Le rapport Catroux du 1er janvier 1942
Singapour
Le 1er janvier 1942
Statut : Extrêmement urgent
De : Général G. Catroux, Commandant en Chef des Forces Françaises Combinées d’Extrême-Orient.
À : M. P. Reynaud, Président du Conseil et Chef du Comité de Défense Nationale.
Général C. de Gaulle, Ministre de la Guerre.
Amiral F. Lemonnier, Chef d’Etat-Major de la Marine Nationale.
Sujet : Etat des Forces Françaises sur le Théâtre d’Opérations d’Extrême-Orient (TOEE) après la bataille de Mer de Chine Méridionale.
(1) La force navale combinée alliée “Z”, tentant de détruire une partie importante de la flotte japonaise, s’est trouvé confrontée les 30 et 31 décembre 1941 à des forces ennemies dans des conditions très défavorables. Elle a infligé à l’ennemi des pertes importantes, mais à un prix très élevé. On déplore en particulier la perte du commandant de l’escadre, l’Amiral Sir Tom Spencer Vaughan Phillips, et du commandant du navire amiral, le Captain John C. Leach.
L’ennemi a perdu :
2 cuirassés des classes Ise et Fuso.
2 croiseurs de bataille de classe Kongo (le statut exact de l’un d’entre eux est encore incertain au moment où ce rapport est rédigé).
2 destroyers de classe Fubuki.
2 autres cuirassés ont été endommagés et leur statut actuel est incertain.
Plus de 40 avions embarqués et 15 bombardiers basés à terre ont été détruits au cours de ces deux jours.
Les pertes de la force “Z” sont les suivantes :
(a) Coulés :
Le cuirassé HMS Prince of Wales (classe King George V).
Le cuirassé HMS Malaya (classe Queen Elizabeth).
Le croiseur de bataille HMS Repulse (classe Renown).
Le porte-avions HMS Formidable (classe Illustrious).
Les croiseurs HMS Devonshire, Dorsetshire et HMAS Canberra (tous de classe County).
Les destroyers HMS Express, Jupiter, Javelin, Nubian et MN Mistral (classe Bourrasque).
(b) Endommagés :
Le cuirassé HMS Rodney (classe Nelson).
Les croiseurs lourds HMS Exeter (classe Exeter) et MN Tourville (classe Duquesne).
Les croiseurs légers HMS Enterprise et Emerald (classe “E”), MN Duguay-Trouin et Lamotte Picquet (classe Duguay-Trouin).
Tous les avions embarqués sur le HMS Formidable ont été perdus, mais la plupart de leurs équipages ont été sauvés par des destroyers britanniques. La RAF a subi quelques pertes au sein de ses escadrilles anti-navires. L’escadrille B du GB IV/62 a perdu un Martin Maryland, dont l’équipage a été sauvé.
(2) Ce qu’on appelle bataille de Mer de Chine Méridionale est en fait une série d’engagements entre la force “Z” et l’aviation anti-navires ennemie (embarquée ou basée à terre), un important engagement de surface nocturne en baie de Kuching et quelques actions de sous-marins le 30 et le 31. A la suite de notre présence au QG britannique pendant ces deux jours et de nos discussions avec les deux officiers de liaison français (de l’Armée de l’Air et de la force sous-marine) et avec divers officiers de la Royal Navy et de la RAF, nous pouvons indiquer qu’il s’agit sans doute d’un schéma normal d’engagement lorsqu’on fait face à des forces ennemies combinées.
Si chacun des engagements mérite une étude spécifique pour en tirer des leçons tactiques pertinentes, il faut ajouter que l’opération doit être considérée comme un engagement global d’un seul tenant, impliquant l’utilisation de forces différentes et combinées. La coopération entre les unités aériennes, les forces de surface et les forces sous-marines pour acquérir une supériorité tactique globale et la victoire est perçue actuellement par les officiers chargés du commandement comme une ligne directrice pour les actions à venir.
(3) Le succès ennemi au niveau stratégique est indiscutable. Malgré des pertes très lourdes, la Marine japonaise a conservé le contrôle de la zone d’opérations à la fin de la bataille et elle a réussi à détruire la majeure partie de la puissance de frappe combinée des Alliés en Extrême-Orient.
Le succès ennemi est attribué par les officiers ayant participé à la bataille et par les officiers d’état-major à Singapour aux facteurs suivants :
(a) Une supériorité numérique globale, en particulier au niveau des cuirassés et des porte-avions. Le contre-amiral Palliser m’a dit la nuit dernière que les services de renseignements de la Royal Navy suspectent que quatre (4) grand porte-avions et deux (2) porte-avions légers ont été engagés par l’ennemi contre un (1) pour la force “Z”. L’ennemi a également déployé quatre (4) cuirassés et quatre (4) croiseurs de bataille contre respectivement trois (3) et un (1) pour la force “Z”. La force alliée semblait être à égalité voire supérieure à l’ennemi pour ce qui est des croiseurs.
(b) Une bonne coopération entre les forces de surface et les unités aériennes basées à terre, qui possèdent des capacités d’attaque et de reconnaissance complémentaires et dont le rayon d’action est suffisant pour couvrir la totalité du théâtre des opérations. Les sous-marins ont été également déployés de façon agressive pour attaquer nos forces alors qu’elles se repliaient.
(c) Un entraînement très poussé des équipages des avions comme des navires, en particulier pour les destroyers et les croiseurs. Le capitaine du Tourville, que j’ai pu rencontrer à l’hôpital central de Singapour, décrit un pourcentage de coups au but par les bombardiers en piqué ennemis atteignant 50%, voire davantage. Ce taux est largement plus élevé que celui relevé en général par l’état-major de la Marine Nationale pendant les exercices.
(d) Un entraînement spécifique des forces navales ennemies aux actions de nuit. Ces forces réagissent rapidement et de façon très agressive aux changements dans la situation tactique. Elles utilisent abondamment les torpilles et semblent capables de recharger certains si ce n’est tous les tubes lance-torpilles de leurs croiseurs et destroyers en un temps très bref.
Si le moral, le dévouement et le sens du devoir de l’ennemi semblent élevés, ils ne sont pas plus grands que ceux dont ont constamment fait preuve nos forces pendant ces deux jours de combat. Même pendant l’étape finale du combat, et même à bord des navires endommagés, le moral est resté extrêmement élevé. Les marins et les officiers ont fait route pour attaquer l’ennemi en sachant que celui-ci était numériquement supérieur et opérait à partir de bases bien contrôlées, et ils l’ont fait de façon agressive, lui infligeant des dommages sérieux. Des pertes étaient prévues dès le début, mais elles n’eurent jamais un impact sur le moral des équipages et leur volonté de se battre.
(4) Les pertes ont été élevées pour les navires de la Marine Nationale engagés dans cette bataille. Mis à part trois (3) destroyers, je dois insister sur le fait que, même si nous n’avons perdu qu’un navire (le destroyer Mistral), la Marine Nationale n’a quasiment plus de capacité d’action en surface dans le TOEE. Un premier décompte des dégâts a été établi à partir des entretiens menés avec les divers officiers dès leur retour à Singapour.
(a) Croiseur lourd Tourville : dégâts subis pendant l’attaque aérienne du 30 décembre.
Une bombe de 250 kg perforante a touché à 17h59 la tourelle A, perçant le toit et explosant dans le compartiment de chargement des obus. La détonation semble avoir été de faible puissance, mais la plupart des hommes de l’équipe de la tourelle ont été tués instantanément ou sont décédés par la suite. Le magasin à munitions avant a dû être noyé et quelques dégâts ont été infligés à la tourelle B, qui ne pouvait plus être pointée vers bâbord.
Une bombe de 250 kg perforante a touché à 17h59 et 30 secondes la salle des machines avant, tuant des mécaniciens, mettant hors service la turbine bâbord n°1 et déclenchant un incendie, qui ne fut maîtrisé qu’à 18h09. Les condensateurs ont été endommagés et le système d’alimentation en carburant a été contaminé, imposant l’arrêt de la turbine tribord n°1.
Deux bombardiers en piqué ont mitraillé le pont vers 18h00, tuant l’officier de liaison de la Royal Navy et blessant le commandant, qui est toutefois resté sur la passerelle jusqu’à qu’il soit certain que les dégâts étaient sous contrôle.
Vers 18h04, le bâtiment naviguait sur la chambre des machines arrière. L’ingénieur de bord confirma à 18h10 qu’une vitesse maximale de 29 nœuds pouvait être atteinte malgré cette puissance réduite de moitié (la coque du Tourville avait été nettoyée à Singapour au début du mois d’octobre). Etant donné que les deux tourelles principales avant n’étaient plus opérationnelles, le commandant de la force “Z” a ordonné au Tourville de se retirer avec les autres navires endommagés vers 19h20.
Pertes parmi l’équipage : 27 tués, 41 blessés.
(b) Croiseur léger Duguay-Trouin : dégâts subis au cours de l’engagement nocturne au large de la baie de Kuching dans la nuit du 31 décembre, et plus tard dans la journée du fait des attaques aériennes.
Le Duguay-Trouin a engagé avec le Lamotte-Picquet (voir ci-dessous), à 01h14, un groupe de bâtiments ennemis, qui se révéla composé de trois cuirassés de classe Fuso/Hyuga et deux destroyers. La distance n’a jamais dépassé 6,000 mètres jusqu’à ce que le croiseur se retire.
Un obus de 6 pouces a touché la plate-forme du compas à 01h15, entraînant des pertes importantes, mais aucun dégât structurel, puis trente secondes plus tard, deux obus sans doute de 6 ou 5,5 pouces ont touché la tourelle B, détruisant cette dernière. Deux autres obus de 6 ou 5,5 pouces ont été encaissés sur la superstructure avant, avec des pertes, un début d’incendie et des dégâts sur le poste de contrôle de tir avant. Aucun coup ne fut reçu jusqu’à 01h18, lorsque deux obus de 5 pouces ont touché le navire au niveau de la cheminée arrière, détruisant les canons anti-aériens bâbord de 3 pouces. Un obus de 6 ou 5,5 pouces a explosé au niveau de la grue trente secondes plus tard ; il aurait mis le feu à l’hydravion, si ce dernier n’avait pas été débarqué à Saïgon en novembre. Un obus de 6 ou 5,5 pouces a frappé la tourelle A vers 01h19, détruisant l’affût et faisant exploser quelques obus de 6,1 pouces. La tourelle a été entièrement détruite, avec de lourdes pertes en vues humaines. Le magasin avant a dû être noyé. Juste après, un obus de 6 ou 5,5 pouces a touché la tourelle Y de face, l’obus n’a pas explosé, mais le choc a mis hors d’usage l’élévateur. Deux obus de 5 pouces ont touché la poupe vers 01h20, détruisant quelques compartiments de stockage et endommageant le gouvernail principal. Le navire dut utiliser le gouvernail de secours jusqu’à 04h30, lorsque les dégâts furent réparés.
Vers 13h04, alors qu’il essayait de protéger le cuirassé endommagé Prince of Wales, le croiseur a été percuté par un gros bombardier bimoteur ennemi, que les canons de 3 pouces et les Bofors de 40 mm avaient semble-t-il désemparé. L’avion s’est écrasé sur tribord, entre les cheminées. L’essence d’aviation hautement inflammable a entraîné un important incendie au milieu du navire, qui brûla jusqu’à 13h48 et força l’ingénieur de bord à éteindre trois chaudières jusqu’à 14h02. Les canons anti-aériens tribord de 3 pouces ont été détruits et les pertes parmi les servants anti-aériens sont importantes.
Pertes parmi l’équipage : 93 tués, 172 blessés.
(c) Croiseur léger Lamotte-Picquet : dégâts subis au cours de l’engagement nocturne au large de la baie de Kuching, dans la nuit du 31 décembre, et plus tard dans la journée du fait des attaques aériennes.
Le Lamotte-Picquet a engagé avec le Duguay-Trouin (voir ci-dessus), à 01h14, un groupe de bâtiments ennemis, qui se révéla composé de trois cuirassés de classe Fuso/Hyuga et deux destroyers. La porté n’a jamais dépassé 6000 mètres jusqu’à ce que le croiseur se retire.
Un obus de 5 pouces a touché le navire entre les deux cheminées à 01h15 et 30 secondes, détruisant les deux affûts anti-aériens de 3 pouces et faisant exploser des munitions prêtes à servir. Un obus de 6 ou 5,5 pouces a touché la passerelle à 01h16, mais il n’a pas explosé. Un obus de 6 ou 5,5 pouces a touché le château avant à 01h17, détruisant le cabestan principal. Trois obus de 6 ou 5,5 pouces ont touché à intervalles rapprochés la superstructure arrière. Le mât principal et le poste de contrôle de tir arrière ont été détruits et la tourelle Y légèrement endommagée. La tourelle X a souffert d’un coup direct par un obus de 5 pouces à 01h18, ce dernier tuant l’équipe de la tourelle et incendiant quelques charges de poudre.
Entre 08h26 et 08h30, alors qu’il essayait de protéger le navire-amiral endommagé HMS Prince of Wales, le Lamotte-Picquet a été mitraillé par deux bombardiers en piqué et trois chasseurs ennemis. Le second lieutenant a été légèrement blessé, mais les servants anti-aériens sur tribord ont subi de nombreuses pertes.
Pertes parmi l’équipage : 41 tués, 89 blessés.
(d) Destroyer Mistral : rapport sur la perte du navire, le 31 décembre.
Le Mistral était en train de couvrir la retraite des bâtiments endommagés la veille, lorsque l’escadron fut pris en embuscade par un, voire deux sous-marins japonais, au sud des îles Ananba. Les officiers du Mistral venait à peine de voir le cuirassé anglais HMS Malaya recevoir une torpille vers 05h11, que le destroyer fut lui-même touché 30 secondes plus tard. Un officier survivant décrit « un choc terrible » et pense qu’une – et peut-être deux – torpille(s) ont touché au niveau de la seconde cheminée. Une chaudière semble avoir explosé et des conduites de carburant se sont rompues. Un incendie majeur s’est rapidement déclaré après l’explosion, mais, vers 05h15, quelques fissures sont apparues sur le revêtement du pont. Il semble que la coque du navire ait cédé. Vers 05h18, le navire s’est cassé en deux, la partie avant coulant presque immédiatement et l’arrière vers 05h22. Nous estimons que les pertes parmi l’équipage sont importantes. Toutefois, étant donné que les survivants ont été récupérés par différents navires du fait de la recherche anti-sous-marin engagée par les autres destroyers, aucun décompte n’a pu être établi jusqu’à présent. Les survivants du Mistral sont actuellement en cours de regroupement à l’hôpital principal de Singapour. Nous espérons disposer d’un décompte complet demain.
(5) Efficacité des armements
Le Duguay-Trouin et le Lamotte-Picquet ont tiré ensemble 12 torpilles, dont au moins 2 et peut-être 3 ont été vues frappant un cuirassé ennemi de classe Fuso. Considérant la confusion à ce stade de la bataille, c’est un résultat plus qu’honnête.
Les deux croiseurs sont armés de canons d’un modèle ancien, le 155 mm/50 mod.1920. Ce canon est bien conçu, mais sa cadence de tir est beaucoup trop faible pour des actions nocturnes. Une cadence de tir de 10 obus par minute est le minimum absolu dans ce type d’engagement, mais une cadence de 15 obus par minute est souhaitable. Une portée importante n’est pas une exigence majeure. Le nouveau système de contrôle de tir RPC utilisé sur le Lamotte-Picquet est efficace et améliore la précision. Du fait de l’urgence en Extrême-Orient, c’est le seul bâtiment de cette classe à avoir été équipé ainsi.
Les navires alliés manquent d’un armement anti-aérien efficace. C’est vrai pour nos navires comme pour ceux des Britanniques. La Royal Navy n’utilise pas moins de 5 tailles différentes de canons pour la défense anti-aérienne de la flotte, 3-pouces sur certains destroyers, 4-pouces comme armement secondaire des croiseurs et de certains vieux cuirassés modernisés, 4,5-pouces sur les porte-avions, un calibre spécial de 4,7 pouces sur certains cuirassés et un canon polyvalent de 5,2 pouces sur les cuirassés modernes de classe KGV. Nos navires utilisent le canon anti-aérien de 75 mm/50 mod.22, qui n’est pas assez puissant.
L’armement anti-aérien à courte portée a été considérablement amélioré par le montage d’affûts simples Bofors de 40 mm (du type utilisé par l’Armée), d’affûts doubles Hotchkiss de 25 mm et d’affûts simples Œrlikon de 20 mm. Toutefois, ces canons sont tout simplement en nombre insuffisant. Le Bofors de 40 mm simple, même s’il est utile car ne nécessitant pas de courant électrique, ne fournit pas une puissance de feu suffisante pour stopper une attaque aérienne déterminée. Les Hollandais utilisent sur leurs nouveaux navires un affût double stabilisé de 40 mm, qui se révèle déjà comme un grand pas dans la bonne direction.
Le radar est un atout important. Malheureusement, aucun de nos navires présents n’en était équipé. Le radar est un système d’alerte important, surtout face à une attaque aérienne majeure. Les radars de contrôle de tir utilisés par les navires britanniques semblent efficaces. Toutefois, les opérateurs radar semblent pris en défaut lorsqu’ils font face à une attaque de saturation ou lorsque plusieurs navires sont impliqués, comme durant la bataille nocturne au large de la baie de Kuching. L’efficacité des radars pourrait être considérablement améliorée par un dispositif permettant de distinguer rapidement les amis des ennemis.
(6) La bataille de Mer de Chine Méridionale a sérieusement affaibli les forces navales alliées en Extrême-Orient. La seule force de surface opérationnelle restante est celle sous le commandement de l’Amiral hollandais Karel Doorman, basée à Sourabaya. Cette force avait la charge du contrôle du détroit de Macassar et de la protection de la partie est de la barrière malaise. Elle doit à présent défendre toute la zone et sera fortement mise à contribution. La Royal Navy met toujours en œuvre une escadre d’escorte de convois (un cuirassé de classe Royal Sovereign et quatre destroyers) et quelques forces navales légères dans le détroit de Malacca. Ces forces ne peuvent pas être engagées dans une action navale importante contre l’ennemi.
Les renforts déjà planifiés ne vont pas changer la situation de façon significative. Ils comprennent :
(a) Un convoi rapide (nom de code Long Sword), qui doit arriver à Colombo le 3 janvier et à Singapour le 12 (par le détroit de la Sonde).
(b) Un convoi de quatre cargos côtiers lents, chargés principalement de matériaux de construction pour renforcer les défenses de l’AIF (armée australienne) au Kedah et escorté par deux chasseurs de mines auxiliaires, des transports armés et un patrouilleur anti-aérien, qui doit atteindre Penang le 3 janvier. La marine australienne a envoyé des renforts à Port-Blair (îles Andaman), où les porte-hydravions Commandant-Teste et HMS Albatross doivent établir une base d’hydravions avec 18 hydravions-torpilleurs (Northrop N3M), 10 hydravions de chasse (Supermarine type 355) et quatre hydravions légers de patrouille et de lutte anti-sous-marine (1 Loire 130 et 3 Walrus).
(c) Des sous-marins anglais et français, avec la Xème flottille de la Royal Navy, qui a quitté Port Saïd le 30 décembre et n’est pas attendue à Singapour avant le 28 janvier, et la 2ème Flottille de Sous-Marins d’Extrême-Orient, qui doit quitter Port-Saïd aujourd’hui et ne sera pas à Singapour avant le 25 janvier.
(d) Le grand convoi américain destiné aux Philippines et dérouté vers Darwin est actuellement en cours de déchargement. L’état-major de la RAF à Singapour n’attend pas le transfert du premier squadron de chasse avant le 10 janvier. Le gouvernement américain a promis davantage de matériel, mais aucun nouveau convoi n’atteindra Darwin avant fin janvier ou début février au mieux.
L’ennemi dispose à présent de la supériorité aérienne et navale sur ce théâtre d’opérations. Les avions d’attaque japonais interdisent efficacement le détroit de Malacca dans la journée et ils empêchent l’utilisation de l’aérodrome de Medan (au nord de Sumatra) comme relais pour les chasseurs monoplaces en transit vers Singapour. Cela retarde de façon significative les renforts pour la Malaisie et Singapour.
Les forces alliées vont devoir se reposer sur une stratégie d’interdiction maritime, en utilisant des champs de mines et des sous-marins comme outils les plus efficaces. Dans un tel contexte, notre pays possède quelques éléments spécialisés, qui peuvent être à la fois pertinents d’un point de vue stratégique et significatifs politiquement :
(i) Le croiseur mouilleur de mines rapide Emile-Bertin, qui a été utilisé pour transporter des équipements à Saïgon. Le contre-amiral Palliser a fait allusion, lors d’une discussion privée, au fait que le HMS Abdiel doit être rappelé en Méditerranée. Si tel est le cas, l’Emile-Bertin va devenir le seul navire de surface capable de mener des opérations offensives de mouillage de mines dans des eaux contestées.
(ii) La force française sous-marine d’Extrême-Orient, avec les survivants de la 1ère Flottille (6 bâtiments de patrouille, tous du type 1500 t, dont 5 sont actuellement opérationnels – Le Centaure, endommagé le 23 décembre, aura terminé ses réparations au chantier naval de Singapour pour le 6 janvier) et la 2ème Flottille en cours de transfert (6 bâtiments de patrouille, dont 4 du type 1500 t et 2 du type 900 t, plus 2 mouilleurs de mines capables chacun d’emporter 32 mines Normand-Fenaux). À la fin du mois de janvier, si aucun bâtiment n’est perdu d’ici là, la force sous-marine d’Extrême-Orient alignera 12 submersibles de patrouille (dont 10 de 1500 t) et 2 mouilleurs de mines. La Royal Navy ne sera à ce moment-là capable de déployer que 12 sous-marins, dont 4 grands et 8 petits. La Marine Royale Néerlandaise déploiera 12 sous-marins, dont 7 sont assez vieux (les K-VII à K-XIII ont été lancés entre 1921 et 1924) et d’une valeur au combat douteuse. Un grand nombre de sous-marins américains opèrent dans les eaux des Philippines. Toutefois, jusqu’à présent, ils ne semblent pas avoir été très chanceux ou très efficaces.
(iii) Les quatre derniers Martin-167 du groupe B du GB IV/62, qui sont les seuls avions capables de servir de reconnaissance rapide à long rayon d’action. L’officier de liaison de l’Armée de l’Air m’a confirmé que les unités de maintenance de la RAF basées à Singapour ont été capables de les équiper avec des réservoirs internes spéciaux. En acceptant la surcharge modérée (300 kg) au décollage, cette modification leur donne un rayon d’action opérationnel de 1320 km (712 nautiques), comprenant 30 minutes à pleine puissance et une marge de sécurité. C’est un chiffre réaliste et non pas issu de la documentation du constructeur ; il implique que l’avion aura un rayon d’action plus important que les Spitfire PR de la RAF actuellement déployés en Malaisie. À partir de l’aérodrome de la RAF à Sembawang (Singapour), ces avions modifiés seront capables de couvrir une zone allant de la baie de Brunei à Nha Trang, sur la côte d’Annam. Je dois m’entretenir demain avec quelques officiers de la Marine Nationale, qui se sont portés volontaires pour servir dans cette unité comme navigateurs. Mélanger des équipages de l’Armée de l’Air et de la Marine Nationale ne peut qu’améliorer la capacité à reconnaître les navires, si ces avions doivent servir d’yeux à l’unité de la RAF spécialisée dans l’attaque anti-navires basée à Sembawang.
(7) Considérant les éléments mentionnés ci-dessus, je recommande fortement les actions suivantes.
(a) Les croiseurs Tourville et Duguay-Trouin doivent être renvoyés en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, selon la disponibilité des chantiers navals, pour des réparations voire pour une reconstruction. Considérant le fait que 75% de l’armement principal du Duguay-Trouin a été détruit et que les canons de 155 mm/50 ne sont pas standards et ne sont utilisés à présent que sur les deux croiseurs survivants de la classe Duguay-Trouin et sur le croiseur d’entraînement Jeanne d’Arc, le réarmement du navire avec des canons mieux adaptés aux actions de flotte et utilisant des munitions standards doit être privilégié. Il est également impératif d’améliorer l’armement anti-aérien des deux navires.
(b) Le croiseur Lamotte-Picquet doit être réparé sur place, même au prix d’une de ses tourelles, et équipé de rails pour le mouillage des mines. L’architecte naval français en poste à Singapour a déjà étudié cette possibilité et il estime le temps des réparations et modifications à 5 à 8 jours, selon la charge de travail du chantier naval local. Le navire pourrait emporter de 80 à 100 mines britanniques (selon que les tubes lance-torpilles seront conservés ou retirés). Comme les machines du Lamotte-Picquet sont en parfait état, il fera équipe avec l’Emile-Bertin pour former une petite escadre de mouilleurs de mines rapides.
(c) L’Emile-Bertin ne doit pas être renvoyé en Méditerranée.
(d) Les trois destroyers survivants de classe Bourrasque doivent être associés au contre-torpilleur Lynx, à présent réparé, pour former un groupe d’escorte rapide.
(e) Priorité doit être donnée à des opérations sous-marines accrues, avec Singapour comme base principale et Sourabaya ou Darwin en secours. Le ravitailleur de sous-marins (ancien navire d’entraînement) Condorcet doit être envoyé à Sourabaya ou Darwin le plus tôt possible.
(f) L’escadrille B du GB IV/62 doit être transformée en une unité auto-suffisante sur le modèle des groupes de reconnaissance photo (PRU) de la RAF.
(g) Les avisos Savorgnan-de-Brazza et Amiral-Charner, opérant actuellement de Dakar, doivent être redéployés avec le Dumont-d’Urville, le Bougainville et le D’Entrecasteaux à La Réunion, pour le contrôle de l’Océan Indien. L’aviso D’Iberville est toujours en réparations en Australie et il ne sera pas disponible avant le printemps prochain. Une force de cinq navires pourrait faciliter de façon significative les mouvements des convois dans l’Océan Indien.
Je tiens à souligner qu’en mettant à la disposition du commandant du théâtre d’opérations, le général Sir Archibald P. Wavell, une force efficace de mouilleurs de mines, une force sous-marine bien équilibrée et une unité de reconnaissance aérienne efficace, la France pourrait contribuer de façon significative à la défense de Singapour et de la Barrière Malaise, pour un investissement limité en navires et en hommes, toujours trop rares. Cela nous permettrait de continuer à être considérés comme une puissance importante dans les choix stratégiques et politiques qui devront être faits sur ce théâtre d’opérations.
Votre dévoué serviteur
Général G. Catroux