Annexe 40-9-3
Aux armes, citoyens !
Après le Grand Déménagement, comment réarmer les soldats français ?
Extrait de l’article du lieutenant-colonel (CR) Marcel Menon paru dans la Revue Historique des Armées, septembre 2000.
Le 4 septembre 1940 (70 ans jour pour jour après la chute du Second Empire provoquée par la défaite militaire), le général Huntziger, en sa qualité de généralissime, soumettait au gouvernement un document préparé par l’état-major de la Défense nationale, qui résumait ainsi, après un inventaire forcément sommaire des ressources, la situation au 1er septembre.
« 1) Un matériel vieillissant ou dépassé
- Les unités d’Afrique du Nord sont équipées presque uniquement d’armes légères chambrées en 8 mm (Lebel 86-93, 07-15 modifiés ou non, mousquetons Berthier modifiés ou non, mitrailleuses Hotchkiss), à l’exception du FM 24-29.
- Il en va de même pour les unités d’AOF et d’AEF, souvent encore dotées, par surcroît, du piètre FM CSRG, dit aussi FM Chauchat..
- Les unités repliées de Métropole sont arrivées avec un panachage de 8 mm (Lebel, 07-15 M 16, mousquetons Berthier modifiés 16, Hotchkiss) et de 7,5 mm (07-15 M 34, MAS 36, FM 24-29, et quelques MAS 40 en expérimentation).
- Les trop rares chars évacués (surtout des H 35, H 39, R 35, R 40) ont normalement reçu deux exemplaires de la mitrailleuse MAC 31 en 7,5.
- Les éléments des Chasseurs alpins et de la Légion ramenés de Norvège sont exclusivement équipés en 7,5 (MAS 36 et MAS 36 CR, FM 24-29), à l’exception des mitrailleuses Hotchkiss.
- Pour ce qui les concerne, la Marine (fusiliers) et l’aviation (infanterie de l’Air) ne disposent que d’armes en 8 mm.
- Il subsiste dans les dépôts d’AFN des mitrailleuses Saint-Étienne 1907 et des FM Chauchat en 8 mm, ainsi que des fusils et mousquetons Gras en 11 mm.
- Pour les armes de poing, on peut presque parler d’échantillonnage, tant les type distribués ou maintenus en réserve sont variés : du solide mais hors d’âge revolver Chamelot-Delvigne 1873 en 11 mm au moderne PA 35S en 7,65 (à la munition hélas trop faible), en passant par le Ruby et le Star de 14-18 (handicapés eux aussi par cette cartouche médiocre), le 92 réglementaire qui manque de puissance tout comme le 92 “espagnol” en 8 mm (de fabrication parfois défectueuse), et le Mauser ou le Luger de prise en 9 mm parabellum.
- Venons-en aux armes américaines.
L’Armée française a reçu en juillet-août 3 500
mitrailleuses Marlin 0.30 M1916 et M1917 (7,62 mm), 5 000 mitrailleuses
Browning M1917 de 7,62 mm à refroidissement par liquide et 9 000 BAR (M1918 et
M1918-A1).
Ce matériel s’ajoutait à celui commandé les mois précédents et livré en
juin-juillet : pour s’en tenir aux armes légères, 10 000 mitrailleuses
Browning M1917, 12 500 FM BAR avec 500 000 cartouches, 1 000 PM Thompson
avec un million de cartouches, 267 500 fusils US-Enfield M1917 et 10 000
revolvers Smith & Wesson.
- Les unités polonaises reconstituées en France et repliées sur l’AFN sont dotées des mêmes armes que les unités françaises, mais elles sont, en général, formées à l’emploi de leur variante nationale du Mauser KAR 98 k.
- Les unités belges qui ont pu sauver leur armement disposent, comme la Force publique du Congo, de la variante FN du KAR 98 k.
En tout état de cause, les dotations des unités ne sont pas complètes.
2) Un potentiel humain considérable, mais veuf d’industrie
Suite aux consignes conjointes du ministre Raoul Dautry et de l’état-major général de la Défense nationale, les personnels (ingénieurs, techniciens, ouvriers, cadres administratifs jugés essentiels), les machines-outils et, dans la mesure du possible, les produits finis ou semi-ouvrés et les réserves de matières premières (aciers spéciaux, métaux non ferreux, bois, etc.) des usines d’armement publiques ou privées (Saint-Étienne, Châtellerault, Bayonne, Mulhouse, notamment) ont bénéficié à partir du 15 juin d’ordres d’évacuation prioritaire. Si le potentiel humain rassemblé en AFN est considérable, le potentiel industriel est à réinstaller ab initio et à remettre en route. Les plans et schémas de fabrication ont été emportés en AFN, bien entendu.
Les Belges, eux, ont pu évacuer, après une odyssée parfois digne d’Homère, une partie des personnels de leur Fonderie Royale de canons de Liège, de la FN de Herstal et, dans une proportion moindre, de plusieurs manufactures de l’Armée, mais seule la Fonderie Royale a pu sauver son outillage. S’ils possèdent les moyens financiers d’investir dans des usines ou des installations neuves ou à moderniser, ils ont également le vif désir de procéder à de tels investissements autant pour des motifs politiques et militaires qu’économiques et sociaux (ne pas dépendre totalement de leurs alliés, générer des revenus supplémentaires pour les sociétés dont l’état belge est actionnaire, donner de l’emploi à des jeunes de la RR). La Société Générale de Belgique a la possibilité de fournir les capitaux nécessaires[1].
3) Une fabrication bien au point
Les processus de fabrication du MAS 36 et du 07-15 M 34 sont parfaitement au point et connus, comme celui du FM 24-29.
Celui du MAS 40 était en cours d’élaboration, puisque l’arme elle-même nécessitait encore des ajustements. Après de longues interrogations, la commande de régime du modèle à lame-chargeur de cinq cartouches type MAS 36 avait été signée le 3 mai. Les modèles à chargeur de dix cartouches (demi-chargeur de FM) et à chargeur à vingt-cinq cartouches de FM étaient alors en expérimentation à La Courtine. Une version à lunette (pour les tireurs d’élite) et une autre à crosse repliable et trépied léger (pour l’infanterie de l’Air et les Chasseurs Alpins) étaient prévues, mais pas encore essayées et moins encore produites.
4) Peu de coups de 7,5 mm
Les réserves de munitions de 8 mm sont considérables en AFN, notamment en Tunisie et au Maroc. Mais il n’en va pas de même, et de loin, pour les stocks de 7,5.
5) Les éléments de décision se résument ainsi.
a) Pour des motifs qui tiennent autant à des considérations militaires (excellence de la 7,5, qui a réalisé une synthèse des qualités pratiques de la cartouche Mauser avec la puissance et la précision de la 8 mm) qu’à des données politiques et à des soucis de prestige international, l’Armée tient à garder sa munition propre.
b) La soi-disant Drôle de Guerre, puis la campagne depuis mai 40, ont souligné la nécessité, admise déjà par le commandement sans qu’il en ait pourtant alors tiré les conséquences, de mettre en œuvre une unicité de calibre pour l’arme individuelle du fantassin et du cavalier – voire, pour l’avenir, du fusilier marin et du fantassin de l’air – pour l’arme collective de l’unité élémentaire de combat (FM) et pour l’arme collective lourde (mitrailleuse).
c) Il apparaît nécessaire de réaliser également une unicité de munition pour le type de pistolet-mitrailleur à adopter d’urgence et pour l’arme de poing moderne à choisir aussi urgemment.
d) L’armement moderne en 7,5 est disponible en AFN :
- en très grandes quantités pour le FM 24-29, permettant pratiquement de doter toutes les unités du corps de bataille, de répondre aux besoins de l’instruction et de conserver un stock de sécurité ;
- en quantités très insuffisantes au niveau individuel (07-15 M 34 et MAS 36), puisque les stocks pourraient à peine suffire pour équiper deux régiments ;
- en quantités quasi-nulles pour les mitrailleuses.
6) Dans ce domaine, les Britanniques sont actuellement dans l’impossibilité de nous apporter quelque aide que ce soit. Leurs stocks sont tombés à l’étiage alors même qu’il leur faut tout de suite réarmer les unités ramenées de Dunkerque et armer aussi rapidement leurs unités en formation. Leurs capacités industrielles tournent en surrégime mais ils doivent néanmoins importer des États-Unis des P 14 en .303.
S’ils se montrent disposés à nous accorder volontiers la licence de fabrication du PM Sten, ils ne pourraient nous en céder des exemplaires qu’à un niveau anecdotique. Nous ne sommes pas intéressés par leurs revolvers de type Webley.
7) En ce qui concerne les États-Unis :
- Ils pourraient nous vendre comptant (cash and carry) des Springfield 03 en .30-06 dont nous connaissons les qualités.
- Ils nous proposent le semi-automatique Garand, en cours d’adoption par l’US Army, lui aussi en .30-06. Mais leurs livraisons ne pourraient guère commencer avant la fin de l’hiver 1940-41.
- La seule arme moins facilement disponible dans leur arsenal est la très demandée M2HB 0.50 M1921, version à refroidissement par air de la fameuse M2 de 12,7 mm. Nos forces ne recevront en tout, cette année, que 500 de ces armes.
- Les Américains ne manifestent aucun enthousiasme à l’idée que nous pourrions, soit passer commande à une fabrique américaine d’armes en 7,5 de nos propres modèles, soit construire quelque part sur le territoire américain une manufacture française pour les fusils analogue à celle que nous édifions à Savannah pour les chars. Leurs réflexes protectionnistes dominent et s’ils sont prêts à considérer que nous pouvons leur apporter quelques enseignements dans le domaine des blindés, ils estiment – peut-être à juste titre – qu’ils n’ont rien à apprendre de qui que ce soit pour ce qui touche aux armes individuelles.
- Enfin, nos ressources financières ne sont pas illimitées. Elles doivent impérativement être consacrées tout d’abord aux achats d’avions, de chars, de canons, de camions, de motos qui, dans l’hypothèse la plus optimiste, ne sauraient en aucun cas être produits en AFN avant plusieurs années. Le moindre cent de dollar des réserves de change, comme aussi chaque penny de sterling, ne doit être utilisé qu’à bon escient et, chaque fois qu’il est possible, économisé. L’intransigeance américaine tarira vite le bas de laine si l’on n’y prend garde. »
Dès qu’Huntziger eut ainsi résumé la substance de son texte au Conseil, le général de Gaulle prit la parole : « J’avais été informé de la teneur du rapport de monsieur le chef d’état-major général. Je tiens à préciser au Conseil que je l’approuve dans son intégralité. J’en partage chaque mot, chaque idée, chaque conclusion. »
– Moi de même, ajouta Raoul Dautry, alors Ministre de l’Industrie et du Réarmement.
Dans ces conditions, le gouvernement fut amené le 6 septembre 1940, à l’issue d’un conseil prolongé tard dans la nuit, à adopter une position de principe, puis à prendre un ensemble de décisions à court, moyen et long terme. « Les exigences nationales, les nécessités militaires et les contraintes financières nous dictaient ces choix sans discussion. » écrirait le général de Gaulle dans ses Mémoires de Guerre (t. 1, Le Sursaut). Ces décisions qui faisaient droit aux propositions d’Huntziger sont résumées ci-après.
« 1) La France s’en tient définitivement à son calibre national 7,5 mm (en réalité un 7,82) pour les fusils, les fusils-mitrailleurs et les mitrailleuses légères.
2) Dans l’immédiat, le corps de bataille engagé au feu, notamment contre les Italiens en Libye ou ailleurs, sera exclusivement doté (sauf les FM et les MAC 31 des chars) d’armes en 8 mm, principalement des 07-15 M 16 et des mousquetons Berthier 1893 M 16 ou Mle 16, mais aussi des 1886 M 93 R 35 (plusieurs milliers) réservés aux artilleurs et, en première ligne, à l'emploi des tromblons VB.
À ce sujet, il faut préciser que nous renonçons, au moins pour le moment, au lance-grenades modèle 40 de 50 mm, vu les difficultés de fabrication de sa munition. Les tromblons VB seront ensuite employés sur les MAS 36 et le fusil semi-automatique MAS 40, qui tireront également la grenade à fusil type 37 et la grenade antichar Brandt.
3) Dès que possible (au plus tard à partir de février 1941, selon le procès-verbal dressé par le Secrétariat général du Gouvernement), l’ARAL (arsenal d’Alger) et surtout l’ARCA (arsenal de Casablanca) lanceront la production des MAS 36 grâce à l’emploi des personnels de Saint-Étienne et de Châtellerault et à l’utilisation de leurs machines. Il leur sera demandé en outre une production de 750 à 1 000 FM 24-29 par mois, au titre du régime d’entretien.
L’ARBI (arsenal de Bizerte, dépendant de la Marine) se chargera de la transformation des 07-15, modifiés 16 ou non, en M 34 7,5 mm à partir du 1er décembre prochain.
4) Après épuisement des stocks évacués, des matières premières seront acquises aux États-Unis et au Canada (métaux en gueuses, plaques et lingots), ainsi qu’au Portugal et en Amérique latine (bois), en attendant de pouvoir disposer d’aciers produits en AFN – pas avant quelque trente mois, en fait.
5) La fabrication des munitions (douilles et balles) sera concédée, après le recensement des moyens, à une multitude d’ateliers privés, voire à des garages, dispersés sur toute l’AFN, à Bougie et à Oran plus particulièrement. La pyrotechnie de Mers el Kébir, déjà en cours de développement et d’agrandissement, recevra dans les semaines à venir les moyens humains et industriels qui lui permettront d’assurer leur chargement et le sertissage final.
L’état-major général a pris langue récemment avec le commandement de l’armée brésilienne, où la France a pu conserver des amitiés agissantes depuis la mission du général Gamelin (1919-1924) – d’autant plus agissantes, il est vrai, que le président Vargas souhaitait de longtemps moderniser ses forces. Nous avons bon espoir que l’arsenal de Rio de Janeiro puisse participer lui aussi, peut-être dès le printemps 41, à la production de notre munition de 7,5 mm que nous pourrons alors acheter à des conditions avantageuses.
6) Au fur et à mesure de leurs livraisons, les armes en 7,5 équiperont progressivement toutes les unités du corps de bataille, tandis que les armes en 8 mm, y compris les FM Chauchat, qui suffisent à des tâches éventuelles de maintien de l’ordre, et un tiers environ des mitrailleuses Hotchkiss seront versées aux troupes de souveraineté. On veillera en priorité à renforcer avec les meilleures armes (mousquetons Mle 16 et 1886-93 R 35) l’équipement de la division de marche de Marrakech (commandée par le général Béthouart depuis le 1/9/40) et de la 14ème DBLE, affectées à la surveillance de la frontière du Maroc espagnol.
Les autres mitrailleuses Hotchkiss seront montées sur l’affût double CAD modèle 26, aisé à produire localement. Elles renforceront notre défense contre avions, dans l’attente de la construction canons Œrlikon de 20 mm par la manufacture de la Fonderie royale belge – à recréer ex nihilo à Bougie – ou de l’achat de la mitrailleuse de 12,7 américaine, sur laquelle des réserves ont été formulées par nos ingénieurs.
Quoi qu’il en soit, le dossier concernant la mitrailleuse lourde anti-aérienne et antipersonnel est loin d’être complet et ne le sera pas avant la mi-octobre 1940 au mieux. Ce qui reporte toute décision au 1er novembre.
7) L’ARAL lancera dans les plus brefs délais la fabrication d’une version française de la Sten, déjà en cours d’étude, provisoirement dénommée ARAL 41. Cette arme a largement recours à la tôle estampée – mais dans une qualité de fabrication bien supérieure à celle du malheureux Chauchat, trop en avance sur son temps en 1915 mais aujourd’hui vraiment dépassé.
La FN belge a d’ores et déjà pris un bail sur des terrains situés à Saint-Eugène afin d’y édifier des ateliers destinés à fabriquer la munition de 9 mm parabellum utilisée par la Sten et bientôt par l’ARAL 41. La FN entend y produire également son pistolet HP 35 déjà en service dans l’armée belge, qui tire lui aussi le 9 mm parabellum. La direction de la FN estime être en mesure d’entamer ses fabrications à partir de la fin de février 1941. Quoi qu’il en soit, le HP 35 est adopté comme arme de poing réglementaire des nos armées à dater de ce jour.
En attendant l’entrée en service du PM de l’ARAL, on attribuera le PM MAS 38 en 7,65 aux équipages des blindés comme arme de défense individuelle, tandis que les dotations en PM Thompson seront réservées à l’infanterie de l’Air et aux sections d'éclaireurs-skieurs (SES). L'état-major se prononcera sur l'attribution aux sous-officiers d’infanterie et de cavalerie du PM comme arme individuelle avant la fin de l’année.
8) Reste à régler le cas du fusil semi-automatique et de la mitrailleuse légère.
a) Les quelques unités qui l’ont reçu durant la campagne de France, notamment à la 4ème DCR, ont témoigné de la bonne qualité du MAS 40, sous réserve de quelques incidents dus à une mise au point inachevée. Il est donc fondamental de préparer le lancement de la fabrication du FSA type 40 pour donner aux unités de première ligne un avantage sur un adversaire qui en reste, par habitude ou faute de moyens industriels, aux armes à répétition.
Sur la base des meilleures évaluations d’évolution des effectifs, notre objectif de production, s’élèvera la première année à 100 000 exemplaires, et à 150 000, voire même 200 000, les suivantes.
b) Toutefois, pour parer aux risques d’un excès d’optimisme, nous suggérons d’étudier tout de suite avec l’Ordnance américain la mise en fabrication pour le compte de la France du Garand chambré en 7,5 mm – ce qui ne devrait pas soulever de problèmes trop aigus, compte tenu des dimensions et des performances assez voisines de la .30-06 et du 7,5.
c) Pour le fusil-mitrailleur, s’il s’avérait impossible, pour des motifs techniques ou pour cause de plan de charge en excès, de produire le FM 24-29 en AFN, il faudrait se tourner vers les États-Unis pour y commander le FM Johnson (bien supérieur au BAR) chambré en 7,5. Nous le connaissons bien, puisqu’il n’est pas sans parenté avec notre 24-29.
d) Il y a lieu de reprendre, de toute urgence, les travaux d’adaptation de la mitrailleuse MAC 31 aux besoins de l’infanterie, de la cavalerie portée et de l’artillerie (alimentation par bande souple à la place du chargeur tambour, emploi banalisé de l’affût Hotchkiss ou de l’affût omnibus, installation éventuelle d’une crosse et/ou d’une poignée de maintien). Dès lors qu’elle sera prête, elle sera confiée à la MAS (Tizi-Ouzou) et à la MAC (Mostaganem) pour production. »
À situation nouvelle, nouvelles structures !
Raoul Dautry, appuyé par l’état-major général de la Défense nationale, fit prévaloir les vues du général de Gaulle et les siennes. Le Conseil de Défense Nationale décida la création au 1er octobre 1940 d’une structure d’économie mixte à but non lucratif, nommée pour le moment Société Nationale de Production d’Armement (SNPA).
« Agence de moyens et d’études, la SNPA se verra affecter sans délai des personnels de tous grades et de toutes qualifications détachés par les Armées et par les manufactures de l’État comme par les entreprises privées. Elle sera présidée par M. Jean Bichelonne (directeur de cabinet de Dautry), chargé d’en fixer l’organigramme. Elle reçoit pour mission :
- de canaliser, au besoin de susciter, et de centraliser les demandes des armées en matière d’armement léger et semi-lourd (mitrailleuse anti-aérienne) ;
- d’étudier, grâce à son propre bureau d’études ou aux bureaux d’études des manufactures de l’État, des sociétés privées et des sociétés étrangères – belges en particulier -, les différents types d’armes à modifier ou à créer pour répondre à ces demandes ;
- de les faire fabriquer en répartissant la charge de production entre les entreprises publiques, privées ou étrangères d’AFN, de l’Empire ou de l’Étranger – toujours au meilleur coût et dans les meilleurs délais ;
- de négocier les commandes et les ordres à l’Étranger quand il n’est pas possible de produire en AFN ou dans l’Empire.
Contrairement aux usages, et par dérogation, la SNPA reçoit la prérogative du stockage et de l’entretien des armes de prise. Elle en assure la répartition et éventuellement la revente à des pays étrangers, sur avis ou demande des Armées après accord du Gouvernement. »
L’historien d’aujourd’hui constate que ces dispositions exprimaient, elles aussi, le volontarisme qui avait déjà permis le Sursaut. Elles reflétaient également un certain degré – inévitable, sans doute, vu les circonstances – de méconnaissance de la réalité économique et technique et une prise en compte insuffisante, généreuse certes mais illusoire, de la situation en AFN et dans l’Empire. On ne peut exclure que la propagande pro-coloniale des années 20 et 30 n’ait été tenue pour argent comptant par les responsables.
L’unique décret-loi d’application indiquait toutefois que plusieurs d’entre eux, au moins, en avaient conscience :
« 1 - Le ministre de la Défense nationale, le ministre de l’Industrie et du Réarmement, le ministre des Finances et de l’Économie et le généralissime des Armées, chef d’État-Major de la Défense Nationale, sont chargés, chacun pour ce qui le concerne, de la mise en œuvre du présent texte.
2 - Ils devront procéder à une réévaluation de la situation avant la fin de l’année 1940 et faire à nouveau rapport au Gouvernement. »
L’expérience se chargerait, comme toujours, de démontrer qu’aussi forte que la volonté puisse être, “les faits sont têtus” et que l’idéal, parfois, se brise sur le réel.
[1] La Société Générale avait mis en place pendant la Drôle de Guerre une structure bicéphale pour pouvoir continuer à gérer ses intérêts en Belgique en cas d’occupation, ainsi qu’à l'étranger : Alexandre Galopin en Belgique et Félicien Cattoir en France (puis à Londres).