L’Allié méconnu
L’aide occidentale à la Chine et les premières victoires dans la lutte contre le Japon
D’après “Our Yellow SOB” – KMT, Chinese Communists and us versus Japan, par Bernard Marcus. Melbourne, 1999.
En Europe, du point de vue de certains Espagnols, la Seconde Guerre Mondiale a commencé en 1936. De ce côté du monde, nous pourrions dire que, du point de vue chinois, elle a commencé en 1937, avec la seconde guerre sino-japonaise. Les historiens chinois se plaisent d’ailleurs à souligner (avec quelque partialité) qu’entre décembre 1941 et août 1942, quand les armées japonaises repoussaient sur tous les fronts les forces occidentales, le déclin de l’Empire du Soleil Levant commençait déjà, sur le front chinois.
1937-1940 : la Chine seule ou presque
Quand la guerre commença, le 7 juillet 1937, l’Armée Nationale Révolutionnaire (ANR) du Kuomintang (KMT) comptait deux millions d’hommes en 182 divisions et 46 brigades d’infanterie, 9 divisions de cavalerie, 4 brigades et 20 régiments d’artillerie. Mais dès le début des opérations, l’ANR souffrit de deux lourds handicaps.
D’abord, elle était sous-équipée ; sa technologie militaire était nettement moins avancée que celle des Nippons et de leurs alliés. Ses unités étaient faibles, manquant d’artillerie lourde, de transports à moteur, de munitions suffisantes et d’un soutien logistique adéquat. Dix des 182 divisions d’infanterie avaient chacune près de 11 000 hommes, mais moins de 4 000 fusils et carabines, 250 à 300 mitrailleuses légères et 50 ou 60 lourdes, une quinzaine d’obusiers courts et une trentaine de canons et mortiers au niveau du bataillon ou du régiment (mais pas de chevaux pour les traîner), ainsi que 250 lance-grenade environ. Les autres divisions n’avaient qu’environ la moitié de cette dotation. Il existait quelques formations exceptionnelles, comme le 29e Corps, dont chaque division comprenait quatre brigades et plus de 700 mitrailleuses légères. Les communications de toutes ces unités étaient très médiocres. Cependant, ces divisions étaient étonnamment mobiles – l’avantage d’avoir un équipement réduit au minimum…
Second et terrible handicap, la Chine n’était pas politiquement unie. Le Kuomintang et le Parti Communiste Chinois (PCC) étaient loin d’être réconciliés lorsque les troupes japonaises envahirent le pays et pendant toute la guerre, ces deux groupes furent forcés de déguiser de profondes dissensions, qui furent responsables d’affrontements politiques et même militaires (au niveau local du moins).
En dépit de ces handicaps, l’ANR connut quelques succès au début de la guerre. Elle repoussa l’offensive de l’armée japonaise à Shandong, Hubei et Shanghaï, en lui infligeant de lourdes pertes. La seconde bataille de Shanghaï s’acheva presque de la même façon, mais des renforts japonais arrivés in extremis firent pencher la balance en faveur du Soleil Levant. Quoique très mal équipées, les forces chinoises défendant Nankin détruisirent les fameuses unités Shikaya et Kisarazu des Forces Spéciales de l’Armée japonaise. Durant la bataille de Sujou, le 2e Corps japonais perdit 30 000 hommes (morts et blessés). Enfin, lors de la bataille de Wuhan, une centaine d’avions japonais furent abattus, plusieurs patrouilleurs coulés et les forces terrestres japonaises subirent des pertes significatives. Ainsi, malgré ses nombreux désavantages, les performances de l’ANR furent très honorables.
Néanmoins, l’équipement japonais était très supérieur et, en dépit de durs combats, les armées de la République chinoise (y compris les forces des seigneurs de la guerre) furent sans cesse repoussées. Les avantages essentiels des Japonais étaient un contrôle de plus en plus étroit de l’espace aérien tactique au-dessus du champ de bataille et une supériorité indiscutable en artillerie, logistique, blindés et communications. Malgré tout, les Chinois s’accrochèrent et menèrent chaque fois que cela fut possible des contre-attaques significatives. Certaines obtinrent des succès considérables, mais toujours locaux et temporaires. Ainsi, pendant deux ans, le KMT fut forcé de reculer, avant que les fronts ne tendent à se stabiliser au point où le nombre des Chinois faisait contrepoids à l’équipement japonais.
1940-1941 : le coup
de main des Européens
De mi-1940 à fin 1941, la situation des armées chinoises continua de
se dégrader, avec une seule lueur d’espoir : Anglais et Français avaient
refusé de céder aux exigences japonaises demandant la fermeture de la Route de
Birmanie d’une part, de la voie ferrée Haïphong-Kunming d’autre part. Tout au
contraire, les Anglais s’étaient mis à apporter de discrètes améliorations à la
Route et, plus important encore, au port de Rangoon et aux ports fluviaux qui
l’alimentaient. Au départ, cela n’eut que peu d’effet sur le tonnage
transporté, mais c’était la base d’une amélioration à venir.
La Route de Birmanie était une voie étroite et en mauvais état, dont le
débit était de 3 000 à 4 000 tonnes par mois au début de 1941. Les
améliorations apportées firent passer ce chiffre à près de 8 000 tonnes en
décembre. En fait, jusqu’au 7 décembre, la principale voie de ravitaillement
chinoise fut de loin la voie ferrée Haïphong-Kunming, par où transitaient
chaque mois 40 000 tonnes (ce chiffe fut cependant réduit de moitié
en moyenne de juillet à décembre 1941, pour tenter de calmer le mécontentement
des Japonais). Il n’est pas étonnant que sa fermeture ait été l’un des
principaux objectifs japonais lors de l’invasion de l’Indochine
française.
Au total, on estime que, de janvier 1940 à décembre 1941, quelque
750 000 tonnes de matériels et fournitures de toutes sortes arrivèrent en
Chine par la route ou le rail. Une grande partie de ce tonnage était
représentée par des aliments à haute valeur énergétique, une aide économique et
des approvisionnements militaires généraux (munitions, carburant…). Mais si, en
1941, l’aide américaine se cantonna en général à ce genre de livraisons,
Anglais et Français, bien qu’ils fussent eux-mêmes sérieusement “gênés” en ce
qui concernait le matériel militaire, purent trouver à livrer aux Chinois une
quantité relativement importante d’équipements plus ou moins dépassés ou
inutiles. Il fut ainsi possible d’expédier des systèmes de transmissions
(télégraphe) et du matériel de guerre proprement dit – fusils, canons et même
véhicules blindés. C’est ainsi que les Chinois reçurent des Alliés en 1941 un
attirail guerrier hétéroclite, le plus souvent démodé, mais qui devait pourtant
se révéler d’une utilité vitale.
– 120 tankettes italiennes CV-33 (ou L-3) et une dizaine de
chars M11/39, le tout plus ou moins révisé après sa capture en Libye et en
Ethiopie et accompagné d’une quantité assez importante de pièces détachées (il
n’y aurait pas d’autre livraison de ce genre, mais celle-ci était d’autant plus
utile que l’ANR possédait déjà un certain nombre de CV-33) ;
– 50 chars français : 30 R35/H35 et 20 D1 (là non plus, il n’y
aurait pas de suivi) ;
– 35 chars FT-17 récupérés dans des arsenaux américains et destinés à
l’entraînement (l’ANR en possédait déjà une cinquantaine) ;
– 34 chars M2A1 “medium” tout neufs généreusement offerts par les
Etats-Unis (bien que trop lourds pour l’infrastructure chinoise, certains de
ces engins purent être engagés lors de la troisième bataille de Changsha, où
ils rendirent d’immenses services dans la rues de la cité) ;
– 50 chars légers Marmon-Herrington CTLS-4T commandés à l’origine par
les Hollandais (l’ANR avait déjà reçu 82 Marmon-Herrington CTLS-4TAC et 82
CTLS-4TAY) ;
– 80 chars Valentine anglais ;
– 120 chars (très) légers Mark-VI : plus que dépassé pour les
Britanniques (en dehors de l’entraînement), le Mk-VI était le seul blindé allié
de 5 tonnes produit en série à l’époque ; très fiables, ces tankettes
devinrent le “char léger” standard de l’ARN (60 Mk-VIB rééquipés avec 2 x
15 mm AA Besa et déclarés obsolètes par les services britanniques, 50
“chasseurs de char” Mk-VID dotés d’un 2-pdr en tourelle ouverte, qui devaient
représenter un atout majeur pour l’ARN, quelques Mk-VI convertis en véhicules
de commandement et communications) ;
– un nombre croissant d’Universal Carriers Bren ;
– enfin, 350 automitrailleuses Marmon-Herrington 4WD Type II construites
en Afrique du Sud. Prévues à l’origine dans le cadre d’une commande de mille
véhicules pour l’armée de l’Union Sud-Africaine, ces excellentes machines
commencèrent à être produites en grande série au moment même où les besoins
pour ce type d’engins déclinaient avec la conclusion victorieuse des deux
campagnes africaines (en Libye et en Ethiopie). Quoiqu’elles aient rendu des
services dans des tâches de sécurité dans les empires coloniaux français et
britannique et qu’un certain nombre aient été utilisées en Grèce dans des
tâches de reconnaissance, une bonne partie de la production de ces
automitrailleuses risquait fort d’être inemployée, lorsque les appels au
secours des Chinois furent entendus. C’est ainsi que le hasard fit de l’Union
Sud-Africaine un fournisseur majeur de véhicules blindés à l’armée chinoise.
Ces engins, qui pouvaient se rendre jusqu’à leurs destinataires par leurs
propres moyens à partir des ports fluviaux de Birmanie, devaient acquérir une
réputation enviable auprès des Chinois[1].
24 décembre 1941 – 15 janvier 1942 : la troisième bataille de Changsha
Lorsque les Etats-Unis (bien tard, du point de vue des Chinois, entre autres) entrèrent effectivement dans la Seconde Guerre Mondiale, la Chine et l’ANR étaient épuisées et gravement atteintes par presque cinq ans de guerre contre le Japon. A cette époque, après la bataille de Shang-Kao, la bataille du Shansi du Sud et les 1ère et 2ème batailles de Changsha, les fronts étaient à peu près stables. Les forces de l’Armée Impériale étaient très dispersées, ce qui ne l’empêcha pas de décider à la fin de 1941 de lancer une nouvelle offensive d’envergure, au moment même où elle venait de déclencher la guerre contre les Etats-Unis ! Ce serait la Troisième bataille de Changsha, dans le Hunan, en Chine du Sud.
Cent-vingt mille hommes, sous le commandement du général
Yuiki Anami, devaient être lancés à l’attaque pour prendre la ville clé de
Changsha, puis descendre la vallée de la rivière Xiang et enlever le nœud
ferroviaire vital situé au nord-est de Lingling, perçant la ligne défensive
formée par la Xiang et les lacs Pung-Ting. Les forces japonaises disposaient
d’une artillerie abondante, de blindés et d’une totale maîtrise de l’air. En face,
la 9e Zone de Guerre de l’armée de la République de Chine, commandée
par le général Hsueh Yueh (Xue Yue), alignait 300 000 hommes, en comptant
des réserves qui ne furent pas engagées. Mais elle possédait un atout maître
dans sa manche : la 200e division, dotée de blindés anciens et
disparates, mais efficaces contre les chars japonais. En partie grâce à cette
unité, mais aussi grâce au savoir-faire du général Yueh, la Troisième bataille
de Changsha s’acheva, comme l’on sait, par une grande victoire chinoise et un
véritable désastre japonais.
On considère aujourd’hui que Changsha et ses suites furent un tournant de la guerre en Chine, entraînant une modification profonde de la stratégie chinoise les années suivantes. L’Armée Nationale Révolutionnaire avait bel et bien remporté la bataille, encaissant et arrêtant une puissante offensive japonaise, puis manœuvrant et organisant une offensive permettant d’encercler une partie importante des forces ennemies et les obligeant à battre en retraite. Changsha était sauvé et avec la ville, les lignes de chemin de fer vitales dont dépendait la logistique chinoise (pour médiocre qu’elle fût).
Enhardis par leur victoire, les Chinois proposèrent d’aider
la colonie britannique isolée à Hong-Kong. Cependant, cette offensive s’épuisa
rapidement en raison d’un défaut de ravitaillement et de violentes actions de
l’aviation japonaise. Pourtant, un effort avait été accompli et, plus important
encore, il avait été accompli en public.
Les conséquences politiques d’une victoire militaire
Finalement, le général Hsueh Yueh et, à travers lui, le
Généralissime Tchang Kai-Chek, avaient pu démontrer qu’avec tous leurs défauts,
malgré toute la corruption et l’incompétence révélées par les rapports des
envoyés occidentaux, les forces chinoises avaient été capables de remporter une
grande victoire sur les Japonais en les contraignant à reculer de plus de 100
km. Ce, à une époque où les autres armées alliées soumises aux attaques
japonaises ne pouvaient que s’accrocher désespérément, comme le Commonwealth en
Malaisie, se replier en vendant chèrement leur peau, comme les Français en
Indochine, ou se faire balayer, comme les Américains aux Philippines. Le
Kuomintang pouvait affirmer que seules ses forces avaient pu affronter un
assaut majeur des forces japonaises et les battre sans discussion. Renforcer
l’ANR n’était donc pas du gaspillage, loin de là ! Quant aux conclusions
des envoyés de Tchang Kai-Chek, sous les communiqués ronflants, elles tenaient
un langage qui ne pouvait que toucher juste à Londres, Washington et
Alger : « Nous ne réclamons pas de matériel de pointe, seulement
le matériel dont vous pouvez vous passer, vos surplus, vos engins démodés, et
de la nourriture adaptée à une armée en campagne. Nous n’avons besoin que de
ces modestes fournitures pour infliger à l’Armée japonaise des pertes que vous
ne pourrez pas lui infliger car, en Chine, l’ennemi est à portée de
main. » Après Changsha, il était politiquement impossible que les
Alliés ignorent ces demandes.
La “liste de courses” du prêt-bail chinois
Concernant la fourniture de matériel au titre du Prêt-Bail, le Conseil Militaire du KMT établit une liste arrangée en quatre catégories par ordre de priorité.
– Première catégorie : systèmes de communications à
usage du gouvernement, armées légères, mitrailleuses, mortiers, armes antichars
légères et aliments en conserve à haute teneur énergétique.
– Deuxième catégorie : assistance pour la construction d’une
infrastructure de transport, artillerie légère, automitrailleuses, armes
anti-aériennes légères, véhicules de transport légers (la jeep ubiquitaire et
les camions ”deuce” montrèrent une fois de plus leur utilisé sans égale).
– Troisième catégorie : aviation et chars.
– Quatrième catégorie : aide économique au sens
large. Les Chinois tentèrent d’expliquer aux Américains que tout leur
gouvernement avait dû déménager d’un bout à l’autre du pays, dans une ville de
second ordre, comme si le gouvernement américain avait dû aller s’installer du
jour au lendemain à Tucson, Arizona ; on ne pouvait pas leur demander de
fonctionner normalement. Leur économie s’en ressentait. Il leur fallait créer
une monnaie à peu près stable et développer quelques fonctions économiques de base.
Pour cela, ils avaient besoin d’aide agricole, pour régulariser
l’approvisionnement alimentaire grâce à un réseau routier et télégraphique
fonctionnel. Les fermiers chinois étaient industrieux, tout ce qu’il leur
fallait était la possibilité de transporter les denrées cultivées là où l’on en
avait besoin, et peut-être un peu d’engrais.
Les nouveaux objectifs de l’ANR
Concernant les opérations sur le terrain, Tchang présenta à
ses alliés un plan apparemment raisonnable. Avec une assistance réduite, ses
forces pourraient tenir Changsha, la ligne des lacs Pung-Ting et celle du
Yang-Tsé au nord et à l’ouest. Les opérations offensives seraient étendues vers
Canton et Hong-Kong, non dans l’espoir de prendre ces villes, mais pour
contrôler l’arrière-pays et bloquer les Japonais autour des ports, dans
l’attente des débarquements alliés en 1944. La puissance aérienne alliée et le
contrôle des voies de chemin de fer étaient essentiels à la réussite de cette
stratégie. Tant que les Nationalistes tenaient les voies ferrées (et une partie
du Yang-Tsé) et pouvaient les utiliser, ils pouvaient transférer des forces
d’une région à l’autre et les ravitailler bien plus vite que l’Armée Impériale
japonaise ne pouvait y parvenir.
Tout en semblant modeste et sensé aux Alliés, ce plan était
extraordinairement hardi du point de vue chinois, car il acceptait d’engager
les meilleures troupes de l’ANR dans des opérations offensives contre les
Japonais. Mais il exigeait des renforts substantiels (selon les standards
chinois) et la création d’une armée moderne et mobile (toujours selon les
standards chinois). Par ailleurs, ce plan intégrait bien la Chine dans la
stratégie alliée contre le Japon. En effet, cette stratégie ne pouvait se
dérouler convenablement que si la Chine du Sud était à peu près contrôlée par
le Kuomintang.
Les arrière-pensées des Alliés
Il n’est pas étonnant que les arguments chinois aient été
bien reçus à Washington, Londres et Alger. Londres, en particulier, leur était
très favorable. Dès février-mars 1942 en effet, il était clair que le fait de
conserver le contrôle de la Route de Birmanie était devenu un enjeu stratégique
majeur pour les Britanniques. C’était le seul moyen de préserver un certain
prestige en Asie après la chute de Singapour, que la destruction de l’Eastern
Fleet et la perte de la Malaisie rendaient inévitable. Churchill se devait de
considérer le contrôle de la Birmanie (et de la Route) comme un objectif
stratégique majeur et le simple fait de le décider en fit un objectif majeur.
C’est ce que le commandant de théâtre, le maréchal Wavell, désigna sèchement
comme « le parfait ice-cream stratégique auto-lécheur » (the
ultimate self-licking strategic ice-cream), version militaro-culinaire de
la fameuse prophétie auto-accomplissante (self-fulfilling prophecy).
Ce choix permettait aux Britanniques de justifier par le tonnage de
ravitaillement envoyé vers la Chine leur obstination à défendre Singapour (et
notamment l’organisation de l’opération Pedestal) et de faire oublier, au moins
en partie, l’effondrement de leur Empire d’Extrême-Orient. De plus, avec
l’accord de ses alliés, Churchill jetait ainsi les bases d’une grande stratégie
(pour une fois) cohérente sur le Théâtre Pacifique.
Par ailleurs, les Britanniques n’avaient pas vraiment d’alternative. Leurs espoirs de retrouver leur empire dépendaient de l’énergie qu’ils mettraient à le conserver par les armes, mais aussi de leur capacité à complaire suffisamment à la Chine pour l’amener à dire que l’aide britannique valait bien quelque sacrifice et que l’Empire Britannique était, tout compte fait, « Une Bonne Chose ». Les Français n’avaient guère d’autre choix que prendre le train en marche.
En revanche, les Etats-Unis prenaient tout juste la peine de
masquer leur dégoût d’une pareille duplicité – tout en faisant pression sur la
Chine pour leur accorder l’ouverture de son marché après la guerre et son
soutien aux intérêts politico-économiques américains dans toute l’Asie de
l’Est. Britanniques et Français eurent, lors de négociations ultérieures, bien des
occasions de relever l’hypocrisie flagrante de l’attitude américaine.
Quoi qu’il en fût, les Alliés projetaient pour 1943-1944 un vaste plan
de contre-attaque : à l’ouest, les Britanniques mèneraient l’offensive à
partir de la Birmanie vers Singapour ; à l’est, les Américains
avanceraient à travers les îles de Micronésie : au sud, les Australiens et
Américains se dirigeraient vers le nord-ouest en passant par la
Nouvelle-Guinée. Ces trois axes convergeaient vers Formose. La suite comportait
la remontée de la côte chinoise et la conquête des îles Ryukyus. D’où l’intérêt
pour une action chinoise vigoureuse en Chine du Sud, coupant de l’intérieur des
terres les ports tenus par les Japonais, aidant à leur libération, puis
facilitant la remontée le long de la côte. De leur côté, les Français
insistaient pour une action concertée au Vietnam permettant de chasser les
Japonais du bassin de la Rivière Rouge. Le déploiement de Chinois Han au
Vietnam étant exclu, il était envisagé d’entraîner des troupes vietnamiennes en
Chine, avec des instructeurs français (ou espagnols, ou même allemands, la
Légion Etrangère n’étant pas avare de nationalités…).
Pour que tous ces projets tiennent debout, il était important que les Chinois
conservent Changsha et reçoivent assez de renforts pour étendre leur contrôle
vers l’est et le sud-est de la ville. Pour tous les Alliés, Changsha devint
alors une pierre angulaire de la lutte contre le Japon. Et l’aide militaire à
la Chine devint une nécessité. Mais quelle aide ?
Après Changsha : quelles armes pour les Chinois ?
La réponse alliée fut d’abord parfaitement improvisée, mais étonnamment efficace. En effet, les Chinois étant à court de tout, absolument tout, la moindre livraison pouvait avoir un impact considérable.
Les participations australienne, britannique, française… et belge
Les premiers à répondre (en raison de la proximité
géographique) furent les Australiens. Canberra était à court de matériel de
guerre, mais avait bien assez d’aliments énergétiques. De la viande en boîte, des
fruits en conserve et des sacs de farine furent expédiés vers la Birmanie, où
le flux du bric-à-brac envoyé par les Français et les Anglais en 1941
commençait à se tarir.
Les Britanniques, eux-mêmes plutôt à court, n’avaient guère à donner au
début. En raclant leurs fonds de tiroir, ils mirent cependant la main sur des
fusils Lewis et sur des pistolets-mitrailleurs, plus une poignée de chars
Valentine, quelques petits Mk VI et deux douzaines d’automitrailleuses
Marmon-Herrington Mk II inutilisées. Ils expédièrent ce qu’ils n’avaient pas
encore envoyé l’année précédente en fait de matériel italien capturé. Ils
disposaient aussi de deux armes importantes en quantités significatives :
des fusils antichars Boyes, déclarés inutiles après la campagne de Grèce et
renvoyés aux dépôts, et des canons antichars de 2 livres (2-pdr),
remplacés par des 6 livres (6-pdr). Ces deux armes, si elles étaient
dépassées en Europe, restaient très efficaces contre les blindés japonais. Mais
surtout, le Royaume-Uni pouvait fournir deux éléments capitaux : une
certaine capacité de transport maritime et la possibilité d’améliorer les
ports, les routes et les voies ferrées de Birmanie. La Birmanie où allaient, de
plus, débarquer des renforts alliés, fournis par une autre nation : la Force
Publique du Congo belge !
Les Français, eux, n’avaient guère à offrir que leurs meilleurs vœux de
réussite, mais ils firent de leur mieux pour ravitailler leurs forces qui
tenaient encore le nord de l’Indochine et les groupes de guérilla vietnamiens,
laotiens et cambodgiens. Ces forces aidèrent à couvrir les approches de la
Route de Birmanie et causèrent aux Japonais toutes sortes de problèmes. Quoique
leur action fût marginale à ce stade, elle était très utile et ouvrait
d’intéressantes perspectives pour l’avenir.
La ruse de Tchang Kaï-Chek
Mais comme de bien entendu, c’était la réponse américaine qui devait faire la différence, et Tchang Kaï-Chek joua à ce moment un coup politico-militaire particulièrement astucieux. Il confia à son conseiller américain, le général Joseph Stilwell, qu’il méprisait cordialement, la tâche de protéger le flanc est de la Route de Birmanie, de concert et en coopération avec les forces françaises qui défendaient la région de Dien-Bien-Phu avec leurs alliés locaux (Vietnamiens et Laotiens plus ou moins indépendantistes). Stilwell devait aussi travailler avec les tribus birmanes, dont l’action était organisée d’assez loin par les Britanniques de l’Armée des Indes. Cette opération menée sur les lointaines marches du Yunnan, aux frontières de l’Indochine et de la Birmanie, fut, en toute modestie, baptisée “Intercession”, pour souligner la générosité du peuple et du gouvernement chinois portant secours à leurs malheureux alliés. Dans ce but, les 5e, 6e et 66e Corps d’Armées furent regroupés sous le nom splendide de “Force Expéditionnaire Chinoise en Birmanie” (FECB). Il s’agissait pourtant de quelques-unes des unités les plus mal équipées du Kuomintang…
Ainsi, placé à la tête de ces pauvres troupes et « laissé libre de déterminer sa stratégie en accord avec nos alliés français et britanniques », avait déclaré Tchang Kaï-Chek, Jo Stilwell se retrouva dans une situation où il pouvait vivre personnellement le manque de moyens qui était le quotidien des officiers chinois. De fait, Geiju, où Stilwell installa son QG à partir du 21 mars, est situé au sud de Kunming, non loin de la frontière sino-indochinoise, c’est à dire loin de tout…
Les conséquences ne se firent pas attendre : Washington ne tarda pas à voir arriver une longue suite de télégrammes de “Vinegar Joe”, réclamant l’envoi en Chine de tout le matériel possible et même plus. Le gouvernement américain ne pouvait ni ne voulait envoyer tout ce qui était demandé, mais il fit quand même son possible pour calmer les récriminations de Stilwell.
Par ailleurs, l’aimable caractère de celui-ci lui valut très vite une détestable réputation à Alger – mais c’était le cadet des soucis de Tchang Kaï-Chek, qui n’était pas mécontent, au demeurant, d’être pour un temps débarrassé de son conseiller. Comme Wavell le fit remarquer en août 1942 à son chef d’état-major, le général Percival (évacué de Singapour sur l’ordre du Maréchal Gort et brûlant du désir de reconquérir la Malaisie) : « Au moins, Stilwell n’est plus dans mes jambes, ni dans celles du Généralissime [Tchang Kai-Chek] et nous pouvons nous occuper de faire la guerre. »
L’opération Intercession dura deux mois avant que Stilwell ne réussisse à y mettre fin honorablement.
Le Génie américain
Selon les prévisions initiales du KMT, le débit maximum de la Route de Birmanie pouvait être de 80 000 tonnes par an (environ 6 500 tonnes par mois), dont l’armée chinoise ne devait recevoir qu’une faible part, environ 10 000 tonnes par an. Le débit annuel était donc l’équivalent de la moitié du tonnage transporté par un seul convoi moyen sur l’Atlantique Nord, et la part militaire ne représentait que la charge d’un unique cargo. Sur la route, ce tonnage était transporté par l’équivalent de 22 camions de 10 tonnes par jour (en fait, par davantage de camions, la plupart ne pouvant porter que moins de 10 tonnes). De fait, comme la capitainerie du port et le conseil des armateurs (Shipping Council) de Rangoon et des ports fluviaux l’indiquèrent, à aucun moment, le débit de la Route ne dépendit du tonnage débarqué dans les ports. Il y en eut toujours assez. Non, le débit de la Route était fonction du nombre et de la taille des camions disponibles d’une part, de l’état de la route d’autre part.
C’est alors que les incessantes récriminations de Stilwell
auprès de Washington obtinrent l’envoi d’une équipe du Génie routier pour
assister les unités épuisées et peu nombreuses de l’Armée Anglo-Indienne. Comme
le Général Percival devait l’observer dans ses souvenirs de guerre, « Personne
au monde n’était capable de construire une route mieux et plus vite que les
spécialistes du Génie de l’US Army que nous vîmes arriver. Ce sont eux qui,
avec les ouvriers locaux, furent directement responsables de tout ce que les
Alliés purent réussir à partir de la Birmanie contre les forces ennemies en
Chine. Leur performance dans une tâche qui aurait désespéré Sisyphe lui-même
fut au-dessus de tout éloge. » Ces unités américaines devinrent les
troupes du Génie les plus médaillées de l’Histoire, félicitées et décorées par
la Chine, l’Empire Britannique, la France, la Belgique, les Etats-Unis et même,
un peu plus tard, par le Vietnam et par l’URSS. Grâce à elles, dès le mois de
juillet 1942, malgré la mousson et sans compter les activités britanniques, les
camions américains véhiculaient sur la Route 400 tonnes par jour, près de
150 000 par an – bien plus que les 220 tonnes quotidiennes et 80 000
annuelles prévues un an plus tôt (mais bien peu par rapport aux énormes
quantités qui traversaient l’Atlantique – les Américains n’avaient pas eu à
sevrer leurs autres alliés pour fournir davantage d’aide aux Chinois).
Une aviation ravitaillée… par air
En dehors des quelques chars M2 de 1941, les premières
livraisons américaines furent des avions pour la ROCAF (Republic Of China Air
Force). Les premières demandes chinoises en fait d’aviation étaient très
excessives, car elles reposaient sur une très médiocre connaissance des besoins
et des capacités propres de l’armée chinoise dans ce domaine. L’exil du
gouvernement à Chungking le handicapait sérieusement dans de nombreux secteurs
techniques tels que celui-ci. Il fallut quelque temps à l’état-major de l’ANR
pour comprendre les exigences logistiques d’une force aérienne.
En revanche, l’USAAF, aidée par la RAF et l’Armée de l’Air, ne fut pas
longue à reconnaître quelle aviation pouvait être mise en œuvre par les
Chinois. Cette force devait être développée et entretenue à l’extrémité d’un
long et ténu lien logistique. Les types d’appareils devaient être aussi
uniformisés que possible. Le P-40 et le P-39 furent choisis comme les appareils
de base pour la ROCAF, dont ils devaient être l’épine dorsale.
Mais à ce moment intervinrent des considérations de politique américaine. Selon ces considérations, la Chine devait devenir la base de départ de bombardements stratégiques du Japon lui-même à partir du courant de l’année 1942. Les plus gros problèmes gênant la réalisation de ce plan étaient les bombes et le carburant, dans cet ordre. Les projets originels des politiques portaient sur plus de 500 Forteresses Volantes basées en Chine ; il fallut en rabattre. Même le chiffre de 300 B-17 aurait été excessif si tous ces appareils avaient dû être ravitaillés en même temps, mais dans les conditions primitives rencontrées sur le territoire chinois, seuls 80 à 100 quadrimoteurs pourraient être opérationnels le même jour. De plus, le taux d’attrition serait très élevé en raison des accidents et des dommages subis au sol. Cependant, même dans ces conditions, il se révéla impossible d’approvisionner tous ces avions en bombes par la Route de Birmanie. Cette constatation conduisit au développement du système des “navettes de transport de bombes”. Il s’agissait de B-17 d’un modèle dépassé, utilisés pour transporter des bombes dans leur soute à bombes, plus tout ce qui pouvait tenir dans leur pointe arrière. Ces machines, dépouillées de leur armement en dehors de leurs mitrailleuses de queue, volaient par dessus l’Himalaya jusqu’aux aérodromes chinois, en emportant assez de carburant pour faire le voyage de retour à vide sans avoir besoin de refaire le plein. Une douzaine de ces appareils furent convertis en tankers, n’emportant rien d’autre que de l’essence d’aviation. Avec un certain nombre de C-47, ces vieux B-17 assurèrent ainsi le plus gros du pont aérien par dessus le “Hump”, comme les équipages appelaient l’Himalaya.
Finalement, il fut décidé d’assurer l’essentiel des besoins
de l’aviation chinoise par voie aérienne. La seule exception fut qu’une petite
raffinerie put être établie sur les champs pétrolifères birmans les plus au
nord afin de répondre à certains des besoins en carburant de l’armée chinoise.
Cette raffinerie fabriqua du carburant pour les véhicules terrestres comme pour
les avions, mais ne fut jamais capable d’approvisionner tous les avions de la
ROCAF.
Quels chars choisir ?
Les équipes d’évaluation de l’ANR furent d’accord pour estimer que
le M3 Stuart “medium” (pesant 14,2 tonnes) était le véhicule qu’il leur fallait
pour leurs bataillons blindés, en raison de l’importance de sa production, de
sa simplicité et de sa relativement petite taille, mais le véhicule qui leur
plut le mieux était britannique. Le Mk-VII (plus tard baptisé Tetrarch) était
considéré supérieur au Stuart, mais il était loin d’être disponible en quantité
suffisante. Néanmoins, à l’inverse du Stuart, il pouvait être équipé d’un
obusier de 3 pouces, pour l’appui d’infanterie. Certains furent effectivement
livrés, mais en petit nombre.
Le char “moyen” étant donc le M3 Stuart, le seul char “lourd” disponible
étant le Valentine, il fallait résoudre l’irritante question du char “léger” de
la NRA. La question était délicate, car ce qu’il fallait vraiment aux Chinois
était une tankette des années 1930 : bon marché, 5 tonnes de poids
maximum, armée de mitrailleuses et dotée d’un blindage résistant aux
mitrailleuses lourdes japonaises. Mais en 1942, personne chez les Alliés ne
voulait construire un véhicule aussi dépassé, qui ne serait qu’un piège mortel
sur d’autres champs de bataille que ceux de Chine. Cela ne laissait qu’une
possibilité. Les Britanniques avaient déjà livré à l’ANR diverses variantes du
char Mk-VI et eux-mêmes utilisaient largement ce véhicule pour l’entraînement
et pour des tâches de sécurité des lignes arrière et des zones éloignées du
front (en Birmanie par exemple). Plus important : la production de l’engin
était toujours en cours chez Vickers. Le Mk-VI, bon marché à fabriquer et
facile à entretenir, était donc le seul candidat réaliste pour le rôle de char
léger chinois, dans sa variante Mark-VIC. Ce modèle pesait 5,2 tonnes au lieu
de 4,8 pour la version de base. Il avait un Besa de 15 mm et une 7,62
co-axiale. Cet armement le rendait supérieur aux tankettes standards de l’IJA
(avant l’arrivée du Ha-Go), car le Besa de 15 mm avait une capacité de
perforation de blindage. Le Mk-VIC assuma sa tâche et resta en ligne jusqu’à la
fin de la guerre.
Il était aussi qu’il faudrait quelque chose de meilleur pour suppléer le
Mk-VI dans le rôle de char léger (qu’il ne pouvait pas vraiment remplir). Il
n’y avait guère d’autre choix que le M22 Locust. Cet excellent petit engin
produit par Marmon-Herrington devait être commandé en série (500 exemplaires)
par l’US Army pour une utilisation aéroportée en avril 1942. Cependant, pour
pouvoir le transporter en planeur, il fallut l’alléger au point qu’il devint
mécaniquement peu fiable. Corriger ce problème fit remonter son poids à 7,5
tonnes, mais si les parachutistes firent la moue, les Chinois trouvèrent le
résultat tout à fait à leur goût. La minceur de son blindage et le faible
calibre de son canon n’étaient pas un problème sur le front chinois, où la
fiabilité était en revanche une nécessité absolue. Le Locust corrigé devint un
char léger très fiable et puissant (pour la Chine), qui commença à parvenir aux
unités de l’ANR en 1943, où il devait remplacer le Mk-VI sur les fronts les
plus importants, sans jamais faire disparaître tout à fait la vieille machine.
Les Tetrarch destinés à l’appui d’infanterie n’étant disponibles qu’en
très petit nombre, les Britanniques envoyèrent à la place des Valentine équipés
d’un obusier de 3 pouces (Valentine ICS). Ce véhicule devint le char d’appui
d’infanterie standard de l’ANR, voisinant avec son frère armé d’un 2 livres.
Finalement, la production canadienne fut entièrement consacrée à ce client.
A la fin de la guerre, les unités de l’ANR étaient
essentiellement équipées de Mk-VI, de Locust, de Stuart et de Valentine (ICS ou
2 livres), avec quelques Tetrarch. Quand les Alliés atteignirent les côtes
chinoises, les Etats-Unis envoyèrent un certain nombre de Grant (pour l’appui
d’infanterie) et de Sherman, mais ces chars se révélèrent bien trop lourds pour
l’infrastructure chinoise à distance des ports. Ils furent limités aux zones
desservies par des voies ferrées (où ils furent très efficaces contre ce qui
restait des unités japonaises).
Après Changsha : aide alliée et
politique intérieure chinoise
Sans que les autres Alliés en eussent conscience, la
fourniture à l’ANR de véhicules de transport et de blindés légers modifia de
façon notable la situation politico-militaire intérieure en Chine, où la guerre
était depuis le début l’affrontement de trois parties : les Japonais, les
Communistes et les Nationalistes. Ces véhicules étaient peu nombreux, mais leur
impact se révéla disproportionné. Dès leur apparition, ils firent pencher la
balance tactique entre l’ANR du Kuomintang et l’ALP (Armée de Libération du
Peuple, ou Armée Rouge) du Parti Communiste chinois. Le fléau de cette balance
s’inclina de plus en plus au fur et à mesure de l’évolution du conflit, quand
le gros des troupes commença à être mieux ravitaillé et mieux entraîné. Quand
la ROCAF (force aérienne) vit pousser ses premières dents, la balance se mit à
pencher de plus en plus vite. Auparavant, l’ANR et l’ALP avaient souffert de la
même façon d’une logistique très médiocre et manquaient d’à peu près tout, sauf
d’armes légères d’infanterie (et encore), tandis que l’aviation ne disposait
que d’une poignée d’appareils. Comme l’ANR l’avait appris à ses dépens face à
l’Armée Impériale, la présence sur le champ de bataille de la moindre tankette
armée de mitrailleuses et le soutien apporté à l’infanterie par une
demi-douzaine de véhicules non blindés suffisaient pour décider l’issue de la
plupart des actions. L’ajout de la constitution d’une force aérienne accentua
encore l’avantage tactique des Nationalistes sur les Communistes.
Tchang Kaï-Chek et ses généraux étaient bien conscients de cette évolution. Peu
à peu, l’ANR devint de plus en plus capable de chasser les unités communistes
des zones non occupées par les Japonais, y compris dans le bastion communiste
du Yunnan, dont l’expansion commença à ralentir dès la fin de 1942. Les
communistes étaient déjà en lambeaux dans le sud, l’ouest et le centre de la
Chine. Les Nationalistes utilisèrent contre eux deux stratégies. L’une, presque
involontaire, fut de les absorber. De meilleures armes, un meilleur
ravitaillement, une plus grande efficacité faisaient des troupes de l’ANR et
des guérillas qu’elle soutenait le bon cheval sur lequel miser. Les nouvelles
recrues et même de nombreux éléments des unités communistes les moins
idéologiquement engagées vinrent spontanément rejoindre l’ANR. Les communistes
les plus convaincus se regroupèrent, mais les forces du KMT purent assez
facilement annihiler ces restes, selon l’autre stratégie de toutes les guerres
civiles, éprouvée sinon toujours efficace : l’élimination physique.
Les communistes entre Charybde et Scylla
Cette évolution de la situation força les communistes à développer leurs
bases en territoire occupé par les Japonais, où il leur était plus facile de
détruire les structures politiques et militaires du KMT. Dans ces régions, le
KMT n’avait aucun des avantages que lui apportait l’aide alliée – de fait, son
action contre les Japonais y était moins efficace que celle des communistes.
Néanmoins, cette tactique était pour les communistes une épée à double
tranchant, car elle donnait au KMT un important argument de propagande. En
effet, les partisans de Tchang se mirent à affirmer que les communistes
collaboraient avec les Japonais dans les zones militairement calmes et à
prétendre que ces collaborateurs avaient éliminé le KMT de ces zones pour le
compte des Japonais.
Par la suite, le KMT se vit fournir un autre argument. En effet, quand la présence communiste dans une région s’accroissait, les guérillas se mettaient à harceler les garnisons japonaises, déclenchant de violentes répliques de l’occupant. L’Armée Impériale commençait à appliquer sa politique des “Trois Tout” (Tout tuer, Tout brûler, Tout détruire), massacrant des populations entières, brûlant les récoltes et détruisant les villages) et les communistes ne furent jamais capables d’empêcher ces représailles. Cette situation permit au KMT de crier qu’après avoir trahi la résistance chinoise, les communistes tentaient de prendre le contrôle des régions concernées contre leurs “alliés japonais”, mais qu’ils étaient trop faibles pour y parvenir et que leur simple présence poussait les Japonais à des massacres que les communistes étaient incapables d’empêcher.
Ces affirmations n’auraient guère eu de crédibilité sans l’amélioration régulière des résultats obtenus par l’ANR contre les Japonais et la sécurité (très relative bien sûr) qui régnait sur leurs arrières. La présence de plus en plus visible d’avions aux cocardes chinoises renforçait aussi dans la population le sentiment que les communistes n’étaient plus dans le sens de l’histoire. Pire encore pour ces derniers, pendant que les offensives japonaises des “Trois Tout” massacraient les paysans, ils continuaient de chercher à éliminer les paysans les plus riches, les commerçants, les propriétaires terriens et les lettrés confucianistes, décapitant ainsi les communautés locales mais se privant d’une couche de la population qui aurait pu canaliser les ressources dans leur direction.
Les communistes se montrèrent incapables de sortir de ce piège. Le résultat fut que, s’ils contrôlaient la société du nord-est de la Chine (derrière les lignes japonaises), ces régions étaient de plus en plus dévastées et dépeuplées, et de moins en moins capable de ravitailler des guérillas communistes. Sans doute, après les offensives japonaises, beaucoup des paysans survivants rejoignaient-il l’Armée Rouge pour être nourris (et, parfois, pour se venger des Japonais), mais l’armée dont les effectifs croissaient ainsi devait exiger davantage de nourriture auprès des paysans qui continuaient à travailler la terre. Ce n’était rien d’autre que du classique banditisme chinois, à l’échelle d’une ou de plusieurs provinces. Dans de nombreux endroits, les opérations de l’Armée Rouge dégénérèrent en pillages et autres actions dignes de seigneurs de la guerre.
Des canons… et du beurre
Pendant ce temps, le filet de ravitaillement qui sourdait de la Route de Birmanie – un mince filet, mais qui se faisait chaque jour plus large – améliorait progressivement la situation sur les arrières du KMT. L’aide Prêt-Bail n’était pas limitée aux armes. Elle comprenait des aliments qui, pour étrangers qu’ils fussent aux habitudes chinoises, étaient très riches en calories. Pour la première fois, cela allégeait le fardeau supporté par la paysannerie – un peu seulement, mais même la plus minime amélioration du niveau de vie était la très bien venue. Plus marquant encore se révéla l’effet des engrais modernes. L’accroissement de la production alimentaire qui s’ensuivit repoussa quelque peu le spectre toujours présent de la famine, et ce fut un changement capital.
A côté des armes et de la nourriture, l’assistance incluait une aide à l’industrialisation sous la forme de fabriques de ciment, de matériel pour la construction de routes et de voies ferrées, de ponts préfabriqués, de fils pour le télégraphe et le téléphone… La simple construction d’un réseau routier utilisable par tous les temps (sans oublier ses ponts) pouvait révolutionner l’économie de toute une région. La mise en place d’un réseau radar connecté par radio et par téléphone, même si ce réseau était squelettique, permettait de créer sur une vaste région un premier système de communications, commandement et contrôle. Un tel réseau devait faciliter beaucoup la chasse aux “bandits” (dénomination qui comprenait effectivement une majorité de brigands, mais aussi des forces communistes).
Les Alliés, bien sûr, applaudissaient à l’élimination des véritables
bandits, en partie responsables de la situation catastrophique des campagnes
chinoises, privant le gouvernement du KMT de ressources et fixant une partie de
ses forces militaires. Les communistes se plaignirent d’être victimes de cette
chasse, mais ces protestations ne leur firent aucun bien, car les véritables
brigands étaient en majorité et prétendaient souvent être des unités
communistes lorsqu’ils étaient capturés. Il suffit au KMT de prouver qu’une
bonne proportion des forces détruites étaient vraiment composées de bandits, ou
d’hommes se comportant comme tels, pour que ses accusations de “banditisme
communiste” parussent justifiées.
Un mieux très relatif, mais un mieux
Ce qui précède ne veut pas dire que les Nationalistes se comportaient comme de parfaits démocrates, loin de là. La corruption était endémique, jusqu’au niveau le plus élevé, et la politique suivie par le gouvernement de Chungking était désordonnée voire chaotique. Chacun chez les Alliés, y compris aux Etats-Unis, savait ce qu’il en était. Cependant, comme l’expliqua un jour à un collaborateur le Président Franklin Roosevelt, reprenant un mot utilisé pour un dictateur latino-américain : « Mr Tchang est un fils de p… jaune, c’est vrai, mais c’est NOTRE fils de p… jaune ! »(Mr Chang is a yellow son-of-a-bitch, of course, but he’s OUR yellow S.o.B !)
Par ailleurs, la corruption et l’inefficacité des hommes n’étaient pas les seules causes du chaos ambiant. L’état désastreux du système de communications du pays y était pour beaucoup. La lente amélioration de celui-ci et la compréhension au sommet du pouvoir chinois qu’une corruption trop visible limitait le soutien allié conduisirent à de lentes mais notables améliorations.
Côté communications, un programme visant à installer une radio dans chaque village et un émetteur dans chaque ville se révéla comme la clé de progrès spectaculaires dans les opérations anti-bandits et l’amélioration de la situation économique.
Côté corruption, les requêtes insistantes des Etats-Unis quant à l’application de la loi ne furent jamais appliquées que d’une façon très épisodique. En revanche, dans les régions où les anciennes structures sociales n’avaient pas été détruites par les communistes ou par les combats, la pacification des campagnes par l’élimination des bandes armées permit le retour d’une certaine paix civile perdue depuis près d’un siècle. Au moins les Alliés pouvaient-ils constater quelques progrès sociaux et considérer que leurs efforts et leurs cadeaux portaient des fruits encourageants.
Lorsque vint le temps de la libération des zones occupées
par les Japonais (et disputées par les communistes), les différences sautèrent
aux yeux. En 1944, un journaliste décrivit ces régions comme « des
terres ravagées, ruinées et dépeuplées, où de pitoyables groupes d’habitants
plongés dans la barbarie sont harcelés sans cesse par les communistes comme par
les Japonais. » A la même époque, un autre commentait la situation en
ces termes : « Beaucoup de membres du KMT sont assurément des
voleurs corrompus, mais du point de vue chinois, les zones tenues par l’ANR
sont relativement paisibles, relativement prospères et leurs habitants sont
relativement bien nourris et relativement bien gouvernés. Le terme
“relativement” fait référence au véritable enfer sur Terre créé par les Japs et
les communistes dans les zones qu’ils se disputent. Les Japs sont susceptibles
d’abattre sans provocation, sans avertissement et sans raison tous les Chinois
qu’ils aperçoivent, tandis que les communistes assassineront joyeusement un enfant
affamé pour lui voler un misérable reste de nourriture… » Même en
tenant compte d’un anticommunisme “viscéral”, cette description n’était pas
sans exprimer une certaine réalité.
Mai à octobre 1942 – La
campagne de Chekiang et Kiangsi
La campagne de Chekiang et Kiangsi commença le 15 mai 1942.
Déclenchée en théorie pour détruire les bases chinoises des B-25 du raid de
Doolittle du 18 avril 1942 et prévenir l’installation d’escadrilles entières de
B-17 en Chine, elle était en réalité davantage destinée à ravager un vaste
territoire. Mais, comme celle de Changsha, cette offensive échoua
lamentablement grâce à la combativité de soldats chinois dotés d’un meilleur
armement que d’habitude, à l’intervention des six meilleures divisions du
Général Yueh et à la mise en ligne d’une centaine d’avions de combat, pour la
plupart modernes (et pilotés par des Américains).
Les Chinois éprouvés, mais victorieux
Fin octobre, au bout de cinq mois de combats, le bilan était très lourd. Les Japonais avaient perdu 100 000 morts et blessés et l’ANR environ 80 000. La moitié des pertes japonaises étaient sans doute des soldats mandchous, mais c’était la première fois que l’ANR avait infligé plus de pertes qu’elle n’en avait subies. Cependant, le prix de cette victoire était élevé, car les Japonais avaient massacré plus de 150 000 civils chinois pendant les opérations. Par ailleurs, les Chinois avaient dépensé une grande quantité du matériel et des munitions envoyés par les Occidentaux depuis 1940 par la voie ferrée Hanoi-Kunming et par la Route de Birmanie, et il allait leur falloir du temps pour le remplacer.
Restait qu’une vaste région de Chine avait été libérée et qu’une voie ferrée d’importance vitale restait sous le contrôle des Chinois. Si la maîtrise de l’air par les Japonais empêchait de l’utiliser de jour, elle pouvait être utilisée de nuit – à condition bien sûr de trouver des locomotives. Plus important encore, c’était la deuxième victoire chinoise sur les Japonais et elle valait à la Chine, qui avait par deux fois affronté et vaincu l’armée japonaise, une place de choix parmi les Alliés. Les conséquences politiques de ces batailles étaient donc considérables. Il est probable que, sans elles et sans le matériel allié qui avait facilité la première et permis la seconde, la situation de la Chine, du Kuomintang et du gouvernement de Chungking se serait sévèrement aggravée, tant face au Japon que vis-à-vis du PC chinois. Selon certains historiens, l’autorité du gouvernement de Tchang Kaï-Chek se serait très certainement effondrée et la corruption endémique au sein du KMT aurait probablement explosé, avec tous les effets délétères que cela implique.
Les Occidentaux impressionnés, les Japonais en quête de
solutions
La réaction des Occidentaux fut d’abord le scepticisme devant les
déclarations chinoises. Cependant, il fut bientôt évident que les proclamations
de Tchang Kaï-Chek, si elles étaient comme d’habitude excessives, reposaient
sur un solide fond de vérité et que l’ANR se comportait très bien. Britanniques
et Français virent immédiatement l’intérêt qu’ils pouvaient en tirer. Ils
envoyèrent des journalistes couvrir les combats et utilisèrent les reportages,
images et prises de vues pour souligner que les victoires chinoises n’avaient
été possibles que grâce à la résistance de Singapour, qui avaient empêché les
Japonais de s’en prendre à la Route de Birmanie, et au maintien jusqu’à
l’extrême limite du trafic ferroviaire Hanoï-Kunming. Tchang Kaï-Chek ne tarda
pas à approuver chaleureusement, car ce raisonnement conduisait évidemment à
conclure qu’il était nécessaire de poursuivre l’envoi à la Chine du maximum
d’aide alliée.
De fait, même les envoyés de Washington en Chine le confirmaient. L’ANR
avait finalement fait bon usage des armes et des munitions qui lui avaient été
livrées. Il fallait donc poursuivre les efforts dans ce sens…
De son côté, l’Armée Impériale avait été sidérée par l’apparition – même relativement brève – de blindés et d’avions alliés, et n’avait pas apprécié d’affronter des unités chinoise dont tous les hommes possédaient un fusil et des munitions. L’état-major comprenait maintenant l’importance de la Route de Birmanie, mais était hors d’état de la couper.
Le pire était sans doute que, comme en Malaisie et en Indochine, l’infériorité technique des chars japonais avait été manifeste. Si des améliorations étaient possibles à bref délai, par exemple en modifiant l’armement du Chi-Ha, la fabrication de nouveaux engins de meilleure qualité se heurtait à de nombreux obstacles, allant de la disponibilité d’un acier de la qualité voulue aux capacités d’emport des cargos de la flotte marchande nippone. L’état-major n’en réclama pas moins leur développement et leur fabrication en urgence. En revanche, la production du char léger Ha-Go devait se poursuivre, cette petite machine étant considérée comme nécessaire aux opérations sur le théâtre chinois.
[1] Les chiffres indiqués ci-dessus représentent les livraisons totales décidées en 1940-41. Une bonne partie de ce matériel, effectivement livrée en 1941, ne fut pas opérationnel avant les premiers mois de 1942. De plus, un certain nombre de Valentine, de Mark-VI et d’automitrailleuses Marmon-Herrington ne furent effectivement livrés qu’au premier, voire au deuxième trimestre de 1942.