Octobre 1941 (3/3)

 

21 octobre

Des lettres pour les Pyrénées (6)

Alger, le 21 octobre 1941

Cher Papa, chère Maman,

Je profite d’un rare moment de calme pour vous écrire une courte lettre. Depuis quelques semaines, à l’issue de ma convalescence, j’ai intégré le Peloton formateur de sous-officiers, à Cherchell. Cherchell est située à l’ouest d’Alger ; c’est une toute petite ville, blottie entre mer et montagne, entourée d’un mur construit lors de la colonisation et riche d’une histoire remontant à l’antiquité romaine.

Mais je ne suis pas ici pour faire du tourisme. Le peloton formateur de sous-officier est un stage exigeant de plusieurs mois destiné à former les sergents-chefs. Je n‘en suis qu’au début, mais j’ai déjà bien remarqué que cette formation n’avait rien à voir avec celle que nous avions eue en septembre 39, à la mobilisation, ou pendant l’hiver 39-40. A l’époque, les seuls exercices physiques étaient de longues marches, parfois nocturnes, souvent avec tout notre barda sur le dos ; ici, pas une journée ne débute sans une course matinale et des exercices de gymnastique avant même le petit déjeuner, et pas une journée ne s’achève sans une autre activité sportive. En 39-40, on nous avait sommairement appris le tir avec nos armes individuelles, et les munitions étaient comptées pour l’entraînement ; ici, les exercices de tir sont quotidiens, et il paraît que nous apprendrons aussi à manier les mitrailleuses, fusils-mitrailleurs et même mortiers ! Autre nouveauté, nous avons beaucoup de cours théoriques (on retourne à l’école !), on nous enseigne la tactique et l’art d’utiliser le terrain, et les exercices pratiques sont proches des conditions de combat réel : sorties de nuits, patrouilles, embuscades, déplacements sous tirs à balles réelles etc. Rien à dire, ici on forme de vrais soldats, avec cet entraînement, ce n’est pas l’armée de 40 que les Boches vont retrouver en face d’eux…

Le rythme est très dur, et déjà plusieurs élèves ont abandonné. La première phase de notre formation a été sanctionnée par un examen que j’ai réussi ; demain s’ouvre la seconde phase, qui s’annonce plus longue. Pour l’instant, nous sommes beaucoup restés en ville, dans la caserne Dubourdieu, l’ancienne caserne du 1er régiment de tirailleurs algériens, que nous partageons désormais avec les élèves-officiers de Saint-Cyr qui s’y sont réfugiés (mais sans jamais nous mélanger !) ; il paraît que la suite de la formation nous amènera plus souvent (et pour des sorties plus longues) en campagne ou dans la montagne toute proche, pour une vie de patrouille et de bivouac que je trouverai sans doute plus à mon goût.

Par un hasard extraordinaire, j’ai retrouvé dans ce stage Juanito, vous savez bien, l’ouvrier espagnol qui nous aidés pour les vendanges 37 et 38, le séducteur dont toutes les filles étaient folles ! Après de longs mois dans le camp d’internement de Rivesaltes, puis dans une compagnie de travailleurs (qui l’a conduit en Bretagne et en Charente), il s’est engagé dans la Légion en juin 40 et s’est finalement retrouvé en Algérie après un long « détour » par la Corse… Il m’a raconté son parcours avant d’arriver chez nous, obligé de fuir sa Castille natale à cause non pas de ses propres sympathies politiques, mais de celles de son frère, anarchiste assassiné par les Fascistes…

Si nous réussissons ce stage, c’est avec de beaux galons de sergent-chef que, très bientôt je l’espère, nous reprendrons pied en Europe, Juanito et moi, chacun dans son unité...

Je vous embrasse bien fort,

Votre fils, Bertin.

 

 

22 octobre

Alger

La fusion du 2e Bureau et du Bureau Central de Renseignement et d’Action en Métropole (BCRAM) est réalisée par un décret du Président du Conseil, sous l’impulsion du général de Gaulle et de Georges Mandel, ministre de l’Intérieur. Le nouveau service prend le nom de Direction générale des services spéciaux (DGSS).

La DGSS est articulée en cinq sections :

– Section Renseignements, basée sur l’activité de l’ex 2e Bureau (renseignements et attachés militaire, renseignements Marine, renseignements Air).

– Section DM (Documentation Militaire), chargée de classer et d’exploiter les renseignements obtenus, mais aussi de préparer des plans d’attaque des objectifs ennemis par des opérations paramilitaires. Elle préparera les fameux Plans Vert, Violet, Bleu et Tortue/Caïman[1].

– Section AM (Action Militaire), chargée de la formation des agents “Action”, des liaisons avec eux pendant leurs missions, des opérations d’atterrissage et de parachutage.

– Section NM (Non Militaire), chargée de toutes les questions politiques, classant les renseignements non militaires et les transmettant au ministre de l’Intérieur.

– Section de Contre-Espionnage.

Le chef du 2e Bureau, le colonel Rivet, reçoit ses étoiles de général, en raison des nombreux services rendus.

De son côté, le Lt-colonel Palliole, qui devient colonel, n’a pas non plus démérité. Durant les deux mois qui ont séparé la création du BCRAM et la fin de la campagne de France, son organisation a pu mettre sur pied un embryon de structure de collecte du renseignement sur la partie du territoire encore libre et dissimuler une bonne quantité de matériel, armes et postes de radio. Au 15 août 1940, cependant, aucun réseau de liaison n’était opérationnel. Les quatre mois suivants, le BCRAM devait être confronté à plusieurs problèmes : la définition d’une doctrine pour l’action armée (en l’absence d’une tradition française de la guérilla), la formation de spécialistes aussi bien dans le domaine du renseignement que de l’action et les liaisons avec le territoire métropolitain. Fort heureusement, il avait disposé pour résoudre ces difficultés de tout l’appui de De Gaulle et de Mandel (comme, au même moment en Angleterre, le SOE disposait de l’appui de Churchill). Au bout d’un an et demi, son travail commence à porter ses premiers fruits, non sans douloureux échecs.

Cependant, si la DGSS est rattachée au ministre de la Guerre, son directeur n’est ni le général Rivet, ni le colonel Palliole, car c’est un civil. Jacques Soustelle est le premier à occuper ce poste. La Seconde Guerre Mondiale marque ainsi une évolution fondamentale dans l’histoire des services spéciaux français : l’irruption des civils dans un domaine jusqu’alors exclusivement militaire. S’amorce alors un processus de rapprochement entre les services spéciaux et la sphère politique, qui aboutira à faire passer la tutelle des services spéciaux de l’Etat-major au Gouvernement.

 

 

23 octobre

Lyon

Par un câble expédié de Panama, Robert Lainguy informe la direction du Temps de sa démission. Il ajoute qu’il entend rejoindre Alger et « y prendre enfin sa part du combat contre les Occupants ». Donnant dans la dérision, il précise qu’il s’abstient pour l’instant de demander que ses notes de frais lui soient remboursées : « Je ne vous les présenterai qu’après la victoire, mais vous aurez à les payer comme le reste ».

 

 

24 octobre

Tokyo

Le général Tojo, nouveau Premier Ministre, approuve l’échange de cartes des frontières entre la République Populaire de Mandchourie et le Mandchoukouo aux négociations de Harbin. Ces discussions ont progressé depuis le pacte de non-agression soviéto-japonais du 13 avril précédent. Elles débouchent ainsi sur le règlement définitif de “l’incident du Nomonhan” aux conditions des Soviétiques, ce qui provoque des protestations chez les officiers de l’Armée du Kwantung. Néanmoins, son chef, le général Umezu, assure que l’Armée du Kwantung obéira loyalement à l’esprit comme à la lettre des nouveaux accords. Umezu a en effet été chargé par l’état-major impérial d’appliquer « la politique du sang-froid » (seihitsu kakuho). Il s’agit « de donner une impression de force en cachant ses faiblesses et d’endurer les provocations en évitant d’exciter l’autre camp. »

Mais dans le Pacifique, Tojo estime que l’heure n’est pas à la modération. C’est pourquoi l’amiral Shimada, ministre de la Marine, tente de retarder toute action irréversible en arguant que la Marine Impériale ne pourrait exécuter des opérations offensives lointaines dans la situation actuelle de ses réserves de carburant. « Je comprends, répond Tojo. Dans ce cas, je décide de satisfaire les besoins de la Marine en lui accordant la plus grande partie des réserves pétrolières de l’Empire. » Shimada, qui ne s’attendait pas à un tel cadeau, en reste sans voix…

 

 

25 octobre

Greenock (Grande-Bretagne)

Le Prince of Wales, accompagné des DD Electra, Express et Hesperus, lève l’ancre l’Extrême-Orient. Il va retrouver le Repulse à Durban (Afrique du Sud) avant de mettre le cap sur Singapour.

 

 

26 octobre

Alger

Arrivée du squadron n°10 de la RAF, avec ses bombardiers lourds Halifax Mk.II (à moteurs Hercules).

 

 

27 octobre

Liverpool

Départ vers l’Inde d’un nouveau convoi de renforts, chargé de 12 Hawker Hurricane, 53 Fairey Battle, 24 Bristol Blenheim IV et de chars Matilda Mk.II d’accompagnement de l’infanterie.

 

Londres

Pour varier ses angles d’attaque, der Chef, toujours paladin du Führer, s’attaque aux Gauleiter, personnages en général peu populaires, tenus souvent par la population pour des satrapes et qui, affirme-t-il, « nur an dem Maul und dem Bauch denken » – ne pensent qu’à leur gueule et à leur ventre. Il les accuse aussi de ne pas obéir aux ordres de Berlin et de saboter l’effort de guerre.

 

Singapour

Arrivée du Rodney et du Hermes, escortés par le croiseur lourd Exeter, les croiseurs légers Mauritius et Emerald et les DD Jervis, Kingston, Legion et Zulu.

 

Manille

L’amiral Hart (commandant de l’Asiatic Fleet) apprend par hasard (sic !) les plans du général MacArthur pour la défense de Luçon. Après les avoir étudiés, il envoie un message à Washington pour proposer que l’Asiatic Fleet et l’escadre française de Mer de Chine Méridionale se regroupent en Baie de Manille. Il indique qu’au rythme actuel, l’expansion de l’USAAF aux Philippines mettra probablement dans quelques mois la baie de Manille à l’abri des attaques aériennes.

 

 

28 octobre

Mer Egée

Dans la nuit du 27 au 28, le vieux cuirassé Courbet bombarde les installations allemandes sur l’île d’Andros, escorté par d’autres bâtiments de l’Escadre de Mer Egée, sous le commandement du contre-amiral Vian (CL AA Naiad et Euryalus, DD Gurkha et Sikh, et DD de classe Hunt Avon Vale, Blankney, Croome, Eridge, Farndale, Grove et Hurworth, sous le Cdr. C.T. Jellicoe). Au même moment, la Force B (contre-amiral Lavoix), composée des CL Montcalm (amiral) et Gloire et des CT Le Fantasque, Le Terrible et L'Indomptable pose des mines sur la côte ouest d’Andros.

Alors que le groupe du Courbet se retire vers Ikaria et Samos, il tombe sur une patrouille formée des mini-sous-marins italiens CB-2 et CB-4, qui lancent tous deux leurs deux torpilles de 450 mm. Le Courbet est atteint par une torpille en avant de sa tourelle A. Le vieux cuirassé doit ralentir à 12 nœuds et être échoué sur la côte nord d’Ikaria après avoir embarqué près de 3000 tonnes d’eau. Le petit DD Hurworth est touché par une autre torpille et doit être sabordé. Il est vengé par son jumeau, l’Avon Vale, qui éperonne le CB-2.

Les malheurs du Courbet réveillent l’ardeur offensive de la Luftwaffe (fort discrète depuis plusieurs semaines) : elle lance deux grands raids contre le cuirassé, que les destroyers de Jellicoe entourent pour le couvrir de leur DCA jusqu’à l’arrivée d’un remorqueur. Une violente bataille aérienne se développe au-dessus d’Ikaria ; 24 avions allemands et italiens sont abattus ainsi que neuf chasseurs français venus de Samos. Le Courbet est touché par une bombe de 500 kg et une de 250 kg. Malgré tout, dans la soirée, avec l’aide d’un remorqueur de haute mer, les incendies sont éteints et une partie de l’eau est pompée. A minuit, le Courbet repart très lentement pour Rhodes. Le lendemain, après de nouvelles réparations d’urgence, il retourne à Alexandrie pour y attendre que l’on décide de son avenir.

 

 

29 octobre

Scapa Flow

A la suite d’un rapport des Renseignements britanniques estimant que le Scharnhorst et le Gneisenau seront pleinement opérationnels début novembre et que le Tirpitz achève actuellement ses derniers essais en Norvège, le Richelieu est rappelé en hâte de Martinique.

 

 

30 octobre

Paris

Journal de Jacques Lelong – Hervé Magnan fait du Droit, comme son frère. Leurs cours ont commencé plus tard que ceux du PCB, et leur laissent pas mal de temps pour penser à autre chose. D’après Hervé, qui recommence à faire des cachotteries, ils préparent « un truc génial » qui va se passer à Marseille, où les deux frères doivent retourner dans quelque temps. Apparemment, il n’y a que moi qui ne suis pas fichu d’être autre chose qu’un gentil étudiant.

 

 

31 octobre

Atlantique Nord

Tell me what were their names, tell me what were their names,
Did you have a friend on the good
Reuben James ?
(Woody Guthrie, 1941)

Quoique l’Allemagne et les Etats-Unis soient officiellement en paix, les incidents se sont multipliés depuis plusieurs mois, les sous-marins allemands s’en prenant à des convois escortés par des navires de guerre américains, qui n’hésitent pas à répliquer. A l’aube du 31 octobre, au sud de l’Islande, l’U-552 approche du convoi HX.156 (44 navires venant d’Argentia et se dirigeant vers l’est). Averti de la présence d’un sous-marin, le Cdr Heywood L. Edwards place son navire, le vieux destroyer Reuben James, entre la menace et un transport de munitions. A 05h25, le Kapitän-Leutnant Erich Topp, sachant parfaitement qu’il s’agit d’un navire américain, ordonne de torpiller le gêneur. Une torpille fait exploser la soute à munitions avant et le Reuben James coule en cinq minutes, emportant 150 hommes, dont le Cdr Edwards. C’est le premier bâtiment perdu dans cette guerre par l’US Navy…

Mais aux cinq “four-pipers” américains qui escortaient le convoi se sont ajoutées depuis le départ les corvettes canadiennes HMCS Chambly et Moosejaw (la présence de la Marine Nationale dans l’Atlantique Sud permettant au Commonwealth de concentrer ses forces dans l’Atlantique Nord). Le 10 septembre, ces corvettes de classe Flower ont déjà détruit l’U-501. Bien mieux équipées que les vieux DD américains, elles contre-attaquent et viennent à bout de l’U-552 au bout de quatre heures de chasse. Il n’y aura pas de survivants.

 

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[1] Plan Vert : doit paralyser les mouvements de l’ennemi par voie ferrée pendant le délai nécessaire à l’établissement d’une tête de pont. Sera en grande partie l’œuvre des cheminots.

Plan Violet : dirigé contre les moyens de transmission allemands, en particulier les lignes souterraines à grande distance. Sera appliqué par des spécialistes des PTT.

Plan Bleu : vise les lignes à haute tension. Il doit priver de courant les voies ferrées électrifiées et les zones côtières.

Plan Tortue : doit entraver les déplacements routiers dans le quart nord-ouest du pays grâce à l’action des maquis. Revu plusieurs fois, un moment rebaptisé Bibendum, il sera finalement étendu à toute la France, notamment aux maquis du Massif Central et du Sud-Est (dont celui du Vercors) et prendra alors le nom définitif de Caïman.