Annexe 40-6-12

La campagne de Mer Rouge

 

Le calvaire des sous-marins italiens

(D’après I poveri pescicani del Mar Rosso, in Le Forze subacquee italiane nella Seconda Guerra Mondiale, par Francesco Folcini, Rome, 1962 – Edition révisée par Lorenzo Campo, Rome, 1994)

Dès le début de la guerre, la flottille italienne de mer Rouge subit des pertes sensibles. En deux semaines, elle perdit quatre de ses huit sous-marins (les Macallè, Galilei, Torricelli et Galvani), dans des circonstances très variées.

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Quatre sous-marins sortirent dès le 10 juin 1940 : le Macallè pour Port-Soudan, le Galvani pour Oman, le Ferraris pour Djibouti et le Galilei pour Aden.

– Le Ferraris fut le premier hors de combat. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il fut surpris en surface par au moins un destroyer britannique. Au cours de la plongée rapide, une manœuvre provoqua l’entrée d’eau de mer dans le local des accumulateurs, endommageant gravement les batteries. Le bateau put cependant rentrer à Massaoua, où il demeura indisponible pendant près de deux mois, éprouvant la longueur des remises en état avec les moyens locaux.

– Le Macallè connut un sort encore plus funeste : à la suite d’une erreur de navigation favorisée par un ciel toujours nuageux et par les émanations de chlorure de méthyle (constatées dès le 12 juin et provoquant en deux jours l’intoxication de l’ensemble de l’équipage), le sous-marin alla se perdre sur des écueils devant l’îlot de Bar Moussa Kebir. L’équipage se réfugia sur l’îlot et trois volontaires partirent chercher des secours sur un canot de sauvetage équipé d’une petite voile. Ils parvinrent en terre italienne le 20 juin.

– Le Galilei arriva sans encombre devant Aden. Aux premières heures du 16 juin, il coula au sud de ce port le pétrolier norvégien James Stove, qui sombra après avoir été victime d’un violent incendie. Le 18, il arraisonna, en tirant quelques coups de canon, le vapeur yougoslave Drava, qu’il laissa repartir comme neutre, après inspection. L’incendie du pétrolier et le bruit des coups de semonce semblent l’avoir fait repérer par un Gladiator du Sqn 94 en patrouille. Ce dernier lança l’alerte par radio ; un Vincent et un Blenheim décollèrent rapidement d’Aden et attaquèrent le sous-marin, sans succès. Son commandant n’en décida pas moins de rester dans la zone assignée par ses instructions. Dans la nuit, quand le sous-marin émergea pour recharger ses batteries, il commit même l’erreur de rompre le silence radio. Il fut alors repéré par le destroyer Kandahar et le chalutier ASM Shoreham, lancés à sa recherche. Ayant dû replonger, il fut énergiquement pourchassé, sans pourtant subir de dommages. Le 19 juin au matin, des émanations de chlorure de méthyle se manifestèrent, gênant sévèrement la plongée. Le sous-marin fut peu après repéré par le chalutier ASM Moonstone. Le commandant du Galilei décida de ne pas prendre le risque de plonger et de combattre en surface, mais finit capturé par son adversaire, aidé par le Kandahar. Il arriva à Aden le lendemain, les Anglais ayant entre temps mis la main sur des documents secrets décrivant les zones de patrouille affectées aux sous-marins italiens. Cette découverte joua probablement un rôle dans la destruction du Galvani.

Le submersible, renommé X2 puis P711 en juin 1942, fut utilisé pour l’entraînement au sein de la Royal Navy.

– Le Galvani parvint le soir du 23 juin dans sa zone de patrouille (la plus lointaine), devant Oman. Il semble qu’il ait torpillé le même soir le patrouilleur HMIS Pathan, qui coula le lendemain [Note de l’édition révisée : cette victoire est aujourd’hui confirmée, alors que la thèse officielle qui prévalait était celle d’une explosion interne]. Quelques heures plus tard (vers 02h00 le 24 juin), il fut repéré par l’aviso britannique Falmouth, qu’accompagnait le destroyer Kimberley. Alors qu’il plongeait, le sous-marin fut touché par un obus du Falmouth à la poupe, dans le local des tubes lance-torpilles. Le second maître-torpilleur Pietro Venuti se sacrifia pour fermer la porte étanche du local et donner au bâtiment une chance de survie (acte qui lui vaudra la médaille d’or de la valeur militaire à titre posthume). Malgré ce sacrifice, le sous-marin ne put être stabilisé en plongée et le commandant dut se résoudre à faire chasser partout, pour revenir affronter l’ennemi en surface. Mais le canon et les mitrailleuses étaient inutilisables et le commandant donna l’ordre d’abandonner le bateau, qui coula rapidement, par la poupe, avant que tout l’équipage ait pu évacuer. Le Falmouth récupéra 31 hommes (sur 56).

La mise hors service du Ferraris entraîna son remplacement par le Torricelli, qui quitta Massaouah le 14 juin et arriva devant Djibouti au matin du 19. Le soir même, l’état-major ordonna par radio au sous-marin de se déplacer vers un secteur plus au sud. Parvenu à destination le 21 juin, il fut repéré et pourchassé par des destroyers anglais qui lui infligèrent des dommages tels que le commandant Pelosi dut se résoudre à rentrer à Massaoua. Aux premières heures du 23 juin, alors qu’il traversait en surface le détroit de Bab-el-Mandeb, le Torricelli fut repéré par l’aviso Shoreham. Ayant plongé, il fut pourchassé quelque temps puis l’aviso sembla se diriger vers Perim. Le commandant Pelosi voulut tenter à nouveau de passer en surface et se retrouva alors face non seulement à l’aviso, mais aussi aux trois destroyers Kandahar, Kingston et Khartoum. Le Torricelli, incapable de plonger, endommagea le Shoreham au canon avant de succomber après un combat épique, tandis que le Khartoum était détruit par l’explosion d’une de ses propres torpilles (on a longtemps pensé, par erreur, que l’explosion était due à une torpille italienne). Contrairement au Galvani, le Torricelli n’était pas recensé sur les documents découverts à bord du Galilei. Aussi les Italiens pensèrent-ils que les Anglais avaient une source efficace à Massaouah et n’envisagèrent pas que le nouvel ordre reçu le 19 juin ait pu être intercepté et décrypté par l’ennemi.

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Il restait à Massaoua trois sous-marins, dont deux sortirent à leur tour en mission de guerre le 19 juin, les Archimede et Perla, toujours en fonction du plan d’action offensif de septembre 1939.

– L’Archimede (LV Signorini), envoyé patrouiller au sud-ouest d’Aden, ne put poursuivre sa mission au-delà du 26 juin. Ce jour-là, il dut rentrer non pas à Massaoua, mais à Assab, à cause des ravages causés par les émanations de chlorure de méthyle : une trentaine de marins avaient été atteints, dont quatre moururent avant l’arrivée à Assab et deux après. Le sous-marin ne fut en état de reprendre la mer que le 31 août, après remise en état de l’installation de climatisation, où l’on remplaça le chlorure de méthyle par du fréon.

– Le Perla (LV Mario Pouchain) fut envoyé dans le golfe de Tadjoura. L’installation de conditionnement d’air ne fonctionnant pas, l’équipage commença à souffrir de coups de chaleur. Le commandant Pouchain ordonna la révision de l’installation, ce qui fit tomber le bateau de Charybde en Scylla, car l’opération s’accompagna de forts dégagements de chlorure de méthyle. Quand le sous-marin atteignit le golfe de Tadjoura au matin du 22 juin, nombre d’hommes étaient déjà malades et la situation ne fit qu’empirer dans la journée. Il n’en rejoignit pas moins sa zone d’aguets le 23, avant… d’être rappelé par l’état-major (Marisupao). Le Perla retraversa donc le détroit de Bab-el-Mandeb.

Le 26 juin, ayant dû émerger avant la nuit pour se repérer et renouveler l’air, il fut repéré et pourchassé par l’aviso Shoreham, auquel il n’échappa que pour aller s’échouer 12 nautiques au sud du phare de Sciab Sciach. Le lendemain 27, une expédition de secours partie de Massaoua (contre-torpilleurs Leone et Pantera et torpilleur Giovanni Acerbi) fut rappelée, en raison de la présence d’une escadre britannique (CL HMNZS Leander, DD HMS Kandahar et Kingston). Le destroyer Kingston essaya en vain d’achever le sous-marin, que sauva finalement l’intervention de huit bombardiers SM-81 italiens. L’équipage fut récupéré en deux fois, les 28 et 30 juin, mais les émanations toxiques et les obus anglais avaient tué seize hommes, dont le second (LV Renzo Simoncini). Quant au bateau, il finit par être déséchoué et remorqué à Massaoua, où il arriva le 20 juillet 1940. Il resta indisponible jusqu’à l’approche de la fin de la campagne d’Afrique Orientale.

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Le huitième et dernier sous-marin, le Guglielmotti, sortit le 21 juin, non pour une mission de guerre, mais pour aller sauver les naufragés du Macallè, qu’il retrouva le 22 juin et ramena à Massaoua.

Fin juin, le bilan était donc de quatre sous-marins perdus (3 coulés, 1 pris), un gravement endommagé (le Perla) et deux endommagés, en échange de la destruction d’un pétrolier, d’un destroyer et, peut-être, d’un aviso [Note de l’édition révisée : cette troisième victoire est avérée]. Il restait en tout et pour tout à ce moment le Guglielmotti, que devaient rejoindre successivement le Ferraris (début août) et l’Archimede (fin août).

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Ces trois unités eurent le plus grand mal à assurer une présence sous-marine italienne en mer Rouge. Jusqu’en janvier 1941, elles ne remportèrent que deux succès[1] ! Le 14 août, le Ferraris donna vainement la chasse au cuirassé Royal Sovereign, en transit d’Alexandrie à Durban. Le 6 septembre, le Guglielmotti coula le vieux cargo grec Atlas (4 008 GRT), qui se trouvait à la traîne du convoi BN.4. En octobre, l’Archimede signalait le passage du convoi BN.7 – signalement qui devait conduire à la bataille des îles Farasan. Et en décembre, le Guglielmotti réussit à torpiller le vieux croiseur léger HMS Capetown, qui ne sombra pas, mais fut gravement endommagé.

Le Ferraris connut le 7 septembre 1940 une fin humiliante.

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Le 6 février 1941, comprenant qu’après la chute de Keren, celle de Massaoua n’était plus qu’une question de jours, l’amiral Balsamo décida d’ordonner à ses deux derniers submersibles opérationnels de regagner l’Europe en contournant l’Afrique. Les deux sous-marins devaient rallier Bordeaux après avoir été ravitaillés en pleine mer par des navires allemands.

Au dernier moment, il fut décidé que le Perla (LV Bruno Napp), à la demande de son équipage, partirait lui aussi, bien qu’il fût deux fois plus petit que les deux autres, qu’il eût besoin de deux ravitaillements au lieu d’un et que la fiabilité des réparations fût incertaine.

Le ravitaillement se passa sans incident pour le Guglielmotti, grâce au pétrolier Eurofeld.

L’Archimede devait être ravitaillé par le pétrolier Nordmark, mais ce dernier ne fut pas au rendez-vous – l’état-major de la Kriegsmarine n’avait songé que fort tard à prévenir la Regia Marina de la perte du navire. Le LV Signorini, commandant l’Archimede, décida alors d’aller se faire interner à Buenos-Aires. Son bâtiment fut bien accueilli par les Argentins et les conditions d’internement de l’équipage se révélèrent si laxistes que les marins purent sans être inquiétés embarquer à bord d’un cargo japonais, qui alla les déposer à Bordeaux. Depuis, l’ouverture des archives diplomatiques a permis d’apprendre que Supermarina avait proposé aux Argentins de leur offrir le sous-marin en échange d’une complicité passive dans la pseudo-évasion de leurs sous-mariniers et que cet échange avait été accepté. Les Argentins ne changèrent même pas le nom du bâtiment !

Quant au petit Perla, il disparut corps et biens. Il aurait dû ravitailler à l’est de Madagascar avec l’Atlantis – mais le corsaire allemand avait été intercepté par les Alliés et la Kriegsmarine ne put lui trouver de remplaçant. Les messages de Supermarina ordonnant au petit sous-marin de se faire interner au Mozambique furent-ils reçus ? On l’ignore. Le sort du Perla reste encore aujourd’hui un mystère.

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Pendant ce temps, le Guglielmotti, en assez piteux état au bout de deux mois de mer, avait réussi à rallier l’Europe (ce qui valut à son commandant, le lieutenant de vaisseau Carlo Tucci, de passer capitaine de corvette). Rentrer en Méditerranée par Gibraltar était très risqué. Supermarina décida alors de réparer le sous-marin à Bordeaux. Dans un port dévasté par les destructions opérées par les Français l’année précédente et avec une Kriegsmarine modérément coopérative, les réparations, effectuées par les mécaniciens chargés de l’entretien des sous-marins océaniques italiens basés sur place, demandèrent plusieurs mois.

Fin 1941, le Guglielmotti put enfin repartir en guerre. En un an, il effectua trois croisières offensives dans l’Atlantique Nord, au cours desquelles il inscrivit à son tableau de chasse plusieurs cargos alliés de différentes nationalités, mais il est aujourd’hui difficile de savoir combien et de quel tonnage. En effet, à la fin de 1942, l’annonce de la “démission” de Mussolini surprit le sous-marin en pleine mer. Le CC Tucci n’hésita pas longtemps avant de mettre le cap sur l’Islande. Il voulait échapper à l’emprisonnement dans un camp allemand et jugeait (sans doute avec raison) qu’aux abords de Reikjavik, le risque de rencontrer des unités ASM alliées à la gâchette sensible était moins élevé que du côté de Liverpool ou de New York. En se rendant à… un morutier islandais, le CC Tucci pensa à détruire les pages des journaux de bord décrivant ses victoires dans l’Atlantique, craignant qu’elles ne fâchent les marins américains qui n’allaient pas tarder à monter à bord.

Le Guglielmotti fut d’abord considéré comme capturé et conduit à Norfolk sous bonne garde, mais il était dit qu’il n’en avait fini ni avec la guerre, ni avec les mers chaudes. En effet, fin 1943, le gouvernement de l’Italie “cobelligérante” se souvint de lui et l’expédia dans le Pacifique. Sa bonne étoile ne l’abandonna pas et il survécut à la guerre, non sans avoir ajouté quelques cargos japonais à son étonnant palmarès. En 1945, il regagna l’Italie en passant par le canal de Suez, c’est à dire par la Mer Rouge. En arrivant au large de Massaoua, d’où ils étaient partis plus de quatre ans plus tôt, le CC Tucci ordonna de tirer vingt-et-un coups de canon, « en l’honneur, dit-il, du Perla et de tous les sous-mariniers, nos frères d’armes ou nos adversaires, qui ne rentreront jamais chez eux ».


Les secrets de la mer Rouge

Extraits de l’ouvrage “De la Belle-Poule au Jauréguiberry, quarante ans de passion pour la mer”, par le capitaine de vaisseau Guillaume Rochefort, Editions Maritimes et d’Outre-Mer, 1977.

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Une charmante villégiature

Le 20 mai 1940, en m’autorisant à quitter l’hôpital maritime Sainte-Anne, le médecin-chef m’annonça que j’allais devoir me rendre à Marseille pour rallier ma nouvelle affectation. Ma nouvelle affectation ? A Marseille ? Je me demandai de quoi il pouvait s’agir pour un jeune enseigne de vaisseau qui venait de perdre sa main droite (et de passer, en échange, de 2e classe à 1ère classe). S’ils voulaient me démobiliser, ils pouvaient le faire à Toulon ! D’humeur sinistre, je ne cherchai même pas à me renseigner. A cette époque, le pire pour moi n’était pourtant pas ma blessure mais le fait que, si je précisais que j’avais été touché lors du débarquement de Namsos, mes interlocuteurs prenaient un air gêné. Avec la situation qui empirait chaque jour sur le front, plus personne ne se souvenait de l’épisode !

Cependant, quand je me présentai au bureau “Officier” de la préfecture maritime de Toulon, un maître secrétaire me remit un ordre de route pour rallier l’état-major du commandant supérieur des forces de la Côte Française des Somalis… via Marseille, effectivement !

Dix jours plus tard, je débarquai à Djibouti, sentinelle française au débouché de la Mer Rouge, trait d’union entre l’Afrique et l’Asie, escale maritime sur la ligne d’Extrême-Orient… En fait, c’était surtout une ville de la fin du XIXe siècle sans grand intérêt touristique et qui semblait à jamais ancrée dans le passé, au temps où elle servait de lieu d’échange de marchandises entre des flottilles de petits bateaux venus d’Arabie et des caravanes de chameaux parties, parfois, de la côte Atlantique. Les rares passagers des liners à la recherche d’exotisme, vite découragés par le harcèlement des mendiants et des vendeurs de pacotille libanais, s’empressaient de regagner le bord. Seuls quelques-uns s’attardaient pour une visite au déjà fameux Palmier en Zinc ou, pour les célibataires les plus hardis, à des lieux moins avouables généralement fréquentés par les équipages en repos ou les militaires de la garnison.

A l’état-major du COMSUP, l’officier de permanence, un capitaine de la Coloniale, compléta le tableau sans chercher à l’enjoliver : « Lieutenant, vous êtes dès aujourd’hui l’Adjoint Marine du Patron, le général Legentilhomme. Votre arme n’est représentée ici que par le Caraïbe, un ancien bananier armé de pétoires qui étaient déjà dépassées au temps où Darlan était en culottes courtes. Vous ne risquerez pas le surmenage. Profitez donc de tous les agréments de cette charmante villégiature : 8 000 kilomètres carrés de sable et de cailloux sur lesquels il ne pleut pratiquement jamais. La température moyenne est de 47° à l’ombre et, bien sûr, il n’y a pas d’ombre. Le taux d’humidité est proche de la saturation, ce qui vous permettra de vous forger un esprit de “moite soldat”. »

Après avoir ri de son pauvre jeu de mots, il poursuivit : « Si vous vous sentez des dispositions pour l’ethnologie, sachez qu’ici vivent environ 45 000 détraqués de tout poil, dont 800 Européens. Pour tous, l’activité lucrative principale, sous couvert d’un peu de commerce et d’élevage ou de pêche, est la contrebande. J’ai dit pour tous, y compris les douaniers métropolitains, les cheminots du Franco-Ethiopien et naturellement les milieux d’affaires gréco-libano-égyptiens. Voilà, vous savez tout. Ah, une dernière chose : si le Signor Mussolini décidait de passer des paroles aux actes, la guerre ne concernerait que le Patron et ses troupes, car pour les autres, si les affaires allaient mal avec Addis-Abeba, elles seraient fructueuses avec Aden et inversement ! Les civils locaux observeraient donc une aimable neutralité.

Côté logistique, le diner au Cercle civil et militaire est à vingt heures, ce qui vous laisse le temps de prendre votre anisette au Palmier en Zinc, à l’angle de la place Ménélik, dès que la température passera sous les 45°. Bienvenue et à demain ! »

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Rencontre avec une légende

Dès le 10 juin, le Patron commença à lancer des reconnaissances en force le long de la voie ferrée jusqu’à Déwélé, mais aussi de l’autre côté du lac Abhé, pour tester les intentions italiennes. Parallèlement, il fit renforcer Loyada, à la frontière avec le Somaliland, pour faire la jonction avec les Anglais de Zeïla.

Sur mer, notre manque de moyens se faisait cruellement sentir. Nous devions nous reposer entièrement sur les Anglais pour contrôler la situation dans le détroit et le golfe d’Aden. Déjà de nombreux messages faisaient état de combats contre des sous-marins ennemis jusque dans le golfe de Tadjoura[2], pourtant considéré comme la “mare nostrum” djiboutienne. Mais le Patron réclamait avant tout des avions pour contrer les premiers raids italiens, dont chacun se demandait quand ils allaient venir. Pour les moyens navals, il attendait l’escorte des transports qui devaient amener en renfort les régiments malgaches. Je me permis de suggérer à l’Adjoint Air que ses quelques Potez TOE s’efforcent d’explorer la route prévue pour ce convoi, afin qu’il puisse éviter les embuscades ennemies qui seront assurément tendues entre Socotra et Bab-el-Mandeb. Il me répondit qu’il était d’accord et qu’il ferait de son mieux, mais que ses vieilles cages à poules devaient déjà arpenter le désert pour repérer les concentrations italiennes et qu’il n’en avait que dix ou douze opérationnelles.

(…)

Le soir du 26 juin, je me rendis au Palmier plus tôt que d’habitude. L’officier de Renseignements du COMSUP m’avait en effet annoncé qu’il m’avait « arrangé un rendez-vous discret, avec quelqu’un de très spécial. » Pourquoi moi ? Réponse : « Parce qu’il faut laisser les marins négocier entre eux. » Mais qui est-ce ? Réponse : un sourire narquois. Et comment vais-je le reconnaître ? Réponse : « Il vous trouvera lui-même. C’est sûr qu’il aura du mal, un officier de marine à moustache, en tenue blanche avec un gant noir à la main droite par 45°, vous êtes des centaines tout les soirs au Palmier. » Décidément, entre lui et le capitaine de la Colo, je commençais à avoir un bon aperçu de ce que j’appelle l’humour biffin.

Vers dix-neuf heures, un homme mince d’une soixantaine d’années, élégamment vêtu et portant une moustache blanche, se dirigea vers ma table. J’aurais dû m’en douter ! me dis-je : c’était Henry de Monfreid.

– Bonsoir, dit-il. Puis-je m’asseoir ?

Comme je restais muet de surprise et d’admiration devant ce personnage déjà mythique, il s’installa et, pour me mettre à l’aise : « Ici on m’appelle Abd el Hai, mais pour un marin français, je reste Henry. » Il fronça légèrement le sourcil en regardant le gant qui terminait mon bras droit : « Vous êtes bien jeune pour avoir déjà payé tribut à la guerre. »

Gêné, je répondis par la première réflexion qui me traversa l’esprit : « Je vous pensais au mieux avec les Italiens, après votre… différend avec le Négus. Tout le monde ici est persuadé que vous les soutenez, alors n’est-ce pas se jeter dans la gueule du loup que d’avoir quitté Addis dès la déclaration de guerre ? »

– Tout dépend du loup. Les Italiens quitteront tôt ou tard ce pays, battus par les Alliés ou mis dehors par la résistance du Négus ou d’autres sultans. Ce n’est qu’une question de temps : les fascistes ne sont pas des coloniaux faits pour durer, leurs méthodes sont inadaptées. Il est donc temps pour moi de choisir le moindre loup parmi leurs ennemis.

Si le Négus me met la main dessus, il me découpera en rondelles. Si ce sont les Anglais, ils me ficheront en prison, car ils ont beaucoup, beaucoup de choses à me reprocher. Reste donc la France, que j’ai servie fidèlement en 14-18. Il y a quelques semaines, j’ai bien cru que je n’aurais pas ce choix, mais il reste apparemment quelques hommes de caractère à la tête du pays. Avec ma république natale, je peux encore négocier une amnistie pour mes quelques larcins douaniers, en échange d’un coup de main dont elle a bien besoin aujourd’hui. N’êtes-vous pas là pour conclure ce marché, lieutenant ?

Ne sachant que répondre, je lui proposai d’aller dîner pour en discuter.

– Vous n’allez pas m’imposer votre Cercle, c’est moi qui vous invite. Wat éthiopien ou poisson à la yéménite ?

– J’avais cru comprendre que vous aviez définitivement choisi votre camp ?

– Vous avez raison, lieutenant Rochefort, Youssouf le Yéménite a reçu de la dorade fraîche !

(…)

Trafiquants d’armes pour la République

« En résumé, expliquai-je, la clé de la défense de Djibouti est le contrôle naval du golfe d’Aden, afin de sécuriser les convois de renfort et de ravitaillement venant d’Aden, de Suez ou de l’Océan Indien. Mais pour l’instant, la flotte anglaise et la nôtre semblent retenues ailleurs, notamment en Méditerranée, où elles doivent museler la flotte italienne et empêcher l’ennemi de faire passer des renforts en Afrique. Pour quelque temps encore, il va falloir nous débrouiller. »

Monfreid me dévisagea et se mit à sourire, comme s’il allait partager avec moi une bonne plaisanterie : « J’ai une idée. Elle a déjà été employée jadis par d’autres dans de semblables circonstances, mais elle peut vous aider, si votre “Patron” et surtout le gouverneur sont d’accord. »

– Je vous écoute.

– De nombreux armateurs locaux ne demanderaient pas mieux que de gagner un peu d’argent en arraisonnant des boutres somaliens ou érythréens à l’abri d’une authentique lettre de course fournie par une autorité française reconnue – la fortune des Malouins est connue ici aussi.

– Vous voulez que la France parraine la piraterie en Mer Rouge !

– Evitons les grands mots. Permettez à ces armateurs de jouer les corsaires et ne leur parlez surtout pas de réquisition ou de mobilisation. En échange, leurs grands sambouks à moteur de 40 mètres peuvent quadriller le golfe pour repérer l’ennemi, tandis que les zeimas à voile, plus petits, peuvent servir de garde-côtes pour surveiller l’accès à Tadjoura et ravitailler Obock. Des supplétifs discrets et efficaces que vous n’aurez même pas à payer, puisqu’ils se serviront sur l’ennemi.

Je ne savais pas si les Somaliens et les Erythréens n’étaient pas plutôt considérés comme des opprimés à libérer que comme du gibier naval… Enfin, c’était la guerre. Mais il restait un problème.

– Enfin, vos corsaires, il va falloir les armer ! Ne me demandez pas de ponctionner les stocks destinés aux troupes éthiopiennes. Et inutile d’espérer prélever de l’armement officiel de dotation pour des sambouks corsaires, le Patron me ferait fusiller !

Là, Monfreid s’est presque mis à rire.

– Ne vous inquiétez pas pour ça. En revanche, il nous faudra des matériels de transmission et le personnel pour les faire fonctionner, cette partie de l’affaire sera à votre charge.

– De ce côté, je ne crois pas qu’il y aura trop de difficultés. L’état-major peut fournir quelques opérateurs radios et emprunter si besoin quelques postes prévus pour les rebelles éthiopiens, je doute d’ailleurs qu’ils sachent les utiliser correctement. Mais, j’y reviens, pour les armes… Il vous reste des fusils Gras de traite à vendre ?

Cette provocation voulait sonder la fiabilité de mon interlocuteur, mais il sursauta et je craignis d’être allé un peu loin : « Veuillez m’excuser, ce n’est pas ce que je voulais dire… »

– Ah, je vois que les jeunes officiers répugnent toujours au commerce ! Calmez vos scrupules, jeune homme. Moyennant des finances raisonnables, j’ai beaucoup mieux à vous proposer.

Ma remarque semblait en effet avoir fait mouche. Il poursuivit :

– Ces deux dernières décennies ont fait la part belle au commerce des armes. Les révolutions, guerres civiles et autres conflit frontaliers ont fleuri de la Chine à la Grèce et de la Finlande à la Bolivie, et ils n’étaient pas tous dus à Basil Zaharoff, le “faiseur de guerre”. Dans la région, l’invasion de l’Abyssinie par les Italiens a fait revivre cette activité traditionnelle, car la Corne de l’Afrique était plutôt calme, en dehors des conflits internes des Danakils, pour qui la guerre tribale est un sport aussi prisé que le tennis chez les Anglais. L’armée du Négus rassemblait presque 500 000 hommes, mais seule sa garde impériale avait été entraînée et équipée de façon moderne, par les Belges. Le reste se partageait mes – oui, MES quelques fusils Gras et surtout des sagaies et des épées. De plus, à la suite de l’embargo mis en place par la SDN à l’initiative des Franco-Britanniques, l’aide d’état à l’Abyssinie fut limitée à l’envoi d’un lot de matériel moderne – par l’Allemagne, hé oui. Cela ne pouvait que profiter au commerce local des armes. Haïlé Sélassié dut s’adresser au marché des surplus et des détournements divers. Nous vîmes ainsi passer d’anciennes mitrailleuses de l’IRA, de modernes canons automatiques Vickers destinés à quelques seigneurs de guerre chinois et des fusils Mauser fabriqués sous toutes les licences possibles. Or, le conflit fut trop bref pour que tout ce matériel, déjà payé par l’or du Négus, ait le temps de parvenir à destination.

– Vous voulez dire qu’il reste des stocks d’armes quelque part sur le territoire de la CFS ?

– Mais oui, sur le territoire ou à proximité. En particulier, une bonne partie du matériel fourni par Hitler n’a jamais pu prendre le train vers Addis, car il était trop voyant et la violation de l’embargo aurait été criante. Il fut confié à des boutres qui devaient le transférer aux caravanes partant du Ghoubet vers le lac Asal et la frontière. Bien entendu, tout n’est pas arrivé à destination ! Mais mes amis m’ont donné ici un inventaire de ce qui est disponible et pourrait vous intéresser. Par chance, ce matériel ayant déjà été payé par la trésorerie du Roi des Rois ou par le contribuable allemand, son prix est fort acceptable pour les finances de la colonie.

Il me tendit une simple feuille de papier. C’était un inventaire, comme celui d’une quincaillerie, mais à sa lecture, mon visage dut se décomposer à l’idée de ce qui était entassé en toute illégalité dans tous les coins de ce territoire français !

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(i) Fournitures allemandes :

-          12 canons Krupp de 75 mm mod. 1906

-          1 500 fusils Mauser mod. 1898

(ii) Fournitures belges (pour la Garde impériale) :

-          20 FM Browning FN mod. 1930

-          250 fusils Mauser FN mod. 1889

(iii) Achats divers pour le compte de Sa Majesté le Négus :

-          30 mitrailleuses Colt mod. 1895 (ex-IRA)

-          20 mitrailleuses Hotchkiss mod. 1914 (ex-Pologne)

-          50 FM Chauchat mod. 1915 (ex-Grèce)

-          30 FM Madsen mod. 1929 (commande pour la Chine)

-          15 FM ZB mod. 1930 (commande pour la Perse)

-          150 fusils Mannlicher Schoenauer mod. 1903 (ex-Grèce)

-          50 fusils Winchester mod. 1895 (ex-Russes Blancs)

-          300 fusils Mosin mod. 1891 (ex-Russes Blancs)

-          300 fusils Mauser mod. 1924/30 (commande pour la Bolivie ou la Chine)

-          300 fusils Martini-Enfield mod. 1895 (ex-IRA)

(iv) Stocks autorisés d’armes de traite pour les sultans et les tribus :

-          450 fusils Gras mod. 1873

-          4 canons De Bange de 80 mm de montagne mod. 1878

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Comme je relevais un nez ahuri, Monfreid me porta le coup de grâce : « Naturellement, il y a aussi les munitions correspondantes, des grenades, des baïonnettes et autres armes blanches, des… »

– Merci, Monsieur de Monfreid, j’ai bien compris qu’en CFS, les magasins de l’Armée française sont les moins biens dotés.

– Notez que depuis la déclaration de guerre, le gouverneur a mis les douaniers à la disposition de votre patron. Ils sont désormais garde-voies le long du chemin de fer et armés avec des vieux mousquetons Gras ! Situation cocasse, vous ne trouvez pas ? De ce fait, si ce projet vous agrée, toute cette marchandise peut être livrée très rapidement.

(…)

Le 5 juillet, peu après la chute des premières bombes italiennes sur Djibouti, je remis au général Legentilhomme l’impressionnant état de “sa” flotte. Il pouvait disposer, en plus de “son” bananier armé, d’une flotte auxiliaire de neuf grands sambouks à moteur armés chacun d’un 75 et de trois mitrailleuses, ainsi que de vingt-et-un zeimas dotés chacun d’une mitrailleuse et de trois fusils-mitrailleurs. Les hommes d’équipage étaient armés jusqu’aux dents pour monter à l’abordage de quelque prise intéressante. Les sambouks avaient tous un poste de radio et un opérateur français, les zeimas garde-côtes s’en remettant à la colombophilie. Les trente embarcations disposaient de superbes lettres de marque signées du général et du gouverneur de la CFS.

Quant à Monfreid, il s’était contenté d’une garantie d’impunité pour les peccadilles commises avant la guerre au détriment des Douanes françaises. Mais je lui faisais confiance : sans être Zaharoff, il avait sûrement touché sa part de l’étonnant marché d’armement qui venait de se conclure.

(…)

Les lucioles de Musha et Mascali

Si certains, à l’état-major, avaient pu douter de l’intérêt d’armer une flotte de pirates locaux et de collaborer avec celui que d’aucuns tenaient lui aussi pour un pirate (mais un pirate français et doté d’un nom à particule), nous n’allions pas tarder à leur fournir la preuve que les lettres de la marque de la République n’avaient pas été distribuées en vain.

Si le général Legentilhomme avait une inquiétude concernant l’aspect naval des opérations, il s’agissait assurément de la menace que faisaient peser les sous-marins italiens sur nos voies de communications et singulièrement sur les convois qui amenaient nos renforts de Madagascar. Si, en plein Océan Indien, ces convois ne craignaient pas grand chose (il n’y avait certainement pas assez de submersibles ennemis pour représenter un danger réel dans ces vastes étendues), les approches de Djibouti et l’entrée du golfe de Tadjoura étaient une autre affaire. Les requins italiens pouvaient à loisir s’embusquer dans le secteur, sachant que leur gibier serait forcé de passer par là. De fait, en juillet et en août, on signala à plusieurs reprises la présence d’un sous-marin en maraude – la chance voulut qu’aucun n’ait pu se trouver en position de faire des dégâts, mais elle ne pouvait durer éternellement.

Fort heureusement, les sous-marins de l’époque passaient en général plus de temps en surface que sous l’eau. Dès les premiers jours, la flotte corsaire de Monfreid reçut donc pour consigne de signaler au plus vite tout de qui pouvait ressembler à un submersible en maraude.

De fait, les boutres corsaires confirmèrent que la zone était mal fréquentée, et plusieurs fois, il fut possible grâce à eux de détourner quelque peu un convoi pour lui éviter une mauvaise rencontre. Mais fin août, nous reçûmes une série de rapports encore plus intéressants : un sous-marin avait été aperçu sortant de Tadjoura le matin et y revenant le soir. Ces rapports donnèrent à Monfreid une idée qui ne pouvait venir qu’à lui, quand je lui expliquai en ces termes ce qu’un sous-marin devait faire dans le golfe la nuit : « C’est évident ! Il s’abrite tout simplement sur la côte d’une des petites îles du golfe, par exemple Musha et Mascali. Il recharge ses batteries, il renouvelle son air et il repose son équipage ! Et tout ça sous notre nez ! »

– Je comprends, répondit mon nouvel ami. Mais savez-vous qu’il ne devrait pas être trop difficile de le repérer, si vos aviateurs voulaient bien nous donner un petit coup de main ?

– Que voulez-vous dire ? La nuit, vous savez, dis-je avec la condescendance du jeune homme que j’étais vis-à-vis de l’Ancien qui ne devait rien connaître aux merveilles de l’ère moderne, on ne voit rien, de là-haut ! Et encore moins un sous-marin noir, tous feux éteints, niché dans une crique obscure.

Monfreid sourit avec indulgence : « Connaissez-vous les lucioles du Golfe, mon jeune ami ? Dans les eaux qui entourent les îles prolifère un certain plancton, qui doit avoir quelque point commun avec nos lucioles. Si vous vous y baignez la nuit, la densité de ces animalcules est telle qu’au moindre mouvement vous avez l’impression de devenir luminescent. Et si, comme cela m’est arrivé, vous vous baignez à deux… hem, je m’égare. Bref, votre sous-marin mouillé dans sa crique, de nuit, est sans doute invisible de la mer, car ses superstructures se confondent avec la végétation du rivage. Mais ses faibles mouvements de roulis et tangage vont exciter une telle luminescence qu’il devrait être facilement détectable d’en haut ! » [3]

Je dus user de toute ma diplomatie (et d’une bonne bouteille sortie par Monfreid d’une réserve secrète !) pour convaincre l’Adjoint Air de monter une opération nocturne de reconnaissance avec un de ses vieux Potez 25, où j’embarquai à la place de l’observateur au début de la nuit du 6 au 7 septembre 1940. J’avais heureusement l’expérience du vol et de l’observation aérienne, grâce à un stage dans une escadrille d’hydravions, en 1938.

A quelques centaines de mètres d’altitude, nous avons sillonné le ciel du golfe. La nuit était belle, mais un quartier de lune et l’obscure clarté des étoiles permettaient à peine de distinguer la terre de la mer. Suffisamment, tout de même, pour que les îles soient bien visibles. Et là, juste entre Musha et Mascali, dans une petite baie idéale pour un mouillage discret, une ombre allongée, ourlée d’une étrange lueur verte, aussi visible qu’un ver luisant au milieu d’un buisson ! Triomphant, je la montrai à mon pilote, stupéfait, et nous rentrâmes au plus vite.

A Djibouti, je me précipitai au port. Là, Monfreid m’attendait avec deux sambouks, dont les équipages avaient été renforcés par une partie des marins du Caraïbe, armés jusqu’aux dents grâce à quelques cadeaux de Monfreid. Les volontaires ne m’avaient pas manqué pour cette opération, car le croiseur auxiliaire[4] se morfondait depuis de nombreuses semaines dans l’inaction. Nous avions un moment pensé faire appel à l’Armée et lui demander le concours d’une compagnie de Sénégalais, mais j’avais craint que nos braves tirailleurs n’aient point le pied marin sur les sambouks et ne sachent pas vraiment, ensuite, par quel bout attaquer un sous-marin, même en surface…

L’approche, évidemment, se fit à la voile. Et dès qu’il fit assez jour pour distinguer notre objectif, nous fîmes au moteur les dernières centaines de mètres, en commençant à tirer à la mitrailleuse dès qu’il fut clair que l’alerte était donnée sur le sous-marin. J’étais sur un sambouk, Monfreid (qui n’aurait pas raté ça pour tout l’Empire du Négus !) avait pris place sur l’autre.

Je ne sais s’il en était de même avec les corsaires de jadis, professionnels de la chose, mais notre abordage fut un moment de chaos total. Remarquez que Surcouf lui-même aurait trouvé bizarre de devoir attaquer un bateau pourvu de trois ouvertures seulement – celle du kiosque et les écoutilles avant et arrière, heureusement béantes. L’affaire fut réglée dès que mes hommes, avec l’aide enthousiaste des marins des sambouks (nul ne semblant gêné par la barrière du langage), eurent réussi à bloquer leur fermeture. Quelques Italiens avaient été tués et nous n’avions que quelques blessés. Hélas, pénétrer à l’intérieur fut moins facile et surtout moins rapide. Nous tenions la passerelle, sous le kiosque, quand je vis les marins italiens, bras levés, évacuer le bateau. Je ne mis pas longtemps à comprendre, sans pouvoir faire grand chose. Le Ferraris – c’était son nom – avait été sabordé par son commandant. Il coula sous nos pieds par petits fonds, mais nous n’avions évidemment pas les moyens de le renflouer. Je crois bien que Monfreid était encore plus déçu que moi. Il aurait volontiers ajouté un sous-marin à la liste de son matériel de contrebande !

 

 

Des corsaires et des bananiers

Alors que le général Legentilhomme se retrouvait à la tête d’une véritable armada corsaire, le contre-amiral Carlo Balsamo di Specchia Normandia, chef de Marisupao, constatait que, malgré les assurances répétées par Rome depuis un mois, la France continuait décidément le combat, ce qui mettait sa flottille dans une situation fort désagréable. Sans doute, dans son nid de Massaoua, ses navires ne craignaient-ils pas les incursions de grandes unités ennemies – entre la côte et les îles Dahlak s’étendait une zone fourmillant de hauts-fonds et de récifs, que les Italiens avaient truffée de mines dès le début des hostilités. Mais ils y étaient bel et bien piégés !

Balsamo ne négligeait pas l’utilisation de petits bateaux à voile discrets, qui l’aidaient à surveiller les allées et venues des navires alliés en Mer Rouge. Il apprit donc très vite qu’aux abords de Massaoua étaient passées des unités bien plus puissantes que les siennes, telles que les croiseurs lourds Duquesne et Tourville – mais son réseau de renseignements était insuffisant pour l’informer que ces bâtiments ne guettaient certes pas en permanence près des côtes de l’Erythrée, se contentant de patrouilles épisodiques (en fait, les croiseurs français avaient accompagné vers le sud les transports qui devaient renforcer Djibouti à partir de Madagascar, puis ils étaient retournés en Méditerranée). Balsamo fit donc preuve durant de nombreuses semaines d’une prudence sans doute excessive dans l’utilisation de ses sept plus grands bâtiments.

En revanche, il ne pouvait laisser sans réagir les sambouks et les zeimas corsaires des Français désorganiser le trafic côtier italien entre Massaoua et Assab et piller les bateaux de pêche érythréens. Il chargea donc ses deux canonnières (G. Biglieri et P. Corsini) et ses deux petits torpilleurs (G. Acerbi et V. Orsini) de faire la police des eaux, mais ceux-ci se trouvèrent bien vite débordés par la tâche et par la difficulté de distinguer de loin un paisible sambouk de commerce d’un féroce loup de la mer. Il fallut demander aux cinq MAS de participer à la tâche pour limiter les déprédations corsaires. Ces lévriers n’étaient guère faits pour cette activité de chiens de garde ; le climat et le manque de pièces détachées aidant, les MAS furent l’une après l’autre victimes de défaillances mécaniques irrémédiables… En février 1941, seule la MAS 213 était encore opérationnelle.

En septembre 1940, quand il fut évident que les heures de l’Afrique du Nord italienne étaient comptées et qu’il ne fallait pas espérer de secours de ce côté, l’amiral Balsamo décida de tenter de faire évader les quatre navires qui avaient une autonomie suffisante : les deux croiseurs auxiliaires Ramb I et Ramb II, l’aviso colonial Eritrea et le pétrolier Niobe. Ils devaient faire route isolément pour ne pas attirer l’attention des reconnaissances alliées et en se cachant autant que possible sous un pavillon neutre pour aller chercher refuge au Japon. Pendant la traversée, l’aviso et les croiseurs auxiliaires devaient à leur tour jouer les corsaires, de haute mer cette fois.

Le premier à tenter le coup fut l’Eritrea. Parti le 15 septembre, il réussit sans incident (et sans avoir coulé le moindre transport allié en chemin) à gagner Kobé, au Japon.[5]

Le deuxième fut le Ramb I, qui quitta Massaoua le 20 septembre 1940. Bien moins heureux que l’Eritrea, il fut intercepté le 27 dans l’Océan Indien, près des îles Maldives, par le croiseur léger HMNZS Leander. Ce dernier le coula après que l’ex-bananier, comprenant qu’il ne pourrait passer pour le navire neutre qu’il prétendait être, ait bravement ouvert le feu sur le croiseur de ses deux pauvres canons de 120.

Le troisième fut le Niobe

………

– Excusez-moi, Henry… Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris…

J’avais l’impression de manquer d’air, mais Henry de Monfreid semblait s’amuser comme un petit fou : « C’est pourtant simple. Nos amis ont vu passer vers l’océan un navire suspect, puis un deuxième. Pour le troisième, ils étaient prêts, d’autant plus que celui-là n’avait vraiment pas l’air armé. Comme le navire ralentissait pour contourner une île, ils lui sont tombés dessus en pleine nuit à un sambouk et deux zeimas. Ses deux ou trois pétoires de 75 ne lui ont servi à rien : ils l’ont pris à l’abordage. Une vieille tradition, dans le coin, et qui n’est pas près de s’éteindre ! »

– Euh… Oui. Bien. Et il s’avère qu’il s’agit d’un petit pétrolier italien. Mais vous dites qu’ils veulent…

– Ils veulent vous le vendre, évidemment. Que voulez-vous qu’ils fassent d’un pétrolier ?

– Admettons. Mais vous m’avez bien dit qu’en montant à l’abordage, ils n’étaient pas sûrs de ce qu’ils attaquaient. Et si le navire avait été neutre ?

Monfreid sourit : « Eh bien, je pense qu’ils auraient oublié de vous en parler… Mais, diable ! Je me demande à qui ils auraient pu le vendre ! »

(CV Guillaume Rochefort, op. cit.)

………

Quand le Ramb II tenta l’aventure, début octobre, les “corsaires de Monfreid” (comme les appelait Rochefort) étaient aux aguets dans les îles Dahlak, mais ils identifièrent avec regret un croiseur auxiliaire, plus rapide et plus agressif que le pauvre Niobe. Ils se contentèrent de le signaler aux Français. La seule unité de la Marine Nationale présente à ce moment à Djibouti était encore l’ex-bananier Caraïbe. Mais son commandant avait toujours soutenu que le nom d’une peuplade guerrière ne pouvait convenir à un humble cargo et il allait prouver que son navire n’était pas un simple transport de bananes.

………

Le 7 octobre, averti par nos corsaires, le Caraïbe interceptait le Ramb II au lever du soleil, à l’entrée du golfe d’Aden. Le commandant avait décidé de feindre d’être un simple cargo pour pouvoir approcher l’Italien (qui naviguait lui-même sous l’identité d’un bateau yougoslave) sans éveiller sa méfiance. Ce n’est qu’au dernier moment que les deux bâtiments jetèrent simultanément le masque, quand le Français ordonna au prétendu neutre de stopper pour inspection. A courte distance, les deux 120 mm du Ramb II et les quatre 100 mm du Caraïbe atteignirent leur cible dès leur deuxième ou troisième obus. En quelques minutes, les deux bananiers étaient assez gravement endommagés l’un et l’autre pour être obligés de rompre le combat. Le Français, un peu plus gros que son adversaire (4 048 t contre 3 600) et un peu mieux armé, avait moins souffert, mais ne pouvait guère en profiter, obligé d’éteindre un incendie qui ravageait sa poupe. Quant à l’Italien, il alla soigner ses blessures dans le port d’Assab, où il finit, quelques mois plus tard, par être sabordé.

Cette “Bataille des Bananiers” (comme fut surnommé le combat) restera sans doute unique dans les annales de la guerre navale. Je précise quand même que, malgré son appellation ironique, elle fit sept morts chez les Français et onze chez les Italiens.

(CV Guillaume Rochefort, op. cit.)


La bataille des îles Farasan

(Extrait de La flotte oubliée de Mer Rouge, in La Seconde Guerre Mondiale sur les Sept Mers, par Jack Bailey, Paris, 1998)

 

Il est probable que le contre-amiral Balsamo avait été très marqué par les mésaventures des semaines et des mois précédents – il n’avait plus que deux sous-marins sur huit, ses navires auxiliaires avaient pour la plupart connu un sort contraire et ses forces légères étaient engagées dans une sorte de cache-cache avec des brigands locaux lâchement armés par l’ennemi. De plus, ses réserves de carburant étaient limitées, nuisant à l’entraînement quotidien, et le climat était néfaste aux hommes comme aux mécaniques. Le 19 octobre, des reconnaissances aériennes lui signalèrent l’approche d’un important convoi allié, approche confirmée le 20 par le sous-marin Archimede, qui avait repéré et poursuivi le convoi sans pouvoir l’attaquer. Balsamo décida alors de tenter son va-tout dès le lendemain.

Le convoi en question était le BN.7, allant d’Aden à Suez. Il comptait trente-deux transports, escortés par neuf navires de Sa Majesté britannique, qui résumaient à eux seuls une bonne partie du Commonwealth : le croiseur léger HMNZS Leander (Captain Henry E. Horan, commandant l’escorte), le destroyer HMS Kimberley (Lt-Cdr John S. Richardson), le petit destroyer HMAS Waterhen (Lt-Cdr James H. Swain), les avisos HMIS Clive et Indus et HMAS Yarra, deux chasseurs de mines, les petits HMS Derby et Huntley, et un croiseur auxiliaire, le HMS Antenor. Balsamo ignorait évidemment l’importance exacte de cette escorte, mais il espérait bien que ses bâtiments pourraient en venir à bout et semer le désastre parmi les transports. Il lança à l’attaque la totalité de sa flotte (en dehors des deux petits torpilleurs et des deux canonnières, toujours requis pour la chasse au corsaire) : les contre-torpilleurs Leone (C.F. Uguccione Scroffa), Pantera et Tigre (C.F. Gaetano Tortora) et les torpilleurs Cesare Battisti, Daniele Manin (C.F. Araldo Fadin), Francesco Nullo (CC Costantino Borsini) et Nazario Sauro. L’ensemble était commandé par le capitaine de vaisseau Andrea Gasparini, sur le Pantera. Le plan italien était d’envoyer les contre-torpilleurs, armés de huit canons de 120 mm et quatre torpilles chacun, chercher l’affrontement direct avec le gros de l’escorte, pendant que les torpilleurs, armés de quatre 120 mm et six torpilles, effectueraient un mouvement tournant pour s’en prendre aux transports.

Le 21 octobre 1940, à 12h24 locales, les vigies italiennes aperçurent, défilant au large des îles Farasan (situées sur la côte arabique de la Mer Rouge), la masse du convoi, indistincte sur le fond des vagues scintillant au soleil.

………

« Seuls les chiens fous et les Anglais sortent au soleil sans chapeau. » Ce dicton arabo-égyptien trottait dans la tête du Captain Horan alors qu’il s’efforçait d’identifier, dans le miroitement de la Mer Rouge, les trois silhouettes grises qui arrivaient de l’ouest. Sans doute, sur la passerelle du Leander, il était à l’abri du terrible soleil qui pesait sur cette mer entre deux déserts – et de toute façon, il était Néo-Zélandais et pas Anglais. N’empêche qu’il avait le sentiment qu’il n’allait pas tarder à avoir très chaud et que son convoi, dont les trente-deux lourdes coques le suivaient docilement sur tribord arrière, risquait fort l’insolation… Il abaissa ses jumelles et secoua la tête. Inutile d’espérer que ces trois-là étaient un mirage, ou qu’il s’agissait de voiliers arabes, ou que les Français étaient en avance. La presse de Londres (et de Wellington aussi, d’ailleurs) racontait complaisamment que la flotte italienne avait décidé que la discrétion était la meilleure part du courage et qu’elle avait élevé l’esquive au rang d’un des Beaux-Arts, mais ces trois… (il jeta un nouveau coup d’œil dans ses jumelles) ces trois destroyers de classe Leone n’avaient pas l’air de cet avis. Quelques minutes plus tôt, il avait déjà fait mettre aux postes de combat. « Dites au Waterhen de nous rallier au plus vite. Signalez à l’Indus de commencer dès que possible à tendre un rideau de fumée entre nous et ces… gentlemen. Et que les chasseurs de mines se replient dans les rangs du convoi. » Si c’était bien des Leone, son Leander et ses huit 6-pouces leur était nettement supérieur – à un contre un. Le Waterhen, avec ses quatre 4,7-pouces, qui arrivait ventre à terre de son poste à tribord avant du convoi, leur était au contraire bien inférieur. Et le petit aviso de la Marine Indienne, avec ses deux 4,7-pouces, serait plus utile avec sa fumée qu’avec ses obus.

– Le Kimberley demande des ordres, Sir, indiqua son second à mi-voix.

Richardson, qui commandait le destroyer anglais (le seul Anglais notable de l’escorte, en fait), était toujours aussi combatif. « Dites-lui de rester tranquille et de couvrir le flanc du convoi avec le Yarra et le Clive. J’ai besoin d’une réserve, pour parer à toute éventualité. »

Il y avait aussi l’Antenor, sur l’arrière du convoi, mais sa machine, censée donner quinze nœuds, lui permettait en réalité à peine de dépasser les cargos.

………

Dans les jumelles du capitaine de vaisseau Andrea Gasparini qui, sur le Pantera, commandait l’escadre italienne, le croiseur anglais se mit à venir sur tribord, certainement pour démasquer toute son artillerie. Devant lui, un destroyer commençait déjà à émettre un rideau de fumée, pendant qu’un autre, un peu plus loin, accourait. « Dites aux machines de donner le maximum et transmettez au Leone et au Tigre d’en faire autant. D’un instant à l’autre, ce croiseur va commencer à nous tirer dessus et j’aimerais que nous puissions riposter très vite. Nous gardons le cap sur eux tant que nous ne sommes pas à portée, puis nous virons de 75° sur bâbord. Signalez au Tigre de répondre au croiseur et au Leone de tirer sur le destroyer qui fait de la fumée, nous nous occuperons de celui qui est en tête. » L’année précédente, il était allé avec sa femme et ses enfants voir un de ces films américains, avec des cow-boys. C’était la paix alors, et trois contre trois sous le soleil, c’était du cinéma…

………

Le Lt-Cdr John S. Richardson, commandant du HMS Kimberley, enrageait. Depuis dix minutes, le Leander avait commencé à tirer. Il semblait bien prendre l’avantage sur son adversaire, pendant que le Waterhen tenait bravement sa place et que le petit Indus, à force de zigzags, avait réussi jusque là ne pas prendre trop de coups. Et il fallait suivre ça à la radio !

Du coup, quand une vigie signala trois bâtiments inconnus approchant rapidement par bâbord, il sauta presque de joie. Enfin de l’action !

………

Sur le Francesco Nullo, le capitaine de corvette Costantino Borsini avait lui aussi hâte de se retrouver dans l’action. Une défaillance des machines de son chef d’escadrille, le Daniele Manin (C.F. Araldo Fadin), avait ralenti tout le monde et ce n’est qu’au bout d’un quart d’heure que Fadin, la rage au cœur, avait décidé que le Manin rejoindrait quand il pourrait et que les trois autres attaqueraient sans attendre, sous la conduite du Nullo. Sous ses pieds, il sentait trembler son torpilleur lancé à pleine vitesse, comme le Cesare Battisti et le Nazario Sauro, échelonnés sur tribord. Mais malgré l’action du groupe du Pantera, dont il entendait les échos à la radio, il y avait encore des Anglais entre eux et le convoi. Trois escorteurs, dont l’un – un classe K, apparemment, plus puissant que les torpilleurs – ouvrait déjà le feu. En réponse, les Italiens abattirent sur tribord pour démasquer leurs tourelles arrière.

………

Le croiseur néo-zélandais tirait depuis maintenant plus d’une demi-heure. Le Captain Horan avait eu la satisfaction de voir son adversaire direct gravement touché. De fait, il avait presque cessé le feu et semblait uniquement préoccupé d’éteindre les incendies qui le dévoraient. Mais il n’avait pas succombé sans se battre ; le croiseur portait les marques des obus de 120 italiens et une de ses tourelles était hors service. Surtout, les compagnons du Leander n’avaient pu dissimuler leur infériorité face aux grands destroyers adverses. Le petit Indus avait cessé de faire volontairement de la fumée pour traîner un panache de fumée très involontaire. Comme il tentait désespérément de s’échapper, sa vitesse réduite à 8 nœuds, le Lt-Cdr James H. Swain avait lancé son Waterhen pour repousser l’ennemi par une attaque à la torpille. L’aviso indien avait pu se sauver, mais l’Australien s’était retrouvé pris pour cible par deux adversaires à la fois. Criblé de coups, il était stoppé au milieu du champ de bataille. Le Leander était à présent seul contre deux – avec une tourelle en moins.

………

Enfin ! Le CC Borsini poussa un soupir. Le Manin rejoignait ses équipiers. En face, l’un des deux plus petits escorteurs s’éloignait en clopinant. Le Nullo avait perdu une tourelle dans sa lutte avec le destroyer anglais, mais il était temps d’en finir. C’était bien l’avis de Fadin, en phonie à la radio : « Le convoi est notre priorité. Emmenez le Sauro et le Battisti. Les petits escorteurs ne vous gêneront plus. Foncez dans le convoi et coulez le plus de monde possible. Je me charge du destroyer. »

« Vous êtes mieux placé pour vous occuper du convoi, répondit Borsini. Laissez-moi l’honneur de m’occuper du destroyer. »

A sa mimique, le second de Borsini montra qu’il ne comprenait pas bien les intentions de son chef. « C’est pourtant simple ! Il a plus de canons que nous, mais nous allons lui foncer dessus et lui envoyer une salve de torpilles. Ça devrait le faire réfléchir ! »

………

Sur le Kimberley, John Richardson ne souriait plus. L’un des avisos, le Yarra, durement touché, ne pouvait plus lui être d’un grand secours, et le Clive ne valait guère mieux. Il se retrouvait à un contre quatre. L’Antenor allait essayer de l’aider, mais il se hâtait lentement et de toute façon, Richardson n’aimait pas l’idée de voir ce transport armé affronter de vrais navires de guerre. Dans ces conditions, comment empêcher les Italiens de s’en prendre au convoi !

………

Le Captain Horan grogna en voyant des gerbes s’élever de l’eau près du second destroyer italien. « J’ai dit de tirer contre l’ennemi de tête, Charles ! Vous êtes sourd ! » Dans le transmetteur, la voix de l’officier artilleur du Leander ne frémit pas. « Nous tirons bien contre l’ennemi de tête, Sir. »

– Alors qui…

………

Sur le Pantera, le CV Gasparini serra les poings. Apparemment, ce n’était pas un western du genre Duel au Soleil. C’était un de ceux avec les méchants Indiens, les bons cow-boys et la cavalerie qui arrive à temps. Et c’était lui et ses hommes qui jouaient les Indiens. « Cap au 200. Vitesse maximum. Signalez au Leone de nous suivre. Si le Tigre nous reçoit encore… Dites-lui adieu, et vive l’Italie. Et prévenez les torpilleurs de décrocher eux aussi. »

Il y eut même sur le Tigre en flammes quelqu’un pour répondre au Pantera : « Viva Italia ! » Sur aucun des deux navires on ne s’étonna de l’absence du rituel « Viva il Duce ! » C’est peut-être la colère d’avoir dû abandonner le Tigre qui poussa Gasparini à décider que le Pantera irait en finir avec le destroyer anglais qui brûlait.

………

Le Captain Horan respira profondément. « Oh, désolé, Charles. Mais il faut dire que ce n’est pas tous les jours que le commandant d’un vaisseau de Sa Majesté se réjouit de voir arriver des navires français sur le champ de bataille. »

………

Le CF Fadin en aurait pleuré. Le Nullo avait réussi à éloigner l’Anglais, en écopant de quelques obus pour sa peine, son Manin et ses deux équipiers étaient passés sur le corps d’un petit escorteur, ils s’apprêtaient à tomber sur le convoi et il fallait décrocher. « Signalez au Sauro et au Battisti. Nous manœuvrons pour lancer toutes nos torpilles vers le convoi sur des trajectoires croisées. Puis nous décrochons vers le sud et nous rentrons à la base. Signalez au Nullo de nous suivre. »

Réponse du Nullo : « Prenez votre temps, nous avons encore trois torpilles pour retenir notre Anglais un moment. »

………

– Sir…

Le second du Leander affichait le même sourire étonné que tout l’équipage, sauf peut-être les blessés et ceux qui s’efforçaient de réparer les dégâts et d’éteindre les incendies causés par une dizaine d’impacts de 120 mm. En tout cas, ceux qui achevaient tranquillement de couler le destroyer italien qu’ils avait déjà réduit à l’état d’épave souriaient aussi.

– Sir, un message du capitaine de frégate Bénac, commandant du croiseur… heu, Duguay-Trouin (comme il essayait désespérément de prononcer le nom du Français, le second fut heureux qu’il n’y ait aucun de leurs alliés pour l’entendre). Il dit qu’il a eu des ennuis de radio et qu’il n’a pas pu nous prévenir qu’il arrivait. Il a avec lui les destroyers Basque, Forbin et Fortuné. Il dit qu’il sait que nous n’avions rendez-vous qu’à 7 PM (19h00, pour lui), mais il a voulu voir si nos gars à Alexandrie avaient bien travaillé sur ses machines, qui avaient eu un petit problème. Il dit qu’il regrette d’avoir laissé filer un destroyer ennemi, mais il a rattrapé et coulé celui qui a fait un détour pour achever à la torpille le pauvre Waterhen, Sir.[6]

– Très bien, fit Horan. Et quelles nouvelles de Richardson ?

– Eh bien, Sir… Le Clive a été coulé en tentant de s’opposer à la charge de trois torpilleurs. (Fichus Indiens, se dit Horan. Il faut toujours qu’ils se montrent plus courageux que tout le monde.) Il semble que l’ennemi ait réussi à lancer une salve de torpilles vers les transports avant de s’enfuir. Il y en a un de coulé, et deux ou trois sont mal en point. Et, Sir… Le Kimberley poursuit l’ennemi.

Apparemment, les Anglais aussi avaient quelque chose à prouver aux Néo-Zélandais.

………

Les torpilleurs italiens avaient décroché à plus de 30 nœuds, poursuivis par les obus de l’Antenor, qui s’époumonait à moins de la moitié de cette vitesse.

Leurs dix-huit torpilles lancées sur le convoi avaient fait cinq victimes. Le malchanceux British Colonel (6 999 tonnes) en avait encaissé deux et avait sombré instantanément, sans laisser de survivants. Le Jalakrishna (4 991 tonnes et aussi britannique que le précédent, même si son nom ne l’indiquait pas), touché une fois, avait coulé lentement. Le Karagola (7 053 tonnes, encore un Anglais), touché à l’arrière, était privé de toute propulsion, mais ne manifestait aucun désir de couler. Il fut remorqué jusqu’à Port-Soudan. Enfin, dans l’affolement, le Norvégien Nyholm (5 843 tonnes) et le Grec Odysseus (4 577 tonnes) avaient tenté de manœuvrer comme des destroyers et l’un avait éperonné l’autre. Le premier avait la proue écrasée et le second donnait de la bande, mais tous deux parviendraient tant bien que mal à Suez.

Quelqu’un devait payer pour tout ça, et pour le pauvre Clive, sans parler des dégâts infligés au Yarra. Ce quelqu’un, pour le Lt-Cdr John S. Richardson, ce devait être l’Italien qui l’avait accroché depuis le début et qui s’était échappé en profitant de ce que le Kimberley remettait un peu d’ordre dans le convoi.

Le Kimberley rattrapa le Nullo aux abords de Massaoua, près de l’île Hamil. Six canons contre deux (le Nullo en avait perdu deux lors du premier choc) – l’affaire fut vite réglée et l’Anglais acheva son adversaire d’une torpille. Plus de la moitié des marins italiens purent gagner le rivage, mais le CC Borsini n’était pas parmi eux. Il fut décoré de la Medaglia d’Oro al Valore Militare à titre posthume.

Le Kimberley passa alors tout près d’une mauvaise surprise : les Italiens avaient installé une batterie de 105 sur l’île Harmil et celle-ci réussit à toucher le destroyer, coupant une canalisation de vapeur. Le destroyer s’immobilisa ; il réduisit deux canons ennemis au silence, mais dut être pris en remorque par le Leander, arrivé à point nommé, alors que des bombardiers italiens faisaient leur apparition. Leurs bombes tombèrent trop en avant des deux navires, qui rejoignirent le convoi. Alors qu’ils croisaient la route du paquebot français Félix-Roussel, les quelque 600 soldats néo-zélandais que ce dernier convoyait vers l’Egypte leur firent une ovation, avec une mention toute particulière au croiseur portant les couleurs de leur nation.

………

La bataille des îles Farasan avait coûté aux Italiens un grand torpilleur, le Francesco Nullo, et deux contre-torpilleurs, les Pantera et Tigre. Le CV Gasparini avait été recueilli (avec une bonne partie des marins du Pantera) par le Forbin. Les Alliés avaient perdu le destroyer Waterhen, l’aviso Clive et deux cargos ; le Leander, le Kimberley, les avisos Yarra et Indus et trois cargos étaient plus ou moins gravement endommagés.

La flottille italienne ne devait plus sortir de Massaoua jusqu’à ce qu’elle y soit forcée par l’avance des troupes alliées.


Un lion sur le sable

(Extrait de La flotte oubliée de Mer Rouge, in La Seconde Guerre Mondiale sur les Sept Mers, par Jack Bailey, Paris, 1998)

 

Le 7 février 1941, le contre-amiral Balsamo ordonna au contre-torpilleur Leone et aux grands torpilleurs Cesare Battisti, Daniele Manin et Nazario Sauro de se lancer dans un baroud d’honneur en allant attaquer les installations de Port-Soudan et les bateaux qu’ils y trouveraient à coup sûr, espérant au minimum perturber le trafic allié en Mer Rouge. Il n’y avait guère d’autre alternative, les réserves de carburant permettant à peine d’atteindre l’Arabie Saoudite pour s’y faire interner. Les plus petites unités devaient être sabordées dans le port de Massaoua. Mais la chance tournait décidément le dos à la flottille de Mer Rouge.

Son départ fut d’abord retardé par une défaillance mécanique du Battisti. La réparation s’avérant impossible, le navire fut sabordé et le Leone s’élança rageusement pour sa dernière mission. Trop rageusement sans doute : le contre-torpilleur s’échoua peu après la sortie du port sur un des bancs de sable qui protégeaient si bien Massaoua. Incapables de le remettre à flot, les Italiens durent se résoudre à l’achever, au grand désespoir du CF Scroffa. La dernière MAS plus ou moins opérationnelle, la 213, en fut chargée, avec deux torpilles, avant d’aller se saborder.

Restaient le Manin et le Sauro. Ils se mirent vaillamment en route vers Port-Soudan sous le commandement du CF Fadin, mais l’aviation britannique les repéra. Or, les Swordfish du squadron 824, normalement basés sur l’Eagle, avaient été déployés à Port Soudan justement pour une pareille occasion. Les antiques mais efficaces biplans exécutèrent une véritable mission d’entraînement (la DCA des torpilleurs était symbolique) et logèrent deux torpilles dans le Manin, qui sombra, et une dans le Sauro, qui alla s’échouer.

La malchanceuse flottille de Mer Rouge avait vécu. Elle s’était révélée incapable, tout comme l’aviation italienne, d’enrayer le trafic naval allié. Au total, entre juin 1940 et février 1941, plus de soixante convois alliés avaient emprunté la Mer Rouge, avec des pertes très limitées.



[1] L'aviation italienne connu encore moins de succès contre les convois alliés, malgré plusieurs tentatives. Le 20 septembre, le cargo Bhima (5 280 GRT), faisant partie du convoi BN5, fut endommagé par un near-miss et remorqué à Aden pour y être échoué. Le 15 octobre, deux navires marchands, les Ranee (5 060 GRT) et Pundit (5 305 GRT), navigant au sein du convoi BS.6A, reçurent des éclats de bombes.

[2] Il s’agit de la fin du Torricelli et de l’affaire du Perla.

[3] Ce phénomène est appelé bioluminescence marine. Le laboratoire de recherche de l’Ecole Navale a longtemps travaillé sur le sujet, espérant peut-être trouver un moyen de détection des sous-marins modernes ultrasilencieux, susceptible de remplacer le sonar. Les recherches menées à partir de 1994 sous la direction du Professeur (et capitaine de frégate) Patrick Geistdoerfer ont permis en 1998 la mise au point d’un appareil de mesure de la bioluminescence appelé “SIAMOIS”.

[4] Patrouilleur auxiliaire pour les textes officiels – son équipage s’obstinait à l’appeler “croiseur”, tout en pestant contre ceux qui n’avaient attribué à leur bateau que de pauvres canons de 100 mm au lieu de pièces de 138 ou de 150.

[5] L’Eritrea fut assez mal accueilli par les partenaires de l’Italie au sein de l’Axe et, en pratique, interné jusqu’à l’entrée en guerre du Japon. Il fut alors employé comme navire de soutien aux sous-marins – surtout aux quelques bâtiments allemands qui effectuaient des liaisons transocéaniques. Le navire se trouvait en mer, en route vers un rendez-vous avec un U-boot, lorsqu’un message de Reuters lui apprit la chute de Mussolini. Son commandant décida de mettre le cap sur Ceylan, où il eut la chance de parvenir sans ennui et où il se rendit aux Britanniques. Après la fin des combats, remis à la Marine Nationale au titre des dommages de guerre, il devint le Francis-Garnier.

[6] Le CF Bénac, un survivant du naufrage du Pluton au début de la guerre, devait être nommé capitaine de vaisseau à la suite de cet épisode.