Annexe 41-6-1

Un pays, une marine… deux nationalités

La flotte yougoslave face à l’invasion germano-italienne

 

La situation au 27 avril 1941 :

des forces insuffisantes pour résister, mais non négligeables

Navires et aéronefs

La marine royale yougoslave comprenait, à quelques jours de l’entrée en guerre contre l’Allemagne et l’Italie, les navires opérationnels suivants (compte non tenu des unités fluviales) :

 

Croiseur léger (CL) : 1

Dalmacija, ex-allemand Niobe (lancé le 18 juillet 1899, acheté en 1925).

Déplacement : 2640 t. Vitesse : 20 n. Armement : 6 x 84 mm, 4 x 47 mm, 2 mitrailleuses.

Utilisé comme navire-école.

 

Contre-torpilleurs (DD) : 4 (plus une unité en construction)

– Classe « Dubrovnik » : 1 unité.

Dubrovnik : entré en service en 1931. Utilisé comme conducteur de flottille.

Déplacement : 1880 t. Vitesse : 37 n. Armement : 4 x 140 mm, 2 x 84 mm, 6 x 40 mm, 2 x 12,7 mm, 6 x TL 533 mm (2 x III), 40 mines.

– Classe « Beograd » : 3 unités, plus une en construction (le Split, sur cale aux chantiers de Kotor). Déplacement : 1210 t. Vitesse : 38 n. Armement : 4 x 120 mm (2 x II), 4 x 40 mm (2 x II), 2 x 12,7 mm, 6 x TL 550 mm (2 x III), 30 mines.

Beograd, entré en service en juin 1939.

Ljubljana, entré en service le 23 septembre 1939. Coulé accidentellement le 24 janvier 1940, renfloué le 10 juillet suivant et réparé.

Zagreb, entré en service en novembre 1939.

 

Torpilleurs (TB) : 6

Six unités ex-austro-hongroises, lancées entre 1913 et 1916, restant d’un ensemble de 8 allouées à la jeune marine yougoslave à l’issue de la Première Guerre Mondiale (T 2 rayé dans des circonstances inconnues ; T 4 perdu par échouage en 1932).

240 t, 21 nœuds. Armement : 6 x 65 mm, 2 mitrailleuses, 2 x TL 450 mm.

La marine austro-hongroise distinguait trois sous-séries suivant le chantier naval de construction : T pour Trieste, Stabilimento Tecnico ; F pour Fiume, Danubius ; M pour Monfalcone. Les T 1 à T 4 provenaient du chantier de Trieste, les T 5 à T 8 du chantier de Fiume (comme les Pergamos et Proussa grecs).

T 1 (ex Tb 76T), lancé le 15/12/1913 ; T 3 (ex Tb 78T), lancé le 4/03/1914

T 5 (ex Tb 87F), lancé le 20/03/1915 ; T 6 (ex Tb 93F), lancé le 25/11/1915 ; T 7 (ex Tb 96F), lancé le 8/07/1916 ; T 8 (ex Tb 97F), lancé le 8/07/1916.

 

Sous-marins (SS) : 4

– Classe « Hrabri » : 2 unités.

Déplacement : 975 t (surface)/1165 t (plongée). Vitesse : 15,7/10 n.

Armement : 6 x TL (tous à la proue) 533 mm (12 torpilles), 2 x 102 mm, 1 x 7,62 mm.

Hrabri, lancé en 1927 ; Nebojsa, lancé en 1927.

– Classe « Osvetnik » : 2 unités.

Déplacement : 630/809 t. Vitesse : 14,5/9 n.

Armement : 6 x TL (4 proue, 2 poupe) 550 mm, 1 x 100 mm, 1 x 40 mm.

Osvetnik, lancé en 1929 ; Smeli, lancé en 1929.

 

Patrouilleur/yacht armé (PY) : 1

Bjeli Orao, entré en service en 1939. 570 t, 18 n. Armement : 2 x 20 mm, 2 mitrailleuses.

Yacht royal en temps de paix, patrouilleur en temps de guerre.

 

Mouilleurs de mines (CM) : 6

Six unités de la classe « Galeb », ex-allemandes, datant des années 1917-1919, achetées en 1920.

330 t, 15 n. Armement : 2 x 84 mm, 2 mitrailleuses, mines.

Galeb ; Jastreb ; Kobac ; Labud ; Orao ; Sokol.

 

Dragueurs de mines (MS) : 6

– D 2 (ex Tb 36, ex Uhu). 80 tonnes.

Bâtiment ex-austro-hongrois. Entré en service en 1886 comme torpilleur, reclassé comme dragueur de mines entre 1911 et 1913. Navire-école.

– Cinq unités de la classe « Malinska », toutes entrées en service en 1931.

125 t, 9 n. Armement : 1 x 47 mm.

Malinska ; Marjan ; Meljine ; Mljet ; Mosor.

 

Vedettes lance-torpilles (MTB) : 10

– 2 unités type Thornycroft, entrées en service en 1927.

15 t, 40 n. Armement : 2 x TL 457 mm, 2 mitrailleuses.

Chetnik ; Uskok.

– 8 unités type Lürssen, entrées en service entre 1936 et 1939.

60 t, 33 n. Armement : 2 x TL 550 mm, 2 x 20 mm, 1 mitrailleuse, mines.

Dinara ; Durmitor ; Kajmakcalan ; Orjen ; Rudnik ; Suvobor ; Triglav ; Velebit.

 

Ravitailleur d’hydravions (AV) : 1

Zmaj, entré en service en 1931.

1870 t, 15 n. Armement : 2 x 84 mm (2 x I), 4 x 40 mm (2 x II).

 

Ravitailleur de sous-marins (AS) : 1

Hvar: navire marchand transformé, 2650 tonnes.

 

Pétrolier (AO) : 1

Perun, 3400 tonnes.

 

L’aviation navale mettait en ligne 74 hydravions et avions, dont une quarantaine, tous des hydravions, pouvaient être considérés comme aptes au combat :

12 Dornier 22Kj (ou Do-H)

10 à 12 Dornier Wal (ou Do-W)

15 Rogozarski SIM-XIV

1 à 4 Rogozarski PVT (H)

 

Bases navales

La marine yougoslave disposait de deux bases majeures : Kotor (Cattaro) et Sibenik (Sebenico), mais utilisait aussi d’autres ports. Il ne faut pas oublier que Pola, Fiume et Zara étaient alors des villes et des bases italiennes.

Pour une meilleure compréhension du récit qui va suivre, il est nécessaire de décrire brièvement la base de Kotor ou, plus exactement, le complexe des Bouches de Kotor. Couvrant une superficie de 87 km2, celles-ci comprennent (en allant de l’Adriatique vers l’intérieur des terres) :

– les Bouches au sens strict, soit le chenal d’accès faisant communiquer avec la pleine mer les quatre bassins intérieurs (profonds de 40 à 60 m). L’entrée en est délimitée au nord par la péninsule de Prevlaka, qui s’achève par la pointe d’Ostro, au sud par celle de Lustica, terminée par la pointe d’Arza.

– un premier bassin : la baie de Topla ou golfe d’Herceg Novi (Castelnuovo), que le large canal de Kumbor fait communiquer avec le bassin suivant.

– la baie de Tivat (Teodo), de forme triangulaire, qui est le bassin le plus vaste

– ces deux bassins communiquent avec les bassins les plus à l’intérieur des terres par le détroit des Chaînes (Verige, stretto delle Catene), long de 2 km et d’une largeur minimale de 300 m.

– les deux derniers bassins, les plus petits, sont les golfes de Risan (Risano) au nord-ouest et de Kotor au sud-est.

Comme la marine austro-hongroise avant elle, la marine yougoslave exploitait largement les possibilités offertes par ce vaste port naturel. Si le mouillage principal de la flotte se trouvait dans le golfe de Kotor, devant la ville même, un autre point fort était Tivat (Teodo), où se trouvait l’arsenal. Tandis que les sous-marins, pour sortir plus rapidement, pouvaient stationner au plus près des Bouches mêmes, les forces légères utilisaient les petits ports, également plus proches de l’entrée des Bouches, de Djenovic (près d’Herceg Novi) et de Kumbor (sur le canal du même nom). Quant à l’aviation navale, elle n’avait pas moins de quatre hydrobases : deux sur le golfe de Kotor (Dobrota et Orahovac), une sur la baie de Tivat (Krtole) et une sur celle de Topla (Rose).

 

Ordre de bataille

Sur le plan opérationnel, les navires dépendaient soit du commandement de la Flotte (de haute mer), soit du commandement de la défense des côtes, articulé en trois secteurs, nord (Selce), centre (Sibenik/Split) et sud (Dubrovnik/Kotor).

 

1. La Flotte

1.1. Kotor (Cattaro) :

1ère division de torpilleurs : Dubrovnik (chef de division), Beograd, Zagreb, Ljubljana

Division de sous-marins : ravitailleur Hvar (chef de division), Hrabri, Nebojsa, Osvetnik, Smeli

Divers : CL Dalmacija ; TB T 1 et T 3 ; PY Bjeli Orao ; AO Perun

1.2. Sibenik (Sibenico) :

2e division de torpilleurs : Velebit (chef de division) et les neuf autres vedettes lance-torpilles

3e division de torpilleurs : T 7 (chef de division), T5, T 6 et T 8, soit les 4 TB les plus récents

 

2. La défense des côtes

2.1. Secteur nord (Selce, golfe du Quarnaro) :

AM Malinska

2.2. Secteur centre (Sibenik/Split) :

CM Galeb, Labud, Sokol

AM Mosor, Marjan

2.3. Secteur sud (Dubrovnik/Kotor) :

CM Orao (Dubrovnik), Jastreb et Kobac(Djenovic, Bouches de Kotor)

AM Meljine, Mljet, D 2 (Kumbor, Bouches de Kotor)

 

3. L’aéronautique navale

Pour notre récit, seuls importent les appareils déployés dans la zone des Bouches de Kotor. Il s’agissait des escadrilles suivantes :

– 1er Groupe d’hydravions : 2 escadrilles, 15 appareils de reconnaissance.

1ère escadrille (à Krtole) : 5 SIM-XIV ; 2ème escadrille (à Rose) : 5 SIM-XIV, 5 divers.

– 2e Groupe d’hydravions : 2 escadrilles, 12 appareils de bombardement.

20e escadrille (à Orahovac) : 6 Dornier 22 ; 21ème escadrille (à Dobrota) : 6 Dornier Wal.

 

Des projets trop optimistes

En marge de la rencontre du 27 avril 1941 entre Sir John Dill, Charles de Gaulle et le Général Simovic, de discrets contacts furent noués entre les envoyés des amirautés britannique et française et l’amirauté yougoslave. Les participants furent d’accord pour reconnaître que la situation stratégique et les possibilités d’agir efficacement de la marine royale n’étaient pas enthousiasmantes. Certes, la marine yougoslave pouvait envisager d’engager ses navires afin de ralentir la progression ennemie le long des côtes dalmates. Mais, compte tenu de la supériorité aérienne italo-allemande, cela confinerait au suicide. Pour la même raison, seuls les sous-marins seraient vraiment en mesure d’agir offensivement, mais ils le feraient aussi bien depuis des bases alliées.

Les officiers britannique et français pressèrent donc leurs homologues d’imiter la conduite des Polonais en septembre 1939 et d’établir sans tarder un plan d’évacuation précoce, sinon de la flotte entière, du moins de ses meilleures unités. Cela serait d’autant plus aisé que, de ces dernières, les principales (les quatre contre-torpilleurs et les quatre sous-marins) se trouvaient déjà dans la plus méridionales des bases navales, Kotor (Cattaro). Il suffisait d’y regrouper préventivement les autres bâtiments de quelque valeur.

Les Yougoslaves ne purent se résoudre à, dirent-ils, « déserter le champ de bataille au premier coup de canon », arguant, non sans raison, que l’on accuserait les marins, majoritairement croates, d’abandonner leurs frères serbes dans l’épreuve et que cela serait politiquement contre-productif. Sans oser escompter de longs mois de résistance, comme en 1914-1916, ils espéraient bien disposer d’un délai évaluable en semaines. Aussi plaidèrent-ils pour ne lancer l’ordre d’évacuation que lorsque la tournure des combats terrestres serait devenue franchement mauvaise. De plus, cet ordre ne concernerait que les navires présents à Kotor. Les autres bâtiments, placés sous l’autorité du commandement de la défense des côtes, resteraient sur place pour combattre jusqu’au bout. Il allait sans dire qu’à Kotor ou ailleurs, tous les bâtiments encore intacts qui ne pourraient partir seraient sabordés en cas de prise de leur port d’attache par l’Axe.

Les envoyés alliés ne purent que s’incliner devant des propos qui paraissaient sensés. S’ils avaient su à quelle vitesse le royaume des Slaves du Sud allait voler en éclats, ils auraient sans doute insisté davantage pour une évacuation de Kotor dès les premières heures des hostilités…

Dès le lendemain de cette rencontre, le haut commandement naval yougoslave arrêta un plan d’évacuation concernant la quasi-totalité de la Flotte de haute-mer et ordonna en conséquence un certain nombre de mouvements. La 2ème division de torpilleurs (soit les dix vedettes lance-torpilles) quitta Sibenik (Sebenico) pour Kotor, suivie du torpilleur T 8, qui avait besoin de passer quelque temps à l’arsenal de Tivat (Teodo). Mais ce dernier ne fit que permuter avec le T 1, qui vint de Kotor compléter la 3e division de torpilleurs. En effet, l’amirauté ne put se résoudre à ne garder sous la main aucun bâtiment armé de torpilles. Puisqu’elle ne serait pas de l’évacuation, la 3e division fut enlevée à l’autorité du commandement de la Flotte et rattachée à celui de la défense des côtes. Celui-ci dut faire la part du feu en abandonnant le secteur nord, isolé entre l’Istrie italienne et Fiume (aujourd’hui Rijeka) d’une part et Zara (Zadar) de l’autre. Sibenik pouvant être la cible d’une attaque terrestre ou combinée italienne lancée depuis Zara, il regroupa tous ses moyens à Split (Spalato). Seuls firent exception le mouilleur de mines Jastreb et l’antique dragueur D 2, qui demeurèrent dans les Bouches de Kotor.

D’après le plan d’évacuation originel, devaient gagner le port de Patras ou tout autre port grec : les 1ère et 2e divisions de torpilleurs, rassemblant les quatorze unités de surface les plus modernes et rapides, qui partiraient ensemble, tandis que la division de sous-marins (moins le ravitailleur Hvar, trop lent) évacuerait isolément. Les contre-torpilleurs et vedettes lance-torpilles marcheraient à 30 nœuds jusqu’à la hauteur de Corfou, de manière à permettre à ces dernières d’aller bien au-delà de cette île avant d’être à court de carburant.

Dans un second temps, mue par un accès d’optimisme, l’amirauté ajouta au programme une tentative d’évasion des navires pouvant donner 20 nœuds, ce qui incluait le croiseur Dalmacija et les deux torpilleurs présents à Kotor (en supposant le T 8 sorti de l’arsenal, mais, rappelons-le, les marins yougoslaves pensaient avoir du temps devant eux). Quelqu’un ayant fait remarquer qu’il serait bon aussi de sauver le yacht royal Bjeli Orao, non tant pour sa valeur militaire, assez réduite, que pour sa valeur symbolique[1], on finit même, pour ne pas le faire partir seul, par fixer la vitesse du « groupe lent » à 18 nœuds, vitesse maximale de ce bateau presque neuf (1939). Pour renforcer les chances de succès de ce groupe, on prévit de lui adjoindre comme escorte quatre des vedettes de type Lürssen.

Compte tenu de ces modifications, le plan définitif prévoyait, au jour J, le départ à 18h30 du « groupe lent », fort de huit bâtiments, de façon à ce qu’il soit à 02h30 du jour J+1 à la hauteur d’Otrante et 4 heures plus tard environ à celle de Corfou, avant de rejoindre Patras vers 13h45. Le « groupe rapide », réduit à dix unités, partirait à 21h30 pour rejoindre le « groupe lent » au moment de la traversée du canal d’Otrante puis, le laissant derrière lui, doubler Corfou peu après 04h30 et, ayant réduit l’allure à 25 nœuds, arriver à Patras un peu avant 10h00. Les sous-marins partiraient les derniers et navigueraient individuellement. Ces horaires fixés pour le mois de mai seraient révisés et ajustés en fonction de la date, et donc de la saison, de départ. Les événements allaient mettre en pièces ce bel échafaudage…

 

Le calme avant la tempête

Hormis quelques alertes aériennes dues au survol de ses bases par des appareils de reconnaissance ennemis opérant en toute impunité (l’aéronavale n’avait pas de chasseurs et l’aviation terrestre était bien trop occupée ailleurs), le 4 mai, première journée de guerre, se passa sans incidents notables pour la marine yougoslave. Elle put donc mettre en place les mesures défensives prévues, notamment les patrouilles aériennes chargées de faire la chasse aux éventuels submersibles italiens. A Kotor, la division de sous-marins gagna, avec son ravitailleur, l’entrée des Bouches. Dès l’après-midi, elle commença à tenir, par roulement, un sous-marin aux aguets entre les Bouches et Dubrovnik (en plongée de jour, en surface de nuit), un autre à une heure d’appareillage et un troisième au repos. Quant au dernier, le Smeli, il partit à la tombée du jour pour une mission de reconnaissance le long des côtes albanaises jusqu’à Durazzo (aujourd’hui Dürres) et si possible Valona (auj. Vlorë) : le renseignement primant, il ne devait pas attaquer le trafic ennemi avant d’être sur le chemin du retour et encore la cible devait-elle en valoir la peine. Le même soir, les cinq mouilleurs de mines de Split sortirent pour poser des champs défensifs de Sibenik aux îles de Vis et Korcula. Le Jastreb en fit autant de Djenovic, plaçant ses engins devant Dubrovnik et l’île de Mljet. Tous rentrèrent à bon port.

Le 5 mai à Kotor fut presque une nouvelle journée d’attente, si ce n’est que la 20ème escadrille d’Orahovac fut rejointe par la 25ème escadrille venue de deux bases proches de Sibenik[2] avec six autres Dornier 22 : les deux formations réunies entreprirent, le jour même et les suivants, quelques vols offensifs contre l’Italie et l’Albanie. Le soir, le Jastreb compléta son travail de la veille en posant des mines en protection des Bouches de Kotor elles-mêmes. Mais devant Durazzo, en remontant à l’immersion périscopique, le Smeli fut aperçu sous l’eau par un hydravion Cant Z.506B en patrouille : le bombardement qui s’ensuivit le secoua assez rudement pour le contraindre à prendre le chemin du retour. Ayant pu échapper aux forces de surface sorties de Durazzo, il rentra dans les Bouches le 6 au matin et fut aussitôt admis à l’arsenal de Tivat pour plusieurs jours de réparations.

La mésaventure du Smeli illustrait en fait la ligne de conduite adoptée par les Italiens à l’égard de la marine yougoslave. Ils entendaient d’abord éviter tout bombardement inutile des ports dalmates, même militaires, qu’ils espéraient occuper voire annexer sous peu, et avaient réussi à convaincre sur ce point les Allemands. Vu l’état d’esprit des Croates, les Italiens escomptaient bien aussi mettre la main sur le plus grand nombre de bateaux possible. Les ordres donnés à la Regia Marina et à la Regia Aeronautica étaient donc de ne pas attaquer les navires yougoslaves à moins qu’ils ne montrassent une attitude hostile (ce qu’avait fait le Smeli). La définition d’une « attitude hostile » englobait bien sûr la tentative de fuite vers la Grèce.

 

La rébellion

Les choses se précipitèrent le 6 mai. Par une de ces transmissions spontanées propres aux temps troublés, commença à filtrer, tant à Split qu’à Kotor, la nouvelle de la mutinerie des soldats croates de la IVe Armée. Or, les responsables de la marine yougoslave ne nourrissaient guère d’illusions. Les marins croates n’étaient pas tous des partisans des Oustachis et ne rêvaient pas d’une annexion par l’Italie ou d’une occupation allemande. Mais ils étaient majoritaires dans les équipages et la mutinerie de l’armée ne pouvait que contaminer à terme leurs unités et les réduire à la paralysie. L’ordre d’évacuer Kotor et de gagner un port grec fut donc donné pour le lendemain 7 mai. Il agit comme un révélateur des tensions sous-jacentes. Certains officiers croates se voyaient bien servir dans la marine d’un état croate indépendant (oubliant un peu vite que l’Italie serait plutôt encline à supprimer toute concurrence dans la Haute-Adriatique). Ils agitèrent donc en sous-main les sous-officiers et matelots sur lesquels ils pensaient pouvoir s’appuyer. En peu de temps, ils parvinrent à improviser une action afin d’empêcher le départ de la flotte.

Pour mieux comprendre ce qui va suivre, précisons la position au soir du 6 mai des navires devant essayer de gagner la Grèce le lendemain. Des vingt-deux navires prévus pour tenter l’aventure, deux (le torpilleur T 8 et le sous-marin Smeli) étaient en réparations à l’arsenal de Tivat : si le cours des événements le permettait, ils pourraient ultérieurement tenter leur chance isolément. Les trois autres sous-marins étaient dans les Bouches avec leur « nourrice », le Hvar, qu’ils allaient laisser derrière eux. Les dix-sept unités restantes étaient toutes regroupées dans le golfe de Kotor et devraient donc franchir le détroit des Chaînes pour s’échapper.

Le 7 en milieu de matinée, ces navires eurent à peine commencé à se préparer à appareiller pour gagner la baie de Topla, où ils devaient attendre leurs heures respectives de départ définitif, que des incidents techniques “fortuits” se multiplièrent : surchauffe ici, pannes électriques là, ennuis de guindeau là-bas, il semblait ne plus y avoir un bâtiment intact en rade. Quelques bâtiments purent cependant mettre en route et se diriger vers le détroit des Chaînes. Ils eurent la surprise d’en trouver l’entrée partiellement obstruée par le ravitailleur de sous-marins Hvar, lequel, quoique n’étant pas censé quitter son poste avancé des Bouches, était bien là sous leurs yeux, fâcheusement au sec. Il restait cependant un passage suffisant, où le vieux croiseur Dalmacija, qui ouvrait la marche, s’engagea résolument… pour aller s’échouer à son tour. Ces deux échouages, très certainement concertés, bloquèrent toute issue aux navires qui avaient échappé à l’épidémie d’avaries ou tenté d’y passer outre. La base de Kotor se retrouva alors au bord de la guerre civile, entre deux camps : ceux désireux de rejoindre les Alliés pour continuer à combattre et ceux voulant régler d’abord les affaires internes du futur ex-royaume de Yougoslavie, aidés de ceux qui désiraient simplement rentrer chez eux. On fut à deux doigts du drame quand le contre-torpilleur Zagreb, place forte des loyalistes, pointa ses canons sur le Dalmacija pour dissuader son équipage d’en aggraver la situation et se retrouva aussitôt sous la menace des tubes lance-torpilles du torpilleur T-3 et de la vedette Uskok. Par chance, il ne s’agissait pas d’un affrontement entre Serbes et Croates, mais d’une situation plus complexe, où des Croates se trouvaient dans les deux camps.

 

La scission

Pour calmer le jeu et faire préférer les négociations aux horions, il se trouva un homme providentiel en la personne du commandant du Bjeli Orao, le capitaine de corvette (Kapetan Korvete) Janko Curkovic : on ne devient pas commandant du yacht royal sans ajouter à de souhaitables qualités de marin de tout aussi souhaitables qualités diplomatiques. Le Commandant Curkovic parvint à convaincre ses confrères de s’asseoir autour d’une table et d’examiner posément les options possibles. Au terme de plusieurs heures de discussions animées, lui-même et quelques autres firent prévaloir la voix du bon sens. Les nouvelles du front, pour autant que l’on pût parler de front, montraient que le royaume de Yougoslavie était militairement perdu et qu’il ne tarderait sans doute pas à l’être politiquement (le départ du gouvernement des ministres croates s’était su à Kotor). Certes, l’Allemagne et l’Italie avaient pris la main dans les Balkans. Mais Grecs, Français et Britanniques tenaient bon. La résistance française, poursuivie depuis l’été 1940 à partir de l’Empire, la conquête de toute l’Afrique par les Alliés et bien d’autres signes encore indiquaient clairement que cette guerre n’était pas finie. Les Serbes avaient choisi leur camp, mais pourquoi ne serait-il pas bon pour la Croatie que ses fils eussent un pied de chaque côté…

Il fut donc décidé de laisser les hommes libres de leur choix. En fonction du nombre d’officiers, sous-officiers et hommes d’équipage choisissant de poursuivre le combat, on déterminerait combien de navires pourraient tenter l’évasion vers la Grèce. Quant aux autres, afin de satisfaire les loyalistes qui ne voulaient pas les voir tomber aux mains des Italiens, les scissionnistes leur promirent qu’à Kotor comme à Split (tenue au courant des événements), ils seraient rendus inutilisables pour longtemps. En fait, parmi les hommes qui allaient rester, l’espoir de voir naître une marine croate allait l’emporter sur la crainte des Italiens.

A l’heure des comptes, il se trouva assez d’officiers et de matelots pour permettre le départ des quatre contre-torpilleurs, avec des équipages réduits de 30% (nul ne fut assez naïf pour prétendre que la Regia Marina ne ferait pas tout pour s’en saisir), de deux sous-marins sur quatre et de quatre vedettes lance-torpilles de type Lürssen sur huit. Quant aux sous-marins, il fut aisé de savoir lequel accompagnerait le Nebojsa, volontaire pour le départ : des deux “Osvetnik”, le Smeli était encore indisponible pour quelques jours et l’Osvetnik, qui avait été « trop bien » endommagé le matin même, devait le rejoindre à l’arsenal ; ne restait donc que le Hrabri. Pour les vedettes lance-torpilles, en revanche, si les Durmitor et Kajmakcalan étaient volontaires pour tenter l’aventure, il fallut tirer au sort les deux autres bateaux chanceux (ou malchanceux, suivant le point de vue) : le hasard désigna les Orjen et Suvobor. Il restait encore à défaire tout ce qui avait été fait pour empêcher le départ : réparer toutes les avaries volontaires et dégager l’entrée du détroit des Chaînes de l’un au moins des bâtiments qui l’obstruaient. L’heure très avancée fit repousser ces travaux au lendemain.

L’accord conclu pour la flotte avait été étendu à l’Aéronavale : là aussi, liberté de choix avait été laissée aux hommes. Les trois-quarts des équipages des Dornier 22 des 20ème et 25ème escadrilles (9 sur 12) choisirent de partir, de même que six équipages de Rogozarski SIM-XIV sur dix. Néanmoins, tous les hydravions devraient d’abord assurer la défense de Kotor et de ses abords jusqu’au départ des navires avant de tenter eux-mêmes de s’échapper.

 

Des yeux ennemis vous regardent…

Le 8 mai, malgré la concorde provisoirement retrouvée, vérifier soigneusement l’état des navires qui devaient partir et procéder à quelques essais sur les plans d’eau des golfes de Kotor et de Risan prit du temps. Surtout, dégager les Hvar et Dalmacija de leur mauvaise posture fut plus long qu’espéré, car les conjurés avaient pris soin, dans la nuit du 6 au 7, d’envoyer les plus puissants remorqueurs à Tivat. L’on choisit de ne déplacer que le croiseur, mais, pour que les remorqueurs restés du bon côté du détroit arrivassent à un résultat, il fallut commencer par alléger drastiquement le bâtiment. Et aussi, son équipage n’ayant pas fait les choses à moitié en l’échouant, aveugler provisoirement la « superbe » voie d’eau qui mettait sa survie en péril. Finalement, le croiseur put être remorqué avec précaution jusqu’à l’arsenal.

De fil en aiguille, il apparut plus raisonnable de remettre le départ au lendemain 9 mai de façon à permettre aux équipages, éprouvés par deux jours de dures tensions, de prendre quelque repos. La chose valait également pour les deux sous-marins, qui avaient eu leur lot d’essais à accomplir avant d’être définitivement reconnus aptes au départ.

Mais les événements des 7 et 8 mai n’avaient pas échappé aux Italiens. Dans cette zone jadis soumise à la République de Venise (« l’Albanie vénitienne ») et où une partie de la population parlait encore le dialecte vénitien, leurs services secrets n’avaient pas eu de mal à recruter des agents prêts à aider l’Italie, pour la plupart par conviction irrédentiste (il en allait d’ailleurs de même en d’autres lieux de la Dalmatie). Dûment équipé de moyens de transmission modernes (Marconi n’était-il pas une des gloires de l’Italie ?), ces agents pouvaient tenir Rome, et notamment Supermarina, au courant au jour le jour. Bref, les Italiens s’étaient frotté les mains au soir du 7 mai. Le 8 mai les fit déchanter. Ils avaient néanmoins prévu de longue date quelques parades.

L’une d’elles, l’envoi de sous-marins aux aguets devant les Bouches de Kotor, avait déjà fait long feu. A l’instar de leur confrère italien de Durazzo, les hydravions yougoslaves avaient pu refouler les 5 et 6 mai un premier, puis un second sous-marin (à moins que ce ne fût le même, obstinément revenu à son poste)[3]. Pour couronner le tout, l’un des submersibles envoyés patrouiller de nuit avait failli périr dans le champ de mines mouillé par le Jastreb.

Restaient deux possibilités.

Tout d’abord, une attaque aérienne au moment où les navires yougoslaves seraient rassemblés au plus près de la sortie des Bouches (cela éviterait de toucher la ville de Kotor et, de plus, la DCA serait moins dense) : en l’absence de tout chasseur yougoslave, les Cant Z.506B déployés à Durazzo feraient l’affaire, aidés par des Heinkel 111 de la Luftwaffe.

Ensuite, le recours à l’une des spécialités de la Regia Marina : les MAS, qui lanceraient une attaque nocturne à l’endroit le plus propice. Après discussion, il fut décidé de monter non pas une, mais deux embuscades. La première dans le canal d’Otrante, la seconde un peu au nord de Corfou : arrivés presque en vue du salut, les équipages yougoslaves baisseraient peut-être leur garde. Une escadrille de quatre MAS fut donc envoyée à Otrante, tandis qu’une autre de même force devait opérer de Valona.

 

Bombes sur Kotor

On en était pratiquement revenu au projet initial de l’amirauté yougoslave, si ce n’est qu’en l’absence de tout « groupe lent », il n’y avait plus que dix bâtiments concernés au lieu de dix-huit. Les huit navires de surface sortiraient des Bouches à 21h30 et, marchant à 30 nœuds, fileraient en droite ligne vers Corfou. Les deux sous-marins partiraient peu après, chacun suivant sa propre route vers la Grèce.

La journée du 9 mai se déroula presque comme le 7, si ce n’est qu’on n’eut à déplorer aucun incident technique. En revanche, le ciel de Kotor fut davantage sillonné par des avions de reconnaissance adverses, qui parfois s’attardaient tout en se tenant hors de portée de l’artillerie antiaérienne. En contrepartie, les Dornier-Wal et Dornier 22 disponibles menèrent par roulement d’actives patrouilles, sans apercevoir un sous-marin ennemi.

A 16h00, les quatre contre-torpilleurs, précédés des quatre vedettes, entrèrent sans encombre dans le détroit des Chaînes et se dirigèrent à petite vitesse vers la baie de Topla. S’ils ne disposaient pas d’aviation de chasse, les Yougoslaves avaient établi sur les hauteurs proches et lointaines entourant Kotor (tel le Mont Lovcen, devenu célèbre pendant la guerre précédente) un dense réseau de guet aérien. Celui-ci fonctionna efficacement et repéra d’assez loin deux groupes d’avions, venant de deux directions différentes, qui convergeaient vers Kotor. L’alerte fut aussitôt donnée. Elle atteignit l’escadre alors qu’elle venait de s’engager dans le canal de Kumbor. Pour les vedettes lance-torpilles, il n’y avait guère de problèmes : elles allaient pouvoir manœuvrer à pleine vitesse, même dans le canal. Au contraire, les contre-torpilleurs non seulement avaient besoin d’un plus long laps de temps pour accroître leur vitesse, mais ne pouvaient courir le risque d’être bombardés dans cette voie d’eau relativement étroite. Il leur fallait atteindre des eaux libres avant que les bombardiers ne fussent là : exécutant un spectaculaire tête-à-queue, ils choisirent de retourner vers la vaste baie de Tivat, suivis par les vedettes qui entendaient les appuyer de leurs armes légères. Quant aux sous-marins Nejbosa et Hrabri, ils se contentèrent de plonger dans la baie jouxtant la pointe d’Arza, en espérant que l’ennemi n’aurait prévu que des bombes classiques.

Il restait aux Yougoslaves une dernière carte à jouer, testée de longue date dans les simulations d’attaque aérienne des Bouches de Kotor : envoyer tant les SIM-XIV de reconnaissance que les Do-22 disponibles (respectivement 8 sur 10 et 6 sur 12) jouer les chasseurs et perturber l’attaque ennemie. A peu près incapables de nuire à des Heinkel 111 avec leurs faibles vitesses maximales et leur armement étique[4], ces hydravions avaient une petite chance contre des congénères. Or, le guet avait annoncé que le groupe venant du sud-est semblait être composé d’une douzaine d’hydravions. On les dirigea donc contre les Cant Z.506B, qui d’ailleurs étaient les premiers à arriver. Ils firent de leur mieux et, sans obtenir de victoires ni d’ailleurs subir de pertes (mais il y eut un mort et quelques blessés parmi les équipages), ils parvinrent à rompre la formation italienne, endommageant même trois appareils qui durent se débarrasser de leurs bombes. Seuls neuf Cant purent bombarder, individuellement, en payant tribut à la DCA des navires et de la base de Krtole. Au prix de deux appareils abattus, les résultats ne furent pas négligeables. Une bombe destinée au Beograd, manquant assez largement sa cible, ouvrit une voie d’eau dans la coque de la vedette Durmitor qui le suivait comme son ombre, tirant furieusement de ses pièces de 20 mm : son équipage n’eut que le temps de l’échouer à l’entrée de la baie de Krtole. Surtout, l’un des Cant réussit, en prenant de tels risques qu’il fut abattu, à placer sur le Dubrovnik une bombe qui pénétra dans la chaufferie, causant de lourdes pertes humaines et contraignant le bâtiment à réduire fortement sa vitesse. Le grand contre-torpilleur offrit ainsi une cible plus aisée à la quinzaine de Heinkel 111 qui attaquaient à leur tour. Un coup direct entre ses cheminées alluma un violent incendie au centre, un autre dévasta sa passerelle et plusieurs explosions proches lui causèrent de fortes voies d’eau. Le dernier officier valide sur la passerelle, un jeune enseigne de 1ère classe (Porucnik Fregate)[5], choisit d’aller l’échouer sur l’île San Marco. Pendant que se jouait ce drame, les trois autres contre-torpilleurs et les trois vedettes restantes zigzaguaient de leur mieux au milieu des gerbes. Tout cela n’alla pas sans dégâts : des bombes tombées fort près criblèrent d’éclat les Zagreb et Ljubljana et firent souffrir leurs coques.

Quand le double raid s’acheva, outre les sous-marins que nul n’avait inquiétés, seuls le Beograd et trois vedettes étaient encore intacts. Par chance pour les Yougoslaves, les pilotes allemands et italiens surestimèrent les résultats obtenus et annoncèrent avoir mis définitivement hors de combat trois grands bâtiments sur quatre. Supermarina renonça donc à réclamer une nouvelle attaque, estimant que, si les navires restés indemnes persistaient à vouloir fuir, les MAS suffiraient à en finir avec eux.

Dans la baie de Tivat, une fois remis du choc de la bataille, les marins yougoslaves dressèrent le bilan. Il se révéla moins mauvais que redouté. Les Zagreb et Ljublana pouvaient envisager de partir, à condition, surtout le Ljubljana, de ne pas donner plus de 25 nœuds. Après un bref conseil de guerre, la décision fut prise de tenter l’aventure à cette vitesse et non plus à 30 nœuds. Cela rallongeait la durée du voyage et donc l’exposition au danger, mais le jeu en valait la chandelle. On débarqua les morts et blessés des deux contre-torpilleurs endommagés et l’on répartit à leur bord, ainsi qu’à celui du Beograd, une partie des hommes valides du Dubrovnik, les autres demeurant à son bord pour combattre les incendies avec l’aide des marins accourus de Kotor ou de l’arsenal de Tivat. L’on fit droit aussi à la requête de l’équipage du Durmitor, qui, volontaire pour partir, ne voulait pas prendre passage sur l’un des contre-torpilleurs mais souhaitait qu’on lui trouvât une nouvelle monture : un nouveau tirage au sort désigna le Triglav.

Dans la crainte d’un nouveau raid aérien, diurne ou nocturne, il fut décidé que les sept bâtiments de surface restants partiraient dès que possible. Le temps de tout mettre au point, ils purent sortir des Bouches à 20h30, avec une heure d’avance sur l’horaire initial. Les sous-marins les suivirent comme prévu : tous deux parvinrent à Patras et de là gagnèrent ultérieurement le Pirée après une navigation sans histoire. Il n’en alla pas de même pour la petite escadre que conduisait le Zagreb, promu chef de division en remplacement du Dubrovnik.

 

L’escadre gagne, perd et passe…

Peu après 02h30, les Yougoslaves se trouvaient dans le canal d’Otrante : les trois contre-torpilleurs Zagreb, Ljublana et Beograd avançaient en ligne de file dans cet ordre, éclairés sur l’avant par les quatre vedettes Lürssen déployées en râteau. Ayant laissé passer leurs grandes sœurs ennemies, les MAS d’Otrante se lancèrent à l’assaut des contre-torpilleurs. Mais la fortune avait pour l’heure décidé de pencher du côté yougoslave et leur mouvement fut repéré suffisamment tôt pour que les quatre Lürssen eussent le temps de revenir s’interposer. Elles n’eurent guère de mal à prendre le dessus sur les petits MAS, certes plus rapides mais peu armés. Les canons de 20 mm firent merveille pour stopper leur élan et les contraindre à lancer de trop loin pour espérer faire mouche. Trois d’entre eux purent se retirer en ayant subi des dégâts légers et quelques pertes, poursuivis un moment par les Orjen et Suvobor. En revanche, le quatrième, le MAS-540, fut fermement croché par les Kajmakcalanet Triglav, qui le mirent méthodiquement en pièces, obtenant ainsi la première victoire confirmée de l’histoire de la marine yougoslave.

Malheureusement, la fortune inconstante décida d’abandonner les vainqueurs provisoires deux heures et quart plus tard environ alors que, largement sortis du canal d’Otrante, ils approchaient de Corfou. Non qu’ils eussent perdu toute vigilance. Mais, se trouvant désormais dans des eaux « amies », ils surveillaient davantage leur côté tribord, vers l’Italie : d’ailleurs, au lieu de marcher en avant des contre-torpilleurs, les vedettes étaient venues leur faire écran de ce côté-là. Or, les MAS de Valona s’étaient cachés derrière la petite île connue jadis comme Fano (et aujourd’hui comme Mathraki). Quand la petite escadre yougoslave l’eut dépassée et laissée à bâbord arrière, ils se ruèrent à l’assaut. Ne rencontrant aucun obstacle, leur attaque fut parfaitement coordonnée et couronnée de succès. A 04h48, une torpille atteignit le Beograd qui naviguait en serre-file et, le touchant dans la salle des machines, le laissa immobile sur l’eau. La vive réaction des contre-torpilleurs et la rescousse des Lürssen ne purent faire mieux qu’endommager légèrement deux des assaillants, qui se retirèrent victorieux. Les Yougoslaves durent se résigner à transborder sur les Zagreb et Ljubljana les hommes du Beograd (dont certains, venus du Dubrovnik, en étaient à leur deuxième abandon de navire en moins de douze heures !) et à hâter la fin de celui-ci : le coup de grâce lui fut donné par une torpille lancée par le Suvobor. Cela fait, les six navires survivants repartirent vers le sud à la vitesse de 25 nœuds. Parvenus à la hauteur de Céphalonie, ils se scindèrent en deux groupes. Les vedettes gagnèrent l’île pour s’y ravitailler en carburant ; une fois ravitaillées, elles mirent le cap sur Patras, d’où elles furent rapidement redirigées, via le canal de Corinthe, vers le Pirée, où, comme il a été dit, arrivèrent aussi les sous-marins. Quant aux deux contre-torpilleurs, arrivés à Patras un peu après 10h00 du matin, ils furent, au vu de leur état, dirigés d’abord sur Malte puis de là vers les chantiers navals anglais pour une remise en état et une modernisation bien méritées : ils devaient revenir au combat en Méditerranée en avril 1942.

Huit unités de la marine yougoslave avaient donc réussi leur évasion, dont six pouvaient être immédiatement utiles aux Alliés.

Il n’est pas inutile de préciser ici que les 71 bateaux de commerce yougoslaves qui se trouvaient hors de l’Adriatique à ce moment rejoignirent eux aussi le camp allié avec leurs équipages (en tout, 2 500 hommes environ).

 

 

Fin de partie à Split et Kotor

Le 10 mai fut calme à Split, mais aussi à Kotor, sauf à l’arsenal de Tivat, qui reçut deux nouveaux pensionnaires, le Hvar, déséchoué à son tour, et le Durmitor. Sauf aussi sur les quatre hydrobases, d’où s’envolèrent machines et équipages volontaires. Comme prévu, d’Orahovac partirent en vol groupé neuf Dornier 22, dont huit parvinrent sans encombre en Grèce : suite à une panne de moteur, le neuvième dut faire un amerrissage de fortune, un peu rude, près de l’île de Paxos ; l’appareil coula mais les trois membres d’équipage furent recueillis par des pêcheurs grecs. Comme prévu encore, de Krtole et Rose prirent l’air au total six SIM-XIV, qui tous arrivèrent à bon port. La surprise vint des équipages de deux Dornier Wal de Dobrota, qui se décidèrent tardivement à imiter leurs camarades : en raison de la lenteur des Wal (180 km/h), ils partirent au crépuscule et gagnèrent eux aussi la Grèce. C’était ainsi près de la moitié des meilleurs appareils qui avaient choisi de continuer le combat[6].

Le lendemain 11 mai, à la suite de l’appel lancé la veille par le tout nouveau gouvernement croate, dans les deux bases, officiers et marins amenèrent sur tous les bâtiments le drapeau yougoslave et le remplacèrent par le drapeau du nouvel état, entendant ainsi créer de facto une marine croate. Un commandement supérieur provisoire s’installa à Split. L’une de ses premières décisions fut d’envoyer sans tarder le mouilleur de mines Kobac à Sibenik, avec à son bord quelques officiers, de façon à affirmer la mainmise croate sur la base largement désertée peu de jours auparavant.

Ce ne fut que pour peu de temps, car, dès le 13 mai, une colonne terrestre italienne venue de Zara arriva à Sibenik et occupa sans plus de façons et la ville et la base navale, réduisant en un tournemain les marins croates à un état qui ressemblait à s’y méprendre à celui de prisonniers de guerre. Voyant la tournure que prenaient les événements, le commandant du Kobac n’eut que le temps d’ouvrir les purges pour couler son bâtiment, qui s’enfonça bien droit dans la vase du port.

Déjouant la surveillance italienne, un officier réussit à quitter la base habillé en civil et à prévenir Split, en utilisant le téléphone public qui fonctionnait encore normalement. Les Italiens ne paraissant pas pressés de distinguer les Croates des autres Yougoslaves, il conseilla vivement de s’en tenir aux termes de l’accord de Kotor et de préparer sans tarder un sabordage des navires propres à les rendre inutilisables pendant de longs mois.

Malheureusement, le commandant en chef provisoire de la flotte croate était un marin “politique”. Pesant longuement le pour et le contre, il finit par conclure que l’attitude italienne reposait sur un malentendu que le gouvernement croate finirait par dissiper avec l’appui des Allemands, a priori mieux disposés. Il convenait donc de s’abstenir de toute mesure extrême qui risquât de gêner les autorités croates. D’un autre côté, comme l’écrasante majorité de ses subordonnés, il ne tenait pas du tout à voir des marins italiens arpenter les ponts de ses bateaux. Il suffisait sans doute de gagner quelques semaines tout au plus, le temps que la nouvelle Croatie fût en place. Il donna des instructions pour un sabordage « léger », excluant notamment l’emploi de toute charge explosive. Les bateaux pouvaient être coulés, droits ou non, mais il était exclu de les faire chavirer (et a fortiori d’aller les couler en eaux profondes). On pouvait enlever les pièces vitales des machines mais non pas les détruire. On pouvait de même rendre l’armement inutilisable, mais de façon à pouvoir le remettre rapidement en état.

C’était en somme un pari sur l’avenir… qu’il perdit.

Le 15 mai, les Italiens, approchant de Split, prirent contact avec les dernières forces constituées, c’est-à-dire la marine, pour réclamer, comme à Sibenik, une reddition sans condition. L’ordre fut aussitôt donné à Split même et transmis à Kotor de procéder suivant les instructions reçues. A Split, trois unités seulement furent coulées : les mouilleurs de mines Orao et Sokol, ainsi que le dragueur Malinska. Presque tous les commandants, notamment ceux des torpilleurs et du ravitailleur d’hydravions Zmaj, choisirent de saboter « en douceur » leurs bâtiments plutôt que de les saborder. Compte tenu de la faible valeur de leurs unités, les commandants des quatre autres dragueurs se contentèrent même de mesures symboliques, telles que bloquer le cabestan et ôter la culasse du canon de 47 mm.

A Kotor, considérant qu’ils étaient déjà indisponibles pour un temps plus ou moins long, on ne toucha ni au Dubrovnik réduit à l’état d’épave, ni aux unités en réparations à l’arsenal de Tivat : le croiseur Dalmacija, le torpilleur T 8, les sous-marins Smeli et Osvetnik, la vedette Durmitor et le ravitailleur Hvar. On ne jugea pas plus utile de faire quoi que ce soit au très vieux dragueur D 2, ce qui pouvait se comprendre, ni au contre-torpilleur Split en construction, ce qui était plus risqué. Mais, si l’on sabota de façon légère le pétrolier Perun,le torpilleur T 3, le mouilleur de mines Jastreb et les vedettes lance-torpilles Chetnik, Uskok et Rudnik, les vedettes Dinara et Velebit furent endommagées de telle sorte que les Italiens ne purent les remettre en service qu’au bout de six mois pour la première et de neuf mois et demi pour la seconde. Et le commandant Janko Curkovic ne voulut pas courir le risque de voir le Bjeli Orao servir de trophée : outrepassant l’ordre reçu, il n’hésita pas à en faire pétarder les machines[7].

Le 16 mai, les Italiens prirent le contrôle de Split et se saisirent de tous les navires, à flot ou coulés. Ils en firent autant le 17 mai à Kotor grâce à des troupes débarquées la veille à Dubrovnik, au prix d’un dragueur, le RD-16, qui sauta sur une des mines posées le 4 mai par le Jastreb. La marine croate ne disparaissait pas, mais devenait pour longtemps une marine sans bateaux. Malgré une intervention allemande finalement assez tiède, l’Italie lui refusa tout moyen : propriété d’un royaume de Yougoslavie rayé de la carte mais qui pourtant demeurait en guerre, tous les navires présents à Sibenik, Split ou Kotor furent pour elle de bonne prise[8].

 

Epilogue : le butin italien et son sort ultérieur

La Regia Marina ne renonça guère qu’au ravitailleur d’hydravions Zmaj, qu’elle consentit à céder à la Kriegsmarine : celle-ci le renomma Drache et finit par le transformer en mouilleur de mines. Pour le reste, elle tira partie d’à peu près tout. En suivant le même ordre qu’au début de cette annexe, voici le détail de son butin.

– Le vieux croiseur Dalmacija. Rebaptisé Cattaro, réparé et reclassé canonnière, il fut employé comme bâtiment-école à partir de janvier 1942.

– Le contre-torpilleur Dubrovnik. Rebaptisé Premuda, il était très sévèrement endommagé mais compte tenu de ses pertes pour ce type de navires, la Regia Marina n’hésita pas à entreprendre les longues réparations nécessaires. Le navire en sortait à peine à la veille du déclenchement de l’opération Torche – juste à point pour connaître un nouveau séisme politique…

– Le contre-torpilleur en construction Split, rebaptisé Spalato. La Regia Marina ne put parvenir à l’achever. Après le changement de camp italien, les Allemands, qui occupèrent Kotor, n’y parvinrent pas plus. Après la libération de leur pays, les Yougoslaves le retrouvèrent en assez bon état, lui rendirent son nom d’origine et en terminèrent la construction.

– Les six torpilleurs T 1, T 3, T 5, T 6, T 7 et T 8 furent intégrés dans la Regia Marina sous lesmêmes noms. Assez rapidement remis en service, ces vieilles coques furent cantonnées à des tâches secondaires en Adriatique.

– Les deux sous-marins Smeli et Osvetnik, rebaptisés Antonio Bajamonti et Francesco Rismondo, furent réparés et modernisés. Ils ne furent cependant pas employés pour des missions de guerre, mais affectés à l’école des sous-marins de Pola, libérant ainsi de cette tâche deux autres sous-marins.

– Contrairement aux espoirs du commandant Curkovic, le yacht royal Bjeli Orao, rebaptisé Zagabria, fut, malgré le piteux état de sa machine, jugé digne de servir de trophée. Remorqué à Tarente, il y demeura mouillé, dans l’attente d’une remise en état que de plus graves urgences firent sans cesse différer. Les Yougoslaves devaient l’y retrouver et en reprendre possession après l’armistice italien.

– Les six mouilleurs de mines, qui se faisaient vieux, furent tous, même les trois sabordés, remis en service avant la fin de l’année 1941, pour jouer le plus souvent un rôle d’escorteurs anti-sous-marins. Ils furent respectivement rebaptisés : le Galeb, Selve ; le Jastreb, Zirona ; le Kobac, Unie ; le Labud, Zuri ; l’Orao, Vergada et le Sokol, Eso.

Il n’en restait plus que trois au début de l’opération Torche : un mois à peine après sa remise en service, le Sokol/Eso fut le premier à disparaître, coulé le 23 décembre 1941 dans l’Adriatique par le sous-marin grec Nereus ; le Jastreb/Zirona suivit, coulé en juillet 1942 près des côtes grecques par des DB-73 français ; enfin, le Labud/Zuri fut coulé lors du bombardement d’Augusta le 17 septembre 1942.

– Les six dragueurs de mines furent aussi tous remis en service, même le très vieux D 2, rebaptisé D 10 et qui demeura dans les Bouches de Kotor. Les cinq dragueurs modernes servirent dans l’Adriatique. Ils furent respectivement rebaptisés : le Malinska, Arbe ; le Marjan, Ugliano ; le Meljine, Solta ; le Mljet, Meleda et le Mosor, Pasman.

– Sur les six vedettes lance-torpilles capturées, trois furent remises en service presque immédiatement, les autres au bout de plusieurs mois : la Durmitor début septembre 1941, la Dinara le 15 novembre 1941 et la Velebit le 1er mars 1942. Tout d’abord rebaptisées MAS, elles furent ensuite reclassées MS (Moto[scafo]Silurante) le 1er juillet 1942, même la vedette type Thornycroft survivante à cette date :

Type Thornycroft :

Uskok : devient MAS-1D. Coulée par accident le 19 avril 1942.

Chetnik : devient MAS-2D puis MS-55. Utilisée comme bâtiment-école.

Type Lürssen :

Durmitor : devient MAS-3D puis MS-51.

Velebit : devient MAS-4D puis MS-52.

Dinara : devient MAS-5D puis MS-53.

Rudnik : devient MAS-6D puis MS-54.

– Le ravitailleur de sous-marins Hvar, sommairement réparé, fut utilisé comme bâtiment-dépôt par les Italiens (sous le nom de Quarnerolo), puis par les Allemands. Les Yougoslaves le retrouvèrent à Kotor et purent le remettre en état : il servit jusqu’en 1953, année où il fut condamné.

– Le pétrolier Perun, réparé et renommé Devoli par les Italiens, fut restitué à la Yougoslavie après l’armistice italien.



[1] D’autant plus que son nom, “Aigle (Orao) Blanc (Bjeli)” , faisait référence à l’aigle héraldique des armes royales.

[2] Sises sur l’île de Krapanj et dans la baie de Jadrtovac.

[3] Celui refoulé le 6 mai ayant laissé des traces huileuses à la surface après l’attaque d’un Dornier Wal de la 21e escadrille de Dobrota, l’équipage de ce dernier se vit accorder un sous-marin « probable ». En fait, le Narvalo, vétéran des opérations de la Méditerranée orientale et du Dodécanèse, put rentrer à Brindisi légèrement endommagé.

[4] Les Rogozarski SIM-XIV avaient une vitesse maximale de 245 km/h et étaient armés de deux mitrailleuses légères Browning de 7,5 mm, l’une dans une tourelle de nez, l’autre à l’arrière de l’habitacle. Les Dornier 22 étaient mieux lotis avec une vitesse maximale de 355 km/h et un armement de 3 mitrailleuses légères Browning, l’une tirant à travers le moyeu de l’hélice, une autre en position dorsale arrière et la dernière en position ventrale.

[5] Mot-à-mot “lieutenant de frégate”.

[6] Ils constituèrent deux escadrilles autonomes, volant en coopération avec l’Aéronavale française, et accomplirent de nombreuses missions aussi longtemps que les avions purent être entretenus. En avril-mai 1942, les deux escadrilles furent rééquipées avec des appareils cédés par la France.

[7] Le Commandant Curkovic devait devenir l’une des figures de la Résistance royaliste, puis l’un des négociateurs des difficiles compromis politiques d’après-guerre.

[8] Il en alla de même pour les avions restants de l’Aéronavale : les Italiens saisirent tous ceux qui pouvaient encore voler et les utilisèrent, suivant les modèles, pour l’entraînement de base ou avancé.