Annexe 41-7-1

Les enseignements de la Campagne de Grèce
(19 février au 18 juillet 1941)

– Extraits de l’ouvrage de Maurice Héninger « L’épreuve du feu – L’évolution des outils militaires durant la Deuxième Guerre Mondiale » (Plon Ed., Paris, 1985), avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

Forces terrestres

 

I – Forces déployées

 

L’armée grecque comptait 600 000 hommes, et pouvait se reposer dans le nord sur le très efficace système de défense de la ligne Metaxas.

Les forces du Commonwealth engagées dans cette campagne (BEFIG) consistaient en cinq divisions d’infanterie, une division blindée et trois brigades blindées, plus diverses unités d’artillerie indépendantes[1].

L’Armée française a envoyé en Grèce une division blindée, une bonne partie d’une autre et trois divisions d’infanterie (plus une quatrième dans le Dodécanèse et une cinquième déployée en grande partie en Crète) sous l’appellation « Armée d’Orient ».

Les Alliés ont donc déployé en Grèce continentale l’équivalent de 12 divisions, soit 220 000 hommes dont 180000 combattants et 750 à 800 chars (au départ, le Général Papagos, Commandant en Chef grec, avait demandé 9 divisions).

Une partie de la BEFIG était sur le front ouest (en Albanie), mais les troupes françaises purent se porter au nord-est. Elles purent ainsi s’opposer à une rapide avance allemande, évitant un enveloppement catastrophique de l’aile droite et la reddition de la 2ème armée grecque.

 

A la fin de la campagne, l’Allemagne avait engagé 12 divisions d’infanterie, deux légères et sept Panzer divisions[2]. Une partie était déployée en Albanie pour aider les Italiens, sous le nom de Skandenberg Korps (en fin de campagne, 2 PzDiv et une légère).

 

 

II – Contraintes géographiques et logistiques

 

Si les Alliés devaient traverser la Méditerranée, les Allemands voyaient leur déploiement sévèrement restreint par d’autres contraintes géographiques.

Lancer davantage de divisions dans les Balkans ne se traduisait pas automatiquement par une plus grande puissance de combat, parce que cela impliquait d’exiger davantage d’un système de communications très médiocre. Les troupes fraîches faisaient concurrence aux convois de ravitaillement sur des routes embouteillées et de toutes façons dans un état souvent abominable (au bout de deux semaines, 35% des camions du parc logistique allemand étaient en panne en raison de l’état des routes[3]).

De plus, la plupart des routes sinuaient au fond d’étroites vallées et pouvaient être bloquées assez facilement. En ordonnant de lancer davantage d’unités dans la bataille, Hitler ne fit qu’aggraver les problèmes de circulation, créant des embouteillages qui faisaient de bonnes cibles pour les bombardiers anglais et français. De plus, les bombardiers lourds alliés basés en Crète pilonnaient les gares de triage et d’embarquement, tandis que les unités du Génie britannique accomplissaient un excellent travail de démolition[4].

 

Par ailleurs, la question de l’essence d’aviation, qui devait se révéler critique durant la bataille de Crète, commença à prendre de l’importance durant la campagne de Grèce, en raison de la participation massive de la Luftwaffe aux opérations.

Le chemin de fer était la seule façon de transporter du carburant vers la Grèce par voie de terre. Mais la Grèce est à l’extrémité d’un long réseau ferré venant du nord, et dont les diverses branches confluent pour la plupart à Skoplje. Or, les lignes avaient été détruites en de très nombreux endroits, en Yougoslavie et en Grèce, au sud de Skoplje et entre Salonique et Athènes. La reconstruction complète du réseau ferré devait prendre plus de trois mois[5], en commençant par une étape intermédiaire, la reconstruction de la voie Skoplje-Salonique, permettant de transporter ensuite le carburant par bateau jusqu’à Athènes.

Avant la fin des travaux sur le réseau ferré, il fallait donc passer par la mer pour approvisionner la Luftwaffe : soit de Constantza par le Bosphore, soit de Venise par l’Adriatique et le canal de Corinthe. De ce fait, tant l’Adriatique que le nord de la mer Egée devinrent essentielles pour la logistique allemande jusqu’en septembre 1941 (et d’autant plus longtemps que les pistes de Rhodes, une fois prolongées, permirent aux Stirling et aux Consolidated 32 alliés d’attaquer les voies et les gares avec leur charge de bombes maximale). La campagne terrestre, puis aérienne, se doubla dès lors d’une campagne navale centrée sur les efforts franco-britanniques pour interdire à l’Axe le transport de carburant par l’Adriatique et le nord de la mer Egée, tout en contrôlant le sud de la mer Egée et la Méditerranée.

 

Dans les deux camps, la logistique imposa ainsi sa loi au déploiement, donc à la stratégie.

 

 

III – Aspects tactiques

 

En raison de la supériorité tactique de la Wehrmacht et de sa supériorité aérienne globale, la campagne de Grèce s’acheva finalement par un succès allemand, mais à un coût énorme en hommes, en matériel et en temps.

Le commandant en chef allemand, le Feld-Maréchal List, fut handicapé par le manque de troupes de montagne (très durement éprouvées en février-mars 1941 lors de l’opération “Merkur” en Corse et en Sardaigne). Les troupes de montagne auraient facilité à de nombreuses reprises l’avance allemande à travers le terrain montagneux. De même, une invasion de la Crète était pratiquement exclue du fait des lourdes pertes subies par les troupes aéroportées, toujours lors de “Merkur”.

La lenteur de l’avance allemande permit ainsi aux forces alliées de construire plusieurs solides lignes de défense. Incapable de les contourner, la Wehrmacht n’eut pas d’autre choix que de livrer chaque fois une coûteuse bataille de percée, dans de très mauvaises conditions topographiques. Le déploiement du Skandenberg Korps en Albanie aurait pu représenter un atout maître si la marine italienne avait eu suffisamment de moyens pour lancer des attaques amphibies successives sur la côte ouest afin de déborder la farouche résistance grecque. Mais la Regia Marina avait subi depuis août 1940 de si lourdes pertes et la supériorité navale alliée était si grande que la contribution du Skandenberg Korps fut mineure. De plus, à cette époque, ni les Allemands ni les Italiens ne disposaient du moindre bâtiment de débarquement spécialisé. De tels matériels furent mis au point par la suite (le MFP et d’autres bateaux de débarquement de chars et d’infanterie), mais ils n’apparurent qu’en 1942.

 

De leur côté, les forces alliées étaient à un stade de transition. Certaines des leçons de la Blitzkrieg avaient été apprises, mais pas toutes. Les tactiques défensives s’étaient considérablement améliorées. Les troupes ne paniquaient plus à la vue (voire à la seule idée) d’un blindé et les armes antichars étaient raisonnablement efficaces. D’un autre côté, les tactiques offensives étaient encore très inférieures à celles des Allemands, la coopération interarmes difficile à mettre en œuvre et la maîtrise en combat des grandes unités hésitante, même si, sur le terrain, les hommes se battaient avec énergie. D’une façon générale, les succès défensifs ne pouvaient être exploités en attaque à temps pour reprendre l’initiative. Les contre-attaques manquaient du punch et du soutien nécessaires pour obtenir mieux que des résultats locaux et limités.

 

Par ailleurs, la prolongation des combats et les attaques de la Luftwaffe sur les cités grecques consolidèrent le gouvernement grec en stimulant la volonté de se battre de la population. Une rapide défaite militaire aurait très certainement provoqué un effondrement politique, facilité le contrôle du pays par l’Axe et fait le lit d’une influence communiste susceptible de mener par la suite à une situation de guerre civile.

 

 

IV – Pertes

 

Les pertes de la campagne furent très élevées des deux côtés[6].

 

Les forces franco-britanniques ont perdu 70000 hommes (tués, blessés graves et prisonniers).

L’armée yougoslave a été en grande partie détruite, mais non anéantie, puisque 120 000 hommes ont été évacués et purent être rééquipés.

L’armée grecque a perdu 120 000 hommes, plus 150 000 prisonniers. Elle a perdu la plus grande partie de son équipement lourd.

Les pertes dans la population civile grecque ont été elles aussi très lourdes. Les bombardements aériens systématiques de Salonique, Volos, Larissa, Lamia et Athènes-Le Pirée ont fait environ 80 000 morts et blessés graves civils, provoquant la naissance d’un violent sentiment anti-allemand en Grèce.

 

De l’autre côté, en raison de la succession de batailles de percée livrées dans de très médiocres conditions tactiques, les pertes allemandes ont été énormes. La Wehrmacht a perdu environ 120 000 hommes, dont 26 000 tués et 94 000 blessés graves et disparus. De plus, 600 chars ont été détruits, dont 300 sont irréparables.

Il faut ajouter à ces pertes celles de l’armée italienne, principalement subies en Albanie et estimées à 45 000 hommes (tués, blessés graves et prisonniers).

 

 

V – Conséquences

 

Après la Bataille de France, celle de Grèce apprit aux armées alliées quelques utiles leçons. Néanmoins, pour des raisons de système et de culture, l’armée française assimila les leçons de la guerre mobile plus facilement que l’armée britannique, selon un modèle déjà perceptible durant la Première Guerre Mondiale.

 

V.1 – Dans l’Armée française, la « Division Cuirassée » évolua vers la Division Blindée : une unité totalement mécanisée et dotée d’une infanterie mécanisée et d’une artillerie pleinement intégrées, rattachées de façon organique aux brigades, conformément à l’organisation décrite par les ouvrages de De Gaulle. Les divisions d’infanterie devinrent des unités pleinement motorisées, capable de soutenir les unités blindées en mouvement et dotées de leur propres formations blindées et antichars.

 

V.2 – Chez les Britanniques, le processus d’adaptation fut quelque peu plus lent. Leurs divisions blindées évoluèrent[7] vers des unités puissantes mais déséquilibrées du fait d’une trop forte proportion de chars. Les artilleurs résistèrent, sous le poids des habitudes, à l’introduction des canons automoteurs. L’engagement de tanks lors d’actions de nuit continua de paraître inimaginable[8]. Au contraire, les unités françaises, peut-être en raison de leur engagement quasi continuel depuis mai 1940, s’adaptèrent avec beaucoup plus de souplesse, n’hésitant pas à mener des attaques de nuit en soutien de l’infanterie[9].

 

V.3 – Du côté allemand, seules de rares enseignements furent tirés de cette campagne, dont le succès final avait favorisé une certaine complaisance. Les difficultés furent attribuées en bloc à la situation géographique. Dans une certaine mesure, c’était exact, mais la très difficile topographie balkanique n’avait eu un tel impact que parce que la logistique avait été délibérément négligée dans l’armée allemande au profit de la puissance de feu. Ce déséquilibre entre « les dents et la queue » (teeth and tail) existait déjà auparavant, mais n’était pas apparu en pleine lumière parce qu’aucune campagne prolongée n’avait due être livrée ou parce que la logistique ennemie était encore plus faible que celle de l’armée allemande[10].

L’arme blindée allemande (PanzerWaffe), n’ayant rencontré en Grèce que des chars alliés assez légèrement armés (les tanks britanniques engagés utilisaient le 2 livres et les chars français made in USA le M6 de 37 mm), les leçons parfois infligées par le B1 bis en France furent oubliées. Aucun réel progrès technique ne fut accompli durant l’hiver 1941/1942, en dehors de l’amélioration de l’armement du Pz-III avec le canon de 50 mm/L60, surtout décidée en raison des données sur le SAV-41 obtenues grâce aux Japonais (qui les avaient chèrement payées !).

En fait, le principal facteur responsable de l’évolution technique des blindés allemands fut le choc ressenti en Russie devant la supériorité technique du T-34 et du KV-1. Améliorer l’armement du Pz-IV, cesser la production du Pz III et du Pz 38(t) tchèque, enfin lancer le développement du Panther furent des décisions étroitement liées au “choc du T-34”. Il en fut de même du développement des chasseurs de chars Marder utilisant des chassis de Pz 38 (t) et de Pz-II[11].

La production de chars se poursuivit donc après la campagne de Grèce au même rythme assez lent qu’au début de 1941.

V.3.1 – Les chars

– Début 1942, la plupart des tanks produits restaient des Pz 38(t) et des Pz-III dotés du canon de 50 mm/L42.

– La production du Pz-III armé du 50 mm/L60, lancée en février, ne progressa que lentement. Mi-mai 1942, cent cinquante seulement environ avaient été livrés.

– Le Pz-IV resta jusqu’à Barbarossa uniquement considéré comme un char de soutien, avec un canon de 75 mm court (24 cal.). C’est à partir d’août 1942 qu’il fut doté du 75 mm/L43, puis du 75 mm/L48 début décembre, après que sa tourelle ait été quelque peu modifiée.

– Le développement le plus innovant de la période « entre Grèce et Barbarossa » fut le “char de percée” (Durchbruchswagen), finalement développé par Henschel contre un concurrent Porsche sous l’étiquette VK-3601H. La mise au point de ce véhicule, ressemblant à un Pz-IV agrandi, avec sept galets de roulement de chaque côté, commença à la fin de l’été 1941. Il fut désigné PanzerKampfWagen V, Panzer V.

Les premiers modèles de production, qui pesaient 36 tonnes, étaient armés d’un canon de 75 mm/L24 (Pz Va). Mais deux autres modèles (Pz Vb et c), un peu mieux blindés, donc plus lourds (38 tonnes), et armés d’un 75 mm/L24 (b) ou L48 (c), furent aussi produits, surtout en raison de l’obsession de Hitler pour des blindages toujours plus épais et des canons toujours plus gros (une des très rares circonstances où les « visions » du dictateur furent confirmées par l’expérience du combat). Ils ne représentèrent d’abord que 40% des véhicules fabriqués, et il fallut attendre août 1942 pour que le Pz Vc reçoive la priorité. Globalement, le développement de la production du Panzer V fut assez lent. En mai 1942, lors du lancement de Barbarossa, il existait tout juste de quoi équiper deux bataillons indépendants, à 51 chars chacun. Ce n’est qu’à partir de fin 1942 que le Panzer Vc équipa en nombre les unités de première ligne.

Les modèles suivants (Pz Vd, e, f et g) furent dotés du canon de 75 mm/L48, puis du canon de 75 mm/L70, et de plus en plus blindés – leur poids atteignit jusqu’à 46 tonnes. Malgré ce surcroît de blindage, les flancs verticaux du Durchbruchswagen étaient décidément inférieurs aux flancs obliques du T-34 (et du Panther) ; sa production cessa en décembre 1943.

– Le Panzer VI Panther, doté de flancs obliques, pesant plus de 50 tonnes et armé du canon de 88 mm/56, fut le plus fameux résultat du “choc du T-34”. Mais il ne commença à entrer en service en nombre que fin novembre 1943.

– La mégalomanie de Hitler conduisit au programme du Panzer VII, baptisé Tiger pour la propagande. Ce monstre était doté du canon de 88 mm/71, mais moins de 500 exemplaires furent produits avant l’effondrement, en 1944. Cet énorme engin, d’une utilité contestable, jouit aujourd’hui d’une célébrité de beaucoup supérieure à ce que fut son rôle réel.

V.3.2 – Les automoteurs

– Les PanzerJaeger Marder II et III, fabriqués sur châssis de Pz II et de Pz 38(t) à partir de début 1942, furent d’abord armés du 50 mm/L60. Ils ne reçurent le 75 mm/L48 qu’à partir de décembre 1942. La production du 75 mm L/48, partagée entre les nouveaux Pz IV, les Pz Vb et les Marder, constitua d’ailleurs en 1943 un véritable goulet d’étranglement, que l’utilisation de quelques dizaines de canons de 76 mm soviétiques capturés au début de Barbarossa ne pouvait suffire à débloquer.

– Par ailleurs, l’artillerie autopropulsée (obusiers de 15 cm SP) fut progressivement développée, sur des chassis de vieux Pz-I et de Pz-II, dès la fin de la campagne de Grèce.

Les canons d’assaut (Sturmgeschutz) restèrent cependant considérés comme des engins d’appui rapproché, et armés du 75 mm court, jusqu’à Barbarossa.

 

 


Forces aériennes

 

L’aspect aérien de la campagne de Grèce prit une ampleur inattendue, avec de très importantes conséquences, d’autant plus que les trois semaines de la bataille de Crète (du 20 juillet au 13 août) ne firent qu’accentuer les phénomènes observés au-dessus de la Grèce.

 

I – Les forces en présence

 

1) Déploiement tactique allié

Les Alliés acceptèrent le défi allemand et déployèrent un contingent aérien important, malgré des conditions difficiles.

 

La RAF (BAFG) déploya 19 squadrons :

– 9 squadrons de chasse (4 sur Hurricane, 3 sur Tomahawk et deux sur Blenheim IVF)

– 8 de bombardement léger (sur Blenheim)

– un de bombardement moyen (sur Wellington)

– 2 de coopération avec l’armée (sur Lysander, Gladiator et Gauntlet).

 

L’Armée de l’Air déploya 21 groupes :

– 2 Escadres de chasse (soit 6 groupes) sur Hawk-81 A2

– 3 Groupes de chasse indépendants (2 sur D-520 et D-520M dans le Dodécanèse et un sur Maryland modifiés en chasseurs à long rayon d’action)

– 2 Escadres de bombardement moyen (soit 4 groupes, tous basés en Crète) sur LéO-451

– 6 Groupes de bombardement léger basés en Grèce continentale sur Martin-167 Maryland

– 2 Groupes de bombardement léger basés dans le Dodécanèse, l’un sur Martin-167 Maryland et l’autre sur Potez 63/11.

 

Le total théorique franco-britannique était de 360 chasseurs (dont 40 dans le Dodécanèse), 320 bombardiers légers (dont 40 dans le Dodécanèse), 100 bombardiers moyens et environ 40 appareils de coopération. Soit 820 avions de combat (dont 80 dans le Dodécanèse et 80 en Crète).

 

Il faut ajouter à ces forces la force aérienne grecque, dont la chasse fut rééquipée au début de la campagne avec 36 Grumman G36A (F4F3), qui remplacèrent ou s’ajoutèrent à ses PZL-24, ses 12 Bloch MB-152 et ses quelques Gladiator. Les Grecs mirent aussi en ligne des Potez 63 (9 livrés en 1939 et quelques autres, provenant des surplus français, en mars-avril 1941), des Fairey Battle et des Bristol Blenheim.

 

Enfin, les restes de la force aérienne yougoslave (quelques chasseurs Bf-109E et Hurricane I, et des bombardiers Blenheim I et Do-17) rejoignirent l’aviation alliée mi-mai 1941.

 

2) Déploiement stratégique : Coronation / Couronnement (forces basées en Crète)

– 2 squadrons renforcés de la RAF sur bombardiers lourds Short Stirling (60 avions)

– une Escadre de Bombardement lourd de l’Armée de l’Air (3 groupes) avec 60 Consolidated Model-32 (ou LB-30/Liberator).

Cette force avait pour objectif l’attaque des champs pétrolifères de Ploesti et du réseau ferré roumain. Devant la rapide détérioration de la situation, les bombardiers lourds furent utilisés contre les centres logistiques comme la gare de triage de Plovdiv et contre d’autres objectifs d’opportunité.

 

3) Déploiement aéronaval

Les groupes aériens des HMS Formidable et Eagle, qui intervinrent dans certains épisodes de la campagne, avaient gagné en équilibre et en efficacité grâce à l’apport des flottilles de chasseurs et de bombardiers en piqué de l’Aéronavale, veuves de leur Béarn. De plus, deux squadrons d’hydravions lourds de la RAF et deux flottilles françaises d’hydravions furent déployées à partir de la Crète et du Dodécanèse.

 

4) Appareils de soutien logistique

Aucune comptabilité précise n’a pu être effectuée. Une estimation grossière donne un total de 200 avions de la RAF et de l’Armée de l’Air : transport (DC3, DC2, Lockheed Mod.14 et Mod.18, Bristol Bombay, Vickers Valentia, Dewoitine 338 ex-Air France et Bloch MB-220 ex-bombardiers) et avions de liaison (dont quelques très anciens Potez 25 TOE et Hawker biplans tels que des Hart).

 

5) Totaux alliés

Ce sont ainsi 1140 avions français et britanniques, dont 940 avions de combat, qui furent déployés sur le théâtre d’opération grec, sans compter les appareils navals.

 

De plus, quelques renforts furent envoyés, tenant compte du fait que Malte n’était pas gravement menacée et que toute lutte avait cessé en Afrique.

– La RAF put transférer en Grèce de fin mai à fin juin 50 Hurricane, 15 Tomahawk, 40 Blenheim (dont 10 IVF), 10 Wellington et 15 Stirling, soit 130 avions de combat.

– L’Armée de l’Air put transférer 100 Hawk 81-A2 et 40 Maryland, soit 140 avions de combat.

 

Le total général, sans compter les avions navals, grecs ou yougoslaves, atteignit donc 1210 avions de combat.[12]

 

6) Les forces aériennes de l’Axe en Grèce

La Luftwaffe finit par déployer dans les Balkans l’équivalent de quatre FliegerKorps, auxquels il faut ajouter un FliegerKorps opérant d’Italie et la plupart des avions de la Regia Aeronautica. Les contraintes principales qu’elle rencontra furent le nombre et la capacité des aérodromes disponibles, ainsi que le manque de carburant, que nous avons déjà évoqué. Seul le contrôle du canal de Corinthe put permettre l’acheminement de suffisamment d’essence pour lancer sur la Crète l’assaut infructueux de juillet-août (20 juillet-13 août).

Au total, l’Axe engagea 1500 avions de combat allemands (47% de l’effectif total de la Luftwaffe en juin 1941) et 550 italiens, soit 2050. Cependant, un FliegerKorps ne fut déployé que début juin.

 

 

II – L’évolution de l’équilibre des forces

 

Il était beaucoup plus facile à l’Axe qu’aux Alliés de recevoir des renforts. L’équilibre des forces pencha donc avec le temps de plus en plus en faveur de l’Axe. Le rapport de forces aérien était d’un peu moins de 2 contre 1 en faveur de l’Axe au début de la campagne, et passa à plus de 2 contre 1 à la fin[13].

Cette différence relativement modérée fut un facteur supplémentaire de prolongation de la campagne au sol .

 

 

III – Pertes

 

A la fin de la campagne de Grèce, le 18 juillet, les pertes alliées étaient de 695 avions pour les forces tactiques et de 40 pour les stratégiques (la force “Couronnement”). Une partie notable de ces pertes étaient dues à la flak. Par ailleurs, 25 chasseurs et 10 bombardiers navals avaient aussi été détruits.

Le 20 juillet, 320 avions étaient présents en Crète, dont environ 140 chasseurs (il faut y ajouter les 95 bombardiers de “Couronnement”). Environ 60 avions étaient déployés dans le Dodécanèse. Cependant, jusqu’aux premiers jours d’août, le taux d’appareils en état de vol ne dépassa guère 50% en raison des problèmes liés à l’évacuation du continent.[14]

 

Les pertes en combat subies par l’Axe ont été estimées à 990 avions, dont au moins 760 pour la seule Luftwaffe. Sur 640 avions endommagés, 480 appartenaient à la Luftwaffe. Le déséquilibre en faveur des Alliés était évidemment lié à la posture offensive adoptée par les forces de l’Axe contre des forces bien organisées en défense. Plus grave encore : la plupart des pertes de l’Axe survinrent au-dessus de territoires tenus par l’ennemi ou au-dessus de la mer. Les pertes en équipages furent dont très nettement plus lourdes que chez les Alliés.

 

 

IV – Conséquences

 

1) Pour la Luftwaffe

Survenant après les pertes subies lors des la batailles de France et d’Angleterre en 1940 (4897 appareils[15]), du Blitz Malte-Tunis et de l’opération Merkur de janvier à mars 1941 (1256 avions de combat, dont 775 allemands et 481 italiens, plus 198 transports), les pertes de la Luftwaffe lors de la campagne de Grèce furent particulièrement difficiles à supporter.

Pour les six premiers mois de 1941, si l’on ajoute aux pertes subies en Méditerranée celles liées aux combats contre la RAF au-dessus de l’Europe continentale, les pertes aériennes en combat de la Luftwaffe s’élevaient à près de 2900 avions de combat. Durant cette même période, 1987 avions furent perdus par la Luftwaffe en dehors des combats (à l’entraînement, en convoyage…). Ce chiffre élevé s’explique par la désorganisation de l’entraînement provoquée par le lancement de l’offensive des Balkans juste après l’opération Merkur, exigeant de faire appel à des pilotes instructeurs.

Au total, les pertes de la Luftwaffe de janvier à juin (avions endommagés ou détruits) atteignirent 4873 appareils[16], dont 900 environ purent être réparés.

Et la Bataille de Crète allait encore alourdir ces chiffres…

 

Certes, la production aéronautique pouvait aisément compenser ces pertes. Pour les six premiers mois de 1941, les usines allemandes fabriquèrent 3500 avions de chasse, bombardement, reconnaissance et appui au sol. Cependant, les conséquences les plus graves touchaient les équipages.

 

Il est beaucoup plus difficile de remplacer des équipages entraînés que des avions. La Luftwaffe était une arme relativement jeune, qui avait déjà dû faire face à une expansion massive entre 1935 et 1940. La « vieille génération », dont les équipages de la Légion Condor, avait beaucoup souffert : ses pertes de septembre 1939 à fin juin 1941 atteignaient 24200 hommes, tués, blessés graves, disparus ou prisonniers[17]. La nouvelle génération, entraînée en 1940-1941 et arrivant en unité opérationnelle au printemps 1942, devait souffrir d’un cycle d’entraînement abrégé et de la disparition d’un nombre important des « anciens » capables de guider ses premiers pas en combat. Dès le courant de 1942 apparut une dichotomie entre les « bleus » et les Experten[18].

 

Par ailleurs, sur le plan tactique, la confiance accordée au Ju-87 Stuka avait été détruite par la grande vulnérabilité de ce bombardier en piqué dès lors qu’une opposition sérieuse de la chasse adverse se manifestait. Mais son remplacement était long à venir. Le Ju-87F/Ju-187 ne quitta jamais la planche à dessin et le projet fut annulé en 1943 en raison de performances insuffisantes et d’une trop grande complexité, laissant présager une maintenance ardue en opérations. Le Ju-87D fut la seule solution, mais ce n’était qu’un palliatif. La production de cette variante fut cependant accrue pour compenser les pertes du premier semestre 1941.

 

2) Pour la Regia Aeronautica

La situation de la Regia Aeronautica était bien pire que celle de la Luftwaffe. L’industrie aéronautique italienne était incapable de compenser les pertes subies. Le goulot d’étranglement des moteurs était d’autant plus catastrophique que, malgré les promesses de Hitler à Mussolini, les livraisons allemandes furent très limitées en raison des besoins allemands ! A la fin de l’été 1941, la Regia Aeronautica était sérieusement affaiblie. La livraison d’appareils plus modernes que ceux qui l’équipaient au début de l’année, tels que le Re-2001 et le MC-202, ne put être accélérée : le chasseur de Reggiane n’entra en unité qu’à la fin de 1941 et celui de Macchi au printemps 1942.

 

3) Pour la RAF et l’Armée de l’Air

Les pertes de la RAF et de l’Armée de l’Air avaient aussi été fortes. Néanmoins, la proportion d’équipages récupérés avait été plus forte que pour la Luftwaffe et la Regia Aeronautica, et la production aéronautique britannique et américaine pouvait sans difficulté compenser les pertes en matériel.

 

Tactiquement, l’expérience opérationnelle avait conduit à des évolutions rapides en raison de l’intensité des opérations. L’Armée de l’Air s’adaptait déjà aux nouvelles tactiques à la fin de la Bataille de France : en juin 1940, la patrouille double de deux éléments de trois avions avait cédé la place à trois éléments de deux avions. Moins efficace que le système allemand, cette organisation était bien supérieure à la vieille formation en V utilisée par les Français en 1939, et encore conservée durant l’été 1940 par la RAF. Après une période transitoire durant Merkur, l’Armée de l’Air passa en Grèce à la formation dite « des quatre doigts » (Finger Four). La RAF suivit, en Méditerranée puis en Angleterre.

Le guidage radar était entré dans les mœurs et, avec de meilleurs avions et de plus nombreux pilotes, les groupes aériens des porte-avions gagnèrent considérablement en efficacité. La disponibilité en assez grand nombre de Grumman G36A (F4F3) achetés par la France dès le début de 1940 augmenta énormément le potentiel de la chasse embarquée.

 

En résumé, si le déclin en qualité de la Luftwaffe ne se voyait pas encore, il était dès cette date inéluctable en face de forces aériennes alliées de mieux en mieux équipées et organisées.

 

4) Et pour les Américains…

La diffusion de l’expérience du combat acquise par les Franco-Britanniques vers les unités de l’USAAC/USAAF (et de l’US Navy et des Marines) fut considérablement accélérée par le système de l’infiltration dans les unités françaises, au grand bénéfice des Américains.

En moyenne, chaque Groupe de chasse français engagé en Grèce abritait 3 pilotes américains, voire plus. Durant la campagne, 20 de ces pilotes acquirent l’expérience du combat. Trois d’entre eux y furent tués et deux autres gravement blessés, mais trois devinrent des « as ». Les équipages de bombardiers acquirent une expérience du même ordre.

Les leçons apprises de mai à juillet 1941 donnèrent naissance à de nouvelles instructions tactiques diffusées par l’USAAC en septembre-octobre 1941. L’article capital de Reade Tilley « Hints on Hunt Hunting » fut publié en septembre 1941[19]. La participation de pilotes et d’équipages américains aux activités des centres d’entraînement opérationnel français en Afrique du Nord constitua un noyau de personnel entraîné apte à diffuser les nouvelles tactiques de combat parmi les unités américaines nouvellement formées lors de la spectaculaire montée en puissance de l’aviation américaine en 1942, tant dans l’USAAC que dans l’US Navy et l’US Marine Corps.



[1] Historiquement, le Général Wilson était venu au secours de la Grèce avec 57 000 hommes dont 35 000 combattants, tous arrivés tardivement et de façon très désorganisée alors que le front grec s’effondrait déjà, surtout au nord-est.

[2] 4 PzDiv historiquement.

[3] comme historiquement.

[4] comme historiquement/

[5] trois mois historiquement, avec une plus faible priorité, mais moins de destructions et pas d’opposition aérienne.

[6] Historiquement, 11000 hommes pour les Britanniques, 11 000 morts et 4 000 blessés graves côté Allemand ; la population a quant à elle souffert bien plus qu’historiquement.

[7] comme historiquement.

[8] historiquement, en 1944, lors de la bataille pour la colline 112 près de Caen, les brigades blindées abandonnèrent l’infanterie après le coucher du soleil.

[9] comme historiquement.

[10] historiquement, ce déséquilibre n’apparut qu’en hiver 1941-1942, lorsque la Wehrmacht fut pour la première fois confrontée à un ennemi puissant lors d’une campagne prolongée.

[11] historiquement, les chasseurs de chars allemands furent surtout équipés de canons soviétiques de 76 mm capturés… qui vont manquer dans cette trame historique.

[12] Historiquement, la RAF n’avait pu déployer que 200 avions de combat. La différence s’explique par la participation française à la guerre : directe (620 avions de combat en tout) ou indirecte (la disparition de la présence italienne en Afrique permettant à la RAF de libérer de nombreux squadrons).

[13] il n’atteignit cependant jamais le 5 contre 1 historique.

[14] Historiquement, les chiffres étaient de 40 avions dont 24 chasseurs (y compris 8 Fulmar du Formidable), et la moitié n’étaient pas en état de vol.

[15] soit 30% de plus que les 3745 historiques.

[16] contre 3150 historiquement.

[17] contre 18533 historiquement, au 22 juin 1941.

[18] qui ne se manifesta historiquement qu’à partir de fin 1943

[19] au lieu de fin 1942 historiquement.