Annexe 40-5-3

Les plans d’opération italiens en Afrique du Nord :
des rêves à la réalité

(D’après Lucio Ceva, Balbo e la preparazione della guerra in Africa Settentrionale, in Italia contemporanea, n° 243, juin 2006)

En décembre 1937, le général Alberto Pariani, chef d’état-major de l’Armée de Terre (Regio Esercito), envisageant l’hypothèse d’une guerre contre la France et l’Angleterre, prévoyait d’adopter une posture défensive sur les Alpes. En Libye, les forces italiennes resteraient sur la défensive du côté de la Tunisie et lanceraient une offensive contre l’Egypte (ce devait être une guerre-éclair surprise).
En ce qui concerne l’Afrique du Nord, ces options étaient maintenues en octobre 1938. Le plan provisoire présenté par le maréchal (des forces aériennes) Italo Balbo prévoyait :
- une défensive « active (manovrata) » à l’ouest ;
- une offensive « renversante (travolgente) » à l’est, avec, outre l’action principale, une action secondaire depuis Giarabub vers l’oasis de Siwah et Marsa Matruh.
Les moyens offensifs prévus étaient : pour l’action principale, sept divisions d’infanterie (cinq métropolitaines et deux libyennes) ; pour l’action depuis Giarabub, 2 000 Libyens.
Le problème était que toutes les forces jugées nécessaires n’étaient pas disponibles en Libye.

Le 26 janvier 1939, avec l’approbation de Mussolini, le maréchal Pietro Badoglio, chef d’état-major général des trois armes, imposa l’idée d’une défensive absolue tant sur le front alpin que sur les fronts libyens. Il n’était plus question d’offensive contre l’Egypte : une partie des moyens prévus de ce côté-là devait servir à renforcer les unités faisant face à la Tunisie.

Ne voulant pas malgré tout renoncer à l’offensive contre l’Egypte, Balbo présenta le 30 septembre 1939 le plan suivant :
- à l’ouest, face à la Tunisie, posture défensive avec 7 divisions (5 divisions d’infanterie métropolitaines, 1 division de Chemises Noires, 1 division libyenne), plus les forces de la Guardia alla Frontiera et divers autres éléments ;
- à l’est, si possible (le caractère hypothétique visant à ne froisser ni Badoglio ni Mussolini), offensive en trois phases : 1) jusqu’à Marsa Matruh, 2) jusqu’à El Alamein, 3) jusqu’au canal de Suez.
Pour la phase 1, les moyens devaient être 5 divisions d’infanterie métropolitaine, 1 division libyenne et les forces de la Guardia alla Frontiera, le tout appuyé par des éléments de manœuvre. Pour ceux-ci, il était prévu de constituer une division cuirassée en ajoutant aux deux bataillons de tankettes L3 déjà en Cyrénaïque trois à quatre bataillons des mêmes engins venant de Tripolitaine (il n’y avait pas alors le moindre char moyen disponible), qu’épauleraient quelques bataillons motorisés de Chemises Noires et les troupes aéroportées de Barce.
Pour les phases 2 et 3, les besoins étaient estimés au total à 13 divisions.

Ce plan ambitieux alla se fracasser et sur l’opposition de Badoglio et sur la prise de conscience, tardive mais croissante, par Italo Balbo de la triste réalité des moyens dont il disposait. Dès le 7 janvier 1940, il demanda à Mussolini (qui les lui promit, bien sûr…) 50 000 hommes de renfort simplement pour «éviter que le curé de Gabès devienne le premier évêque de Tripoli française. » En fin de compte, Balbo se convertit malgré lui à la défensive sur ses deux fronts.

En avril 1940, les forces italiennes terrestres ne dépassaient pas 140 000 hommes. Or, les services de renseignement italiens pensaient devoir affronter d’une part 314 000 Français côté Tunisie, d’autre part 100 000 Anglais côté Egypte, que pourraient renforcer les forces françaises de Syrie. L’arrivée début mai des divisions d’infanterie 55 Savona et 64 Catanzaro (d’ailleurs en sous-effectifs) n’améliora le tableau que de façon marginale.

Avant le déclenchement des hostilités, Balbo se rendit trois fois à Rome auprès de Mussolini et Badoglio, les 10-11 mai, 20-21 mai et 1er-2 juin, pour demander des renforts.
On lui promit 80 000 hommes pour compléter les effectifs des 12 divisions métropolitaines dont il disposait (neuf D.I. et trois divisions de Chemises Noires). En revanche, il ne recevrait pas la division cuirassée Centauro promise dans un premier temps.
Côté matériels, c’était encore moins brillant : Balbo devrait se contenter de 300 avions environ sur les 800 qu’il avait demandés et de 120 canons antichars de 47/32 sur 390 jugés nécessaires.

Mais même ces promesses très limitées ne furent pas tenues. Par exemple, sur les 120 canons antichars prévus, Balbo n’en reçut que… 74, dont seulement 25 utilisables, car il manquait 49 dispositifs de pointage ! Enfin, peu avant sa mort, le 26 juin, il se vit promettre 70 chars M11/39… qui n’arrivèrent jamais.