Novembre 1942 (3/3)
21 novembre
Tokyo
Peu après le coucher du soleil, trois B-17C de la ROCAF attaquent Tokyo. Ces trois machines ont été allégées de toutes leurs mitrailleuses sauf celles de queue afin d’emporter 4 000 lb de bombes et bien assez de carburant pour rentrer à leur base avec une confortable réserve. Les bombes (et quelques tracts mordants) tombent un peu partout dans la ville, causant peu de réels dommages. Par pur hasard, l’une d’elles touche le mur extérieur du Palais Impérial, ouvrant une large brèche dans la maçonnerie sans faire de blessés. L’explosion de fureur des Japonais sur les ondes fait grand plaisir à de nombreux Chinois, mais provoque des massacres dans la région de Pékin, où des colonnes de soldats « agissant spontanément », selon le communiqué de l’état-major, incendient plusieurs quartiers.
Guadalcanal
Les Marines étudient les possibilités de franchissement de la Lunga.
De leur côté, les Japonais ont établi des ponts submergés entre leurs positions sur la rive ouest et celles sur Bloody Ridge, qui prend de plus en plus l’aspect d’un saillant menacé. La question qui se pose à eux devient de pouvoir empêcher l’utilisation de l’aérodrome par les Alliés. Parmi les quelques renforts qu’ils ont reçus depuis le débarquement des Marines figurent 24 mortiers lourds, disposés à l’ouest de la Lunga – encore faut-il assurer leur ravitaillement en munitions. Les allées et venues des petits transports entre Lambi Bay et Pointe Cruz se multiplient, non sans attirer l’attention des Alliés sur Lambi Bay.
Le ravitailleur d’hydravions Zealandia, épuisé par trois mois d’activité incessante, est obligé de quitter Malaita pour aller se faire réparer Sydney. Ses appareils (Floatfire, Swordfish et Walrus) se redéploient à Tulagi pour y poursuivre les opérations, mais l’assistance d’un ravitailleur américain serait la bienvenue.
Cependant, le remplacement des Marines par des troupes fraîches de l’US Army se prépare en Nouvelle-Calédonie.
22 novembre
Pacifique Sud-Ouest
L’escadre japonaise – le groupe des cuirassés, celui des porte-avions et la flottille de Tanaka – poursuit son entraînement à Truk et à Seeadlerhafen (dans les îles de l’Amirauté).
23 novembre
Truk
Yamamoto appareille vers le sud avec ses trois cuirassés. Il a ordonné aux Shokaku et Hiryu, escortés par les Hiei et Haruna, de le suivre à distance pour lui assurer une couverture aérienne.
Tarawa
Trois nouveaux navires apportent du Japon des ouvriers, du ciment et des canons – trois 8-pouces et quatre 5,5-pouces.
24 novembre
Iles Salomon
Les escadres japonaises se retrouvent en mer à l’est de Bougainville avant de mettre le cap au sud.
L’escadre de bombardement est commandée par Yamamoto lui-même. Elle compte trois cuirassés, le Musashi (Yamamoto), le Hyuga (Kondo) et le Yamashiro, quatre croiseurs lourds en deux divisions (Atago et Chokai, Kumano et Suzuya) et trois flottilles de destroyers conduites chacune par un croiseur léger (Nagara et 4 DD, Kinu et 5 DD, Sendai et 6 DD). Cette escadre est accompagnée du vieux destroyer Nokaze, chargé de ravitailler le navire-hôpital Hikawa Maru.
L’escadre de reconnaissance est commandée par Tanaka. Il a avec lui son Jintsu et six DD, plus les croiseurs lance-torpilles Kitakami et Ooi.
L’escadre de soutien est commandée par Yamaguchi. Elle comprend les porte-avions Shokaku, Hiryu et Zuiho, escortés par les croiseurs de bataille Haruna et Hiei (dont les canons en casemate ont été pour la plupart supprimés pour laisser place à des canons AA), le croiseur porte-hydravions Tone, le croiseur léger Isuzu et 8 destroyers.
25 novembre
Journal de Jacques Lelong – Je dois l’écrire, même si je sais que cela ne me soulagera pas. Brume m’a fait venir, hier soir, dans une nouvelle planque. « Très bien, ton travail sur les Allemands en permission, Jacques. Mais tu vas passer à du plus consistant. Ton “oncle” Arsène a gardé un excellent souvenir de toi. Il est à Marseille et il souhaite que tu l’y rejoignes, il dit que les Marseillais ne savent faire qu’une chose avec les explosifs, c’est se faire sauter avec. Et je crois qu’il a d’autres idées à ton sujet, mais tu le découvriras là-bas. Tu vas donc partir pour Marseille. En chemin, tu t’arrêteras en Arles. Il semble que la Kriegsmarine envisage de faire transiter des sous-marins vers la Méditerranée en empruntant les canaux et les fleuves. Il faut que nous sachions quel itinéraire ils pourraient suivre. Nos amis d’Arles sont bien placés pour le découvrir dans leur secteur, mais Alger a perdu le contact radio avec eux – leur opérateur radio s’est fait prendre. Tu vas leur porter un courrier pour rétablir le contact. Voici une enveloppe qui contient tes instructions, tu les apprendras par cœur et tu les détruiras. »
L’enveloppe contenait aussi un billet de train pour le 27 et de l’argent. J’étais ravi, et Brume s’en aperçut. « Fais attention à toi, petit. C’est dangereux, tout ça, tu sais. Tu te souviens de la jeune fille qui vous avait ouvert la porte, à Meudon… Nous l’avons perdue. Elle a été tuée dans un bombardement qu’elle avait elle-même déclenché. Alors sois prudent. »
Je ne sais plus vraiment ce qui s’est passé après. Je sais que je suis entré dans le premier bar que j’ai trouvé en sortant, avant de me souvenir que, depuis plus de deux ans, on ne trouvait plus d’alcool fort qu’au marché noir. Je suis ressorti avec l’idée d’aller chercher le pistolet du Grand-Père Magnan et de tuer un Boche, quand je suis tombé sur Lucette, la “professionnelle” qui accueillait les visiteurs de Brume. Elle m’a regardé un instant, puis elle a agrippé mon bras en disant : « Allez, viens, chéri, y’a plus rien dans les bars, mais chez moi j’ai une bonne bouteille d’avant. » Je me suis laissé faire comme un mouton, je crois bien que j’ai oublié le reste.
Je me suis réveillé au fond d’un grand lit, dans une chambre où filtrait un timide rayon de soleil. Lucette finissait sa toilette, en petite tenue, devant un miroir. J’avais un violent mal de tête. Sur une petite table, une bouteille de cognac à moitié vide expliquait peut-être pourquoi. Lucette s’est tournée vers moi : « Ah, tu es réveillé ? »
J’ai répondu « Oui, mais pour quoi faire ? » Je ne savais plus ce que j’avais raconté dans la soirée, mais j’avais dû beaucoup parler. Elle s’est assise sur le lit, toujours en sous-vêtements, mais c’est moi qui ait rougi. « Ecoute, mon petit Jacques. Depuis trois ans, il y a des dizaines, des centaines de milliers de jeunes hommes qui se sont fait tuer pour la France, comme on dit à la radio. Et la plupart avaient des épouses, des fiancées, des bonnes amies… Et qu’est-ce qu’elles font, toutes ces femmes, hein ? Elles vivent. Elles continuent. Et elles font de leur mieux. Alors, tu vas faire comme… elles, d’accord ? » Je crois qu’elle avait failli dire « comme nous » mais, quoi qu’il en soit, j’ai hoché la tête. « Tu vas prendre cette enveloppe (elle était posée sur une chaise, avec mes vêtements soigneusement pliés) et tu vas faire ce que Monsieur Brume t’a demandé de faire. D’accord ? Promis ? »
J’ai articulé : « D’accord. Promis. » J’ai voulu me lever, et c’est seulement à ce moment que j’ai réalisé que j’étais tout nu entre les draps. Stupidement, j’ai bafouillé : « Heu, est-ce que je… Est-ce que nous… »
Elle a souri et m’a tapoté la joue : « Secret professionnel, mon chou. »
Iles Salomon
Yamamoto progresse vers Guadalcanal. La lenteur des deux cuirassés de Kondo (ils ne peuvent donner que 25 nœuds au maximum) le gêne, mais il lui faut faire avec ce qu’il a…
26 novembre
Iles Salomon
Les forces japonaises sont repérées par les coastwatchers, mais les patrouilles de chasse et le mauvais temps empêchent les avions de reconnaissance alliés de donner des renseignements précis. Plusieurs raids de bombardement sont lancés un peu à l’aveuglette, mais échouent à trouver leur cible au milieu des épais nuages qui couvrent toute la zone entre la Nouvelle-Calédonie et San Cristobal. Informé, Scott décide de ne pas bouger. Cette décision lui sera violemment reprochée – il est pourtant évident que, quoi qu’il tente, il est déjà trop tard pour que la flotte alliée intervienne autour de Guadalcanal avant que l’escadre japonaise ne soit repartie.
Tanaka passe Savo deux heures après le coucher du soleil et ratisse la Baie, mais toutes les embarcations légères alliées, averties de l’arrivée d’une puissante force japonaise, se sont mises à l’abri. La Baie est déserte, en dehors des deux navires-hôpitaux. Le Wanganella est contrôlé par le Nokaze, qui conduit quatre officiers australiens et le représentant de la Croix-Rouge suisse inspecter l’Hikawa Maru. Les Australiens et le Suisse sont invités à observer le transfert de six infirmières et de 35 tonnes de médicaments et de matériel médical sur le navire-hôpital japonais. Ils retourneront sur le Wanganella le lendemain, dûment informés de l’identité, de la route, du chargement et du jour d’arrivée d’un prochain navire de ravitaillement (un neutre). Les marins australiens devaient décrire le comportement des Japonais comme « très scrupuleux, très raides, très stricts et… corrects au sens teuton du mot. » Une lettre de Yamamoto leur a été remise, disant combien il appréciait le travail des deux navires et affirmant que les forces sous son contrôle feraient tous leurs efforts pour éviter de gêner leurs activités. La lettre autorise le capitaine du Hikawa Maru à négocier par l’intermédiaire du Wanganella l’utilisation d’un hydravion-ambulance de chaque camp pour évacuer les blessés et malades des deux navires et leur apporter des fruits frais et du ravitaillement médical.
Pendant ce temps, les marines et l’AMF découvrent une autre facette de la rigueur japonaise. Les deux vieux cuirassés (douze pièces de 356 chacun) exécutent deux heures de bombardement et le Musashi se joint à eux pendant une heure, de 23h00 à minuit, tirant ses énormes obus avec des charges réduites pour diminuer l’usure des tubes. Les quatre croiseurs lourds donnent eux aussi de la voix, mais la puissance des trois navires de ligne est telle que leur participation est à peine remarquée. Les positions alliées souffrent beaucoup ; la base d’Aola est gravement endommagée et la piste de Tetere est rendue inutilisable, tandis que la plupart des avions qui ont survécu à huit jours d’utilisation intensive sur un terrain de plus en plus dégradé sont détruits.
Peu après minuit, le silence revient sur Guadalcanal (pour ceux que les explosions n’ont pas rendu sourds) et les cuirassés de la Flotte Combinée quittent la Baie…
27 novembre
Nagoya
Après une semaine de préparation et de ravitaillement des terrains avancés en carburant, Chinois et Américains lancent un nouveau raid contre le Japon avec tous les B-17 opérationnels en Chine, au total 31 de l’USAAF et 8 de la ROCAF. La cible est à nouveau à Nagoya : c’est cette fois l’énorme usine de moteurs Mitsubishi – l’une des plus vaste du monde, avec une surface de près de 350 000 m2. La formation alliée survole la Mer du Japon puis traverse la chaîne montagneuse d’Honshu. Les vols précédents ont constaté un trou dans la couverture radar dans ce secteur et, avec un temps un peu nuageux et un peu de chance, le raid bénéficie à nouveau de la surprise. La météo sur l’objectif n’est pas idéale, mais la grande taille de la cible permet un bombardement précis, d’autant qu’aucun intercepteur n’arrive avant que les bombes soient lâchées.
L’usine est durement touchée. Si les dommages ne sont pas aussi sévères que ceux infligés à l’usine Akashi, 15% des immeubles sont pratiquement détruits et 30% gravement endommagés, les légères parois anti-incendie en tôle ondulée recouverte d’amiante se montrant extrêmement vulnérables au souffle des explosions et aux projections d’éclats et de débris. Après le bombardement de l’usine Akashi, Mitsubishi a cependant pris des précautions. Des protections anti-souffle (principalement des murs de sacs de sable) ont évité la destruction de la plupart des machines-outils. Le réseau de guetteurs établi par la firme elle-même a donné l’alarme quelques minutes avant la chute des bombes, permettant à la plupart des ouvriers de se mettre à l’abri dans des tranchées hâtivement creusées.
Une fois de plus, les Ki-43 basés à Nagoya se montrent incapables d’intercepter les attaquants après le bombardement, mais cette fois, huit Ki-61 réussissent à les rattraper quarante minutes plus tard. Ils abattent un B-17 et en endommagent deux, perdant cependant un des leurs. L’un des B-17 endommagés est ensuite achevé par des Ki-43, mais le reste de la formation s’échappe sans autre difficulté.
« L’état-major et les industriels japonais découvrirent avec consternation qu’ils n’avaient pas pour l’instant les moyens d’éviter la répétition de pareilles attaques et que celles-ci pouvaient avoir des conséquences graves. Deux raids relativement modestes avaient provoqué une baisse de la production de Ha-40 de 60% pendant deux mois et obligé Mitsubishi à piocher dans sa réserve de pièces pour poursuivre sa production. L’échelle du bombardement n’avait en elle-même rien d’effrayant, mais un raid de ce genre par semaine réduirait la production de moteurs des usines de Nagoya de 20 à 40% de façon permanente.
Mitsubishi et Kawasaki réagirent relativement vite. La production de nombreux composants du Ha-40 fut dispersée chez des sous-traitants installés dans de petites villes autour de Nagoya, parfois en y envoyant des machines extraites des ruines des ateliers. Certains bâtiments détruits furent reconstruits mais partiellement enterrés et parfois reliés par des tunnels, l’ensemble étant camouflés par la création de véritables plantations pour tenter de les fondre dans le paysage environnant. D’autres industriels décidèrent de lancer directement la production de leurs nouveaux modèles dans de nouvelles installations aussi décentralisées que possible.
Les militaires, de leur côté, commencèrent à mettre sur pied un programme cohérent de défense aérienne du Japon, mais la tâche était immense : DCA, chasseurs de nuit, réseau d’alerte radar fiable… L’état-major jugea plus efficace et plus direct de lancer des offensives en Chine destinées à occuper les terrains d’où partaient les bombardiers. Mais réussir ces opérations était plus vite dit que fait… »
(D’après C. Mathieu, L’Armée Impériale japonaise dans la Seconde Guerre Mondiale)
Iles Salomon
Les cuirassés de Yamamoto s’échappent sans dommage vers Truk, grâce au mauvais temps et à la couverture aérienne assurée par les chasseurs des porte-avions de Yamaguchi. Ceux-ci abattent plusieurs avions de reconnaissance et sept B-25 sur 18 de l’unique tentative pour attaquer la flotte. Frustrés, les aviateurs alliés se tournent contre Lambi Bay, où leurs bombes font des dégâts parmi les stocks de munitions rassemblés pour être envoyés à Guadalcanal.
28 novembre
Journal de Jacques Lelong – J’ai appris par cœur le contenu de l’enveloppe, lieux, contacts, mots de passe et indicatifs, et le 27 au petit matin, j’étais Gare de Lyon. Dans le train, un milicien du Contrôle Economique de Déat accompagnait le contrôleur de la SNCF. Celui-ci faisait preuve d’une politesse inaccoutumée avant guerre, comme pour s’excuser de l’irrévérence, voire de la grossièreté, de l’individu en uniforme gris qui le suivait et demandait d’un ton suspicieux aux passagers la raison de leur voyage. Quand ce fut mon tour, je répondis que j’allais voir de la famille, en tendant mon billet accompagné de ma carte d’employé de Je Suis Partout. Il me toisa du regard et me gratifia d’un maussade mais classique grognement : « C’est bon pour cette fois… »
Le voyage fut long et ennuyeux (en dépit des nombreux contrôles, mais je commençais à être habitué). Dans la vallée du Rhône, le train fit deux fois demi-tour pour changer de berge : officiellement, il y avait des “problèmes d’aiguillage”, mais les voyageurs habitués commentèrent que ces “problèmes” avaient de plus en plus tendance à se répéter ces derniers temps. En fin de journée, nous arrivâmes enfin à Arles. Là, je devais me rendre dans un certain troquet, commander un “p’tit blanc” et le payer avec un billet plié d’une certaine manière. J’attendis plus d’une heure puis décidai d’aller aux toilettes. Quand je revins, il y a vais un bout de papier sous mon verre : « Dans la ruelle derrière, dans 5 minutes. » Jusque là, j’avais été relativement amorphe, mais entrer à nouveau dans le vif du sujet me fit tressaillir. Je sortis nonchalamment en me demandant quelles étaient les possibilités que ce soit un piège – mais j’étais confiant, l’action reprenait enfin. Comme je m’engageais dans cette ruelle, le commis, parti “faire une course” juste après mon arrivée, réapparut, pistolet au poing – un Lüger – et me dit de monter dans une Citroën à gazogène qui attendait là. Nous roulâmes un moment avant d’arriver dans une ferme près de Tarascon, où un homme bien bâti, légèrement dégarni, dans la cinquantaine, m’accueillit cordialement : « Entre, Camarade, je n’ai été averti qu’hier de ton arrivée, il a fallu que notre ami vienne ici consulter ta description avant d’être sûr. » dit-il, en souriant au commis. « Tu dois être fatigué, tu dormiras ici cette nuit et demain tu nous raconteras tout… »
Je passai la matinée d’aujourd’hui à raconter à mon hôte et à quelques-uns de ses amis les informations et instructions diverses que j’avais mémorisées. Ils avaient entendu dire récemment que les Allemands s’intéressaient au trafic fluvial dans la région, mais ils ne savaient pas pourquoi. L’un d’entre eux jubilait littéralement à l’idée de cette mission de renseignement : il disait que la Marine allait pouvoir guetter les sous-marins boches à l’embouchure du Rhône pour envoyer tout ça par le fond au fur et à mesure. Il me fut présenté comme “Robert” (et je le surnommai en moi-même “le Marin”). C’est lui qui devait me raccompagner en Arles vers midi, afin que je prenne le train pour Marseille.
En roulant vers Arles, comme j’observais la platitude de cette Camargue dont Daudet disait que, debout sur une chaise, on pouvait l’embrasser entièrement du regard, j’entendis un bruit de moteur d’avion. C’était un appareil allemand, un gros bombardier bimoteur, qui semblait avoir du mal à prendre de l’altitude après avoir décollé. Il me semblait qu’il portait une grosse bombe blanche. Robert, qui n’était guère plus âgé que moi, voulut me montrer ses connaissances : « Il a dû décoller d’Istres, vu sa direction. Il va sûrement en Italie, renforcer leurs unités là-bas. Tu sais ce que c’est ? » J’avouais mon ignorance. « Un Dornier 217. L’une des rares nouveaux bombardiers que les ingénieurs boches aient sortis depuis 40. »
Je pris donc le train pour Marseille. Deux bonnes heures plus tard, je retrouvais sur les quais de la gare Saint-Charles mon cher “oncle Arsène”, accompagné de “tante Lucie” et “cousin Gaston”.
Truk
Les reconnaissances aériennes confirment à Yamamoto que le bombardement de la nuit du 26 au 27 a été efficace. Le commandement de l’Armée sur Guadalcanal indique d’ailleurs que « l’ennemi se tient tranquille depuis lors, ce qui n’est pas étonnant d’après notre expérience des bombardements du même genre que nous avons nous-mêmes subis il y a quelques jours. »
Il semble que les deux camps sur l’île sont affaiblis et que celui qui pourra le plus vite se renforcer pourra prendre l’avantage. Mais lorsque Yamamoto presse l’état-major de l’Armée Impériale d’envoyer des renforts, il lui est répondu qu’il sera impossible d’envoyer de nouvelles troupes dans le secteur avant la fin de l’année.
« Cela veut dire, note Ugaki, que l’ennemi a devant lui au moins un mois pour envoyer des troupes sur Guadalcanal – or, nous savons qu’il dispose effectivement de troupes nombreuses dans la région. Il faut donc que la Marine affronte l’ennemi pour l’empêcher de se renforcer, puis – en janvier si tout va bien – qu’elle mène à bien l’acheminement de nos propres renforts.
Pareille tâche apparaît impossible ! Les navires américains sont chaque jour plus nombreux et il semble que l’ennemi commence à apprendre, à notre contact, l’art du combat de nuit. Dans chaque engagement d’envergure, nous avons subi de lourdes pertes, même si nous en avons en général infligé davantage. Il est heureux que nous ayons encore de quoi livrer une bataille majeure, mais nous n’avons pas de quoi en livrer deux ! L’amiral Yamamoto et moi comprenons parfaitement ce que cela veut dire. La force cuirassée doit encore une fois faire face à l’ennemi, alors que les porte-avions ne sont pas encore prêts pour assurer la relève.
Entourés par des ennemis puissants, nous devons livrer une guerre navale sur deux fronts avec une marine capable de lutter sur un seul. »
Yamamoto est lui aussi marqué en constatant que l’horizon stratégique s’assombrit. Comme il le raconte dans ses Mémoires : « C’est ce jour-là, après un succès qu’il ne nous était pas possible d’exploiter, que nous avons compris que désormais, l’initiative allait nous échapper de plus en plus. Nous n’en avons rien dit, mais nous savions que la guerre était à un tournant qui nous était inexorablement défavorable. »
Yamamoto et Ugaki informent Kondo et Yamaguchi. Tous deux comprennent très vite la situation. « Nous n’avons plus que trois cuirassés opérationnels et deux en réparations, dénombre Kondo, alors que l’ennemi en a trois modernes et au moins autant d’anciens dans le Pacifique, plus deux autres dans l’Océan Indien. »
– Et nos croiseurs de bataille ? propose Yamaguchi.
Yamamoto refuse aimablement : « Nous avons cinq grands porte-avions et un porte-avions léger à couvrir, même si trois d’entre eux sont encore en réparations. Les Haruna, Hiei et Kirishima pourraient être les seuls navires capables de leur éviter le destin du Glorious, car l’ennemi a trois croiseurs de bataille dans la région. »
– Plus tous les autres, grogne Kondo. Et comme Ugaki et Yamaguchi le regardent avec étonnement, il ajoute : « Vous savez ce qui s’est passé ces dernières semaines en Italie. Combien de temps pensez-vous que nos ennemis seront encore obligés de laisser en Méditerranée une grande partie de leurs flottes ? »
Guadalcanal
Après la nuit difficile qu’il a vécue, Vandegrift fait le point sur les dommages subis par ses forces. Les dépôts de ravitaillement et de munitions ont beaucoup souffert et un certain nombre de canons ont été détruits – comparativement, les pertes humaines sont relativement réduites. La piste de Tetere a été pratiquement effacée, ainsi que la plupart des ses avions.
A Nouméa, le rapport de Vandegrift conduit à décider la relève de la 1ère Division de Marines. La question s’est posée de la remplacer par la 2e USMC, mais l’état-major américain a finalement préféré utiliser la division Americal et la 25e DI. Plusieurs mois seront nécessaires pour remettre à neuf la 1ère USMC tout en diffusant son expérience dans les 2e et 3e USMC. Il est prévu que les trois divisions de l’USMC pourront ainsi être utilisées dans les assauts prévus à partir de la mi-1943.
29 novembre
Truk
Les deux premiers sous-marins de défense des bases insulaires de type KS-A, les RO-101 et RO-102, arrivent à Truk pour évaluation opérationnelle, accompagnés du RO-100, unique représentant du plus classique type KS, qui permettra des comparaisons utiles.
Yamamoto, Kondo, Yamaguchi et Ugaki inspectent ces petits bâtiments (535 tonnes) et sont surpris d’apprendre que les bateaux de type HA en préparation seront deux fois plus petits ! Une série de réunions est programmée pour expliquer à l’état-major les capacités de ces nouveaux types d’engins et d’envisager la meilleure façon de les utiliser.
Ugaki consigne cependant dans son journal des réflexions dubitatives : « Bien que l’utilité et les capacités de ces sous-marins soient certaines et que leurs successeurs de type HA soient encore plus prometteurs, je ne peux m’empêcher de songer qu’il s’agit du début du développement d’armes produites sous le coup de l’urgence. Ce sont les armes d’une puissance de rang inférieur. Ce retour à la “Jeune école”[1] est de mauvais augure. Ces sous-marins sont construits pour défendre, non pour attaquer. C’est regrettable et inquiétant. C’est pourquoi j’ai demandé à leur commandant et à Yoshida, le représentant de la 6e Flotte à Truk, de réfléchir à la possibilité d’utiliser ces bâtiments de façon offensive. »
30 novembre
Truk
Yamaguchi est ravi de la performance de ses porte-avions. Beaucoup d’équipages ont été en pour la première fois en zone d’opérations et ils se sont bien comportés. « Ce ne sont plus des novices, dit-il à Yamamoto, même s’ils ont encore besoin d’heures de vol » – ce qui explique la poursuite d’un programme d’entraînement intensif.
Les chasseurs embarqués japonais sont maintenant pour la plupart des Mitsubishi A6M3 mod.22 “type Zéro” équipés d’un moteur Sakae 21 et d’un réservoir agrandi qui leur donnent le même rayon d’action que les A6M2 à moteur Sakae 12, moins rapides, qu’ils remplacent. L’obsession du père du Zéro, Jiro Horikoshi, ingénieur en chef de Mitsubishi, reste le poids. C’est pourquoi, malgré les résultats des durs combats des premiers mois de la guerre, ces appareils n’ont toujours pas de réservoirs auto-obturants, d’extincteurs ni de blindage du cockpit.[2]
Le bombardier-torpilleur standard de la Marine Impériale reste le Nakajima B5N2 (Kate). Son successeur, le B6N Tenzan (Jill), connaît de grosses difficultés de mise au point. Le moteur Nakajima Mamoru envisagé pour le B6N1 s’est révélé inadapté. A la suite d’une évaluation de l’appareil par une mission allemande en décembre 1941, dont les résultats ont provoqué la disgrâce de plus d’un ingénieur de Nakajima, il a été décidé de remotoriser l’appareil avec un moteur Mitsubishi MK4T Kaisei 25, l’avion devenant le B6N2. Mais le MK4T, qui motorise les G4M, est très demandé. De plus, les épouvantables pertes subies par les flottilles de Kate lors des batailles de la Mer de Corail et des Salomon Orientales ont poussé la Marine à réclamer un blindage – mais aux dépens de la charge offensive et/ou des possibilités de décollage à pleine charge à partir d’un porte-avions (les porte-avions d’escorte resteront d’ailleurs équipés de B5N2). Du fait de toutes les modifications nécessaires et du manque relatif de MK4T, le premier B6N2 Tenzan de pré-production vient à peine de sortir des chaînes ; la production en série ne commencera qu’en février 1943 et les unités de conversion opérationnelles ne seront équipées qu’en mai.
Pour des raisons assez semblables, l’Aichi D3A (Val) est toujours le principal bombardier en piqué embarqué japonais. Le Yokosuka D4Y1 Suisei (Judy) aurait déjà dû le remplacer, mais son aile ne tient pas les contraintes de la ressource après un piqué – défaut rédhibitoire pour un bombardier en piqué ! Il faut changer les longerons et les points d’attache de l’aile et modifier le tôlage de surface. Les Suisei aptes au bombardement en piqué n’apparaîtront en unité, au Japon, qu’en avril 1943 et n’équiperont un premier porte-avions qu’à partir de juillet[3]. Si l’on trouve déjà des D4Y sur les porte-avions de Yamaguchi, c’est comme appareils de reconnaissance rapide[4].
Au contraire des Zéro, tous les bombardiers reçoivent maintenant des réservoirs auto-obturants (la paroi du réservoir est recouverte d’un enduit épais de 3 mm qui évite que le moindre impact provoque des fuites de vapeurs d’essence et une explosion fatale, mais n’empêche pas l’incendie, ce qui obligera à équiper aussi les appareils d’extincteurs).
Nouméa
L’amiral Scott apprend avec satisfaction qu’il va dans les prochains jours récupérer quelques éclopés des batailles précédentes – le croiseur lourd USS San Francisco et le destroyer USS Monssen, remis en état à Pearl Harbor, et le croiseur léger USS Omaha, rapidement réparé en Australie.
[1] En français dans le texte japonais.
[2] Les A6M3 mod.22 restent aussi difficiles que les A6M2 à contrôler aux ailerons au-dessus de 200 nœuds. Le programme d’amélioration lancé par Jiro Horikoshi va permettre d’y porter partiellement remède, élevant cette vitesse à 240-250 nœuds grâce à des ailerons agrandis sur l’A6M3 mod.42, qui entrera en service en janvier 1943. L’A6M3 mod.52, dotés d’échappements propulsifs qui lui font gagner plus de 10 nœuds, arrivera en février. Après l’échec de l’A6M4 mod.53 à turbocompresseur, viendra l’heure de l’ultime famille du “type Zéro”, avec l’A6M5 à moteur Kinsei-62. Les A6M5 mod.64 entreront en service à partir de septembre 1943. Les avions de la variante A6M5 mod.74, entrant en service en janvier-février 1944, seront les premiers Zéro dotés de blindage du cockpit, de réservoirs auto-obturants et d’extincteurs. Moins vifs que leurs aînés, ils n’en sauveront pas moins la vie de bien des jeunes pilotes japonais dans la dernière partie du conflit. Enfin, l’A6M6 mod.84, dotés d’un longeron principal renforcé et d’un lance-bombe de 250 kg pour répondre à la demande de l’état-major réclamant un chasseur-bombardier, entrera en service courant 1944.
[3] Le trou est comblé, tant bien que mal, par des améliorations du D3A, les D3A2 et D3A3, mieux protégés que leur aîné D3A1 et (pour les A3) équipés du moteur Mitsubishi Kinsei-62 (au lieu du Kinsei-54).
[4] Courant 1943, les porte-avions japonais embarqueront aussi quelques Suisei de chasse de nuit, équipés d’un dérivé du radar allemand FuG 202.