Le Fil du Rasoir
ou « Comment survivre en des temps difficiles » (1)
La Suisse dans la guerre, jusqu’au sursaut français
Sauf mention contraire, cette annexe est inspirée de l’ouvrage de Jon Kimche paru sous le titre « Le Fil du Rasoir » (Fayard, 1962)
La Drôle de Guerre (d’août 1939 au 10 mai 1940)
Contrairement à d’autres pays, la Suisse se sentait plus ou moins prête lorsque la guerre fut déclarée entre les Alliés (France et Royaume-Uni) et l’Allemagne. Elle l’était en tout cas bien davantage qu’en août 1914, où elle aussi avait cru à une guerre “courte et joyeuse”, avant de subir les conséquences de cette méprise.
Pour un observateur extérieur, cet état de préparation était particulièrement visible fin août 1939, quand la Suisse prit une série de mesures s’enchaînant avec une précision horlogère…
La Suisse unie derrière son Général
« Le 25 août 1939, le lendemain du jour où Hitler et Staline avaient annoncé leur Pacte de non-agression au monde étonné, le Conseil fédéral (gouvernement composé de sept membres, les conseillers fédéraux, dont l’un porte pour un an le titre de président) adressa au peuple suisse une déclaration: la guerre était proche et la population devait envisager l’avenir avec calme et dignité. Trois jours plus tard, la garde-frontière fut mobilisée. Cette mobilisation partielle se déroula sans problème et rapidement. En même temps, le Conseil fédéral convoqua l’Assemblée fédérale pour le 30 août en séance extraordinaire à Berne ; celle-ci devait élire le général et accorder les pleins pouvoirs au Conseil fédéral. L’état de service actif fut déclaré sur tout le territoire de la Confédération ; il permettait au Conseil fédéral de décréter d’autres mesures préparatoires et de disposer de tous les moyens de transport.
Le mercredi 30 août, à cinq heures de l’après-midi, les députés commencèrent de délibérer. La séance se déroula plus rapidement que lors du déclenchement de la Première Guerre Mondiale, 25 ans auparavant. La nécessité d’accorder les pleins pouvoirs au Conseil fédéral ne fut pas contestée. Sur 200 conseillers nationaux (députés), 181 exprimèrent leur accord, ainsi que 42 conseillers aux Etats (titre donné aux membres de la chambre haute, qui en comptait 44 en 1939). Aussitôt après, on passa à l’élection du général qui se déroula, elle aussi, rapidement. Il n’y avait pas de candidat suisse allemand. Deux officiers romands étaient au premier plan, le commandant de la 2e Division, le colonel divisionnaire Jules Borel, et le commandant du 1er Corps d’armée, le colonel commandant de corps Henri Guisan. Ces deux hommes différaient par leur tempérament. Le Neuchâtellois, Borel, était un fonceur résolu et un chef militaire marquant ; le Vaudois, Guisan, était plutôt mesuré et réfléchi. L’Assemblée fédérale se décida rapidement en faveur d’Henri Guisan et l’élut par 204 voix sur 229. C’était le quatrième général de l’Armée suisse depuis 1848. Seuls 21 conseillers s’étaient exprimés en faveur de Borel. » (Peter Dürrenmatt, Histoire illustrée de la Suisse, adaptation française d’Aldo Dami, Payot, Lausanne 1958-1960)
Il peut paraître surprenant que, pour l’élection du général (titre qui n’existe en Suisse qu’en temps de guerre), donc du chef de l’Armée, il n’y ait eu que des candidats francophones, alors que les germanophones représentaient près des deux tiers des 4 millions d’habitants de la Suisse de 1939. Etait-ce pour effacer le souvenir du général de la Première Guerre Ulrich Wille, Zurichois dont le petit-fils avait le Kaiser pour parrain ? Toujours est-il que le choix d’Henri Guisan fut largement approuvé par la population.
« Pendant que Guisan prêtait serment, 30 000 personnes environ se rassemblèrent devant le Palais fédéral pour l’acclamer lorsqu’il sortit en compagnie des conseillers fédéraux et d’officiers supérieurs. La foule entonna l’hymne national, Ô Monts Indépendants […] et l’élection du général Guisan donna ainsi lieu à une prodigieuse manifestation de confiance. La principale mission confiée au commandant en chef de l’armée était naturellement de s’occuper de tous les problèmes concernant la défense nationale, parmi lesquels la sauvegarde de la neutralité avait une importance politique de premier ordre. » (Hans Rudolf Schmid, Le Général – La Suisse pendant la guerre de 1939-1944, Zofingue, 1975)
Il faut dire que la popularité d’Henri Guisan, qui n’allait que se confirmer et s’accroître dans les années de guerre, ne datait pas de ce jour-là. Contrairement à bon nombre de membres de la haute hiérarchie militaire, il savait être simple, comme en témoigne Robert Borer :
« J’avais 17 ans quand j’assistai en mai 1939 au grand défilé d’ouverture de l’exposition suisse à Zurich, qui avait lieu dans les rues de la ville. A la tribune d’honneur étaient assis non seulement des membres du conseil fédéral, mais aussi toute la hiérarchie de l’armée. Une fois le défilé terminé, tous ces messieurs attendaient leurs limousines en se tenant à une distance respectable du commun des mortels. C’est alors que je vis un des officiers “couronnés” (allusion aux képis largement ornés des colonels) se mêler sans aucune gêne à la foule, en essayant vainement d’allumer son cigare. J’étais à peine à deux mètres de ce colonel commandant de corps quand un monsieur plutôt âgé lui donna du feu. L’officier le remercia d’une petite inclinaison du buste et par les mots “Merci bien Monsieur” en français. J’en déduisis que c’était un Romand, mais ce jour là j’ignorais encore son nom. Quand je vis dans le journal le portrait du nouveau Général après son élection du 30 août, je me souvins de cet officier amical et sus qu’il s’agissait d’Henri Guisan. »
Un pays neutre prêt à la guerre… mais mal armé
Le lendemain 31 août, la Suisse adressa une déclaration de neutralité à quarante pays, dont bien sûr les futurs belligérants.
La mobilisation générale fut décrétée le 2 septembre. Elle concerna 450 000 hommes, qui furent déployés aux frontières du nord-est et du nord (face à l’Allemagne), ainsi qu’à celle de l’ouest (face à la France). La neutralité était ainsi respectée : la Suisse s’opposerait à un passage des troupes françaises voulant attaquer l’Allemagne par le sud pour venir ainsi soulager la Pologne (ce qui était peu probable) comme à un passage des Allemands cherchant à contourner la ligne Maginot par le sud (ce qui l’était davantage). Un seul des sept membres du conseil fédéral était opposé à cette mesure : Giuseppe Motta (démocrate-chrétien), en charge du Département Politique (Affaires étrangères) depuis 1920.
Dès cette date intervinrent les premières mesures de rationnement, qui furent plusieurs fois renforcées par la suite. Il s’agissait de gérer au plus juste les stocks de denrées alimentaires et d’éviter l’explosion du marché noir qui avait été une des plaies du quotidien des Suisses pendant le conflit précédent. De même, les prix furent sévèrement encadrés et les salaires bloqués. Là aussi, c’était en réaction à l’inflation subie pendant la Première Guerre et à la perte importante de pouvoir d’achat qui en découla. L’approvisionnement de la Confédération en cas de conflit avait fait l’objet de toutes les attentions des différents gouvernements depuis 1918, afin, là aussi, d’éviter au pays de se retrouver dépendant de la seule bonne volonté des belligérants qui l’entouraient. Mais, un an plus tard, ces dispositions allaient montrer leurs limites, quand le pays fut complètement encerclé par l’Axe, ce que personne n’imaginait possible en septembre 1939.
Derrière ces apparences rassurantes, qu’en était-il réellement ?
Sur le plan militaire, les effectifs étaient impressionnants, surtout par rapport à la population du pays, d’autant qu’il fallait encore y ajouter les troupes auxiliaires. Mais, du côté du matériel et de la doctrine, la situation était bien moins favorable. Ainsi, en septembre 1939, la Suisse ne disposait au mieux que de quelques dizaines de chars et d’à peu près autant d’avions de chasse modernes (des Me.109 D et E). Les chars avaient été longtemps jugés inutiles en raison de la configuration du terrain helvétique… En face, de l’autre côté du Rhin, on n’était certainement pas du même avis ! En ce qui concerne les munitions et l’équipement de base, la situation n’était pas non plus excellente, puisque, de l’avis même de l’état-major, « les troupes sur la frontière ne [pouvaient] être approvisionnées que pour quelques jours ; il [manquait] 54 % de la dotation en cartouches pour fusils et 77 % des munitions pour mitrailleuses. »
La Drôle de Guerre, version suisse
Quand la Pologne fut conquise et que la Drôle de Guerre s’installa, les troupes furent partiellement démobilisées pour que l’économie du pays continue à fonctionner, sauf bien entendu le long des frontières. Le témoignage de Kurt Bechtold est révélateur de l’état d’esprit de la troupe à l’époque, pendant l’hiver 1939-1940 :
« La mission de notre compagnie était ainsi formulée : tenir le défilé de Schlatt entre vallée du Rhin et Thurgovie ! Impossible à accomplir, et aucun d’entre nous ne se faisait d’illusion à ce sujet. Nous savions tous que nous nous trouvions dans la zone tampon allant du Rhin à la vallée de la Limmat et que nous pouvions au mieux ralentir une attaque allemande. Quand la compagnie aurait été défaite, les ordres prévoyaient que les survivants se réfugieraient dans la forêt du Kohlfirst, où étaient cachées des munitions dans des dépôts connus des seuls officiers, pour entreprendre des actions de partisans. »
Il faut dire que les Suisses avaient appris la leçon de la destruction de la Pologne en septembre 1939, où les Allemands avaient inauguré la poussée des chars soutenue par l’aviation. De ce fait, la défense en ligne le long du Rhin fut abandonnée, au profit d’une défense en profondeur. Kurt Bechtold et ses camarades ne restèrent pas inactifs :
« Notre compagnie eut ainsi à construire une de ces fortifications de campagne, un hérisson comme on les appelait, juste derrière la gare de Schlatt, dans la pente de la colline. Cela nous semblait sensé et nous nous y attaquâmes avec enthousiasme. Nous avions la chance d’avoir dans notre compagnie un chef de chantier du bâtiment dans le civil, le lieutenant Leu. Il prit la direction des opérations, nous considéra comme des collaborateurs de confiance, et ce fut une réussite. Nous creusâmes des tranchées circulaires avec des positions protégées pour nos mitrailleuses et aménageâmes un abri profondément enterré pour nous-mêmes. C’est là-dedans que nous voulions laisser passer le premier assaut, quand les balles des Messerschmitt et les obus d’artillerie nous arroseraient. Pour le bois qui était nécessaire à nos installations, nous allions nous servir dans la forêt avoisinante sans demander la permission du garde forestier. Comme seul étudiant de la compagnie, composée majoritairement de paysans ou d’ouvriers, je fus dispensé des travaux de terrassement et me vis confier la mission d’approvisionner le chantier avec des caisses de bière en provenance du café de la gare. J’obtins ainsi, à défaut du galon de caporal que mes exploits me permettaient d’envisager, le respect et la gratitude de la part de mes camarades. »
Vers la mi-mars 1940, Kurt Bechtold fut détaché comme guetteur au poste d’observation de Flûeli, qui surveillait le débouché du pont de Wûtach. C’est là qu’il put observer ce qu’il prit pour l’arrivée d’une armée allemande allant prendre position en Forêt-Noire. Ce n’est qu’après la fin de la guerre qu’il sut qu’il s’agissait de mouvements de diversion, pour fixer des divisions françaises en Alsace.
« Nous croyions au mythe de la Ligne Maginot et pensions tous que les Allemands contourneraient l’infranchissable fortification en passant par notre pays. Le 8 avril eut lieu l’invasion du Danemark, puis celle de la Norvège. Nous fûmes alors persuadés que nous étions les suivants sur la liste. Pourquoi aurions-nous été épargnés ? »
Fin avril, de retour à Schlatt au sein de sa compagnie, Bechtold retrouva ses camarades profondément troublés. Les rumeurs étaient à leur apogée et tout le monde s’attendait à une attaque allemande les jours suivants.
« L’après-midi du 29 avril, nous enterrâmes environ 40 mines antichars dans une zone plane entre la ferme de Kundelfing et la route de Schlatt. N’ayant jamais reçu d’instruction sur la manière de procéder, nous fîmes cela en parfaits dilettantes. Vers 10 heures du soir, alors que nous nous apprêtions à nous coucher dans la paille étalée dans une salle de classe de l’école de Schlatt, l’adjudant Rahm déboula en criant « Alerte, ils arrivent, c’est la guerre ! » Il n’y eut pas de panique ni d’angoisse, nous ramassâmes notre équipement et chargeâmes nos fusils. Seul un caporal eut des larmes, il s’était fiancé le dimanche précédent et pleurait sa belle. »
Après cette fausse alerte, l’attente reprit, sans entamer la détermination des hommes.
« A mon poste, où je protégeais avec ma mitrailleuse légère les servants d’un canon de campagne, j’eus tout le temps de voir nos faiblesses : pas une seule arme anti-aérienne à la ronde, et nous bien trop peu de munitions ! A peine une dizaine de coups pour le canon et au plus 15 magasins de 30 coups pour ma mitrailleuse. Mais la volonté de résistance était là, plus forte que jamais. Dans notre compagnie, la devise était “Si j’y reste, j’emmène au moins cinq Boches dans le trou avec moi !” »
La Suisse a les “excès politiques” en horreur…
Délaissons un instant les aspects militaires pour nous intéresser à la situation politique et notamment à la perception qu’avaient les Suisses de ce qui se passait autour d’eux. Pour cela, il faut remonter jusque vers 1933-1934, en pleine crise économique.
A cette époque, le fossé entre les “marxistes” (socialiste et communistes) et les “partis bourgeois” (libéraux, agrariens et démocrates chrétiens) semblait infranchissable. Les premiers avaient été jugés responsables de troubles qui avaient eu lieu à Genève et à Zurich, se traduisant par des émeutes et par l’intervention de l’armée. La lutte anti-marxiste était donc à l’ordre du jour au sein du gouvernement, où l’on montrait une certaine admiration pour les régimes autoritaires, comme en témoigne cette allocution du Conseiller Fédéral Rudolf Minger (parti agrarien, en poste de 1930 à 1940, président en 1935), faite à Windisch (Argovie) le 9 juillet 1933 : « Maintenant que la conception marxiste du monde a été éliminée, tout d’abord en Italie et maintenant en Allemagne, ce serait vraiment un signe de faiblesse de la part de notre peuple suisse s’il ne pouvait pas lui aussi venir à bout du communisme et du marxisme (…). Tant que l’esprit d’un Léon Nicole [NDT – leader communiste genevois] soufflera sur la Suisse, il n’y a pas d’autre solution que de réagir avec vigueur. Eradiquer cette pensée doit être notre but ! »
Mais de là à importer dans la Confédération le système politique des voisins du nord ou du sud, il y avait un pas que l’immense majorité des Suisses refusait de franchir, comme le montrait le peu de succès des groupes fascistes, les “Fronts”, dans le pays. Inspirés des mouvements fascistes et nazis, utilisant les mêmes moyens (uniformes, marches au flambeau, perturbations de réunions et de spectacles…), les Fronts avaient dans un premier temps été encouragés par les partis bourgeois, qui voyaient en eux des alliés électoraux de choix dans les cantons de gauche, comme Genève et Zurich. Mais ce soutien disparut rapidement quand ces partis se rendirent compte que les Fronts mordaient bien davantage sur leur propre électorat que sur celui des socialistes. Les Fronts perdirent à peu près toute influence politique directe en septembre 1935 après le refus à plus de 70 % par le peuple d’approuver leur initiative de réforme constitutionnelle, réforme bien entendu autoritaire, corporatiste et nationaliste.
Ce n’est que chez quelques groupes assez peu représentatifs de l’ensemble de la population que les régimes autoritaires séduisaient encore, comme le montre l’attribution du titre de docteur honoris causa accordé à Mussolini par l’université de Lausanne en 1937, ou l’attitude de Giuseppe Motta (en charge des Affaires étrangères de 1920 à son décès, en 1940), fervent admirateur de l’Italie (et des Italiennes !), qui trouvait bien des mérites au Duce. Par ailleurs, si les Suisses étaient opposés aux idées fascistes ou nazies et finalement attachés à leur démocratie, les milieux d’affaires jouaient de leur immense influence pour que les relations avec l’Allemagne soient aussi bonnes que possible, celle-ci étant le principal partenaire économique du pays (en 1938, 15 % des exportations et 22 % des importations suisses se faisaient avec l’Allemagne).
A l’opposé, la perception qu’avaient les Suisses du système politique de leur autre grand voisin, la France de la IIIe République, n’était pas non plus très favorable. L’instabilité chronique qui caractérisait le système parlementaire français et l’absence de direction à long terme qui en résultait étaient jugés très sévèrement. Mais le prestige de l’armée française demeurait intact.
L’une des devises non écrites du Conseil Fédéral aurait pu être « Tenons-nous à l’écart des excès de nos voisins, quels qu’ils soient ! »
Finalement, le refus de l’extrémisme par la grande majorité du pays ainsi que l’évolution du parti socialiste (abandon de la dictature du prolétariat, acceptation des principes suisses de Défense nationale) conduisirent peu à peu à un consensus national, symbolisé par l’Exposition Suisse organisée en 1939 à Zurich. Cette Exposition, qui présentait la Suisse comme un pays moderne ancré dans des traditions démocratiques datant de ses origines, fut un immense succès puisqu’elle attira près de 10 millions de visiteurs. Les tendances fascisantes étaient pratiquement absentes chez les dirigeants suisses comme chez la grande majorité de ses habitants, au profit d’un consensus sur les valeurs traditionnelles du pays. Mais ce consensus était fragile, et des événements extérieurs pouvaient le mettre à bas.
… mais la Suisse n’est pas une terre d’asile
La Suisse souhaitait se tenir à l’écart des excès de ses voisins au point de vouloir ignorer toutes leurs conséquences, comme l’existence des victimes de la mainmise des nazis sur l’Autriche et la Tchécoslovaquie, ainsi que sur l’Allemagne elle-même.
La crainte de servir de terre d’asile aux victimes du pouvoir hitlérien semble avoir été une hantise de la Suisse de l’époque. Dès la prise de pouvoir par les nazis en 1933, des mesures furent prises pour décourager l’arrivée de fugitifs dans la Confédération. En 1934, à la demande des syndicats, il fut interdit à tous les réfugiés d’exercer une activité professionnelle, car ils auraient « disputé leur travail aux Suisses ». Lors de l’annexion de l’Autriche et de la partie tchèque de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne, la Suisse exigea des ressortissants de ces pays de posséder un visa d’entrée attribué par le consulat de Vienne, qui ne délivrait ce document aux “non-aryens” qu’avec une extrême parcimonie. Or, l’instauration d’un visa pour les Allemands désirant se rendre en Suisse aurait gêné les relations commerciales entre les deux pays et aurait encouragé les autres pays à en faire autant. Le 29 septembre 1938, la Suisse finit par obtenir des Allemands de distinguer les passeports des ressortissants juifs des autres à l’aide d’un tampon “J” et l’obligation de visa disparut. Le conseil fédéral accepta à l’unanimité le 4 octobre 1938 cette manière de procéder, sans se préoccuper des conséquences pour les personnes concernées. En 1939, obtenir l’asile politique en Suisse était quasi-impossible, le fait d’être persécuté dans son pays d’origine pour des raisons religieuses n’étant pas reconnu comme un motif valable.
Pour illustrer l’état d’esprit qui régnait à l’époque sur ce sujet, le compte-rendu par l’ambassadeur de Suisse à Berlin de sa rencontre avec Goering le 28 janvier 1939 est particulièrement révélateur.
« J’avais déjà cherché à obtenir une audience du Generalfeldmarschall Göring l’été précédent, peu après ma prise de fonction. A la fin de l’année dernière, le chef de Cabinet du ministère de la Guerre, le Général Bodenschatz, me fit savoir que le Generalfeldmarschall, en raison des exigences d’un emploi du temps particulièrement chargé, n’avait malheureusement pas eu le temps jusqu’à présent de me recevoir, mais qu’il y consentirait volontiers après le Jour de l’An.
Je fus donc convié à une audience le samedi 28 janvier, à 12 heures 30.
Le Generalfeldmarschall me reçut très amicalement et en vint rapidement à parler des relations entre nos deux pays. Il dit qu’il était un grand ami de la Suisse et que beaucoup d’excellents souvenirs le rapprochaient de notre pays. L’Allemagne ne voulait rien de la Suisse. La Suisse devait rester un Etat indépendant, et l’Allemagne n’avait rien contre la démocratie helvétique qui, comme la Suisse d’ailleurs, représentait une exception en raison de la composition de la population du pays.
Mais il tenait à attirer notre attention sur deux détails. Tout d’abord la presse. En Allemagne, expliqua-t-il, on ne s’offusquait pas des critiques, mais les campagnes de calomnie pourraient finir par lasser un Etat fier. De plus, il tint à nous mettre en garde contre les émigrants.
J’expliquai au Generalfeldmarschall que notre Gouvernement faisait tout son possible pour éviter les campagnes de dénigrement systématique et que nous non plus ne souhaitions rien d’autre qu’une attitude de neutralité amicale avec l’Allemagne, comme avec tous les autres pays. En ce qui concernait les émigrants, je lui rappelai que l’immigration des Juifs en Suisse avait été limitée par l’obligation qui leur était faite d’un visa d’entrée, et que cela avait été possible par l’instauration d’un signe distinctif sur leurs passeports par l’Allemagne. J’eus l’impression qu’il avait été suggéré au Generalfeldmarschall d’aborder le sujet de l’activité politique des émigrants allemands.
Je fis ensuite porter la conversation sur la chasse. Le Maître Veneur du Reich Göring me fit expliquer les règles auxquelles la chasse était soumise en Suisse, se montra compréhensif quant à notre système de permis de chasse cantonaux pour nos habitants mais, d’après lui, il était impossible de combiner une chasse réglementée et de beaux tableaux.
Pour conclure, je profitai de l’occasion pour remercier le Generalfeldmarschall d’avoir autorisé la livraison à la Suisse d’avions militaires. Notre entrevue avait duré plus d’une demi-heure. »
Une économie prospère, mais dépendante de l’étranger
Avant d’envisager les conséquences des événements militaires qui se déroulaient de l’autre côté de sa frontière, il reste à aborder brièvement la situation économique du pays. En 1938, le chômage était limité (50 000 personnes) et le commerce avec les autres pays était pratiquement remonté à son niveau d’avant la crise. L’Allemagne, la France, l’Italie et la Grande-Bretagne étaient les principaux partenaires économiques du pays.
Ses exportations portaient de plus en plus sur les produits à forte valeur ajoutée (machines-outils, armement, optique…). Pendant la “Drôle de guerre”, la quasi-totalité de la production d’armement prit la direction du camp allié, sous l’œil apparemment indifférent des Allemands.
Mais la Suisse dépendait du charbon de l’Allemagne, des produits alimentaires de l’Italie et des matières premières de tous. En cas de guerre longue, le maintien de ses approvisionnements était également une des plus grandes préoccupations du gouvernement. Pour rendre le pays le plus autonome possible, au moins sur le plan alimentaire, des dispositions prévoyant la mise en culture de tout ce qui pouvait l’être dans le pays furent prises. Nommées “plan Wahlen”, du nom de son instigateur, ou “guerre des patates”, ces mesures restèrent longtemps dans les mémoires.
La campagne de France : le choc allemand (du 10 mai au 5 juin 1940)
Pendant la plus grande partie de la Drôle de Guerre, le choc initial passé, la Suisse civile avait assez rapidement retrouvé ses habitudes. Les institutions fonctionnaient, et, le 1er janvier 1940, le radical vaudois Marcel Pilet-Golaz, conseiller Fédéral aux Postes et aux Chemins de Fer, prit pour une année la Présidence de la Confédération. C’est lui qui prononça l’éloge de Giuseppe Motta en janvier 1940 après son décès subit : « Pas de lustre, pas de spectacle, mais pas non plus d’hésitation. Une vision précise des besoins du pays, une extraordinaire clairvoyance des évolutions futures. Un but précis : l’indépendance d’une Suisse respectée et, si possible, aimée. L’inégalable souplesse du Centre. » Etrange ambiance à Berne le jour de l’enterrement de Giuseppe Motta, où les représentants des pays belligérants se mêlaient et où, à l’écoute de ces paroles, tous les auditeurs considérèrent Pilet-Golaz comme le successeur de Motta aux Affaires étrangères, ce qui fut confirmé formellement en mars.
Quant aux militaires, du moins ceux qui n’avaient pas été renvoyés (provisoirement) dans leurs foyers, ils attendaient avec inquiétude. Les renseignements fonctionnaient, malgré des moyens encore dérisoires. L’attaque contre la Norvège avait été annoncée (même si personne n’y avait cru jusqu’à ce qu’elle ait lieu), ainsi que celle de la Belgique et de la Hollande. Mais nul ne savait si la Suisse allait aussi se trouver dans la ligne de mire de la Wehrmacht.
Kurt Bechtold se souvient de la nuit du 9 au 10 mai 1940 : « C’est avec une tension extrême que, chaque nuit, nous attendions l’aurore, moment de l’attaque allemande ! Je revois encore précisément les rougeurs naissantes du ciel à l’est, au matin du 10 mai. Pourtant, de l’autre côté, tout restait calme. Un chien aboyait dans la ferme Kundelfing, où le paysan, Spiess, sortait pour traire ses bêtes à l’étable. Nous accueillîmes avec joie le lever du soleil, et avec encore plus d’enthousiasme le café chaud envoyé après cette nuit d’angoisse par notre bon fourrier Paul Rüger, qui, dans un coin du village de Schlatt, maintenait le feu dans sa roulante pour assurer nos repas, élément fondamental du moral des troupes.
La journée se déroula sans incident. Les officiers étaient plus amicaux que d’habitude. Devant nos yeux passaient quelques automobiles occupées par des habitants de Schaffhouse, mais la plupart des partants avaient pris un chemin plus direct vers l’intérieur du pays. Nous ne fîmes aucun reproche aux fuyards, ce n’est que plus tard qu’il fut question de lâcheté. Le danger était extrêmement proche pour les habitants de Schaffhouse, à peine quelques centaines de mètres les séparaient de l’Allemagne. L’après-midi, l’adjudant Rahm passa à notre batterie. Il disposait d’un poste de radio et nous apprit que les Allemands avaient envahi la Belgique et la Hollande. La meute n’avait donc pas déferlé dans le cours supérieur du Rhin, mais à son embouchure et sur la Meuse. »
L’attaque allemande en Belgique fut dans un premier temps un soulagement pour l’état-major suisse. Mais la menace subsistait. En effet, le Renseignement avait estimé qu’une force d’environ 30 divisions (le groupe d’armées C, dirigé par le général von Leeb) se trouvait dans le sud de l’Allemagne, et qu’elle ne tarderait pas à entrer en action. Attaquerait-elle de front la ligne Maginot ou chercherait-elle à la contourner par le sud, donc par la Suisse ?
Les axes d’attaque possibles passant par la Suisse dans le cadre d’une action contre la France avaient été soigneusement étudiés. Bâle semblait exclu, car sous la “protection” de l’artillerie française sur voie ferrée stationnant dans l’extrême sud de l’Alsace, mais plus sûrement parce qu’une concentration de troupes sur la rive allemande du Rhin n’aurait échappé à personne et qu’une offensive de ce côté-là aurait rapidement tourné au combat de rues, forcément coûteux en hommes. Beaucoup plus discrète aurait été une arrivée des Allemands par la vallée de la Wiese qui descendait de la Forêt Noire, pour chercher ensuite à traverser le Rhin un peu en amont de Bâle. Enfin, une attaque sur Schaffhouse, ouvrant ensuite la voie sur Zürich et la Suisse centrale, était au moins autant à craindre. Dans ces deux cas, il fallait contourner Bâle pour revenir vers la France, c’est pourquoi des fortifications et des points d’appui furent construits durant l’hiver 1939-1940 pour défendre les passages obligés, comme le plateau de Gempen au sud de la ville. Mais qui allait occuper ces points d’appui, et avec quels canons ? La réponse était simple : les Français, qui se porteraient au secours de la Suisse en toute légitimité, puisqu’une fois attaquée, elle perdait de fait son statut de puissance neutre.
Naturellement, cette intervention des Français se devait d’être préparée, mais dans la plus absolue discrétion, car, si elle venait à être connue avant une attaque allemande, la neutralité helvétique aurait été bien mise à mal. On ne sait pas au juste qui prit l’initiative de cette préparation ; il est possible que le Conseiller Fédéral à la Défense, Rudolf Minger, ait chargé le colonel Guisan, que Minger envisageait déjà comme général en cas de conflit, d’organiser les contacts, qui furent pris par des collaborateurs très proches de Guisan. On sait aujourd’hui que, côté suisse, une douzaine de personnes à peine furent impliquées dans cette opération. Elles devaient garder le secret à la perfection (et très longtemps, parfois jusqu’à leur mort, de nombreuses années plus tard). Mais une telle discrétion serait-elle aussi de mise du côté français ? Cette interrogation allait angoisser longtemps le général Guisan…
Les jours qui suivirent l’attaque allemande furent marqués par l’exode d’une partie de la population civile, qui partit des régions les plus exposées pour chercher refuge plus au sud, à proximité du Lac Léman. Mais la plupart des habitants restèrent sur place. Dès le 10 mai, toute l’armée fut à nouveau mobilisée et occupa les positions prévues dans l’hypothèse d’une attaque des Allemands pour envahir la France.
Le 22 mai, une mauvaise nouvelle parvint à l’état-major : le général Gamelin faisait comprendre que la plupart des troupes tenues en réserve en Franche-Comté et en Bourgogne allaient faire mouvement vers le nord pour faire face au déferlement allemand. La conclusion était immédiate : la Suisse devrait se défendre seule. Et se défendre, elle le faisait déjà, puisque l’aviation helvétique et la DCA avaient abattu quelques bombardiers allemands qui survolaient le territoire national, après des missions sur la France. Goering, très vexé, prépara des mesures de rétorsion.
La Suisse pouvait légitimement craindre le pire (voir annexe 40-6-9).