A.O.I. – R.I.P.
D’après la thèse de doctorat d’Etat en Histoire La fin de l’empire colonial italien en Afrique Orientale, soutenue par Archibald Lenoir (Paris, 2007)
L’Abyssinie (aujourd’hui Ethiopie) est géographiquement formée par un haut plateau rocheux de 1 000 à 2 000 m d’altitude, hérissé de sommets culminant à 3 000 ou 4 000 m. Elle domine à l’ouest le plat désert du Soudan, au nord l’Erythrée, à l’est Djibouti et la Somalie britannique et, au sud, la Somalie italienne et le Kenya. L’altitude lui assure un climat agréable et de bons rendements agricoles, ainsi qu’une certaine protection naturelle contre les invasions, d’autant plus que, pendant les deux saisons des pluies, les opérations sont très difficiles.
La région ne semblait pas avoir une importance stratégique qui en ferait le cadre de l’un des affrontements d’une guerre mondiale, mais l’expansionnisme fasciste en avait fait une colonie italienne. Les Italiens avaient réussi à bâtir un réseau de routes reliant les principales villes et ports de leur colonie, au travers des zones désertiques, de collines et de passes culminant à plus de 2 000 mètres. Bien que la colonisation ait été conçue pour asseoir le pouvoir des conquérants blancs, beaucoup de Somalis ne vivaient pas trop mal sous l’occupation italienne, ce qui explique l’absence de révolte majeure. Certaines familles avaient même accumulé des fortunes considérables.
Les erreurs de calcul de Mussolini ayant jeté son pays dans la guerre, les Alliés allaient devoir rendre son indépendance à cette Abyssinie qu’ils n’avaient pas su protéger.
Les Italiens en Afrique de l’Est :
une force d’allure puissante, mais isolée
Depuis la conquête de l’Abyssinie, accomplie en 1935-36 (la “guerre de six mois”) malgré les réactions surtout verbales de la SDN, les colonies italiennes (du nord au sud, Erythrée, Abyssinie et Somalie italienne) prenaient en étau la Somalie britannique et le comptoir français de Djibouti. Entre l’Afrique Orientale Italienne (AOI) et la Libye s’étendaient en revanche le Soudan et l’Egypte, sous domination britannique.
Le Regio Esercito
L’armée de terre italienne en AOI comptait début juin près de 256 000 hommes, avec environ 70 % d'indigènes (ascaris), mais une grande partie de ces derniers ne sont guère aptes à davantage que le maintien de l'ordre.
L’infanterie régulière, comptant 110 000 hommes, était appuyée par environ 50 000 cavaliers, plus de 800 pièces d’artillerie, 24 chars moyens M11/39, 63 chars légers L3/35 et 126 “auto blindées” Fiat 611. Il s’y ajoutait de nombreuses “Bandas” (groupes de soldats irréguliers, dont seuls les officiers étaient italiens, totalisant environ 50 000 hommes), la Milizia Volontaria per la Sicurezza Nazionale (plus de 26 000 Chemises Noires) et huit “légions” de travailleurs.
Une compagnie motorisée, regroupant environ 150 volontaires allemands ayant fui les colonies britanniques, sera formée début juillet. Cette unité, équipée de camions et de quelques voitures blindées improvisées, aura surtout une valeur de propagande.
Cette force impressionnante souffrait en réalité de deux problèmes majeurs : un approvisionnement limité en munitions et le manque de médicaments pour combattre des maladies de cette région de l'Afrique, en particulier la malaria.
Environ 17 000 policiers, carabiniers et douaniers étaient chargés de la sécurité intérieure, notamment la traque des partisans abyssins, qui mobilisait en réalité aussi une bonne partie de l'armée.
– En Erythrée : secteur nord (général Frusci)
13 brigades (dont 2 en formation) et 5 bataillons d’infanterie coloniale
8 bataillons de Chemises Noires
1 bataillon d’infanterie italienne
2 escadrons et 2 compagnies de cavalerie coloniale irrégulière (bandas)
2 unités de garnison
3 batteries d’artillerie (de 77 mm/28)
– En Abyssinie et Somalie : secteur est (général Nasi)
2 divisions d’infanterie : la 40e “Cacciatori d’Africa” et la 65e “Granatieri di Savoia” (ces deux unités sont en fait des unités administratives ; leurs composants sont engagés indépendamment ou au sein de groupements ad hoc)
8 brigades (dont 1 en formation) et 4 bataillons d’infanterie coloniale
7 escadrons de cavalerie coloniale régulière
14 escadrons et 4 compagnies de cavalerie coloniale irrégulière (bandas)
1 compagnie d’infanterie motorisée
1 compagnie motorisée de reconnaissance (sur Fiat 611)
4 compagnies blindées (2 sur L3/35 et 2 sur M11/39)
7 batteries d’artillerie (2 de 77 mm/28, 4 de 105 mm/28, 1 de 149 mm/28)
– En Abyssinie : secteur sud (général Gazzera)
8 brigades (dont 2 en formation) et un bataillon d’infanterie coloniale
4 escadrons et 4 compagnies de cavalerie coloniale irrégulière (bandas)
1 compagnie de cavalerie coloniale régulière
1 compagnie de cavalerie italienne
– En Somalie : secteur de Giuba (général De Simone)
3 brigades (dont 2 en formation) et 7 bataillons d’infanterie coloniale
2 bataillons de cavalerie coloniale irrégulière (bandas)
La Regia Aeronautica
L’aviation italienne d’AOI (général Pietro Pinna) comptait presque 8 000 hommes et disposait de plus de 300 avions, mais dont seuls un peu plus de 200 étaient en état de marche. Alors que l’aviation italienne avait été efficace contre l’armée éthiopienne, ces appareils étaient pour beaucoup totalement dépassés en 1940. Les Britanniques ayant interdit le survol de l’Egypte en janvier 1940, les derniers avions furent convoyés par bateau avant la fermeture au commerce du canal de Suez. Les derniers ravitaillements en carburant et en munitions n’arrivèrent pas à destination (en particulier ceux embarqués à bord cargo Umbria, sabordé le 10 juin au large de Port Soudan).
Une cinquantaine de terrains, certains d’entre eux inconnus des Alliés, assuraient par contre un maillage bien réparti du territoire. Les principaux étaient dotés au total d’une soixantaine de pièces de DCA de fort calibre. Certains terrains devenaient toutefois difficiles d’usage en saison des pluies, limitant la charge que pouvaient emporter les appareils.
– En Erythrée : secteur nord
25ème (bis) Groupe de bombardement (12 Ca.133 - Bahar Dar), devant se déployer dans le secteur sud à Gobuen pour l’attaque contre l’Ethiopie
26ème (bis) Groupe de bombardement (12 Ca.133 - Gondar)
27ème (bis) Groupe de bombardement (12 Ca.133 - Assab K14)
28ème (bis) Groupe de bombardement (12 SM.81 - Zula)
29ème (bis) Groupe de bombardement (12 SM.81 - Assab K3)
118ème (bis) Escadrille de bombardement (6 SM.81 - Assab K14)
Groupe de reconnaissance “Gasbarrini” (Agordat)
Escadrille de reconnaissance “Nord” (6 Ca.133)
41ème (bis) Escadrille de reconnaissance (6 Ca.133)
412ème Escadrille de chasse (9 CR.42 - Massaoua et Gura)
413ème Escadrille de chasse (9 CR.42 - Assab)
414ème Escadrille de chasse (6 CR.42 - Gura)
– En Abyssinie: secteur centre/ouest
4ème (bis) Groupe de bombardement (12 SM.81 - Diredawa)
44ème (bis) Groupe de bombardement (12 SM.79 - Diredawa)
49ème (bis) Groupe de bombardement (12 Ca.133 - Gimma)
410ème Escadrille de chasse (9 CR.32 - Diredawa)
411ème Escadrille de chasse (9 CR.32 - Addis Abeba)
Escadrille de reconnaissance “Ouest” (6 Ca.133 - Addis Abeba)
110ème escadrille de reconnaissance (9 Ro.37bis - Diredawa)
– En Somalie : secteur sud
Escadrille de reconnaissance “Sud” (7 Ca.133 - Mogadiscio)
31ème (bis) Groupe de bombardement (9 Ca.133 - Yavello)
– Sous responsabilité directe du commandement de l’AOI
Escadrille de transport et de servitude : (9 Ca.133T, 6 Ca.148C, 9 SM.73, 1 Fokker F-VII (Addis Abeba)
– En dépôt : 53 avions
35 x Ca.133, 1 x SM.81, 4 x SM.79, 5 x Fiat CR.32, 6 x Fiat CR.42, 2 x Ro.37bis
– Indisponibles (en réparations, mais souvent tout juste bons à fournir des pièces de rechange) : 81 appareils
48 x Ca.133, 16 x SM.81, 2 x SM.79, 11 x Fiat CR.32, 2 x Fiat CR.42, 2 x Ro.37bis
Au 10 juin 1940, les stocks s’élevaient à :
- 107 000 tonnes d’essence-avion,
- 5 300 tonnes de bombes de divers types,
- 8 620 000 cartouches de mitrailleuses 7,7 et 12,7 mm,
- 500 moteurs d’avions de divers types.
Les moyens disponibles permettaient d’effectuer environ 15 révisions approfondies par mois, en plus de l’entretien normal.
Arrivés sur place en avril et mai, les Fiat CR.42 manquaient presque complètement de pièces de rechange et furent de ce fait rapidement réservés pour la défense de Massaoua et d’Addis Abeba. En pratique, le manque de chasseurs fut tel que les escadrilles furent fragmentées en groupes de 3 ou 4 avions.
La Regia Marina (Marisupao)
La marine italienne était représentée en Mer Rouge par une flottille relativement importante, sous les ordres de l’amiral Carlo Balsamo di Specchia Normandia :
– 5e escadrille de contre-torpilleurs (classe Leone) : Leone, Pantera et Tigre
– 3e escadrille de grands torpilleurs (classe Sauro) : Cesare Battisti, Daniele Manin, Francesco Nullo et Nazario Sauro
– deux petits torpilleurs (classe Sirtori) : Giovanni Acerbi et Vincenzo Orsini
– aviso colonial Eritrea
– croiseurs auxiliaires Ramb I et Ramb II (deux bananiers convertis)
– 21e escadrille de M.A.S. avec cinq unités (MAS-204, 206, 210, 213 et 216)
– 8e groupe de sous-marins, composé de la 81ème escadrille : Guglielmotti, Galileo Ferraris, Galileo Galilei, Luigi Galvani et de la 82ème escadrille : Archimede, Evangelista Torricelli, Macallè (côtier) et Perla (côtier).
– unités auxiliaires : canonnières Giuseppe Biglieri et Porto Corsini, mouilleur de mines Ostia, pétrolier Niobe, ravitailleurs en eau Bacchiglione, Sebeto et Sile, des chasseurs de mines antédiluviens, enfin quelques bateaux de pêche et voiliers, armés uniquement de mitrailleuses.
L’Afrique Orientale Italienne avait deux longues façades maritimes, l’une sur la Mer Rouge et l’autre sur l’Océan Indien. Elle ne disposait pourtant que d’une seule base navale : Massaoua, sur la Mer Rouge. À la suite des événements de 1936, il avait bien été prévu d’établir une seconde base sur l’Océan Indien, à Chismaio, mais rien n’avait encore été entrepris quand la guerre éclata en Europe en septembre 1939.
Les ports utilisables par les navires de l’amiral Balsamo étaient Massaoua et Assab, en Erythrée, donc sur la Mer Rouge, et Chismaio, Mogadiscio et Dante, en Somalie, sur l’Océan Indien (qui ne furent, en pratique, que très peu utilisés). Depuis l’invasion de l’Abyssinie, la Regia Marina avait entrepris de renforcer ces bases, en améliorant leurs capacités logistiques et leur défense. En tout, ses forces comptaient environ 10 000 hommes (dont 3 000 indigènes), déployés pour la plupart à Massaoua, où deux cales sèches étaient maintenant disponibles (une pour des navires jusqu’à 7 500 t., l’autre pour des navires jusqu’à 1 600 t.).
Malgré le manque de financement, un plan d’urgence permit de mettre sur pied des défenses non négligeables, principalement à Massaoua, avec des batteries côtières et anti-aériennes de divers calibres, des vigies, des stations de signalisation et de communication. Massaoua bénéficiait aussi de la protection de l’archipel des îles Dahlak, situées au large du port et autour desquelles des champs de mines avaient été établis. Le port d’Assab jouissait également d’une situation défensive intéressante, avec des champs de mines et une batterie côtière sur l’île de Fatma. En raison de sa proximité avec Aden, où les Britanniques disposaient d’un nombre important d’avions, Assab avait été équipée de mitrailleuses anti-aériennes. Chismaio s’était vu dotée de plusieurs batteries côtières, dont deux situées sur des îles voisines. Mogadiscio, pourtant la plus grande ville de Somalie, ne disposait que de quelques canons et mitrailleuses et d’aucune défense terrestre, tandis que Dante était totalement démunie. Aucune de ces bases ne disposait du moindre canon anti-char.
Ces préparatifs avaient naturellement été mal vus des Britanniques et des Français, qui n’appréciaient pas cette montée en puissance italienne dans l’Océan Indien, considéré comme leur chasse gardée.
La mission principale de la marine italienne était de perturber le trafic maritime allié en Mer Rouge, c’est pourquoi la plupart de ses unités étaient basées à Massaoua (ou se trouvait également une station pour hydravions) et Assab. On avait envisagé avant guerre de déployer les sous-marins océaniques à Chismaio, pour s’en prendre aux navires de commerce britanniques et français dans l’Océan Indien, mais ce plan fut abandonné en raison du manque d’infrastructures de ce petit port. Les possibilités de guerre sous-marine furent donc limitées à la Mer Rouge même ou à l’entrée de l’Océan Indien. De plus, les bâtiments dont disposait l’amiral Balsamo n’étaient pas très bien adaptés à leur mission.
Les MAS auraient pu jouer un rôle intéressant, mais leur utilisation contre des convois escortés, institués par les Alliés dès le mois de juillet, était extrêmement dangereuse (les Britanniques avaient suspendu leur trafic commercial le 23 mai, le temps d’organiser les convois). De surcroît, ces petits navires n’avaient pas une très bonne tenue à la mer et ne pouvaient donc être employés qu’entre mai et novembre, quand la mousson n’était pas trop violente.
En mai 1939, il était prévu d’envoyer 5 des 8 sous-marins disponibles devant autant de ports ou zones de trafic ennemis (Aden, Berbera, Djibouti, Port Soudan et golfe d’Oman). Néanmoins, les réalités du théâtre d’opération (entre autres la fatigue des équipages due au climat et les dommages causés au matériel, notamment électrique, par la forte humidité) amenèrent l’amiral Balsamo à préciser à Supermarina qu’il engagerait « autant d’unités que possible » (au pire, espérait-il, trois à la fois). Supermarina répondit le 5 juin 1940, en lui laissant pleine liberté d’action.
Outre les problèmes liés directement au climat local, les sous-marins italiens durent affronter le risque d’émanations de vapeurs de chlorure de méthyle, gaz réfrigérant choisi pour la climatisation des sous-marins, indispensable en Mer Rouge, mais dont les vapeurs sont toxiques, à la différence de celles du fréon, gaz inerte. Apparus dès le temps de paix (notamment sur les Perla et Gemma en avril 1939, au cours d’une mission d’entraînement), ces problèmes n’avaient pas été corrigés. Or, l’action du chlorure de méthyle va de la diminution de l’efficience physique à la mort, en passant par la dépression, l’inconscience, les hallucinations, la folie destructrice ou homicide… Ses émanations provoquèrent plusieurs décès et réduisirent la disponibilité des unités.
De plus, aucun de ces sous-marins n’était équipé pour le mouillage de mines ; de toute façon, le détroit de Bab-el-Mandeb (qui fait communiquer la Mer Rouge et l’Océan Indien) était périlleux, car étroitement surveillé par les Britanniques, et la mer était trop profonde pour les mines par ailleurs. Pour finir, dans ces eaux tropicales, les algues croissent très rapidement sur les mines, les entraînant vers le fond. Les Italiens disposaient bien de mines “coloniales” (qui constituaient la majorité des 600 mines qui allaient être posées), mais elles ne résolvaient pas vraiment le problème.
Mais le handicap majeur de la flottille italienne d’AOI fut sans conteste le manque de matériaux de base, de carburant, de pièces détachées et de torpilles, et l’impossibilité d’en recevoir de la Métropole. L’AOI étant totalement isolée de la mère-patrie comme de la Libye, elle ne pouvait compter, en cas de conflit, que sur les stocks constitués en temps de paix. Or, en ce domaine comme ailleurs, le retard était patent : Massaoua manquait de mazout, de pièces de rechange, de munitions (et notamment de torpilles) pour une guerre longue. Presque rien n’existait dans les autres ports. Les équipements et personnels nécessaires à une remise en état rapide des bateaux endommagés étaient tout aussi déficitaires.
Le manque d’approvisionnements n’avait pas manqué d’influer, dès le temps de paix, sur les possibilités d’entraînement des navires et équipages, tout comme sur celles de reconnaissance active des dispositions et moyens des futurs adversaires (et surtout des Anglais). Giorgio Giorgerini (Uomini sul fondo) cite ainsi le témoignage de l’amiral Mondaini, alors lieutenant de vaisseau et second du Galvani : « Après le début des hostilités en Europe, en septembre 1939 (…), un avion fut demandé au Commandant en chef afin de pouvoir observer si et comment était visible dans ces eaux un submersible immergé. Il fut répondu qu’il n’y avait pas d’essence disponible. L’autorisation de faire une croisière diurne et nocturne dans le détroit de Bab-el-Mandeb fut aussi demandée pour observer les passages et les installations puisque, en cas de guerre, il serait nécessaire de le traverser. Encore une fois, il fut répondu qu’il n’y avait pas de mazout disponible pour des croisières. » Mondaini ajoutait : « Notre préparation à la guerre était très superficielle (…) nous ne savions rien, absolument rien, de l’ennemi, de ses moyens de lutte ASM, des types d’unités que nous pourrions et devrions affronter… En pratique, nous sommes entrés en guerre dans la plus complète ignorance et impréparation. »
Les Alliés : nombreux mais disparates
Les Abyssins
Avant l’invasion italienne, le Négus, l’empereur Haïlé Sélassié, craignant le pire, avait demandé à la Belgique de lui envoyer une mission militaire chargée de réorganiser l’armée éthiopienne, qui travailla de 1930 à 1935. Malgré cette réorganisation, la première attaque italienne se produisit en octobre 1935 et la conquête fut achevée l’année suivante. Chassé de son pays, le Négus fut accueilli en Angleterre. Au printemps 1940, les Britanniques ne manquèrent pas de le tirer de sa résidence pour l’envoyer d’abord à Khartoum (Soudan), d’où furent organisés des commandos de partisans chargés d’opérer derrière les lignes italiennes. Ces “Cinquièmes colonnes” jouèrent un rôle important pendant la campagne d’Abyssinie.
À la fin du mois de mars, le chef rebelle (Ras) Abebe Aragai avait été mis en déroute à environ 40 km au sud d’Ancober. Cette ancienne capitale du royaume de Shewa est située à 120 km d’Addis Abeba, dans la direction de Djibouti. C'est donc naturellement en Côte française des Somalis qu’Abebe Aragai et ses hommes avaient trouvé refuge.
Cela n’empêcha pas les Italiens de poursuivre leur chasse aux partisans abyssins à l’aide d’avions basés à Bhar Dar et Gondar. Au moment de l’entrée en guerre, les missions de maintien de l’ordre occupaient près de cent mille hommes des troupes régulières et de la police italiennes.
Les Français
Djibouti (ou Côte française des Somalis[1])
Depuis Munich, les Italiens scandaient régulièrement « Djibouti a noi » (Djibouti à nous) lors des rassemblements fascistes sur les places de Venise ou de Rome, car le port de la Côte française des Somalis constitue le seul débouché de l’Ethiopie vers la mer. Cette attitude avait poussé le gouvernement français à la prudence et avait déclenché l’envoi de renforts : au 11 juin 1940, la garnison avait quadruplé depuis 1939, atteignant environ 8 000 hommes.
Au printemps 1939, une série de conversations franco-britanniques à Aden avait mis en relief l’importance stratégique de la CFS. Les représentants français s’étaient montrés confiants quant à leurs possibilités de faire face à une attaque provenant directement d’Ethiopie, mais ils craignaient une avance italienne par la Somalie britannique (Somaliland) qui se terminerait par une attaque sur Djibouti, en passant par Zeïla. Il fut donc convenu que les Français pourraient, si nécessaire, avancer en Somalie britannique ou bien effectuer une incursion dans les colonies italiennes en direction du port d’Assab ou d’Addis Abeba.
L’intention première de Londres était en effet d’abandonner le Somaliland si celui-ci était envahi. Cependant, en décembre 1939, les chefs d’état-major britanniques décidèrent, sur la recommandation du général Wavell (G.Q.G. Middle East du Caire, dont la région dépendait), de défendre le Somaliland en accroissant leurs effectifs sur place et en s’appuyant sur la Côte française des Somalis.
Pour se préparer à des hostilités qu’ils jugeaient inéluctables et peut-être longues, le gouverneur Deschamps et le général Legentilhomme, commandant les troupes de Djibouti, prirent de nombreuses mesures. Djibouti fut transformé en camp retranché, muni de solides défenses extérieures. De nombreuses familles furent évacuées vers Madagascar, Beyrouth et même (de Charybde en Scylla…) vers l’Indochine. L’échange des personnels français et italiens du Chemin de Fer Franco-Ethiopien, reliant Djibouti à Addis Abeba, fut effectué. Dans l’hypothèse où la liaison avec le Somaliland serait perdue, il était envisagé de tenir un réduit entre les collines d'Arta (à l’ouest de Djibouti), Holhol (au sud) et Loyada (à l’est). En dernier ressort, il était encore possible de réduire le front à la ville, puis au port même de Djibouti, qui forme un isthme et une presqu’île.
Legentilhomme était placé sous l’autorité du général Wavell, qui lui avait délégué le commandement interallié local, en raison de l’éloignement considérable de cette zone par rapport au Caire (plus de 3 000 km), alors qu’il ne disposait pas d’avion de liaison à longue distance.
Forces françaises à Djibouti (général Legentilhomme)
– Régiment de Tirailleurs Sénégalais de la Côte française des Somalis (régiment à 4 bataillons, formé par le bataillon de Djibouti et par des éléments des 1er, 3ème, 8ème et 12ème RTS), commandé par G. Raynal dit “Rabastens”. Ce régiment avait été renforcé début juin par un bataillon malgache amené par le Ville-d’Oran[2], un petit cargo qui, au retour, allait évacuer 125 femmes et enfants sur Madagascar.
– 2 compagnies de milice somali chargées de maintenir l’ordre.
– 2 groupes de méharistes (4 pelotons).
– 1 compagnie de 12 chars Renault FT-17.
– 1 peloton d’automitrailleuses.
– Groupe d’artillerie coloniale de la Côte française des Somalis (une batterie de 75 mm de campagne, une batterie côtière de 164 mm, une batterie de 75 mm AA, une batterie de 76,2 mm russes récupérés sur les Républicains espagnols), renforcé par une batterie de douze 75 mm de campagne amenée de Madagascar.
– Plusieurs centaines de partisans éthiopiens, à l’entraînement sous la direction du commandant Raoul Salan. Celui-ci avait pris la suite du commandant Robert Monnier (cet ancien conseiller militaire des Républicains espagnols, envoyé très spécial de Georges Mandel, était mort à la tâche en organisant la révolte éthiopienne le 11 novembre 1939). Des armes et des explosifs étaient stockés depuis 1939 à Djibouti à leur intention.
– Le détachement local de l’Armée de l’Air comptait 4 Potez 631 (ce qu’il y avait de plus moderne à de nombreux milles à la ronde) et 14 Potez 25 et 29 (utilisés pour la reconnaissance, l’évacuation sanitaire, mais aussi pour harceler les positions de l’artillerie italienne), ainsi que deux batteries de DCA légère. Trois MS-406 avaient été envoyés sur place en 1939, mais leurs mécaniques avaient très mal supporté le climat (leurs pilotes avaient d’ailleurs rejoint Beyrouth au début de 1940).
– La Marine était pour ainsi dire absente, en dehors du croiseur auxiliaire Caraïbe (un bananier armé). Notons cependant la présence à Djibouti du pétrolier Elorn, arrivé le 7 juin avec assez de carburant pour alimenter la CFS pendant huit mois. En Egypte, en Palestine et au Levant se trouvent aussi plusieurs navires civils, dont les paquebots Président-Doumer et Félix-Roussel. La Marine pouvait également compter sur le Porthos, transport postal réquisitionné en 1939 pour transporter de l’artillerie de Madagascar à Djibouti et qui effectuait des trajets entre l’Océan Indien et la côte ouest de l’Afrique. Les cargos mixtes Ville-d’Oran, Espérance et Général Duchesne[3] allaient continuer leurs rotations entre Madagascar et la CFS pour ravitailler cette dernière et seraient chargés de rapatrier les familles déplacées une fois la campagne d’Afrique Orientale terminée.
Madagascar
Administrée par le gouverneur Jules Marcel de Coppet, Madagascar constituait un point d’appui et un relais intéressant dans l’Océan Indien, même si les infrastructures étaient à développer (l’excellente baie de Diego-Suarez, par exemple). Son économie restait toutefois relativement fragile. Contrairement à Djibouti, il était possible de prévoir sur le long terme la constitution de troupes supplémentaires : 4 000 Malgaches avaient ainsi été recrutés en février pour être envoyés en Métropole et constituer des compagnies de travailleurs sous encadrement militaire. Fin juin, ces unités étaient toujours à Madagascar.
Forces françaises à Madagascar
– 1er RMM (Régiment Mixte Malgache, avec un détachement motorisé de reconnaissance et une compagnie du génie)
– 2ème RMM (idem), dont 1 bataillon était stationné à la Réunion.
– 1er BTM (Bataillon de Tirailleurs Malgaches)
– GAAC Diego-Suarez (Groupe Autonome d’Artillerie Coloniale, équivalant à un bataillon, équipé de canons de 75 mm)
– GAAC Emyrne (idem)
– GAM (Groupe Aérien Mixte) 555, avec 10 Potez 25 et 29
– quelques batteries d’artillerie côtière
– La Marine, encore une fois la grande absente, allait tout de même constituer une flottille basée à La Réunion et à Diego-Suarez. Mais ce n'est qu'à partir d'août qu'arrivèrent progressivement les navires concernés, qui se trouvaient dispersés fin juin aux quatre coins du globe : trois croiseurs auxiliaires, l’Aramis (Indochine), le Quercy (Antilles) et le Victor-Schœlcher (Casablanca), ainsi que quatre avisos coloniaux, le Dumont d’Urville (Pacifique), le D’Iberville (en patrouille dans les Canaries), le D’Entrecasteaux (Casablanca) et le Bougainville (Dakar).
Des renforts pour les Bataillons de Pionniers Indochinois (qui sont en réalité des unités mixtes de tirailleurs et de travailleurs) sont en cours de transit par l’Océan Indien. Destinés à la Métropole ou au Levant et embarqués sur les cargos Sontay et Linois, ils seront débarqués à Diego-Suarez où ils constitueront un renfort appréciable.
Les Britanniques
L’Empire est-il mal défendu ?
L’Angleterre dominait l’essentiel de l’est et du sud du continent africain. Au contact des colonies italiennes se trouvaient le Soudan, le Kenya et la Somalie britannique (ou Somaliland). Cette dernière était la plus mal défendue, mais elle n’était séparée de la grande base d’Aden, au Yémen, que par le golfe du même nom. Le contrôle du Canal de Suez était perçu comme vital par l’Empire britannique ; c’est pourquoi l’essentiel des forces terrestres était concentré en Egypte, tandis que la Royal Navy avait pour tâche de protéger le trafic naval en Mer Rouge.
Cependant, le général Wavell était bien conscient de l’inquiétude qui régnait non seulement au Kenya, mais aussi en Rhodésie et même en Afrique du Sud, à l’idée que les forces britanniques d’Afrique de l’Est n’étaient pas suffisantes pour empêcher l’invasion du Kenya, voire d’autres pays plus au sud. La préoccupation première était une menace contre le port de Mombasa.
Les états d’âme de l’Afrique du Sud
Le plus gros réservoir de mobilisation du Commonwealth était l’Afrique du Sud. Dans ce pays, la conquête de l’Abyssinie avait déjà provoqué en 1936 une prise de conscience sur la nécessité de moderniser les forces armées, jusque là orientées vers les combats en brousse, et d’envisager une intervention dans un autre pays. La possibilité d’une entrée en guerre de l’Italie avait entraîné un début de mobilisation de l’armée le 23 mai. Le plan initial consistait à créer une force de campagne mobile, comportant deux divisions (six brigades, composées chacune de trois régiments d’infanterie, d’une compagnie de voitures blindées et d’unités de soutien) ainsi que des unités divisionnaires (artillerie, chars). De plus, deux brigades montées et deux brigades à pied devaient être créées. Cette force devait être prête deux mois après la mobilisation. Une division de défense territoriale devait également être constituée, ainsi qu’au maximum quatre divisions “d’association armée pour la défense” (Defence Rifle Association), de trois brigades chacune.
La guerre contre l’Italie fut déclarée le 11 juin, mais la première unité était arrivée à Mombasa (Kenya) au début du mois. Finalement, trois divisions de l’ACF (Active Citizen Force), comportant chacune trois brigades, virent le jour, ainsi qu’une division montée. La 1ère Division (1ère, 2ème et 5ème Brigades) fut formée le 13 août, alors que sa 1ère brigade se trouvait déjà au Kenya. La 2ème Division (3ème, 4ème et 6ème brigades) et la 3ème Division (7ème, 8ème et 9ème brigades) furent formées fin octobre, mais elles devaient rester en Afrique du Sud au moins jusqu’au printemps 1941.
L’armement des Sud-Africains (obusiers de 4,5 pouces, canons de 18 et de 60 livres…) datait à ce moment de la Première Guerre Mondiale. La plupart des équipements avaient un besoin urgent d’entretien, alors que les pièces manquaient. Par ailleurs, il avait été convenu à l’origine que les unités sud-africaines ne devaient pas franchir l’équateur, car la possibilité de les employer sur d’autres théâtres d’opérations était incertaine, pour des raisons climatiques et du fait de leur faible niveau d’équipement.
Il est à noter que la montée en puissance des forces armées sud-africaines reposa entièrement sur le volontariat, en raison de l’opposition à la guerre d’une part importante de la population. La déclaration de guerre à l’Allemagne ne fut d’ailleurs adoptée que par une courte majorité au Parlement. Dans ces conditions, la conscription n’était pas envisageable. Par ailleurs, les questions raciales étaient très sensibles. Il ne fut jamais question d’envoyer des troupes noires au combat contre des Européens, elles furent donc cantonnées aux tâches ingrates (terrassement, garnison…). Les membres des communautés métis et d’origine indienne furent affectés aux unités de logistique et du génie. Seuls les blancs purent participer aux combats et s’engager dans des unités “techniques” (aviation, marine…).
Au départ, même pas 20 000 hommes
Pour s’opposer aux forces italiennes d’Afrique Orientale, les troupes du Commonwealth étaient réparties en deux commandements.
Commandement du Soudan (major-général Platt)
Environ 9 000 hommes :
– Trois bataillons anglais (2 500 hommes) : 1st Battalion Worcestershire Regiment, 1st Battalion Essex Regiment, 2nd Battalion West Yorkshire Regiment.
– Une batterie en cours de conversion sur obusier de 3,7 pouces.
– La Sudan Defence Force : 4 500 soldats soudanais, organisés en 21 compagnies d’infanterie (parmi lesquelles 5 puis 6 compagnies mobiles de mitrailleuses) et de cavalerie (à cheval et à chameau) et encadrés par des officiers britanniques.
– La police soudanaise : 5 000 hommes, répartis dans les districts civils – très fidèles.
– La RAF alignait une cinquantaine d’avions, pour la plupart dépassés (notion très relative, cependant, dans cette région).
Chasse :
· Flight B du Sqn 112 : 7 Gloster Gladiator I (Port Soudan). Le reste du Sqn 112 était basé en Egypte. Les Gladiator basés au Soudan formeront le Flight K indépendant (mais néanmoins sous le contrôle opérationnel du Sqn 14) à partir du mois de septembre (8 appareils).
Bombardement et coopération (254ème Wing) :
· Sqn 14 sur 11 Vickers Wellesley (Port Soudan), devant passer sur Bristol Blenheim IV au mois de septembre.
· Sqn 47 sur 11 Vickers Wellesley et 6 Vickers Vincent (Erkowit). Les Vincent (Flight D), chargés des missions d’appui, seront détachés au sein du Flight 430 à partir du mois d’août, après avoir reçu le 30 juillet le renfort de 3 Gloster Gauntlet, utilisés en bombardiers en piqué avec 8 bombes de 25 livres.
· Sqn 223 sur 11 Vickers Wellesley (formellement basé à Nairobi, mais se trouvant à Summit, 60 miles au sud-ouest de Port Soudan, début juin) ; fera mouvement vers Aden lors de l’attaque du Somaliland.
Commandement du Kenya et de l’Ouganda (major-général Dickinson)
Il rassemblait environ 8 500 hommes, blancs et indigènes, venant de tous les territoires britanniques de l’Afrique équatoriale et australe. Les plus notables étaient les “King’s African Rifles” (KAR) : bataillons indigènes de Rhodésie, Nyasaland, Tanganyika, Ouganda, Kenya et Somalie. Ces bataillons étaient regroupés dans les 1ère et 2e Brigades est-africaines, responsables respectivement des défenses côtières et de l’intérieur du pays.
Heureusement, ces faibles forces étaient protégées par les obstacles naturels formidables que constituent les régions désertiques qui entourent le massif éthiopien. Les régions du nord du Kenya et de l’est de la vallée du Nil ne comportent en effet que de rares voies de communication, de simples pistes.
Deux brigades supplémentaires, la 5e est-africaine et la 7e nord-rhodésienne, furent formées en septembre et octobre, d’autres étaient prévues pour 1941. En novembre, les 11e et 12e Divisions africaines furent constituées à partir des trois brigades est-africaines, d’une brigade sud-africaine, ainsi que des deux brigades ouest-africaines (la 3ème en provenance du Nigéria, la 4ème du Ghana).
Le plan de mobilisation britannique comprendra une renumérotation des unités au mois de novembre.
Les forces aériennes du Commonwealth étaient ici représentées par quelques squadrons de la SAAF et par un squadron rhodésien de la RAF, volant sur des avions eux aussi dépassés, pour la plupart.
Chasse :
· Sqn 1 (SAAF) : 4 Hawker Hurricane I, 6 Hawker Fury II (Port Reitz, près de Mombasa – un fort détachement était en Egypte, à l’entraînement sur Gladiator) ; un détachement de Fury devant être basé mi-juillet sur les aérodromes de Wajir et Buna.
Bombardement :
· Sqn 11 (SAAF) sur Hawker Hartebeeste, variante du Hawker Hart (Nairobi), devant passer sur Fairey Battle au mois d’août.
· Sqn 12 (SAAF) sur 6 Ju-86, ex-avions de transport civil (Nairobi).
Coopération et appui au sol :
· Sqn 40 (SAAF) : un Flight sur Hawker Hartebeeste (Wajir).
· Sqn 237 (rhodésien) sur Hawker Hart et ses variantes Audax et Hardy (répartis le long de la frontière kenyane). Les Hardy seront envoyés au Soudan dans le courant de l’été (les autres appareils étant jugés trop vieux pour participer aux combats les plus intenses), tandis que des Lysander seront reçus à la fin de l’année.
Somaliland (lieutenant-colonel Chater)
En Somalie britannique, la situation était encore plus sérieuse. Les Britanniques n’y disposaient au départ que d’une compagnie d’infanterie du Nyassaland (1st KAR, 150 hommes) et du Somaliland Camel Corps, en cours de motorisation. Ce dernier comptait 500 hommes (renforcés par la suite par quelques dizaines de soldats venus de Rhodésie du Sud), répartis en une compagnie avec chameaux et poneys, deux compagnies à pied et une compagnie de mitrailleurs motorisés. Le 1er bataillon du Northern Rhodesian Regiment était arrivé en mai, portant la défense à 1 475 hommes en tout, complétés par quelques groupes d’irréguliers (Illalos) et une petite unité de police. Le lieutenant-colonel Chater était sous le commandement du général Legentilhomme.
Les passes de Tug Argan et Sheikh, qui constituaient les seules positions qu’il était possible de tenir pour protéger la capitale Berbera, furent mises en défense avec la construction de nids de mitrailleuses bétonnés. Des préparatifs de démolition de la route furent effectués dans la passe de Sheikh (celle de Tug Argan étant trop large).
Le Somaliland était couvert par l’aviation basée à Aden, qui devait aussi protéger le trafic naval en Mer Rouge et pouvait également attaquer l’Erythrée. De plus, la RAF disposait d’une piste très bien placée sur l’île de Perim (qui accueillait également une petite installation de la Royal Navy), située dans le détroit de Bab-el-Mandeb, ce qui permettait de ravitailler les avions venant d’Aden, 200 km à l’est. La RAF disposait enfin de deux terrains avancés au Somaliland, à Berbera et Laferug.
Chasse :
· Sqn 94 sur 6 Gloster Gladiator I et II (Sheikh Othman) – un seul Flight dans un premier temps, un second Flight devant être mis sur pied fin octobre.
Bombardement :
· Sqn 8 sur 6 Bristol Blenheim I (bombardement et protection anti sous-marine) et 6 Vickers Vincent (sécurité intérieure du protectorat et reconnaissance côtière) (Khormaksar).
· Sqn 11 sur 12 Bristol Blenheim I (Sheikh Othman).
· Sqn 39 sur 12 Bristol Blenheim I (Sheikh Othman).
Reconnaissance :
· Sqn 203 sur 12 Bristol Blenheim I et IV (Khormaksar), chargé de la surveillance de la Mer Rouge.
Forces navales du Commonwealth
Elles étaient très importantes, mais devaient avant tout escorter les convois dans l’Océan Indien et en Mer Rouge. Seule une petite partie était disponible pour des opérations directes contre l’Afrique Orientale Italienne.
– Red Sea Force (capitaine Horan puis contre-amiral Murray à partir du 29 juin), basée à Aden
CL HMNZS Leander, HMAS Hobart
CLAA HMS Carlisle (en partance pour le sud de la France)
28th Destroyer Division : DD HMS Kandahar, Khartoum, Kimberley, Kingston
PS (avisos) HMS Auckland, Flamingo, Grimbsy, Shoreham, HMIS Cornwallis
– East Indies Command (vice-amiral Leatham), navires répartis au gré des missions entre Port-Saïd, Suez, Aden, Khor Kuwai (Oman), Bassorah, Colombo, Bombay, Durban…
CA HMS Kent (en partance pour la Méditerranée)
CL HMS Ceres, Colombo
AMC (croiseurs auxilaires) HMS Antenor, Carthage, Cathay, Ranchi
PS (avisos) HMS Falmouth, HMIS Clive ; dans le Golfe Persique : HMIS Indus, Hindustan, Lawrence
PC (patrouilleur) HMIS Pathan
PG (canonnières) HMS Cockchafer, Gnat
PE (chalutiers ASM) HMS Amber, Moonstone
AM (chasseurs de mines) HMS Derby, Huntley, Widnes
AMA (chalutier chasseur de mines) HMS Overdale Wyke
Divers navires de défense portuaire et navires armés pour la surveillance de la contrebande
L’aviso HMAS Parramatta et le croiseur léger HMS Caledon rejoignirent la Mer Rouge respectivement fin juillet et début août. Au début août également, le croiseur léger HMS Capetown rejoignit l’East Indies Command. Le cuirassé HMS Royal Sovereign, arrivé à la mi-août à Aden, escorta un convoi lors de son transit vers Durban, où il devait passer en bassin.
Les Belges
La Belgique n’était pas initialement en état de guerre avec l’Italie, mais cette déclaration fut chose faite en hâte lorsqu’en juillet 1940, des sous-marins italiens coulèrent en Méditerranée deux cargos belges, le Kabalo et le Portugal, qui participaient à l’évacuation des 150 000 hommes envoyés en France avant la chute de la Belgique pour constituer la Réserve de recrutement et d’instruction de l’Armée belge.
Le Congo belge
L’état de guerre, ainsi que la détermination affichée par les gouvernements français et belge à continuer le combat, renforcèrent le Gouverneur Général du Congo belge, Pierre Ryckmans, dans son désir de faire participer la colonie à l’effort de guerre aux côtés des Alliés. La défense du Bas-Congo avait été en réalité mise sur pied dès le 15 mai. La mobilisation de la totalité des forces devait s’effectuer par phases successives, pour éviter de troubler la vie économique de la colonie, déjà bouleversée par la coupure avec la Métropole.
Jusqu’en 1939, l’économie du Congo était totalement dirigée vers l’Europe occidentale. Le principal client importateur et exportateur était bien entendu la Belgique (avec plus de 80% des exportations), puis venaient, dans l’ordre, l’Allemagne, les Pays-Bas, la France et… le Grand-Duché de Luxembourg. Les autres pays ne constituaient qu’un appoint. Dès la déclaration de guerre de la France et de la Grande-Bretagne à l’Allemagne, le Congo perdit avec celle-ci un excellent client et subit une importante crise économique ; les marchandises ne tardèrent pas à s’accumuler sur les quais et dans les entrepôts de Léopoldville et de Matadi. Mais ce fut bien pire à partir de mai et juin 1940, lorsque la Belgique, la Hollande, le Luxembourg et la France tombèrent aux mains de l’ennemi. L’économie de la colonie s’effondra. Par la suite, les circonstances de la guerre aidèrent le Congo à trouver de nouveaux débouchés et à se faire de nouveaux clients : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Afrique du Sud, l’Argentine…
Du point de vue économique, l’importance du Congo n’était pas à démontrer. L’Union Minière du Haut Katanga (UMHK) avait prévu la guerre et, dès le début de 1939, l’administrateur-délégué Edgar Sengier avait fait expédier à New York 1 000 tonnes de minerai de pechblende, celui-là même qui servirait pour la première bombe atomique lâchée sur le Japon. Dès le début de la guerre en Europe, la production de métaux stratégiques fut renforcée. D’importantes quantités de cuivre furent vendues tout au long du conflit à la Grande-Bretagne, cependant que des tonnages importants de cobalt, étain, zinc et minerai d’uranium étaient exportés aux Etats-Unis.
Mais l’effort de guerre concernait aussi le milieu rural, où la pression administrative se fit durement sentir à partir de fin 1942, lorsque la durée du travail obligatoire exigé des indigènes passa de soixante à quatre-vingt-dix jours. Le retour à la cueillette du caoutchouc fut particulièrement mal supporté chez des populations qui se souvenaient du “caoutchouc rouge”, rouge comme le sang des malheureux cueilleurs. Heureusement pour les Congolais, les dispositions prises par les Français et les Néerlandais pour évacuer leurs stocks de caoutchouc d’Indochine et d’Indonésie avant l’invasion japonaise permit de contenir quelque peu la pression à la production.
Par ailleurs, il fallait toujours tenir compte des rivalités entre ethnies, qui provoquèrent d’autres troubles, y compris jusqu’au sein de la Force Publique.
La Force Publique
Créée par Léopold II du temps de l’Etat Indépendant du Congo, la Force Publique jouissait d’une réputation parfois sulfureuse suite à son implication par le passé dans des campagnes de répression. Elle était composée d’indigènes et d’Occidentaux, parmi lesquels on trouvait alors une proportion notable d’aventuriers et de mercenaires. Toutefois, lors de la Première Guerre Mondiale, les Belges avaient démontré que cette force de maintien de l’ordre pouvait se transformer en force militaire coloniale de très bonne tenue. Sous le commandement du Général Tombeur, la Force Publique avait remporté des succès substantiels contre les forces d’Afrique Orientale Allemande commandées par le légendaire Lettow-Vorbeck. Tabora figurait d’ailleurs sur l’emblème de la Force Publique en souvenir de la prise de la capitale de l’A.O.A. par les troupes belgo-congolaises.
Après la guerre, la Force Publique avait été négligée par la métropole, qui ne lui avait plus consenti que de maigres crédits. Un léger rattrapage avait commencé à s’opérer depuis 1937 grâce à des crédits inscrits à l’extraordinaire, mais l’équipement restait globalement démodé (canons Saint-Chamond de 1916, fusils Mauser modèle 1889 !).
Le commandement de la Force Publique était assuré au début de la guerre par le colonel B.E.M. Gilliaert. La montée en puissance de ces troupes en mai-juin 1940 n’alla pas sans incidents : l’indiscipline et les rivalités étaient courantes. De plus, sous la pression du Gouverneur Ryckmans, désireux de minimiser les entraves à l’économie de la Colonie, et malgré les avis formels de nombreux officiers, le colonel Gilliaert avait décidé de procéder à une mobilisation “par phases” en complète contradiction avec les plans établis avant la guerre. L’improvisation qui en résulta conduisit à une certaine contestation dans les rangs, surtout à Stanleyville, dans le nord-est de la Colonie, où le colonel B.E.M. Mordant, commandant la 3e Brigade, eut des mots très durs pour Gilliaert[4]. Heureusement, la déclaration de guerre de la Belgique contre l’Italie le 13 juillet accéléra les préparatifs et évita que la situation dégénérât plus avant. Les incidents ayant émaillé la mobilisation étant venus aux oreilles du Gouvernement belge, le Lt-général Paul Ermens, vice-gouverneur du Congo, fut prié de prendre directement le commandement de la Force Publique, pendant que Gilliaert prenait en main les Troupes du Nord-Est pour les préparer à intervenir au Soudan et en Abyssinie avec les Britanniques.
Peu confiants initialement dans les capacités militaires de la Force Publique, surtout après la reddition de l’armée belge le 28 mai, les Alliés voulurent, chacun à sa manière, montrer leur “sollicitude” envers la colonie belge. C’est ainsi que les Britanniques envoyèrent la canonnière HMS Bridgewater à l’embouchure du Congo, cependant que les Français se proposaient d’expédier des tirailleurs sénégalais et une batterie de DCA à Léopoldville. Il fallut que Pierre Ryckmans fît appel à toutes les ressources de la diplomatie, ainsi qu’à ses excellentes relations avec Pierre Boisson, gouverneur de l’A.E.F., pour que soient remisés ces plans. Sur fond de propagande allemande, ils risquaient en effet d’accréditer la thèse selon laquelle Britanniques et Français voulaient se partager le Congo au moment où la colonie était traversée de violents courants d’opinion, en faveur du Roi ou opposés à lui. Pour démontrer fermement l’engagement du Congo auprès des Alliés, Ryckmans organisa le 9 juin à Léopoldville un grand défilé, auquel participèrent non seulement des contingents de la Force Publique et les anciens combattants, mais également les marins du Bridgewater et des soldats français venus spécialement du “Congo Brazzaville”. Le tout en présence du Consul Général de Grande-Bretagne et de Pierre Boisson, qui avait traversé le “Pool” pour l’occasion.
Malgré ces débuts difficiles, la Force Publique s’illustra par le concours précieux qu’elle apporta aux forces britanniques du Soudan, d’abord pour la défense contre les incursions italiennes venues de l’Abyssinie voisine, puis pour la libération de l’Ethiopie. Les Belges étaient d’ailleurs familiers de ce pays, car c’était à eux que le Négus avait fait appel avant l’invasion italienne pour moderniser la Garde impériale, dans le cadre de la mission dirigée par le major Dothée.
La Force Publique fut ensuite utilisée à diverses missions de garnison, notamment en renfort des forces françaises à Madagascar, avant qu’une brigade double fût envoyée en Birmanie en 1942. C’est bien sûr son expérience du combat de jungle qui lui valut ainsi l’honneur d’être envoyée en Asie pour combattre les Japonais.
Le gouvernement belge fut toujours très réticent à admettre l’idée que la Force Publique puisse un jour débarquer un jour en Europe. D’après les Congolais, cette attitude s’expliquait par la peur de la contagion des idées “révolutionnaires” de la gauche européenne et par le désir de maintenir une séparation assez stricte entre Européens et Africains. Les autorités belges voulurent également toujours maintenir un minimum de troupes (environ 6 000 hommes) en garnison au Congo, non seulement pour assurer la défense du Bas-Congo contre l’un ou l’autre coup de main d’un corsaire allemand, mais aussi pour garantir l’ordre dans cette colonie prompte aux soulèvements divers et aux conflits inter-ethniques.
Les effectifs de la Force Publique atteignirent à son sommet pratiquement 25 000 hommes, assistés d’autant de porteurs.
« En temps de paix, la Force Publique était organisée en vue de défendre le territoire de la Colonie et d’y maintenir la tranquillité et l’ordre publics. Elle se composait de troupes campées et de troupes en service territorial réparties en trois groupements, chacun englobant les troupes de deux provinces.
Le plan de mobilisation avait été conçu uniquement en vue de la défense du territoire contre un ennemi extérieur. La mobilisation totale de la Force Publique permettait de mettre sur pied de guerre trois brigades, chaque groupement du temps de paix donnant naissance à une brigade. En outre, la mobilisation d’un organisme spécial, dénommé “Défense du Bas-Fleuve”, incombait au 2ème Groupement, basé à Léopoldville.
Chaque brigade comportait au total environ 6 000 hommes et 4 000 porteurs, répartis comme suit :
– Un Q.G.-Brigade comprenant un Commandement et des Services
– Deux Régiments d’Infanterie à trois bataillons à trois compagnies de fusiliers et une compagnie de mitrailleuses (6 pièces), soit environ 2 000 hommes par R.I.
– Une Compagnie de Fusiliers Cyclistes
– Une Batterie d’Artillerie de Campagne de 4 pièces de 70 mm Saint-Chamond
– Une Compagnie d’Artillerie d’Infanterie (mortiers Stokes de 81 mm)
– Une Compagnie de Pionniers Pontonniers du Génie
– Une Compagnie de Transports Automobiles
– Un Détachement de Troupes de Transmission
– Une Compagnie d’Etapes
– Un Dépôt de Renfort et d’Instruction
– Une Base de Ravitaillement de Brigade
– Un Centre de Répartition des Porteurs.
La déclaration de guerre de l’Allemagne à la Belgique et l’attaque de la Métropole ne mirent pas le Congo Belge en danger immédiat d’invasion. L’Italie étant restée dans l’expectative, les forces italiennes massées en Abyssinie constituaient certes une menace latente pour le Nord-Est de la Colonie, mais plus de 500 km de territoire anglo-égyptien la séparaient de l’Afrique Orientale Italienne. Aussi ce répit fut-il mis à profit par le colonel B.E.M. Gilliaert pour élaborer, à l’encontre de ce qui avait été envisagé avant-guerre, une mobilisation par phases successives censée troubler le moins possible la vie économique de la Colonie.
Dès le 15 mai, fut ordonnée comme première phase la mise sur pied de guerre de la “Défense du Bas-Fleuve”, afin de prémunir le Congo Belge contre une action toujours possible des corsaires allemands opérant dans l’Atlantique.
La deuxième phase fut réalisée durant le courant du mois de mai 1940, et porta à effectifs de guerre les Bataillons I à VI, ainsi que les autres unités d’active (Artillerie, Génie, etc.).
Le 10 juin, date de l’entrée en guerre de l’Italie, fut déclenchée la troisième phase qui consistait à former les Bataillons VII à XII (de 1ère réserve).
La quatrième phase fut amorcée le 18 juin, avec la mobilisation des Bataillons de la série XIII à XVIII (de 2ème réserve).
Cette phase devait en principe être suivie d’une cinquième, puis d’une sixième phase. La déclaration de guerre de la Belgique à l’Italie, précipitée le 13 juillet par les attaques répétées de sous-marins italiens contre des navires belges en Méditerranée, allait cependant accélérer les opérations de mobilisation.
Les premières demandes adressées à la Force Publique ne tardèrent pas à être formulées par les Britanniques. Le gouverneur général du Soudan Méridional, M. Parr, demanda qu’un ou deux pelotons de la Force Publique soient mis à sa disposition pour la garde de l’aérodrome de Juba. Le commandant des troupes du Soudan, lui, manquait de chauffeurs pour ses camions de ravitaillement, et réclama un peloton de chauffeurs. Ces demandes purent être satisfaites assez rapidement, notamment par l’envoi du XIe Bataillon, qui devint l’embryon du Belgian Contingent in Sudan (B.C.S.)
A la fin du mois d’août 1940, la mobilisation de la Force Publique était achevée, et son déploiement correspondait au schéma suivant :
– Les Troupes de Nord-Est (T.N.E.) rassemblaient les 1ère et 3ème Brigades sous le commandement du colonel Gilliaert, avec un Q.G. établi à Watsa. Il s’agissait d’environ 12 000 hommes, dont la mission était non seulement de défendre la frontière Congo-Soudan-Ouganda jusqu’à l’équateur, mais aussi d’intervenir offensivement soit vers le Nil (entre Malakal et Juba), soit vers l’Ouganda. Grâce aux camions General Motors commandés par l’Armée belge, qui avaient été détournés de la France vers le Congo, les T.N.E. avaient pu être à peu près entièrement motorisées. Cela devait leur procurer un avantage critique en termes de mobilité au cours de la campagne.
– Les Troupes de l’Ouest (Q.G. à Léopoldville) comprenaient le 3ème Régiment, la Défense du Bas-Fleuve, la Compagnie d’Artillerie d’Infanterie et la Compagnie de Pionniers Pontonniers du Génie. Leurs effectifs s’élevaient à environ 4 000 hommes au total. Ces troupes étaient notamment chargées d’assurer la défense du Bas-Fleuve et de Léopoldville, de protéger le chemin de fer de Matadi à Léopoldville et de prêter main-forte, si nécessaire, aux troupes de l’Afrique Equatoriale Française.
– Les Troupes du Sud (Q.G. à Elisabethville) comprenaient le 2ème Régiment, soit environ 2 000 hommes. Leur mission était d’intervenir si nécessaire au profit des troupes britanniques en Rhodésie.
Vers la mi-septembre, les Troupes du Nord-Est allaient encore être renforcées par un puissant détachement d’artillerie venu d’Afrique du Nord (où il s’était replié). Ce détachement comprenait deux batteries de 47 mm antichars, deux batteries de 75 DTCA, une batterie de 75 TRA, deux obusiers de 155 et un canon de 105 mm.
Tout aussi importante fut la création au même moment du Détachement de l’Aéronautique Militaire auprès de la Force Publique[5], connu plus couramment mais de façon erronée sous le nom de Composante Aérienne de la Force Publique (C.A.F.P.). La création de ce détachement, placé sous le commandement du major aviateur Lucien Leboutte, avait été rendu possible par l’envoi d’avions de la Sabena et de l’Aéronautique Militaire, par l’achat à la Grande-Bretagne de Fairey Battle, dépassés sur le théâtre européen, mais qui allaient rendre d’immenses services en Afrique, et par l’échange de multiples avions contre les Brewster Buffalo alloués à l’Aéronavale française. Il fut ainsi possible de former un régiment de chasse, un de bombardement et un de transport, dotés d’un matériel hétéroclite.
Le mois d’août et le début du mois de septembre furent consacrés à d’importants préparatifs logistiques, afin de mettre les bases de Juba et de Malakal, au Soudan, en état de soutenir le déploiement de la Force Publique. Les détachements du Génie s’affairaient à construire des entrepôts et des pistes pour la future C.A.F.P., pendant qu’on envoyait par le Congo, puis par le Nil, les vivres, le matériel et le pétrole nécessaires pour la campagne. C’était une véritable course contre la montre, car les Italiens avaient lancé leur grande offensive au Sud-Soudan et menaçaient directement Khartoum. »
Extrait de « La Campagne des Troupes Coloniales Belges en Abyssinie », par le capitaine-commandant R. Werbrouck, Presses du Courrier d’Afrique, Léopoldville, Congo Belge, 1947
La stratégie alliée : le règne de l’improvisation
Un front secondaire
La théorie…
En théorie, quatre axes d’invasion de l’Afrique Orientale Italienne pouvaient offrir de bonnes perspectives de succès pour une armée régulière :
– au nord-est, de Djibouti vers Addis Abeba.
– au nord-ouest, de Kassala (au Soudan) vers Asmara et Massaoua (en Erythrée) ; toutefois, les difficultés naturelles de la route Kassala-Massaoua nécessitaient d’envoyer une force nombreuse, difficile à ravitailler par cette voie étroite.
– à l’ouest, du Soudan (et plus tard du Kenya) vers l’Abyssinie.
– au sud, enfin, du Kenya vers la Somalie italienne.
Cependant, la préoccupation majeure des états-majors britannique et français était avant tout la neutralisation puis la conquête de la Libye. L’action du mouvement patriotique en Abyssinie, visant le retour au pouvoir du Négus, était perçue comme le meilleur moyen, vu les ressources disponibles, de rendre la position italienne intenable, pour finalement reconquérir le pays.
Une invasion à grande échelle de Kassala vers Asmara (qui dépendait de la disponibilité des troupes engagées en Libye), ou à partir de Chismaio vers le nord, n’était donc pas envisagée dans un premier temps. Seules étaient prévues des attaques limitées pour fixer l’ennemi pendant que les partisans du Négus seraient soutenus.
L’état-major allié gardait toutefois en permanence à l’esprit qu’il était impératif de défendre le Canal de Suez et de maintenir ouverte la ligne de communication empruntant la Mer Rouge.
Et la pratique
À la déclaration de guerre de l’Italie, le 10 juin 1940, 300 officiers et 8 000 hommes, très bien armés et bien équipés pour l’époque, tenaient Djibouti. Les Alliés étaient persuadés que les Italiens n’avaient aucun intérêt à s’emparer du territoire, dont le port eût été aussitôt bloqué par les Anglais. Réciproquement, Français et Anglais n’avaient aucun projet offensif sérieux contre les forces italiennes d’Ethiopie, dont l’importance numérique était impressionnante. En principe, les forces du Soudan, du Kenya et du Somaliland devaient rester sur la défensive tandis que les Français, théoriquement les mieux équipés, devaient lancer une attaque le long de la ligne de chemin de fer vers Addis Abeba. Mais ces plans se heurtèrent à une dure réalité avec la chute imminente de la métropole et surtout le déclenchement des hostilités en Libye, qui garantissait une quasi-absence de renforts et d’approvisionnement pour les mois à venir.
Toutefois, les accords initiaux furent respectés et un bataillon du RTS-CFS entra au Somaliland pour tenir les passes de Jirreh et Dobo et défendre le port de Zeïla, tendant ainsi la main aux Britanniques.
Les voies d’accès menant à Djibouti et la ligne du Chemin de Fer Franco-Ethiopien furent immédiatement fermées, ce qui n’alla pas sans conséquence sur l’approvisionnement de la CFS, qui dépendait en grande partie des importations de nourriture en provenance de l’intérieur du continent.
Avant le mois de juin, Legentilhomme n’avait jamais pu obtenir du Ministère des Colonies l’autorisation de fortifier la passe de Jirreh (officiellement pour cause de trop grand éloignement avec Djibouti, mais témoignant peut-être aussi d’un reste de querelle entre puissances coloniales). Des préparatifs de démolition avaient toutefois été menés pour obstruer le défilé de Dobo. Dans la confusion du Grand Déménagement et avec la prise de conscience que tout devait être tenté pour tenir les Italiens en échec, il fut décidé de se passer d’autorisation et des travaux sommaires de fortification furent entrepris dans les deux passes.
Pour la suite, diverses options étaient envisagées :
– Les troupes situées au Soudan devaient maintenir la pression dans la région de Gallabat, sans toutefois entreprendre d’opération majeure, et soutenir les rebelles en Abyssinie par tous les moyens possibles.
– Au Kenya, une démarche similaire était envisagée dans l’ouest de l’Abyssinie, en conjonction avec les forces arrivant de la région de Boma au Soudan.
– Même chose sur la frontière sud de l’Abyssinie, avec une avancée rapide sur une ligne Kolibio-Dif et l’utilisation de petites colonnes mobiles pour harceler l’ennemi à l’ouest de Moyale. La saison des pluies étant passée, il ne devait pas y avoir de problèmes majeurs d’approvisionnement en eau pour s’avancer ensuite sur Chismaio ; le problème venait surtout des capacités de transport.
Mais tout cela était subordonné à la chute de la Libye. Ce n’est qu’ensuite que les Alliés se préoccuperaient de régler le compte de l’AOI.
Les Alliés allaient bientôt disposer d’un avantage considérable, grâce aux efforts combinés des équipes franco-britanniques de déchiffrage, qui réussirent à casser le code de l’Armée royale italienne, puis celui de ses forces aériennes.
Des avions, n’importe quels avions !
Tous ces beaux calculs n’empêchaient pas que les forces alliées faisaient face à des forces italiennes sur le papier beaucoup plus puissantes. Il fallait d’urgence envoyer des renforts, notamment aériens, pour faire face à l’impressionnante armada italienne. On prête au commandant du détachement aérien français à Djibouti (le GAM-CFS) cette réponse au message l’informant que l’Armée de l’Air ne disposait pas de nombreux appareils de première ligne à lui envoyer dans l’immédiat : « Je me fiche qu’ils soient de première ligne. Envoyez-moi des avions, n’importe quels avions… pourvu qu’ils volent. » Ses collègues de la RAF au Soudan et au Kenya en ont sûrement dit autant. Les Sud-Africains remirent même en service de vieux biplans Valencia pour des missions de bombardement.
Heureusement, les Alliés purent compter sur des renforts substantiels dès la fin des opérations en Libye, à la fin du mois de septembre. Ils permirent de constituer le Corps Expéditionnaire d’Afrique Orientale (CEAO), qui était réparti entre le Soudan et le Kenya.
Djibouti : trois GAM
Dès fin juin, les quelques appareils du GAM-CFS furent effectivement renforcés par… trois (!) Potez 631 (la légende prétend que ces renforts inespérés furent baptisés Foi, Espoir et Charité, mais la vérité oblige à préciser que ce baptême théologal est un pieux mensonge d’un journal de marche tenu par un officier très catholique ; une photo d’époque permet même de distinguer sur le nez de l’un de ces appareils une silhouette féminine fort éloignée des représentations habituelles de la Vierge Marie).
Le 13 juillet arriva le GAM I/551, avec 7 D-510 guidés par 5 Potez 63.11.
Le 30, ce fut au tour du GAM II/551, avec 10 MS-406, 5 D-501 (venus de Dakar !) et 4 Potez 63.11.
Nord-Soudan : le CEAO-Gordon
Les missions du CEAO-Gordon, sous commandement britannique, consistaient à affronter l’aviation italienne, à soutenir les troupes au sol, à escorter des convois en Mer Rouge, à défendre Port Soudan, Atbara et Khartoum, à attaquer Massaoua et à soutenir l’activité croissante des patriotes du Négus. Il fut officiellement opérationnel à partir du 2 septembre, mais le déploiement ne fut en réalité achevé qu’à la fin du mois de septembre.
Aux squadrons déjà présents s’ajoutaient plusieurs unités venues d’Egypte et de Palestine alors que la campagne de Libye touchait à sa fin :
– Sqn 6, sur Westland Lysander.
– Sqn 45, sur Blenheim I.
– Sqn 3 (RAAF) ; arrivé au Moyen-Orient à la fin août et opérationnel à partir de début novembre, il comprend deux Flights sur Gloster Gladiator (provenant d’autres Sqn au fur et à mesure de leur conversion sur Hurricane) et Gauntlet (utilisés en bombardiers en piqué avec 8 bombes de 25 livres.) et un Flight sur Westland Lysander.
Le groupement était complété par des forces françaises non négligeables (pour ce théâtre d’opérations) :
– GB II/15 : 13 Farman NC 222.1/2, bombardiers d’âge respectable.
– Groupe de Marche Bodet : 15 Amiot 143.
– ESRL n°2 : 3 Amiot 351 GR, superbes et modernes, mais si peu nombreux ; les avions ont été transformés à l’Atelier d’Alger ; un Amiot 354 étant prêté à cette unité pour son entraînement.
La campagne de Libye s’achevant, arrivèrent le GC I/7 et le Groupement Pouyade, soit une douzaine de MS-406 et une dizaine de Potez 631 et 63.11 (dont certains équipés de 3 MAC de fuselage et 4 MAC d’ailes, soit 7 mitrailleuses tirant en chasse).
Fin septembre, quatre Glenn-Martin M-167F convertis en chasseurs par l’AIA d’Alger rejoignirent le Groupement Pouyade.
En décembre, une vingtaine de MS-410 furent à leur tour envoyés en Afrique Orientale, mais ils n’y furent guère employés, l’aviation italienne dans cette région ayant été pratiquement anéantie.
Sud-Soudan et Kenya : le CEAO-Congo
Déployé au Sud-Soudan, en Ouganda et au Kenya, le CEAO-Congo, sous commandement belge, devait inclure des unités françaises, du Commonwealth et de l’Aéronautique Militaire belge. Etant donné les contraintes logistiques et en dépit des gros efforts fournis par les autorités coloniales d’AEF et du Congo, le déploiement de ce corps expéditionnaire demanda encore plusieurs semaines. Les pilotes belges évacués vers la Grande-Bretagne fin juin, avaient en effet du transiter par l’AFN pour y être entraînés sur du matériel français.
– GAM III/551 : 6 Potez 542, 4 Potez 25 et 2 Potez 29.
– Groupe de Marche Bordes : 15 MB-210.
– Groupe de Transport du Haut-Congo : 3 MB-120, 2 Curtiss AT-32A (n°32 et 39, après réassemblage à Dakar-Thiès), 3 MB-200, 4 Potez 29 SAN.
L’Afrique du Sud put renforcer sa présence aérienne. Fin juillet, 9 Gladiator du Sqn 1 (SAAF) furent convoyés d’Egypte au Kenya, mais la plupart d’entre eux durent remonter au Soudan lors de l’attaque italienne vers Khartoum. Neuf autres avions étaient partis directement sur la capitale soudanaise. Tandis que les détachements du Soudan formaient le Sqn 1, les deux Flights restés au Kenya constituaient au 1er octobre un second squadron de chasse, un troisième suivant dans la foulée :
– Sqn 2 (SAAF) : 9 Hawker Fury I (prélevés sur les 22 appareils venus des réserves de la RAF, dont 6 dès le mois d’août), 5 Hurricane I et 9 Gladiator II. Les Fury étant nettement dépassés, ils furent pour la plupart transférés au Sqn 40 (SAAF) pour l’appui au sol.
– Sqn 3 (SAAF) sur Hurricane I, arrivant en octobre en Afrique de l’Est.
– Sqn 41 (SAAF) sur Hawker Hartbee, arrivant en octobre en Afrique de l’Est.
– Sqn 60 (SAAF) : initialement un seul Flight (n° 1 Survey Flight) utilisant un BA Double Eagle d’une compagnie civile de prospection pour des missions de reconnaissance photo. Basé à Nairobi en décembre.
Le reste du CEAO-Congo fut formé d’unités belges, celles de la Composante Aérienne de la Force Publique (CAFP)[6] :
– Régiment Mahenge (ou 1er Régiment de la CAFP, chasse)
* 1er GC : Escadrille n°1, sur 8 FK-58 + 10 Spad 510 ; Escadrille n°2, sur 16 D-510
* Groupe de Marche du Congo, sur 7 Fairey Fox VII + 7 Fairey Firefly.
– Régiment Tabora (ou 2e Régiment de la CAFP, coopération et attaque)
* 1er GB : Escadrille n°1, sur 15 Fairey Battle ; Escadrille n°2, sur 8 MB-210 + 8 Potez 542 + 2 Caudron Simoun.
* 2e GB : Escadrille n°3, sur 10 Douglas DB-8[7] + 3 Potez 25 ; Escadrille n°4, sur 10 DB-8 + 3 Potez 25.
– Régiment Capitaine Edmond-Thieffry (ou 3e Régiment de la CAFP, transport et communication)
* 1er GT, sur 5 SM.73, 3 SM.83, 1 DC-3.
* 2e GT, sur 4 Potez 29 SAN, 3 Caudron Simoun, 2 Caudron Goéland.
Les unités de la CAFP furent en grande partie engagées, non au Kenya, mais au Soudan, où se trouvaient les forces terrestres belges.
« L’idée de créer une force aérienne coloniale au Congo avait été évoquée pour la première fois par un article publié dans la Dépêche Coloniale par Paul Crockaert, ancien ministre des Colonies et de la Défense Nationale. Il estimait qu’une menace pourrait peser sur le Bas-Fleuve et ses installations portuaires, à la merci d’un raid ou d’une attaque brusquée venant de la mer. Par ailleurs, le Nord-Est du territoire était, selon lui, exposé au péril d’offensives en provenance d’Afrique Orientale. Il plaida en conséquence pour la mise à niveau des moyens de défense : “Il faut armer l’embouchure du Congo de quelques escadrilles aériennes d’observation et de bombardement, d’une flottille de patrouilleurs et de poseurs de mines. De même, il faut assurer la maîtrise des Grands Lacs en y installant des bases d’hydravions et de vedettes armées. (…)” La présence d’une aviation nombreuse et puissante lui semblait essentielle.
Même si cette appréciation générale de la situation était celle d’un homme politique dont les propositions se devaient d’être traduites de façon précise dans un plan d’équipement, elle mettait en exergue des déficiences auxquelles la plupart des responsables coloniaux, qui ne croyaient pas à la réalité des menaces, semblaient peu sensibles. (…) Cette attitude n’empêcha pas le général Hennequin, le prédécesseur du colonel Gilliaert à la tête de la Force Publique, d’appeler au renforcement des moyens de défense et de plaider notamment pour la création d’une aviation militaire coloniale. Dans son esprit, celle-ci aurait dû être constituée de trois groupes d’aviation, une en support de chacune des trois brigades que devait comporter la Force Publique mobilisée, le groupe déployé sur le Bas-Congo se voyant confier de plus des missions de reconnaissance maritime aux approches de l’embouchure du fleuve. Le “plan Hennequin” fut transmis au ministère des Colonies et il semble bien que la création d’une aviation militaire coloniale ait été envisagée favorablement, tout au moins sur le plan du principe.
Des contacts avaient été pris avec le général Duvivier, commandant de la Défense Aérienne du Territoire. En février 1940, le major Lucien Leboutte fut détaché auprès de l’état-major de la Force Publique à Léopoldville avec pour mission de reconnaître l’infrastructure existante, d’étudier les possibilités de déploiement et d’éclairer la Force Publique sur les questions aéronautiques. La mission de Leboutte fut interrompue par l’invasion allemande, le 10 mai 1940. L’état-major tenta de le retenir, arguant du fait qu’il avait été mis à sa disposition, qu’aucun plan n’avait été finalisé et que la Force Publique ne disposait d’aucun élément aérien, hormis trois monomoteurs de tourisme réquisitionnés. Néanmoins, Lucien Leboutte prit le dernier avion de la Sabena rentrant en Europe, mais son voyage dut s’arrêter en France du fait de l’évolution rapide de la situation militaire.
A la demande du général Legros, qui commandait l’Aéronautique Militaire Belge repliée en France, Leboutte s’occupa à partir de la fin juin d’évacuer le reste du matériel de l’Aéronautique Militaire vers l’Afrique Française du Nord. Il y retrouva notamment les appareils de l’Ecole de Pilotage, partis de Caen le 20 mai et arrivés le 23 juin à Oran. C’est là qu’il renoua connaissance avec le capitaine Frans Burniaux, commandant la 5e escadrille de l’Ecole de Pilotage à Wevelgem. Celui-ci montrait une volonté farouche de poursuivre le combat et des talents d’organisateur hors pair, que Leboutte sut reconnaître et s’attacher. Inspiré par ses attaches familiales – son frère était magistrat à Léopoldville – Burniaux avait échafaudé des plans pour reconstituer l’Aéronautique Militaire Belge au Congo en y transférant l’Ecole de Pilotage repliée à Oujda. Même si les idées de son protégé manquaient de réalisme, elles prirent un nouveau relief aux yeux de Leboutte lors de l’entrée en guerre de la Belgique contre l’Italie à la mi-juillet. Inspiré par Burniaux, Leboutte convainquit sans mal le ministre des Colonies, Albert De Vleeschauwer, de passage en Afrique du Nord, d’envoyer au Congo les quelques avions de la Sabena présents en Afrique de Nord ainsi que quelques appareils de l’Ecole de Pilotage, pour créer l’embryon d’une force aérienne coloniale. De Vleeschauwer, qui était favorable à l’idée depuis le plan Hennequin, décida également d’emmener les deux compères au Congo, où il se rendait, afin qu’ils puissent reprendre le travail abandonné par Leboutte début mai.
Ce fut loin d’être une sinécure. Il y avait bien sûr les difficultés logistiques, qui furent en partie résolues au moyen d’accords avec la Sabena pour le support technique en termes d’ateliers et d’infrastructure. Pendant six semaines, Frans Burniaux parcourut la colonie de long en large pour identifier les pistes, recenser les possibilités de maintenance et évaluer les besoins logistiques. Il se rendit également au Soudan afin de se rendre compte de l’état de préparation des bases britanniques susceptibles d’accueillir l’aviation congolaise. A vrai dire, les Britanniques se montrèrent initialement peu enthousiastes à cette idée. Fin juillet, ils avaient dépêché au Congo une mission militaire commandée par le colonel McKenzie, qui ne souhaitait visiblement pas voir le développement d’une force aérienne autonome au Congo. Quelque peu irrité par les manœuvres dilatoires de McKenzie, Leboutte se rappela l’accord qu’il avait lui-même négocié au nom du ministère de la Défense Nationale pour la reprise d’une série d’appareils français plus ou moins déclassés en compensation de la cession des Brewster à l’Aéronavale. Ces appareils, de toutes façons difficilement déployables en Afrique du Nord, pouvaient se rendre fort utiles en Afrique Centrale et Orientale, permettant de démontrer aux Britanniques que l’on pouvait finalement avancer sans eux. La réaction devant ce qu’ils interprétèrent comme un accroissement de l’influence française ne se fit pas attendre, puisque les Britanniques acceptèrent rapidement d’envoyer au Congo une quinzaine des cinquante Fairey Battle achetés par le gouvernement belge et d’ouvrir leurs terrains kenyans et soudanais.
Mais le plus délicat fut de régler les problèmes entre le ministère de la Défense Nationale et l’état-major de l’Aéronautique Militaire d’une part, le ministère des Colonies et les autorités coloniales d’autre part. La volonté de l’état-major de l’Aéronautique Militaire était en effet de continuer à contrôler l’ensemble des moyens aéronautiques belges, où qu’ils fussent déployés ; il est vrai que les forces finalement prévues pour le Congo allaient concentrer près d’un tiers du total du personnel volant de l’Aéronautique Militaire disponible à ce moment. Par contre, le gouverneur Paul Ryckmans et le nouveau chef de la Force Publique, le lieutenant-général Ermens, souhaitaient placer ces moyens sous le commandement de la Force Publique, qui elle-même dépendait des autorités coloniales et du ministère des Colonies. Ils y voyaient la base d’une force aérienne entièrement autonome. S’ajoutait à cette lutte d’influence le fait que le statut des militaires blancs de la Force Publique était beaucoup plus favorable que celui des métropolitains et que l’état-major de l’Aéronautique Militaire ne voulait envisager aucune dérogation à l’uniformité du statut des aviateurs. Bref, s’il n’y avait eu le talent de diplomate de Leboutte, le “Détachement de l’Aéronautique Militaire auprès de la Force Publique du Congo Belge” aurait bien pu ne jamais voir le jour. Cette dénomination officielle était d’ailleurs une appellation de compromis imaginée par Leboutte, mais au Congo, on ne parlait que de la Composante Aérienne de la Force Publique, ou CAFP.
Une campagne de recrutement fut lancée dans la colonie, afin de pouvoir graduellement remplacer les aviateurs métropolitains qui seraient sûrement rappelés vers les théâtres d’opérations principaux une fois que l’Aéronautique Militaire serait rééquipée en avions modernes. Cette campagne rencontra un grand succès et moins de deux ans plus tard, quand la CAFP fut déployée en Birmanie contre les Japonais, une grande partie de son personnel était constituée de coloniaux. (…)
En fin de compte, la CAFP fut une belle histoire sans lendemain. Elle fut pratiquement dissoute à l’issue du conflit, les impératifs de la guerre froide prenant le dessus sur les aspirations des dirigeants coloniaux. Cependant, ses deux créateurs connurent une belle carrière dans la Force Aérienne Belge après la guerre, puisqu’aussi bien Lucien Legoutte que Frans Burniaux en assumèrent le Commandement en Chef au cours de leurs riches carrières. »
(Extrait de The Belgian Congo Air Force, monographie réalisée par Jean Buzin pour l’association “Les Vieilles Tiges de l’Aviation Belge” [Asbl], Bruxelles, 2006)
Globalement, malgré ces renforts, le CEAO alignera moins d’avions en une flotte plus hétéroclite que celle de l’Italie. Toutefois, les appareils seront bien mieux entretenus et ravitaillés : les Britanniques disposaient d’approvisionnements organisés de longue date, tandis que Belges et Français se trouvaient malgré tout à portée de leurs bases arrières, et non isolés au milieu de territoires ennemis.
La stratégie italienne : les enfants-perdus d’Afrique orientale
Une défensive apparemment raisonnable…
Amédée II de Savoie, duc d’Aoste et des Pouilles, était vice-roi d’Éthiopie, gouverneur général de l’Afrique Orientale Italienne et commandant en chef en Afrique de l’Est depuis 1937.
Surpris (comme tout le monde) par l’entrée en guerre de l’Italie, Aoste se retrouvait le 10 juin face à trois fronts : le Soudan, le Kenya et les Somalie (française et anglaise, soit Côte Française des Somalis (CFS) et Somaliland). Le troisième était le plus dangereux pour lui (à cause de la voie ferrée Djibouti – Addis Abeba, excellent axe de pénétration au cœur de l’Abyssinie). C’est donc là qu’il avait concentré ses meilleures unités, sous les ordres du général Nasi.
Mussolini lui avait prescrit une stratégie purement défensive : l’AOI n’avait avec la Métropole italienne qu’un lien fragile, purement aérien, grâce à la Libye. L’idée du Duce était évidemment que la guerre allait être très courte et qu’il ne fallait donc prendre aucun risque.
… mais intenable
Ses approvisionnements limités interdisaient cependant à Aoste d’envisager une stratégie tous azimuts sur une longue durée. Mais il espérait surprendre ses adversaires en attaquant et les empêcher de coordonner leurs actions contre la vaste colonie italienne.
Son effort le plus important se porta d’abord vers l’est, non seulement pour lever la menace pesant sur sa capitale, mais aussi parce que ses meilleures troupes étaient déjà concentrées là et qu’il pouvait espérer sur ce front un succès rapide. En effet, les Anglais avaient très peu de monde pour défendre un vaste territoire et, après tout, les Français allaient bien finir par capituler. C’était du moins ce que Mussolini lui faisait dire par radio, en lui détaillant les succès (réels) des Allemands et les victoires (imaginaires) des Italiens dans la Campagne de France. Dans un premier temps, le mieux était donc d’attendre cette capitulation.
Mais, début juillet, Aoste, constatant avec inquiétude que les Français continuaient la guerre, informé que les Alliés semblaient passer à l’offensive en Tripolitaine et en Libye, conscient que la perte prévisible de l’Afrique du Nord Italienne scellerait à terme son destin et celui de ses troupes, décida de tenter un coup de poker en déclenchant les opérations.
[1] Par la suite Territoire Français des Afars et des Issas.
[2] Vieux cargo de 4 860 tonnes datant de 1912, qu’il ne faut pas confondre avec le croiseur auxiliaire du même nom.
[3] Le cargo Maroussio Logothetis, battant pavillon grec, avait été saisi en 1940 à Diego-Suarez et donné en gérance à la Compagnie des Messageries Maritimes.
[4] Il faut dire que Mordant, familier des coups d’éclat, vouait une rancœur particulière à Gilliaert, qui lui avait été préféré en 1939 pour succéder au général Hennequin à la tête de la Force Publique. Mordant était persuadé qu’il se conformait aux intentions secrètes du Roi quant à l’engagement du Congo dans la guerre, ce en quoi il se trompait lourdement. Son insubordination allait lui valoir d’être écarté quelques semaines plus tard ; il finit par s’engager dans la Légion Etrangère en 1941.
[5] Ce nom quelque peu alambiqué traduisait le compromis trouvé entre l’Aéronautique Militaire, qui entendait garder le contrôle centralisé de toute l’aviation militaire belge, et les autorités de la colonie, qui caressaient depuis plusieurs années l’espoir de mettre sur pied une véritable aviation militaire coloniale.
[6] Les deux premiers régiments sont baptisés en souvenir de deux victoires de la Force Publique contre les troupes coloniales allemandes durant la Première Guerre. Les troisième est baptisé en l’honneur du capitaine Edmond Thieffry, as belge de la Grande Guerre, disparu prématurément après avoir été le premier à relier la Belgique au Congo par avion, en 1925.
[7] Bombardiers monomoteurs américains, version export du Northrop A-17.