Annexe 40-7-4
Un visa pour la liberté
La fuite par l’Espagne jusqu’à août 1940
Avant d’aborder les premières évasions par l’Espagne, il est nécessaire de résumer brièvement la période du printemps 1940 vue du côté hispanique. Franco ne détenait la totalité du pouvoir que depuis un an, pouvoir qu’il devait en partie à l’assistance de l’Axe pendant la guerre civile. Pourtant, il n’avait pas été question en septembre 1939 de prendre ouvertement parti pour l’Allemagne, encore moins de se joindre au conflit, car utiliser l’armée à cette fin aurait affaibli la fragile mainmise du pouvoir sur le pays, et peut-être permis aux opposants de relancer la lutte armée. L’Espagne fut donc officiellement neutre en 1939, avec un gouvernement comportant des éléments ouvertement pro-allemands (le ministre de l’Intérieur et beau-frère de Franco Serrano Suner, qui ne portait pas les Français dans son cœur, car il rendait la France responsable de la mort de ses deux frères pendant la guerre civile) et d’autres discrètement pro-alliés (tel le ministre des affaires étrangères Beigbeder, ancien gouverneur du Maroc espagnol, où il avait eu des relations de bon voisinage avec les Français). En mai 1940, la situation évolua en faveur du parti pro-allemand avec l’effondrement de l’armée française. Quant à l’influence strictement française sur le pays, elle avait cessé lorsque Pétain avait quitté son poste d’ambassadeur, laissant discrètement entendre qu’il partait pour faire cesser la guerre contre l’Allemagne. Le 13 juin, l’Espagne abandonna la neutralité au profit de la non-belligérance : elle avait choisi le camp de l’Axe, mais ne participerait pas aux combats, même si des manifestations “spontanées” réclamaient déjà Gibraltar…
Pourtant, peu après cette date, mais avec beaucoup plus de discrétion, le gouvernement de Franco et celui de Reynaud allaient conclure des accords assurant une coexistence pacifique des deux pays au Maroc et échangeant contre des livraisons américaines de biens de première nécessité l’indifférence espagnole face à l’enrôlement généralisé des exilés républicains dans l’armée française.
Lors des dernières semaines de la campagne de France, avant que les forces allemandes n’y arrivent, beaucoup de civils franchirent la frontière espagnole, au point que Serrano Suner, dans ses mémoires, n’hésiterait pas à proclamer que son pays avait fait plus que son devoir en accueillant à ce moment des centaines de milliers de réfugiés. En plus de l’exagération manifeste de leur nombre, il oubliait simplement de préciser que ces réfugiés devaient être munis de papiers en règle et que, hormis une infime minorité, ils n’allaient faire que transiter quelques jours par son pays en se rendant au Portugal, d’où ils repartiraient presque aussi vite pour l’Afrique du Nord. Le ministre de Franco négligeait aussi de préciser que le sort réservé aux réfugiés des mois et des années suivantes serait fort différent.
Cependant, les conditions du transit par l’Espagne de juillet-août 1940 restent exceptionnelles et méritent d’être précisées.
Dès la mi-juin 1940, un grand nombre de réfugiés se trouvaient dans le sud de la France, avant même que le gouvernement ne prenne les décrets encadrant le “Grand Déménagement”, et notamment ceux interdisant à tout civil ne voulant pas rejoindre l’Afrique du Nord de partir de chez lui. Parmi ces réfugiés, plusieurs dizaines de milliers étaient d’origine étrangère et avaient, pour la plupart, déjà fui le régime nazi quand il s’était installé dans leur pays natal. Ils étaient loin d’être tous “regroupés” (en fait, enfermés) dans les camps de Gurs et du Vernet, pour ne citer que les plus connus, malgré l’injonction qui leur en avait été faite par voie d’affiches. Ils furent plus ou moins laissés à leur sort jusqu’au 29 juin 1940, date à laquelle le ministre de l’intérieur, Georges Mandel, demanda par voie de décret aux préfets des départements encore épargnés par les combats d’organiser l’évacuation des réfugiés étrangers vers l’Afrique du Nord, les intégrant de fait au Grand Déménagement. Cette mesure, bien que ne faisant en fait qu’officialiser des dispositions déjà prises localement, par exemple à Bordeaux, eut parfois du mal à être comprise et appliquée localement.
En effet, à Bordeaux, le préfet Bodeman, peut-être à l’instigation du maire Marquet pour qui la présence d’un grand nombre d’étrangers dans sa ville était incompatible avec sa conception de l’ordre (il fut pressenti plusieurs fois comme ministre dans les “gouvernements” Laval successifs), ordonna que tous les navires quittant le port et à destination soit de l’Afrique du Nord, soit de l’Angleterre, soit des colonies, emmènent autant de passagers étrangers que possible. Cela mit fin immédiatement aux interminables files d’attente devant les consulats des pays neutres (Etats-Unis, Espagne, Portugal) et de Grande-Bretagne, lesquels, de toute manière, ne délivraient les visas qu’au compte-gouttes (sauf le consulat du Portugal). L’évacuation des ressortissants étrangers, mêlés aux civils français partant pour l’Afrique du Nord, dura ainsi jusqu’à ce que la Gironde et ses ports deviennent impraticables.
Mais ailleurs, la situation n’était pas aussi limpide, comme le montrent plusieurs cas célèbres.
(D’après “La Grande Evasion – Filières et réseaux de passage entre la France occupée et les territoires alliés” – Colloque organisé en 1994 par le Centre d’Etudes d’Histoire de la Défense – Textes publiés en 1995 par les Editions du CNRS, s.d. Jean-Marie Servan)
………………………
« Le 7 juillet, cela faisait déjà plus d’un mois que j’étais enfermée dans cet infâme camp de Gurs, où j’étais entrée volontairement, comme presque tous les autres, ayant à l’époque une confiance aveugle dans la volonté de la France de nous protéger des nazis. Mais depuis, le désespoir avait pris sa place. Depuis que les Espagnols étaient partis, nous errions lamentablement dans ce lieu, en évitant les immenses flaques de boue, dont la présence ne manquait pas de m’étonner en cette saison. Le seul bienfait du départ des Républicains était que nos rations avaient été augmentées, du moins en quantité, car la qualité était plus que jamais une insulte faite à la cuisine française. Pourtant, le 30 juin, un rayon d’espoir avait traversé mon cœur : le chef du camp, le commandant Davergne, nous avait annoncé que nous partirions pour l’Afrique du Nord dès que possible. Mais le possible s’éloignait au fur et à mesure que les troupes de la terreur s’approchaient. Le soir, alors que j’arrachais des mauvaises herbes derrière notre baraquement, une voix me héla depuis l’autre côté des barbelés : c’était Heinrich ! Il avait fini par me retrouver ! Sans ces infâmes fils de fer, je l’aurais serré dans mes bras et me serais abandonnée à lui, mais, plus pragmatique que moi à ce moment-là, il me parla rapidement :
– Demain soir, je te fais partir d’ici. Tout est arrangé, à la tombée de la nuit, là où le chemin longe le camp, de l’autre côté. J’ai un laissez-passer qu’ils m’ont donné parce qu’ils n’ont pas voulu de moi dans la Légion. Trop vieux.
– On ira où ?
– Bayonne, et de là, en Espagne, puis plus loin.
– Et les Français ? Qu’est-ce qu’ils deviennent ?
– Ne t’inquiète pas. Ici, ils ne vous mettent pas au courant, mais à l’extérieur, ils bougent.
– Oui, ils fuient, tu veux dire !
– Je comprends ta rancœur, mais ne leur jette pas trop tôt la pierre. À demain, Liebling !
Je ne dormis pas cette nuit-là, me retournant sans cesse sur ma paillasse. Il ne m’avait pas parlé de Martha, c’est donc qu’il ne savait pas où elle était.
Le 8 juillet[1], après 10 heures du soir, comme convenu, Heinrich m’attendait de l’autre côté du camp, à l’extérieur. J’emportais avec moi mes maigres bagages. Les modestes barbelés de la clôture furent vite coupés, et je me retrouvai avec lui dans une charrette tirée par deux chevaux et conduite par un Français qu’Heinrich appelait “camarade”. Les communistes auraient-ils été réhabilités ? Beaucoup de choses devaient avoir changé pendant que j’étais isolée à Gurs. Bercée par les cahots de la charrette dans la nuit, et fatiguée comme j’étais, je m’endormis.
Je me réveillai vers 4 heures du matin, le 9, devant la gare d’un petit village, où Heinrich remercia notre “chauffeur”, puis nous attendîmes sur le quai.
Au bout d’un temps qui me sembla interminable, un train s’arrêta, dans lequel nous montâmes. Heinrich avait eu le temps de me raconter ce qui lui était arrivé depuis notre séparation, et de m’expliquer ce qui s’était passé “dehors”. Les compartiments étaient à moitié vides. Nous nous assîmes en face d’un couple et nous reprîmes notre conversation en allemand. La femme, nous entendant nous exprimer dans cette langue, nous adressa alors la parole. Je la regardai de plus près. Elle avait une soixantaine d’années, dix de plus que l’homme assis à côté d’elle, qui se présenta simplement comme “Franz” ; tous deux me firent à ce moment-là l’impression de bons bourgeois viennois très aisés. Ils nous racontèrent qu’ils étaient en France depuis 1938, qu’ils avaient déjà voulu passer en Espagne en voiture, mais qu’ils avaient été refoulés comme bien d’autres faute de papiers valides, puis conduits par les Français à Lourdes, d’où ils avaient pris ce train pour Bayonne de bonne heure ce matin-là. Heinrich me murmura que l’homme lui évoquait quelqu’un, un écrivain, mais pour moi, s’il avait écrit des livres, ce n’était certainement pas de ceux que je lisais. Nous arrivâmes à Bayonne et, avec la centaine de personnes qui descendirent du train, prîmes la direction de la sous-préfecture. Nous perdîmes de vue les deux Viennois, que nous retrouvâmes deux mois plus tard sur le bateau qui nous emmenait en Amérique. C’est là seulement que j’appris qui était cette femme et qui était celui qui l’accompagnait. L’aurais-je su lors de notre première rencontre, je n’aurai peut-être pas porté sur eux le jugement de classe que je leur infligeai in petto.
À la sous-préfecture, devant laquelle la Croix-Rouge distribuait du café, on nous photographia et un fonctionnaire, après examen de nos papiers et quelques questions, établit pour chacun d’entre nous un passeport français, puis nous envoya dans une autre pièce où on y colla un visa portugais. Ce visa fut signé par un petit homme dont je n’oublierai jamais le sourire chaleureux quand il nous souhaita bonne chance. Il était alors près de midi, et, cette fois, c’était de la soupe que distribuait la Croix-Rouge. On nous mit dans un autobus, qui nous déposa à la frontière espagnole. Le policier de l’autre côté de la frontière vérifia nos papiers, les tamponna, rajouta un visa de transit valable trois jours et nous fit signe de suivre ceux qui étaient passés avant nous jusqu’à la gare du lieu. Là, un Français répétait sans cesse qu’il fallait acheter des billets de train pour le Portugal. Heinrich avait heureusement pour cela de l’argent français sur lui, qui fut accepté. Après plus de 30 heures de voyage inconfortable, avec pour seuls vivres ceux que Heinrich s’était procurés à Bayonne, nous arrivâmes finalement à Lisbonne, où une personne du consulat français accueillait ceux qui comme nous avions traversé l’Espagne. On nous embarqua à nouveau dans un autobus bringuebalant, jusqu’au port où on nous fit monter dans un bateau, où on nous donna une cabine et où nous pûmes enfin souffler. Le bateau partit dans la nuit et arriva au Maroc, à Casablanca, dans la soirée du lendemain. Lorsque nous débarquâmes, les Français reprirent les passeports qu’ils nous avaient donnés à Bayonne, et la Croix-Rouge s’occupa de nous. »
(Hannah Arendt, correspondance avec Martin Heidegger, décembre 1944)
………………………
Ce que ce témoignage ne dit pas, c’est l’incroyable concours de circonstances qui avait permis d’établir cette filière et qui n’aurait jamais été possible sans l’extraordinaire personnalité du consul du Portugal à Bordeaux, Aristide de Souza Mendes. Tant que Bordeaux fut sous contrôle français, il distribua plusieurs milliers de visas à destination de son pays, malgré l’interdiction formelle qui lui avait été faite par le gouvernement Salazar de délivrer des visas “aux personnes arrivant des pays d’Europe de l’Est envahis par les Allemands, aux suspects d’activités politiques contre le nazisme et aux juifs”. Il échappa de peu aux foudres du dictateur portugais à ce moment-là, grâce au fait que presque tous les étrangers à qui il avait accordé un visa pour le Portugal furent évacués par bateau vers l’Afrique du Nord. Quand Bordeaux fut menacé, Aristide Souza Mendes alla s’installer provisoirement à Bayonne, où il délivra près de 60 000 visas pour son pays, y compris sur tous les bouts de papier possibles quand, malgré les efforts d’un imprimeur local, il vint à manquer de formulaires. Mais cette fois, pour respecter ses instructions, il ne les délivra qu’à des citoyens français, du moins en apparence. En effet, conscient du refus des Espagnols de laisser entrer chez eux les réfugiés et pour ne pas embarrasser le consul portugais, Georges Mandel ordonna de leur délivrer des passeports français “provisoires”. Les règlements de l’administration ne connaissant pas cette notion, un fonctionnaire plus imaginatif que la moyenne fit passer l’idée de les antidater, de telle sorte que leur validité cesse au plus tard le 1er septembre 1940. Ainsi, les bénéficiaires ne pourraient pas rester longtemps au Portugal ![2]
(D’après “La Grande Evasion”, op. cit.)
………………………
« Les événements de juillet 1940 se bousculent encore aujourd’hui dans ma tête, au point de se confondre et se distordre. Nous n’avions plus qu’un seul but : l’Amérique, maintenant que l’Europe était sur le point d’être asservie à ses nouveaux maîtres. La quête de l’indispensable visa devint une obsession, car les Espagnols nous refoulèrent sans pitié lorsque nous nous présentâmes fin juin à Bayonne, ayant fui Paris comme bien d’autres, avec des papiers périmés. À partir de là, le maelstrom nous engloutit… » (Alma Mahler, Ma vie, Julliard, 1959)
Extrait des carnets d’Alma (non repris dans ses mémoires) : « 3 juillet. Panne de voiture à Bayonne, sur la route de Bordeaux, abandon de nos bagages, arrivée à Bordeaux. Réfugiés anonymes parmi des dizaines de milliers d’inconnus. Echouons dans un lieu ancien « singulier de la ville » comme se plaît à dire Franz. Personne pour nous aider. Franz, lisant un journal abandonné sur un banc, découvre qu’un ministre avait fait ses premières armes dans le gouvernement de notre ami Painlevé. Infime lueur d’espoir. Franz fait le siège du consulat des Etats-Unis. Attente dans la rue, des centaines de personnes, bruits d’avions, angoisse… Gouvernement parti pour Toulouse, la lueur d’espoir s’éteint.
Le consulat, encore et toujours.
Fin d’après-midi le 5 juillet. Bureau du consul, dehors, les sirènes hurlent, des bombes explosent sur le port. Il accepte enfin de renouveler notre visa avant de filer s’abriter dans le sous-sol (…). Dehors, la fumée, les pompiers. Plus de train pour Bayonne. Train pour Toulouse. Nuit, faim, soif, wagon surchargé, toutes les langues de la Mittel Europa. De plus en plus inquiète pour le cœur de F. Arrêt interminable. Nuit.
6 juillet. Toulouse au petit matin. Croix-Rouge. On parle de Lourdes. Le ministre, Yvon Delbos, me reçoit. Lettres de recommandation aux autorités françaises, mais quelle autorité reste-t-il à la France ?
Soir. Arrivée à Lourdes. Nuit à l’hôtel du Vatican. Sales, les mêmes vêtements depuis une semaine. Franz épuisé. Besoin de repos.
8 juillet. Lourdes. F va mieux. Visite de Lourdes. La Grotte. Annonce d’un train pour Bayonne le lendemain matin. »
C’est dans ce train, le 9 juillet, qu’Alma Mahler et Franz Werfel rencontrèrent (sans qu’elle les reconnût) Hannah Arendt.
À Bayonne, les deux Viennois échappèrent aux files d’attente, la lettre portant la signature du ministre de l’Education Nationale qu’ils présentèrent au planton de la sous-préfecture leur valant un traitement de faveur. Pour le fonctionnaire qui les reçut, leur cas n’était pas aussi compliqué qu’il y paraissait : ils avaient des passeports valides (tchécoslovaques certes, Franz Werfel étant né à Prague, mais, du point de vue français, leur pays n’avait pas disparu, même si Hitler l’avait rayé de la carte) et un visa pour les Etats-Unis. Il prit leurs passeports, s’absenta quelques minutes, remplit deux formulaires, donna deux coups de tampon, et leur remit le tout : « Voilà, Monsieur Werfel : vous pourrez passer par le Portugal, vos passeports portent maintenant le visa nécessaire valable pour un mois. La frontière avec l’Espagne est toujours ouverte, vous avez de nouveaux sauf-conduits pour Hendaye. À votre place, je partirais au plus vite, aujourd’hui même ! »
Le couple remercia, mais, plutôt que de se diriger vers les deux ou trois autocars qui attendaient les personnes qui désiraient passer la frontière, Alma et Franz retournèrent à la gare.
« Nous crûmes sortir de la tourmente le 9 juillet, enfin munis de tous les papiers nécessaires. Mais avant de partir, il fallait récupérer au moins mes bagages les plus précieux, les partitions écrites de la main de Gustav, les lettres, les dessins que j’avais pu emporter de Vienne et que j’avais laissés à la gare de Bayonne. Je finis par les retrouver avec l’aide du chef de gare. Mais plus moyen de gagner la frontière ce soir-là, et nous retournâmes à Lourdes. Là, une interminable attente commença. Il n’y eut plus de train pour Bayonne, même si le sifflet des locomotives se faisait toujours entendre : « Réservé à l’armée » était la seule réponse qu’on entendait. Notre hôtelier, compatissant, nous donna une chambre plus grande, avec (enfin !) une salle de bains, et chercha pour nous un chauffeur. Mais, avec le passage des jours, cet espoir disparut à son tour. Franz allait mieux, et passait ses journées à discuter avec les habitants, visitant la ville dans ses moindres recoins. Mais de là à rejoindre l’Espagne à pied…
Le 30 juillet, nous fûmes réveillés à 4 heures du matin. Les gendarmes ! Les Allemands étaient à Pau et à Tarbes, il fallait fuir ! Nos bagages étaient prêts depuis longtemps. L’hôtelier finit par se laisser convaincre, nous entassa dans la vieille guimbarde à plateau qui lui servait à faire les marchés et nous emmena jusqu’à Gavarnie. La frontière n’était plus très loin, au bout d’un chemin qui montait le long d’une vallée. Mais Franz, avec son cœur malade, ne pouvait pas monter jusque là ! Notre hôtelier, peut-être pour se faire pardonner la somme exorbitante qu’il nous avait demandée pour nous amener là, dénicha trois ânes et un guide, qui menaient naguère les touristes au cirque de Gavarnie. Franz trouva comme d’habitude la situation très drôle : « Ce n’est pas la fuite en Egypte, c’est la fuite en Espagne ! » Mais je n’avais plus l’âge du rôle ! Après une montée de plusieurs heures sous un soleil ardent, entrecoupée par des passages à pied quand le chemin était moins abrupt, la frontière fut enfin devant nous. De l’autre côté, une cabane où un drapeau espagnol effiloché pendait mollement au bout d’une perche. Deux soldats pauvrement vêtus en sortirent. Nous leur montrâmes nos papiers, je ne suis pas sûre qu’ils savaient les lire. « Attendre la relève, baragouina l’un d’entre eux, mañana ! » Néanmoins, ils nous offrirent de partager leur soupe, et nous leur donnâmes ce que nous avions comme nourriture avec nous. La nuit suivante fut difficile. Dormir dans la saleté de leur cahute était exclu, malgré leur insistance, et c’est assis à l’extérieur, enveloppés dans nos manteaux sortis des valises que nous attendîmes le lendemain. La relève arriva dans la matinée du 31, mais les deux remplaçants furent encore moins loquaces. Seul le mot « El jefe » répété maintes fois nous fit comprendre que la décision sur notre sort serait prise par un autre. Nos bagages chargés sur la mule qui accompagnait la relève, nous redescendîmes de l’autre côté, sur un mauvais sentier et mes pieds me firent bientôt horriblement souffrir. Ah, il était loin le temps des marches en montagne avec Gustav… Franz chantonnait Carmen, ce qui m’exaspérait ! Arrivés dans un village, le « chef » examina à plusieurs reprises nos papiers, avant de se décider à leur donner un coup de tampon. Sauvés !
Mais nous n’étions pas encore au bout de nos peines. Il fallait rejoindre une grande ville, puis Madrid. Les traces de la guerre civile étaient présentes partout : maisons et gares éventrées, gens miséreux, tout n’était que ruines et désolation. Je ne savais pas encore que de l’autre côté, dans la France que nous venions de quitter, le paysagé était devenu le même en bien trop d’endroits. À Madrid (dans quel état était la ville !), des amis musiciens prirent soin de nous pendant quelques jours, et de là, nous pûmes rejoindre Lisbonne en avion. Le Portugal, premier pays plus ou moins libre, nous apparut comme un paradis après ce que nous avions vécu. Franz se remit à écrire, fébrilement. Aller directement aux Etats-Unis n’était pas possible, il n’y avait déjà plus de place sur les rares bateaux qui partaient de Lisbonne pour les Etats-Unis avant des mois, et il fallut se contenter d’un passage pour Casablanca à la mi-août.
Au Maroc, Franz passait ses journées à écrire, à écrire encore. Il m’avoua qu’il avait fait un vœu à Lourdes : si on s’en sortait, il écrirait un livre à la gloire de Bernadette.[3]
Nous finîmes par obtenir une cabine pour un départ en octobre et je cherchai à savoir ce qu’étaient devenus nos amis de Sanary, qui eux aussi avaient fui l’Allemagne de Hitler. Je repensai au ministre de Toulouse, maintenant à Alger, à qui j’écrivis. Il me répondit fort courtoisement, m’assurant de son soutien, heureux que nous ayons pu rejoindre l’Afrique du Nord, mais qu’il faudrait que je me rende à Alger pour en savoir davantage, car toutes les personnes évacuées à partir de la côte méditerranéenne se trouvaient en Algérie. Assez naïvement, je pensai pouvoir y aller en avion, en compagnie de Hertha Pauli[4], que j’avais retrouvée à Casablanca, mais il fallut se rabattre sur le train, ô combien lent, inconfortable et bondé.
À Alger, la chance me sourit : en débarquant du train, je croisais Golo Mann[5] en uniforme français : il avait fini par être accepté dans la Légion Etrangère (après avoir été jeté en prison lors de sa première tentative !). J’avais du mal à imaginer Golo en guerrier, et il me confia qu’il était affecté à un endroit où l’on s’occupait de propagande et d’information, ce qui lui convenait fort bien. Il me rassura sur son oncle Heinrich qui, avec sa femme Nelly, essayait tant bien que mal d’oublier le mal du pays qui le taraudait au soleil de Tipaza. Je leur proposai d’aller eux aussi aux Etats-Unis, mais ils se récusèrent et, sincèrement, je pense qu’Heinrich aurait encore plus mal vécu un exil supplémentaire, de surcroît sous la tutelle plus ou moins consciente de son frère. » (Alma Mahler, op. cit.)
[1] Le camp de Gurs fut finalement évacué le 11 juillet, à destination de Port-Vendres, puis de l’Algérie.
[2] Quand Aristide de Souza Mendes retourna au Portugal en août 1940, Salazar, qui sentait bien qu’il avait été joué, le fit dégrader et reléguer à des tâches obscures au fin fond du ministère des Affaires Etrangères. En novembre 1942, à la demande expresse de la France (dont le crédit auprès de Salazar avait considérablement augmenté depuis août 1940), il fut malgré tout nommé à Alger. Le jour même de sa prise de fonctions, il fut décoré de la Légion d’Honneur.
[3] Le Chant de Bernadette parut aux Etats-Unis en 1942 et fut un immense succès, restaurant la prospérité d’Alma et de Franz Werfel. Il fut porté à l’écran par King Vidor et le film obtint plusieurs Oscars.
[4] Sœur du futur prix Nobel de physique Wolfgang Pauli, qui se trouvait à cette date en Suisse.
[5] Fils de Thomas Mann.