Annexe 40-6-3
L’Aéronavale au 25 juin 1940
L’Aéronavale est handicapée, non par un trop faible nombre d’avions, mais parce qu’elle ne possède qu’un porte-avions, d’ailleurs vieillissant, le Béarn et un porte-hydravions, le Commandant-Teste. Ces deux navires sont trop lents pour escorter les unités les plus modernes de la flotte. Dans les années précédant le conflit, l’absence d’appareils performants pouvant être utilisés sur le Béarn s’est fait cruellement sentir. Les Vought 156F (SB2U Vindicator) ne pouvaient pas décoller à pleine charge du vieux bâtiment et aucun chasseur moderne pouvant lui convenir n’était disponible. Les escadrilles embarquées ont donc été rebasées à terre avant la guerre et les deux bâtiments utilisés en convoyage. Les escadrilles du Béarn ont énormément souffert pendant la première partie de la campagne de France.
Le Béarn est attendu à Casablanca pour la fin du mois de juin, avec 44 bombardiers-torpilleurs Curtiss SBC-4 (capables de décoller à pleine charge de son pont d’envol, car, biplans, ils ont une vitesse de décollage plus faible que le Vought-156F) et 5 chasseurs (ex-belges) Brewster B-339. Ces derniers, tout comme les 3 exemplaires évacués depuis Bordeaux, sont dénavalisés et ne peuvent être utilisés à partir d’un porte-avions. Ils pourront toutefois être utilisés pour l’entraînement des pilotes de l’Aéronavale (à Meknès) avant que les 40 autres appareils de la commande (dont 8 avions de réserve), renavalisés, arrivent en Afrique du Nord sur le paquebot Normandie. Les SBC-4 étaient destinés initialement à l’Armée de l’Air ; 35 d’entre eux seront récupérés par l’Aéronavale en échange des 15 Loire-Nieuport 401/411 rescapés, regroupés à Bizerte-Karouba.
La plupart des unités de l’Aéronavale sont alors basées en Afrique du Nord ou sur le point d’y être repliées, mis à part les escadrilles utilisées pour protéger le trafic naval entre la Métropole et l’Afrique du Nord ou perturber l’attaque italienne dans les Alpes. Les effectifs indiqués ci-après correspondent à la situation après réorganisation et réception des avions commandés.
L’Aéronavale possède 17 Potez 631 et 40 D-520.
- AC1 (13 Dewoitine D-520) : escadrille rééquipée récemment en D-520 après avoir cédé ses Potez 631 rescapés à l’AC2. Une patrouille double (6 avions) a été transférée à Malte, l’autre maintenue en Tunisie pour la protection de la base de Bizerte.
- AC2 (15 bimoteurs Potez 631) : transférée à Malte.
- AC3 (10 B-339) : basée à Cuers-Pierrefeu ; ses avions (10 chasseurs Bloch MB-151, dont 8 opérationnels, et 2 Dewoitine D-510) sont transférés à l’Armée de l’Air pour la défense de la région de Toulon, tandis que les pilotes sont évacués par avion de transport sur Oran, en vue de leur transformation sur B-339 pour intégrer le groupe aérien du Béarn.
- AC4 (10 B-339) : escadrille en formation, destinée au groupe aérien du Béarn.
- AC5 (6 B-339) : escadrille en formation, mise à la disposition de la Fleet Air Arm pour le porte-avions Eagle [1].
Les D-520 supplémentaires, dont un certain nombre ne sont pas encore aptes au combat, seront utilisés pour renforcer progressivement l’AC1.
Les autres B-339 (6+8) et les avions dénavalisés sont gardés en réserve ou pour pièces. Il faut en effet s’attendre à un certain nombre d’accidents avec les B-339, dont le train est fragile.
À l’automne, ayant reçu les B-339 et les Grumman G-36A, l’Aéronavale rétrocédera ses D-520 à l’Armée de l’Air.
Escadrilles de bombardement
50 Martin 167 et 35 SBC-4 ont été affectés à l’Aéronavale.
- AB1 (10 SBC-4) : escadrille en conversion sur SBC-4, destinée au groupe aérien du Béarn.
- AB2 (10 SBC-4) : a cédé ses Loire-Nieuport 401/411 à l’Armée de l’Air, en cours de conversion sur SBC-4.
- AB3 (11 Vought 156F) : basée à Hyères, cette escadrille a perdu 6 appareils (soit la moitié de l’effectif) le 15 juin, suite à une attaque italienne. Elle récupère le 24 juin les 5 avions de l’AB1, qui se relie sur Saint Laurent de la Salanque (Perpignan). Elle doit ensuite effectuer des attaques sur la côte italienne.
- AB4 (10 SBC-4) : a cédé ses Loire-Nieuport 401/411 à l’Armée de l’Air, en cours de conversion sur SBC-4. Mise à la disposition de la Fleet Air Arm pour le porte-avions Eagle [2].
- B1[3] (12 Martin 167) : basée à Port-Lyautey, abandonne ses LeO H-257bis pour se convertir sur Martin 167.
- B2 (12 Martin 167) : basée à Bougie/Khereddine, elle abandonne ses LeO H-257bis (avec lesquels elle a mené quelques missions de bombardement de nuit sur des rassemblements de blindés allemands) pour se convertir sur Martin 167 à Médiouna (Maroc).
- B3 (10 Martin 167) : a abandonné ses LeO H-257bis en avril pour se convertir sur Martin 167 à Médiouna. Transférée à Malte.
- B4 (12 Martin 167) : créée à Médiouna en mai. Transférée à Malte.
- B5 (10 Martin 167) : escadrille devant initialement regrouper les bombardiers Farman 223.4 (reconvertis au standard transport - voir ci-dessous), elle doit se reconvertir sur Martin 167.
Les cinq derniers des SBC-4 dévolus à la Marine sont gardés en réserve ou pour pièces. Les 50 derniers Vought 156F restant à livrer seront échangés contre d’autres SBC-4 de l’Armée de l’Air.
L’Aéronavale dispose au 25 juin de 75 hydravions torpilleurs Laté 298 [4], dont 63 sont opérationnels et 12 indisponibles. Les avions étant construits à Toulouse et Biscarosse (assemblage final), si ces deux usines peuvent travailler jusqu’au 5 juillet, environ 8 appareils supplémentaires devraient être livrés (l’accélération des cadences à partir du 10 mai est sensible).Ces hydravions modernes constituent un atout important pour l’interdiction navale. Les escadrilles suivantes sont les principales utilisatrices de cet avion.
- T1 (9 Laté 298) : transférée à Malte.
- T2 (9 Laté 298) : transférée de Bougie à Malte.
- T3 (9 Laté 298) : basée à Berre, cette escadrille est engagée dans des attaques sur la côte italienne.
- T4 (9 Laté 298) : basée à Berre, cette escadrille est engagée dans des attaques sur la côte italienne.
- T5 (ex HB1) (6 Laté 298) : basée à Bizerte-Karouba, cette escadrille patrouille à l’ouest de la Sardaigne pour protéger le trafic naval entre l’Afrique et la France.
- T6 (ex HB2) (6 Laté 298) : basée à Bizerte-Karouba, cette escadrille patrouille à l’ouest de la Sardaigne pour protéger le trafic naval entre l’Afrique et la France.
8 hydravions LeO H-257bis retirés des unités de première ligne (escadrilles B1 à B3) sont disponibles pour être utilisés en patrouille ASM, pour couvrir les convois d’évacuation vers l’Afrique du Nord. 18 autres LeO H257bis, précédemment utilisés par le GB II/25 de l'Armée de l'Air à Karouba, ont été reversés à la Marine Nationale. Une dizaine d’hydravions Farman/S.N.C.A.C. NC-470 d’entraînement ont été évacués et constituent une réserve pour les unités de surveillance côtière.
- 1S1 : cette escadrille, dotée de 6 Loire 130 et de 2 Laté 298, a reçu l’ordre de se replier sur Berre. Elle est engagée dans des attaques sur la côte italienne.
- 1S2 : cette escadrille repliée de Lorient sur Biarritz effectue, à l’aide des quelques Laté 290 survivants (3 à 5 suivant les sources), des patrouilles ASM au profit des derniers convois d’évacuation. Les appareils sont ensuite détruits par leurs équipages, eux-mêmes évacués.
- 2S1 : cette escadrille, dotée de 9 CAMS 55.2 et de 3 Gourdou-Leseurre GL 812, est en cours de repli vers Hourtin (Gironde). Les appareils seront détruits et le personnel évacué à Balaruc (Hérault), puis vers l’Afrique du Nord.
- 2S2 : cette unité, dotée de 6 CAMS 37.11, se replie vers le sud de la France. Elle reçoit l’ordre de détruire ses appareils et d’évacuer son personnel vers l’Afrique du Nord.
- 2S3 : unité basée à Hyères. Elle reçoit l’ordre de détruire ses appareils (des Levasseur) et d’évacuer son personnel vers l’Afrique du Nord.
- 2S4 : cette unité, dotée elle aussi de vieux Levasseur, se replie vers le sud de la France. Elle reçoit l’ordre de détruire ses appareils et d’évacuer son personnel vers l’Afrique du Nord.
- 3S1 : les 9 LeO H-43 (dont 7 opérationnels) de cette unité basée à Saint Mandrier seront utilisés jusqu’au dernier moment pour surveiller les côtes du sud de la France.
- 3S2 : unité dissoute après la destruction des autogyres LeO C-301 à Brest.
- 3S3 : les 9 GL 812 (dont 7 opérationnels) de cette unité basée à Berre seront utilisés jusqu’au dernier moment pour surveiller les côtes du sud de la France.
- 3S4 : les 2 Short S-8/2 et 3 CAMS 55.10 (2 opérationnels), à Berre, seront repliés en AFN pour la surveillance côtière.
- 3S5 : les 6 LeO H-43 (dont 5 opérationnels) de cette escadrille basée à Hyères seront utilisés jusqu’au dernier moment pour surveiller les côtes du sud de la France.
- 3S6 : cette escadrille, basée à Aspretto (Corse), garde le détroit de La Maddalena et effectue des patrouilles anti-sous-marines à l’aide de ses 6 vieux Levasseur PL-15. Elle se voit dotée de 3 Latécoère 298 basés à Aspretto et 3 autres opérant de Bizerte-Karouba.
- 4S1 : cette escadrille, basée à Bizerte-Karouba et dotée de 10 CAMS 55.2 et 55.10 (dont 4 opérationnels au 20 juin), effectue des patrouilles côtières. Elle doit recevoir en juillet 3 LeO H-257bis.
- 4S2 : cette escadrille, basée à Bizerte-Karouba et dotée de 8 CAMS 55.10 (dont 4 opérationnels au 20 juin), effectue des patrouilles côtières.
- E1, E2, E3, E5, E9 : escadrilles basées à Port Lyautey (E1, E5), Bizerte-Karouba/Arzew (E3) et Berre (E9 et E2 – celle-ci est repliée du nord de la France). Ces escadrilles sont équipées d’hydravions Breguet 521 Bizerte (dont l'autonomie n’est pas suffisante, du fait de la traînée aérodynamique, et qui sont par conséquent utilisés plutôt en Méditerranée et davantage dans des opérations de recherche et secours que de patrouille maritime). Il est prévu de les remplacer par les Catalina (Consolidated 28-MF ou PBY-5), dont 40 exemplaires ont été commandés. Ces escadrilles assurent la reconnaissance en Méditerranée et une escorte permanente au profit des convois qui font la navette entre le Midi de la France et l’Afrique du Nord. Vingt-six hydravions sont recensés en tout, mais, compte tenu de la nécessité des opérations de maintenance, seuls vingt sont en service actif. Cependant, onze seulement sont opérationnels (huit sont en réparations ou en entretien et un vient d’être ferraillé après avoir été endommagé au décollage).
- E4 : cette escadrille, basée à Dakar, regroupe les 3 Laté 302 [5] (Guilbaud, Cavelier de Cuverville et Mouneyres), pour couvrir les convois remontant d’Amérique du Sud ou d’Afrique du Sud (charbon, produits agricoles…). Fin 1940, 2 à 4 Catalina devraient commencer à entrer en service dans cette escadrille.
- E6 : cette escadrille, repliée à Port-Lyautey, comprend 1 Laté 521 (Lieutenant de Vaisseau Paris) et 1 Laté 523 [6] (Altaïr), pour couvrir les convois vers Casablanca. Ces appareils sont rejoint par 1 Laté 611 (Achernar) [7] et 1 Potez-CAMS 141 (Antarès) [8]. Ce dernier était initialement prévu pour l’escadrille E8.
- E7 : escadrille basée à Bizerte-Karouba, comprenant 1 Loire-70 (unique rescapé de l’attaque italienne du 12 juin) et des LeO H257bis.
- E10 : cette escadrille comporte 6 Farman 221/222.1/222.2, dont 4 cédés par l’Armée de l’Air (trois autres l’ayant été en 1939, mais l’un d’entre eux a été accidenté à Oran en mai 1940 et condamné ; un des deux autres a effectué quelques missions de bombardement de nuit sur la côte ligure). Ces avions sont anciens, mais leur important rayon d’action les rend très utiles pour effectuer, à partir de Dakar, puis Casablanca, des patrouilles ASM au profit des convois avec les Etats-Unis.
- E11 : escadrille basée à Bizerte-Karouba, avec 4 LeO H-470 [9].
- HS1 à HS7, 8S2 à 8S5 : ces escadrilles regroupent 100 à 105 avions (Loire 130, GL 812, Potez 452). Sont utilisées pour la surveillance côtière les escadrilles 8S2 (4 GL 812 et 3 Loire 130) basée à Fort-de-France, 8S3 (3 Loire 130) à Dakar, 8S4 (6 Loire 130) à Tripoli (Liban), 8S5 (1 CAMS 37.11 et 2 CAMS 55.1) à Tahiti et HS1 (7 Loire 130) à Karouba. Les escadrilles HS2 à HS7 regroupent les hydravions embarqués sur les grandes unités de la flotte (cuirassés, croiseurs, avisos coloniaux et même sous-marin Surcouf, avec son MB-411).
Conçus en 1937 afin de servir comme long-courriers transatlantiques pour la compagnie Air France, les trois Farman 223.4 (Camille Flammarion, Le Verrier, Jules Verne) devaient initialement constituer l’escadrille de bombardement B5. La Marine Nationale s’était intéressée à ces gros appareils afin de pouvoir les utiliser en haute mer pour l’exploration. Réquisitionnés, ils doivent être militarisés (moteurs d’origine remplacés par d’autres plus puissants, 8 râteliers accrochés sous le ventre de l’appareil pour emporter des bombes de 250 kg, ajout d’un viseur lance-bombes et de réservoirs supplémentaires). Seul le Jules Verne a été achevé, ce qui lui a permis de mener à bien quelques missions, dont le bombardement de Berlin au début du mois de juin.
Dépourvus de l’équipement haute altitude initialement prévu, les trois appareils sont remis au standard transport et affectés à une unité de liaison à grande distance. Une fois la campagne de Libye achevée, ils seront rétrocédés à Air France.
[1] Historiquement, la FAA a refusé ces avions, mais avant tout parce qu’ils n’étaient pas au standard FAA et manquaient de pièces de rechange.
[2] Historiquement, le SBC-4 (Cleveland pour la RAF) n’intéresse pas les Britanniques, car ils n’ont pas de doctrine de bombardement en piqué.
[3] Une autre unité nommée « escadrille B » a été créée en avril à Orly, elle doit percevoir les 68 LeO 451 que la Marine a commandés. Au début de mois de juin, l’escadrille, devenue 1B, n’a touché qu’un seul appareil et s’est repliée à Lanvéoc-Poulmic. Entre temps, des personnels navigants de l'Aéronautique navale évacuent vers Rochefort 6 LeO 451 destinés à l'Armée de l'Air, rejoints un peu plus tard par l'unique LeO 451 de la 1B. Ces avions sont ensuite évacués vers l’Afrique du Nord et rendus à l’Armée de l’Air, avec l’unique exemplaire de l’Aéronavale. L’escadrille 1B est alors fusionnée avec la B1.
[4] 85 avions ont été livrés au 10 mai 40 et 28 autres entre le 10 mai et le 25 juin (dont seulement 25 enregistrés).
[5] Version militaire du célèbre Laté 300 Croix du Sud piloté par Mermoz et perdu en 1936. Les Laté 302 sont fatigués, leur remplacement par les Catalina est une urgence. Historiquement, ils seront tous arrêtés de vol entre le printemps et l’automne 41. Le Laté 301 (ex Air France Ville de Santiago, renommé De L’Orza), était en grande révision mi-juin à Biscarosse. Par manque de main d’œuvre pour le remonter, il fut détruit avant l’arrivée des Allemands.
[6] Sur les 3 exemplaires du Laté 523, un a été perdu en 39, l’autre, en révision lors de la prise de Brest, a été sabordé. Le Laté 522 (Ville de Saint Pierre), militarisé en 39, a été rendu à l’aviation civile en mars 40.
[7] Le montage de P&W S3C4G avait été maquetté en avril 40. La remotorisation avec les moteurs américains aurait été assez simple à réaliser, permettant un emploi intensif de ce remarquable hydravion.
[8] Historiquement, l’Achernar et l’Antarès ont démontré leur capacité à rester en opérations, même avec un soutien technique minimal.
[9] Sur les 5 exemplaires de cet avion, un s’est écrasé en Corse avant le mois de juin, 3 sont militarisés et le dernier l’est partiellement.