Octobre 1942 (6/6)
26 octobre
Opération Trident (Torche, phase 2)
Jour J+21 (Torche, J+37)
La fin est proche…
Sur la côte nord, une force improvisée constituée de chars de la 1ère Armoured Division et d’infanterie mécanisée de la 10e DBLE file sur la route côtière. Dans la journée, elle coupe la péninsule de Milazzo à la base et repousse les forces italiennes jusqu’à Spadafora puis Villafranca Tirrena. Messine est toute proche, juste de l’autre côté de la pointe nord-est de la Sicile.
Sur la côte est, O’Connor a lancé une puissante attaque avec le soutien de son artillerie et des navires de l’amiral Rawlings. A midi, le Zavianni est passé et au crépuscule, les soldats britanniques, trempés mais victorieux, entrent dans Taormine.
Voyant s’effondrer ses défenses sur les côtes, le général Guzzoni ordonne aux forces qui lui restent dans le secteur Centre d’évacuer Linguaglossa et Francavilla et de se replier sur Forza d’Agro et Savoca, sur la côte est, puis de se diriger vers Messine. La pluie et le brouillard épargnent à ces troupes les attaques des avions alliés.
………
Et pendant ce temps-là, à Rome…
Dino Grandi rencontre Mussolini, qu’il connaît depuis longtemps. Le Duce paraît très malade ; il souffre de violentes douleurs d’estomac. Grandi lui réclame une réunion du Grand Conseil fasciste : « Il faut absolument étudier la situation après les derniers événements de Sicile, le Grand Conseil ne peut être laissé à l’écart ! » Avec réticence, Mussolini accepte. Le Grand Conseil se réunira le dimanche suivant, 1er novembre.
En fin de journée, Grandi, qui se voit déjà à la place du Duce, rencontre Ambrosio et lui confirme la réunion du Grand Conseil.
Le chef d’état-major court alors voir Badoglio. La rencontre est officiellement destinée à réfléchir aux opérations militaires en Sicile, mais les deux hommes savent déjà qu’il n’y a plus rien à faire là-bas. « Soyez prêt, Monsieur le maréchal ! » demande Ambrosio. « Je ferai de mon mieux pour sauver l’Italie » répond Badoglio. Au même moment, le général Castellano rencontre Ciano et lui présente son plan pour l’arrestation de Mussolini. Ciano lui confirme qu’il appuiera cette action.
Chine
A la stupéfaction des Japonais, 12 B-25 et 9 P-40 de la China Air Task Force (CATF) attaquent Hong Kong[1]. Des Ki-43 de l’aviation de l’Armée Impériale abattent un B-25 et un P-40, perdant eux-mêmes trois appareils. Le radar japonais installé à Hong Kong a bien détecté le raid, mais tardivement, et personne n’a envisagé que les appareils en question puissent être ennemis. Le bombardement touche la zone des quais, provoquant de gros dommages. Dans la nuit, neuf B-25 et trois B-17 tout juste arrivés en Chine attaquent à leur tour, visant les incendies allumés par le raid diurne.
Cette attaque, premier effort de la CATF contre les ports chinois, provoque une grande consternation dans l’Armée Impériale, qui s’empresse de déployer des Ki-44 sur les points les plus sensibles et de renforcer l’entraînement des radaristes.
Ce qui inquiète le plus l’état-major japonais est qu’il se rend compte que des bombardiers lourds américains basés en Chine pourraient visiblement bombarder le Japon, quoiqu’avec une charge de bombes réduite. Comment défendre l’Archipel contre de tels raids ? La construction d’un réseau radar pour détecter les raids et guider les intercepteurs est accélérée. La question des intercepteurs eux-mêmes est une autre affaire.
Région de Milne Bay
Jusqu’au début de novembre, les pluies sont encore plus denses que d’habitude sur la pointe est de la Nouvelle-Guinée. Les deux camps s’installent alors dans une sorte de routine. Les Japonais (quand le temps le permet) effectuent trois fois plus de sorties de bombardement que les Alliés, mais les deux camps peuvent ravitailler leurs forces respectives. Les Alliés sont encore en retard, mais leur force d’infanterie grossit régulièrement, ainsi que son ravitaillement.
27 octobre
Opération Trident (Torche, phase 2)
Jour J+22 (Torche, J+38)
Derniers combats
– Sous un ciel qui s’éclaircit un peu, les Franco-Américains foncent vers Messine. Dans l’après-midi, les restes de la division Sforzesca offrent une dernière résistance à 8 km de la ville, interrompant l’avance alliée jusqu’à la nuit. A ce moment, les Italiens commencent à quitter leurs positions et se replient. Dans l’obscurité, les légionnaires commencent à reconnaître les abords de Messine et s’aperçoivent qu’ils ne sont pas défendus.
– Dans le secteur Centre, les hommes de la 4e DI belge trouvent Francavilla désertée par ses défenseurs. Peu avant midi, leurs éclaireurs capturent un hôpital de campagne avec des centaines de blessés des divisions Ravenna et Livorno. Après avoir visité ce qu’il appellera plus tard « un lieu de désespoir et de désolation », le général-major Bastin appelle le général de Monsabert et lui demande d’envoyer sur place des médecins et des médicaments. Sentant bien que les défenses italiennes sont en train de s’effondrer, Bastin lance en avant les éléments de reconnaissance de la 1ère Brigade blindée. Au crépuscule, les automitrailleuses belges arrivent à Forza d’Agro, où sont déjà passés les Britanniques.
– En effet, sur la côte est, le XVe Corps britannique a progressé de Taormine jusqu’à Ali Terme sans combat notable, en dehors d’un choc entre un escadron de chars Crusader et un groupe de cinq chars italiens (deux M13/40 et trois M14/41). Deux Crusader sont détruits et les chars italiens sont anéantis.
………
Et pendant ce temps-là, à Rome…
Badoglio et Acquarone sont reçus par le Roi. Victor-Emmanuel leur annonce qu’il a décidé de démettre Mussolini « si une opportunité constitutionnelle se présente. » Tous trois savent que si une motion de défiance est votée par le Grand Conseil fasciste, Mussolini ne sera plus le chef du Parti et le Roi aura le droit de choisir un autre Premier ministre.
Sydney
Bien ravitaillées en munitions, les troupes alliées poursuivent leur grignotage. L’AMF assure ses positions autour de Bloody Ridge et les Marines éliminent quelques positions japonaises particulièrement nocives près de la Lunga. La résistance japonaise est aussi obstinée que d’habitude.
28 octobre
Opération Trident (Torche, phase 2)
Jour J+23 (Torche, J+39)
Dernier acte
A 00h45, une vedette MAS emporte le général Guzzoni et son état-major de Messine à Reggio de Calabre. Peu après, une autre vedette évacue le général Rossi. Le général Gioda est le dernier des chefs de corps italiens à quitter la Sicile, traversant le détroit de Messine à 02h15. Pendant ce temps, sous le couvert de la nuit, des dizaines de petits bateaux et de barges motorisées, ainsi que les deux ferry-boats de chemin de fer, font la navette. Mais ils ne peuvent évacuer en Calabre plus de 15 000 hommes. La grande majorité de ce qui reste de l’armée italienne en Sicile est piégée.
Il faut remarquer que les navires alliés ne tentent pas d’interférer avec cette évacuation, tout comme les navires de guerre italiens n’ont pas essayé de gêner les deux débarquements alliés sur la côte nord. Ces observations soulèveront les semaines suivantes de nombreux soupçons chez les Allemands.
A l’aube, c’est un Delestraint épuisé mais ravi qui rencontre le général Patton. Les équipes de reconnaissance alliées entrent déjà dans Messine. Les deux hommes grimpent dans une jeep et partent pour Messine en suivant une colonne composée de chars M5(light) du colonel Water (Coy. A, 1er bataillon, 1er Rgt blindé) et de troupes du colonel Gaucher (les 11 chars Valentine de la compagnie blindée indépendante de la 10e DBLE et un escadron de dragons portés avec des motocyclistes, des side-cars et des camions légers). A 10h50, ils entrent dans la cité après plusieurs arrêts pour détecter la présence possible de mines ou de tireurs isolés. La colonne se divise alors en plusieurs groupes de combat, mais ceux-ci ne rencontrent aucune résistance. Les rues de la ville sont calmes et désertes. Après avoir visité le port (vide), les groupes de combat convergent sur la place de la cathédrale, où l’archevêque de la cité les attend.
La jeep portant Delestraint et Patton arrive bientôt et les deux généraux saluent l’archevêque, pendant que les drapeaux français et américain sont hissés sur les flèches de la cathédrale. Il est 11h54, ce 29 octobre. Trente-neuf jours après le débarquement, la Sicile est aux mains des Alliés.
Delestraint et Patton entent dans la cathédrale pour une courte prière. Peu à peu, voyant que l’entrée des troupes alliées dans la ville n’a été suivie par aucun acte de violence, la population de Messine commence à sortir des maisons. Les soldats alliés constatent bien vite que, si les habitants ne sont pas vraiment affamés, ils n’ont guère mangé depuis plusieurs jours. Un peu partout, les soldats partagent spontanément leurs rations avec la population, pour la plus grande joie des correspondants de guerre et des officiers d’action psychologique (Psy-op).
Bien plus tard, le film “Patton” décrira l’arrivée des troupes britanniques à Messine de façon comique, montrant les soldats anglais entrant dans la ville en formation de combat pour y trouver les troupes américaines et françaises en pleine prise d’armes. En réalité, Delestraint et Patton accueillent en début d’après-midi Montgomery et O’Connor à l’entrée de Messine par la route de Taormine. Les quatre hommes s’installent alors dans une trattoria pour y déjeuner et y rédiger une déclaration qui sera diffusée en fin de journée par les radios alliées, appelant à se rendre tous les soldats italiens encore en liberté en Sicile.
Ainsi s’achève la campagne de Sicile, dans un soupir plus que dans le fracas.
Deux MTB américaines interceptent un petit convoi au large de la côte nord. Une attaque “selon le manuel” leur permet d’envoyer par le fond, en ne dépensant que deux torpilles, un ex-chalutier de 250 GRT et de s’échapper sans être vues.
29 octobre
Chungking (Tchoung-king)
Wendell Wilkie, le battu des élections présidentielles de 1940, a été envoyé par Roosevelt faire le tour du monde pour rendre visite aux alliés de l’Amérique, au nom de l’union sacrée qui doit régner aux Etats-Unis. Son arrivée en Chine marque l’accomplissement des réformes politiques entreprises par Tchang Kai-chek depuis plus d’un mois, avec l’aide énergique de T.W. Sung.
L’évolution la plus visible pour le quotidien des Chinois est cependant l’amélioration des infrastructures locales de transport et de communications obtenue grâce aux efforts entrepris par les Alliés dès le printemps 1942. Ces infrastructures sont encore très limitées, mais comme elles n’existaient pas, ou presque, auparavant, la plus petite amélioration a un effet hors de proportion avec sa taille.
Encore plus important, mais pour l’instant moins visible : le programme de stabilisation du yuan a commencé. T.W. Sung a convaincu Tchang Kai-chek qu’il était dangereux de faire appel sans limite à l’émission monétaire – dangereux et inutile, d’autant plus que les Japonais ont imprimé cent milliards de Yuans pour aggraver l’inflation chinoise et que les billets imprimés par le KMT n’ont plus aucune valeur. Très surpris par cette révélation, Tchang a accepté le programme de stabilisation monétaire et de ralentissement de l’inflation. La transformation d’une grande partie des avoirs chinois aux Etats-Unis en yuans d’argent a permis la création d’une devise de référence stable et respectée impossible à contrefaire en pratique. Bien entendu, les monnaies d’argent resteront rares et le taux d’échange yuan d’argent contre papier monnaie très élevé, mais dès sa mise en circulation, la seule existence du yuan d’argent va rassurer les acteurs économiques chinois.
L’Armée Nationale Républicaine est évidemment l’une des principales cibles du programme de réformes. Dans le cadre du programme anti-corruption, il est maintenant interdit aux soldats de rançonner les paysans pour leur prendre leurs stocks de nourriture. De nombreux officiers ont en effet pris l’habitude d’aller bien au-delà des réquisitions pour nourrir les troupes, afin de revendre les surplus d’aliments aux paysans eux-mêmes, voire aux Japonais ! Tchang Kai-chek avait interdit à plusieurs reprises cette pratique – mis au pied du mur par les Américains, il se résout à faire appliquer ses directives ; des dizaines d’officiers seront fusillés pour cette seule raison.
Le nouveau chef d’état-major, le général Chen, a décidé d’interrompre la conscription sans discrimination des paysans. Il a expliqué à ses subordonnés que le très bon comportement des forces des 9e et 10e Zones de Guerre a démontré sans doute possible que les conseils dispensés par les missions militaires allemandes dans les années 1930 étaient corrects. Ces conseils avaient d’ailleurs été approuvés à l’époque par Tchang Kai-chek, ce qui permet au Généralissime (il a conservé jalousement ce titre) de se prévaloir d’avoir eu raison avant tout le monde, Occidentaux compris.
En résumé, l’ANR a besoin de moins de troupes, mais mieux équipées et mieux entraînées. Le général Chen entame ce que W.H. Donald décrira comme « une décompression explosive ». En tout, cinq cent mille conscrits de fraîche date seront renvoyés à leurs villages. Très souvent (mais, malheureusement pas dans tous les cas, loin de là), ils vont même pouvoir y retourner avec quelque chose, et non comme des réfugiés sans le sou et affamés. Dans quelques villages, ceux reliés par radio à un centre important (et leur nombre augmente peu à peu), une partie des hommes démobilisés sont rassemblés par les autorités locales en unités de milice pour lutter contre les bandits. La nouvelle que ces miliciens ont droit à quelques armes et reçoivent même parfois une paie (en nature le plus souvent) va vite se répandre et les milices locales se révéleront bientôt comme un agent stabilisateur précieux. Elles permettront d’accueillir les troupes démobilisées par les seigneurs de la guerre, qui, en pareil cas, formaient en général pour survivre des bandes de brigands.
« Au fur et à mesure des réformes allait apparaître un fossé entre les forces de l’ANR et celles des seigneurs de la guerre. Ceux-ci, n’ayant que peu ou pas accès aux armes livrées par les Occidentaux, n’eurent pas d’autre choix que de faire passer leurs troupes sous commandement de l’ANR et d’en réduire le nombre. Cette réduction ne nécessita d’ailleurs, bien souvent, qu’une meilleure comptabilité. Ainsi, le seigneur de la guerre du Sé-Tchouan (Sichuan), un homme qui redoutait qu’on l’assassine au point de faire inspecter les melons qu’il mangeait pour y rechercher des traces d’injection de poison, affirmait disposer de 350 000 hommes – mais il apparut vite que ses forces n’en comptaient que 200 000, car lui-même et ses officiers gonflaient leurs rôles pour obtenir davantage d’argent. Comme, pour ces 200 000 hommes, il n’avait que 75 000 fusils disparates et vingt pièces d’artillerie dignes d’un musée, il dut accepter de transformer son armée de 350 000 fantômes en une milice de 75 000 hommes. Une telle force devait largement suffire à entretenir sa réputation comme gouverneur de province, mais ses capacités combatives étaient dépassées chaque jour davantage par celles des unités de l’ANR du gouvernement central.
Au départ, Tchang Kai-chek rejetait cette évolution. C’était un Chinois traditionaliste, il avait peu de temps pour écouter les étrangers et il était fermement convaincu qu’en matière de soldats (comme le dirait un peu plus tard Staline) « la quantité a une qualité qui lui est propre ». Néanmoins, il commença à changer d’avis quand il constata que disposer d’un nombre relativement restreint de troupes de meilleure qualité modifiait considérablement l’équilibre établi entre lui et les seigneurs de la guerre. Ces derniers n’y pouvaient rien. Les “diables étrangers” ne leur donnaient aucun matériel, tout était confié au gouvernement central. Et chaque fois qu’un officiel du KMT était pris à voler du matériel pour le vendre à un seigneur de la guerre, Tchang Kai-chek était conduit à faire respecter par de lourdes sanctions ses décisions prises quinze ans plus tôt : en effet, un tel délit n’était pas seulement une violation de ses ordres, mais une menace directe pour le contrôle de plus en plus marqué que son gouvernement exerçait sur la Chine et sur ses possibilités d’action. » (D’après Jack Bailey, Canberra University Press : Birth of Modern China, 1996)
Campagne de Buna (Nouvelle-Guinée)
Depuis huit jours, Vasey travaille à faire franchir par les brigades de sa 7e Division AMF les crêtes montagneuses des chaînes Owen Stanley, dont Hydrographer’s Range.
Quand elles atteignent enfin la plaine côtière, c’est pour trouver les Japonais regroupés autour de Buna (sur la côte de la Mer des Salomon, loin au sud de Lae) dans un périmètre allant de Gona (sur la côte, au nord-ouest de Buna) à Soputa (à l’intérieur, au sud-ouest de Buna) et à Dobodura (près de la côte, au sud-est de Buna). Le 144e Régiment (maintenant commandé par le colonel Yazawa) a beaucoup souffert, mais il reste l’élément principal de la défense japonaise. Il est soutenu par le 41e Régiment, qui a construit des dépôts de ravitaillement et développé les bases japonaises sur la côte de Papouasie. Chaque garnison possède de petites embarcations qui assurent les communications entre elles avec la principale base japonaise, à Lae. Les Japonais manquent d’artillerie – mais moins que les Australiens. Par contre, ils manquent d’hommes.
30 octobre
Campagne de Buna (Nouvelle-Guinée)
Pendant que les 18e et 21e Brigades AIF travaillent à améliorer les passages sur la Kumusi et à créer un réseau de dépôts de ravitaillement (à Popondetta notamment), une partie des hommes de la 25e Brigade chemine jusqu’à Kokoda par voie de terre, mais les autres ont de la chance : ils sont transportés par avion jusqu’à Abel’s Field, 100 km environ au sud d’Oro Bay, au nord-est des Owen Stanley[5]. Cette partie de la brigade et quelques Papuan Rifles forment de petits groupes qui vont occuper la péninsule du cap Nelson. Cette tâche leur demandera jusqu’à mi-novembre, mais ils couvrent ainsi le flanc sud de la 7e Division, lui permettant de consacrer l’essentiel de ses forces à réduire les défenseurs de Buna.
Mais du côté de Buna, il faudra encore près d’une semaine avant de lancer les opérations.
31 octobre
Chungking (Tchoung-king)
Wendell Willkie a été soigneusement informé sur la situation en Chine, à Washington d’abord, à Rangoon ensuite, lors de réunions organisées par l’ambassadeur Gauss (et parfois réservées aux Américains). Il a notamment rencontré le maréchal Wavell et le général Stillwell (lequel, mis sur la touche en Chine, a exprimé librement sa rancœur contre les dirigeants du pays). L’ancien candidat Républicain n’a donc pas été séduit par la cérémonie de bienvenue organisée à Chungking, avec ses milliers d’enfants agitant des drapeaux et son défilé militaire. Même la participation soigneusement orchestrée du fils adoptif de Tchang n’a pas eu l’effet espéré par le Généralissime.
A Chungking, Willkie rencontre Chennault – celui-ci est surveillé de près par Washington, notamment en raison de l’état catastrophique des aérodromes et des autres infrastructures, qu’il lui a bien fallu admettre lorsque le gouvernement américain lui a enfin envoyé les avions qu’il réclamait depuis si longtemps. Le scandale du trafic de carburant a aussi fait douter de sa crédibilité pour dans tout autre rôle que celui de pilote. A l’arrivée de Willkie, Chennault et son état-major logistique sont en état de guerre froide : lui déteste cette équipe, qu’il considère comme une bande de bureaucrates que Washington lui impose et dont le seul but est de lui mettre des bâtons dans les routes ; eux le regardent comme un aviateur doué, mais à peu près aussi connaisseur qu’un cactus en matière de logistique et de ravitaillement. Par bonheur, à la suite d’une série de violentes disputes, tous ont compris que personne ne pourrait poursuivre la guerre sans l’autre camp. De plus, tous ont affaire aux Chinois, ce qui minore fortement, par contraste, l’ampleur de leurs désaccords.
Mais Willkie n’a pas spécialement l’occasion de s’entretenir avec Tchang. En revanche, il a dès son arrivée dans la capitale du Kuo-Min-Tang fait la connaissance de Madame Tchang : Meiling. Celle-ci considère la visite de cet homme politique américain de premier plan comme l’occasion rêvée d’accroître son influence dans les sphères dirigeantes des Etats-Unis. Les Chinois n’ont-ils pas surnommés les trois sœurs Sung « Celle qui aime la Chine (Chingling), celle qui aime l’Argent (Ailing) et celle qui aime le Pouvoir (Meiling) » ?
Deux jours après l’arrivée de l’envoyé américain, l’ambassade organise une grande réception. Gardner Cowles, éditeur du magazine Look et grand ami de Willkie, l’a accompagné en Chine et il est bien sûr de la fête. A la tombée de la nuit, Willkie lui demande de le remplacer auprès des invités, sans lui cacher qu’il désire s’isoler un moment avec Meiling. Une heure plus tard, l’éditeur voit partir Tchang et rentre à la résidence qu’il partage avec Willkie, à côté de l’ambassade. Cowles racontera la suite dans ses mémoires, dont la véracité est parfois contestée – mais dont l’éventuelle inexactitude ne semble pas pouvoir être démontrée.
« Peu après neuf heures, il y eut un grand vacarme dans la cour d’entrée. Le Généralissime fit son entrée, visiblement furieux. Il était accompagné de trois gardes du corps, chacun armé d’une mitraillette. Vibrant de rage contenue, il s’inclina froidement et je lui rendis sa courbette avec la courtoisie de rigueur. Tchang demanda où était Willkie, je répondis que je l’ignorais et je lui offris du thé. Nous bûmes dans un silence de cathédrale, puis le généralissime répéta sa question, à laquelle je répondis comme la première fois. Soudain, il se rua dans la maison, suivi par ses trois hommes. Il se mit à fouiller chaque pièce, ouvrant tous les placards et regardant sous tous les lits avant de s’en aller dans avoir rouvert la bouche.
Je décidai de ne pas me coucher, mais j’abandonnai le thé pour le Scotch.
A quatre heures du matin apparut un Willkie enchanté, frétillant – à 50 ans ! – comme un lycéen qui vient de coucher avec la plus belle fille de sa classe. Il m’expliqua qu’il avait passé le début de la nuit « avec Meiling », dans un appartement qu’elle avait en haut du bâtiment de l’hôpital des femmes et des enfants, sous la protection des gardes du corps personnels de Madame. Après m’avoir raconté en détails (et avec des soupirs ravis) ce qui s’était passé entre eux, il conclut qu’il lui avait proposé de repartir pour Washington avec nous ! J’étais horrifié. « Wendell, lui dis-je, tu n’es qu’un fichu imbécile ! C’est vrai, Meiling est sûrement l’une des femmes les plus belles, les plus intelligentes et les plus… sexy, oui, que j’aie jamais vues, mais tu es un homme politique. Tu dois être discret. Toute la ville doit déjà en parler et le Généralissime lui-même se doute de quelque chose, ou pire. » Il me traita de jaloux et de divers autres noms, puis alla se coucher. J’espérai que quelques heures de sommeil le calmeraient, mais au petit-déjeuner, il n’avait pas changé d’idée. Une furieuse dispute suivit. A bout d’arguments, je lui dis qu’il ne pourrait jamais plus être candidat à la Présidence s’il avait une liaison avec Meiling. Il finit par se laisser fléchir, mais il me demanda d’aller expliquer à Madame Tchang qu’il leur était impossible de retourner ensemble aux Etats-Unis. »
Selon les historiens qui ajoutent foi à ce témoignage, cet épisode digne d’un vaudeville est responsable de la crise aiguë qui va survenir les jours suivants dans les relations entre Tchang Kai-chek et les Occidentaux.
« Quelques heures avant son départ, Wendell Wilkie signa avec Tchang Kai-chek une série d’accords dont la plupart étaient prévus de longue date, mais dont l’un venait d’être ajouté à la liste. Selon ce traité, les Etats-Unis d’Amérique renonçaient à tous leurs droit territoriaux en Chine, abandonnaient leurs concessions et promettaient d’agir auprès de leurs alliés britanniques et français pour que ces derniers en fassent autant au plus vite – ce qui fut le cas quelques semaines plus tard. Sans doute l’abandon des concessions[6] n’eut-il pas d’effet concret sur le moment (toutes étaient occupées par les Japonais), mais c’était un geste diplomatique propre à calmer un amour-propre écorché. Britanniques et Français obtinrent cependant un codicille confirmant leur bail de 99 ans (jusqu’en 1999) pour deux territoires situés près de Canton (Guangzhou) : Hong-Kong pour le Royaume-Uni et Kouang-Tchéou-Wan pour les Français. Pour les Britanniques, il était même prévu que le bail serait renouvelable tous les dix ans, sous réserve d’une rente annuelle versée au gouvernement chinois en bon argent-métal par la Couronne (les Français auraient, semble-il, souhaité en faire autant, mais n’étaient pas en fonds…). Les versements anglais commencèrent immédiatement, soit avec un demi-siècle d’avance – cet artifice devait permettre au Royaume-Uni de soutenir financièrement le KMT sans provoquer de protestations à la Chambre des Communes. » (D’après Jack Bailey, Canberra University Press : Birth of Modern China, 1996)
[1] La CATF est une unité américaine qui se bat en Chine. La ROCAF (Republic of China Air Force) est la force aérienne chinoise, quoiqu’en 1942, la plupart de ses pilotes ne soient pas chinois (ils sont le plus souvent aussi américains que ceux de la CATF).
[2] Avec la VGF-26 (12 F4F-4) et la VGS-26 (9 TBF-1 et 9 SBD-3).
[3] Avec la VGF-29 (14 F4F-4) et la VGS-29 (8 TBF-1 et 9 SBD-3).
[4] Avec la VGF-12 (16 F4F-4) et la VGS-12 (12 TBF-1).
[5] Cet aérodrome improvisé a reçu le nom de Cecil Abel, un missionnaire vivant depuis longtemps dans le district d’Abau. Ce dernier s’était présenté un beau matin à Port Moresby pour y expliquer qu’un terrain près du village de Fasari, dans la haute vallée de la Musa, de l’autre côté de la barrière des Owen Stanley, n’attendait que l’arrivée des avions alliés. Abel était retourné à Fasari et, avec l’aide d’indigènes et des outils parachutés, avait en effet aménagé en peu de temps un terrain d’aviation fort correct, capable de recevoir des DC-3 et des Albemarle.
[6] Pour la France : Tientsin (Tianjin) avec des détachements à Pékin ; Hankou (Wuhan) et Shanghaï.