Annexe 41-3-2
Vingt-quatre heures sur La Marseillaise
Lettre de l’ingénieur mécanicien de 3ème classe Charles de Kerdonval à son frère Louis, Ingénieur du génie maritime en mission de coopération auprès du Navy Yard de Philadelphie.
« Méditerranée occidentale, le 7 mars 1941 au soir.
Mon cher Louis,
Toi qui es aux Etats-Unis, laisse moi te conter comment nous combattons ici en Méditerranée. Tu sais que depuis ma sortie des EIM je suis affecté comme 4ème adjoint machine sur le croiseur La Marseillaise.
Hier, c’était le jour des grandes premières. Mon chef, l’Ingénieur Principal Garnier, avait décidé de me laisser effectuer mon premier quart à la machine en solo.
J’attaque donc le “20-24” assez anxieux, mais le plaisir de dominer 100 000 pur-sang me réjouit le cœur. A la mine (c’est comme ça qu’on appelle la machine), le bruit et la chaleur sont déjà intenses. Je surveille des dizaines d’indicateurs et les paramètres sont corrects: pression de vapeur 27 kg, températures des coffres 325°.
Soudain, le quartier-maître de quart au condenseur me tape sur l’épaule et me hurle à l’oreille :
– Lieutenant, y a un os sur la TPE !
Mince, déjà ma première avarie ; sans plus attendre je descends au parquet inférieur et je découvre sur le capot de la TPE un… os de gigot ! Remontant au poste de contrôle, je retrouve toute la bordée qui m’attend, hilare :
– Bienvenue chez les tribordais, Lieutenant !
Le quart se poursuit, monotone, quant le clairon retentit dans le haut parleur :
– Postes de combat, les tribordais étant de quart.
Dans ce cas, c’est l’IM1 mach-pro qui vient prendre ma place et je dois rallier la zone de sécurité avant.
Quelques minutes plus tard, j’arrive au poste de zone où m’attend mon adjoint le maître charpentier Goasduff, un solide officier marinier natif du Conquet.
– Personnel au complet et équipé, matériel à poste et vérifié.
– Bien, comme à l’exercice.
– Seulement lieu’nant, cette fois c’est pour de bon, gast, j’espère que ces planqués de canonniers vont faire correc’ment leur maille.
Je dispose d’une trentaine d’hommes, quelques spécialistes charpentiers et électriciens, un téléphoniste et des matelots non brevetés qui constituent le gros des pompiers. Nous sommes prêts et la longue attente commence. Vers 23h45, le haut parleur diffuse :
– Ici le commandant. Nous sommes en formation de combat avec le Gloire et nous allons engager l’ennemi. Je compte sur vous tous.
Eh bien nous y sommes.
Le navire vibre doucement, nous montons en allure progressivement. Un peu sur l’arrière des claquements secs et des bruits typiques d’hydraulique : les canonniers manœuvrent.
– Tir imminent !
Toute l’équipe s’assoit contre les cloisons, jambes repliées, bras croisés sur les genoux et la bouche ouverte. Bang ! Les tôles vibrent en résonnance, l’odeur de combustion des charges propulsives envahit la coursive, la première bordée de 152 vient de partir, bientôt suivie d’une longue série.
Puis c’est un choc terrible, je suis projeté sur mon téléphoniste, hébété, mais pas de casse.
– Zone avant, allez investiguer l’impact et rendez compte.
C’est le Poste Central Sécurité qui appelle. A l’intérieur de la zone, tout semble intact hormis quelques ampoules brisées et des portes légères dégondées sous le choc.
Je demande au PC Artillerie de stopper le tir pour effectuer une sortie vers la plage avant avec Goasduff et 4 pompiers. J’entrouvre prudemment l’écoutille et tombe nez à nez avec la gueule d’un 152 qui semble posé sur le pont. Nous progressons vers le corps de la tourelle A. Elle a été percée sur le toit et la carapace présente une brèche de plusieurs mètres sur l’arrière. Le projectile a dû provoquer l’explosion interne des obus en cours de chargement ; pas la peine d’aller voir à l’intérieur, tout doit être carbonisé. Le pont est jonché de débris fumants et la peinture des cloisons brûle d’une multitude de flammèches. Goasduff fait mettre deux lances en batterie, bientôt les 7 kg de pression du collecteur incendie font leur office sur les cloisons puis à l’intérieur de la tourelle d’où une fumée blanche commence à sortir. C’est de la vapeur d’eau, signe que l’incendie est maîtrisé. Par acquis de conscience, je fais brancher deux autres lances pour surveiller toute reprise du feu et je rends compte au PC sécu. La tourelle B peut alors reprendre son tir.
Le deuxième acte de nos ennuis a concerné la zone arrière du bâtiment.
Une salve d’obus ennemis a frappé la catapulte, la grue avia et le hangar. Contrairement à mon équipe, celle de mon camarade de la zone arrière n’a pu intervenir, la vitesse du bâtiment faisant que les flammes et les fumées toxiques issues du hangar se rabattaient vers la plage arrière, empêchant toute progression vers l’origine du sinistre. Ils n’ont pu que protéger le pont principal contre l’extension de l’incendie en arrosant les plafonds ainsi que les passages de câbles et de tuyautages pour les refroidir. Les puissantes pompes d’épuisement ont permis d’évacuer toutes les eaux de ruissellement qui s’accumulaient dans les fonds des compartiments arrière.
Le PC Sécu nous demande alors d’attaquer en compagnie de nos camarades de la zone milieu à partir des passavants et du pont cheminée, ce que nous faisons. Au moins une dizaine de lances incendie arrosent continuellement le hangar et ses abords. Protégé derrière le masque d’une tourelle de 90 mm, je dirige mon équipe. Tout le personnel qui n’est pas indispensable à la conduite des opérations et à l’artillerie se bat maintenant contre ce gigantesque incendie sous les ordres de l’IMP Garnier, dirigeant les opérations depuis le PC Sécurité.
A l’intérieur, le navire s’est transformé en une fourmilière qui lutte pour la survie de l’espèce. Les salles à manger sont utilisées en centre de tri et en infirmerie de campagne, les coursives sont encombrées de lances incendie, de brancards, de matériels divers, les hommes se bousculent, s’aident, se soignent se soutiennent, tous unis dans un seul but : sauver le bâtiment. Cet énorme capharnaüm s’organise bientôt en une mécanique bien huilée. Une noria se met en place pour relever les pompiers qui, sous la chaleur, ne peuvent tenir que quelques minutes au feu. Les fourriers sortent des cageots d’oranges de la cambuse et les infirmiers distribuent généreusement pastilles de sel et seaux d’eau potable : plus les rotations des pompiers sont rapides, plus la lutte contre l’incendie est efficace.
Quand l’amiral décide de se replier vers l’ouest, nous pouvons enfin ralentir l’allure et positionner le navire travers au vent, ce qui facilite l’intervention vers le hangar. Bientôt la fumée change de couleur pour s’éclaircir et disparaître. Le combat contre le pire ennemi du marin, le feu, est pour l’instant en notre faveur.
Au lever du soleil, La Marseillaise n’est plus que l’ombre d’elle même. La tourelle arrière est noircie par les incendies et inutilisable, les superstructures du hangar ont partiellement fondu, le mât et la grue avia se sont écroulés sur la cheminée arrière et la catapulte est pliée en deux. Sur l’avant, la tourelle A avec sa brèche béante n’est plus que le tombeau de son équipage disparu. Les pertes sont élevées et les pompiers brûlés ou intoxiqués lors de l’attaque du hangar s’entassent dans les salles à manger où les infirmiers s’efforcent de calmer leurs douleurs.
Mais mon cher Louis, l’ennemi n’en avait pas fini avec nous. Au début de la matinée, alors que les opérations de déblai et les réparations de fortune battaient leur plein, nous avons observé dans le ciel un étrange ballet de traînées blanches et noires accrochées à des points agités de mouvements désordonnés. J’apprendrai par la suite que c’était notre escorte aérienne qui fondait sur une escadre de bombardiers ennemis. Nous n’avons pas eu l’occasion de suivre le spectacle, le rappel aux postes de combat nous signifiant que nous n’étions pas sortis d’affaire.
Je rallie la zone arrière en remplacement de l’IM2 Leroux, intoxiqué par les fumées dans la nuit, lors de l’attaque du hangar. Goasduff s’occupera seul de la zone avant.
– Personnel disponible au complet et équipé, matériel à poste et vérifié.
– Bien.
Cette fois, je n’ajoute pas « Comme à l’exercice. » C’est reparti.
– Alerte aérienne, tir DCA imminent.
Montée en allure, bruits des hélices qui cavitent, vibrations de la coque, chuintement des safrans qui forcent les filets d’eau en s’orientant rapidement, le navire qui gîte d’un bord puis de l’autre, et encore et encore, ce sont les manœuvres d’évasive face à des bombardiers. On perçoit le crépitement des 13,2 mm du bloc passerelle et quelques coups de 90 mm. Des bruits sourds nous parviennent à travers la coque, des bombes qui explosent dans l’eau. L’ennemi paraît s’acharner sur nos navires blessés ; le Foch, qui navigue de conserve avec nous, semblait ce matin bien abîmé lui aussi.
Puis deux explosions, bruit qui nous devient maintenant presque familier, sur l’avant cette fois. Peu de temps après, nous sommes appelés pour porter main forte aux équipes déjà en place. Un nouveau carnage s’offre à nos yeux, une bombe a explosé dans la chambre de veille du commandant et une autre au local gonio. Le bloc passerelle fume de toute part et seul le blockhaus a résisté. Les cloisons déchiquetées et noircies apparaissent irréelles et seule la direction de tir, intacte, semble encore défier l’ennemi du haut de son mât tripode. Mais après plusieurs heures d’effort et de sacrifices, les incendies seront éteints.
Après quelques réparations de fortune, nous faisons en ce moment même route vers l’AFN.
Aux dires du chef, le flotteur n’a pas trop souffert et le bâtiment devrait même pouvoir être reconstruit, peut-être aux Etats-Unis ? Cela nous donnera j’espère, mon cher Louis, l’occasion de nous revoir prochainement. Toi et tes amis américains devront faire en sorte de nous redonner un navire capable de continuer la lutte dans la droite ligne du génie maritime français.
Ton frère qui t’aime
Charles »
Sigles et abréviations :
- EIM : élève ingénieur de marine
- 20 – 24 : quart de 20h00 à minuit
- TPE : Turbo Pompe d’Extraction du condenseur
- IM1, 2, 3 : ingénieur mécanicien de 1ère, 2ème, 3ème classe, (équivalent de LV, EV1 et EV2)
- IMP : ingénieur mécanicien principal (équivalent de Capitaine de corvette)
- Mach-pro : chef du groupe propulsion (à ne pas confondre avec le chef mécanicien)