Du sous-lieutenant Hubert de Poulpiquet (chef de peloton au 5ème GRDI) à son cousin Charles de Kerdonval.
Le Pirée, le 2 juin 1941.
Cher cousin,
J’ai appris les exploits et les malheurs de ton croiseur en Méditerranée. Moi qui croyais que les marins se la coulaient douce sur les flots bleus, j’en suis pour d’humbles excuses à te présenter à l’occasion notre prochaine rencontre. J’embarque en effet tout à l’heure pour rentrer en AFN après que nous ayons été relevés. Je crois que tu n’es pas encore parti vers les Amériques, mais si tel était déjà le cas, tu sauras par cette lettre que nous autres cavaliers de l’Armée d’Orient ne restons pas inactifs non plus, en dépit des replis successifs que nous subissons aujourd’hui en Grèce.
Il y a un mois, nous avons quitté Salonique pour remonter vers la Macédoine, où nos nouveaux alliés Yougoslaves et Grecs subissent de plein fouet le choc des panzers ennemis. Mon peloton d’AMD (trois voitures : la mienne, armée d’un 25 anti-char, et deux autres, dotées d’un 37 court) s’est bien comporté pendant le trajet. Les moteurs américains s’avèrent robustes et fiables malgré la charge à mouvoir.
Nous sommes arrivés à Kumanovo, une petite ville où le patron – le Général Koenig – a établi son PC. Je soupçonne qu’il l’a choisie parce que les noms de la plupart des autres villes sont imprononçables – sais-tu que la capitale de cette province, à une dizaine de kilomètres au sud-ouest, s’appelle Skoplyé ou quelque chose d’avoisinant. C’est un pays de montagnes et de vallées où se côtoient indifféremment, accrochés à leur piton rocheux, des monastères orthodoxes et des mosquées. La ville elle-même est un incroyable capharnaüm ou se croisent réfugiés et troupes yougoslaves ou autres, encombrant les rues étroites de véhicules hétéroclites. En plus, ils sont loin de tous parler la même langue, imagine : au nord il y a des Serbes et des Kosoviens (Kossovois ? variens ?…), à l’est des Bulgares, à l’ouest des Albanais et au sud, bien sûr, des Grecs, mais je suis bien incapable de différencier toutes ces populations ni leurs combattants. Reste donc une tactique simple : on tire sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à du « gris fer foncé » ou du « fedlgrau » et pour les autres on avise… S’ils veulent négocier, ils n’ont qu’à apprendre le français – oui, je sais, j’étais très bon en grec au lycée, bien meilleur que toi du moins, mais à mon grand désappointement, il semble que la langue ait pas mal évolué depuis Sophocle et Xénophon. Et puis, de fait, il y a pas mal d’officiers qui parlent un excellent français.
Dès notre arrivée, nous avons lancé des opérations de reconnaissance vers le nord-est, en direction de… Vranié (Vragné ? Vranje ?) et des hauteurs de la vallée de la Morava. L’une d’elle a été assez chaude.
– Départ à 06h45, armez vos canons et approvisionnez vos mitrailleuses !
Mon peloton, renforcé par deux motos des dragons portés, se dirige vers la côte 731, près de la ferme de Kanculi, qui me paraît offrir une bonne vue sur la vallée. La route est pentue et sinueuse et les AMD souffrent. J’ordonne une halte pour reposer les moteurs, dans une épingle à cheveux d’où je peux surveiller la route dans les deux sens.
Soudain, trois motos déboulent à toute allure du virage supérieur et sont sur nous en quelques secondes, dans un fracas de moteurs. Des Allemands, bien reconnaissables à leur casque, qui foncent comme s’ils ne nous avaient pas vus, à tel point qu’ils nous croisent et tentent de s’échapper en filant tout droit. Le MdL/C Evrard, qui était resté dans son AM, fait pivoter sa tourelle et tire un coup de 37 dans leur direction avant qu’ils soient hors de vue, au virage suivant. Mais seul un petit nuage de poussière est visible à proximité de la moto de tête. C’est ma faute, nous attendant à tomber sur des blindés, j’ai fait charger les 37 avec des obus de rupture. Evrard à juste le temps de lâcher une rafale de FM avant que nos Boches soient à couvert du parapet, mais aucune balle ne fait mouche. Puis, plus rien. Ils se seront arrêtés pour ne pas réapparaître plus bas, dans l’épingle suivante, qui est sous notre feu. Je laisse Evrard et les deux dragons en position au cas où les Allemands continueraient leur descente et je pars prudemment avec les deux autres AM pour leur tomber dessus. Je n’ai pas le temps d’atteindre leur virage que plusieurs rafales de FM et un coup de 37, explosif cette fois, se font entendre. Les Boches ont tenté le tout pour le tout et se sont fait allumer par Evrard.
Quelques instants plus tard nous arrivons à la sortie du virage pour apercevoir deux motos à terre ; le troisième larron a dû réussir à s’échapper. Je vérifie dans mes documents de bord à quoi correspondent les signes tactiques blancs peints sur les garde-boue des motos détruites. Ils doivent appartenir à la 9 PzDiv. Sur la carte, deux solutions s’offrent à moi : ou les Allemands viennent du nord-est et ont eu la même idée que moi en voulant observer la vallée de la Morava depuis la côte 731, ou bien, et c’est plus grave, ils arrivent de l’ouest – ce qui laisse supposer que Kumanovo est d’ores et déjà menacé d’encerclement. Cette dernière solution me paraît hélas plus probable car dans l’autre cas, les Boches nous auraient vu monter la route et se seraient méfié.
La réponse ne se fait pas attendre. Sur le parapet supérieur, des rafales signalent qu’Evrard vient d’être engagé par l’ennemi venant de l’ouest. J’escalade le parapet pour avoir une idée de ce qui se passe : deux PzII s’en prennent à la Chevrolet restée en arrière. Un coup de 37 impacte un des panzers avec un éclair vif, mais aussitôt l’autre char fait mouche sur l’AMD en détruisant la protection de pare-brise, elle se met bientôt à brûler et je vois Evrard et son pourvoyeur qui abandonnent le véhicule en lâchant des rafales de PM vers les Allemands. Les deux dragons, avec Evrard et son coéquipier assis sur les tansads, nous rejoignent aussitôt. Le chauffeur et le mitrailleur ont été tués sur le coup. Un des dragons confirme avoir aperçu une colonne de blindés et de transports d’infanterie en arrière des PzII. Je l’envoie prévenir le capitaine et nous descendons la côte le plus rapidement possible, en faisant crisser les pneus à chaque virage.
Arrivé en bas de la vallée, je repère un lieu propice à l’embuscade pour tenter de retarder cette colonne le temps que des renforts puissent arriver. Le hameau de Lucane me semble approprié : de là, on peut prendre en enfilade la route qui sort de la vallée. Je positionne les deux Chevrolet entre les fermes du hameau et j’envoie le deuxième dragon avec mission de rameuter des renforts en nombre si l’on veut tenir la route de Kumanovo. J’essaye de camoufler grossièrement mes deux AM et j’utilise Evrard et son pourvoyeur ainsi que les deux mitrailleurs comme protection rapprochée, avec le FM prélevé sur mon engin et leurs PM.
Une demi-heure plus tard, les panzers débouchent de la vallée. En tête, cinq ou six PzII suivis de deux-trois PzIII accompagnés par des grenadiers, au moins deux sections si j’en crois le nombre de camions et motos que je vois dans mon épiscope. Nous laissons s’approcher les chars de tête, toujours en colonne.
– Feu !
J’actionne la pédale de tir et je vois mon obus de 25 qui frappe le premier PzII sur le barbotin gauche, mon pourvoyeur recharge, l’engin est stoppé, je corrige le tir et j’obtiens un deuxième impact sur la tourelle. J’insiste – un troisième puis un quatrième coup au but mettent le feu au panzer. Entre temps, l’autre Chevrolet à pris pour cible le deuxième PzII qui, doublant son chef, s’est suffisamment rapproché pour être à portée de tir efficace du 37. Les autres chars ennemis commencent à se déployer et sortent petit à petit de la route pour se mettre en lignes dans les champs bordant les fermes du hameau. Je sors la tête par le panneau de tourelle, appelle le mécanicien Chesnay et lui ordonne de transmettre à l’autre AM la consigne de s’occuper des PzII avec son 37 pendant que j’engage les Pz III qui débordent.
Les tirs continuent, je stoppe un Pz III en le déchenillant mais je suis repéré et des obus de 20 et 37 commencent à pleuvoir autour de moi, faisant exploser les briques du mur de la ferme où je suis abrité. Je vais ordonner le repli, quand une forte secousse, un bruit métallique sur l’avant et un dégagement de vapeur m’indiquent que le moteur et le radiateur viennent d’être touchés. Très vite, une canalisation d’essence ayant sûrement été percée, le feu se déclare sous le capot. Nous évacuons la voiture et, longeant les murets de clôture de la ferme, rejoignons l’AMD 37 qui vient d’ajouter un PzII à son score.
Il est temps de se replier, car des rafales de FM à proximité m’indiquent qu’Evrard et ses hommes sont tombés sur des grenadiers qui essaient de nous tourner. J’embarque tant bien que mal tout mon monde dans l’AMD 37 survivante, Evrard et son FM accrochés à la tourelle, et nous nous échappons par la route à vitesse maximum, tout en lâchant des coups de 37 et des rafales de FM vers l’infanterie, qui nous répond à coups de MG34. Les impacts des balles de 7,92 ricochent sur les tôles du compartiment de combat et sur la tourelle, derrière laquelle Evrard continue furieusement de vider ses chargeurs de FM.
Nous atteignons bientôt le carrefour avec la route Kumanovo – Vranje (allez, disons Vranje), où nous retrouvons le reste du groupe de reconnaissance en profondeur. Le chef d’escadron Connan nous félicite – on est comme ça dans la cavalerie, j’ai perdu deux engins sur trois, mais j’en ai fait baver à l’ennemi, je suis un vrai Hussard !
Ma dernière AMD est intégrée au dispositif déployé pour donner un coup d’arrêt aux panzers qui descendent de la montagne. Connan a en particulier « récupéré », grâce à la puissance et à l’autorité de son organe vocal, légendaire dans la cavalerie, une batterie de 47 portée sur camions Dodge qui se repliait vers Kumanovo et dont les artilleurs ont visiblement été impressionnés par le charisme de mon chef…
Les trois autres pelotons d’AMD vont tendre des embuscades pour amener les chars ennemis sur les 47, eux-mêmes protégés par l’escadron de dragons portés. Quelques temps plus tard, les panzers déployés en formation d’attaque se font allumer par les 47. Des colonnes de fumée noire montent dans les champs de la vallée pendant que les mortiers des dragons sèment des petits champignons gris qui empêchent les grenadiers d’approcher nos positions.
Mais nous ne profiterons pas de ce spectacle très longtemps, car hélas une autre menace pointe dans le ciel. Les panzers, stoppés net par l’action de notre groupe, ont appelé les stukas à la rescousse et leurs bombes commencent à marteler notre position défensive. Il faut décrocher avant de subir trop de pertes.
Nouveau repli vers une position à cinq km en arrière, sur la côte 507, près de Samoljicka (ou à peu près). Là nous attend l’escadron d’appui-feu avec ses 13,2 AA et nos propres 47 Chevrolet, ainsi que les restes du groupe de reconnaissance qui s’est fait étriller la veille à l’est de Kumanovo en essayant de dégager une unité yougoslave. Il y a là des sections de 13,2, qui devraient nous offrir une protection relative contre les stukas le temps que la chasse intervienne.
Mais je n’ai pas pu participer à ce nouveau combat. Lors du décrochage sous les bombes, un éclat m’a frappé à l’épaule gauche et m’a cassé la clavicule. Rien de très grave, mais, n’ayant plus mon AMD, je n’ai pas de raison d’être héroïque et je suis évacué par le peloton d’ambulance vers Kumanovo puis Skopje, où la situation est un peu plus calme. Je te raconterai plus tard comment et par qui j’ai été soigné, car tu ne me croirais pas.
Voilà, cher cousin, une histoire qui te changera de tes aventures maritimes. A bientôt à Oran peut-être.
Je t’embrasse
Cousin Hub.
PS : Allez, je vois que tu meurs de curiosité. Te rappelles-tu cette jeune Parisienne qui venait passer ses vacances à Morgat, à côté de la maison d’oncle Philippe ? Mais si, une rousse aux yeux bleus avec des taches de rousseur sur un petit nez en trompette. Ne faisait-elle pas des études d’infirmière ? Ah ah !