Le rapport du Centaure, 23 décembre 1941
De :
Capitaine de Corvette F. Sacaze.
Officier commandant le sous-marin Le Centaure
A :
(a) Officier commandant la Force Sous-marine, Singapour
(b) Officier de liaison de la Marine Nationale, Singapour
Rapport de combat III/12/41
Nous étions à deux jours de la fin de notre patrouille. Nous avions d’abord fait route jusqu’à la zone P3E, avant de patrouiller dans la zone PI9W le jour précédant la réception du signal 02112/SF5.
Après avoir été informés que des navires ennemis étaient présents au large du Golfe de Lingayen pour soutenir le débarquement se déroulant dans cette zone, j’ai manœuvré pour nous placer au nord-ouest de celle-ci, dans un secteur où des navires japonais partant vers les Paracels ou Haïnan devraient passer. Avant la tombée de la nuit, nous avons du plonger à 13h15, puis 16h10, du fait de la présence d’avions ennemis. Des hydravions pouvaient être aperçus au périscope, patrouillant à basse altitude au-dessus de l’entrée du Golfe de Lingayen.
Nous avons fait surface vers 19h10 et nous sommes rendus compte rapidement que la mer agitée et une forte houle rendaient l’observation depuis le kiosque du sous-marin difficile. La vitesse a dû être réduite à 12 nœuds, mais les accumulateurs tournaient à plein régime. Nous nous balancions alors comme un chasseur de mines et j’ai ordonné de virer au 195. Vers 20h15, avec le renforcement du vent et des conditions d’observation sur le pont de plus en plus difficiles, j’ai ordonné de plonger à 30 mètres, puis 50 mètres pour trouver des eaux plus calmes.
A 20h34, l’opérateur de l’hydrophone a signalé de nombreux bruits d’hélices sur bâbord, puis sur tribord et j’ai fait mettre aux postes de combat. A 20h41, au moins deux navires rapides de grande taille ont été identifiés sur tribord, se rapprochant. J’ai ordonné une immersion périscopique et j’ai aperçu, sur un horizon relativement dégagé, un groupe de grands bâtiments faisant route au 340. D’autres bruits d’hélice se sont fait entendre, venant cette fois de navires rapides et à haut régime moteur identifiés comme des destroyers, ce qui signifiait que nous étions près de l’escorte d’une importante escadre ennemie.
À 20h55, j’ai ordonné de virer à tribord, faisant route au 250 pour nous mettre en position de tir. Les portes des tubes avant ont été ouvertes à 20h57 et les deux affûts rotatifs préparés. J’ai fait une nouvelle observation au périscope vers 21h01 et identifié un navire comme étant un grand croiseur ou un cuirassé rapide de classe Kongo, légèrement sur bâbord avant, à une distance de 4500m et se rapprochant rapidement. À 21h08, une forte lame d’étrave fut aperçue venant vers nous et identifiée comme un possible destroyer naviguant à tribord du cuirassé. Ce destroyer ne semblait pas nous avoir détectés et n’accélérait pas ; j’ai donc continué à effectuer des observations courtes (30 secondes) en relevant et abaissant le périscope pour affiner la solution de tir. À ce moment, l’opérateur de l’hydrophone dénombrait au moins 15 et peut-être 20 navires ennemis à portée d’écoute.
Je sortis le périscope à 21h18 pour une dernière estimation et le second lieutenant obtenait la solution de tir, lorsque l’opérateur de l’hydrophone nous avertit que le destroyer en approche, maintenant à moins de 600 mètres, était en train d’accélérer. J’ai immédiatement ordonné le lancement des torpilles avant (par 16° 54’ nord / 119° 50’ est) sur le cuirassé et nous avons plongé à 70 mètres en accélérant au tiers (6,5 nœuds) et en virant vers le destroyer. Nous atteignions la profondeur désirée lorsque le destroyer passa à notre verticale et nous pûmes entendre le bruit des charges de profondeur qu’il lançait. Il avait visé notre position précédente, mais le bâtiment fut sérieusement secoué par les grenades, dont six ont explosé en moins de 90 secondes. Toutefois, le destroyer ne fît pas de tentative pour virer de bord ou acquérir un contact Asdic (ou son équivalent japonais) et il a maintenu son cap.
À 21h23, j’ai ordonné une remontée à immersion périscopique et réduit la vitesse et la puissance. À 21h24, nous avons tous entendu, dans le poste principal, une explosion forte mais lointaine. Le décalage était trop important pour que nous pensions avoir touché notre cible, que nous pouvions voir s’éloigner vers le nord. Toutefois, une lumière brillante était visible plus loin et nous en avons déduit que nos torpilles avaient pu toucher un autre navire et que l’escadre japonaise avait adopté une formation en deux colonnes. Quelques fusées éclairantes furent tirées, ainsi que des obus éclairants, peut-être parce que l’ennemi pensait que nous allions faire surface pour donner le coup de grâce. La formation ennemie était semble-t-il en train de se déployer, car nous percevions l’explosion d’autres charges de profondeur et des bruits d’hélices un peu partout.
Nous faisions alors toujours route au 160 et j’ai ordonné de revenir au 250, espérant me rapprocher d’une autre cible. Alors que nous prenions notre nouveau cap, j’ai aperçu au périscope un grand navire arrivant en sens inverse de l’ancien cap, donc au 340. J’ai ordonné d’orienter l’affût central rotatif à 90° sur tribord. Nous avons lancé les trois torpilles de l’affût central à 21h29, à une distance n’excédant pas 600 mètres et sans doute inférieure. Moins de 20 secondes plus tard, nous avons entendu une puissante explosion et le bâtiment fut secoué comme par une main de géant. Le maître gyro-compas a été immédiatement mis hors d’usage et l’éclairage est passé en mode secours, car les lampes principales étaient en court-circuit. Le matelot Le Goff, en charge du panneau de contrôle des ballasts, a été projeté contre le puits du périscope et sérieusement blessé (fracture du bras gauche). J’ai demandé au second lieutenant d’examiner les batteries et de signaler immédiatement toute fuite d’acide. Pendant que nous faisions le bilan des dégâts, personne, y compris Le Goff, n’a prononcé une parole qui ne fût pas strictement nécessaire pour le bien du bateau.
À 21h34, il était clair que les dégâts apparents se limitaient principalement au maître gyro-compas et à quelques ampoules. J’ai ordonné de ressortir le périscope et j’ai rapidement aperçu un grand navire en flammes. J’ai commencé à estimer la distance pour une autre salve, cette fois-ci en utilisant l’affût orientable arrière. Toutefois, une forte lame d’étrave indiquant un destroyer approchant rapidement était visible sur bâbord et l’opérateur de l’hydrophone estimait la distance à moins de 500 mètres. J’ai ordonné une plongée à 60, puis 80 mètres.
Ce destroyer s’est montré beaucoup plus insistant que le précédent. Il a ralenti à 12 nœuds et par moments sans doute à 5 nœuds, essayant de nous écouter. Il larguait ses charges de profondeur selon un schéma régulier, par séries de quatre (4) à huit (8). Vers 22h08, il fut rejoint par un autre destroyer et, à eux deux, ils nous envoyèrent pas moins de 48 charges de profondeur, certaines désagréablement proches. Nous nous sommes mis en navigation silencieuse et j’ai envoyé les hommes d’équipage non indispensables s’allonger sur leurs couchettes pour diminuer le bruit et économiser l’air.
Nous avons essayé de nous rapprocher du navire en flammes à 21h54, 22h28 et 22h41, mais, à chaque fois, un des deux destroyers nous chargeait en larguant des charges de profondeur. A 23h27, comme il n’y avait pas eu de nouvelle attaque depuis près d’une demi-heure, j’ai ordonné la remontée à immersion périscopique pour évaluer la situation. Le navire que nous avions touché brûlait toujours et semblait être secoué par des explosions secondaires. Le second lieutenant jeta un coup d’œil et nous sommes tombés d’accord pour estimer que les incendies étaient clairement hors de contrôle. Un des deux destroyers qui nous avait contre-attaqués se silhouettait sur l’incendie et je décidai de lui rendre la monnaie de sa pièce avec l’affût rotatif arrière. À 23h45, il avait toutefois disparu avant que nous puissions nous mettre en position de tir.
À 23h57, toutefois, nous avons aperçu un autre bâtiment, de la taille d’un destroyer, par bâbord arrière. Il se pouvait que ce fût le second destroyer ou un autre, mais, quoiqu’il en soit, c’était une proie rêvée. À 00h12, je tenais ma solution de tir. Toutefois, une minute avant de lancer, nous avons découvert que l’affût arrière ne pouvait pas pivoter de plus de 25° par rapport à la proue, que ce soit avec l’engrenage principal ou l’engrenage de secours. Même le système manuel ne fonctionnait plus. Etant donné que l’affût central avait parfaitement fonctionné et que l’arrière avait été utilisé au cours des exercices, j’en ai conclu que le mécanisme de rotation avait été endommagé par une des charges de profondeur qui nous avait manqué de peu ou par l’onde de choc d’une de nos propres torpilles. Sous un tel angle, il y était possible qu’une torpille soit aspirée par nos propres hélices, j’ai donc annulé l’attaque.
Vers 00h29, nous avons entendu une très forte explosion, que nous avons attribuée aux soutes à munitions du navire en flammes. Toutefois, l’opérateur de l’hydrophone affirme avoir entendu un faible bruit de torpille, sur un bruyant fond sonore. Il est possible qu’un autre sous-marin allié ait été présent ou que l’ennemi ait lui-même sabordé le navire avec une torpille.
Comme aucune autre cible ne put être repérée, nous avons rompu le contact à 02h54, fait surface à 04h15 et fait route au sud vers Singapour, une partie de notre armement étant inutilisable.
Votre dévoué serviteur
Capitaine de Corvette F. Sacaze
Annexe I – Utilisation de l’armement
Les tubes lance-torpilles de 550 mm de proue et orientables ont bien fonctionné durant les deux attaques. L’affût arrière orientable a été mis hors service par les chocs subis et n’a pu être orienté à un angle suffisant pour pouvoir tirer en toute sécurité. L’affût a été inspecté en surface par le troisième lieutenant et deux hommes, qui ont constaté que le pivot supérieur était tordu de 55 mm. L’affût a été légèrement déplacé vers l’avant et son carénage supérieur bloque toute tentative de l’orienter de plus de 25° de chaque côté. Il est impossible de dire si ce dommage est survenu lors d’un grenadage ou de l’ébranlement provoqué par l’explosion d’une de nos torpilles.
Nos torpilles ont filé droit et aucune n’a marsouiné après le tir. Sur sept (7) torpilles tirées en action, nous avons obtenu trois (3) coups au but. Envisageant une patrouille prolongée, nous avons quitté Cam Ranh sans les deux (2) torpilles de réserve pour les tubes de proue, afin de laisser plus d’espace vital à l’équipage. C’était une erreur. En guerre, les hommes savent que la vie à bord peut être inconfortable par rapport aux standards du temps de paix. Le troisième lieutenant a observé qu’en modifiant quelque peu l’installation de la chambre des torpilles avant, nous pouvions emporter quatre (4) torpilles de réserve. Je recommande fortement cette modification, qui pourrait considérablement améliorer notre endurance au combat.
Les hydrophones et l’Asdic (en mode passif) ont bien fonctionné durant toute l’attaque et nous ont permis de prévoir les attaques des destroyers. Cependant, quand des navires bruyants opèrent en nombre à faible distance, les hydrophones sont facilement saturés et la distance de détection diminue.
Annexe II – Evaluation des dommages
En dehors des dommages causés à l’affût lance-torpilles arrière, décrits plus haut, Le Centaure a subi les dégâts suivants :
(a) Le maître gyro-compas est tombé en panne et a été provisoirement réparé dans les 24 heures. Cependant, il est de nouveau tombé en panne le jour suivant et devra être réparé et révisé à Singapour. Je dois dire que ce n’est pas la première fois que, sur un navire de la classe “Redoutable”, le maître gyro-compas tombe en panne à la suite d’un ébranlement sous-marin. Je suggère de signaler tout particulièrement ce point à l’Amirauté (Sous-marins) à Alger.
(b) De petites fissures ont été repérées sur trois (3) cellules de batteries lors de l’inspection effectuée après le retour à Singapour. A aucun moment ces fissures n’ont été assez larges pour provoquer une fuite d’acide. Je recommande cependant de changer ces cellules avant notre patrouille suivante.
(c) Le coupe-vent du kiosque a été tordu par un choc sous-marin (celui de l’explosion d’une grenade ou d’une de nos torpilles). Nous l’avons réparé avant notre arrivé à Singapour.
(d) Le système d’éclairage électrique a été mis partiellement hors service par un choc, mais a vite été réparé.
(e) Nous avons constaté que le ventilateur de refroidissement du moteur diesel bâbord avait été endommagé, les supports métalliques de son carénage ayant été tordus. Nous avons effectué une réparation de fortune sur le ventilateur pour permettre au Centaure d’utiliser son diesel à la puissance maximum si besoin. Des réparations définitives vont être faites au chantier naval de Singapour.
(f) Les dommages les plus sérieux restent ceux subis par l’affût lance-torpilles orientable arrière. Un nouveau pivot doit être fabriqué à l’atelier du chantier naval. Sans cette réparation, Le Centaure ne pourrait utiliser cet affût. Les ingénieurs du chantier naval de Singapour demandent une semaine pour effectuer la réparation et les essais. Toutes les autres réparations peuvent être faites en 48 heures. Si besoin, le bateau pourrait être renvoyé en mission sans son affût arrière. Néanmoins, celui-ci portant deux (2) de nos neuf (9) tubes de 550 mm et nos deux (2) tubes de 400 mm, cela réduirait sérieusement le potentiel offensif du bateau.
Annexe III – Equipage
Les marins du Centaure sont animés par le meilleur esprit et ont montré de profonds sentiments patriotiques. Durant les grenadages japonais, tout l’équipage et en particulier l’équipe de la Salle de Contrôle a fait preuve de la plus haute discipline et d’un professionnalisme exemplaire.
Le matelot Rémy Le Goff a été sérieusement blessé quand il a été projeté contre le puits du périscope par le choc dû à l’explosion d’une de nos propres torpilles. Il ne s’est jamais plaint et, avant d’accepter d’être envoyé à l’infirmerie, il s’est assuré que le matelot qui le remplaçait au tableau de contrôle des ballasts était bien informé de l’état d’équilibrage du bateau.
Notre officier de liaison, le sous-lieutenant RNVR Andrew Clark, qui nous a rejoint à Cam Ranh en novembre, est très apprécié par les officiers et les matelots du Centaure et s’est parfaitement intégré à l’équipage.