Annexe 40-7-2
La flottille capturée
Les navires français capturés par les Allemands en 1940
Lors du désastreux printemps 1940, en marge de la campagne de France, se
déroule une sorte de “bataille navale” où les Français cherchent à détruire
leurs propres navires (en tout cas ceux qu’ils tiennent à ne pas voir tomber
entre les mains ennemies) et les Allemands à mettre la main dessus !
L’enjeu est en effet la suprématie navale dans l’Atlantique et en Méditerranée,
car la flotte française peut faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.
Ce scénario est en fait la répétition de ce qui s’est passé précédemment en Norvège et aux Pays-Bas, où l’armée allemande a saisi un assez grand nombre de bâtiments en construction ou en réparations (canonnières, torpilleurs, destroyers et même deux croiseurs légers hollandais).
Après avoir enfoncé les dernières lignes de défense autour de Paris, les troupes allemandes se ruent vers le sud et vers l’ouest, notamment vers les ports de l’Atlantique, pour empêcher toute évacuation et mettre la main sur les arsenaux et les navires. Dans les ports et chantiers sur le point de tomber, la situation est contrastée. Le plus souvent, les bâtiments en réparations et ceux sur le point d’être achevés sont évacués ou sabordés, sur ordre ou sur initiative locale. Une attention toute particulière est accordée aux sous-marins. La panique ne facilitant pas les choses, quelques navires tombent pourtant intacts aux mains des Allemands.
Avec la reprise en main (toute relative) de la conduite des opérations côté français, l’avance allemande vers les ports est quelque peu ralentie, laissant à la Marine Nationale un peu de répit pour évacuer et saboter ses installations.
Aux alentours du
3 juillet, une ligne de défense est rétablie sur un axe La Rochelle-Angoulême-Cahors-Vichy-Clermont-Ferrand tandis, que plus à l’est, les Allemands sont
bloqués en vallée du Rhône au niveau de Valence. A ce moment, les seuls ports
et arsenaux d’importance qui ne sont pas encore tombés sont ceux de la Gironde et de la Méditerranée : Bordeaux ne tombe que vers le 10 juillet et Toulon le 5
août. Ce répit permet l’évacuation de nombreuses troupes, de matériel, de
l’administration… ainsi que le sabotage en règle des navires qui ne peuvent pas
être évacués et des équipements lourds (grues…), pour rendre difficile la
remise en service des ports.
Après la fin de la campagne, les Allemands s’installent dans les ports français
et font l’inventaire de ce qui peut être récupéré.
À Bordeaux et Toulon, toute récupération est quasiment impossible, vu l’ampleur des destructions. De plus, la maîtrise alliée de la Méditerranée empêche pour l’essentiel l’utilisation opérationnelle de Toulon, mis à part pour les quelques U-boot qui réussiront à franchir le détroit de Gibraltar, en particulier durant les opérations Blaues Licht (Lumière Bleue) et Rösselssprung (Roque) (annexe 42-4-3) ou ceux qui (comme le feront quelques S-boots) transiteront par le réseau fluvial français pendant l’opération Sonnenblume (Tournesol) (annexe 43-3-1). Réciproquement, la marine italienne, qui avait envisagé de prêter main-forte à la Kriegsmarine en envoyant des sous-marins écumer l’Atlantique, après les avoir redéployés à Bordeaux, devra y renoncer, devant ses propres difficultés face aux flottes alliées et la quasi-fermeture de Gibraltar. Par ailleurs, dans le sud de la France, les installations portuaires et les défenses côtières ont été largement sabotées. De plus, les grands ports de la Méditerranée (Marseille, Toulon et la Ciotat), mais aussi Banyuls, Port-Vendres et les petits ports du Languedoc, ont été durement bombardés par la Luftwaffe, une fois la chasse allemande rebasée vers Avignon.
Dans les autres ports et arsenaux, l’occupant va naturellement s’intéresser
principalement aux sous-marins et aux unités légères que la Marine Nationale a abandonnés (en réunissant les matériaux laissés à l’abandon), car il ne
dispose pas des ressources nécessaires pour achever les grandes unités en
construction (et le gouvernement fantoche de Laval encore moins). De plus, la
très large supériorité de la flotte franco-britannique condamne par avance
toute initiative allemande en combat de surface. C’est pourquoi la capture des
coques du porte-avions Joffre et du cuirassé Clemenceau est
finalement inutile au Reich – tout au plus une partie des matériaux, en
particulier l’acier, sera-t-elle récupérée pour contribuer à l’effort de guerre
nazi (l’ampleur de la tâche est d’ailleurs telle qu’elle sera loin d’être
achevée à la Libération). Les flottilles de surveillance allemandes
incorporeront toutefois en deux ans plusieurs dizaines d’unités françaises légères
réquisitionnées, relevées ou capturées.
En échange de la reprise des constructions d’unités légères, l’Allemagne
s’engage à livrer les matières premières nécessaires. Mais, en pratique, elle
ne tiendra jamais ses engagements. Pire, les autorités d'occupation envisagent à
la fin de 1941 d'effectuer des prélèvements sur les stocks de matériaux et
d'enlever des machines-outils au titre de butin. La situation générale de la
construction navale à la fin de 1941 est devenue nettement préoccupante. Il est
évident que les projets de l’an passé sont inexécutables. D’ailleurs, la
plupart des ingénieurs et un grand nombre d’ouvriers qualifiés ont été évacués
vers l’Angleterre ou l’Afrique du Nord, et les efforts de recrutement allemands
seront vains, même au titre de l’échange “ouvriers contre prisonniers” mis sur
pied avec le gouvernement Laval. L’influence importante du Parti Communiste et
de la Résistance, en particulier dans les milieux ouvriers, se fera également
sentir. Les Allemands finiront par privilégier le déplacement des ingénieurs et
ouvriers vers l’Allemagne, ce qui condamnera l’activité des chantiers français.
Un certain nombre de navires civils et de bâtiments de servitude (remorqueurs,
barges, citernes, pontons-grues, …) seront également construits pour la Kriegsmarine ou la marine marchande allemande.
La situation des principaux ports militaires français à la fin de la campagne de France (août 1940)
Dunkerque
Quatre pétroliers en cours de construction, La Seine, La Saône, Le Liamone et La Medjerda, ont été abandonnés sur cale. Les Allemands reprendront la construction des deux premiers, rebaptisés respectivement Rheinpfalz et Storman, mais les travaux avanceront très lentement. Ils seront sabotés sur cale en 1944, tandis que la construction des deux derniers sera stoppée en 1941.
Boulogne
Le patrouilleur La Lorientaise , un ancien chalutier anti sous-marins récemment acheté à la Grande-Bretagne, avait été gravement avarié le 26 avril en grenadant par erreur l’épave de son homologue britannique Peridot. Le 21 mai, il a été sabordé sur son slip de réparations lors de la première évacuation de Boulogne. Il sera renfloué par les Allemands et remis en service en 1942.
Le Havre
– Huit sous-marins étaient en construction au Havre et au chantier naval du Trait (près de Rouen).
L’Andromaque et La Bayadère, à un stade avancé, ont été dynamités sur cale. Les Allemands voudront les réparer et reprendre leur construction, mais les chantiers réussiront sous divers prétextes (besoin de tel ou tel équipement…) à dépecer les bâtiments.
Dans la panique qui régnait, les autres submersibles, à des stades certes moins avancés, n’ont pas été détruits. Les Allemands ordonneront de reprendre la construction de L’Africaine et de La Favorite. La première sera rebaptisée UF1 en mai 1941, mais elle ne sera pas achevée et finira dynamitée sur cale par les Allemands avant leur retraite. La seconde, rebaptisée UF2, sera lancée en septembre 1942 et remorquée en Allemagne en mai 1943. Après de nombreuses modifications (suppression des tubes lance-torpilles, addition d’appareils d’écoute), elle aurait servi comme bâtiment de l’école d’écoute sous-marine.
La construction de L’Artémis reprendra également, mais uniquement pour dégager la cale, d’où elle sera évacuée en juillet 1942.
L’Hermione sera peu à peu démolie par les chantiers sous les prétextes les plus divers, contre la volonté allemande.
L’Armide et La Gorgone, trop peu avancées, seront laissées en l’état.
– Trois pétroliers étaient en construction au chantier naval du Trait : La Charente, La Mayenne et La Baïse. Leur construction sera poursuivie, mais seul le premier, rebaptisé Ostfriesland, sera achevé, en octobre 1943, après avoir été conduit aux chantiers Blohm & Voss à Hambourg. Il servira de ravitailleur d’U-Boots.
– Dix chasseurs de sous-marins étaient en construction à Granville (CH 17 à 21, classe CH 5) et à Fécamp (CH 44 à 48, classe CH 41). Récupérés par les Allemands, huit d’entre eux seront mis en service entre 1941 et 1942 sous les désignations RA1 à RA8 et affectés à des tâches diverses (dragage de mines, surveillance fluviale…).
– Enfin, le ferry Londres, également en cours d’assemblage au Havre, sera achevé comme mouilleur de mines à la fin de l’année 1941, sous le nom de Lothringen. Il servira aux embouchures de l’Elbe et de la Weser, puis sur la côte danoise.
Cherbourg
À Cherbourg, trois sous-marins de la nouvelle classe océanique Roland-Morillot étaient en construction et deux autres sur le point d’être mis sur cale. Le Roland-Morillot, largement avancé (son lancement était prévu pour le 21 juin), a été complètement éventré sur cale à l’aide d’une grenade ASM de 35 kg, tandis que La Praya était incendiée. Enfin, le moins avancé des trois, La Martinique, semble avoir été sabordé à la hâte, mais efficacement, à l’approche des Allemands, qui le détruiront sur cale par la suite.
Brest
Quatre sous-marins océaniques, les Achille, Agosta, Ouessant et Pasteur, s’y trouvaient en grand carénage, pour remplacement des batteries et des diesels et diverses réparations. Tous quatre ont pu être sabordés de façon irrémédiable (leur coque était ouverte), quelques jours avant l’arrivée des Allemands. Ils seront renfloués par l’occupant, qui les considèrera comme prise de guerre en juin 1941, mais ils ne pourront jamais lui servir.
Le torpilleur Cyclone se trouvait dans un bassin de radoub pour réparer son étrave, arrachée le 30 mai par une torpille du E-boot S-24 au large du Pas-de-Calais. Le répit gagné par le raidissement de la défense en Bretagne a laissé aux ouvriers le temps de rendre étanche une cloison avant pour permettre son évacuation vers la Grande-Bretagne[1]. Malheureusement, en l’absence d’escorteur et de surveillance aérienne (les Britanniques étaient en pleine évacuation), le navire en route vers Plymouth a été torpillé par le sous-marin allemand U-122 ; les quelques hommes qui se trouvaient à bord du torpilleur ont été récupérés par le remorqueur, qui est parvenu à s’échapper.
Le cuirassé Clemenceau, en début de construction, a été abandonné sur place. Les Allemands feront poursuivre les travaux pour dégager le bassin de construction et la coque sera coulée à proximité de la base de sous-marins. De nombreux matériels destinés au Clemenceau et à la Gascogne (dernier navire de la classe Richelieu) avaient été approvisionnés, en particulier une partie des canons de 380 mm, ils seront évacués pour servir de réserve au Richelieu ou détruits[2].
Le vieux pétrolier Dordogne, en cours de condamnation, est sabordé. Le vieil aviso Etourdi, dans l’impossibilité d’appareiller, subit le même sort (il sera renfloué par les Allemands), ainsi que le croiseur auxiliaire Alexis de Tocqueville, armé en mouilleur de mines (renfloué lui aussi en 1941, il sera par la suite coulé comme cible).
Malgré les destructions occasionnées avant l’évacuation, Brest deviendra une base navale importante pour les Allemands, abritant des navires de surface (dont les croiseurs de bataille Scharnhorst et Gneisenau jusqu’à leur retour mouvementé en Allemagne à la fin de 1942, au cours de l’opération Cerberus), ainsi que des sous-marins. Pour cette raison, la base navale subira régulièrement des raids aériens anglais. L’ancien croiseur-cuirassé Guyedon, qui sert de ponton-caserne, sera à cette occasion mis à contribution avec les anciens avisos Aisne et Oise, pour leurrer la RAF en confectionnant un faux Scharnhorst.
L’Armorique (ex-transport Bretagne) servait de ponton et d’école des mousses (les 1 600 élèves ont été évacués à Plymouth sur le cuirassé Paris). Le bâtiment, lancé plus de soixante ans auparavant, sera transformé en navire-atelier.
L’ex-croiseur cuirassé Montcalm, renommé Tremintin, qui servait lui aussi de caserne-école pour les mousses, sera démantelé entre 1942 et 1943 pour récupérer des matériaux.
Un autre ex-croiseur cuirassé, le Waldeck Rousseau, réutilisé comme ponton à Landévennec, sera lui aussi progressivement démantelé entre 1941 et 1944.
L’Impétueuse, ancien dragueur-canonnière désarmé depuis 1937, ayant quitté le port à la remorque avant l’arrivée des Allemands, s’est échoué sur la plage de Pors Milin à Trégana. Renfloué, il servira de bâtiment de DCA à l’occupant.
Nantes
Dans différents chantiers de la région, plusieurs torpilleurs et sous-marins étaient en cours de construction.
Les torpilleurs Le Fier, L’Agile et L’Entreprenant, ont été remorqués vers Bordeaux[3], dans l’attente d’une décision sur leur sort. L’achèvement en Grande-Bretagne était exclu, car l’industrie britannique était surchargée. Un achèvement avec du matériel américain était envisageable, mais la mise aux normes françaises impliquait de construire des unités non standard, donc un délai de 24 à 30 mois. Le remorquage à travers l’Atlantique présentant des risques importants, il aurait fallu transporter les machines américaines en Afrique du Nord pour faire le montage à Oran ou Alger (compter 6 mois supplémentaires). Ces délais et le coût financier très importants ont finalement conduit l’état-major à décider de saborder les trois navires fin juillet dans le port de Bordeaux, pour en parachever le blocage.
Quatre autres torpilleurs, à des stades moins avancés, L’Alsacien, Le Breton, Le Corse et Le Farouche, ont été partiellement détruits sur cale[4]. L’occupant décidera de les achever (sauf Le Breton, qui est le moins avancé), sous la désignation TA1 à TA3 (TA pour Torpedoboot Ausland, torpilleur étranger). Mais la pénurie de matériaux et les sabotages effectués par les ouvriers français rendront la tâche impossible.
Les sous-marins L’Andromède et La Clorinde, à peine commencés, ont été démontés et leur matériel dissimulé. L’Astrée et La Cornélie ont été abandonnées sur cale (leur construction est à peine entamée). Les Allemands ordonneront finalement le démontage de la première (rebaptisée UF3 en mai 1941), tandis que la seconde sera laissée en l’état.
Enfin, la construction de deux avisos dragueurs de mines (coques H et I de la classe Elan/Chamois) sera démarrée sous l’Occupation. Elle se poursuivra tant bien que mal, à l’aide des approvisionnements rassemblés pour deux autres unités (coques J et K) ; achevés au début de 1943, ces deux petits bateaux (630 tonnes) dotés d’une forte DCA serviront à l’escorte des U-boots quittant Saint-Nazaire[5].
Saint-Nazaire
Le cuirassé Jean-Bart a réussi de justesse à quitter son bassin et à gagner l’Afrique du Nord. Mais les efforts ont été concentrés sur ce bâtiment, empêchant la destruction des autres navires en chantier.
La coque du porte-avions Joffre, achevée jusqu’au pont principal, a ainsi été abandonnée. Afin de libérer la cale de construction, les Allemands feront entreprendre sa démolition le 9 juin 1941, mais même cette démolition ne pourra être achevée.
Les quatre ravitailleurs d’hydravions de classe Sans-Souci ont également été abandonnés à des stades relativement avancés de leur construction. Après avoir envisagé de les achever comme navires de détection aérienne, les Allemands les mettront en service fin 1942 - début 1943 comme escorteurs dits “rapides” (Schnelles Geleitboot), malgré leurs 16 nœuds, après les avoir renommés SG1 Jupiter, SG2 Saturn, SG3 Uranus et SG4 Merkur. Pendant leurs opérations, ils se révélèrent de construction fragile et ayant une mauvaise tenue à la mer.
Enfin, quatre corvettes de classe Flower (Arquebuse, Hallebarde, Sabre, Poignard), à peine commencées, ont été abandonnées. Elles seront récupérées par les Allemands, rebaptisées PA1 à PA4 et achevées (sauf la dernière) comme canonnières fin 1942 - début 1943, malgré le raid de mars 1942 (opération Chariot).
Lorient
Le croiseur léger De Grasse, premier bâtiment de la classe du même nom, en cours de construction, a été partiellement sabordé sur place[6]. Les Allemands feront reprendre la construction à la fin de 1942, suite aux pertes subies en Mer Baltique, mais les travaux avanceront très lentement. La coque sera même utilisée pour dissimuler du matériel précieux aux occupants. En février 1943, la construction sera arrêtée par manque de moyens et de matériaux, mais aussi du fait des attaques aériennes et des risques de sabotage.
Deux avisos dragueurs de mines (coques A et B[7] de la classe Elan/Chamois), à peine commencés, ont également été abandonnés en cours de construction, ainsi que les matériaux pour deux unités supplémentaires (C et D). Un seul sera achevé, au même standard que les homologues en construction à Nantes[8].
L’ex-croiseur cuirassé Condé, qui servait de caserne depuis les années 30, sera reconverti en navire-dépôt pour les U-Boots.
L’ancien croiseur léger Strasbourg (à l’origine le Regensburg de la marine impériale allemande, acquis au titre des réparations du premier conflit mondial[9]) était lui aussi utilisé comme ponton-baraquement depuis les années 30. Les Allemands furent tentés de le remettre en service, mais décidèrent finalement de l’échouer devant l’entrée de leur grande base de sous-marins pour tendre des filets de protection contre les torpilles aériennes des Alliés. Il sera coulé sur place peu avant la libération de Lorient.
Le vieil aviso Enseigne de vaisseau Henry a été sabordé avant l’arrivée des Allemands. Renfloué, il servira lui aussi de dépôt et de ponton pour les U-boots, tout comme l’Audacieuse, dragueur-cannonière qui rouillait dans la rade depuis sa condamnation en janvier 1940.
Enfin, l’Isère, ancien navire militaire de transport, qui a eu le privilège de transporter la Statue de la Liberté de Rouen à New York en 1885, réformé en 1909 pour servir de ponton, sera sabordé par les Allemands avant la Libération.
La Rochelle
Dans le port de La Pallice, le pétrolier Le Loing a été sabordé. Il sera renfloué par les Allemands et renommé Wangerland.
Bordeaux
Deux torpilleurs en cours de construction au chantier naval de Pauillac, L’Aventurier et L’Opiniâtre, ont été entièrement détruits[10], ainsi qu’un aviso dragueur de mines[11] (coque E de la classe Elan/Chamois ; deux autres unités, les F et G, étaient programmées dans le même chantier, une partie de leurs matériaux sera dispersée). Les installations portuaires ont été sabotées. Les Allemands ne pourront baser que quelques sous-marins à Bordeaux.
Marseille
Quatre avisos dragueurs de mines (série coloniale de 647 tonneaux) en construction ont été sabordés aux chantiers de Port-de-Bouc (près de Marseille)[12].
Toulon
Le port de Toulon et le chantier naval voisin de La Seyne-sur-Mer ont eu largement le temps de se préparer à l’arrivée des Allemands. Deux torpilleurs en construction, Le Téméraire et L’Intrépide, ont été proprement détruits, ainsi que le sous-marin mouilleur de mines Emeraude[13], lui aussi à un stade avancé de construction.
La rade se retrouve encombrée de navires sabordés, donc le cuirassé Océan (ex-Jean-Bart), le transport-hôpital Rhin (ex-Tourville), ainsi que le croiseur léger Thionville, prise de guerre du premier conflit mondial (il avait servi dans la marine austro-hongroise sous le nom de Novara). Ces trois navires étaient désarmés et utilisés comme casernes-écoles depuis les années 30. L’aviso Nancy, déclassé depuis 1939, subit le même sort. Les grues ayant été détruites, la récupération de ces navires s’avérera impossible.
Les principales épaves ayant été coulées entre le musoir de la digue du Mourillon et le petit port de Saint-Mandrier, l’accès à la rade sera difficile et les Allemands ne pourront installer à Toulon que quelques U-boots et S-boots, après de longs travaux de déblaiement.
Le cas de Châlons-sur-Saône …
Le seul bâtiment en construction qui n’était pas à proximité des côtes était le sous-marin Antigone, à 36% d’achèvement au chantier Schneider de Châlons-sur-Saône[14]. Partiellement saboté par les Français au cours de la “pause” allemande du 20 au 25 juin[15], il embarrassa l’occupant qui aurait bien aimé le terminer. Or, le canal Rhin-Rhône (pour une évacuation vers l’Allemagne) était trop étroit pour l’accueillir, les chantiers du sud de la France étaient en grande partie détruits et la Méditerranée était sous contrôle allié. Le submersible fut finalement laissé en l’état, puis détruit lorsque les Allemands furent contraints à la retraite.
[1] Historiquement, le torpilleur fut sabordé, mais, malgré les dégâts, les Allemands décidèrent au mois d’octobre de le réparer. Rebaptisé ZF4, ses réparations se poursuivirent jusqu’au mois d’août 1941, lorsque le projet fut annulé et le navire détruit.
[2] Historiquement, une partie de ces matériaux sera utilisée par les Allemands dans leurs batteries côtières, par exemple en Norvège.
[3] Historiquement, les trois navires ont été emmenés à la remorque le 18 juin. Le Fier est échoué près d’Oléron, tandis que les deux autres le sont au Verdon-sur-Mer (à l’embouchure de la Gironde). Ils seront renfloués au mois d’août par les Allemands et conduits à Rochefort, puis à Nantes, pour y être achevés sous les noms de TA1 (Le Fier), TA2 (L’Agile) et TA4 (L’Entreprenant). La pénurie de matériels et les sabotages effectués par les ouvriers français rendront cette tâche impossible.
[4] Historiquement, les trois navires ont été abandonnés sur cale et poursuivis pour le compte allemand, sous les noms de TA3 (L’Alsacien), TA5 (Le Farouche) et TA6 (Le Corse). Ils ne seront pas achevés non plus.
[5] Historiquement repris par la Marine Nationale sous le nom de Commandant Amyot d’Inville et Commandant de Pimodan.
[6] Ce qui n’a pas été le cas historiquement, les Allemands tentant une conversion en porte-avions léger, sans succès.
[7] Noms envisagés : pour la coque A, L’Ambitieuse, puis Enseigne Roux ; pour la coque B, La Malicieuse, puis Victor Mazare.
[8] Historiquement repris par la Marine Nationale sous le nom de Bisson.
[9] D’autres croiseurs légers de la marine impériale allemande avaient été récupérés par la France après la Grande Guerre. L’Emden (ii), rescapé du grand sabordage de Scapa Flow en 1919, fut utilisé pour des tests d'explosifs. Les Colmar (ex-Kolberg), Metz (ex-Königsberg) et Mulhouse (ex-Stralsund) furent retirés du service et démolis dans les années 30, mais leurs canons Krupp de 150 mm équipèrent certains croiseurs auxiliaires. La France récupéra plusieurs autres navires allemands au titre des dommages de guerre, dont le cuirassé Thuringen, ferraillé en 1923 après avoir servi de cible de tir.
[10] Historiquement, le chantier de Pauillac n’a pas été saboté. La construction de L’Opiniâtre sera poursuivie par les Allemands sous le nom de ZF6, puis ZF2 ; il était prévu de l’équiper d’un armement allemand. La pénurie de matériel et les sabotages entraîneront son abandon et il sera démonté sur cale en juillet 1943. L’achèvement de L’Aventurier sera un temps envisagé, sous le nom de ZF7, puis abandonnée, tandis que les matériels serviront pour le ZF2.
[11] Historiquement repris par la Marine Nationale sous le nom de Commandant Ducuing.
[12] Historiquement, les quatre unités ont été achevées sous pavillon allemand, sous les noms de SG14 (Matelot Leblanc), SG15 (Rageot de la Touche), SG21 (Amiral Sénés) et SG22 (Enseigne Ballande).
[13] Historiquement, les installations de Toulon n’ont pas été sabotées. Les deux torpilleurs seront saisis par les Allemands lors de l’occupation de la Zone Libre. Vichy ordonnera leur achèvement, en vue d’une remise ultérieure à l’Axe (délai : deux ans pour chacun), sous réserve de la construction des canons et des turbines. Cet ordre sera annulé suite à l’enlèvement du Valmy par les Italiens. L’Emeraude fut bien détruite sur cale le 23 juin, car on ne voulait pas voir tomber aux mains de l’ennemi les matériels nouveaux dont elle était déjà équipée.
[14] La profondeur du Rhône ne permettait pas la descente d’un sous-marin, d’un tirant d'eau en général trop élevé, par ses propres moyens. Après des essais à Châlons-sur-Saône, les submersibles étaient embarqués sur le chaland-dock Le Porteur, lui-même remorqué jusqu’à Saint-Louis du Rhône, où ils étaient remis à flot pour rejoindre la station d'essai de Schneider installée à Saint-Mandrier (près de Toulon).
[15] Ce qui n’a pas été le cas historiquement.