Septembre 1941 (3/3)

 

21 septembre

Alexandrie

20h45 – Le sous-marin italien Scirè (L.V. Borghese) fait surface à moins de 2 nautiques du port d’Alexandrie et bientôt, trois SLC (siluri lenta corsa, torpilles à vitesse lente, plus communément appelées maiale, cochons), chevauchés par six plongeurs, filent vers le port anglais. Les trois engins arrivent groupés sur les obstacles à l’entrée du port ; ils sont en avance sur l’horaire prévu et les hommes peuvent casser la croûte sur le barrage ! C’est alors que celui-ci s’ouvre miraculeusement, pour laisser passer des destroyers anglais qui reviennent de patrouille. Les maiale profitent de cette occasion inespérée pour pénétrer dans le port dans le sillage des navires anglais, mais les vagues d’étrave séparent alors les trois SLC.

« Une fois séparé de mes compagnons, raconte Luigi Durand de la Penne, j’ai fait le point et j’ai rapidement repéré ma cible, le cuirassé HMS Barham. J’étais pressé car ma combinaison était déchirée et j’étais gelé : l’eau de décembre n’est pas très chaude, même à Alexandrie ! […] peu après deux heures du matin, nous avons franchi sans peine le filet anti-torpilles qui assurait la protection rapprochée du cuirassé. Mais, frigorifié, j’ai mal manœuvré le maiale, qui a heurté la coque et a plongé au fond, à dix-sept mètres… J’ai plongé pour le récupérer, et je me suis retrouvé seul, sans Bianchi, mon second. L’hélice de mon SLC bloquée, il m’a fallu quarante minutes d’effort [NdA : surhumains !] pour déplacer mon engin et l’amener exactement sous la coque du cuirassé ennemi. Après avoir déclenché la minuterie, j’ai fait surface, coulé mon appareil respiratoire et je me suis dirigé vers la tonne d’amarrage de la proue du Barham, où j’ai retrouvé Bianchi, et où nous avons été fait prisonniers. » (Francisco Marlieri, op. cit.). Conduits à bord du Barham, Durand de la Penne et Bianchi refusent de répondre aux questions du commandant du cuirassé, le C.V. Charles Morgan. Ils sont alors enfermés dans une cale, juste au-dessus de la charge explosive de leur SLC ! Quelques minutes avant l’explosion, De la Penne demande à parler au commandant, seul, et lui révèle que son bâtiment va couler mais qu’il est encore temps de sauver l’équipage. Morgan lui fait confiance et ordonne l’évacuation du bâtiment. Peu après 04h00, une violente explosion ébranle le Barham, qui se couche légèrement sur bâbord, avant de se poser sur le fond. Le cuirassé a dans sa coque une déchirure de 25 mètres et aura besoin de quatre mois de cale sèche avant de pouvoir rentrer à grand-peine en Grande-Bretagne. Mais il n’y a aucune victime[1].

De leur côté, le capitaine du génie naval Marceglia et le sous-chef scaphandrier Schergat ont réussi à atteindre le cuirassé Queen Elizabeth et à y fixer leur charge explosive avant de s’enfuir. Ils parviennent à gagner la terre, puis à quitter Alexandrie. Ils ne seront capturés qu’après plus de cinquante kilomètres de cavale, dans le port de Rosette, où ils espéraient trouver un bateau de pêche… L’explosion de leur charge, quelques instants après celle du Barham, ouvre une déchirure de quatre mètres carrés dans la coque. Le Queen Elizabeth est hors de combat pour six mois.

La troisième équipe, capitaine Martellota et chef scaphandrier Marino, a choisi comme cible le pétrolier norvégien Sagona, qui sera coulé par l’explosion. Les Italiens sèment des charges incendiaires autour du pétrolier, mais celles-ci ne parviendront pas à incendier le fuel qui s’est échappé des soutes. Martellota et Marino réussissent eux aussi à atteindre la terre avant d’être capturés par une patrouille.

 

Gibraltar

La même nuit, le port est visé par une autre opération de la Xa MAS, menée par trois maiale déposées par le sous-marin Ambra, après le traditionnel détour par Cadix et le Fulgor pour embarquer les opérateurs. Le pétrolier Denbydale est coulé et le cuirassé HMS Nelson est endommagé, il est hors de combat pour quatre mois.

Les plongeurs réussissent à rejoindre la côte espagnole, d’où ils seront discrètement rapatriés. Cependant, une SLC est récupérée par des plongeurs britanniques. Elle va en apprendre beaucoup à la Royal Navy.

 

Alger

Pour la première fois, les hommes de la Xa MAS ont lancé une opération contre trois cibles en même temps ; pour la première fois, ils s’attaquent à la flotte française. Le sous-marin Gondar (L.V. Brunetti) a déposé trois maiale devant Alger. Le croiseur lourd Suffren et le croiseur léger Jean-de-Vienne sont coulés par petits fonds. Après son renflouement, le Suffren ne servira plus que de sources de pièces détachées pour les navires de sa classe. Le Jean-de-Vienne ne redeviendra opérationnel qu’un an plus tard.

Tous les plongeurs italiens réussissent à regagner le Gondar.

 

 

22 septembre

Londres

Dudley Pound envoie à Churchill une note établissant qu’il ne serait pas conseillé de baser des unités navales importantes à Singapour tant que la défense du secteur n’aura pas été renforcée. Dudley Pound recommande de baser ces grandes unités à Colombo, ce que refuse Churchill, qui considère que Ceylan est trop loin du principal théâtre des opérations pour que les forces basées là exercent un effet dissuasif sur le gouvernement japonais.

 

Au large d’Alger

Des avions français repèrent et attaquent le Gondar, qui tente de ramener en Italie les plongeurs qui viennent d’attaquer Alger. Endommagé par des bombes, le sous-marin est forcé à faire surface par les grenades des avisos Commandant Rivière et Commandant Duboc (classe Elan). Son équipage le saborde.

 

A l’est de Gibraltar

L’Ambra, sur le chemin du retour, est repéré et détruit par une patrouille ASM de la Royal Navy. Le sous-marin italien a la malchance que l’opération des maiale ait été programmée à la veille d’une tentative des U-boots de pénétrer en force en Méditerranée. Or, cette opération “Blaues Licht” (Lumière Bleue) a été éventée par les interceptions Enigma, et les Alliés ont considérablement renforcé leurs patrouilles dans le Détroit et aux alentours.

 

A l’ouest d’Alexandrie

Le Scirè, lui, rentre sans encombre en Italie.

Malgré la perte de deux sous-marins, la triple opération enfin réussie par la Xa MAS après des mois de frustrations et de difficultés techniques avec les maiale est pour la Regia Marina un succès majeur. Cependant, ses forces sont bien trop amoindries par un an d’action continuelle contre la Royal Navy et la Marine Nationale pour pouvoir exploiter cette victoire. Du moins a-t-elle redoré le blason des marins italiens.

 

Alger

Sollicité officieusement par Jean Zay au mois de juillet, Hubert Beuve-Méry lui remet un projet de création d’un quotidien “de référence”. Ce texte très détaillé comporte un schéma rédactionnel, y compris une esquisse de mise en pages et un chemin de fer, un calendrier de lancement, un budget prévisionnel sur deux années et des propositions pour les principaux postes de la rédaction et pour les correspondants à l’Étranger. Beuve-Méry souligne, non sans un sourire, qu’il suggère de passer de la catégorie de la durée, qui était celle du Temps, à celle de l’espace : il prévoit que ce nouveau journal devrait adopter pour titre Le Monde. Il n’en est pas moins vrai qu’il y aura, par la volonté même de Beuve-Méry et pour répondre au souhait du gouvernement, plus d’une ressemblance entre l’ancien et le nouveau.

Pour la surprise de Beuve-Méry, Jean Zay lui déclare que la décision du gouvernement est prise et les crédits nécessaires déjà ordonnancés par le ministère des Finances sur un compte ouvert à son nom à la Banque de France. Il peut donc se considérer, à dater du 1er octobre, comme le directeur en titre du Monde et entreprendre ses recrutements. À charge pour lui de se mettre en mesure de sortir le premier numéro dès la deuxième semaine de janvier 1942 !

« C’est entre nous, bien entendu, précise Jean Zay, et cela doit rester entre nous jusqu’à la mi-octobre au moins. » Beuve-Méry, qui n’a rien d’un naïf, feint de s’étonner : « Pourquoi cela, monsieur le ministre ? » Le sourire de Zay pourrait le dispenser de répondre, mais il tient à mettre les points sur les i : « Mon cher, disons qu’il y a, au sein même du Gouvernement, des personnalités… même entre nous, inutile de les nommer… qui pourraient prendre ombrage de la nomination d’un antimunichois tel que vous à un poste aussi prestigieux que stratégique. Ne les excitons pas trop tôt. »

 

 

23 septembre

Détroit de Gibraltar

Deux sous-marins allemands sont poursuivis par une patrouille ASM de la Royal Navy et de la Marine Nationale. L’un des deux est coulé, mais le contact sonar est perdu avec l’autre. Cet épisode confirme les indications des déchiffrages d’Enigma : l’Allemagne a décidé d’envoyer en Méditerranée des U-boots pour renforcer la marine italienne. Il s’agit du début de l’opération “Blaues Licht”. En quelques semaines, 27 U-boots de type VII (les types IX étant réservés à l’Atlantique) tenteront leur chance, mais souvent à leurs dépens : 14 d’entre eux (U-74, U-75, U-79, U-98, U-202, U-208, U-432, U-433, U-451, U-453, U-558, U-561, U-572 et U-652) seront coulés, presque tous avec tout leur équipage.

Les 13 autres (U-73, U-95, U-97, U-132, U-133, U-135, U-331, U-372, U-374, U-375, U-557, U-577, U-751) s’organiseront pour que quatre d’entre eux soient en patrouille en permanence. Mais les voies maritimes alliées en Méditerranée sont surveillées par l’aviation sur toute leur longueur et, malgré quelques succès spectaculaires, les mois qui suivent seront très difficiles pour les U-boots de Méditerranée.

 

 

24 septembre

Mer Egée

Arrivée à Rhodes des deux premiers De Havilland Mosquito d’une unité spéciale de reconnaissance.

Un nouveau raid de nuit Coronation/Couronnement est lancé contre Ploesti par 18 Short Stirling et 12 Consolidated Mod.32. Un Stirling est abattu par un chasseur de nuit Do-215 et un Consolidated Mod.32 par la Flak.

Cette journée est par ailleurs marquée par la première des deux ultimes victoires du mythique Dewoitine D-520, obtenues dans des circonstances bien particulières.

La Bataille de Crète (et du Dodécanèse) fut le chant du cygne du Dewoitine D-520 dans l’Armée de l’Air en service opérationnel. À ce moment, cet avion, surtout dans sa variante 520M, était pourtant encore le chasseur le plus rapide et qui grimpait le plus vite de tout l’arsenal allié en Méditerranée Orientale, du moins jusqu’à l’arrivée des premiers Spitfire Mk.V à Rhodes, fin septembre 1941. Par la suite, les derniers survivants furent regroupés à l’Ecole de la Chasse, à Meknès, afin d’y être utilisés pour l’entraînement avancé.

Cependant, trois D-520 devaient encore écrire un post-scriptum très intéressant à la carrière de chasseur du Dewoitine. Depuis le début de l’été 1941, le commandement aérien allié en Crète était tourmenté par des avions de reconnaissance allemands à haute altitude. Il s’agissait de quelques Ju.86P-2 auxquels des ailes allongées, une cabine pressurisée et des moteurs Jumo-207 à turbocompresseur donnaient un plafond de 39 370 pieds (12 000 m). Ils avaient jusqu’alors été complètement invulnérables à toute interception.

Des incursions similaires se produisaient régulièrement au-dessus de la Grande-Bretagne depuis l’été 1940, conduisant les Britanniques à développer un avion spécifiquement destiné à contrer cette menace, le Westland Welkin. En parallèle, il fut décidé d’adapter le Spitfire aux vols à haute altitude. L’Armée de l’Air prévoyait des vols de reconnaissance allemands au-dessus de l’Afrique du Nord et elle décida en décembre 1940 de modifier de façon similaire un D-520 (voir annexe 40-8-3). À la fin mai, le D-520 MS était prêt, sans toutefois être équipé d’un dispositif de pressurisation. Mais le besoin ne vint pas d’où on l’attendait …

Dans le courant du mois de juin, l’officier commandant la chasse française dans le Dodécanèse signala les premières incursions des Ju.86P-2, face auxquelles il était démuni. Deux autres D-520 furent modifiés en urgence et les trois avions, baptisés sans surprise Athos, Porthos et Aramis, arrivèrent à Rhodes à la fin du mois de juillet.

Le 24 septembre 1941, l’avion n°387 (Porthos) décolla en urgence de Rhodes, après la détection par le radar GCI britannique d’un intrus volant à haute altitude. Un Ju.86P-2 appartenant au 1./Aufkl.Gr.Ob.d.L (1er Staffel d’une unité spéciale de reconnaissance d’état-major) fut intercepté à plus de 37 000 pieds (11 277 m). Un obus de 20 mm incendia le moteur tribord et un autre déchira la frêle structure de l’aile à grand allongement. L’avion allemand s’écrasa en mer, à l’ouest de l’île de Kos.

Après quelques poursuites infructueuses et la perte de l’avion n°393 (Aramis) quand l’étage centrifuge du compresseur se mit en survitesse et brisa son châssis, l’avion n°386 (Athos) abattit un autre Ju.86P-2 au-dessus de la Mer Egée le 18 octobre.

Les vols allemands de reconnaissance à haute altitude cessèrent alors pendant quelque temps, pour ne reprendre que fin juin 1942, quand le Ju.86R-1 devint opérationnel. À ce moment, cependant, la RAF mettait en ligne un Flight de six Spitfire VI (Mod. 350) dotés d’un cockpit pressurisé et dont le plafond dépassait 40 000 pieds (12 192 m).

Extrait de l’ouvrage Le chasseur orphelin – L’histoire du Dewoitine D-520, par Patrick Falcon (Ed. Docavia, Paris, 1999)

 

 

25 septembre

Londres

Rencontre entre Sir Dudley Pound, l’amiral Phillips, Winston Churchill et des officiers supérieurs de la RAF pour discuter d’un message envoyé par le Commandant en Chef pour l’Extrême-Orient, Sir Robert Brooke-Popham, sur les moyens aériens du Commonwealth dans la région. Brooke-Popham estime que les Brewster Buffalo sont sans doute parfaitement capables de faire face aux chasseurs japonais du point de vue qualitatif. Cependant, ils seront trop peu nombreux si les forces japonaises en Thaïlande doivent continuer à monter en puissance au rythme actuel. Des chasseurs supplémentaires sont donc nécessaires pour assurer la défense de la Birmanie. De leur côté, les unités de bombardement léger sont mal équipées. Le remplacement des Commonwealth Wirraway actuellement utilisés par un modèle plus puissant renforcerait les moyens de la RAF/RAAF dans la péninsule malaise et augmenterait leur capacité de dissuader toute agression japonaise.

 

Casablanca

Le porte-avions USS Wasp et le paquebot français Normandie livrent 72 chasseurs Curtiss Hawk 87 (P-40E) et 26 Douglas DB-73/A20C. Les chasseurs doivent ré-équiper la 3ème Escadre de Chasse, basée à Alger-Maison Blanche et qui vole encore sur un mélange de D-520 et de Hawk-81, avant qu’elle ne relaie la 5ème EC en Crète et dans le Dodécanèse.

 

 

26 septembre

Washington DC

Le lieutenant François Coulet, redevenu M. Coulet depuis son départ de Casablanca, arrive à Union Station, la gare principale de la capitale fédérale, après une nuit de train en Pullmann Coach du Pennsylvania Railroad venu de New York.

M. Coulet, titulaire d’un passeport diplomatique, est entré aux États-Unis sans avoir à solliciter un visa. Le commandant de Saint-Exupéry, présentement M. de Saint-Exupéry tout court – ce qui désespère certains New Yorkais férus de grades s’ajoutant à des titres de noblesse – attendait le Stratoliner aux couleurs d’Air France sur le tarmac de l’aérodrome Glen H. Curtiss. L’auteur de Vol de Nuit a pris le temps de saluer chacun des douze passagers, il a vérifié qu’en soute, le nombre des sacs de courrier correspondait bien aux indications du manifeste, et il a réglé le programme de révision de l’appareil avec Luke H. Warm, contremaître de ses mécaniciens américains. Il a ensuite emmené l’équipage dans un hôtel cossu de Manhattan, sur la 5e Avenue, entre les 55e et 56e Rues. François Coulet, lui, était attendu par le consul général de France, Jean-Henri Patry de Bernières. M. de Bernières porte monocle et gardénia à la boutonnière. Il ne circule que dans une Lincoln Continental noire à moteur V 12, longue comme un cuirassé nippon et aussi vernie qu’un corbillard belge, conduite par un chauffeur à casquette et leggins. On pourrait croire, au risque d’un anachronisme, qu’il a inspiré à Marcel Proust la silhouette de M. de Charlus. Quoi qu’il en soit, le consul général a accompagné François Coulet au Waldorf Astoria

Coulet est resté quatre jours à New York pour se remettre des fatigues de son voyage et compenser le décalage horaire avant de rejoindre Washington. Il va entamer maintenant la partie officielle de sa mission afin de pouvoir en accomplir la partie officieuse.

Les négociations sur le matériel ferroviaire, qui s’ouvriront à 14 heures, se déroulent au Hoover Building, siège du U.S. Department of Commerce, sur Pennsylvania Avenue. La délégation française est conduite par l’ingénieur en chef de la SNCF, Louis Armand, directeur général de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Afrique du Nord, créée en septembre 1940 pour chapeauter la SNCFA (Algérie), la Société Chérifienne des Chemins de Fer (Maroc) et la Compagnie Tunisienne des Voies Ferrées. Coulet conseillera Armand sur les aspects touchant aux relations internationales des pourparlers et rédigera en la forme le texte en français des accords espérés.

Alors qu’Alexis Léger lui offrait l’hospitalité de l’ambassade, François Coulet a préféré descendre au Major L’Enfant Hotel[2], au coin de 16th Street et de K Street. Les sénateurs du sud aiment à s’y retrouver autour d’un whisky sour préparé par un barman noir nommé Ulysses S. Grant.

 

Greenock (Royaume-Uni)

Après son carénage, le Hermes lève l’ancre pour l’Extrême-Orient en compagnie du cuirassé Rodney, avec un groupe aérien constitué de 8 Martlet II (Grumman F4F3 dotés d’ailes repliables) et de 8 Fairey Swordfish.

 

 

27 septembre

Washington DC

14h30 – Coulet a pu remettre hier, profitant d’un coffee-break, sa lettre d’accréditation à son homologue américain, Seamus J. Donovan, du Département d’État. Un agent du Secret Service vient de lui apporter un bristol frappé du sceau de la Maison Blanche :

“The President of the United States,

            Franklin D. Roosevelt,

            requests the privilege of a private meeting with Monsieur François Coulet,

            Tonight, September 27th 1941 AD, 9 PM, at the White House.”

Informal dress, sir, a précisé l’homme du Service secret. Just wear a dark jacket and a tie. And no guns at your belt!

François Coulet, qui connaît les usages, revêtira un veston noir et un pantalon rayé.

21h00 – Ils ne sont que cinq dans le Bureau ovale : le président Roosevelt, Cordell Hull, son secrétaire d’État, Henry Morgenthau, le secrétaire au Trésor – dont le rôle ne se limite pas aux finances publiques, l’amiral William Leahy – qui conseille FDR dans bien des domaines, et Coulet. Le Français ouvre sa serviette et remet au président la missive de Paul Reynaud close par un cachet de cire.

FDR ajuste son pince-nez, parcourt le feuillet et sourit:

– Monsieur Coulet, my French, I’m afraid, is a bit rusty. Would you be so kind as to translate monsieur Reynaud’s letter?

– Certainly, sir. With pleasure.

Reynaud a écrit :

« Monsieur le Président, cher ami,

            Je crois que le moment est venu de renforcer encore les relations entre nos deux pays. Je vois aussi que les mois écoulés et les temps difficiles qu’il est, hélas, aisé de prévoir ont démontré et démontreront la nécessité de resserrer nos liens personnels.

            À cet effet, je prends la liberté de vous demander comment vous-même et monsieur le secrétaire d’État envisageriez la nomination à Washington, comme représentant de la France, d’une personnalité de premier plan, au fait de tous les rouages de notre politique, et jouissant en Amérique d’un véritable prestige. Je pense que plusieurs de nos anciens Présidents du Conseil pourraient remplir ce rôle. Il me paraît, de fait, qu’il faut davantage qu’un diplomate de carrière – de la Carrière, disons-nous – aussi éminent soit-il, pour conférer à nos rapports un caractère à la fois plus personnel et plus étroit. J’ai souhaité, bien entendu, vous consulter sur le principe même avant de proposer des noms.

            Il me semble que vous pourriez, de votre côté, accréditer à Alger un homme qui vous soit assez proche pour nous garder tous deux des incompréhensions ou des malentendus qui surviennent quelquefois. N’hésitez pas, par tel truchement qui vous conviendra, à faire des suggestions que nous examinerons, monsieur le Président de la République et moi-même, avec d’autant plus d’attention qu’elles viendront de vous.

            Le porteur de cette lettre vous donnera verbalement, si besoin, quelques précisions sur ce sujet ou d’autres informations.

            Veuillez agréer, Monsieur le Président, cher ami, les assurances de ma fidélité à notre amitié et recevoir mes cordiales et respectueuses salutations.

Paul Reynaud »

Quand François Coulet achève sa traduction, Roosevelt toussote :

Do you have a name, monsieur Coulet?

A name? What for, sir?

– The next French ambassador’s name here in Washington DC.

Coulet retient un instant sa respiration – c’est maintenant que les choses deviennent délicates :

A name, no. But I’ve a few hunches, monsieur le Président, if I may say so.

Hunches indeed? Which, please?

– Monsieur Tardieu, for instance, or… Monsieur Daladier. Or, why not, Monsieur Herriot, if he agrees to relinquish his chairmanship of our temporary Parliament.

Henry Morgenthau hoche la tête.

We’ll miss Monsieur Léger, dit Cordell Hull sans dissimuler sa désapprobation. He’s a real friend of America.

– Monsieur le secrétaire d’État, there’s no such thing than a friendship in excess. But l’ambassadeur Léger is, maybe, too close a friend of your country, from our Goverment’s point of view, glisse Coulet avec délicatesse.

L’amiral Leahy, sourcils froncés, se mord les lèvres en silence.

How long will you stay here? interroge FDR.

Till the end of the week, I guess, répond Coulet. I’m due to fly back from New York to Algiers next Tuesday, sir. Perhaps next Wednesday.

We’ve got plenty of time, then, conclut Roosevelt.

21h45 – Avant de prendre congé, Coulet, plein d’urbanité, se tourne vers le président : “I have to beg you to keep the whole business secret, sir. And you too, gentlemen. It’s most obvious, I think.

Most obvious, you’re right, monsieur Coulet. For sure.

 

Alger

Arrivée de l’amiral Sommerville, désireux de rencontrer les amiraux Lemonnier et Gensoul pour préparer “Rétribution”. Dans la soirée, le général Vallin (de l’Armée de l’Air) se joint à cette réunion. La décision de combiner des raids de bombardiers lourds avec l’opération navale est finalisée. L’Armée de l’Air va retirer un Groupe de Rhodes pour disposer de deux Groupes de bombardiers lourds en Afrique du Nord. Trois squadrons de la RAF équipés de Halifax doivent arriver l’un après l’autre dans le courant du mois d’octobre en Algérie.

Au nom de Dudley Pound, Sommerville demande à Vallin si l’Armée de l’Air pourrait transférer une autre Escadre de bombardement en Indochine. Vallin indique que la chose est impossible, à moins que la RAF ne compense ce départ par l’envoi en Mer Egée du même nombre d’avions.

 

Méditerranée Occidentale

Un nouvel U-Boot de Lumière Bleue est coulé par des avions français en patrouille au large d’Oran.

 

Mer Egée

Des bombardiers DB-73 français de la 19ème Escadre de Bombardement attaquent un convoi italien au large du port de Volos. Ils coulent deux cargos et le torpilleur Climene. Trois bombardiers sont abattus, un par la flak et deux par des Bf-110 de couverture.

Un Mosquito de la RAF vole de Rhodes à Ploesti et revient avec une provision de photos. Quatre Bf-109F tentent de l’intercepter, mais doivent s’avouer incapables de le rattraper à plus de 27 000 pieds.

 

 

28 septembre

Mer Egée

Le Bachaquero et le Misoa, dont la conversion en LST s’est achevée en août 1941, peuvent transporter soit vingt chars de 25 tonnes (le SAV-41 français ou le Matilda II anglais), soit 18 gros chars d’infanterie (type Churchill), soit 33 camions moyens.

Les essais effectués par les deux LST ont vite démontré que ce type de navire de débarquement rencontrerait des difficultés si la pente du fond n’était pas assez raide. Ce n’est pas un problème dans le Dodécanèse et les deux bateaux sont très utilement mis en œuvre pour un “service d’autobus” entre Benghazi et Rhodes ou Héraklion, transportant chars et équipements mécanisés. Les responsables des marines alliées sont cependant réticents à les utiliser dans les Cyclades en raison de la menace aérienne. Il faut des vaisseaux plus petits, mais plus grands que les LCT-I britanniques, d’où la priorité donnée aux EDIC.

 

 

29 septembre

Mer Egée

SuperMarina, l’état-major de la marine italienne, décide l’envoi au Pirée de la 1ère flottille de mini-sous-marins, qui doit opérer contre le trafic maritime allié dans les Cyclades et le Dodécanèse. Cette unité comporte six sous-marins Caproni-Taliedo (CB-1 à CB-6), chacun armé de deux torpilles de 450 mm. La construction de 16 autres unités est accélérée.

Après un nouveau vol de reconnaissance effectué par un Mosquito basé à Rhodes, 24 Stirling et 12 Consolidated-32 bombardent au crépuscule le port de Salonique. Les vedettes allemandes S-11 et S-12 sont pratiquement détruites quand leur ravitailleur est touché par des bombes. Deux cargos sont aussi coulés.

 

 

30 septembre

Washington DC

12h15 – La conférence franco-américaine prend fin sur un accord sans nuages. Aux termes du protocole rédigé par François Coulet, en français, et par Seamus J. Donovan en anglais, la France est autorisée à passer commande aux Baldwin Locomotive Works de 750 wagons de diverses sortes qui permettront, au moins, de remplacer les matériels hors d’âge d’Afrique du Nord : fourgons Hommes 40 Chevaux 8 (en long), citernes, plates-formes à boggies et à essieux, frigorifiques… le tout à livrer dans un délai de huit mois.

De plus, Baldwin fournira en dix-huit mois 80 locomotives à vapeur de quatre modèles différents. Il y aura quinze Mountain 241 et quinze Pacific 231 destinées au trafic voyageurs, ainsi que quarante-cinq Mikado 141 pour les marchandises, toutes sur les modèles adoptés par le plus important des réseaux américains, le Pennsylvania Railroad (PRR). S’y ajouteront cinq 1441 articulées, du type Norfolk & Western, destinées aux convois lourds Fès - Tlemcen par Taza et Oujda, Constantine - Tunis par Soukh-Ahras, et Constantine - Bône.

Baldwin pourra faire appel à des sous-traitants. Le financement sera pris en charge par le gouvernement des États-Unis à 50% au titre du Prêt-Bail, le solde revenant à la France avec un crédit à trente ans consenti par le Federal Reserve Board.

Tous ces matériels seront à voie normale. Une conférence prévue pour la seconde semaine de novembre règlera la question des lignes à voie étroite.

Louis Armand a relevé qu’un officier du Génie de l’US Army, le colonel Leslie H. Groves, représentait le Chief of Staff, le général George C. Marshall. Il en a conclu, explique-t-il à Coulet, que les militaires américains s’attendent à devoir utiliser intensivement les chemins de fer du Maghreb dans un avenir proche. « La neutralité en temps de guerre, s’exclame Armand, ça n’a qu’un temps, même pour les isolationnistes fieffés ! Le général Marshall voit loin ! »

15h15 – Cordell Hull, qui ressemble plus que jamais à un bedeau coureur de jupons, reçoit François Coulet au département d’État. Il s’exprime dans un français recherché, donnant à son interlocuteur son titre dans la Carrière.

– Je suppose, Monsieur le Secrétaire, que vous jugez nos négociations fructueuses.

– Monsieur le Ministre, certainement. Elles ont souligné, une fois encore, l’importance et la profondeur de l’amitié, presque bi-séculaire, de nos deux pays.

– Mon ami Morgenthau a été obligé de… tordre un peu le bras à la Fed et à son président, mon ami Marinner S. Eccles, pour aplanir quelques difficultés. Well, plaie d’argent n’est pas mortelle, on dit chez vous, je crois. Mais, avec la bonne volonté de part et d’autre, on peut parvenir à ses fins.

– Il est vrai, Monsieur le Ministre, approuve Coulet.

– Un cigare, Monsieur le Secrétaire? C’est un havane authentique. J’ai combattu à Cuba, dans un régiment d’infanterie, il y a longtemps, et depuis je ne peux plus rien fumer d’autre.

– Merci, Monsieur le Ministre.

Les deux hommes se laissent un répit pour que le rougeoiement au cerise de la tête des feuilles de tabac indique une combustion à point.

Well, Monsieur le Secrétaire, reprend Cordell Hull, le Président et ses conseillers… Car le Président consulte beaucoup… Vous n’avez pas rencontré Harry Hopkins, me dit-on…

François Coulet relève in petto que le Secret Service a dû épier ses faits et gestes. Il se contente d’opiner du bonnet.

– Le Président, ajoute Hull entre deux bouffées, souhaite prendre en considération la proposition de Monsieur Reynaud. Toutefois…

– Toutefois ?

– Toutefois, le Président, à regret, croyez-le bien, n’approuverait pas une nomination de Monsieur Tardieu.

– Que lui reproche-t-on, si je puis me permettre ?

Hull exhale une telle bouffée de fumée qu’on lui pourrait lui croire un volcan à la place des poumons : « Le Président estime que ses idées sur la réforme de votre État mettent en danger la démocratie. Quant à ses théories économiques… »

– Je ne suis que diplomate, Monsieur le Ministre. Que Dieu me préserve de juger des théories économiques !

Avec un sourire, Cordell Hull enchaîne : « Les autres noms que vous nous citiez l’autre soir… peut-être aussi Monsieur Paul-Boncour… et si Monsieur Blum… bref, ceux-là recevraient l’agrément présidentiel, je puis m’en porter garant. »

– Monsieur le Ministre, je ne manquerai pas de rapporter l’acquiescement du Président à Monsieur le Président de la République et à Monsieur le Président du Conseil.

Excellent! De son côté… oh, tentatively and protectively… le Président n’écarte pas l’idée d’un voyage… voire d’un séjour de quelque durée… de l’amiral Leahy à Alger. Vous n’ignorez pas que l’amiral jouit de toute sa confiance.

– En effet.

Cordell Hull soupire : « Monsieur le secrétaire, I’m sad for my friend Léger. He deserved better. »

« Enterrement de première classe ? Ou menace ? » s’interroge mentalement le diplomate français. Il a soin de ne pas répondre.

 

Atlantique

Début de la procédure des Ocean meeting points (“Omps”, Points de rencontre médio-océaniques), mise en place par l’US Navy et les marines alliées pour escorter les convois transatlantiques.

 

Paris

Le service international de l’agence Stefani est enfin reçu place de la Bourse.

Malgré la bonne volonté des Italiens, à laquelle peu de gens s’attendaient, il a été difficile d’installer une liaison directe Rome-Paris, en raison des nombreuses coupures dues à la guerre, qui sont loin d’avoir été toutes réparées. Les PTT français n’ont pas manqué de faire valoir qu’obéissant aux consignes du gouvernement du NEF, ils se sont préoccupés d’abord de rétablir les réseaux de communication télégraphiques et téléphoniques intérieurs (nul n’a jugé bon d’ajouter que les ingénieurs, techniciens et ouvriers, obéissant aux consignes du gouvernement d’Alger, se sont consacré à leur tâche avec une sage lenteur). Finalement, il a fallu obtenir des PTT helvétiques l’autorisation de brancher en Suisse une bretelle Berne-Bâle-Mulhouse-Nancy-Reims-Paris sur la ligne Rome-Berne via Florence, Milan, Domodossola, Lugano, Andermatt et Interlaken[3].

Le passage par l’Alsace annexée a satisfait les Allemands, qui se réservent in petto le droit de censurer à la volée les nouvelles émises par leurs alliés : l’Axe, affirme-t-on sans ambages à Berlin, sera d’autant plus solide que l’on veillera, du côté allemand, à protéger les Italiens de la tentation d’un coup de canif dans le contrat. Mais une liaison aussi complexe, utilisant autant de relais, est comme une invitation à la panne, si bien qu’Havas-OFI devra en règle générale demander à Stefani la répétition d’une dépêche sur quatre.

 

Maroc

Livraison par des pilotes de convoyage américains des quatre premiers Consolidated Mod.32C (B-24C) sur l’aérodrome de Rabat-Salé. Ces appareils ont des moteurs S4C4-G à turbocompresseur, qui leur donnent une vitesse de 310 mph à 23 000 pieds (515 km/h à 7 500 m), des réservoirs auto-obturants et un armement de sept mitrailleuses de 0,50 pouce (deux dans la tourelle dorsale Martin, deux dans la tourelle de queue Consolidated, une dans le nez et une dans chacun des deux sabords latéraux). Cet équipement fait des B-24C une amélioration majeure par rapport aux précédents Mod.32 déployés par l’Armée de l’Air.

Les livraisons de B-24C vont se faire au rythme de quatre avions tous les trois jours, permettant de rééquiper d’abord les Groupes de Bombardement Lourd I/60 et II/60, puis les GBL III/60 et IV/60, basés à Rhodes.

 

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[1] En 1943, après la libération de De la Penne de son camp de prisonniers (et avant son départ pour d’autres cieux et d’autres aventures), Charles Morgan, devenu amiral, insistera pour épingler lui-même sur la poitrine du plongeur d’assaut la Médaille d’Or que la marine italienne lui avait attribuée.

[2] Racheté en 1947 par Conrad Hilton, le Major L’Enfant Hotel est devenu le Capital Hilton, deux fois démoli et reconstruit, repaire favori des lobbyistes de K Street.

[3] Pour bien démontrer la perfection de sa neutralité, l’Agence Télégraphique Suisse ATS reçoit et utilise, selon un équilibre maintenu avec la précision des horlogers de Bienne, les services internationaux du DNB, de Stefani, d’Havas Libre, de Reuters et d’AP – sans se priver, pour autant, de citer les correspondants à l’Étranger de la radio helvétique et des journaux des trois grandes langues nationales.