Annexe 41-12-10

Le rapport soviétique du 28 décembre 1941

 

Note du traducteur (22 juin 2005)

Ce qui suit est la transcription d’un fichier du “Dossier Ramsay” des Archives Militaires Centrales de la Fédération Russe, Moscou.

Les nouvelles règles de déclassification de ces Archives autorisent la mise à la disposition du public des dossiers qui ont été fermés depuis au moins 60 ans. Cela ne signifie pas que les documents inclus ont « seulement » 60 ans, car certains dossiers ont été considérés comme « administrativement » ouverts jusqu’à une date bien plus tardive que les documents qu’ils contiennent. Avant d’être déclassifiés, dossiers et documents doivent être examinés par le Bureau de la Sécurité du Service de Renseignements Militaires russe (le GRU), qui peut décider de caviarder certaines parties du matériel déclassifié.

Le “Dossier Ramsay”, qui a suscité un grand intérêt dans la communauté des spécialistes de l’histoire militaire, est disponible depuis juin 2005. La transcription ci-dessous correspond à une transmission radio de “Source Ramsay” à “Centre Moscou” par l’intermédiaire de “Wiesbaden”, en date du 28 décembre 1941.

“Ramsay” était le nom de code du réseau de Richard Sorge, mais aussi celui de Sorge lui-même. “Wiesbaden” était le nom de code de la station de radio du GRU opérant près de Vladivostok. “Otto” était le nom de code d’Hosumi Ozaki, bras droit de Sorge et conseiller du Prince Konoye. A l’automne 1941, Ozaki avait été nommé au Comité de Mobilisation Industrielle. A ce titre, il participa à des réunions tenues à partir de décembre 1941 et jusqu’à son arrestation. “Showa” était le nom de code utilisé pour l’Ambassadeur d’Allemagne Eugen Ott qui, en 1939, avait demandé à Sorge de devenir son conseiller privé.

 

Moscou, 28/12/41

 

De : Ramsay

A : MC

Via : Wiesbaden

Direction : (numéro caviardé)

Statut : Extrêmement Important

 

Texte :

 

Premiers enseignements tirés par le Japon
de la première période de la guerre
et leurs implications

 

Sources : Otto et Showa

 

(1) Les opérations militaires des trois dernières semaines ont démontré un sérieux déséquilibre entre les capacités des forces navales et des forces terrestres d’atteindre les objectifs fixés. Seule l’opération contre les forces américaines aux Philippines progressent plus vite que prévu. L’offensive contre les colonies françaises en Indochine est maintenant en retard d’environ une semaine sur le calendrier fixé. Le pire retard est survenu dans les opérations contre les forces britanniques en Malaisie.

Les opérations amphibies ont été jusqu’ici réussies et elles ont permis aux forces japonaises de contourner les principaux points de résistance ennemis et de prendre l’initiative à la fois stratégique et opérationnelle. Cependant, l’exploitation d’un débarquement réussi n’a pas toujours été elle-même couronnée de succès, et la coopération entre la Marine Impériale et l’Armée Impériale a souvent laissé à désirer.

La doctrine de l’Armée, qui repose sur l’esprit offensif des troupes, n’a pas pleinement démontré son bien-fondé. Le rapport de forces entre les attaquants et les défenseurs s’est souvent révélé trop bas et les concentrations de troupes n’ont pas été assez importantes pour permettre les percées prévues. L’envoi de renforts substantiels a été décidé lors d’une réunion spéciale entre le commandement de la Zone Sud-Ouest et les autorités de la Marine Impériale. D’autres déséquilibres ont été identifiés dans la doctrine comme dans la structure des forces engagées. Des améliorations majeures sont nécessaires dans :

(a) L’utilisation des chars et la lutte antichar. Il est visible que l’Armée Impériale n’a pas assimilé les leçons de sa défaite à Khalkhin-Ghol. Le fait que des blindés français ou britanniques en nombre inférieur aient non seulement infligé des pertes tactiques significatives aux unités de l’Armée Impériale, mais aient réussi à modifier le rapport de forces local est considéré comme une bonne indication que le potentiel des unités blindées a été sous-estimé. Le matériel blindé de l’Armée laisse très sérieusement à désirer.

(b) La préparation d’artillerie et le tir de contre-batterie.

(c) L’appui au sol par les unités de l’aviation de l’Armée. La comparaison avec la doctrine des opérations aériennes tactiques de la Luftwaffe a démontré que l’Armée Impériale manque d’une véritable doctrine de l’appui au sol.

 

L’Etat-Major de l’Armée Impériale prévoit actuellement de :

(i) Augmenter de manière significative les forces dans la Zone Sud-Ouest.

(ii) Créer des formations blindées spécifiques au niveau de la division et améliorer la qualité de ses chars et de ses antichars.

(iii) Développer des unités aériennes spécifiques pour l’appui tactique rapproché et pour l’interdiction aérienne dans la zone du front.

 

Quoique plus réussies, les opérations de la Marine Impériale semblent elles aussi avoir conduit à diverses réévaluations de la doctrine et du matériel.

(a) La lutte anti-sous-marine est de mauvaise qualité et les tactiques des sous-marins sont inefficaces.

(b) Les procédures de contrôle des dommages laissent sérieusement à désirer.

(c) Le matériel destiné aux débarquements amphibies s’est parfois révélé inadapté à une mise à terre rapide des équipements lourds.

 

 

(2) L’Etat-Major Impérial a décidé le transfert d’un nombre d’unités significatif de l’Armée du Kwantung à la Zone Sud-Ouest. Pas moins de six régiments d’infanterie des 14ème et 57ème D.I., une brigade d’artillerie de campagne (deux régiments) et une brigade blindée sont en cours de transfert par mer de Port-Arthur à Haïnan. Au moins 80 chasseurs et 60 bombardiers sont aussi redéployés.

On peut déduire de ces transferts que l’Armée du Kwantung sera incapable d’opérations autres que défensives durant l’été 1942. L’Etat-Major Impérial considère ce fait comme une nécessité stratégique. Il estime aussi que l’affaiblissement de l’Armée du Kwantung pourrait améliorer le contrôle politique sur son état-major et empêcher des provocations non autorisées contre l’Union Soviétique. Le gouvernement impérial considère actuellement que l’amélioration des relations diplomatiques avec l’URSS est une priorité de première importance.

Par ailleurs, une grande offensive en Chine contre Chungking a été retardée jusqu’à l’automne 1942 en raison du transfert de nombreuses unités aériennes en Thaïlande.

 

(3) La mobilisation industrielle doit être accélérée pour faire face à l’usure des matériels lourds et permettre l’introduction de nouveaux matériels.

(a) Avions – Au dernier Comité de Mobilisation Impérial, les chiffres suivants ont été présentés pour la production d’avions en 1941 (premier chiffre, sûr, pour le premier semestre, second chiffre, prévisionnel, pour le second semestre) :

Chasseurs : 540 / 650 - Total 1190

Bombardiers : 730 / 870 - Total 1600

Reconnaissance : 320 /380 - Total 700

Entraînement : 750 / 900 - Total: 1650

Autres : 220 / 260 - Total 480

Production totale : 5620.

En 1942, la production doit atteindre 9500 avions, dont au moins 3300 chasseurs et 2700 bombardiers. Le fonctionnement des écoles de l’air doit être parallèlement accru.

Les états-majors des forces aériennes de l’Armée et de la Marine Impériales ont recommandé l’accélération des programmes suivants :

(i) Chasseurs lourds. Ce sont les Ki-44 et Ki-61 pour l’IJAAF et le prototype du 14-Shi en construction à l’usine Mitsubishi, dont 500 ont déjà été commandés sur la planche à dessin, pour l’IJNAF. Par ailleurs, la production du chasseur bimoteur Kawasaki Ki-45 doit être accélérée.

(ii) Avion anti-sous-marin spécifique correspondant à la spécification 17-Shi. Cet avion doit être développé par les entreprises Watanabe et doit utiliser des matériaux non stratégiques.

(iii) Hydravions avancés : deux projets de chasseurs (un par Nakajima, l’autre par Kawanishi), une variante avancée du Aichi 12-Shi de reconnaissance et d’attaque, et l’Aichi 14-Shi, capable de faire du bombardement en piqué. Les hydravions de combat sont considérés comme des multiplicateurs de forces efficaces lors des opérations amphibies.

(iv) Variante de bombardement en piqué du chasseur Ki-45, utilisant un moteur de 1500 chevaux. Avant sa mise au point, comme bouche-trou, 500 bombardiers en piqués navals Aichi D3A1 doivent être achetés par l’IJAAF.

(v) Deux planeurs d’assaut. L’un, en développement par Kokusai à partir du transport léger bimoteur Ki-59, est annoncé comme capable de porter 20 soldats équipés ou un canon de campagne. Il doit être mis en service au printemps 1942. Un modèle plus gros pourrait porter un char de 8 tonnes.

 

(b) Chars – L’état-major de l’Armée a autorisé la production d’une nouveau char moyen appelé “Type-97 à nouvelle tourelle”, qui doit être armé d’un canon de 47 mm à haute vélocité. Mitsubishi a promis des livraisons rapides dès mars 1942 et jusqu’à mille chars doivent être produits pour rééquiper deux compagnies dans chaque régiment blindé. En 1943, ce char doit faire place à un autre, doté d’un canon de 75 mm à vélocité moyenne. Ce programme semble être une réponse directe aux problèmes rencontrés par l’Armée Impériale avec ses chars actuels contre les engins blindés britanniques et français.

Mitsubishi a proposé un projet de char lourd qui a été refusé par l’Armée parce que trop long à développer, trop lourd pour être facilement transporté par bateau et trop gros pour la guerre dans la jungle.

La Marine doit acheter une variante amphibie du char léger Type-95 avec un canon de 37 mm pour accroître la puissance de feu du premier échelon lors des débarquements amphibies.

 

(c) Navires – Le chef d’état-major de la Marine a présenté une requête spéciale pour la production rapide des navires de guerre suivants, qui doivent s’ajouter à ceux déjà commandés ou prévus :

(i) Douze escorteurs de classe “Etorofu”, en plus des quatre déjà en construction. L’armement des nouveaux bateaux doit être réduit pour accroître le nombre de grenades anti-sous-marines emportées.

(ii) Vingt-quatre “Etorofu simplifiés” avec trois canons de 120 mm et cent grenades ASM, devant tous être lancés avant juin 1943.

(iii) Quarante chasseurs de sous-marins de classe “CH-28”, en plus des huit déjà en construction. Ce programme doit être terminé à la fin de 1942.

(iv) La production des sous-marins de seconde classe de type K6 doit être accélérée. Ils doivent recevoir des moteurs diesel moins puissants, mais des moteurs électriques similaires à ceux des type B1 et peut-être une transmission diesel-électrique pour faciliter la production à grande échelle.

 

(4) Coopération avec l’Allemagne.

Le Japon doit demander l’assistance technique allemande sur les points suivants :

(a) Conception et tactiques des sous-marins.

(b) Utilisation des chars et lutte antichar.

(c) Equipements de détection aérienne. Le Japon a demandé au gouvernement allemand son accord pour la vente de quatre équipements de détection aérienne à longue portée connus sous le nom de Freya et de six à huit équipements de direction de tir connus sous le nom de Wurzburg. Ils doivent être livrés en février 1942, et il est prévu de demander la permission du gouvernement soviétique pour le transit ferroviaire de tels équipements.

(e) Armement des avions. Le Japon a demandé à l’Allemagne la documentation et la licence de construction du canon d’aviation MG-151.