Septembre 1941 (1/3)

 

1er septembre

Whitehall (Londres)

L’air sentait la guerre, la politique et la fumée de cigare.

– Eh bien, Bevan, vous avez maintenant toute notre attention. Qu’est-il sorti d’autre de l’étude de la question par le Professeur Behren ?

Prime Minister et chers collègues, je crains de devoir admettre que les chiffres que je vous ai présentés au début de l’année étaient erronés. J’estimais que les problèmes de trafic rencontrés dans les ports nous coûtaient deux cinquièmes de nos importations – ce n’est pas exact.

Churchill expira fortement, soufflant vers le plafond une nouvelle colonne de fumée : « Hmm, il faut du culot pour l’avouer. Poursuivez. »

– A ce qu’il semblait, Prime Minister, la baisse observée dans nos importations d’août à novembre était de l’ordre de 525 000 tonnes par mois sur 1,43 million de tonnes. Nous avons utilisé ces chiffres pour lancer nos réformes dans les ports et celles-ci ont en vérité porté des fruits, mais le travail de Behren indique qu’en réalité, la baisse mensuelle serait plutôt de l’ordre de 200 000 tonnes que de 525 000. En fait, un jeune officiel du ministère des Transports, un nommé Wilson, a découverts que de nombreux incidents avaient été déclarés à plusieurs reprises en raison de notre manque de coordination. En vérité, j’utiliserais le mot “chaos”, mais cela convenait certainement aux projets des ministères de la Navigation et des Transports. Ils ont utilisé ces chiffres pour repousser toute réouverture des ports de la Côte Est pour les bateaux de plus de 8 500 tonnes, qui était la limite approuvée par l’Amirauté en janvier dernier. De toute façon, le problème des déclarations d’incidents est en voie de correction et Mr Wilson a été récompensé. La question des ports utilisables par les navires de plus de 8 500 tonnes est aussi en cours de réexamen. » Bevan fit une pause pour boire une gorgée d’eau. Son verre était poussiéreux, comme d’habitude. On ne pouvait jamais supprimer la poussière de cette pièce.

« La seconde question a trait aux réformes de l’organisation du travail, surtout sur les chantiers de la Mersey et de la Clyde. »

– Vous connaissez mes objections, Bevan, intervint Lord Leathers. Bevan prit l’air résigné – c’était une pomme de discorde entre eux.

– Ces chantiers ne se sont adaptés que peu à peu aux réformes radicales que vous avez mises en œuvre, protesta-t-il. Nous ne pouvons nous permettre aucune répétition des troubles sociaux de la Mersey, où que ce soit.

Leathers se tourna vers Churchill : « Je me suis assuré les services des Directeurs Portuaires Régionaux. Je sais qu’il s’agit d’un expédient, mais cela aide. Dans les plus petits ports, le ministère du Transport installe graduellement la nouvelle organisation du travail en collaboration avec les employeurs comme avec les syndicats concernés. Je ne suis qu’un débutant dans ce boulot, mais l’équipe de mon ministère pense qu’en avril prochain, 70% des chargements environ seront traités selon les nouvelles procédures, et nous observons moins de difficultés sur les quais où ces procédures sont appliquées. »

Churchill ramena le calme : « C’est vrai, et je ne conteste pas les améliorations obtenues dans les ports, mais le sujet que nous devons discuter ici est l’aspect à double tranchant de l’aide américaine. »

Bevan reprit l’initiative : « Prime Minister, les temps de séjour au port sont liés au chargement pour l’exportation aussi bien qu’au déchargement pour l’importation. Les offres, euh, généreuses des Américains qui se proposent de nous soulager de notre fardeau à l’export accroîtront bel et bien notre capacité portuaire et le programme Prêt-Bail a sans aucun doute supprimé la nécessité d’exporter pour payer nos importations. La question posée par le Chancelier de l’Echiquier est cependant valide. Jusqu’où allons-nous accepter de nous appauvrir ? »

Le Chancelier répondit lui-même : « Prime Minister, ce n’est que par une action d’une grande fermeté et avec l’aide des Français que nous avons réussi à éviter de brader plus de la moitié de nos intérêts économiques aux Etats-Unis pour des sommes ridicules à des marchands de tapis[1] américains. Cependant, la situation a empiré. En dépit de nos efforts, le volume de nos exportations s’est effondré dans la seconde moitié de 1940 et le chiffre de l’année entière est de 33% inférieur à celui de 1939. La mobilisation et l’encombrement des ports nous ont déjà obligé à réduire nos exportations de tissus de coton, de machines-outils et d’acier. Nous avons ainsi économisé du temps de manutention et réduit les importations, mais nos rentrées en ont souffert. A présent, nous affrontons une nouvelle offensive commerciale américaine, destinée à profiter de la situation actuelle pour nous enlever nos marchés d’exportation en Amérique Latine. »

– Si je puis ajouter un mot, Leathers, émit Bevan, les exportations totales par voie maritime au premier trimestre de cette année sont tombées à tout juste deux cinquièmes du niveau de 1930. »

Il regarda Churchill bien en face. « Prime Minister, en avril dernier, vous avez appelé à de nouveaux sacrifices sur les exportations pour réduire les temps de séjour dans les ports. Leathers et Lyttleton ont signalé que les exportations étaient déjà au niveau minimum nécessaire pour soutenir l’effort de guerre des Dominions et livrer à l’Argentine le charbon gallois qu’il lui faut en échange de son bœuf. A moins que les Américains ne veuillent simplement nous donner de l’argent, de nouvelles réductions des exportations, tout en n’économisant qu’une faible partie de la capacité de charge, provoqueront une désorganisation économique majeure, nous coûteront nos marchés à l’export après la guerre et ruineront notre aptitude à obtenir des revenus en devises. » Il se tut.

Churchill savait reconnaître un piège tendu en conseil de cabinet quand il en voyait un. Il était évident que quelque chose manquait.

– Eh bien, gentlemen, allons-y ! Quelle est la pièce du puzzle que vous n’avez pas encore dévoilée ?

Il se félicita intérieurement. Un rapide échange de regards le confirmait. Le meneur de cette petite leçon donnée au Premier Ministre serait le prochain à parler. Churchill parvint à contenir son agacement.

– Nous avons étudié le programme de Prêt-Bail, dit le Chancelier de l’Echiquier, et nous sommes parvenus à une conclusion… dérangeante.

– Je vous en prie, faites-nous partager cette conclusion si… dérangeante, murmura Churchill sur le même ton.

– Le Prêt-Bail a deux visages, Prime Minister. Le premier est juste ce qu’il prétend être, un moyen d’obtenir l’appui du matériel américain dans cette guerre sans avoir besoin de le payer en monnaie sonnante et trébuchante – dont nous ne disposons d’ailleurs pas : le contenu de tous les coffres-forts d’Europe a été aspiré à New York par le système “Cash and carry”. Mais ce que fait aussi le Prêt-Bail, c’est nous soulager de la baisse de nos rentrées à l’exportation en nous forçant à réduire encore ces exportations. A long terme, cela pourrait bien ruiner la City et faire de nous un Dominion économique des Etats-Unis. La situation est déjà grave. En décembre 1939, nos réserves en or et en dollar dépassaient 99% de notre exposition en sterling outre-mer. Ce chiffre est tombé à 10% et le Prêt-Bail n’a pas diminué nos besoins en devises gagnées outre-mer, il a seulement amoindri notre capacité à en gagner.

Il fit une pause, mais nul ne souhaitait interrompre la communication d’aussi mauvaises nouvelles.

– Malgré le Prêt-Bail, les Américains nous obligent encore à payer en devises certaines choses et bien sûr, ils réclament toujours des devises pour tous les contrats signés avant mars 1941, quand la loi sur le Prêt-Bail est passée. Cette loi ne lève donc pas les pénalités financières immédiates qu’entraîne le fait d’avoir des exportations amoindries et des importations croissantes. En fait, elle aggrave le problème, mais elle le repousse du court au moyen et au long terme. Grâce à elle, notre santé économique à court terme ne nécessite plus des exportations croissantes, mais notre santé à long terme l’exige assurément. En fait, sans exportations, l’Echiquier ne voit aucun avenir à l’Empire lui-même.

Le Chancelier prit une profonde inspiration : « Il est possible qu’il s’agisse d’un effet à long terme intentionnel de l’appui américain. »

Churchill ouvrit de grands yeux, stupéfait. Il fut encore plus étonné quand Bevan prit le relais : « Et il y a pire, bien pire. »

Churchill hocha simplement la tête sans rien laisser paraître. Derrière cette façade, il réfléchissait pourtant très vite.

« Prime Minister, comme vous le savez, un membre du congrès américain du parti du président Roosevelt, un nommé James O’Connor, a utilisé nos chiffres d’exportations de début 1940 pour prétendre que nous revendions à l’Amérique Latine des biens acquis par Prêt-Bail. L’ambassade a fait de son mieux pour calmer la controverse publique qui a suivi, en relevant que la période de temps visée rendait cette fraude impossible et que la poursuite de nos exportations nous permettait de payer nos anciens contrats d’avant le Prêt-bail. Ces efforts ont été vains. L’ambassadeur nous a rapporté que de puissants groupes d’intérêts américains semblent soutenir Mr O’Connor. Ces groupes sont en majorité industriels, alliés avec quelques exportateurs de charbon. La signification de ces informations est claire : ces groupes sont animés de l’intention de mettre la main sur nos clients sud-américains. Inutile de le dire, cela aurait les plus graves conséquences sur la santé financière de ce pays et de l’Empire. »

Bevan jeta un regard circulaire à ses collègues avant de poursuivre : « Tout cela montre sous un angle entièrement différent l’idée présentée à ce Cabinet de placer nos exportations sous supervision américaine. Le contenu du Livre Blanc sur l’Exportation qui doit sortir à la fin du mois doit être reconsidéré. » Il se tourna vers le Chancelier, qui continua.

« Prime Minister, en plus de la profonde humiliation ressentie par notre “nation de boutiquiers” forcée de placer ses exportations sous la supervision d’une puissance étrangère qui cherche à en faire son profit de la façon que nous avons décrite, il faut considérer le problème de la position du Royaume-Uni après la guerre. L’Echiquier, les Transports et la Navigation estiment possible de réduire l’actuel prélèvement sur nos rentrées en résiliant une grande partie des contrats datant d’avant le mois de mars 1941 et d’accroître nos exportations pour préserver les plus importants de nos marchés à l’étranger. Cet accroissement de nos exportations diminuera mais n’annulera pas l’amélioration obtenue dans les temps de séjour des transports dans nos ports – à condition que les ports de la côte est soient ouverts à tous les tonnages de navires. »

Churchill hocha la tête : « L’état actuel du Fighter Command et l’entrée en service de nouveaux types de chasseurs devraient le permettre – nous avons aujourd’hui la possibilité de protéger très convenablement les ports de la Côte Est contre les attaques aériennes ennemie. » Il se tut quelques instants. « Mais comment pourrions-nous rompre les contrats datant d’avant le Prêt-Bail ? »

Le Chancelier eut un sourire satisfait. « Mais nous ne les romprons pas, Prime Minister. Nous pouvons en transférer un grand nombre, notamment ceux concernant des matériels miliaires dont la nécessité ne nous paraît plus aussi urgente, à d’autres, qui ont toujours besoins de tels matériels et des implications économico-politiques de ces contrats. Il s’agit d’abord des gouvernements des Dominions. Les Australiens, surtout – nous avons été sincères avec eux – sont très désireux de nous aider sur ce point, parce que la livraison de ces matériels doit leur permettre de s’armer en prévision d’une action japonaise et qu’elle doit maintenir l’activité des routes commerciales qui relient l’Australie aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Les Français et les Belges – avec lesquels nous avons aussi été sincères – ont besoin de certains de ces matériels pour leur réarmement, puisqu’ils n’ont pas, ou plus, d’industrie d’armement. Enfin, les Chinois sont très anxieux de reprendre nos contrats concernant des avions de combat que nous et nos autres alliés considérons comme dépassés ou des blindés dont les performances ne leur permettent pas d’affronter les Panzers. »

– Quel serait l’effet sur nos forces du report de ces contrats à d’autres pays ?

Leathers avait bien préparé son sujet. « L’Amirauté, l’état-major général et le commandement de la RAF pensent que nous pourrons nous passer de ces matériels, quoique cela puisse nous créer quelques difficultés. Mais du point de vue commercial, cela nous aidera à maintenir nos marchés à l’export pour empêcher les sociétés américaines de les avaler et de nous en chasser. »

– Ce qui n’ira pas sans nous causer de nouveaux problèmes avec Mr O’Connor et ses amis, Leathers.

– Sans aucun doute, Prime Minister, mais seulement jusqu’à ce que Herr Hitler commette une erreur irréparable dans l’Atlantique, ou que les Japonais entrent en scène. Comme vous le savez, les récents mouvements japonais en Asie rendent de plus en plus probable l’extension de la guerre à cet hémisphère – ce qui entraînera inévitablement la participation directe des Etats-Unis d’Amérique. L’opinion de l’Echiquier est qu’un tel événement rendrait sans objet les questions soulevées par Mr O’Connor.

Par ailleurs, lorsque ce jour sera venu, et quelle que soit la satisfaction avec laquelle nous le verrons, nous devrons être extrêmement fermes sur la question du transport naval, Prime Minister. Comme nous l’a montré la guerre précédente, les Américains réclameront de pouvoir utiliser nos transports sans la moindre considération pour quoi que ce soit en dehors de leurs objectifs propres. Salter, qui est là, estime qu’ils exigeront jusqu’à cinquante pour cent de notre tonnage marchand pour convoyer leurs troupes, avec leur matériel et leur ravitaillement, en Europe – c’est-à-dire, dans un premier temps, en Grande-Bretagne et en Afrique du Nord. Les Français sont d’accord avec cette estimation. Accepter ces exigences nous obligerait à limiter nos importations à quinze millions de tonnes par an à peine, soit la moitié de nos besoins de base pour l’approvisionnement de la population et le maintien de notre bonne santé économique.

De ce fait, il est capital que nous nous préparions à fixer des besoins en tonnage minimaux pour notre programme d’importations et d’y inclure ce qu’il faudra pour soutenir l’armature de nos exportations. Nous affirmerons qu’outrepasser ces chiffres limiterait notre propre capacité militaire offensive et que cela serait inacceptable. De plus, il faudra nous assurer que, l’heure venue, nous pourrons prélever sur le tonnage consacré à nos importations et au transport des forces américaines un tonnage suffisant pour soutenir nos opérations militaires, et que nous contrôlerons complètement l’importance de ce prélèvement, les navires concernés et la durée de leur affectation. L’Amirauté et l’état-major général soutiennent pleinement ces idées et cela coupera l’herbe sous le pied de ceux contre qui Salter nous a mis en garde.

– Fort bien. Mais d’ici là, comment allons-nous répliquer aux accusations de Mr O’Connor ?

– Nous allons faire traîner les choses, Prime Minister. Le ministre des Affaires étrangères m’a assuré que le Foreign Office pourrait nous aider à créer un labyrinthe de comités pour se pencher sur les préoccupations de Mr O’Connor, de sous-comités pour les revoir, de groupes de travail pour examiner spécifiquement chaque sujet et de comités d’étude pour tout le reste. Il pense que le mieux, pour commencer, serait d’inviter au Royaume-Uni Mr O’Connor, à nos frais bien sûr, pour expliquer ses inquiétudes à un comité conjoint interministériel. Comme Alger est sujet aux mêmes accusations sans fondement, ils ont eux aussi exprimé le désir d’entendre directement un personnage si considérable. Nous serons évidemment ravis de leur donner satisfaction et, en attendant, nous avons choisi le château de Douvres pour nos propres délibérations avec Mr O’Connor.

Il y eut une bouffée d’hilarité autour de la table. Douvres était rarement attaqué par la Luftwaffe, ce qui en faisait un endroit plus sûr que Londres, mais l’artillerie à longue portée allemande tirait constamment sur la région à partir des côtes françaises, ce qui donnait l’impression d’être en première ligne.

– Une fois qu’il sera rassasié de Douvres, nous proposerons à l’honorable membre du Congrès une visite du Royaume-Uni avant de l’envoyer à nos amis français. Il serait inadmissible qu’il ne visite pas aussi en détails l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Je crois que les Français aimeraient bien l’envoyer étudier l’Afrique Noire, mais il aura sans doute envie de rentrer aux Etats-Unis avant.

– Et pendant tout ce temps, il n’ameutera pas l’opinion américaine contre nous. Oui, ça devrait marcher. C’est ce que nous allons faire !

On ne pouvait pas reprocher à Churchill d’être indécis.

 

Mer Egée

Les Alliés préparent l’opération “Cutlass”, un convoi de sept transports chargé de troupes (une brigade de l’armée grecque) et de matériel, qui doit rallier Mytilène (Lesbos). Le convoi doit être escorté par l’Escadre de Mer Egée et la chasse alliée doit couvrir les bateaux durant le trajet de Chio à Lesbos.

 

 

2 septembre

Mer Egée

Au milieu de la nuit, des vedettes rapides françaises de classe Higgins basées à Naxos interceptent une formation germano-italienne près d’Andros. Le torpilleur Cigno est coulé par une torpille, mais trois des bateaux français sont si gravement endommagés par le feu adverse qu’ils doivent être sabordés quelques heures plus tard.

Le convoi Cutlass est attaqué dans la journée par la Luftwaffe, qui endommage légèrement le HMS Avon Vale et coule un cargo.

Des bombardiers légers français et britanniques effectuent des attaques à basse altitude contre Le Pirée et les bateaux venant du Canal de Corinthe. Un DB-73 et deux Blenheim sont abattus par la flak.

Dans la nuit, des Wellington et des LeO-451 mouillent des mines aux approches du Pirée et de Volos. Des Dornier 215 chasseurs de nuit détruisent deux Wellington, mais découvrent qu’ils ne peuvent rattraper le bien plus rapide LeO-451.

 

 

3 septembre

Alger

L’Amirauté française crée la Flottille Sous-Marine d’Operations Spéciales (FLOS) sous l’appellation inoffensive de “Deuxième Groupe Hydrographique”. Il n’y a jamais eu de “Premier Groupe” ! La FLOS est organisée autour de trois grands sous-marins de 1 500 tonnes, les Monge, Poincaré et Fresnel. Mais seuls les noms de scientifiques célèbres portés par ces bâtiments pourraient faire croire que le groupe est effectivement chargé de recherches hydrographiques. Le premier, le Monge dépose en Corse, “quelque part dans le golfe de Propriano”, des armes et des instructeurs. Suivront de nombreuses opérations similaires en Corse, en France continentale, en Yougoslavie et en Grèce, pour soutenir les mouvements de Résistance.

 

Océan Indien

Les avisos D’Entrecasteaux et D’Iberville se joignent à l’AMC Aramis et commencent à patrouiller sur les voies maritimes entre les îles Andaman et l’Australie.

 

 

4 septembre

Londres

Der Chef, très en verve, s’en prend à la Luftwaffe en général – mais en particulier à Goering et à Kesselring, qui essuie au dessus de la Grèce des pertes terribles sans parvenir à obtenir des résultats décisifs. Décidé plus que jamais à attiser “la discorde chez l’ennemi”, Sefton Delmer affirme que le Führer est « sehr enttäuscht »[2] par ses aviateurs, pour lesquels il a tant fait depuis l’avènement du régime en 1933. Puis il ajoute : « Glücklicherweise gibt es aber für Deutschland die Kriegsmarine, besonders die U-Boote, die Ihr, heute sowie gestern, nie enttäuscht haben. »[3]

 

Mer Egée

Deux dragueurs de mines italiens et un petit cargo sautent sur des mines mouillées la nuit précédente en Baie du Pirée.

La Luftwaffe attaque Naxos à trois reprises – son opération la plus importante depuis une semaine. Elle perd 17 avions, pour neuf chasseurs alliés.

 

Atlantique

Le destroyer USS Greer pourchasse sans succès un U-boot au sud de l’Islande. Le sous-marin allemand lance deux torpilles qui manquent le navire américain. C’est le premier incident “au seuil de la guerre” entre l’Allemagne et les Etats-Unis.

 

Manille

Début des entretiens Lemonnier-Hart. L’amiral Hart, qui a été informé « incidemment » des plans de MacArthur, explique à son homologue qu’il ne s’attend pas à ce que l’Asiatic Fleet puisse utiliser bien longtemps la Baie de Manille une fois perdue la maîtrise de l’air. Il tombe d’accord avec Lemonnier pour estimer que Haïphong est un endroit bien trop dangereux pour y baser des navires importants et considère que Cam Ranh, à la pointe sud du Viet-Nam, serait le lieu idéal d’où organiser des raids nocturnes contre des forces de débarquement ennemies opérant sur la côte d’Indochine ou de Luçon. Des réserves de munitions doivent être constituées à Cam Ranh pour approvisionner une Division de destroyers (DesDiv) et un croiseur léger américains. La défense de l’Extrême-Orient devrait cependant être l’affaire des Anglais et les deux amiraux s’attendent à voir arriver une puissante escadre britannique à Singapour avant la fin de l’année. Hart et Lemonnier s’accordent finalement pour organiser des exercices conjoints fin septembre pour mettre au point quelques procédures efficaces.

 

 

5 septembre

Mer Egée

La Luftwaffe reprend ses raids de jour contre Naxos et Chio et ses attaques de nuit contre Rhodes, perdant en tout 12 avions, pour cinq chasseurs alliés.

La nuit suivante, les bombardiers lourds alliés attaquent la gare de triage de Sofia. Malheureusement, la médiocre précision du bombardement provoque des pertes dans la population civile.

 

Océan Indien

Pendant que le D’Entrecasteaux se dirige vers les Andaman, le D’Iberville et l’Aramis mettent le cap au sud vers la côte australienne. L’hydravion Potez-452 du D’Entrecasteaux aperçoit des épaves flottantes, qui, en fin de journée, sont reconnues comme pouvant appartenir au MN Quercy. Une “Alerte au Raider” est transmise par radio à tous les navires alliés naviguant dans la région.

 

 

6 septembre

Paris

Havas-OFI diffuse dans la matinée les huit feuillets du reportage de Jean Fontenoy sur le front de Grèce. La Propaganda Staffel a exigé la suppression de tous ses paragraphes sur la Luftwaffe. On a estimé que Fontenoy, très informé de ce qui touche à l’aviation[4], donnait, sans le vouloir peut-être, des informations précieuses à l’ennemi.

 

Mer Egée

Nouvelle rencontre nocturne entre unités légères ennemies au large d’Andros. Le HMS Grove éperonne et coule le S-31 allemand, mais est lui-même coulé par une torpille italienne. Deux des vedettes italiennes, les MAS-536 et 537, sont alors détruites par le torpilleur français La Cordelière et deux vedettes britanniques de classe Vosper.

Pendant ce temps, les croiseurs français Montcalm et Gloire effectuent un bombardement de 50 minutes sur les forces allemandes tenant Andros avant de se retirer.

 

Saïgon

De Gaulle prononce un important discours devant des officiers français et coloniaux. « La France renforcera les défenses de l’Indochine, annonce le ministre de la Guerre, mais ne vous y trompez pas : de durs combats vous attendent. (…) Cependant, la France, l’épreuve passée, saura reconnaître les mérites de chacun. (…) D’une part, une autonomie pleine et entière sera accordée aux peuples de l’Indochine. D’autre part, au terme d’un accord spécial avec le gouvernement vietnamien, tous les Vietnamiens qui auront servi sous nos couleurs se verront accorder ce que la France a de plus précieux : la citoyenneté française. »

Par la suite, De Gaulle répète son discours devant un nombreux public de civils. Quelques gros cultivateurs d’hévéas bien connus quittent ostensiblement la salle quand arrive le sujet de l’autonomie politique. Certains grommellent ouvertement « Qu’il dise toute de suite “l’indépendance” ! ». Alors De Gaulle s’interrompt et, d’une voix forte : « Sachez-le bien, Messieurs qui croyez protéger vos petits intérêts en tenant vos petits discours dans votre petit coin : très bientôt, entre la Nation et la piastre, il vous faudra choisir ! »

 

Tokyo

Le Prince Konoye, Premier Ministre, rencontre en privé l’Ambassadeur des Etats-Unis, Mr Grew. Le Prince Konoye propose à nouveau de rencontrer le Président Roosevelt pour tenter de sortir de l’impasse politique, et affirme que son gouvernement a accepté les quatre principes énoncés par le Secrétaire d’Etat américain comme un bon point de départ pour reconstruire les relations entre les deux pays. A Washington, Cordell Hull, informé de ces déclarations, estime que les propos de Konoye manquent de sincérité.

 

 

7 septembre

Newport (Rhode Island, Etats-Unis)

Une importante délégation française, dont quelques commandants de navires ayant récemment combattu et des ingénieurs navals, viennent discuter avec des représentants du Naval War College, du BuOrd et du BuShips certaines des leçons durement apprises durant les six premiers mois de 1941. La partie technique des discussions, qui vont durer trois jours, concerne la lutte anti-sous-marine, les nouvelles armes air-surface et la conception d’un nouveau destroyer d’escadre.

– La délégation française présente d’abord un projet élaboré par l’Ingénieur-Général Louis Kahn et consistant en l’utilisation de torpilles non guidées comme armes anti-sous-marines à tirer vers l’avant. Kahn explique que des torpilles utilisées par des sous-marins français de 1 500 tonnes déployés à Scapa-Flow et effectuant des patrouilles anti-sous-marines ont été modifiées pour attaquer des U-boots en plongée détectés par hydrophones. Le dispositif de réglage gyroscopique doit être adapté pour pouvoir diriger la torpille vers le bas. Les déclencheurs d’explosion doivent être réglés avant le lancement. Le principe pourrait être étendu aux navires de surface en les équipant de torpilles courtes de 21 pouces, pouvant emporter une tête explosive de 220 à 300 kg jusqu’à 1 000 mètres à 50 nœuds. De telles torpilles pourraient rattraper en 46 secondes un sous-marin naviguant à 8 nœuds en plongée et détecté à 1 000 m. Même si le sous-marin pouvait détecter en 10 secondes les torpilles en approche et réagir en 10 secondes pour changer de cap et de profondeur, il ne pourrait bouger de plus de 107 m dans le plan horizontal et de plus de 15 m en profondeur. Une salve de trois torpilles serait suffisante pour que l’une au moins explose assez près du sous-marin pour le couler ou le forcer à faire surface. Le concept intéresse énormément les ingénieurs américains, qui ont trouvé que le projet de “Hedgehog” britannique était limité en portée et en profondeur et qu’il infligeait de sévères contraintes à la coque du navire au moment du tir. Cependant, pour être mise en pratique efficacement, l’idée de Kahn demande un second appareillage sonar, avec un dôme réglé pour indiquer la profondeur de la cible.

– Le deuxième projet est celui d’une bombe planante larguée par avion. Il a été développé à partir d’un cahier des charges de l’Armée de l’Air remontant à 1936. Des bombes planantes ont été développées par la SNCAM (ex-Avions Dewoitine) en 1939 ; elles ont subi des tests en soufflerie en octobre 1939 et ont été essayées sur le champ de tir de Cazeaux en février 1940. Le modèle de 50 kg a été officiellement accepté par l’Armée de l’Air en mai 1940 et seize bombes ont été évacuées vers l’Algérie en juin. A partir de ce modèle réussi, les ingénieurs français proposent à la fois une arme de 500 kg non guidée pour attaquer des objectifs de grande taille et une arme radio-guidée pour attaquer des navires sans pénétrer dans la zone de tir de leur DCA à courte portée. Les gros bombardiers quadrimoteurs (B-17 ou B-24) pourraient trouver là un moyen d’attaque anti-navires relativement précis.

– La troisième discussion tourne autour du navire baptisé Destroyer d’Escadre de nouvelle génération. En découvrant la description de la future classe Fletcher, les Français relèvent que la coque à franc tillac choisie sera souvent inondée par les lames de l’Atlantique Nord. Le canon polyvalent de 127 mm/38 est considéré comme trop peu puissant, même si l’idée d’un canon à la fois anti-surface et anti-aérien plaît beaucoup aux officiers français qui ont combattu en Méditerranée. Comme l’explique le commandant de l’un des contre-torpilleurs de classe Le Hardi ayant participé à la poursuite et à la destruction du Bismarck : « Ce qu’il nous faut, c’est un destroyer capable de suivre les grandes unités à haute vitesse dans le mauvais temps de l’Atlantique Nord, armé de six canons de 130 polyvalents ou d’un équivalent, sans doute aussi de trois ou quatre affûts doubles de 40 mm Bofors et de 10 voire 12 tubes lance-torpilles anti-navires. Finalement, il nous faut un Le Hardi en plus grand. » Le BuOrd montre alors les données concernant le 127 mm “lourd” (127/54) prévu pour les cuirassés de classe Montana. Ce canon soulève un grand intérêt dans la délégation française, qui demande le poids et les données techniques de l’affût double polyvalent prévu. Le BuShips est cependant incapable de donner une date possible pour la construction des nouveaux destroyers désirés, quoique leurs plans puissent être soumis avant la fin de 1941, car les chantiers navals américains sont déjà engagés dans la production à grande échelle des destroyers des classes Benson et Fletcher, la classe Sumner (portant six canons) devant suivre sur leurs talons.

 

Hammaguir

Carnets du Professeur (et Commandant) Jean-Jacques Barré (archives du CNRS)

Enfin le banc d’essai est opérationnel ! Les choses sérieuses vont pouvoir commencer. Au travail sur l’EA 1941 – ou plutôt sur le gazogène modèle 41 !

 

 

8 septembre

Mer Egée

Des Bf-109 armés d’une bombe (Jabos) attaquent par surprise le port de Naxos, détruisant un caboteur grec et trois vedettes Fairmile B. Un Bf-109 est abattu par la DCA.

 

Singapour

Le Général De Gaulle rencontre le Premier Ministre australien pour discuter de la défense de l’Extrême-Orient.

 

Washington

Le service du chiffre américain réussit à donner à Cordell Hull le texte complet d’un message urgent transmis à l’ambassade du Japon par Tokyo. A la lecture de ce document, il est évident que le gouvernement japonais n’est pas prêt à la moindre concession sur la guerre en Chine.

 

 

9 septembre

Alger

On pourrait se croire revenus aux plus beaux jours de l’avant-guerre.

À quatre jours de la rentrée parlementaire, toutes sortes de rumeurs, nées nul ne sait où, agitent les “milieux autorisés” de la capitale de l’Empire – non, de la capitale française ! On prête à une camarilla de radicaux proches de Daladier l’intention de torpiller le gouvernement Reynaud au moment de la discussion du budget ordinaire ou, sinon, lors du débat de renouvellement de la loi de pleins pouvoirs. L’opération, raconte-t-on, serait d’ores et déjà préparée par Léon Martinaud-Deplat, praticien chevronné des manœuvres de couloir et autres coups fourrés.

Le “petit algérois” de l’Agence Havas Libre, qui a pris la suite de son “petit parisien”, va donner une importance particulière à ce tintamarre en laissant entendre qu’au cabinet de Daladier, on n’a guère apporté de conviction à démentir que le “Taureau du Vaucluse” y soit mêlé. Les cancans deviennent une information, croit-on pouvoir penser, puisque ce papier d’éclairage politique diffusé à 18h30 chaque jour est relu, avant d’être mis sur les fils, par le patron d’AHL en personne, Pierre Brossolette, que l’on sait proche du triumvirat qui domine le gouvernement.

 

 

10 septembre

Paris

Journal de Jacques Lelong – Retour à Paris après un voyage aussi pénible qu’à l’aller, mais épicé d’un épilogue étonnant. Arrivé Gare de Lyon avec trois heures de retard (heureusement que j’avais écrit aux parents de ne pas venir m’attendre), je prends le métro pour rentrer à la maison. En changeant à Etoile, je suis arrêté par deux flics, attirés par ma valise. Képis, pèlerines, moustache pour l’un, gros nez pour l’autre : on dirait qu’ils sortent d’une page des Pieds Nickelés. Mais je n’ai pas envie de rire. « Vous avez une grosse valise, jeune homme. On peut voir ce qu’il y a de si lourd ? » Ils ouvrent mon bagage sans attendre ma réponse. Entre les vêtements, ils dégagent successivement des vieux journaux qui les enveloppent quatre saucissons, six œufs dans une boîte en carton, et l’un des revolvers du Grand-Père Magnan. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » J’ai du mal à inspirer assez d’air pour pouvoir répondre, puis je réalise que Moustache ne montre pas le revolver, mais les saucissons. J’articule donc : « Des saucissons… »

– Et vous voulez nous faire croire que vous allez les manger en famille, bien sûr ? dit-il avec l’air de penser que je vais me lancer dans la charcuterie au marché noir avec quatre sauciflards. « Ben… oui… » (quand vont-ils me passer les menottes, ces sadiques ?).

– Bon, dit Gros Nez. On vous croit, parce qu’il n’y en a pas beaucoup. Mais méfiez-vous. On a de nouveaux collègues qui ne rigoleraient pas avec ce qu’il y a dans votre valise.

– Vous savez, chuchote Moustache avec un petit sourire, ceux en uniforme noir.

Les Miliciens de Darnand…

Je suis arrivé à la maison plus mort que vif. Les fonctionnaires français ont décidément inventé bien des façons de résister.

 

2/3 3/3



[1] Le ministre emploie le mot carpetbaggers, dont la mauvaise réputation remonte à l’après-guerre de Sécession.

[2] « Très déçu » ou « trahi sur toute la ligne ». L’imprécision parfois grandiose de la langue allemande fait ici tout son charme…

[3] « Mais heureusement, l’Allemagne possède sa Kriegsmarine, en particulier ses sous-marins, qui, aujourd’hui comme hier, ne l’ont jamais déçue » (ou « trahie »).

[4] Fontenoy avait épousé une aviatrice de records, Madeleine Charnaux, qui devait mourir d’une tuberculose en 1943.