart d’heure après environ, les Japonais réalisèrent que MacArthur devait être blessé ou mort. Le chef du bataillon cessa de retenir ses hommes et leur ordonna d’enlever la colline. Les derniers défenseurs, Philippins et Marines, virent les Japonais accourir baïonnette au canon au lieu d’avancer pas à pas comme avant. Certains se jetèrent sur eux, emportant quelques-uns de leurs ennemis dans une mort rapide. La plupart, ayant vu tomber leur chef, mortellement blessé, parurent soudainement privés de toute énergie. Ils laissèrent tomber leurs armes et levèrent les mains en brandissant tout ce qu’ils pouvaient trouver qui ressemblât à un drapeau blanc. Malheureusement, les Japonais étaient exaspérés par les interminables heures d’attente dans l’espoir de capturer MacArthur ou de le forcer à se rendre, et enragés de constater que cela n’avait servi à rien. Au moins les deux tiers des ultimes survivants du petit groupe furent passés sur le champ au fil des baïonnettes. Deux hommes seulement, deux Eclaireurs philippins, survécurent ensuite aux camps de prisonniers japonais.
Le Général Douglas MacArthur était mort trente minutes après midi environ, le 8 juillet 1942. Moins de vingt minutes plus tard, toute résistance avait cessé sur Corregidor.
Le mythe MacArthur
Ce que nous savons aujourd’hui du déroulement réel de la lutte et que nous venons d’exposer a dû être reconstitué à partir des sources les plus ténues. Cependant, les suites ont été décrites par d’autres auteurs avec beaucoup de précision. Nous ne traiterons donc ici que brièvement des questions tactiques et stratégiques apparues après la mort du général.
Les Japonais eurent besoin d’un peu de temps pour souffler avant de s’en prendre aux autres forts, lesquels, n’ayant pas de civils à protéger et à nourrir, étaient dans une bien meilleure situation quant à leurs réserves d’eau et de nourriture. Du 11 au 15 juillet, Fort Hughes et Fort Frank furent soumis à un puissant barrage d’artillerie. Le 16, Fort Hugues fut attaqué par des forces japonaises venant de Corregidor, pendant que des troupes venant de Bataan débarquaient à Fort Frank. Les deux forts résistèrent d’abord avec énergie, causant des pertes sérieuses aux Japonais, mais une fois ceux-ci solidement établis sur les deux îles, les garnisons démoralisées et usées par les bombardements offrirent leur reddition aux forces écrasantes des attaquants.
L’infanterie ne pouvait débarquer à Fort Drum, le “cuirassé de béton”. Les Japonais se mirent donc à le bombarder. Il subit neuf jours de bombardement par près de cent cinquante canons, sans broncher, quoiqu’il souffrît de graves dommages. Sa reddition, le 25 juillet, fut due à une cause moins spectaculaire. Les défenseurs du fort n’avaient plus rien à manger, même s’ils avaient encore la volonté de tenir ses immenses remparts. La baie de Manille était enfin ouverte au trafic naval japonais.
Sur l’île de Mindanao, le Général Wainwright continua à résister avec succès jusqu’à la fin du moins d’août contre de puissantes attaques japonaises, à la tête de forces américaines et philippines régulières et organisées. Le 1er septembre, ses forces amoindries par les combats et la maladie, Wainwright donna l’ordre aux hommes qui lui restaient de se diviser en petites formations et de se disperser dans la jungle de Mindanao, comme le Général MacArthur l’avait prévu et comme le leur permettaient les accords passés avec les chefs Moros. De puis le début de la guerre, près de 9 000 soldats américains et philippins étaient morts sur Mindanao, au combat, de faim ou de maladies. Les Japonais firent alors 3 000 prisonniers, malades ou blessés et trop mal en point pour être évacués vers les villages de la jungle. Mais le reste des troupes alliées, totalisant 15 500 à 16 000 hommes, devait former l’ossature d’une organisation de guérilla unie à celle du peuple Moro, dont les chefs furent cérémonieusement faits officiers américains.
Le Général Wainwright conduisit lui-même la guérilla jusqu’au 29 octobre. Il fut alors évacué par le sous-marin USS Nautilus. Les officiers qu’il laissait derrière lui ont raconté comment, au moment de son départ, il leur avait murmuré, très ému, ces simples mots : « Je reviendrai ! » On n’ose penser au retentissement que le grand propagandiste qu’était MacArthur aurait donné à cette scène et à cette courte phrase.
On sait que Wainwright allait prendre le commandement des forces terrestres des Etats-Unis dans le Pacifique Sud. Durant toute la guerre, jusqu’à ce que le Général Wainwright tienne sa promesse, les troupes qu’il avait laissées sur l’île et leurs alliés Moros – cinquante mille hommes en tout – devaient interdire tout l’intérieur de Mindanao aux Japonais. Ces derniers seraient forcés de maintenir près de cent mille hommes sur l’île pour ne pas en être chassés mais, en dehors d’expéditions punitives d’une grande sauvagerie, ils devraient se contenter d’en contrôler la frange côtière.
En ce qui concerne MacArthur, chacun sait comment il fut métamorphosé en un héros comparable à un demi-dieu à la suite de ses combats de Corregidor. Toute discussion sensée était balayée, les faits étaient oubliés.
Douglas MacArthur fut promu à titre posthume Général de l’Armée, et c’est aussi à titre posthume qu’il reçut la Médaille d’Honneur du Congrès, cette médaille que son père avait conquise de son vivant. Sa veuve joua un rôle important dans la souscription des emprunts de Défense et resta jusqu’à sa mort une personnalité très populaire, quoiqu’elle ait mal supporté la perte de son Douglas adoré et qu’elle ait cessé toute vie publique dès la fin de la guerre. Beaucoup regrettent aujourd’hui les hommages rendus à la mémoire d’une personnalité énigmatique, qui leur semblent entièrement immérités, mais dans le contexte de l’effort de guerre de l’époque, ils eurent un effet approprié et salutaire pour la propagande américaine. Par ailleurs, on ne saurait négliger le fait que MacArthur prolongea certainement la résistance des Philippines et que les hommes, les canons, les munitions et les moyens en général dépensés là par les Japonais leur manquèrent ailleurs. Selon le mot d’un fidèle du général, « les obus qui tombèrent sur Bataan en avril, sur Corregidor en mai et juin et sur les forts de la baie en juillet ne tombèrent pas sur Guadalcanal, sur Singapour, sur la Birmanie, sur Dien-Bien-Phu ni sur le front chinois. »
Les Japonais retrouvèrent le corps du Général MacArthur sur Crag Hill et, conformément à leurs traditions, montrèrent bien plus de respect pour ce grand guerrier abattu qu’ils n’en accordèrent à leurs prisonniers qui avaient fait l’erreur de rester en vie. Deux jours après sa mort, le 10 juillet, il fut enterré sur Corregidor avec tous les honneurs militaires par les Japonais, devant le Général Tanaguchi et tout son état-major au garde-à-vous. Selon Tanaguchi, l’épée de MacArthur, retrouvée dans son PC du tunnel de Malinta, fut enterrée avec lui dans son cercueil.
Ce n’est qu’après ces funérailles que les Japonais
déclarèrent que les combats étaient terminés et que l’île était sécurisée.
Peut-être en raison de la défense suicidaire de MacArthur, les prisonniers
faits sur Corregidor furent initialement mieux traités que ceux de Bataan (mais
cela ne saurait faire oublier le meurtre de milliers d’hommes tentant de se
rendre – meurtre qu’une reddition organisée aurait sans doute pu éviter).
Selon le souhait de sa veuve, le corps de Douglas MacArthur ne fut pas exhumé de la tombe que les Japonais lui avaient donnée, quoique la pierre tombale rédigée en japonais ait été remplacée en 1946. Ainsi finit l’histoire de l’un des généraux les plus étranges et flamboyants de l’Armée américaine.
[1] Référence télévisuelle qu’on pourrait peut-être rendre littérairement par « comme Sancho Pança à Don Quichotte » ou, sans la dérision de ce modèle, par « comme Planchet à d’Artagnan » (NDT).
[2] Le Fort Wint, couvrant les approches de la Baie de Subic, avait été dépouillé de sa garnison, de son armement et de son ravitaillement, qui avaient été répartis entre les quatre forts gardant les approches de la Baie de Manille. Deux des canons de 155 mm furent démontés et envoyés à Bataan ; les canons de 3 pouces furent envoyés à Corregidor.
[3] Mme MacArthur allait gagner les Etats-Unis, où elle ferait campagne pendant plus de deux ans pour la souscription des emprunts de guerre.