Le Fil du Rasoir
ou « Comment survivre en des temps difficiles » (3)
Grande Vadrouille pour deux soldats suisses
(30 juin - 20 juillet 1940)
La décision française de poursuivre le combat, alors même que le 45e Corps d’Armée de Forteresse du Général Daille et les rescapés du Groupement de la Saône demandaient l’asile (voir annexe 40-6-9), obligea l’état-major de la confédération helvétique à prendre une initiative pour sauvegarder la neutralité (apparente) de la Suisse.
30 juin
Contrairement à un écrivain célèbre, le Général Guisan, en ce temps-là, ne se couchait pas de bonne heure. De plus, il se levait tôt. Ce matin-là, à Berne, il se trouvait dès 7 heures du matin au département militaire fédéral, lieu plus discret que le quartier général, dans une pièce un peu à l’écart, donnant sur une cour sombre.
Son premier rendez-vous de la journée était avec Bernard Barbey, écrivain (et Parisien de surcroît, quoique Suisse), mobilisé en septembre 1939 dans l’état-major du Général et promu chef d’état-major particulier depuis deux semaines.
– Voici LE dossier, Général ! annonça Barbey en lui remettant un dossier en toile marron, cacheté, marqué “A n’ouvrir que sur instruction – Très secret” et frappé de deux drapeaux tricolores entrecroisés.
– Je vois que vous n’avez pas perdu votre temps avec Daille. Vous le connaissiez déjà ?
– Non, il n’avait jamais participé aux discussions. Tout se passait au-dessus.
– Lui avez-vous demandé s’il existait d’autres exemplaires ?
– Oui, bien sûr. Au sein de son corps d’armée, et même de la VIIIe Armée, c’est le seul. Ailleurs, il ne sait pas.
– Et pour le reste ?
– Il est d’accord. J’ai commencé à régler les détails avec un officier de son état-major.
– Bien, on verra ça plus tard. Vous lui avez transmis mon invitation ?
– Oui, il sera là pour déjeuner avec vous. Je me suis occupé de la voiture.
Le général sortit de sa poche un couteau (de l’Armée suisse, bien sûr), déplia la plus large lame et trancha vivement les sangles qui fermaient le dossier. Il tourna rapidement les premières pages, dont le texte, s’il n’était pas toujours de sa plume, avait été inspiré par lui. Il passa un peu plus de temps sur les autres, avant d’extraire toutes les pages du dossier.
– Bien que nous soyons en été, je crois qu’un petit feu nous fera du bien.
Il se pencha vers la cheminée, froissa une à une les pages du dossier et en fit un tas, avant de demander des allumettes à son chef d’état-major. Quelques minutes plus tard, le contenu du dossier était réduit en cendres.
– Et d’un. Le plus dur reste à faire. Nous en discuterons demain à 9 heures avec les autres.
Bernard Barbey alla prendre son petit déjeuner dans un café voisin, qui n’avait pas le charme de ceux de Paris, dont il avait de plus en plus la nostalgie. Pendant ce temps, Guisan recevait son chef des renseignements, le colonel Masson, qui entra immédiatement dans le vif du sujet :
– Les Allemands sont sur la frontière entre Les Rousses et Bâle. Par contre, pour entrer dans le Pays de Gex, ce ne sera pas pour tout de suite. Le col de la Faucille n’est guère praticable et les Français ont réactivé depuis une dizaine de jours le vieux Fort-l’Ecluse, qui commande la route du Pays de Gex le long du Rhône.
– Et ils comptent bloquer les Allemands avec les quatre canons de l’autre siècle qu’il y a là, tournés dans la mauvaise direction, de surcroît ?
– Non, ils ont installé du matériel plus moderne, des 75 et des antichars, et ils ont réaménagé les alentours avec des fortifications de campagne. Et j’ai l’impression que la garnison sera renforcée avec les troupes qui descendent du Jura. Tout ça n’est que de l’improvisation, bien sûr, mais comme tous les ponts sont copieusement minés et prêts à sauter entre ici et Lyon, les Allemands devraient être bloqués un certain temps.
– Oui, jusqu’à ce qu’ils fassent le tour et remontent par l’autre côté. Et les Italiens ?
– Coincés dans les Alpes sur la frontière. Ils n’avancent pas d’un pouce.
– Jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’il faut concentrer leurs attaques sur un seul point… Et du côté de notre frontière avec l’Italie ?
– Tout est calme.
– D’après vous, combien de temps jusqu’à ce que le pays soit complètement encerclé ?
– Deux semaines. Tout dépend de la volonté des Français de résister sur le Rhône. Une fois Lyon tourné, il est probable qu’ils se retireront encore plus au sud, laissant la place aux Allemands.
– Oui… Cependant, Masson, quoi qu’il arrive, je vous demande de maintenir à tout prix, je dis bien à tout prix, les contacts avec vos correspondants alliés.
– Cela va de soi, mon Général.
– Et méfiez-vous des propos défaitistes, surtout ceux qui viennent de l’Armée !
Une fois Masson reparti, Guisan digéra ce qu’il lui avait appris. Ces indications correspondaient à sa propre analyse, même s’il pensait que les Français avaient encore une petite chance d’arrêter la Wehrmacht sur le Rhône. Deux semaines avant l’encerclement, ce serait court…
Peu avant neuf heures se présenta un autre visiteur. C’était Rudolf Minger, conseiller fédéral en charge du département militaire, qui semblait, et pour cause, ne pas avoir dormi de la nuit. Après un bref salut, il déposa sans un mot quelques feuillets sur le bureau du Général. Dès la première page, Guisan blêmit, mais sa lecture achevée, il se redressa et rendit le document à Minger avec une grimace plus expressive qu’un discours. « Et encore, je ne vous ai pas montré la traduction en allemand ! » dit Minger en schwyzerdütsch, avec une moue tout aussi expressive. Il repartit aussi vite qu’il était venu.
L’allocution du président Pilet-Golaz fut radiodiffusée en fin d’après-midi.
………
Guisan déjeuna avec le général Daille. Il est probable que l’affaire du dossier secret fut un des points abordés lors de ce repas, mais certainement pas le seul. L’arrivée de plusieurs milliers d’hommes, certes fatigués, mais entraînés et encore motivés, modifiait sensiblement la situation dans le Jura en cas d’offensive allemande. Si les Allemands attaquaient, la Suisse passerait automatiquement dans le camp des belligérants et ces hommes ne seraient plus des internés, mais redeviendraient des combattants. Guisan ordonna donc que le matériel et les armes qui avaient été saisis soient soigneusement inventoriés et remis en état sous supervision suisse, afin d’être prêts à resservir. Pour les munitions de petit calibre, l’approvisionnement se ferait simplement auprès des fabriques helvétiques, qui en avaient vendu à la France pendant la Drôle de Guerre. Pour les munitions d’artillerie, la situation était plus compliquée, mais les soldats de Daille resteraient aussi prêts que possible à remonter en ligne, comme on disait encore dans l’armée de la Confédération.
1er juillet
A neuf heures, Barbey se présenta au bureau du Général Guisan, accompagné du colonel Samuel Gonard (chef d’état-major du Général), d’un capitaine d’infanterie et d’un sergent-chef. Nous connaissons la teneur de cette réunion grâce au capitaine Pierre Rosselet. Celui-ci l’a racontée, ainsi que les événements qui suivirent, dans un cahier destiné à ses petits-enfants, qui ne leur fut remis qu’après sa mort, en 1995. Nous reproduisons ici de larges extraits de ce témoignage exceptionnel, dont la publication partielle dans la presse a provoqué en Suisse un intense débat avant que son contenu ne soit confirmé par l’ouverture des archives officielles.
« C’était la première fois que je voyais le général en chair et en os, et il me semblait beaucoup moins serein que sur les photographies des journaux. J’avais été amené là par le colonel d’état-major Gonard, qui, quelques jours plus tôt, avait recherché un officier volontaire pour une mission “loin en France”. Je m’étais proposé, j’avais été retenu et prié de trouver un sous-officier de confiance pour m’accompagner. Le sergent-chef Maurice Mesnier fut d’accord sans poser de question. Je n’aurais d’ailleurs pas su quoi répondre !
La pièce, petite et nue, ne correspondait pas à l’idée que je me faisais du bureau du Général. En dehors d’une table et de chaises, pas un meuble. Pas un papier sur la table. Plus surprenant encore : nous étions cinq et aucun de nous n’était Alémanique, alors que les Suisses allemands étaient largement majoritaires dans l’Armée. Le Général commença par nous faire jurer le secret “jusque dans notre tombe” sur tout ce qui serait dit dans cette pièce et sur ce qui en découlerait. Mesnier et moi jurâmes sur une bible qu’un des officiers sortit de sa sacoche. Le général se détendit alors un peu et nous donna quelques explications :
– A ce jour, les Allemands ne nous ont pas envahis et j’espère que, grâce à vous, ils ne le feront pas. Avant la guerre, il était prévu qu’en cas d’invasion, les Français viennent à notre secours. Des plans précis avaient été préparés, du côté français comme du nôtre. Mais aujourd’hui, la défaite de la France, que jamais je n’aurais imaginée, semble se rapprocher de plus en plus. Et si les Allemands trouvent les plans prévoyant la coopération entre les Français et nous, ils auront un prétexte rêvé pour s’en prendre à notre pays ! Votre mission est simple : trouver les exemplaires français de ces documents et vous assurer de leur destruction.
J’étais abasourdi. Comme beaucoup, je me doutais bien qu’en cas d’attaque allemande, nous ne serions pas seuls. Mais que les mesures de sûreté prises pour cela puissent se transformer en piège pour notre pays, je n’y aurais jamais pensé. Après quelques secondes, je pris la parole :
– Mon général, je suis à vos ordres, et je réponds personnellement de mon camarade. Mais comment saurons-nous où se trouvent ces documents ?
– Le colonel Gonard et le major Barbey vous donneront toutes les indications utiles. En bref, il vous faudra d’abord retrouver le lieutenant-colonel Garteiser, du GQG français, qui a participé à l’élaboration de ces accords pour le compte des généraux Gamelin et Georges. Il vous apportera toute son aide, soyez-en sûrs ! Malheureusement, le temps nous est compté. D’ici dix jours, deux semaines au plus, ce qui reste du front français risque de s’écrouler.
– Mais comment nous déplacerons-nous en France ? C’est la panique, de l’autre côté !
– Nous allons vous fournir une voiture, répondit le colonel Gonard.
Mesnier intervint hardiment : « Si vous permettez, mon colonel, je crois que le plus pratique serait une moto avec side-car. Avec ça, on passe à peu près partout, et on pourra y mettre le nécessaire. »
– Bonne idée. J’avais pensé à une Citroën Traction Avant, mais vous avez raison, sergent. Si les routes sont encombrées, vous aurez moins de mal. Vous savez conduire un tel engin ?
– Sans problème, mon Colonel.
– Bien, nous allons réquisitionner ça dans le matériel avec lequel les Français de Daille sont arrivés. Une Gnome-et-Rhône de l’armée française attirera moins l’attention qu’une BMW ou une Zündapp ! Major, vous rajouterez cela à la liste de ce que nous attendons du général Daille.
Il restait quelques points importants à préciser.
– Nous serons en uniforme ?
Ma question avait touché un point sensible. Guisan soupira et ce fut Barbey qui répondit : « Oui, mais ce sera l’uniforme français… ou alors en civil, selon les circonstances. Vous prétendrez être des soldats français porteurs d’un message du général Daille à ses supérieurs. Vous aurez ce message, et tous les sauf-conduits et papiers nécessaires. »
– Bien. Par quelle route quitterons-nous la Suisse ?
– Par Annemasse, la route est toujours libre.
– Et pour le retour ? demanda Mesnier.
– Vous verrez… fit évasivement Barbey.
Je l’entendais penser que notre retour, si la mission était remplie, n’aurait pas une grande importance… Je feignis la sérénité, pour tranquilliser Mesnier (et moi-même !) : « Oh, en cas de problème, nous irons dans la maison de la cousine de ma belle-mère, à Cassis, et nous attendrons là-bas, comme deux civils suisses en voyage et coincés en France. »
– Très bien, s’exclama le général Guisan. Vous saurez vous débrouiller, je vous fais confiance !
Il nous serra la main en souriant et s’en alla.
Le reste de la matinée, les deux officiers de l’état-major répondirent à toutes nos questions : cartes, itinéraires, pièces de rechange pour la moto, habillement, nourriture, argent français… Ils nous montrèrent même un exemplaire du fameux document. Mais ils ne purent nous préciser où se trouvait exactement le colonel Garteiser.
Le lendemain 2 juillet, le colonel Gonard nous emmena en voiture à La Chaux de Fonds, où se trouvait l’état-major du 45e corps d’armée français. On nous remit tout ce qui avait été demandé : matériel, uniformes, papiers, et même des pistolets, seules armes pour lesquels les Français internés en Suisse avaient encore des cartouches… Le sergent Mesnier essaya la moto, qui tournait comme une horloge. Il ne manquait que les ordres de mission signés, qui arrivèrent en début d’après-midi. Tout fut chargé dans un camion, et direction Genève. Le départ était prévu pour le 3 au matin, après une dernière mise au point. »
………
Bernard Barbey revit Guisan le 1er juillet en fin d’après-midi. L’opération prévue en territoire français l’inquiétait : « Je persiste à penser qu’il aurait mieux valu que j’y aille moi-même. Je connais Garteiser, je connais parfaitement le pays et ses habitudes, et surtout, je connais par cœur le contenu des documents, ce qui empêcherait toute erreur. Je maintiens que cela aurait été préférable. »
– Non, Barbey. Votre absence aurait été impossible à cacher longtemps, et difficile à expliquer. Certains se seraient vite douté que vous étiez allé dans votre deuxième patrie, forcément en mission spéciale ; on n’aurait pas tardé à additionner deux plus deux et à subodorer toute l’histoire. De plus, j’ai besoin de vous ici, car je sens que le moral du pays va en prendre un coup cette nuit. De toute manière, les hommes choisis par Gonard devraient y arriver, non ?
– Oui, oui. Rosselet est professeur de géographie à Neuchâtel, il parle français sans accent ou presque, il connaît bien le pays et il a déjà fait preuve d’initiative et de sang-froid quand c’était nécessaire, notamment quand les Français ont voulu entrer en Suisse, en mai. Son sergent est mécanicien dans le civil, à Neuchâtel aussi, ce qui évitera à la mission de capoter pour un simple incident mécanique. Je ne pense pas que le plan de secours sera nécessaire.
– Espérons-le, nous serions pratiquement obligés de mettre Max H. dans le coup pour avoir une couverture. Et là, je ne sais pas où on met les pieds. Bon, si les Français ne sont pas bêtes au point de les prendre pour des espions, ça devrait aller !
– Dommage qu’on n’ait pas pu prévenir Garteiser par d’autres moyens.
– Pour ça, il aurait fallu passer par les contacts de Masson. Or, d’une part Masson n’est pas au courant et je ne veux pas qu’il le soit, d’autre part les chances que le message arrive à destination seraient faibles, sans parler du risque d’une interception. Non, nos hommes sont plus sûrs. Leur mission réelle, c’est uniquement dans leur tête qu’elle se trouve, et ils sauront la défendre.
– Qu’a-t-on fait des exemplaires suisses des documents ?
– Jakob Huber [le chef d’état major] est en train de faire le tour des unités concernées. Il en récupère des tas de documents sous prétexte de mise à jour. Il devrait avoir fini samedi et nous les détruirons ensemble, y compris celui que vous avez montré à nos Neuchâtelois.
3 juillet
Vers 7 heures du matin, une Ford portant une immatriculation militaire s’arrêta devant la barrière du poste de douane suisse sur la route menant des portes de Genève à Annemasse. Deux officiers en sortirent et remirent au chef de poste un laissez-passer dûment signé et tamponné, aux noms de Maurice Mesnier et Pierre Rosselet. Quelques minutes plus tard, la barrière fut levée et un side-car brun-vert la franchit sans s’arrêter. Il stoppa une centaine de mètres plus loin, devant la barrière du poste français. Le douanier en sortit, accompagné de deux soldats en armes portant bandes molletières et casque Adrian. Les soldats, reconnaissant un officier dans le side-car, se mirent immédiatement au garde-à-vous, et le capitaine Rosselet n’eut à qu’à tendre son sauf-conduit rayé de tricolore pour que la barrière soit levée. La frontière n’était normalement pas si perméable, mais le passage des deux “Français” avait été annoncé par les douaniers helvétiques…
De là, le side-car se dirigea vers Grenoble en passant par Annecy et Chambéry. La circulation était réduite, se limitant la plupart du temps à quelques camions militaires se dirigeant vers la frontière italienne, où les combats étaient paraît-il violents. A l’entrée des principales agglomérations, la gendarmerie avait établi des contrôles, qui furent passés sans difficulté. Peu après Chambéry, le Mont Blanc apparut pour la dernière fois sur la gauche, à l’embranchement de la route pour la Tarentaise et la Maurienne. Grenoble fut atteint en milieu de matinée. Les gendarmes, obligeants, indiquèrent aux deux hommes où ils pouvaient trouver de l’essence pour leur engin avant de reprendre la route pour Valence. Mesnier demanda à son chef de le relayer au guidon, préférant ménager ses forces, le lourd attelage demandant beaucoup d’énergie et de vigilance pour avancer à bonne vitesse sur des routes sinueuses. Pierre Rosselet prit donc prudemment les commandes jusqu’à Valence, qui fut atteint peu après midi. En chemin, ils croisèrent davantage de troupes, essentiellement des artilleurs qui installaient leurs pièces sur les contreforts du Vercors, pour couvrir toute la vallée de l’Isère, et notamment les approches de Grenoble.
A Valence, la guerre semblait à première vue lointaine. Si les cafés donnant sur la place de la République n’étaient pas aussi achalandés que dans leurs souvenirs, la ville paraissait tranquille et déjà méridionale à nos deux Suisses. Mais ils ne tardèrent pas à réviser leur jugement.
« Nous étions déjà fourbus, et nous nous arrêtâmes devant un petit restaurant, près du théâtre de Valence, où des tables placées à l’extérieur accueillaient quelques convives. Le patron nous assura qu’il pourrait nous servir rapidement. Peu après, la table voisine fut occupée par trois aviateurs plus ou moins en tenue de vol. La conversation s’engagea rapidement. Leur avion, un Potez de reconnaissance, avait été contraint à un atterrissage forcé après avoir été touché par un chasseur allemand, et ils étaient en route pour Montélimar. Mais ils disaient qu’ils n’auraient pas de train avant la soirée, la plupart des trains venant du nord ne s’arrêtant plus à Valence. Un peu au hasard, je lançai « Oui, l’évacuation est prioritaire ! » et le plus gradé des trois, un sous-lieutenant, acquiesça. Notre conversation fut interrompue par l’arrivée d’un civil d’une bonne quarantaine d’années, sans doute un commis-voyageur, qui semblait être un habitué. A peine assis, il s’exclama : « Ah, des militaires, et même des aviateurs. Vous devriez être en train de vous battre, pas de passer votre temps ici ! »
– Je vous en prie, Monsieur, répondit un des aviateurs, si nous sommes là, c’est parce que nous avons été abattus, et nous repartons au combat ce soir !
– De toute manière, on ne vous a jamais vus dans le ciel depuis deux mois, pendant qu’en face, ils nous bombardent. Et pas que les Allemands, les Italiens aussi ! Hier, j’étais à Givors, et, alors que tout le monde était sur les routes pour fuir les Allemands que l’on attendait d’un moment à l’autre, les Italiens nous ont bombardés !
– Les Italiens, vous en êtes sûr ?
– Et comment ! J’ai reconnu leurs cocardes ! J’étais sur le front italien en 17, au Monte Tomba, et les cocardes italiennes, je sais les reconnaître ! Mais nous, on a gagné. Vous, tout ce que vous savez faire, c’est reculer !
– Dites-moi, Monsieur, leurs avions, ils avaient combien de moteurs ?
– Un seul !
– Et ils vous ont lancé beaucoup de bombes ?
– Ben… On a eu de la chance, ils avaient dû lancer toutes leurs bombes sur Givors.
– Bon, je vais vous expliquer : ce sont les Allemands qui ont bombardé Givors, parce qu’au moins deux de leurs avions ont été abattus là-bas par les Français, oui, ceux que vous ne voyez pas depuis deux mois. Et ce que vous avez pris pour des Italiens, c’était des chasseurs français. La preuve, c’est que les Italiens n’ont plus de cocardes tricolores vert-blanc-rouge depuis des années ! Ils ont des faisceaux noir et blanc !
– Qu’est-ce que vous dites, blanc-bec ? Vous rêvez ! Je sais encore reconnaître un avion italien quand j’en vois un !
Voyant que son histoire ne faisait pas recette, l’homme se leva et partit, sans doute pour la raconter un peu plus loin. Le patron, un costaud moustachu, vint s’asseoir avec nous. Bien vite, nous apprîmes que la ville était à moitié vide, tous les habitants qui l’avaient pu s’étant mis à l’abri dans la campagne environnante. Les réfugiés, nombreux encore quelques jours plus tôt, avaient aussi été évacués à la campagne. La mairie, maintenant qu’elle n’avait plus les réfugiés sur les bras, avait réquisitionné les hommes inoccupés pour remplir des sacs de sable dans les carrières et le long du Rhône, craignant que Valence, qui n’avait pas été déclarée ville ouverte, ne subisse un bombardement en règle de la part des Allemands.
– Et vous ? Vous n’avez pas fui à la campagne ?
– Moi, je reste. Où irais-je ? J’ai fui ma première patrie, loin d’ici, quand les Turcs ont exterminé mon peuple. Mais devant les Allemands, je ne fuirai pas. Maintenant, je ne suis plus un enfant !
Nous prîmes congé, mais une question importante restait à régler : où aller maintenant ? »
Rosselet et Mesnier finirent par obtenir une réponse de la gendarmerie : le GQG était au Puy, situé, d’après la carte Michelin, à une centaine de kilomètres à l’ouest par la route nationale. Le pont en pierre sur le Rhône, soigneusement gardé aux deux extrémités, fut franchi sans encombre, mais juste après, la circulation, pourtant maigre, était arrêtée au passage à niveau de la voie ferrée qui suivait la rive droite du Rhône. Des convois en direction du sud se succédaient, les portes des wagons de marchandises ouvertes laissant voir des soldats tandis que, sur les plateaux, des canons de 75 de l’autre guerre pointaient encore fièrement vers le ciel. La barrière finit par s’ouvrir, et le side-car partit à l’assaut de la montagne ardéchoise. Très vite, les tournants se succédèrent sans interruption, obligeant Maurice Mesnier à ralentir, d’autant plus que la route était par endroits constellée de nids de poule. Un moment, ils furent arrêtés par le passage d’un convoi hippomobile qui traînait des canons de 155 courts, destinés à être mis en batterie un peu au nord de Valence, sur une position dominant parfaitement le Rhône. Visiblement, les Français continuaient à se défendre, mais ne se faisaient pas d’illusions sur la possibilité d’arrêter l’armée allemande plus au nord, puisqu’ils établissaient de nouvelles positions défensives. Cette perspective ne faisait pas les affaires de Pierre Rosselet, car elle signifiait que le chemin du retour risquait fort d’être coupé par la Wehrmacht. Au bout d’une vingtaine de kilomètres, Mesnier dut s’arrêter, au bord de l’épuisement : en effet, la route ne montait ni ne descendait guère, mais les virages se succédaient sans interruption. Ce n’est qu’en fin d’après-midi qu’ils arrivèrent dans les faubourgs du Puy, les derniers kilomètres ayant quand même été plus faciles.
Là, ils furent à nouveau stoppés à un croisement, cette fois par un embouteillage de plusieurs kilomètres qui se prolongeait sur la route en provenance de Saint-Etienne. Le side-car parvint à se frayer péniblement un chemin jusqu’à un camion et une remorque-citerne, où d’autres véhicules militaires faisaient déjà la queue.
Pierre Rosselet : « Mesnier les doubla, criant « Priorité, état-major », pour aller remplir son réservoir. Un lieutenant du train qui semblait commander s’apprêtait à le remettre vertement à sa place, quand il m’aperçut. Il me prit alors à témoin : « Je n’ai jamais vu un b…[1] pareil, mon capitaine ! Si j’attrape le c… qui a décidé de faire passer tout ce monde par le Massif Central, je le renvoie sur les bancs de l’école pour qu’il apprenne sa géographie. Ce n’est pas parce que c’est marqué en rouge et en gras sur la carte qui trône sur le mur à Vincennes que c’est large comme l’avenue de la Grande Armée. Et ici, avec les tournants à angle droit qu’il faut faire pour passer dans le centre, imaginez la m… que c’est pour faire avancer tous ces camions, bagnoles et autobus sans qu’ils se rentrent dedans. Et encore, quand ils ne tombent pas en panne ! Au fait, vous allez où, pour être aussi pressés et passer avant tout le monde ? »
– Au quartier général…
– Ha, ben vous avez fait tout ce chemin pour des prunes. Il est parti ce matin. Enfin, parti est un grand mot. Les généraux, oui, avant tout le monde. Pour les services, il y en a qui sont encore dans la file, d’autres qui chargent toujours leur bazar, et les derniers, ils n’auront pas à le faire puisqu’ils ne sont jamais arrivés jusqu’ici.
– Et ils sont partis pour où ?
– Montpellier, en passant par Mende et Nîmes. Mais à votre place, je ne courrais pas après eux, parce que, si vous voulez traverser le Puy, ce n’est pas avec votre side-car que vous y arriverez, tellement c’est bouché. Parce qu’en plus de ceux qui remontent de Saint-Etienne, il y en a au moins autant qui arrivent depuis Clermont.
– Il y a d’autres chemins, quand même.
– Oui, mais on n’a pas de cartes. Alors chacun suit celui qui est devant lui. Et voilà le résultat. Et s’il n’y avait que des militaires qui cherchent à passer ! Il y a au moins autant de civils, des ouvriers des usines d’aviation ou d’armement, et ceux-là, la discipline, connais pas ! Heureusement que le maire a organisé de quoi les nourrir, parce que sinon, je ne vous dis pas.
– Merci pour l’essence. Je vous fais le bon…
– Pas la peine. Quand elle sera vide, on abandonnera la remorque, et on suivra le mouvement.
– Au fait, je n’ai pas vu d’avions allemands, aujourd’hui.
– Heureusement, même si, avec les routes d’ici, c’est une autre histoire pour aligner un convoi que dans la Beauce. Le paysage est beaucoup moins coopératif ! D’après ce qui se raconte, par contre, autour de Lyon, c’est une autre histoire.
Il fallait faire demi-tour. Nous avons repris la route de Valence, avant d’obliquer vers le Monastier-sur-Gazeille, grâce à nos précieuses cartes de la manufacture Michelin… Nous fîmes halte pour la nuit au Monastier, cité chère à R.L. Stevenson. Au souper, nous décidâmes de surnommer notre brave machine Modestine, comme l’âne de l’auteur de l’Ile au Trésor. »
Depuis le départ, l’optimisme du capitaine Rosselet avait largement fondu. Il avait espéré accomplir sa mission en quatre ou cinq jours. Mais avec ce que lui avait appris le lieutenant du train, même s’il arrivait à rejoindre le GQG le lendemain, il était loin d’être sûr d’y trouver le lieutenant-colonel Garteiser…
4 juillet
Le lendemain, Rosselet et Mesnier reprirent la route dès potron-minet. S’ils avaient apprécié le copieux petit-déjeuner servi par l’aubergiste du Monastier, ils ne pouvaient pas en dire autant de la propreté et des commodités du lieu. Cela n’avait pas beaucoup changé depuis l’époque de Stevenson et c’était très loin de ce dont les Suisses avaient l’habitude !
Modestine se montra fort coopérative ce matin-là et le bourg de Pradelles, où leur chemin rejoignait la route allant du Puy vers le sud, fut atteint en peu de temps. Les convois rencontrés la veille au Puy y cheminaient toujours et, jusqu’à Langogne, ils durent suivre la cadence imposée, guère supérieure à celle d’un cheval au pas. A Langogne, Pierre Rosselet décida de changer ses plans pour la journée. En effet, il avait pensé rattraper au moins une partie de l’état-major français à Mende et, qui sait, y trouver le colonel Garteiser. Mais à la vitesse où ils avançaient, c’était peine perdue. De plus, Mende étant une toute petite ville, il était aussi peu probable que beaucoup de monde s’y soit arrêté.
Ils bifurquèrent donc vers Villefort. Si la route devint rapidement exécrable, il n’y passait au moins plus grand monde. Mais leur monture ne tarda pas à renâcler et, après plusieurs hoquets, à s’arrêter. Maurice Mesnier ne mit pas longtemps à trouver la cause : gicleur bouché. Un quart d’heure plus tard, le side-car repartit. Pas pour longtemps, hélas, l’incident se reproduisant de plus en plus fréquemment. C’était clair : l’essence trouvée au Puy était polluée, sans doute par des dépôts de rouille de la citerne.
Ils arrivèrent ainsi péniblement à Villefort, où ils trouvèrent une sorte d’atelier. L’essence dut être vidangée du réservoir et toute la tuyauterie nettoyée, avant que le réservoir puisse à nouveau être rempli, cette fois en filtrant l’essence à la peau de chamois. Quand ils purent enfin repartir, le ciel était noir, un orage menaçait. Dans ces conditions, ils décidèrent d’attendre, mangeant une partie de leurs provisions, sans que personne ne s’intéresse d’ailleurs à eux. C’est ensuite par petites étapes, ponctuées de violentes averses descendant des Cévennes, qu’ils atteignirent Alès, où ils retrouvèrent la même pagaille qu’au Puy la veille !
Il faisait pratiquement nuit quand ils parvinrent enfin à Montpellier, absolument exténués. Ils se présentèrent à la citadelle, où un adjudant qui avait visiblement conquis ses galons dans la coloniale leur remit un bon de logement chez l’habitant, rue Chaptal. Pour leur mission, c’était peine perdue ce soir-là, d’autant plus que, dans cette ville inconnue, ils se perdirent plus d’une fois avant de parvenir à destination.
« La dame qui nous ouvrit la porte avait une bonne quarantaine d’années, et nous accueillit avec un accent chantant :
– Entrez, entrez, vous êtes envoyés par la caserne ?
– Oui, mais ne voudrions pas vous déranger.
– Ne vous inquiétez pas, j’ai mes deux fils à la guerre, je sais ce que c’est.
– Vous avez de leurs nouvelles ?
– Oh, le grand est maintenant en Algérie, je pense. Il est passé en coup de vent avant-hier matin, pour embrasser sa femme, son petit et nous. Pour lui, on est un peu rassurés, même si l’Algérie c’est loin, et qu’on ne sait pas jusqu’à quand ça va durer… Pour son frère, j’ai des craintes, car je n’ai point de ses nouvelles. J’espère qu’il n’est pas prisonnier…
Une voix d’homme se fit entendre de l’intérieur :
– Mais fais les donc entrer, Paulette, tu ne vas pas discuter dans la rue à cette heure ! Bonsoir, Messieurs… Ah, vous avez une moto. Mettez-la dans la remise, au fond de la cour, elle sera à l’abri, et entrez donc.
Nous fûmes conduits dans la salle à manger. Au mur, dans un cadre, sous la photo d’un militaire en uniforme, deux médailles encadraient le texte d’une citation. Notre hôte nous expliqua immédiatement :
– J’ai eu la Croix en 1917, au Chemin des Dames : deux fois blessé ! Et tout ça pour qu’aujourd’hui, la France soit cul par dessus tête. Oh, ne prenez pas ça pour vous, ce sont les officiers qui ne savent plus se battre, pas les soldats.
C’est alors qu’il s’aperçut que, sous la poussière de la route, j’avais des galons de capitaine. Il rougit et chercha une excuse, sans la trouver. Sa femme vint à la rescousse :
– Plutôt que de raconter des fadaises, Marcel, sers-leur à boire, ils doivent avoir soif. Pendant ce temps, je vais chercher du pain et du saucisson, parce qu’avec ce qu’on leur donne à manger à l’armée, ils doivent aussi avoir faim !
Devant tant de gentillesse, nous ne pûmes que nous incliner, même si le vin qui nous fut servi devait beaucoup à l’homme dont la rue portait le nom !
Peu avant 11 heures du soir, Marcel alla allumer un poste de radio, d’où sortirent bientôt des crachouillis, puis la voix nasillarde d’un speaker :
« Ici Radio Toulouse. Communiqué du gouvernement de la République française. Nos forces se battent vaillamment et luttent avec succès contre l’envahisseur allemand, qui ne progresse plus. Nos aviateurs, faisant preuve d’un allant et d’une bravoure digne de leurs prédécesseurs Nungesser et Guynemer, barrent le ciel aux avions ennemis, et attaquent avec succès les possessions italiennes d’Afrique du Nord. Le général de Gaulle, ministre de la Guerre, s’est entretenu par téléphone avec plusieurs dirigeants britanniques pour… »
– C’est la même chose qu’à 8 heures, il n’y a pas que moi qui raconte des fadaises ! Vous ne pouvez pas me dire le contraire ! Tout le monde recule, et les Boches, ils vont finir à Palavas !
Sa femme l’interrompit à nouveau :
– Comprenez-le, il est sans nouvelles du cadet et, après ce qu’il a enduré il y a vingt-cinq ans, il pouvait espérer ne plus être embêté par la guerre. Bon, vous devez être fatigués, et je suppose que demain, vous devez vous lever tôt. Vous prendrez chacun la chambre d’un de mes fils. »
5 juillet
Dès la première heure, après avoir soigné leur tenue, les deux Suisses retournèrent à la Citadelle. Ils y apprirent que le Quartier Général s’était installé dans les différentes casernes de la ville : Huntziger résidait à la préfecture et Georges au quartier de Lauwe. C’est là qu’ils se rendirent ensuite, à pied. En chemin, Pierre Rosselet expliqua à Maurice Mesnier ce qu’il attendait de lui : « Il y a peu de chances que je tombe sur Garteiser, que je n’ai d’ailleurs jamais vu, ou que je puisse le rencontrer immédiatement. Par contre, toi, tu vas sans doute devoir attendre que je sois reçu par un des membres de l’état-major de Georges dans le cadre de la mission “officielle”. Pendant ce temps, trouve les chauffeurs de ces messieurs, car eux savent toujours où sont leurs patrons et ce qu’ils font. »
La cour de la caserne Lauwe était encombrée de véhicules de toute nature. Un officier allait de l’un à l’autre, décidant de ce qui devait être déchargé et de ce qui devait repartir pour une destination inconnue.
« Je m’adressai à l’officier de jour, expliquant ma présence tout en tendant mon ordre de mission.
– Je vais faire prévenir l’état-major du général Georges, un de ses officiers vous recevra dès qu’il aura un instant.
Je pensais que, selon une tradition bien ancrée, et instant rimant avec longtemps, j’aurais à patienter plusieurs heures, mais, à ma grande surprise, au bout de quarante minutes, un planton me demanda de bien vouloir le suivre. Je fus reçu par un colonel au nom compliqué, avec au moins deux particules. Je lui expliquai qui j’étais (officiellement) et l’objet de ma présence en lui remettant une épaisse enveloppe scellée qu’il ouvrit sans broncher. Il parcourut les divers documents qu’elle contenait, sauf deux plis destinés personnellement au général Georges : « Fort bien. Veuillez restez à disposition jusqu’à ce que le général ait pris connaissance de ces dépêches, au cas où il estimerait qu’il doive fournir des instructions à Daille. Car vous allez retourner le rejoindre. Les Suisses vous ont laissé sortir comme émissaire, mais l’honneur exige que vous retourniez là-bas ! Après seulement, vous pourrez vous évader. Je suppose que vous n’êtes pas tout seul ? »
– Non, mon Colonel. Un sous-officier m’accompagne.
– Vous avez trouvé un cantonnement ?
– Oui, mon Colonel, en ville.
– Bien. Le général est en Avignon pour conférer avec Olry, il ne sera pas de retour avant ce soir. Présentez-vous à 18 heures et faites-moi demander. En attendant, trouvez un endroit pour me faire votre propre rapport sur les derniers jours de combat avant que vous ne passiez en Suisse.
– A vos ordres, mon Colonel !
– Vous pouvez disposer.
C’était la tuile, un rapport sur les derniers jours de combat en France ! Notre couverture était trop bonne et nos uniformes aux marques du 170e d’Artillerie trompaient même un colonel d’état-major de (très) vieille noblesse.
Je ressortis et attendis que Maurice me rejoigne. Il avait le sourire : « Je sais où est Garteiser, mon capitaine ! »
– Tant mieux, mais on n’est pas encore repartis d’ici !
Je lui racontai l’entrevue avec le colonel, ce qui le fit rire aux éclats :
– Mais vous pouvez raconter n’importe quoi, personne n’ira vérifier !
– Oui, mais il faut quand même être crédible.
– Allez, avec ce qu’on a entendu quand on était avec les Français, un peu de bon sens et une carte des lieux, vous devriez y arriver. Et une carte, on en a une dans le side-car.
Nous retournâmes donc rue Chaptal, où je rédigeai mon « rapport » sur la table de la salle à manger. Marcel n’était pas là, il était employé au dépôt des tramways, et ne rentrerait qu’en fin d’après-midi. J’en arrivais à oublier Garteiser, jusqu’à ce que Maurice, voyant que je terminais mon pensum, me le rappelle :
– Alors, Monsieur le Professeur a fini son devoir ?
– Maurice, tu sais que je peux t’envoyer au trou, et chez les Français, ce n’est pas aussi confortable que chez nous !
– Et si je vous parlais de Garteiser ?
– Bien sûr, vas-y !
– Vous aviez raison, il n’y a pas plus bavard que les chauffeurs. Garteiser n’est pas à Montpellier, mais à Toulouse, en mission auprès de la Croix-Rouge, pour les prisonniers allemands. Mais il fait toujours partie de l’état-major de Georges.
– Tout ça ne nous arrange pas. Si on nous renvoie chez nous ce soir, il va être difficile de justifier d’un détour par Toulouse. Et ça m’étonnerait qu’il ait emmené ses dossiers là-bas !
Maurice trouva un endroit encore ouvert pour déjeuner, où l’on parlait fort et en espagnol. Je ne comprenais pas grand-chose à ce qui se disait, mais les Allemands ne semblaient pas être appréciés. L’après-midi s’étira ensuite, sous une chaleur heureusement tempérée par le vent soufflant de la Méditerranée. Nous fûmes de retour à la caserne Lauwe avant 18 heures, Maurice voulant faire (avec précautions !) le plein de la moto et procéder à diverses vérifications sur sa machine. Et là, j’attendis. Ce n’est qu’après 21 heures qu’on vint me chercher pour me conduire au bureau du général Georges.
– Repos ! Voici les instructions pour Daille et vos laissez-passer. Je crains de ne plus avoir affaire avec le 45e CA avant longtemps.
– Merci mon général.
Le cœur battant, je tentais de saisir ma chance au vol : « Effectivement, pour nous, c’est maintenant la Croix-Rouge qui est concernée. Pensez-vous que je pourrais établir le contact de ce côté ? »
A ces mots, le colonel qui m’avait reçu le matin glissa quelques mots à l’oreille du général.
– Vous avez raison, colonel. Capitaine, si vous estimez en avoir le temps, vous pourrez rencontrer le lieutenant-colonel Garteiser, qui assure la liaison avec la Croix-Rouge. Cela facilitera les choses pour la suite. Qu’en pensez-vous ?
– Je pense que j’aurai le temps, mon général. Je serai demain matin à Toulouse.
– Hôtel Terminus, à huit heures. Colonel, faites prévenir Garteiser.
– Rompez ! lança le colonel, qui s’éclipsa soudain, sans me demander le rapport… Le général Georges se tourna vers moi et me tendis amicalement la main : « Vous transmettrez mes amitiés à votre général, celui qui a la même initiale que moi… » A notre retour, j’appris que dans les deux lettres destinées personnellement à Georges, l’une était du général Guisan, et que l’objet réel de notre mission y figurait évidemment.
Je retrouvai Maurice au pied de l’escalier, dans la cour, et lui annonçai que nous irions à Toulouse le lendemain matin de bonne heure, ce qui, à ma grande surprise, le mit de mauvaise humeur : « Quoi, à 8 heures à Toulouse ? Il y a au moins trois heures de route en roulant à fond quand c’est dégagé, et sans doute beaucoup plus avec tout ce qui circule actuellement. Modestine ne va pas être contente ! »
Il fallait chercher une autre solution. L’officier de jour (ou plutôt celui du soir, ce n’était plus le même que le matin) nous indiqua un bureau. Nous n’étions pas les seuls à avoir des problèmes de transport, plusieurs officiers attendant déjà devant la porte, mais la file avançait vite. Quand ce fut notre tour, le sous-lieutenant épuisé qui assurait le service n’hésita pas longtemps : « Prenez le train, dit-il entre deux bâillements. Il y a plusieurs convois qui remontent à vide de Marseille à Toulouse cette nuit, ils doivent prendre du monde là-bas pour le Grand Déménagement (c’était la première fois que j’entendais cette expression qui devait faire fortune). Voyons voir, les derniers sont à 4 heures et demie et 5 heures et demie. Sinon, dit-il en regardant mes galons, vous pouvez avoir un chauffeur et une voiture, mais je ne vous garantis pas la durée du trajet. »
– Nous prendrons le train. 4 heures et demie, ça ira.
Un soldat nous tendit un bon dûment signé et tamponné, alors que l’officier s’occupait du “client” suivant. Les bureaux de l’Armée française semblaient être devenus efficaces ! Je compris pourquoi en me rendant compte que, si les apparences étaient sauves, le bon qui nous servait de billet était signé illisible et portait le tampon d’un improbable service du train d’un groupe d’Armées de l’Est… Dans la nécessité où ils se trouvaient, les Français avaient remplacé l’administration par le système D. Tant que ça marchait… »
Les deux Suisses retournèrent ensuite rue Chaptal, où “Madame Paulette” les attendait.
– Je vous ai fait à manger…
– Merci beaucoup, Madame.
– Appelez-moi Paulette, et installez-vous.
– Dans ce cas, appelez-nous Maurice et Pierre !
– Non, non, monsieur l’officier, je ne pourrai pas !
Au cours du repas, Rosselet apprit dans quel régiment servait le plus jeune fils de Paulette et Marcel et leur promit, si possible, de se renseigner sur son sort.
6 juillet
La nuit fut courte. A 4 heures du matin, Rosselet et Mesnier se rendirent à pied à la gare, distante à peine d’un quart d’heure de marche. Un employé de la SNCF au teint blafard les lorgna d’un œil hagard et leur indiqua le quai : « Le train s’arrêtera quelques minutes. Il ne sera pas annoncé. Ne le ratez pas ! »
Sur le quai attendaient déjà quelques autres personnes, pour la plupart en uniforme. Le train avait vingt minutes de retard : un exploit, compte tenu des circonstances. Les deux Suisses se hâtèrent de monter à bord et trouvèrent sans difficulté un compartiment libre. Ils purent somnoler jusqu’à Toulouse, où le train s’immobilisa dans un grand grincement de freins peu après 8 heures.
« L’hôtel Terminus était presque en face de la gare, de l’autre côté du canal du Midi. Il avait visiblement été réquisitionné par le gouvernement français. Nous nous fîmes annoncer vers 8 heures et quart. Le colonel Garteiser devait nous attendre, puisqu’il ne fallut pas longtemps pour qu’un homme en civil, parlant avec un accent alsacien assez prononcé, nous aborde :
– Bonjour. Vous êtes les envoyés de Georges pour les internés en Suisse ?
Je répondis par la phrase énigmatique que m’avait fait apprendre Barbey : « Maintenant, le pastis se dissout en Ricard. » Le visage de notre interlocuteur, un instant décontenancé, s’éclaira : « Mais on a un bon rasoir en aiguisant. »
Ce n’est qu’après la guerre que j’appris que le pseudonyme du colonel Garteiser, quand il venait en Suisse avant la guerre, était Henri Cart.
Il nous fit signe de le suivre jusque dans une chambre d’hôtel vaguement transformée en bureau, dont il ferma soigneusement la porte :
– Si deux Suisses en uniformes français sont aujourd’hui à Toulouse, ce n’est certainement pas pour les Français et les Polonais qui ont passé la frontière ! Racontez-moi tout.
– Mon colonel, nous sommes effectivement envoyés par le général Guisan, pour nous assurer qu’il n’existe plus en France aucun document compromettant pour la Suisse et le chef de son armée. Il s’agit notamment du texte d’un accord décrivant précisément la manœuvre que l’armée française avait prévu pour secourir notre pays en cas d’invasion allemande.
– Bref, la Suisse ne croit plus à la victoire de la France dans la bataille en cours ?
– Cela ne nous plaît guère, croyez-le. Mais même si la France tient, notre pays sera encerclé et la tentation de l’envahir sera grande pour Hitler, surtout s’il découvre un aussi beau prétexte !
– Merci pour votre honnêteté ! Vous êtes donc à la recherche de nos exemplaires de ce dossier. Mais d’abord, qu’allez-vous faire des copies suisses ?
– Elles sont détruites ou sur le point de l’être (je m’avançais beaucoup, mais je ne voyais pas d’autre réponse).
– Bien. Voyons la situation de notre côté. Tout d’abord, il faut que vous sachiez qu’aucune autorité civile n’a été impliquée dans les discussions d’état-major entre la France et la Suisse. Si cela avait été le cas, cela aurait dû déboucher sur un traité d’Etat à Etat, ratifié par les Chambres, et la neutralité de la Suisse aurait pris fin le jour de la signature ! Donc, il n’y a rien à la Présidence du Conseil et aux Affaires Etrangères.
– Et au ministère de la Guerre ?
– C’est un peu plus délicat, mais, en dehors de quelques notes très générales, il n’y a pas grand-chose. Surtout que les ministres peuvent changer très rapidement, chez nous, et qu’ils ne s’entendent pas forcément avec l’état-major. Souvenez-vous de ce qui s’est passé entre 1914 et 1918… Que le ministre, l’ancien ou le nouveau, ait eu vent de quelque chose, ce n’est pas impossible, mais de là à ce qu’il y ait des documents précis, non, je ne crois vraiment pas.
– Reste l’Armée elle-même.
– Oui, bien sûr. Les deux personnes qui ont rédigé les plans conjointement sont votre commandant Barbey et moi-même. A chacune de nos rencontres, les pages modifiées étaient tirées sur une ronéo et je détruisais le stencil immédiatement après. Ensuite, le commandant Barbey repartait avec un exemplaire. Chez nous, cinq exemplaires étaient destinés aux différents états-majors concernés et envoyés par porteur, qui certifiait la destruction des feuillets remplacés. J’en gardais deux autres dans mon coffre-fort : l’original et une copie de travail, que j’annotais au fur et à mesure de ce qui revenait des états-majors et qui servait ensuite lors de la rencontre suivante avec Bernard Barbey.
– Soit sept exemplaires ! Que sont-ils devenus ?
– Les miens, je les ai bien sûr détruits quand le GQG a quitté Vincennes. Pour les autres, début juin, à la demande du général Georges, quand il devint évident qu’il ne pouvait plus y avoir de mouvement de grande ampleur de la France vers la Suisse, les exemplaires se trouvant dans les états-majors du 2e Groupe d’Armées, chez Prételat[2], et à la VIIIe Armée, chez Laure, ont été détruits. J’étais moi-même à Belfort chez Laure quand l’ordre est parvenu, et je peux vous assurer que cela a été fait. On peut considérer qu’il en a été de même au 2e GA.
– L’exemplaire du général Daille est parvenu au général Guisan.
– Bien, il ne reste que celui de Georges et celui du Généralissime. Pour Georges, pas de problème, il comprendra les raisons et il le fera détruire. Reste celui du généralissime.
– Huntziger ?
– Non, ce n’est pas si simple. Ce n’est hélas plus un secret pour personne : si nos armées ont si mal manœuvré en mai, c’est en grande partie en raison de la mésentente, pour ne pas dire plus, entre le généralissime Gamelin et le général Georges. Gamelin fut remplacé en catastrophe par Weygand, mais peut-être pas au meilleur moment, et maintenant, c’est Huntziger qui a pris le relais. Alors, les archives des généralissimes, il va falloir d’abord les trouver, avant de pouvoir faire quoi que ce soit !
– Ce qui ne nous arrange pas vraiment…
– Allons, tout n’est pas perdu. A force de naviguer entre tous les états-majors, je connais suffisamment de monde et j’ai du temps à vous consacrer : je n’ai pas grand-chose à faire ici, nos quelques prisonniers allemands sont pris en charge par la Wehrmacht plus vite que par la Croix-Rouge et je n’ai à signaler que des aviateurs que nous envoyons en Algérie. Bon, commençons par Georges. Dans une heure, nous partons pour Montpellier et on sera vite à l’état-major !
– Vous êtes optimiste, les routes sont encombrées…
– Vous verrez bien !
Une heure plus tard, nous montions avec Garteiser (qui avait revêtu son uniforme) dans une Renault qui prit la direction du sud-ouest. Je m’en étonnai, car c’était à l’opposé de la route pour Montpellier. Garteiser ne répondit pas, et, au bout d’à peine un quart d’heure, la voiture obliqua sur la droite, franchit une clôture, et nous entrâmes sur le champ d’aviation de Francazal. En cahotant sur l’herbe, l’auto s’arrêta près d’un petit avion monomoteur où nous embarquâmes, non sans appréhension pour Maurice et pour moi-même : c’était notre baptême de l’air ! Mais tout se passa sans incident : après le décollage, l’avion fit un large virage avant de prendre vers l’est, puis de survoler à très basse altitude le canal du Midi, que nous montra Garteiser. Nous suivîmes le canal jusqu’à la Méditerranée, à Béziers, avant de longer la côte puis de remonter jusqu’à Montpellier. J’avoue avoir fermé les yeux lors de l’atterrissage !
De retour sur le plancher des vaches, Garteiser nous donna quelques explications : « Depuis le début de la guerre, nous avons quand même appris quelques leçons. D’abord, les communications. A Montpellier, on s’est installés dans la caserne du Génie télégraphiste, car là au moins, il y a toutes les liaisons imaginables par fil et sans fil. Et la caserne où se trouve le QG de Georges est à deux pas. Fini les châteaux sans téléphone ! Ensuite, pourquoi laisser moisir des avions alors qu’ils peuvent nous être utiles ? A peine une heure depuis Toulouse, c’est mieux qu’en voiture, non ? »
– Et le Caudron Simoun est un bon avion, commenta le pilote, un homme d’âge mur. Bien meilleur que les Breguet avec lesquels on volait du temps du Patron. Mais au départ de Toulouse, l’itinéraire est le même qu’à l’époque : en rase-mottes le long du canal du Midi, quel que soit le temps. Plus d’un y a laissé ses nerfs, voire sa peau, pour quelques sacs de courrier… Moi, dès que j’ai pu trouver une place plus tranquille, je l’ai fait. Et…
Son bavardage fut interrompu par l’arrivée d’une auto, qui nous emmena à la caserne Lauwe. Garteiser nous demanda d’attendre dans un couloir, avant de revenir, un dossier à la main. Il l’ouvrit devant moi : « C’est bien ça, n’est-ce pas ? »
– Mais oui.
– C’est celui de Georges. Je savais qu’il était dans son coffre, et il a été vite d’accord pour me le donner. Maintenant, il ne sert plus à rien. Hé, vous, là-bas, on ne salue plus les officiers ?
– A vos ordres, mon colonel. Je ne vous avais pas vu.
– Soldat, avec moi, il faudra trouver une meilleure excuse. Pour votre peine, comme il nous faut du feu, conduisez-nous à la chaufferie !
– Hein ?
– Vous êtes sourd ?
– Heu, mon colonel… La chaufferie, elle est arrêtée, on est en juin…
– Alors, aux cuisines !
– A vos ordres !
Aux cuisines, un caporal, sans doute un cuistot, voyant les galons du colonel Garteiser, se mit au garde-à-vous, tenant sa louche comme un fusil, en se demandant ce qui pouvait motiver cette visite.
– Tenez ça, dit Garteiser au soldat qui nous avait guidés, en lui tendant le dossier. Il poussa de côté une marmite qui chauffait sur un énorme fourneau à charbon.
– Caporal, ouvrez-moi ce fourneau !… Bien, soldat, jetez-moi ce dossier là-dedans, et tâchez de ne pas vous brûler !
Le pauvre 2e classe se brûla tout de même, mais l’avant-dernier exemplaire disparut dans les flammes. Il n’en restait qu’un, mais nous n’étions pas au bout de nos peines. »
Toute l’après-midi, les deux Suisses suivirent le colonel Garteiser dans de vaines recherches. Nul ne savait où étaient les papiers de Gamelin, car tout laissait penser que c’était dans ce lot que se trouvait l’ultime exemplaire.
Rosselet et Mesnier retournèrent souper chez Paulette et Marcel, avec une bonne nouvelle pour eux : leur deuxième fils n’était pas prisonnier, son unité était du côté de Nice, pour renforcer les défenses en cas de poussée italienne et évacuer, si possible, à son tour. Marcel déboucha une nouvelle bouteille, aussi âpre que la précédente, mais les Suisses firent contre mauvaise fortune bon cœur.
7 juillet
Les deux agents suisses retrouvèrent le Lt-colonel Garteiser au quartier Lauwe avant 8 heures. La nuit portant conseil, Rosselet était arrivé à la conclusion que la réponse à leur problème se trouvait bien à Montpellier, mais qu’ils s’y étaient mal pris.
– Mon colonel, hier, vous avez demandé à tous les officiers supérieurs que vous connaissez dans les états-majors s’ils savaient où se trouvaient les papiers de Gamelin, et aucun n’a pu vous répondre. Il faut procéder autrement.
– Autrement ! Avez-vous une suggestion, capitaine ?
– Oui. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que, dans toutes les armées, si les ordres viennent d’en haut, c’est en bas qu’ils sont exécutés. Comme nous n’avons pas trouvé qui avait donné l’ordre de déménager les papiers du GQG, trouvons celui qui a exécuté cet ordre !
Mesnier s’étrangla : « Mon capitaine, on ne va pas questionner toute l’armée française ? Ça fait du monde, même si y’en a pas mal qui sont prisonniers chez les Boches – sauf votre respect, mon colonel ! »
– Pas de mal, sergent. Je comprends ce que vous voulez dire, Rosselet. Les hommes de troupe qui ont fait le travail étaient encadrés par un sous-officier, adjudant ou sergent ou, au moins, par un caporal. C’est lui qui a exécuté l’ordre.
– Exactement. Interrogeons tous ce qui va de caporal à adjudant et nous tomberons sur notre homme !
– Capitaine, ça reste aléatoire, mais ça vaut mieux que de ne rien faire. A vue de nez, entre les deux états-majors, il y a une grosse centaine d’hommes à questionner. Autant nous y attaquer tout de suite.
Les trois hommes se mirent donc à questionner les caporaux, sergents et adjudants de la caserne Lauwe. Tous y passèrent, des fourriers aux cuistots en passant par les secrétaires et même les infirmiers, mais sans succès. Rosselet commençait à s’inquiéter…
« Je me demandais si ma méthode, qui me semblait imparable, allait elle aussi échouer.
La matinée était déjà bien avancée quand nous recommençâmes la même démarche, en nous partageant le travail, cette fois-ci à la Citadelle, où se trouvaient la plupart des services du général Huntziger. En toute logique, c’était là que nous avions le plus de chances de retrouver un acteur de l’opération. Mais, peu après une heure, quand je rejoignis Garteiser près du poste de garde, sa mine aussi déconfite que la mienne me fit comprendre qu’il avait lui aussi fait chou blanc. Et quand nous vîmes Mesnier revenir tout seul, notre moral descendit encore d’un cran. Pourtant, mon sergent avait le sourire :
– J’ai trouvé notre homme : le caporal-chef Dupuis !
– Mais pourquoi n’est-il pas avec vous ?
– En fait, je ne l’ai pas vu : il est opérateur TSF et il ne quitte son service qu’à 2 heures.
– Magnifique ! Comment avez-vous fait pour avoir son nom ?
– J’ai eu de la chance, j’ai interrogé un de ses collègues qui se souvenait.
Après un déjeuner vite expédié, nous étions bien sûr tous les trois devant la porte du bâtiment dominé par les grandes antennes du télégraphe sans fil. Quand les opérateurs relevés en sortirent, Garteiser harponna le seul caporal du groupe : « Caporal Dupuis ! »
– Euh, oui, mon Colonel, à vos ordres.
– J’ai besoin de faire appel à votre mémoire. Il y a trois semaines, vous avez participé à l’évacuation des archives du GQG. Pouvez-vous m’en dire plus ?
Dupuis balbutia. Allait-il nous dire qu’il y avait erreur ?
– Euh, certainement, mon colonel…
Ouf ! me dis-je. J’intervins : « Mon colonel, nous pourrions peut-être aller dans un endroit un peu plus accueillant que cette cour ? »
– Vous avez raison, capitaine. Allons au mess, nous y serons tranquilles à cette heure-ci, nous pourrons peut-être même boire quelque chose.
Intimidé par le fait qu’un colonel s’intéresse à lui, mais réconforté par un verre de vin, le caporal-chef Dupuis eut ainsi le temps de remettre de l’ordre dans ses souvenirs : « C’était le 11 juin. La veille, on avait commencé à entendre des rumeurs sur notre départ de Vincennes et dans la matinée, tout le monde a été mis au boulot pour déménager le QG en catastrophe. Un lieutenant m’a demandé de faire partir les archives du haut état-major, en commençant par les plus récentes. »
– Il s’appelait comment, ce lieutenant ?
– Je ne l’avais jamais vu avant, mon capitaine, mais je me souviens de son nom, parce qu’il ressemblait à celui de ce vieux comique… Voilà, j’y suis : lieutenant Evrard.
– Merci. Poursuivez.
– J’ai pris une bonne vingtaine de soldats et organisé une chaîne pour transporter les cartons dans des camions qui se trouvaient dans la cour. Un camion, une année, enfin, à peu près, en commençant par la plus récente. Quand tous les camions étaient pleins, on a arrêté.
– Et vous êtes remontés jusqu’à quand ?
– 1936, de mémoire. Les cartons les plus récents, eux, étaient de fin mai 40, sans doute quand Weygand a remplacé Gamelin.
Il finit son verre et reprit : « Le lieutenant Evrard, qui galopait en criant d’un groupe à un autre dans la cour, m’a ordonné d’aller à la gare de Bercy avec mes camions et mes hommes, de trouver un train de marchandises partant vers le sud et de mettre le contenu de mes camions dans des wagons. Un quart d’heure après, on y était. Je me suis adressé à un collègue de la SNCF au bureau des Mouvements… »
– Un collègue ?
– Je suis cheminot dans le civil, mon colonel. Aiguilleur près de Versailles. Donc, il m’a indiqué deux wagons en me disant : “Quand vous aurez fini de tout transborder, laissez deux hommes en faction devant chaque wagon et venez me voir aux Mouvements.” Ça n’a pas été facile, les hommes n’avaient jamais eu autant de pinard autour d’eux, il faisait chaud, ils avaient soif et ils auraient bien mis un tonneau en perce. Mais la discipline a quand même été la plus forte ! Aux Mouvements, le collègue m’a donné deux feuilles de papier, une par wagon, avec le numéro du wagon, celui du train, et la destination des wagons.
– Et ces papiers, qu’en avez-vous fait ?
– Je les ai donnés au lieutenant Evrard, bien sûr !
– Bon, mais vous souvenez-vous où allait le train ?
– Oui. Le train allait à Lyon la Part-Dieu, vous savez, la gare de marchandises à côté des casernes. Mais attention ! Les wagons étaient marqués pour Marseille
– Merci caporal. Je vais dire au serveur de vous apporter un autre verre, vous l’avez mérité !
Là, nous avions eu de la chance. Si le caporal Dupuis avait été boucher-charcutier dans le civil et non pas cheminot, nous n’aurions jamais eu toutes ces précisions. Mesnier, qui avait de plus en plus le mal du pays, était tout joyeux : « C’est tout bon, mon capitaine. Le dossier est à Marseille, il est peut-être déjà en Algérie et là, personne n’ira chercher. On va pouvoir rentrer à la maison ! »
Garteiser le fit déchanter : « Pas si vite, sergent. Qui vous dit que les wagons du caporal Dupuis sont bien arrivés à Marseille ? Il faut d’abord qu’on trouve ce lieutenant Evrard. Je suppose qu’il fait sans doute toujours partie du GQG, on le trouvera sans doute plus vite que le caporal. Venez avec moi au bureau des effectifs… Quand ces gratte-papier voient débarquer un colonel, même les plumes sergent-major se mettent au garde-à-vous ! »
Le colonel avait raison. Quelques minutes à peine après être entrés dans la tente qui tenait lieu de bureau des effectifs, un adjudant à la voix rocailleuse nous informait dans le plus pur style administratif : « Le lieutenant Evrard, pardon, le capitaine Evrard depuis deux jours en vertu de son inscription au tableau d’avancement, a été détaché à Marseille, dans le cadre des opérations de transfert en Afrique du Nord. Vous le trouverez à la capitainerie du port. D’ailleurs, ajouta-t-il sur le ton de la confidence, vous ne devriez pas avoir trop de mal pour le trouver : il court tout le temps et n’arrête pas de gueu… de crier, mon colonel. Mais passez voir le commandant Richard, il pourra vous en dire plus. »
Le commandant Richard était en charge de l’installation matérielle du GQG, et, en ces temps troublés, il ne manquait pas de travail. Quand nous le trouvâmes, ses nerfs étaient visiblement à vif, à en juger par ce que nous entendîmes en arrivant dans le couloir du sous-sol où était niché son bureau : « Mais qu’est ce que voulez que j’en fasse, de vos peintures ! Vos portraits de Joffre, Foch, Pétain et autres, vous n’avez qu’à aller les vendre aux Puces ! Quoi ? (…) Propriété inaliénable de l’Etat ? Peintres officiels aux Armées ? J’en ai rien à f… ! Tenez, allez voir où le musée Fabre planque les croûtes trop laides pour être accrochées et mettez vos tableaux au même endroit. Exécution ! »
Un innocent téléphone fut raccroché à grand fracas, mais riposta immédiatement par une sonnerie, interrompue net par la voix de Richard, qui devenait carrément hargneuse : « Quoi ! Encore vous ! Plus d’eau chaude à la caserne Lauwe ? N’ont qu’à se laver à l’eau froide. Vous croyez qu’ils en ont de l’eau chaude, face aux Boches ? (…) Ah, plus d’eau froide non plus ? Bon sang, si je tiens celui qui nous a envoyés dans ce bâtiment sous prétexte qu’il était libre. Je comprends pourquoi, tout était pourri là-dedans ! Bon, on ne va sans doute pas y rester longtemps. Sergent, trouvez le plombier et allez voir ce qui se passe. »
Nous entrâmes au moment où il raccrochait. Quand il leva les yeux vers nous, ses yeux lançaient des éclairs : « Ah, enfin quelqu’un qui vient voir dans quelle m… je me débats. Plus d’adjoints : un envoyé à Marseille, un autre à l’hôpital depuis que sa voiture a servi de cible à un Stuka, et le troisième “réservé” par Huntziger à la préfecture. Et tous ces emm… qui ne pensent qu’à leur confort, alors que je dois déjà préparer l’évacuation suivante. Qu’est-ce qui vous amène, mon colonel ? »
– D’autres em… bêtements, je le crains, commandant. Il me faudrait les documents de votre adjoint Evrard relatifs à l’évacuation des archives du GQG de Vincennes. Je dois impérativement m’assurer qu’elles ne tombent pas aux mains des Allemands.
– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on risque ? Le mieux qu’ils puissent faire, c’est d’appliquer à leur tour toutes les âneries que le GQG a imaginées depuis des années, alors, on n’aura pas de mal à les battre !
– Sur un plan purement militaire, vous n’avez pas tort, commandant ! Mais sur le plan politique, imaginez Goebbels jetant tout cela sur la place publique, avec les commentaires fielleux dont il a le secret. L’Armée et la France perdront toute crédibilité alors que nous, on continuera à se battre pour l’honneur et la victoire de la Patrie.
– Hmm… Vous avez sans doute raison. Bon, Evrard a presque aussi mauvais caractère que moi, mais il a une qualité : les choses importantes, il les range proprement, surtout quand ce n’est pas moi qui lui ai demandé de faire le boulot ! Le seul problème, c’est qu’il n’est resté qu’une journée ici et ses affaires sont toujours en vrac, là, dans la pièce à côté.
Le téléphone sonna alors à nouveau. Du geste, le commandant Richard nous fit comprendre que nous pouvions fouiller dans les dossiers de son adjoint. Nous finîmes par trouver une chemise en papier gris marquée “Evacuation du GQG” : elle contenait quelques pages manuscrites décrivant ce qui avait été enlevé, et une trentaine d’imprimés à l’en-tête de la SNCF marqués “Mouvements”. Enfin ! Le temps de tout remettre en place pour ne pas compliquer la tâche du commandant Richard quand il devrait repartir, de lui expliquer que nous irions voir Evrard à Marseille, de le saluer, d’emporter avec nous la copie de la nomination d’Evrard au grade de capitaine, l’après-midi touchait à son terme.
Nous retournâmes au quartier Lauwe, où le colonel Garteiser partit s’enquérir de l’état du front. Quant il revint, son visage était soucieux, et ce n’était pas dû au manque d’eau, chaude ou froide : « Si vous voulez rentrer chez vous, il ne faudra pas trop traîner à Marseille. Les Allemands n’ont toujours pas franchi l’Isère. Mais tout laisse croire qu’ils amènent des renforts, et un passage en force ou un débordement par l’autre rive du Rhône est à craindre pour les prochains jours. Et alors, votre route de retour sera coupée. Je pense que vous l’avez compris : on se bat jusqu’à épuisement des munitions, puis on recule pour évacuer, la ligne de défense suivante prenant le relais. Le tout est d’avoir assez de temps pour réussir le Grand Déménagement de l’autre côté de la Méditerranée. Je suppose que vous partez demain matin aux aurores, on se dira adieu à ce moment là. »
Nous retournâmes chez Paulette et Marcel, à qui nous fîmes nos adieux. J’ai toujours regretté de ne pas avoir pu les inviter en Suisse, après la guerre… »
8 juillet
Nos deux Suisses reprirent la route de bon matin sur la fidèle Modestine. Rosselet avait laissé très discrètement un gros billet (en francs français, pas suisses !) en remerciement, avec un petit mot d’adieu. Le colonel Garteiser leur souhaita bonne route et leur proposa d’envoyer un message en Suisse via la Croix-Rouge, tant que les communications fonctionnaient encore, ce que Rosselet refusa, conformément à ses ordres.
Enfin ils arrivèrent en vue de la rade de Marseille, pleine de navires de toutes sortes. Pour trouver le port, il suffisait de suivre le flux des camions variés, chargés d’hommes et de matériels hétéroclites. Les grilles franchies, c’est avec la plus grande prudence que Maurice Mesnier dirigea sa machine vers la capitainerie, en cahotant sur les pavés et les tronçons de voies ferrées, encombrées de wagons dont le contenu attendait d’être chargé sur des bateaux. Mesnier gara le side-car devant la capitainerie et Rosselet y pénétra.
« A l’intérieur, la cohue était à son comble. Des dizaines de militaires de tout grade et même quelques civils étaient engagés dans des discussions véhémentes. Trouver Evrard là-dedans n’allait pas être facile, car tout le monde hurlait et courait sans cesse ! Heureusement, un jeune aspirant à lunettes était posté là pour aiguiller les hésitants.
– Je suis à la recherche du lieutenant Evrard.
– Il est là, mais il a fort à faire, comme tous ceux qui essaient de faire marcher ce port, d’ailleurs. Les gens qui entrent ici n’ont qu’un seul but : passer avant les autres ! On a beau leur crier que l’organisation de l’évacuation sera expliquée à 9 heures aux représentants des différentes unités, en attendant, chacun veut démontrer qu’il est prioritaire. Et les civils ont les mêmes exigences. Vous lui voulez quoi, à Evrard, mon capitaine ? Méfiez-vous, il n’est pas à prendre avec des pincettes. Il doit bientôt être promu capitaine, mais il n’a rien vu venir et ça le rend encore plus… heu, plus difficile que d’habitude !
– Je ne veux pas embarquer, mais savoir où sont les wagons chargés de documents qu’il a fait évacuer de Vincennes le 11 juin.
– Les… Ah, voilà du neuf ! Vous ne croyez quand même pas qu’il va pouvoir vous le dire comme ça ? Il y a des milliers de wagons, ici, dont une bonne partie n’ont plus rien à y faire ! Je peux essayer de vous aider, mais il faudrait des biscuits !
– Justement, j’ai le dossier d’Evrard sur le sujet.
– Bon, mais ne croyez pas que ça va aller vite ! Vous êtes venus comment ?
– En side-car, avec mon sergent. Il est garé juste devant.
– Bon, il pourra m’aider à trouver vos wagons. Venez avec moi !
Nous retrouvâmes Mesnier, qui alla mettre sa machine dans une zone entourée d’une grille robuste et gardée par deux soldats en armes, et où elle serait en sécurité. Puis, nous revînmes à la capitainerie, qui se vidait progressivement, tout le monde se dirigeant vers une grande tente dressée non loin de là. L’aspirant fit signe à Evrard, un rouquin de si méchante humeur que son teint avait pris la couleur de sa chevelure : « Je ne sais pas ce qu’ils veulent, mais c’est non, Maurin ! Maintenant, c’est nous qui décidons comment faire marcher ce bazar, pas les pékins ni les états-majors ! »
Je m’avançais avec mon plus beau sourire : « Je veux d’abord vous remettre ce pli, capitaine Evrard. Ensuite, vous poser quelques questions, puis vous laisser faire votre travail ! »
– Des questions, des questions, maugréa-t-il en ouvrant l’enveloppe. Et c’est lieutenant Evrard, d’abord…
Son visage s’éclaira en lisant le papier : « Eh bien, finalement si, c’est capitaine Evrard ! Bon, qu’attendez-vous de moi, porteur de bonne nouvelle ? »
Je le lui expliquai, il réfléchit quelques instants, avant de répondre : « Ici, je ne m’occupe plus que de ce qui arrive par la route. Et croyez-moi, il n’y a pas plus indiscipliné qu’un chauffeur, civil ou militaire ! Vous avez déterré la chemise qu’il y avait sur vos wagons au GQG. Cherchez-les avec le lieutenant Maurin, dit-il en désignant l’aspirant. Je vous le laisse pour la matinée. Si vos wagons sont à Marseille, il vous les trouvera, sinon ça voudra dire que tout le boulot qu’il a fait pour suivre les wagons de chemin de fer dans ce Grand B…[3] sera bon pour la poubelle, et lui avec ! Bien, je suis attendu pour la réunion des grands chefs. D’ailleurs, vous feriez bien d’y aller aussi, ça vous sera plus utile que de fouiller dans la paperasse, parce que, je suppose, il faudra bien que vous fassiez partir votre régiment, vous aussi, ou même celui d’un autre ! »
Je me gardai bien de lui avouer que le sort de “mon” régiment était réglé depuis plusieurs jours. Cependant, je rejoignis la tente, où je trouvai une place au bout de l’avant-dernier rang, à côté d’un capitaine dont je ne parvins pas à reconnaître l’uniforme. Il se présenta brièvement : « Capitaine Wouters, des Chasseurs Ardennais… De l’Armée belge ! » ajouta-t-il devant ma mine étonnée.
– Capitaine Rosselet, 170e RA… J’évitai de justesse d’ajouter « De l’Armée suisse ! »
A cet instant, quelqu’un hurla d’une voix de stentor « A vos rangs, fixe ! » Tout le monde se leva et se mit au garde-à-vous (même les civils) et un général couvert d’étoiles entra, accompagné d’un autre homme vêtu d’un uniforme que je ne reconnus pas et suivi de plusieurs colonels et ce que je supposais être des officiers de marine. Le général et sa suite montèrent sur une petite estrade et la même voix de stentor cria « Repos ! Vous pouvez vous asseoir. » Pendant que nous nous rasseyions dans un grand bruit de chaises, d’autres officiers entrèrent et prirent place derrière l’estrade. Je reconnus Evrard au passage – en quelques minutes, il avait déjà trouvé moyen d’épingler un troisième galon sur ses manches ! Le général prit la parole : « Messieurs, nous sommes ici pour vous expliquer comment est organisé ce qu’il est désormais convenu d’appeler le Grand Déménagement. Les dispositions d’ordre général vous seront d’abord exposées, puis nous répondrons à vos questions. Je remercie Monsieur le Préfet de s’être joint à nous ce matin, car il est également concerné [Mais oui ! L’uniforme inconnu était celui de l’administration préfectorale !]. Capitaine, vous pouvez commencer. »
Un marin à cinq galons (espèce inconnue en Suisse malgré les médisances de certains Français) prit le relais : « Depuis que les ordres d’évacuation sont arrivés, vous vous êtes sans doute demandé comment nous allions faire pour expédier de l’autre côté de la Grande Bleue tout ce qu’il nous faudra pour… pour revenir un jour prochain. Je vais essayer de répondre. Mais pour cela, je dois expliquer brièvement comment fonctionne un port. D’un côté, il accueille des bateaux, décharge leurs marchandises et les entrepose avant de les distribuer par train, camion ou un autre bateau vers leurs destinations. D’un autre côté, il reçoit des marchandises par camion ou train depuis l’intérieur du pays, les charge sur les bateaux et fait partir ces bateaux. Vous ne verrez que rarement un port où on ne fait que charger des bateaux et, en fait, celui de Marseille reçoit en temps normal beaucoup plus de marchandises, surtout en provenance des colonies, qu’il n’en fait partir.
Cela dit, en temps normal un navire de charge (hormis les tankers de brut) ne navigue jamais à vide, car ce n’est évidemment pas rentable pour l'armateur. Donc il va décharger tout ou partie de sa cargaison et recharger, généralement au même poste pour éviter des déplacements internes dans le port (eux aussi coûteux). Mais nous ne sommes pas en temps normal. Les navires arrivent à vide uniquement pour charger (puis décharger en Afrique du Nord). Pour la même capacité du port (le même nombre de postes à quai), le stationnement à quai de chacun des navires est abrégé (il n’y a que des opérations de chargement et pas de croisement de flux de marchandises). Et croyez-moi, nous utiliserons tous les postes à quai possibles pour le Grand Déménagement. Les rotations seront donc plus nombreuses qu’à l’habitude pour une même capacité de manutention, de lamanage[4], pilotage, remorquage et stockage. Le problème de gestion des flux s’en trouve simplifié et accéléré.
Vous avez dû aussi vous demander si nous allions pouvoir embarquer sur nos petits bateaux votre beau matériel. C’est vrai : pas besoin de sortir de Saint… (il s’interrompit pour tousser à fendre l’âme avant de reprendre :) pas besoin de sortir de Normale Sup pour comprendre qu’on ne décharge pas des sacs de riz ou de cacao comme on embarque des automitrailleuses de 8 tonnes, mais nous avons l’expérience de l’embarquement du Corps Expéditionnaire de Norvège à Brest. Chars, camions, tracteurs de dépannage, tout partira. Nous saurons cette fois tenir compte du fait qu’il faut 25 à 27 bateaux pour emmener une division d’infanterie complète, avec son matériel. »
Mon voisin belge me souffla en souriant : « Ah, il s’est bien repris, une fois ! S’il avait dit Saint-Cyr, ils lui auraient tous jeté leur képi à la figure ! Oh, pardon, vous n’êtes pas passé par là, au moins ? » Je n’eus pas à répondre, des remarques acerbes de notre entourage exigeant le silence.
– Mais il faudra employer au mieux les postes à quai, c’est-à-dire organiser l’arrivée du matériel vers les bateaux – ça, on vous l’expliquera juste après.
Autre chose : le matériel ne partira pas avec les hommes, pour plusieurs raisons. D’abord, charger du matériel prend du temps, surtout s’il n’est pas en caisses quand il arrive, donc il a priorité sur les hommes, qui peuvent monter sur un navire sur leurs propres jambes. Ensuite, contrairement aux hommes, une fois à Marseille, on ne pourra pas envoyer le matériel plus loin pour être chargé, parce que les petits ports ne sont pas équipés et qu’il sera impossible de le remettre sur train ou camion, car tout sera de plus en plus bouché. Exception : les cargos et paquebots mixtes, nombreux sur les lignes qui desservent les colonies et qu’il n’est pas question de laisser partir à moitié pleins ou à moitié vides. Sur ces bateaux, le matériel partira avec les hommes.
En règle générale cependant, comme le transfert du matériel prendra plus de temps que celui des hommes, tout le matériel qui n’est pas destiné à la défense et à la protection du Déménagement partira en premier : machines des usines civiles stratégiques et des usines d’armement et d’aviation, matériaux rares présents dans les entrepôts, stocks divers, matériel dans les dépôts, véhicules, artillerie, etc. Les hommes seront évacués au fur et à mesure des possibilités, tant que la ville ne sera pas menacée.
Le général prit le relais, sur un ton grave : « Il faut bien se dire, hélas, que ce sera le cas à un moment ou à un autre, parce que dans les conditions actuelles, le front ne tiendra pas très longtemps, aussi douloureux que ce soit à admettre. Un jour ou l’autre, donc, les Boches vont arriver jusqu’ici. Alors, on pourra encore évacuer les hommes en les envoyant vers les autres ports, Sète ou Port-Vendres, mais ce sera trop tard pour le matériel, à part celui déjà en cours de chargement. Les unités qui ne sont pas destinées aux combats de retardement partent bien sûr les premières, et avec leur matériel lourd ! Pour les autres, les hommes seront prioritaires, car j’espère bien qu’elles ne laisseront pas un seul obus derrière elles. Chaque unité recevra des ordres précis en fonction de la situation du moment. J’espère m’être bien fait comprendre. »
Un colonel évoqua ensuite quelques problèmes bassement concrets : « Faire partir le matériel, c’est bien, le retrouver à l’arrivée, c’est indispensable. Vous imaginez bien que si on charge tout en vrac n’importe comment, ça va être un vrai capharnaüm à Alger, Oran ou ailleurs. Et on n’a pas besoin de ça, car si on passe en Afrique du Nord, c’est pour préparer d’autres batailles, et très vite ! Donc, il faut identifier ce qui est chargé, et ce n’est pas en mettant une étiquette “Mortiers de la 7e compagnie du 152e RI” qu’on y arrivera ! Voilà comment vous allez faire : séparez d’abord le gros matériel du reste. Le gros matériel sera chargé sur des wagons plateaux dans les gares de marchandises proches de votre unité, le reste dans des wagons de marchandises normaux ou dans des camions. Tout ce que vous pourrez mettre en caisses, faites-le, ça gagnera du temps. Mais ce qu’il faudra absolument noter, ce sera le numéro du wagon ou l’immatriculation du camion. Quand le wagon ou le camion arrivera à Marseille, on reportera ce numéro sur les caisses, les véhicules, les canons, que sais-je encore. Ce qui n’aura pas été mis en caisses le sera ici, autant que possible du moins, et le numéro du wagon ou du camion sera aussi inscrit dessus. A l’arrivée en Algérie, tout sera entreposé, et, avec le numéro du wagon, on retrouvera rapidement où c’est. Bien sûr, il y aura des erreurs et des accidents, ne serait-ce que si un camion tombe en panne et que son contenu doit être mis dans un autre, mais on espère qu’en procédant ainsi 90 % du matériel sera retrouvé très vite à l’arrivée. Un point important : si le même wagon ou camion est utilisé plusieurs fois, on mettra chaque fois un trait de peinture sur les portes quand il repart de Marseille. Dans ce cas, notez le nombre de traits de peinture à côté du numéro. Enfin, si vous le pouvez, ne mélangez pas dans le même wagon du matériel en caisses avec du matériel qui ne l’est pas. Vous nous simplifierez la vie ici. Je résume : notez bien le numéro de wagon ou l’immatriculation du camion et vous retrouverez vos affaires à l’arrivée. Tout ça est expliqué dans le document qu’on est en train de vous distribuer [document que j’ai rapporté précieusement en Suisse et que j’ai encore ; mes seuls souvenirs ne m’auraient jamais permis de reconstituer tout cela…]. »
Profitant de la distribution du document, quelqu’un demanda : « Et pour le matériel qui est déjà dans le port ? » C’est Evrard qui répondit : « Vous n’aviez qu’à ne pas être aussi pressés ! A votre place, je me dépêcherai de trouver où est votre barda et de noter le numéro du wagon ou du camion. Le contenu partira de toute manière, on a déjà noté le maximum de choses pour quand même savoir ce que c’est et à qui c’est, pour que, quand ça arrivera de l’autre côté, on puisse le rendre à son propriétaire, mais il ne faudra pas être pressé pour le récupérer. »
Le capitaine de vaisseau (un voisin m’avait expliqué que c’était le grade du marin) reprit la parole : « Le port sera suffisamment approvisionné en charbon et en mazout pour les bateaux, et en essence pour les camions, car les raffineries de Lavera et de Berre fonctionneront aussi longtemps que possible. Si la SNCF n’a plus de charbon pour ses locomotives, elle pourra aussi venir se servir. Tous les navires de charge disponibles ont été réquisitionnés, la plupart n’arriveront pas à vide, il faudra sans doute les décharger au moins en partie, mais pour ça, les postes ne manquent pas dans le port, comme je vous l’ai déjà expliqué. L’Etat a aussi prévu d’affréter des navires sous pavillon de pays neutres, comme la Grèce. On ne manquera donc pas de bateaux. »
Une autre casquette lui succéda, un aviateur cette fois : « Nous avons concentré autour de Marseille et Toulon quelques Groupes de Chasse disposant de ce que nous avons de meilleur comme matériel. Nous avons déjà pu mesurer leur supériorité sur les avions de Mussolini. Si un Italien s’avise de venir bombarder Marseille, ce sera un aller simple pour lui ! »
La parole fut ensuite rendue à la salle. Un artilleur demanda quelles étaient les dispositions pour les munitions de gros calibre. « Bonne question, répondit un capitaine. Il n’est pas question de faire stationner des trains de munitions à Marseille, ce serait une catastrophe si un avion allemand lâchait une bombe dessus ! Comme cela a déjà été dit, les troupes évacuées auront consommé tous leurs obus ou presque. Les munitions entreposées dans les parcs et les dépôts partent séparément du reste pour Toulon, où la Marine Nationale s’en chargera. S’il vous reste des obus, vous les laisserez aux dernières lignes de défense. » Un autre officier demanda ce qui était prévu pour les chevaux, ce à quoi le général rétorqua : « Si vous entrez dans Marseille à cheval à la tête de vos troupes, je viendrai personnellement à votre rencontre, vous rendrai les honneurs et vous conduirai immédiatement à un bateau pour l’Algérie, avec des écuries dans la cale ! Mais si vous voulez dire que vous souhaitez faire de l’équitation en Afrique du Nord, ils ont tous les chevaux qu’il faut là-bas. »
Il y eut encore bien d’autres questions, notamment sur l’organisation de la circulation des camions dans Marseille, auxquelles le préfet répondit, puis le général mit un terme à la réunion. « Je fais partie des premiers à partir, j’ai à faire, me dit cordialement mon voisin belge. Peut-être nous reverrons-nous en Algérie ? » Je répondis par un grand sourire qui n’engageait à rien. Moi aussi, j’avais à faire…
Je retournai à la capitainerie, où le sergent Mesnier vint à ma rencontre : « Mon capitaine, ce Maurin, c’est un bon ! Mieux organisé qu’un banquier de chez nous ! Il a pris les 30 feuilles du dossier, a retrouvé les numéros des trains de départ dessus, puis a dit “Deux wagons partis dans le même train, donc je trie ça par numéro de train… Voilà le vôtre : huit wagons pour le GQG.” Ensuite, il a ensuite cherché dans les fiches des wagons arrivés, qui sont soigneusement classées ici par numéro de wagon. Il a retrouvé sept des fiches qui correspondaient à ces huit wagons. L’un d’eux n’est donc pas arrivé à Marseille, mais, comme il m’a dit, on a sept chances sur huit que celui qui nous intéresse soit là. Il m’a ensuite montré sur un plan où ces wagons pouvaient se trouver, dans ce qu’il appelle la zone du matériel à mettre en caisses. Là, il est en train de nous chercher six soldats… et le voici qui arrive déjà ! »
C’était en effet Maurin, suivi de six hommes : « Bien, suivez-moi. Je vous emmène en promenade, c’est à deux kilomètres. A chaque fois qu’on tombera sur un de vos wagons, on laisse un homme devant, et qui devra rester impérativement devant la porte du wagon, et le suivre s’il bouge. Au septième, je vous laisserai, vous n’aurez qu’à faire le trajet en sens inverse et ouvrir les wagons gardés pour voir si ce que vous cherchez s’y trouve. Quand vous aurez fini, revenez me voir. » Organisé comme un banquier suisse, pas de doute ! »
Rosselet et Mesnier eurent ainsi droit à une visite guidée des coulisses du port de Marseille. Des équipes de menuisiers construisaient frénétiquement des caisses et encore des caisses pour recevoir le contenu des wagons. On attelait de petites locomotives à de courtes files de wagons. Maurin expliqua que les petits convois allaient vers des quais de chemin de fer, où plusieurs wagons pouvaient être déchargés à la fois, leur contenu mis en caisses, ces caisses numérotées avec le numéro du wagon étant ensuite chargées avec de petites grues sur des fardiers tirés par des chevaux, qui partaient ensuite au fur et à mesure vers un poste à quai où un bateau attendait. Là, on hissait les caisses dans le bateau, qui partirait dès qu’il serait plein, des convois se formant au fur et à mesure en rade.
« Je comprenais mieux pourquoi on avait emmené six hommes : si nos wagons bougeaient, il fallait pouvoir les retrouver rapidement. Maurin identifia un à un les sept wagons. Une fois arrivé au dernier, il retourna à la capitainerie. J’ouvris la porte en retenant mon souffle… Ce que je vis m’apporta la confirmation que les Français croyaient à la victoire finale : il y avait là de quoi l’arroser dignement ! Des cartons et des caissettes marquées Mumm, Roederer ou Cliquot ! Je refermai la porte avant de me laisser attendrir par le gémissement d’envie de Mesnier et passai au wagon précédent. Celui-ci m’intéressait davantage. Les cartons qui s’y trouvaient contenaient bien des archives, mais de 1937. Nous trouvâmes dans les autres wagons des meubles, des machines à écrire, que sais-je encore… Au septième, je demandai à Mesnier d’aller voir. Il ressortit en baissant la tête : « Ce n’est pas le bon, capitaine ! Il n’y a que des masques à gaz et des boîtes de singe ! » Je vérifiai le numéro, comme je l’avais fait pour les autres, sur les feuillets du dossier, mais c’était bien le bon. Nous retournâmes à la capitainerie, accablés. Notre wagon d’archives de 1940 pouvait se trouver n’importe où entre Lyon et Marseille. Je l’avoue, je croyais alors avoir échoué.
Mais c’était compter sans le génie de l’organisation de l’aspirant Maurin. Il comprit tout de suite, en voyant notre mine : « Forcément, c’est le wagon manquant qui est le bon, pas vrai ? Passez-moi les feuillets. Merci. Cette fois, je les trie par numéro de train à l’arrivée. Voyons, trois trains, oui, c’est possible. On va voir sur les fiches des trains arrivés s’il y a quelque chose de marqué. Oui, la SNCF m’a fait une copie de toute sa paperasse, je pensais bien que ça pourrait être utile ! Premier train : wagons pris à Lyon : 38, déposés à Marseille : 38. Deuxième train : ah, wagons pris à Lyon : 34, déposés à Marseille : 29. Laissé les 5 wagons de queue à Valence-Portes pour problème de boîte d’essieu : 4 plateaux et un marchandises. Plateaux déchargés sur place par l’exploitation. Voilà, vous savez où il est ou, plus exactement, là où il a le plus de chances de se trouver : à Valence-Portes, sans doute sur une voie de garage. Hé bien, je peux vous souhaiter bonne route ! Et dépêchez-vous, si vous voulez arriver avant les Boches ! »
Il n’était pas loin de midi. Maurin avait raison, il nous fallait remonter à Valence. Mesnier était d’accord, c’était sur le chemin du retour ! Mais je me souvenais aussi des paroles du colonel Garteiser : la veille déjà, les Allemands n’étaient plus qu’à 10 kilomètres de la ville. Nous prîmes congé de l’aspirant Maurin après l’avoir remercié de bon cœur (je n’ai pas été étonné d’apprendre par la suite sa belle carrière, comme celle de son aîné Evrard). Nous récupérâmes Modestine et le sergent fit le plein, sans oublier la peau de chamois pour filtrer l’essence. Après un rapide casse-croûte, nous revoilà sur les routes de France, direction Arles puis Avignon et Valence. Après Avignon, la nationale 7 était de plus en plus encombrée, et il fallut ralentir à plusieurs reprises. Il était déjà tard quand nous dépassâmes Montélimar, avant de nous arrêter dans un petit village un peu à l’écart de la grand-route. Une brave dame accepta de nous restaurer et de nous héberger dans sa grange. Malgré mon inquiétude, je n’eus aucune difficulté à m’endormir ! »
9 juillet
Le soleil à peine levé, Rosselet et Mesnier reprirent leur course.
« Arrivés à Loriol, un gendarme nous demanda, l’air soupçonneux, pourquoi on allait vers le nord, alors que tout le monde évacuait Valence pour se replier sur la rive gauche de la Drôme. L’ordre de mission signé Georges nous évita de lui répondre. Modestine grondant avec énergie, nous fûmes bientôt au pont sur la Drôme. Ouf ! Il était toujours là, quoique plus pour longtemps. Des sapeurs étaient en train de le miner, mais ils attendaient que les derniers convois en provenance du nord l’aient franchi. Comme ceux-ci occupaient les deux côtés de la route, il fallut attendre aussi. Un grondement lointain d’artillerie signalait la proximité du front. Nous vîmes passer une batterie de 155 tirée par des chevaux, réduite à deux canons sur quatre.
– Si ça se trouve, ce sont les mêmes que ceux qu’on a croisés à l’aller, mon capitaine !
– Je vais voir.
Effectivement, c’était les mêmes. Un officier exténué me raconta : « On a tenu pratiquement une semaine, tant qu’on a pu être approvisionnés en munitions. De notre position, nous pouvions arroser les deux côtés de l’Isère à son confluent avec le Rhône, jusqu’à Tain, et aussi la rive droite du Rhône jusqu’à Tournon. Les Boches ont envoyé des Stukas pour nous faire taire, mais on était bien nichés dans un retranchement de campagne et on avait été rejoints par des canons de DCA de 25 mm. Et personne ne s’est enfui en voyant les Boches piquer, comme c’est arrivé en mai ! Ces salauds n’ont pu démolir qu’une de nos pièces et tuer quelques chevaux. Et nos gars en ont descendu deux ! Hier midi, on a eu l’ordre de décrocher. On a tiré les derniers obus, attelé nos deux meilleures pièces et balancé le dernier canon dans le ravin. On a passé le pont de Valence dans la nuit, et nous voilà. A Loriol, on prend le train, on est évacués en l’Algérie ! »
Je lui expliquai ce qu’il devait faire pour retrouver son matériel de l’autre côté de la Méditerranée, et lui suggérai d’entrer à cheval dans Marseille… Entre temps, les derniers éléments venant de Valence avaient franchi le pont et un sapeur me hurla de me dépêcher de passer. « Vous avez bien compris que ce pont ne sera plus là d’ici une demi-heure ? » Je hochai la tête. Il salua à notre passage, imaginant sans doute que nous partions pour une mission suicide.
La route était maintenant déserte, et nous fûmes à Portes en un quart d’heure à peine. Les tirs d’artillerie étaient de plus en plus distincts, les Allemands soumettaient Valence à un bombardement intensif. Quand je pense qu’une semaine plus tôt à peine, cette cité était si paisible… La gare de triage de Portes était abandonnée et à peu près vide. Seuls quelques wagons oubliés stationnaient encore sur les voies, et je n’eus pas de mal à repérer quatre plateaux vides attelés à un wagon de marchandises. Modestine fonça, cahotant en franchissant les voies ferrées. Nous nous jetâmes sur les portes pour ouvrir le wagon tout grand et déchirâmes quelques cartons : décembre 1939, avril 1940, janvier 1940, mai 1940 !
– Enfin, mon capitaine ! Nous l’avons !
La suite fut couverte par une explosion toute proche. Je me dis d’abord que les Allemands allongeaient le tir ou avaient mis en batterie de plus gros calibres ! Mais des vrombissements dans le ciel nous firent comprendre ce qu’il en était : la Luftwaffe avait décidé que la gare de Portes était un objectif militaire intéressant. L’un des bâtiments de la gare flambait. Trop tard pour récupérer les documents : un aviateur allemand pouvait trouver que notre wagon faisait une belle cible ! Sauf à courir le risque d’être les premiers morts suisses de cette guerre, il n’y avait qu’une solution : mettre le feu au wagon. Il devait être écrit quelque part que tous les exemplaires de ce dossier compromettant finiraient dans les flammes ! Mesnier recula le side-car, prit le bidon d’essence de réserve et arrosa consciencieusement tous ces papiers. Le feu prit sans difficulté, attisé par le mistral, et bientôt le wagon ne fut plus qu’un brasier.
Notre mission était accomplie, mais le plus dur restait à faire : rentrer. Et, avec les Allemands entre nous et la Suisse, ça n’allait pas être simple.
– Qu’en dites-vous, Maurice ? On peut retourner à Montpellier, Garteiser s’occupera de nous faire passer en Algérie. Au pire, on s’engagera “pour rire” dans la Légion (s’engager dans l’armée française est normalement interdit à un Suisse).
– Oh non, mon capitaine ! Je sais pas pour vous, mais je veux revoir ma fiancée avant la fin de cette guerre !
– Vous avez raison. Ma femme et mes enfants doivent commencer à se demander où je suis et à trouver le temps long – du moins, je l’espère ! Allez, on trouvera bien un moyen.
Plus facile à dire qu’à faire. Le chemin que nous avions suivi à l’aller étant devenu impraticable, nous prîmes la route de Crest, salués par les derniers tirs de l’artillerie française, pour tenter de rejoindre Grenoble par la vallée de la Drôme et la montagne. »
Mais il était dit que nos deux Suisses n’étaient pas au bout de leurs aventures sous l’uniforme français. Au bout de quelques minutes de route, alors que la canonnade avait complètement cessé, ils furent arrêtés par un commandant qui leur faisait des signes impérieux en brandissant ses jumelles. L’officier était debout à côté d’une voiture visiblement en panne, capot béant et moteur fumant.
– Capitaine, je réquisitionne votre véhicule. Direction Crest, je suis attendu !
– Nous y allons aussi, mon commandant ! Mais on tiendra bien à trois là-dessus.
– Comme vous voulez, tant que je ne reste pas ici à regarder le paysage pendant que mon chauffeur cherche un moyen de réparer ou un autre véhicule. Même pas foutu de trouver un cheval !
Pendant que Mesnier dégageait de quoi faire asseoir Rosselet à l’arrière de leur monture, le commandant expliqua avec un grand sourire : « Notre petite ruse a bien fonctionné ! Nous avons évacué les troupes qui se battaient depuis une semaine et les Allemands ont cru qu’ils allaient pouvoir forcer le passage. Ils ont démasqué leur artillerie, mais la nôtre n’avait pas déménagé et en une demi-heure, nous les avons fait taire. Ils vont y réfléchir à deux fois, avant d’essayer à nouveau ! Ils ont juste su bombarder la gare, ils croyaient peut-être qu’on s’en servait encore ! »
Rosselet était moins ravi : « Pour un peu, se dit-il, c’était aussi au prix de notre peau ! » C’est à ce moment que Mesnier déclara qu’on pouvait y aller.
« Le commandant s’installa à la place d’honneur et moi, je m’accrochai comme je pus à Modestine.
A Crest, le commandant nous mena droit à un PC de circonstance, installé dans une école. Un colonel me demanda la raison de notre présence :
– Mission spéciale à Valence pour le général Georges.
– Comme vous en revenez, je suppose que vous l’avez accomplie ?
– Oui, mon colonel.
– Et là, vous retournez à Montpellier ?
– Heu, pas exactement…
– Comment ça ?
Je pensai m’en tirer par une astuce : « Mes ordres précisent que si je peux rendre compte par un autre moyen, je dois me mettre à la disposition du commandement local. »
– A la bonne heure ! Le téléphone fonctionne, je vous donne une demi-heure pour faire passer ce que vous devez par les transmissions, puis retour ici. Je manque d’officiers, vous êtes le bienvenu ! Soldat, accompagnez le capitaine chez les téléphonistes.
Aïe ! J’étais bel et bien enrôlé dans l’armée française. Et Maurice aussi, par la même occasion. J’avais l’impression que nous étions les héros d’un film avec Laurel et Hardy, où les deux comiques se retrouvent militaires. A bien y réfléchir, Maurice et moi aurions pu former un duo de ce genre. Mais dans notre film, les balles étaient réelles… Je suivis le biffin jusqu’à une pièce où officiaient une demi-douzaine de téléphonistes, et j’obtins le QG de Georges à Montpellier. Par chance, Garteiser s’y trouvait. J’eus tout juste le temps de lui dire « Mission accomplie, prévenez qui de droit ! » avant que quelqu’un d’autre ne réclame la ligne. Perplexe, je retournai au PC.
– Vous n’avez pas traîné, très bien, me dit le colonel. Voici ce que j’attends de vous. Comme vous l’avez constaté, nous avons partiellement évacué Valence par la N7 et la voie ferrée et nous avons détruit les ponts correspondants sur la Drôme, pour faire croire aux Allemands que nous partions. Sauf qu’il y a encore en face d’eux les défenseurs les plus frais, ou les moins flapis, sans compter les troupes qui sont à Romans et entre Valence et Romans. Mais ces troupes, il va falloir à un moment ou à un autre assurer leur repli aussi, et ce repli passera d’abord par ici, à Crest, direction Montélimar, et par la vallée de la Drôme à la fin, quand on sera obligés de faire sauter les ponts les uns après les autres. Tout le secteur entre Montélimar, Loriol et ici est libre pour la ligne de défense de la Drôme, et les troupes qui sont chargées de tenir sur cette ligne ne seront pas gênées par celles qui retraiteront de Valence et Romans. Est-ce clair ?
– Oui, mon colonel. Qu’attendez-vous de moi ?
– Que vous organisiez le dernier verrou sur la vallée de la Drôme, à Saillans. Regardez sur la carte : Saillans, un pont sur la Drôme, et ensuite un défilé. Rive droite, la route passe en tunnel, rive gauche, la voie ferrée passe dans un autre tunnel. Vous recueillez nos soldats qui arrivent jusque là, les envoyez à Die puis à Veynes ou Sisteron avec ce que vous trouverez comme moyens de transport. Quand les Allemands arrivent, vous faites sauter le pont et les deux tunnels, et vous filez à votre tour.
Il marqua un temps et poursuivit d’une voix plus sourde, pour lui-même aussi bien que pour moi : « Je sais bien, ce n’est pas drôle de se battre à reculons, mais le seul fossé antichars assez large pour arrêter vraiment les Boches a l’air d’être la Méditerranée. Alors, il faut se contenter de gagner du temps pour évacuer le plus de monde possible et pouvoir revenir aussi vite que possible… »
– Il me faudra des sapeurs, quelques fantassins…
– Les sapeurs, ils sont là. Pour le reste, débrouillez-vous avec ce qui arrive de Valence.
– Et si les Allemands tournent notre position ?
– C’est un risque à prendre. Mais leurs troupes de montagne sont occupées ailleurs plus au nord (Mauvaise nouvelle pour moi, pensais-je très fort !). De toute manière, on est en train de miner la mauvaise route qui remonte la vallée de la Gervanne.
– Combien de temps devrai-je tenir ?
– Une semaine, plus si possible. Arrangez-vous pour que la route soit coupée au moins deux jours. Quand les Allemands auront franchi la Drôme plus en aval, vous le saurez rapidement, n’insistez plus !
– Pour les liaisons ?
– Vous avez votre estafette (il désigna Maurice).
– Et les civils ?
– Qu’ils se mêlent de leurs affaires !
– Bien, mon colonel. Je rassemble les troupes nécessaires, et en avant !
Je passai l’heure du déjeuner à mettre la main sur deux petits camions, de l’essence, une demi-douzaine de sapeurs et une dizaine de soldats volontaires. Par contre, côté armement, pas grand-chose : une vieille mitrailleuse Hotchkiss et des grenades à fusil. Mais bon, me dis-je, je me servirai sur ce qui passera ! Maurice, enfermé dans un mutisme maussade depuis notre naturalisation éclair, me rappela soudain, fort judicieusement, qu’il fallait aussi songer au ravitaillement. Il revint avec quelques boîtes de conserve, en faisant la grimace, car c’est tout ce qu’il avait pu trouver.
Nous prîmes la route de Saillans, suivis par les deux camions. De l’autre côté de la Drôme, qui me semblait bien facile à traverser à plus d’un endroit avec des ponts démontables, quelques soldats français étaient en train d’installer des retranchements. Arrivés à Saillans, j’installais mon “PC” dans un café et partis en reconnaissance avec un caporal du Génie. Miner le pont allait être facile, ainsi que le petit tunnel routier à la sortie du village. Idem pour le tunnel du chemin de fer de l’autre côté. On arriverait à l’obstruer, pas à l’effondrer, mais ça ne changerait pas grand chose en ce qui nous concernait ! En revanche, pour protéger les approches du village contre ce qui arriverait de Crest, le terrain n’était guère propice. Au mieux une colline pas très élevée de chaque côté, pas de quoi résister pendant bien longtemps. L’après-midi, après avoir ordonné aux sapeurs de creuser les trous pour placer leurs charges, je retournai à Crest, d’où je revins avec quelques hommes en plus, et surtout des fusils-mitrailleurs et des téléphones de campagne. »
10 juillet
Non sans s’inquiéter d’être décidément entraîné dans un conflit qui n’était pas officiellement le sien, Pierre Rosselet, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, fit de son mieux son travail de capitaine d’infanterie.
« J’installai mes modestes défenses et je plaçai un poste d’observation à côté d’une croix dominant le village, d’où l’on voyait toute la vallée de la Drôme en aval. Maurice avait de son côté réussi à convaincre le boulanger de nous fournir en pain et, pour la boisson, ma troupe s’en était chargée toute seule… Le maire du village s’inquiéta plusieurs fois de ce que nous faisions – je le rassurais comme je pus en lui expliquant qu’il était exclu que nous livrions bataille dans son village.
De temps en temps, on entendait les échos très lointains d’une canonnade et le soir, un motard m’apporta un message signalant que les Allemands avaient lancé une nouvelle attaque sur l’Isère, mais qu’ils avaient été repoussés aussi bien au nord de Valence qu’à Romans. Le canon que nous avions entendu était l’artillerie lourde française sur voie ferrée, qui avait littéralement cloué au sol l’avancée allemande sur Romans, avant de devoir se taire faute de munitions. »
11 juillet
Après avoir inspecté les travaux de défense de la veille et ordonné des améliorations (la qualité suisse…), Rosselet partit avec Mesnier (et Modestine) reconnaître la route de Die et surtout voir s’il était possible de contourner Saillans par la montagne autrement qu’à pied.
« Je fus à peu près rassuré. La route, médiocre, se transformait par endroits en mauvais chemin de terre, et des coupures avaient été pratiquées au niveau des tunnels et de quelques ponts. Pas de quoi arrêter des troupes de montagne, mais au moins de quoi retarder de l’infanterie fatiguée. La journée passa sans incident, mais je me doutais bien que c’était le calme avant l’orage. »
12 juillet
Dans la matinée, le premier signe d’orage apparut sous la forme d’une estafette venant convoquer Pierre Rosselet au PC pour midi.
« Je retrouvai à Crest une douzaine d’autres officiers, visiblement en charge chacun d’un point de passage sur la Drôme ou d’un secteur routier quelque part dans la montagne. Le colonel Girvès, qui m’avait réquisitionné, ne passa pas beaucoup de temps en préambules avant d’entrer dans le vif du sujet :
– Cette nuit, les dernières troupes déployées le long de l’Isère entre Valence et Romans vont commencer à se replier. Nous attendons une très forte offensive allemande, avec une préparation d’artillerie intensive, en vue d’un franchissement de l’Isère, dans un premier temps par bateaux, puis par des ponts du Génie, sans doute à proximité du confluent avec le Rhône. Tous les ponts entre le Rhône et Grenoble vont sauter, si ce n’est déjà fait, ou être au moins rendus infranchissables.
Comme vous le savez sans doute, la plaine de Valence est quasi-indéfendable, sauf sur sa bordure est, au pied du Vercors, et ici, autour de Crest. Nous n’avons plus les moyens de provoquer une bataille en rase campagne et encore moins de la gagner. Toutes les troupes de la région vont donc se retirer de l’autre côté de la Drôme entre le Rhône et ici, ou dans la montagne à l’est de Crest, d’où elles fileront au plus vite vers le sud par Die, Veynes et Sisteron. Notre rôle est de leur garantir la voie libre le temps nécessaire, en neutralisant les avant-gardes allemandes. Il faudra plusieurs jours aux Allemands pour faire passer suffisamment de matériel lourd avant de venir attaquer la ligne de la Drôme en force, mais leurs premières patrouilles de reconnaissance arriveront très vite, sans doute dès demain. Ne les laissez pas rentrer chez elles !
Ensuite, une fois que les Allemands seront en nombre, ce sera notre tour de partir.
Un cavalier demanda combien de temps la ligne de la Drôme allait pouvoir tenir, car il se faisait fort de franchir cette rivière d’un seul saut de son destrier en certains endroits.
– Le gros de la poussée allemande se fera sans doute entre le Rhône et ici, répondit le colonel. Nous les attendons avec de l’artillerie positionnée sur les hauteurs. Plus en amont, les routes pour descendre vers le sud sont mauvaises et faciles à couper avant qu’ils ne les utilisent. Mais c’est vrai, la Drôme ne les arrêtera pas aussi longtemps que l’Isère. D’autres points d’arrêt sont préparés avant Montélimar, aussi bien dans la vallée du Rhône que sur l’itinéraire partant de Crest. En fait, tout dépendra du temps qu’ils mettront à établir des ponts sur l’Isère pour faire passer leurs chars et canons.
Le colonel précisa encore les conditions de notre propre repli, une fois que la pression allemande deviendrait trop forte – « au pire, direction la forêt de Saou ; une armée entière peut s’y cacher pendant des semaines. » Il nous rappela aussi qu’une fois les communications par téléphone coupées, nous devrions agir au mieux et, en cas de doute, filer après avoir coupé les routes (et, dans mon cas, les tunnels).
Je retournai à Saillans, où quelques camions transportant des blessés légers en provenance de Romans étaient passés pendant mon absence. Pas de doute, l’évacuation avait commencé.
L’après-midi, je vérifiai encore une fois mes positions, en espérant qu’elles étaient assez bien camouflées pour échapper à un avion allemand. J’avais fini par dénicher une carte d’état-major chez l’instituteur du village et j’arrivai à la conclusion que, tant que Crest tiendrait, aucune poussée allemande mécanisée n’était à craindre dans ma direction, la ville étant impossible à contourner par le nord-est dans ses alentours immédiats autrement qu’à pied ou à cheval. Mais les faits allaient me donner tort ! »
13 juillet
Le téléphone qui reliait le PC de Rosselet à Crest sonna plusieurs fois, d’abord pour confirmer l’évacuation, puis pour annoncer que les Allemands, après avoir longuement pilonné la rive sud de l’Isère, avaient traversé la rivière avec des canots pneumatiques au nord de Valence. Ils procédaient comme lors du franchissement du Rhin, mais cette fois sans opposition.
A Saillans, la journée fut calme. Il n’y eut que quelques égarés à envoyer à Die, où ils devaient être pris en charge.
Dans l’après-midi, le PC annonça que, d’après les rares observations aériennes qui avaient été faites, les Allemands continuaient de traverser l’Isère sur des ponts provisoires. Leur tentative d’utiliser le pont de chemin de fer de Romans s’était traduite par un échec : le pont, aux poutrelles sabotées et bloqué par des wagons lourdement chargés de ciment, s’était effondré dans la rivière.
14 juillet
En début d’après-midi, le PC de Crest informa Rosselet que les premiers éléments allemands ayant été aperçus sur la route venant de Valence et sur la rive droite de la Drôme en aval, les ponts entre Crest et Saillans avaient sauté. Pour nos Suisses, toujours pas d’Allemands… Mais ils ne perdaient rien pour attendre.
« Vers 11 heures, deux side-cars furent signalés par mon poste d’observation, mais ils firent demi-tour à bonne distance du village, avant d’aller se perdre dans la vallée de la Gervanne où je pense qu’ils furent interceptés. Mais je me dis qu’il s’agissait peut-être de Français, car j’étais toujours convaincu qu’un contournement de Crest n’était pas possible.
L’après-midi, le PC annonça de nouveaux éléments allemands motorisés de reconnaissance. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour établir un pont assez solide sur l’Isère ! Effectivement, peu après, un autre side-car s’approcha. Il traversa le village, s’engagea dans le tunnel, et fut intercepté par mes hommes à la sortie, le brusque changement de lumière ayant ébloui le conducteur, ce qui facilita largement la capture de nos deux premiers prisonniers ! Malgré ma confiance, j’avais pris mes précautions.
– Quel bel engin, dit Maurice en examinant la BMW R12 capturée. Si je l’essayais ?
Nous eûmes l’idée en même temps ! Il mit le casque d’un des deux Allemands et prit les commandes. Après avoir prévenu mon équipe de ce que nous allions faire, je mis le casque de l’autre prisonnier, montai à bord et nous repartîmes en sens inverse sur la route de Crest. Logiquement, le side-car devait être suivi par de l’infanterie sur camion, attendant le feu vert de ses éclaireurs pour avancer. Effectivement, deux petits camions furent bientôt visibles. Maurice s’arrêta en dérapant, je fis de grands gestes du bras pour inviter les Allemands à avancer, et nous repartîmes au plus vite sur Saillans. Nous avions au moins 500 mètres d’avance quand je passai devant la position de défense avant le village. Les Allemands nous suivaient en toute confiance et ils furent accueillis par une volée de grenades à fusil tirées à courte distance. Un des camions finit dans le fossé en tentant de faire demi-tour, l’autre cala au milieu de la route et le reste de mes hommes n’eut aucun mal à faire prisonniers une quinzaine d’Allemands pris par surprise après un bref échange de coups de feu. Ils avaient un mort et quelques blessés. Nous nous en étions bien tirés, mais par où étaient-ils passés ? »
Le sous-lieutenant qui commandait le détachement de la Wehrmacht fut fort surpris d’être interrogé dans sa langue. D’abord réticent, il finit par parler quand Rosselet eut découvert dans un des ses camions une carte sur laquelle l’itinéraire suivi était scrupuleusement indiqué. Il était passé par de mauvais chemins entre les villages de Combovin et de Gigors, assez loin au nord de Crest. Sa mission était d’aller jusqu’à la vallée de la Drôme, puis de guider des troupes plus importantes. Mais, grisé par la facilité avec laquelle il avait avancé, il reconnut qu’il était allé trop loin. « Mais tout de même, dit-il avec l’air de se justifier, il faut bien en finir. Vous comptez vraiment attendre que nous ayons atteint la Méditerranée pour arrêter les frais ? » Le Suisse ne répondit rien : « Je songeais à ces foules d’hommes en train d’embarquer pour l’Afrique et qui ne semblaient pas décidés à arrêter les frais, tandis que, personnellement, j’espérais bien en finir très bientôt avec toute cette histoire. »
Rosselet rendit compte au PC de Crest, qui entre-temps avait quitté la ville, et annonça qu’il envoyait ses prisonniers à Die. « Inutile de vous embêter avec des prisonniers ! » lui répondit-on. Rosselet, stupéfait, refusa d’écouter : « Déjà que je me battais pour le compte des Français comme ce n’était plus arrivé à des Suisses depuis la chute des Tuileries, je me devais d’appliquer les conventions de Genève, sous peine de renier doublement ma citoyenneté helvétique ! » Rosselet envoya donc le sergent Mesnier escorter les prisonniers à Die.
De son côté, Rosselet s’inquiétait surtout de la vulnérabilité de sa position.
« Visiblement, il y avait un sérieux trou dans le dispositif du colonel, ou alors les Allemands connaissaient mieux leur géographie que les Français. Je finis par obtenir le colonel au téléphone ; il me répondit qu’il m’enverrait des renforts pour mieux protéger la route menant de Crest à Saillans, mais qu’il ne pouvait pas dégarnir davantage les abords de Crest et encore moins garder tous les passages dans la montagne. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était envoyer des sapeurs couper l’itinéraire par lequel les Allemands s’étaient infiltrés, en espérant que d’autres ne les avaient pas déjà suivis. Il m’indiqua également que la plaine de Valence était maintenant entièrement évacuée, et que seules les troupes déployées autour de Crest utiliseraient la vallée de la Drôme pour partir à leur tour.
Dans la soirée, mes renforts arrivèrent. Je n’en crus pas mes yeux dans un premier temps : des marins dans la montagne ! C’était de l’infanterie de marine, peu d’hommes, mais surtout trois canons antichars : un petit 25 mm et deux gros (pour l’époque !) 47 mm. Je fis disposer un 47 pour prendre le pont de Saillans en enfilade et les deux autres canons en aval, rive gauche, sur la voie ferrée, en des points où ils pouvaient battre la route rive droite en étant bien dissimulés. »
Vers 10 heures du soir, l’ordre d’évacuation complète de la rive droite de la Drôme en aval de Crest fut donné. Les ponts de Crest sautèrent, puis toutes les communications furent coupées. J’estimai qu’il faudrait que je tienne ma position encore une journée, avant de penser à sauver mes abattis et espérer à nouveau retourner au pays.
Toute la nuit, des centaines d’hommes passèrent par Saillans, les uns à bord de camions militaires ou civils, les autres en autobus et même dans des voitures particulières. Personne ne fut volontaire pour m’aider à garder la porte de sortie, chacun estimant, à juste titre, qu’il avait fait son devoir et qu’il devait d’abord souffler avant de se battre à nouveau. Je n’essayai pas, au demeurant, de retenir qui que ce soit. Je m’informai cependant en discutant avec ceux qui s’arrêtaient pour une brève escale. Tous insistèrent sur la violence des combats de la journée, soulignant avec une fierté amère que les Allemands ne s’attendaient visiblement pas à une aussi forte résistance. Ils avaient laissé beaucoup de monde dans l’affaire et n’avaient pas passé la Drôme. « Evidemment, me dit en grimaçant un capitaine français à la tête d’un petit groupe d’hommes, le regard sombre et un bras en écharpe, pour eux, ce n’est que partie remise. Demain, ils passeront. On n’a plus guère de munitions et ils sont trop nombreux. Mais n’empêche, si on avait tenu comme ça sur la Meuse… »
Il avait avec lui quelques armes lourdes, mortiers et canons. Un moment, j’envisageai de lui demander de m’en laisser un ou deux, mais je compris vite qu’il ne restait plus un obus dans les caissons. »
15 juillet
Dès l’aube, le ciel s’embrasa à l’ouest. Les Allemands avaient amené suffisamment de troupes pour tenter une traversée de la Drôme appuyée par de l’artillerie. Leur objectif était clair : en passant la Drôme à Crest, ils prendraient à revers le gros des défenses françaises, entre cette ville et le Rhône, et les encercleraient, tout en s’ouvrant la voie de Montélimar.
Vers 11 heures du matin, les sapeurs envoyés couper les routes dans la montagne passèrent à leur tour. Il n’y eut plus ensuite que quelques groupes d’hommes à pied. Les derniers retardataires passèrent vers midi. Désormais, les prochains à se présenter seraient sans doute Allemands, mais Rosselet ne changea pas d’idée : il tiendrait bon jusqu’à la nuit.
« Je pouvais voir que Mesnier avait bien envie d’enfourcher Modestine et de filer au plus vite.
– Je n’ai pas pu faire autrement que d’accepter cette mission, Maurice, lui dis-je. Suisse ou Français, je dois tenir parole. Mais toi, rien ne te retient. Tu peux filer, je dirai que je t’ai envoyé porter un message. Je pourrai prendre la BMW pour rentrer au pays !
Ce brave cœur me regarda, l’air on ne peut plus choqué : « Non mais, Capitaine, vous me voyez raconter au Général que je vous ai laissé seul pour arrêter toute l’armée allemande ! J’aurais bonne mine ! »
Vers midi trente, des coups de canon sporadiques se firent entendre à nouveau à l’ouest, mais sans l’intensité de la veille. Les Allemands avançaient à nouveau sur Crest. Leurs colonnes furent certes prises à parti, mais depuis l’autre côté de la Drôme.
A trois heures de l’après-midi, mon poste d’observation me signala des véhicules s’approchant sur la rive droite, avec des chars ! Le doute n’était pas permis, les Allemands arrivaient pour de bon.
La colonne était composée de quatre petits chars, qu’un sergent français identifia comme des Panzer II – sans doute les engins les plus lourds qui aient pu passer sur les ponts provisoires de l’Isère. Une dizaine de camions les suivaient. Nous parvînmes à les arrêter, grâce aux artilleurs de la Marine. Le 47 placé sur la rive gauche de la Drôme tira sur le dernier char de la colonne, qui s’arrêta net, et le 25 sur le premier, qui fut manqué. Mais, au lieu de continuer, il ralentit et pivota, sans doute pour s’orienter vers la menace ; un deuxième coup le stoppa net avant qu’un troisième le mette hors d’état de nuire en travers de la route. Les deux chars restants arrosèrent la rive gauche à la mitrailleuse et au canon de 20, mais les canons des marins étaient bien embusqués. Le 47 détruisit rapidement un troisième char et le dernier choisit de s’enfuit à travers champs, profitant de la fumée qui montait de ses équipiers pour s’échapper à la suite des camions. Ceux-ci avaient en effet préféré faire demi-tour, sous les rafales des fusils-mitrailleurs des hommes placés dans les modestes hauteurs dominant la route.
Des neuf hommes composant les équipages des chars, quatre étaient morts et les autres plus ou moins gravement blessés. Je chargeai Maurice d’évacuer les blessés sur Die et je fis rendre les honneurs aux morts devant le temple protestant du village. Le pasteur me promit de les enterrer dans l’après-midi et je l’en remerciai de tout cœur, ainsi que le maire, qui était lui aussi resté sur place.
Le temps pressait. La prochaine fois, les Allemands seraient en nombre. Face à une attaque d’infanterie par les collines, je serais très vite débordé. J’ordonnai à tout mon monde d’évacuer sur Die avec les quelques camions dont je disposais. Je ne gardai avec moi que le camion allemand capturé et mes sapeurs. Le pont sur la Drôme sauta le premier, suivi de la voûte du tunnel de chemin de fer, qui était encombré de vieux wagons, ce qui compliquerait son déblaiement. Le tunnel routier sauta à son tour et je pris alors moi aussi la route de Die, avec les sapeurs. »
Rosselet espérait retrouver Mesnier à Die sans difficulté et pouvoir s’esquiver discrètement dans la confusion prévisible…
« Pendant que le petit camion Hanomag, hâtivement affublé d’un drapeau français sur le capot, cahotait sur la route de Die, je retournais dans ma tête le film des journées précédentes. J’avais obéi aux ordres : décrocher avant que la pression ennemie devienne trop forte et couper les points de passage menant à Die en venant de Crest. De plus, je n’avais pas eu de pertes dans mes rangs, à part quelques blessés légers. Mais n’aurais-je pas pu tenir plus longtemps ? Avais-je bien fait d’envoyer tout le monde sur Die plutôt que de les faire décrocher vers le sud et Dieulefit ? Et surtout, avais-je été suffisamment convaincant dans mon rôle d’officier français ? Me trouvant sans doute l’air soucieux, l’un des sapeurs m’adressa la parole, criant pour couvrir le bruit du moteur maltraité par un chauffeur qui devait avoir davantage l’habitude des chevaux de trait que des chevaux-vapeur :
– Mon capitaine, vous verrez, un jour, c’est eux qui reculeront ! En tous cas, là, ils ne sont pas près de nous poursuivre. Et si chaque escouade avait détruit autant de tanks que nous depuis deux mois, ils finiraient la guerre à vélo ! Vous avez super-bien mené votre affaire, si j’peux me permettre !
– Oh, nous avons eu de la chance, caporal. Ils étaient trop confiants et nous avions eu le temps de préparer notre position. Mais il fallait qu’on décroche. Contre une compagnie entière, à nous trente, on ne tenait pas longtemps…
– Peut-être, mais on s’en serait quand même tirés, un copain m’a dit que vous aviez repéré les sentiers de montagne et aménagé des postes de tir pour FM pour les couvrir.
– Oui, mais je n’avais pas d’hommes pour les occuper, et encore moins de FM !
– Vous inquiétez pas, on leur mènera la vie dure jusqu’au bout, ils maudiront le jour où ils ont franchi la frontière !
Bon, la troupe avait confiance, c’était l’essentiel. Le camion stoppa devant la gare de Die, point de rendez-vous convenu pour tous ceux qui évacuaient la région. Maurice vint à ma rencontre : « Modestine est prête, mon capitaine, le réservoir est plein, l’essence est offerte par la Wehrmacht ! »
Mais nous n’en avions pas encore fini avec les Français ! Un lieutenant accourait : « Vous êtes vraiment les tout derniers, mon capitaine, il va falloir vous débrouiller vous-mêmes pour continuer, le dernier train pour Sisteron est parti il y a une heure. Après, les seuls militaires qui resteront seront les gendarmes. »
– Et vous-même ?
– Je partirai avec votre camion, et le plus vite possible, si vous le permettez, bien sûr, mon capitaine.
– Pas de problème. Mais ces hommes n’ont rien mangé depuis l’aube, et on est au milieu de l’après-midi. Laissez-leur au moins le temps de se restaurer. Comment se présente la situation, ici ?
– Comme je vous l’ai dit, il n’y a plus un soldat dans le Diois.
– Et dans le Vercors ?
– Je ne sais pas si je peux… C’est, heu… spécial !
– Oh, allons, lieutenant, je ne vais pas le répéter à Hitler !
– Eh bien, c’est un peu comme ce que vous avez fait, mais en plus grand. Si les Allemands s’aventurent là-dedans, ils seront soit bloqués avant d’y pénétrer, soit pris au piège ensuite. Et, s’ils contournent, nos gars resteront, quitte à se… fondre dans la population pour reprendre le combat à la première occasion.
– Pas très réglementaire, tout ça ! Mais courageux. Et plus au nord, sur Grenoble et Chambéry ?
– Grenoble est tombée hier. Les Allemands sont aussi à Chambéry, où ils attendent sans doute les Italiens. Mais ils peuvent attendre longtemps, les Ritals, on les a repoussés à Modane et bloqués dans la Tarentaise. Les troupes qui tiennent les Alpes, enfin celles qui sont mobiles, ont eu l’ordre de décrocher vers le sud. Mais pour faire partir des Savoyards de leurs montagnes, il faut plus qu’un ordre de l’état-major !
– Bon, pendant que mes gars se trouvent à manger, je rédige mon rapport, je tiens à mettre en valeur les hommes qui étaient sous mes ordres à Saillans. Je crains qu’une fois à Sisteron, d’autres tâches m’attendent.
Je rédigeai mon rapport aussi vite et lisiblement que possible et même en deux exemplaires (grâce à la générosité d’une employée de la gare, qui me fournit une feuille de carbone), puis je mis chaque exemplaire dans une enveloppe, l’une pour l’état-major de l’Armée des Alpes, l’autre pour le colonel Garteiser. Il allait bien rire… Je retrouvai ensuite le lieutenant : « C’est fait. J’espère qu’à Sisteron, je trouverai par où le faire passer. »
– Si vous voulez, je peux m’en charger. Je connais le coin, je suis sans doute un des rares officiers de l’Armée des Alpes qui n’y ait pas été affecté parce qu’il passait par là !
– Merci. En route maintenant !
Je retrouvai Maurice et lui glissai quelques mots à l’oreille. Le camion des sapeurs quitta la ville derrière notre moto. Nous prîmes la route du col de Cabre mais au bout d’une heure, dans les premiers lacets du col, Modestine sembla donner des signes de fatigue. Peu après, nous nous arrêtâmes. Le camion qui nous suivait s’arrêta aussi et le lieutenant en descendit : « Qu’est-ce qui se passe ? En panne ? »
– Juste un problème d’allumage. On a de quoi réparer, ne nous attendez pas, ne perdez surtout pas de temps !
– A vos ordres, mon capitaine !
Je regardai le camion s’éloigner et quand il eut disparu au tournant suivant, je me tournai vers Maurice : « Allez, on fait demi-tour et on file en direction de Châtillon-en-Diois. »
– Attendez, mon capitaine, il faut d’abord que je remette les bonnes bougies !
– C’est une vraie panne ? Tu ne m’avais pas prévenu…
– Et vous me croyez ! Il faudra que je vous donne des cours de mécanique, ça vous aidera pour discuter avec votre garagiste !
– En tout cas, merci d’avoir pensé à emmener Modestine à Die, car le départ de Saillans était précipité.
– Oh, entre les convois de blessés et de prisonniers, j’ai eu largement le temps de m’en occuper. J’espère simplement n’avoir rien oublié là-bas.
– Et la BMW ?
– Elle a fait le bonheur d’un grand escogriffe d’adjudant de l’Infanterie de Marine. Comme il était plus gradé que moi, je n’ai pas pu l’empêcher…
– Tu veux de l’avancement, c’est ça ?
– Heu… non, mon capitaine, enfin, oui, quand même ! D’ailleurs, la plus grande partie de l’essence allemande est dans Modestine !
– Très bien, mais pour ton galon, faudra d’abord revenir au pays. Voilà l’itinéraire pour ce soir : Châtillon, puis le col de la Croix-Haute, de là on verra pour filer vers le nord en évitant les Français qui quittent Grenoble. Attends-toi à de mauvaises routes.
Nous arrivâmes au village de la Croix-Haute peu avant la tombée de la nuit. J’avais aperçu quelques positions de défense sur la route du col, visiblement inachevées, faute de temps. Seul défenseur, un gendarme nous fit signe de nous arrêter.
– Je crois que vous allez dans la mauvaise direction, mon capitaine. Là, vous retournez à Grenoble !
– Justement, je m’inquiétais, mes camions ne sont toujours pas arrivés à Lus.
– Oh, ils doivent être coincés à un passage à niveau. On a voulu atteler trop de wagons aux trains et les locomotives ne sont pas assez fortes pour tirer le tout dans la rampe du col. Les cheminots font ce qu’ils peuvent, mais il y en a pour la nuit avant que tout soit passé. En plus, une colonne a été attaquée par des avions boches, ce qui n’a rien arrangé.
– Merci. Il n’y a pas d’autre route possible vers le sud ?
– Pas vraiment, sauf si on est du coin, et encore, c’est compliqué. On a empêché des inconscients de s’engager dans le Trièves, où ils se seraient vite perdus, surtout de nuit.
– Merci. Mes camions sont donc quelque part entre Grenoble et ici. Je vais quand même aller voir.
– Soyez prudents ! Il y en a sur toute la largeur de la route, par endroits.
Cette histoire me rappelait étrangement la situation rencontrée au Puy, qui me semblait déjà dater d’une éternité, alors que moins de deux semaines s’étaient écoulées depuis.
Nous descendîmes de quelques kilomètres en direction de Grenoble, avant d’obliquer vers Lalley, où nous prîmes la direction du Trièves en passant par les petites rues du village. Bientôt, la nuit allait être complète, et je pensais qu’il allait falloir s’arrêter quelque part. A la sortie d’un virage, Maurice freina brusquement : une grosse Peugeot 402, couchée sur le dos, bloquait la route. Le chauffeur était invisible et le passager, à l’arrière, essayait vainement d’ouvrir la portière. A nous deux, nous arrivâmes à décoincer la porte, avant de sortir l’homme avec précautions. Il avait entre temps perdu connaissance et dans la lueur du phare de la moto, on devinait qu’il saignait à la tête. Nous nous occupâmes d’abord de le panser vaille que vaille, en l’allongeant sur le bas-côté. Maurice alla jeter un coup d’œil dans la voiture et revint en me disant : « Pour l’autre, on ne peut plus rien faire, c’est trop tard. ».
– On va le charger le mieux possible dans le side-car, heureusement, qu’il n’est pas grand, et tu l’emmènes à Lalley, où il doit bien y avoir un poste de secours ou des gendarmes. Je te rejoins à pied, on est sortis du village il y a cinq minutes à peine. On se retrouve là-bas, sur la place du village.
– Bien, si le bistrot est encore ouvert, le premier arrivé commande un casse-croûte à l’autre !
Maurice repartit doucement et que je fouillai en tâtonnant l’intérieur de la voiture. Le blessé était un officier déjà âgé, il m’avait semblé distinguer des galons de colonel, et je trouvai une sacoche qu’il valait mieux ne pas laisser traîner là. Je partis à mon tour en direction du village et arrivai sur la place, dans le noir. Pas de Maurice, et pas de café ouvert non plus ! En fait, apparemment, pas âme qui vive. J’entendais des bruits de moteur sur la route du col, les convois en provenance de Grenoble étaient donc repartis. »
Fourbu, Pierre Rosselet finit par s’assoupir sur un banc.
16 juillet
« Je fus réveillé par un bruit de cloches à six heures du matin. Maurice dormait paisiblement sur le banc voisin ! Il se réveilla à son tour : « Ah, j’ai le dos moulu ! »
– Et moi donc. Raconte-moi comment ça a fini, avec le blessé.
– Il a fallu que j’aille jusqu’à Clelles, en évitant la grand-route en plus. On ne m’a pas demandé où je l’avais trouvé, il avait un peu repris ses esprits en arrivant là-bas et quand je suis revenu, je n’ai pas eu le courage de vous réveiller. Bon, on ne va pas traîner ici. Mais avant, où est le bistrot ?
– Devant toi, mais « fermé pour cause de mobilisation », si je lis correctement. A propos de lecture, il y a peut-être des choses intéressantes là-dedans…
J’ouvris la sacoche du blessé. Effectivement, tout le dispositif d’évacuation de Grenoble était détaillé, avec les points de résistance prévus, en différents points de la route du col de la Croix-Haute, les positions d’artillerie (dont certaines me semblaient bien théoriques…), ainsi que du côté de La Mure, du col Bayard et vers la Souloise. Bon, autant d’endroits à éviter si on voulait passer inaperçus. Je gravai dans ma tête les informations qui nous concernaient et fit signe à Maurice qu’on pouvait repartir. Mais il était en grande conversation avec une fille du village, qui s’éloigna peu après en lui faisant de grands signes des plus cordiaux.
– Tu ne m’as pas dit que tu avais une fiancée au pays, Maurice !
– Qu’est-ce que vous allez imaginer, mon capitaine ! Elle va nous apporter du lait frais, du pain et du fromage, parce que moi, je n’ai rien dans l’estomac depuis hier midi, et vous aussi, d’ailleurs ! Et elle va prévenir quelqu’un pour qu’on s’occupe du mort dans la voiture.
– Merci, Maurice, je ne sais pas ce que je ferais si tu n’étais pas là.
– Moi, je sais. Vous seriez en train de gagner la guerre pour les Français, alors que le Général attend toujours votre rapport !
– Merci de me rappeler à mes devoirs suisses !
Nous quittâmes le village de Lalley vers 8 heures du matin. La 402 avait été poussée dans le fossé, et nous pûmes progresser sans trop de difficultés, vérifiant notre chemin à chaque carrefour. Plusieurs fois, nous tombâmes sur des soldats français égarés, que je tentai de remettre dans la bonne direction. A un moment, alors que nous étions sur une toute petite route dominant le Drac, quatre avions allemands passèrent au-dessus de nous, mais nous ne les intéressions pas, des cibles bien plus tentantes n’étant pas loin.
A midi, nous avions rejoint Le Périer et Maurice en avait visiblement assez. Je le remplaçai jusqu’à Allemond, les routes étant maintenant désertes. Le restant de pain et de fromage du matin nous servit de déjeuner et je profitai de la pause pour brûler le contenu de la sacoche. Modestine avait soif, elle aussi. Par chance, Maurice put siphonner de l’essence dans une voiture arrêtée le long de la route, visiblement en panne.
Nous continuâmes par un itinéraire digne du Tour de France. Dans le col du Glandon, il fallut même pousser Modestine pour franchir un passage pris sous un reste d’une coulée de neige, les Ponts et Chaussées n’ayant visiblement pas dégagé la route cet été-là ! Dans la descente, nous croisâmes quelques Français qui nous demandèrent si on pouvait passer. Maurice leur répondit qu’avec des pelles et de l’huile de coude, ils y arriveraient. Je leur conseillai fortement de ne pas chercher à aller vers Grenoble ensuite, mais de passer par Briançon, ou, au pire, la route Napoléon.
Arrivés dans la vallée de la Maurienne, nous redescendîmes vers Aiguebelle et le bruit du canon se fit de nouveau entendre. Peu après, nous fûmes arrêtés par un barrage qui semblait assez solidement tenu.
– On ne passe pas, mon capitaine !
– Je le vois bien, soldat ! Mais pourquoi ?
– Ordre du sergent, mon capitaine !
– Et il est où, le sergent ?
– Là-bas, derrière le char (un vénérable FT-17 venu passer ses vieux jours au bon air des montagnes…).
– Sergeeeeeeeeent !
– Oui, mon capitaine ?
– Pouvez-vous m’expliquer pourquoi la route est coupée ?
– Ce sont les ordres, mon capitaine. Personne ne doit passer dans ce sens !
– Bon, et qui les a donnés, ces ordres, je ne vais pas remonter jusqu’au général Olry, quand même !
– C’est le commandant, et il est parti au fort de Montperché.
– Je vois. Je ne peux pas l’attendre. Je vous donne l’ordre de me laisser passer, il faut que je retourne à Albertville ! Et je n’ai pas envie de me transformer en chamois pour y arriver. Compris !
Le sergent m’examina et conclut que, si j’étais un espion, je ne pourrais pas faire grand mal et que, si je n’en étais pas un, ma perte, sous ma responsabilité, ne serait pas un drame pour l’armée française.
– A vos ordres, mon capitaine !
Je fis signe à Maurice, le soldat déplaça les chevaux de frise, et nous voilà repartis. Arrivés à la hauteur d’Aiton, la canonnade devenait encore plus perceptible. A l’ouest, sans doute quelque part autour de Chambéry… Nous remontâmes par la petite route de la rive gauche de l’Isère et entrâmes dans Aiton. A un moment, je vis sur la droite ce qui pouvait ressembler à un PC de campagne, installé à la hâte sur une petite place. D’un côté, il fallait à tout prix que j’aille aux nouvelles, mais de l’autre, le risque de devoir repartir pour un tour avec les Français m’inquiétait. Finalement, j’entrai… Un commandant était en train d’expliquer la situation à un petit groupe d’officiers devant une carte, exactement ce qu’il me fallait !
– Au nord, les Allemands sont déjà à Cluses et ils avancent vers Chamonix. Ils progressent aussi vers Evian. Le contact avec les troupes du Chablais est perdu, elles vont sans doute battre en retraite jusqu’à la Suisse et se faire interner. D’ici deux jours, les Allemands seront à la frontière. Mais la route des gorges de l’Arly est coupée à plusieurs endroits, dans cette direction, nous ne sommes pas directement menacés.
A l’ouest, le gros remonte depuis Chambéry et Grenoble. Il a été arrêté à Montmélian.
– C’est le pays du chevalier Bayard, dit un colonel à cheveux blancs. Avec un tel modèle, les nôtres tiendront !
Le commandant reprit : « A l’est, les Italiens sont toujours bloqués devant Bourg-Saint-Maurice. Mais au sud, je ne sais pas… »
Je ne pus pas m’empêcher d’intervenir : « Pour le sud, j’en viens. A cette heure-ci, la route par le Glandon est toujours ouverte et de là, la route Napoléon est toujours praticable, ainsi que le Lautaret. »
– Merci, capitaine. Comme vous le voyez, nous serons bientôt encerclés. Mon colonel, les ordres sont de décrocher !
– Le plus tard possible, commandant. N’oubliez pas que nos soldats défendent leurs montagnes ! Tous les forts de la vallée sont en état d’alerte, et personne ne passera par là. Assurez-vous simplement que la route de la Maurienne reste ouverte.
– Et s’ils remontent la vallée avec des chars ? On ne va pas les arrêter avec les canons des forts, ceux-là !
– Eh bien, déplacez vos 75 en aval d’Aiguebelle et demandez des renforts à St Jean de Maurienne. Souvenez-vous : plus nous tiendrons longtemps, plus on pourra embarquer d’hommes, d’armes et de machines pour l’Afrique… et moins on attendra leur retour.
– A vos ordres, mon colonel.
Je m’esquivai à ce moment-là, prétextant un besoin pressant. J’en savais assez. Il allait falloir faire vite, très vite !
– Maurice, ça va être chaud. La route directe de Chamonix est déjà coupée. On ira le plus loin possible, mais on va sans doute bientôt devoir abandonner Modestine. Pour commencer, on avance jusqu’à Beaufort. Là, on verra.
– Au moins, à Beaufort, on ne manquera pas de fromage. Il est presque aussi bon que le nôtre !
– En avant !
Après ce bref arrêt, nous repartîmes à toute vitesse. »
Le réservoir de Modestine se vidait rapidement, mais Rosselet préféra ne pas perdre de temps et surtout ne pas risquer de se faire à nouveau enrôler en tentant de quémander de l’essence.
« Après la sortie d’Albertville, au fur et à mesure que nous remontions vers Beaufort, le ciel s’obscurcit de plus en plus devant nous. Nous allions avoir droit à un orage, et un gros ! A Beaufort, je choisis de tourner à droite, dans une direction où le ciel était encore bleu, pour trouver un abri avant le déluge. Après plusieurs bifurcations et quelques hameaux, le chemin, qui n’avait cessé de monter, prit fin devant un groupe de granges. Nous trouvâmes un abri dans l’une d’entre elles. Il était plus que temps. Les vannes célestes s’ouvrirent en grand, mais nous étions au sec. »
La pluie se prolongea jusqu’à la tombée de la nuit. Les deux Suisses s’installèrent au mieux, le ventre gargouillant car, n’ayant guère de provisions, ils avaient décidé de se rationner. Par bonheur, après l’orage, l’eau ne manquait pas.
17 juillet
Le lendemain matin, un grand soleil resplendissait. Rosselet fit le tour des granges alentour et découvrit dans l’une d’elles des boîtes de conserve vides marquées « Carne extra – Vittoria – Milano ». Des Italiens étaient visiblement passés par là depuis peu, même s’il ne s’agissait que d’une dizaine d’hommes au plus (à moins qu’eux aussi n’aient été aussi rationnés, comme l’observa le sergent Mesnier, plus figue que raisin). Peut-être attendaient-ils que les militaires français quittent la région sous la pression allemande pour “libérer” Albertville en y hissant le drapeau italien, grillant ainsi la politesse à leurs alliés ?
« Je n’avais pas le temps d’élucider le mystère. Nous avions d’autres priorités ! D’abord, nous redescendîmes prudemment vers Beaufort. En route, nous nous arrêtâmes pour trouver de quoi déjeuner dans un des hameaux traversés la veille. Un vieux paysan qui passait vint tourner autour de notre monture en tortillant sa moustache :
– Belle machine que vous avez là, monsieur l’officier ! Mais vous êtes loin de la bagarre, ici !
– Je sais ! Nous retournions à Albertville, mais avec l’orage d’hier soir, on s’est perdus et on a dû chercher un abri. Au fait, savez-vous où je pourrais trouver de l’essence ? Le réservoir est complètement à sec.
– A Beaufort, mais il faudra chercher ! J’en ai un peu, si ça peut vous être utile.
– Merci, je crois que oui.
Le paysan revint quelques minutes plus tard, portant un bidon rouillé. Mais il n’avait pas l’ai d’avoir très envie de nous l’offrir : « J’hésite à m’en séparer, je sens que ça va être bientôt difficile de s’en procurer. Une denrée rare, comme qui dirait… »
– Nous vous dédommagerons, bien sûr.
– Mmm, une denrée vraiment rare, pour sûr. Et si j’en trouve, faudra que je la ramène à pied ici !
– Il y en a combien ?
– Cinq litres, mais c’est de la bonne !
– Vous en voulez combien ?
– Cinquante francs !
– C’est cher, mais bon, allons-y
– Cinquante francs le litre, bien sûr !
– Vous n’y pensez pas !
– C’est ça ou rien. Sinon, allez à Beaufort. Ça descend, mais à la fin, faudra quand même pousser…
– C’est comme ça que vous aidez ceux qui défendent votre pays ?
Il se lança alors dans une diatribe incompréhensible, où je ne pus distinguer que quelques mots comme incapables, vendus, Pétain, Verdun, Savoie, ordre… Mais il finit par se calmer. Plus roublard que moi, Maurice négocia, pour le prix demandé, en plus de l’essence, un bout de jambon, du fromage et des saucissons. Et dire que j’allais devoir justifier cette dépense aux services comptables, pensai-je !
Décidément bien inspiré, Maurice prit la précaution de filtrer le contenu du bidon, ce qui mit le vieux en colère, mais s’avéra plus que justifié ! Nous reprîmes donc la route avec assez d’essence pour arriver à la frontière, à condition d’en trouver le chemin et que la route soit libre !
Nous montâmes jusqu’à Hauteluce, où nous complétâmes nos provisions avec du pain. Là, il fallut bien demander notre chemin, notre carte étant trop peu précise. On nous suggéra de remonter la vallée et d’essayer de passer par le col du Joly pour redescendre sur les Contamines. Modestine eut bien de la peine, mais elle parvint à gravir le col par des chemins menant aux chalets d’alpage. Arrivés en haut, la vue sur le Mont-Blanc était magnifique, et la guerre semblait bien loin… Mais par où passer ? A part quelques vaches et des marmottes, personne pour nous guider ! Finalement, un gamin qui gardait les vaches nous conseilla de suivre une trace partant sur la droite, qui finit par nous amener aux Contamines vers une heure de l’après-midi. Il fallut s’arrêter plus d’une fois pour laisser refroidir les freins de notre moto et pour nous laisser souffler, car retenir Modestine dans la descente n’était pas une mince affaire.
Aux Contamines, la guerre se rappela brutalement à nous par des tirs d’artillerie assez proches. Nous prîmes la route de Saint-Gervais, pour tomber à la sortie du village sur un groupe de soldats qui venait en sens inverse. La route menant à Chamonix était sous le feu de l’artillerie allemande, personne ne la défendait et les ordres étaient de décrocher vers le sud par tous les moyens possibles, tant que les Italiens n’avaient pas percé. Je leur suggérai le chemin que j’avais pris et nous repartîmes, malgré leurs avertissements, en direction de Saint-Gervais. Mais je savais qu’il allait bientôt falloir abandonner Modestine, à moins de 30 km de notre destination ! Notre fidèle engin nous mena encore jusqu’au hameau de Bionnassay. Une femme, nous voyant arriver, recula avec inquiétude, nous prenant peut-être pour des Allemands, mais un homme la rejoignit et la rassura avant de nous saluer : « Ne t’inquiète pas, Denise, ce sont des Français… Maréchal des Logis chef Charlet, mon capitaine, retraité de la Gendarmerie. Si je peux vous être utile ? »
– Chef, vous allez certainement pouvoir nous aider. Nous devons à tout prix arriver à Chamonix avant les Allemands n’arrivent, et la route est coupée…
– Ne m’en dites pas plus sur votre mission ! Je vais vous montrer le chemin, mais il va falloir y aller à pied…
Nous lui confiâmes Modestine, qu’il accueillit comme une relique sainte en déclarant qu’il la confierait à son fils, gendarme lui aussi. Maurice garda seulement, en souvenir, l’écusson ornant le réservoir. Notre ami nous débarrassa de notre équipement inutile et nous repartîmes, brodequins de montagne (suisses !) aux pieds, en direction des Houches, par le col de Voza, toujours en uniforme français. Dans un sac à dos, nous avions chacun des vêtements civils, des provisions, ainsi qu’un barda sans doute trop lourd pour son utilité à venir ! Aux Houches, nous avions les coordonnées d’un cousin de notre gendarme, qui devrait nous conduire plus loin.
En d’autres circonstances, cette marche nous aurait enchantés. Mais là, il fallait faire vite, et ce sentiment d’urgence prit immédiatement le dessus. Dans la descente, je jetai des coups d’œil inquiets sur la route nationale remontant la vallée, mais elle était déserte. Nous trouvâmes assez facilement la maison du cousin, mais nous dûmes l’attendre. Il accepta de nous mener à Chamonix avec sa charrette tirée par un cheval, mais il avait visiblement hâte de se débarrasser de nous.
Faute de mieux, alors que la nuit était déjà tombée, je me rendis à la gendarmerie. Là, un lieutenant m’entraîna immédiatement dans un bureau, Maurice à ma suite : « Mais qu’est-ce que vous faites là ? On ne se battra pas ici à cause de tous les réfugiés civils, surtout des enfants, qui sont dans les hôtels et les pensions. Le maire et le sous-préfet ont pris contact avec les Allemands. Chamonix et toute la vallée sont ville ouverte, si on peut dire. Nos troupes ont décroché depuis plusieurs jours, tant que la route de l’Arly était ouverte, sous la protection de l’artillerie qui empêchait les Allemands de passer Sallanches. Mais ça fait des heures qu’on n’entend plus le canon ! Les Boches peuvent être là d’un instant à l’autre ! »
Je mentis de mon mieux : j’étais en mission spéciale, je n’avais pas pu m’informer de ce qui se passait…
A cet instant, des coups violents furent frappés à la porte de la gendarmerie. Un homme ouvrit et l’on entendit le martèlement des bottes d’un groupe d’hommes. Une voix gutturale hurla : « Feldgendarmerie ! Nous fenons brendre le kontrôle. Où est fotre offizier ? ».
Nous n’eûmes que le temps de sauter par la fenêtre, qui donnait sur l’arrière du bâtiment ! Un petit paquet tomba juste après nous : une carte d’état-major repliée. Ah, le brave gendarme ! Penser à nous donner une carte alors qu’il était sur le point d’être fait prisonnier ! Nous nous échappâmes en suivant l’Arve, le cours d’eau qui traverse la ville, dans la direction générale de la Suisse, comme si nous avions le diable à nos trousses.
Au bout d’un moment, nous retrouvâmes la route et je repris espoir. Le temps qu’ils occupent la ville, on avait peut-être le temps d’arriver au col des Montets. Mais je me faisais des illusions. Au bout d’une demi-heure, trois camions précédés par une automitrailleuse nous dépassèrent en grinçant. Leur destination était évidente. Pas de doute, la porte vers la liberté était désormais fermée, nous avions échoué de quelques heures !
Le coup au moral était sérieux. Nous poursuivîmes néanmoins dans l’obscurité, espérant contourner les gardes en passant par Argentière. Peu avant d’arriver au village, Maurice me dit à voix basse : « Attention, j’ai vu des ombres, devant nous. » Quelques instants plus tard, deux silhouettes se dressaient en travers de la route, le mousqueton braqué : « Qui va là ? »
– Capitaine Rosselet et sergent Mesnier, 170e RA.
– Ça va… Vous avez de la chance d’être tombés sur nous, mon capitaine ! Venez.
Trop fatigués pour être méfiants, nous le suivîmes et arrivâmes dans une grange éclairée par une lampe à pétrole. D’autres soldats, étaient déjà là, en uniforme de chasseurs alpins. Le plus gradé, un adjudant, nous adressa la parole : « Mes respects, mon capitaine. Vous cherchez à échapper aux Boches, vous aussi ? »
– Bien sûr !
– Le reste de notre section est déjà parti. Nous suivons. Vous venez avec nous ?
– Où ?
– Pour l’instant, dans la montagne.
– Pouvons-nous souffler un peu ? On a eu une rude journée
– Nous partons dans une heure, deux maximum. Nous aussi, on n’a pas chômé.
– Au fait, les Boches sont sans doute déjà à la frontière
– Ça ne m’étonne pas. Bon, trouvez-vous un coin tranquille, on vous réveillera pour le départ.
Nous nous effondrâmes dans des bottes de paille et sombrâmes immédiatement dans le sommeil. »
18 juillet
Après ce qui parut à Rosselet et Mesnier à peine cinq minutes de sommeil, l’adjudant les secoua. Il était trois heures du matin, et quelques autres chasseurs alpins avaient rejoint le petit groupe.
« Nous marchions en file indienne, un chasseur alpin ouvrant la marche, suivi par l’adjudant, nous deux, puis les autres chasseurs. Ils avançaient d’un pas régulier, pas trop rapide, sur un sentier montant à travers bois puis à travers prés. Au lever du jour, nous arrivâmes devant un chalet, où l’on fit halte. Un lieutenant des chasseurs alpins en sortit : « Alors, Pierrot, tu en as ramené combien ? »
– Tous, mon lieutenant. Plus deux fantassins en prime, un capitaine et un sergent. Apparemment, ils savent marcher !
L’officier se présenta. Heureusement que j’avais eu le temps de préparer une histoire à peu près plausible !
– Sous-lieutenant Simon, 199e BCHM.
– Capitaine Rosselet, 170e RA.
– Comment vous êtes-vous retrouvés ici, mon capitaine ?
Je le pris à part : « Je suis chargé d’une mission spéciale, lieutenant. J’ai des documents importants à faire passer au général Daille, qui est interné en Suisse avec son corps d’armée. Le col des Montets était le dernier point de passage possible, et, à quelques heures près, j’y arrivais ! »
– C’est bien compliqué ! Ils ne pouvaient pas envoyer un diplomate ?
– Voyons, lieutenant, l’affaire doit rester secrète !
– Alors, par avion, de nuit ?
– C’était le plan au départ, mais les Suisses ont traîné les pieds et quand ils ont été d’accord sur le principe, les communications par le télégraphe direct ont été coupées, et les détails n’ont jamais pu être réglés.
– Je vois. Vous êtes donc le plan de secours ?
– Hélas…
– Mais vous comptiez revenir comment ?
– En passant discrètement par le Jura. Je suis originaire de là-bas. Mais vous, que faites-vous par ici ? Pouvez-vous m’aider à passer ?
– Hé bien, la section d’altitude du bataillon a, je devrais plutôt dire avait, pour mission d’empêcher nos cousins italiens de nous envahir en passant par le massif du Mont Blanc. Faut jamais avoir mis les pieds ici pour croire ça possible ! A la rigueur dans les parages du col du Géant… Mais ils n’ont même pas essayé ; de toute manière, on avait réussi à monter un canon de 65 là haut et on les aurait tenus en respect. Et s’ils voulaient passer dans le brouillard, ils se retrouvaient dans une crevasse vite fait. A un moment, on y a quand même cru, quand ils ont remplacé les Valdotains par des Alpini des Dolomites, mais ils sont allés à l’autre bout du massif et ils ne sont pas passés. Hélas, maintenant, avec les Boches à Chamonix, fini de rire, il est temps qu’on se sauve !
– Vous êtes nombreux ?
– Ici, au Lognan, tout au bout du dispositif, j’ai une vingtaine de gars. Le reste de la section, Emile Allais en tête, est aux Grands Mulets et au Requin. En temps normal, je suis en charge de l’instruction haute montagne. En fait, c’est mon adjudant qui fait le gros du boulot, il est bien meilleur alpiniste que moi. Il n’y a que sur des skis que je me débrouille aussi bien que lui. Faut dire que je suis un des seuls à ne pas être guide, à part les recrues. J’ai fait des études à la place, et j’ai fini officier ! Heureusement que Pierre a ramené les recrues des Aiguilles Rouges, où ils étaient partis bivouaquer.
– Vous allez avoir du mal à filer. Vous serez peut-être obligés de rentrer chez vous, finalement, en essayant de ne pas vous faire remarquer…
– Oui, surtout depuis ici. Les autres y arriveront peut-être. J’attends des nouvelles.
Je lui racontai par où j’étais passé depuis Beaufort, quand un homme entra dans le chalet : « Mon lieutenant, dans la vallée, on ne passe plus ! » Il raconta que les Allemands étaient en train de s’installer à Chamonix, patrouillaient en permanence avec des véhicules sur la route du col des Montets et postaient des gardes sur tous les sentiers à la frontière suisse, entre la douane et le col de la Balme.
– Voilà qui n’arrange pas vos affaires, mon capitaine. Je pensais vous faire passer au col de la Balme, mais c’est trop tard. Et aux Contamines ?
– Ils y sont depuis hier soir, répondit l’homme. Aux Grands Mulets, ils auraient été aperçus de loin hier soir, mais ils n'y sont pas montés. Mais ils ne sont pas dans les hameaux et encore moins dans la montagne, enfin pour l’instant. On dirait qu’ils veulent boucler la frontière suisse, à moins qu’ils se préparent à les envahir !
Je dus blêmir, mais dans la pénombre, ma réaction passa inaperçue, d’autant que le lieutenant avait ses propres ennuis.
– Nous, bien sûr, comme d’habitude, on a été oubliés ici. Mon capitaine, voilà ce que je me propose de faire : ce soir, on évacue en suivant à peu près votre itinéraire, dans l’autre sens. Tant que les Allemands ne sont pas en nombre, on passera, surtout de nuit. Par le haut, ce serait suicidaire !
– Oui mais moi, ça ne m’arrange pas !
– Attendez ! Vous, Pierre vous guidera jusqu’à la frontière, j’espère que vous avez fait autre chose que de la montagne à vaches ! Vous avez une carte ?
Je sortis le cadeau du gendarme de Chamonix.
– Bon, je vais vous marquer l’itinéraire : vous remontez une partie du glacier d’Argentière, puis bifurquez sur le glacier du Chardonnet, où vous passez le col. De l’autre côté, il y aura sans doute des soldats helvétiques pour vous récupérer !
– Mais c’est de la haute montagne !
– Oui, mais facile. Sinon, vous partez avec nous. C’est comme vous voulez.
J’avais déjà une certaine expérience de la haute montagne, mais je savais que ce n’était pas le cas de Maurice. Je lui expliquai le dilemme : soit on rentre par un itinéraire d’alpinistes, soit on fait demi-tour. Je précisai bien qu’à ce point, je pouvais continuer seul et que je ne lui en voudrais pas, mais je ne doutai pas de sa réponse et il n’hésita pas longtemps : « On est partis ensemble, on rentre ensemble ! »
Dans la matinée, les Français emballèrent leur matériel dans des caisses, avant d’aller les dissimuler plus loin. Le départ étant pour bientôt, le cuistot ouvrit ses meilleures boîtes de conserve pour midi ! Dans l’après-midi, Pierre vint me rappeler (et enseigner à Maurice) les rudiments de la marche en cordée et nous apporta des piolets et des crampons, ainsi que des passe-montagnes et, en guise de souvenirs, des “tartes” de chasseurs alpins. Maurice n’en menait visiblement pas large, et je me demandais s’il n’allait pas regretter sa décision… Nous vidâmes aussi nos sacs de tout ce qui était inutile. Après une longue discussion, nous décidâmes de mettre des vêtements civils, mieux adaptés, gardant tout de même les vareuses d’uniforme. »
A la nuit tombée, les chasseurs alpins partirent, ne laissant que l’adjudant avec Rosselet et Mesnier, ainsi que deux paires de mules « dont quelqu’un s’occuperait ». L’écurie d’un paysan chamoniard allait le lendemain accueillir de nouveaux hôtes !
19 juillet
A une heure du matin, l’adjudant français vint réveiller les deux Suisses.
« Nous partîmes vers deux heures, Pierre fermant soigneusement la porte du refuge. La lune était déjà couchée, mais la marche ne fut pas difficile au début, sur un sentier caillouteux mais large et assez peu pentu, serpentant sur la moraine. Un moment plus tard, Pierre dit : « Nous sommes sur le glacier ! », mais le sol était encore couvert de cailloux. Nous nous encordâmes, plus pour rassurer et familiariser Maurice que par nécessité car, à part certains endroits où nous dûmes contourner d’énormes crevasses, la progression restait facile. Mais ça n’allait pas durer !
Peu après quatre heures, Pierre s’arrêta et tendit la main : « Nous allons passer par là, sur le glacier du Chardonnet ! » Un glacier plus petit, rive droite, qui montait aussi raide qu’un escalier et semblait se perdre dans le ciel… Mais surtout, un glacier à la surface striée de crevasses qui, dans la pâle lumière de l’aurore naissante, paraissaient se toucher ! « Ne vous en faites pas, dit notre guide, les crevasses du Chardonnet ne sont pas dangereuses, il suffit de les éviter ! » Il nous fixa des crampons aux chaussures et nous repartîmes, montant lentement en zigzags. Pierre ouvrait la marche, Maurice suivait. Lui n’avait plus dit un mot depuis que nous nous étions encordés et qu’il s’était excusé un instant, ses intestins se montrant pressants.
Bientôt, nous arrivâmes à l’altitude où la neige recouvrait le glacier. Pierre se fit encore plus prudent, car il craignait les crevasses dissimulées. Plusieurs fois, nous nous arrêtâmes pour souffler et boire un peu d’eau, mais enfin, vers sept heures du matin, nous atteignîmes le sommet du glacier. Nous marchions depuis cinq heures et, en manière de récompense, un grand soleil nous accueillit.
– Voilà, encore trois pas et vous êtes en Suisse ! Je vous accompagne encore un peu. Il y a un petit passage rocheux à franchir, puis une langue de neige raide qui tombe sur le glacier côté suisse. Je m’arrêterai en haut pour que vous puissiez descendre en rappel. Une fois sur le glacier suisse, je vous montrerai par où passer et je rentrerai !
Je descendis le premier, accueillant Maurice au bas du rappel. « Courage, sergent, le plus dur est fait ! » lui dis-je… Il eut un faible sourire et articula d’une voix étranglée : « Tant mieux, parce que j’ai quand même eu une sacrée trouille toute la nuit ! »
Pierre nous rejoignit : « Là-bas, à gauche, vous voyez cette encoche dans la barrière rocheuse, c’est la fenêtre de Saleina. Vous passerez par là. Ensuite, un peu sur la droite, vous rejoindrez la cabane de Trient en traversant une zone enneigée. Vous ne pouvez pas la manquer ! »
Nous lui fîmes nos adieux, et il retourna sur ses pas. Il devait passer ensuite trois années très animées à faire des misères aux Italiens, puis aux Allemands. Il me raconta tout cela en 1953, à Chamonix, quand il m’emmena en haut du Mont Blanc avec votre grand-mère (qui n’a jamais su pourquoi je lui avais demandé, cette année-là, de prétendre que j’étais Français)[5]… Mais c’est une autre histoire.
Nous restions seuls pour la dernière étape. Maurice avait encore les jambes flageolantes et il dut avaler plusieurs gorgées du pinard des chasseurs alpins avant de repartir. Cependant, marchant sur une neige dure, nous n’eûmes aucun mal à suivre les indications de Pierre et nous étions sur le point de franchir la fenêtre de Saleina quand nous entendîmes « Halt ! Oder ich schiesse ! » suivi du bruit d’un fusil qu’on armait.
Mon cœur manqua s’arrêter. Des Allemands ! Soit j’avais mal suivi les indications de notre guide et repris le chemin de la France, soit ils avaient envahi notre pays ! J’avançai encore de deux pas, avant qu’un nouveau « Halt ! » encore plus vigoureux que le précédent ne m’arrête, suivi d’un « J’ai dit halte ou je tire, oui ! » prononcé (quel soulagement !) avec un fort accent de chez nous. Un homme apparut, le fusil pointé. Je m’étais inquiété pour rien : c’était un Suisse ! Je compris qu’il avait crié en allemand car il craignait que des patrouilles ne s’aventurent jusque là.
– Ah bon, vous êtes Français ! Bon, vous vous arrêtez là et vous attendez ! Dans un quart d’heure, la relève arrive ; vous viendrez avec moi et mon camarade à la cabane de Trient, où vous vous expliquerez. Considérez-vous comme internés et ne cherchez pas à faire quoi que ce soit, sinon je serai obligé de tirer !
Home, sweet home ! Nous nous assîmes tranquillement sur des rochers. « Dites-lui qu’on est Suisses ! » me glissa Maurice. Mais mieux valait ne pas perturber le pauvre soldat avec notre histoire hautement confidentielle…
La Troupe occupait la cabane de Trient depuis le printemps. Un lieutenant nous accueillit et commença à nous préciser les détails de la condition d’interné.
– Un instant, lieutenant. Je dois vous voir en particulier.
– Je vous demande pardon, mon capitaine, mais c’est très irrégulier.
– Je vous en prie, c’est important pour vous comme pour moi !
Au diable les règlements ! Il ne voulait rien entendre et je dus lui promettre que ce que j’avais à lui dire tenait en une phrase pour qu’il se laisse fléchir. Aussitôt seuls : « Faites passer d’urgence au major Barbey, de l’état-major particulier du Général, le message suivant : “L’épée n’est plus à craindre”, de ma part – capitaine Rosselet. »
Pour le coup, c’est lui qui me demanda d’en dire plus. « Nous sommes aussi Suisses que vous, lieutenant, mais comme vous pouvez l’imaginer, toute cette affaire est des plus secrètes. »
Méfiant, il me posa quelques questions pour s’assurer que j’étais bien Suisse avant d’aller transmettre le message par le téléphone de campagne. Mais il nous fit asseoir à une table bien en vue où, comme par hasard, aucun de ses hommes ne vint nous tenir compagnie. Nous sortîmes un casse-croûte (les Français pensent toujours à manger…) et attendîmes. Au bout d’une heure à peine, le lieutenant vint nous rejoindre, les yeux agrandis et la mine bien plus modeste : « Dites-donc, vous avez l’air importants ! J’ai l’ordre de vous laisser souffler ici aujourd’hui et de vous faire accompagner à Champex demain matin. Là, une voiture viendra vous chercher. Mais, heu, mon capitaine, je voudrais que mes hommes ne se posent pas trop de questions, alors, si vous pouviez vous comporter en Français jusque là, parler avec l’accent, tout ça… » Je hochais la tête ave quelque condescendance. »
Rosselet et Mesnier passèrent donc le reste de la journée à la cabane de Trient.
20 juillet
Dans la matinée, deux soldats accompagnèrent Rosselet et Mesnier à Champex.
« La descente était interminable et j’en avais plein les genoux à l’arrivée, vers une heure de l’après-midi. Une Traction Citroën civile, immatriculée à Genève, nous attendait, avec le major Barbey lui-même au volant. Après nous avoir chaudement félicités, il nous donna quelques nouvelles du pays, maintenant complètement encerclé.
Pendant que nous roulions vers Berne, je lui racontai les principaux épisodes de notre odyssée. Arrivés dans la capitale, Barbey s’arrêta à ma grande surprise vers cinq heures de l’après-midi devant un hôtel d’aspect cossu : « Deux chambres vous attendent. Avec salles de bains ! Prenez le temps d’en profiter, je crains que vous ayez dû vous en passer ces dernières semaines. Il y a aussi des uniformes propres, j’espère à peu près à votre taille. En tout cas, ils sont suisses ! Dînez ici. A neuf heures, je reviens vous chercher. Ne vous inquiétez pas, c’est moi qui règlerai. »
Les uniformes nous allaient parfaitement, mais il y avait mieux : ils portaient les galons de commandant et d’adjudant. La Confédération récompensait ses serviteurs !
Barbey fut ponctuel et un quart d’heure plus tard, nous étions en face du Général. Ce dernier nous félicita lui aussi et nous demanda un récit très détaillé de notre odyssée. Curieusement, il s’intéressa particulièrement à l’épisode de Saillans. Je réalisai que notre chef suprême n’avait jamais commandé au feu !
En terminant, je demandai s’il fallait lui faire un rapport écrit. Guisan se mit à rire : « Pourquoi, vous voulez partir à sa recherche dans six mois pour le brûler ? » Ce trait mit fin à l’entrevue et le Major Barbey nous raccompagna à l’hôtel.
Il revint nous chercher le lendemain et, divers détails réglés, nous partîmes en permission pour quinze jours, heureux de retrouver enfin nos familles. »
Le commandant Rosselet croyait l’affaire définitivement close et le Général Guisan aussi, sans doute… Mais elle rebondit quelques mois plus tard (voir annexe 40-11-1).
[1] Les points de suspension sont de Pierre Rosselet…
[2] Le 2e Groupe d’Armées a reçu ces documents lorsque l’état-major du 3e Groupe d’Armées de Besson a quitté l’est de la France pour la région parisienne le 19 mai.
[3] Rappelons que les points de suspension sont de Pierre Rosselet.
[4] Les lamaneurs travaillent sur de petites embarcations dans les ports pour faire passer les aussières (amarres) des grands navires en train d’accoster jusqu’au quai en s’assurant de leur bon amarrage, facilitant ainsi les manœuvres. Ils travaillent généralement en étroite collaboration avec les remorqueurs. Ce métier très particulier se raréfie aujourd’hui, car les navires modernes sont de plus en plus équipés de propulseurs latéraux, pluggers, pods et autres artifices qui permettent à un paquebot de croisière de réussir un créneau plus facilement qu’une petite voiture.
[5] NDE – Rappelons que Pierre Rosselet s’adresse ici à ses petits-enfants.