Annexe 40-7-3

Un peu de douceur dans un monde en guerre : le sauvetage des enfants royaux de Belgique

(extraits du livre de Stéphane Van Bergue, L’Union fait la Force ! – Grandeurs et Souffrances de la Famille Royale Belge, Carrère Ed., Paris, 1995)

 

Dès le 20 juin, Montal étant devenu trop exposé, le Vicomte Gatien du Parc, qui craint pour la sécurité des trois enfants que lui a confiés Léopold III, décide de passer en Espagne avec eux. Après une étape à Biarritz, il parvient à Saint-Sébastien le 22 juin, et descend avec les enfants au Maria Cristina. (…)

 

Entretemps, le colonel Res Bellefroid, commandant du 3e Centre de Renforts et d’Instructions d’infanterie de l’Armée belge replié en France, s’est installé à Anglet avec son état-major pour préparer l’évacuation vers l’Angleterre. Anglet n’est pas si grand ; le colonel Bellefroid se retrouve dans la même villa que le gouverneur de Flandre-Occidentale, Hendrik Baels, et sa famille. Baels se remet de l’accident de voiture qui l’a immobilisé à Poitiers, alors qu’il cherchait à rejoindre le gouvernement belge, et qui a valu au malheureux d’être révoqué pour abandon de poste ! Bellefroid compatit, mais il a d’autres soucis.

Les jours passent, tandis que la situation militaire s’aggrave inexorablement. (…)

 

Le 14 juillet, dans la nuit, le ministre belge des Colonies, Albert De Vleeschauwer, assiste à la réception offerte pour la fête nationale française à l’Ambassade de France à Londres, puis s’embarque à bord d’un avion pour partir en tournée au Congo. Sa première escale est fixée à Saint-Sébastien, en Espagne, et non à Lisbonne, ce qui a intrigué certains de ses collègues – en réalité, De Vleeschauwer sait que les enfants royaux se trouvent toujours là-bas, et leur sort le préoccupe.

C’est à ce moment que le destin de la famille royale de Belgique va à nouveau basculer, cette fois dans un sens favorable. Les instruments de navigation de l’avion du ministre des Colonies sont défectueux ; le pilote se perd et l’appareil se pose par erreur, à l’aube, sur l’aérodrome de Bayonne. L’atterrissage est un peu rude et l’avion est légèrement endommagé. Le Colonel Bellefroid, immédiatement informé de cette visite inattendue, vient chercher le Ministre à l’aérodrome et lui propose l’hospitalité à Anglet, le temps de réparer.

 

Dans la matinée, après avoir pris un peu de repos, le ministre descend au salon. Quelle n’est pas sa surprise d’y retrouver son vieux compagnon du Parti Catholique, le Gouverneur de Flandre-Occidentale, Hendrik Baels.

De Vleeschauwer : « Hendrik, que fais-tu ici ? Et qu’est-ce que c’est que cette histoire d’abandon de poste ? On m’a dit que tu as été révoqué ! »

Baels : « C’est une histoire lamentable ! » Et il fait à De Vleeschauwerle le récit de ses ennuis. « Tout de même, j’ai fini par avoir un coup de chance. J’ai rencontré Vanderpoorten [le ministre de l’Intérieur] à Sauveterre il y a une semaine. J’ai pu tout lui expliquer : mon départ, mon accident, l’impossibilité pour moi de rentrer en Belgique, et finalement ma convalescence, ici, à Anglet. Il m’a immédiatement proposé de m’occuper des réfugiés, ce que j’ai bien sûr accepté. Convaincu par mes explications et ma bonne volonté, il a aussi rapporté la mesure de révocation. Mais toi ici, quelle surprise ! »

De Vleeschauwer : « Figure-toi que mon avion s’est perdu. Je suis en route vers Léo et je devais faire escale à Saint-Sébastien, quand… »

A ce moment, attirée par la conversation, apparaît Liliane, la fille de Baels.

De Vleeschauwer : « Liliane, vous êtes ici aussi ? Comme vous êtes resplendissante, on en oublierait presque la guerre ! »

Liliane : « Il n’y a pas de risque, Monsieur le Ministre. Depuis une semaine, la Luftwaffe n’arrête pas de bombarder la région. Je hais les Boches ! Quand je pense que notre pauvre Roi est maintenant leur prisonnier. Mais le pire, ce sont ces infâmes calomnies que Reynaud a colportées à son sujet. Et, je suis désolée de le dire à l’un de ses ministres, mais M. Pierlot m’a beaucoup déçue, lui aussi a raconté des horreurs sur Sa Majesté. Tout le monde perd le sens des valeurs dans ce chaos ! Premier Ministre ou pas, je le dis comme je le pense, nous devons tous au Roi respect et fidélité. Faut-il que ce soit une jeune fille comme moi qui le rappelle à des hommes d’expérience ? »

Pendant cette tirade, De Vleeschauwer a remarqué, dans un cadre posé sur le buffet du salon, une couverture de magazine illustrée d’une grande photo du Roi déchirée et soigneusement recollée.

– Vous parlez du Roi avec tant de passion, Liliane ! commente De Vleeschauwer.

– C’est vrai qu’il ne faut pas critiquer le Roi devant notre Liliane, observe Baels.

– Oh oh ! sourit De Vleeschauwer. Cela cacherait-il quelque chose ?

Liliane rougit violemment et s’apprête à protester, lorsque De Vleeschauwer reprend : « Allons, je vous taquine. Vous connaissez le Roi, je pense ? »

Liliane : « J’ai eu l’occasion de le rencontrer quelquefois au Zoute [une station balnéaire huppée de la côte belge] avec Papa, et même de jouer au golf avec lui. »

De Vleeschauwer : « Je vois. Vous me donnez une idée… Est-ce que vous avez aussi rencontré les petits princes ? »

Liliane : « J’ai eu l’occasion de leur dire bonjour, sans plus. Vous savez, notre villa de Zoute est voisine de celle du Roi. Mais où voulez-vous en venir ? »

De Vleeschauwer : « Liliane, au nom de la nation, je voudrais vous demander un immense service. Mais vous devez d’abord, vous et votre père, me jurer le plus grand secret. »

Les yeux de la jeune fille pétillent de curiosité : « Vous devenez passionnant, Monsieur De Vleeschauwer ! Je jure de garder votre secret, et vous savez que vous pouvez compter sur Papa. »

De Vleeschauwer : « Voilà. Je ne me rendais pas seulement à Saint-Sébastien pour une escale technique. Les enfants du Roi s’y trouvent depuis trois semaines, et leur sort est incertain. Dans l’intérêt supérieur du pays et de la dynastie, il est de la plus haute importance que les enfants royaux rejoignent le Gouvernement en Angleterre. Je suis venu les chercher. Et puis, à vous voir, je me suis dit que mes ennuis d’avion étaient un signe de la Providence… Il n’y a personne parmi leur suite qui connaisse l’Angleterre et ils risquent d’être pour longtemps éloignés de leur pays et de leur famille. Ils vous ont déjà rencontrée, vous connaissez bien l’Angleterre et vous parlez parfaitement les deux langues nationales et l’anglais[1]. Vous êtes la personne idéale pour les accompagner et adoucir leur exil. »

Liliane est stupéfaite : « Je ne sais comment vous répondre. Je ne peux pas abandonner mon père ! Laissez-moi réfléchir…»

A ce moment, Hendrik Baels intervient : « Lil, ma chérie, je crois que Monsieur De Vleeschauwer a raison. Il t’a indiqué où est ton devoir, je connais le mien. »

Liliane est encore étourdie par ce qu’elle vient d’entendre, mais elle se redresse et affermit sa voix pour répondre : « Très bien, je ne me déroberai pas. J’accepte. »

 

En fin d’après-midi, après avoir dû patienter six heures au poste frontière d’Irún, De Vleeschauwer et Liliane Baels arrivent à Saint-Sébastien. De Vleeschauwer rencontre le Vicomte Gatien du Parc à son hôtel. Ce dernier commence par résister à la demande du Ministre de partir avec les enfants royaux pour l’Angleterre : « Je ne peux pas faire ce que vous me demandez. Il me faudrait l’accord du Roi. »

De Vleeschauwer : « Monsieur le Vicomte, nous n’en avons pas le temps ! Et puis, depuis Bruxelles, le Roi ne dispose pas des informations nécessaires pour prendre la décision qui s’impose. Il y a au gouvernement à Londres, et chez certains de nos Alliés, des forces souterraines qui, en ce moment-même, œuvrent contre la monarchie. La présence du Prince héritier et le symbole puissant qu’elle représentera sont la meilleure défense que nous ayons contre ces forces de division. »

Non sans inquiétude, Gatien du Parc se rend finalement aux arguments du ministre. Il fait préparer les affaires des petits princes pour un nouveau départ et va chercher les trois enfants – la Princesse Joséphine-Charlotte, le Prince héritier Baudouin et le Prince Albert. Quand il rentre avec eux dans le salon où les attendent De Vleeschauwer et Liliane Baels, le petit Prince Albert, qui vient tout juste d’avoir 6 ans, s’approche de Liliane en lui souriant : « Alors, c’est vous notre nouvelle Maman ? » La jeune fille ne peut retenir une larme discrète en embrassant l’enfant, et De Vleeschauwer se félicite intérieurement – son plan a réussi.

Le ministre écrit encore une lettre destinée au Roi, où il lui explique les motivations de son geste et s’excuse de n’avoir pu, vu les circonstances, lui demander auparavant son avis. Il conclut en faisant part au Roi de ses « sentiments d’indéfectible loyauté ». Enfin, il remet sa missive au Consul des Etats-Unis à Saint-Sébastien, en lui demandant d’utiliser les voies diplomatiques pour la faire parvenir au Roi.

A onze heures du soir, les trois enfants, à moitié endormis et accompagnés par Du Parc et Liliane Baels, sont embarqués dans l’avion qui a amené De Vleeschauwer à Bayonne et a été réparé. Dès le départ de l’avion, De Vleeschauwer télégraphie à son “complice” Cartier de Marchienne, Ambassadeur de Belgique à Londres : « Les trois petits colis sont en route. »

 

L’aube du 16 juillet se lève sur Londres quand l’avion qui transporte l’avenir de la monarchie belge se pose, sans incident cette fois. Les enfants du Roi Léopold sont accueillis par l’Ambassadeur de Belgique, ravi. Cartier de Marchienne prévient aussitôt le Premier Ministre Hubert Pierlot, qui ne cache pas son étonnement : « Mais qu’est-ce que De Vleeschauwer a engore manigancé ? » Pierlot n’est pas encore au bout de ses surprises…

 

A l’heure du thé, la BBC annonce que les enfants du Roi des Belges sont arrivés la nuit précédente sains et saufs en Angleterre et qu’ils ont été conduits en lieu sûr dans la banlieue de Londres. « La nouvelle a été accueillie avec joie par le Gouvernement belge, précise la radio anglaise, et réjouira certainement tous les Belges réfugiés en Grande-Bretagne, et même ceux qui n’ont pu quitter leur malheureux pays. »

La BBC fait là une petite erreur… En effet, à Laeken, le roi Léopold, qui écoutait la radio anglaise en compagnie de son frère Charles et de la reine-mère Elisabeth, laisse éclater sa colère en apprenant l’arrivée de ses enfants à Londres : « Ces ministres ont toutes les impudences ! Non seulement ils insultent l’armée et me traitent de félon, mais voilà que maintenant, ils enlèvent mes enfants ! Ils ont décidément perdu tout sens de l’honneur. Je ne peux pas laisser faire cela. »

Elisabeth : « Mon pauvre Leopich, comme je te comprends ! J’ai tant souffert quand j’étais séparée de vous et de Marie-José pendant de si longs mois lors de la Grande Guerre. Et puis, cette idée que ton père et toi aviez eue de t’envoyer au front. Tu n’avais que 14 ans, j’en frémis encore… »

Léopold : « Ah, j’enrage. J’aurai subi toutes les avanies. Ma petite maman, il n’y a que vous sur qui je puisse encore compter. »

Charles, avec une pointe d’ironie dans la voix : « Tu as bien dit que tu étais prisonnier de guerre. Crois-tu que tes soldats qui sont en Allemagne, eux, peuvent voir leurs enfants ? »

Léopold : « Merci pour ta sympathie ! »

Elisabeth : « Léopold, tu devrais te calmer. Au moins, si les enfants sont à Londres, cela garantit l’avenir de la dynastie. Attends donc les prochains jours, et voyons quelles seront les nouvelles de Londres. »

(…)

 

Dans une série d’entretiens à la télévision belge enregistrés dans les années soixante, De Vleeschauwer revint sur cet épisode :

– La force du symbole qu’ils représentaient était telle qu’il fallait absolument que les enfants du Roi nous rejoignent à Londres. La présence du Prince héritier là-bas assurait, quoi qu’il arrive, l’avenir de la monarchie : qui donc aurait osé s’attaquer à des enfants, orphelins de surcroît ? J’ai donc décidé d’aller les chercher à Saint-Sébastien.

– Vous n’imaginiez pas que votre arrêt imprévu à Anglet aurait de telles conséquences pour la vie privée du Roi, observa le journaliste qui l’interrogeait.

– Je dois bien reconnaître que non. Je savais que le Roi était sensible au charme des jolies femmes, ce qui était d’ailleurs bien normal dans sa situation ; il était veuf depuis plusieurs années. Mais de là à prévoir que sa reconnaissance envers Mademoiselle Baels irait jusqu’à la prendre pour épouse après la guerre, je ne pouvais évidemment pas me l’imaginer. Il faut dire qu’elle a été admirable de dévouement et de tendresse envers les enfants du Roi.



[1] Liliane Baels était née en Angleterre en 1916, ses parents s’y étant réfugiés pendant la Première Guerre.