New York
François Coulet a attendu d’avoir quitté Washington pour demander aux chiffreurs de M. Patry de Bernières d’expédier en code à Paul Reynaud deux phrases cryptiques : « Le requin a mangé du lion. Clémentine préfère le poisson. Signé Touchet. »
Parce que Touchet Coulet, bien entendu.
Paris
Journal de Jacques Lelong – Ma première rentrée universitaire. Le programme du PCB n’a rien de très rigolo (Physique, Chimie, beuh, heureusement qu’il y a la Biologie). Les horaires des cours seront adaptés pendant l’année, pour tenir compte des heures du lever et du coucher du soleil, en raison des restrictions de consommation d’électricité ! Et encore, ce n’est rien : cet hiver, nous aurons sûrement droit aux restrictions de charbon pour le chauffage…
Côté positif : je vois Isabelle tous les jours. Evidemment, ce n’est pas très intime : nous sommes plusieurs centaines dans le même amphi…
Hammaguir
Depuis quelques semaines, une agitation fébrile trouble le calme du désert saharien. Des hommes aux traits burinés par le sable, le vent et le soleil, construisent une sorte de tour de 8 mètres de haut au milieu de nulle part. Deux Potez 620 bien fatigués et deux antiques Potez 25-TOE rôtissent au soleil au bord du terrain d’aviation. Quelques tentes complètent le tableau, groupées autour d’un puits et d’un baraquement en dur rudimentaire.
Rien ne semble présager le brillant avenir du lieu.
Pourtant l’enthousiasme est bien là. Dès l’aube, profitant de la très relative fraîcheur, un Bloch 175 qui a connu de meilleurs jours (mais aussi de pires) s’apprête à décoller. Dans son nez vitré, un opérateur fait face à une bien curieuse console. L’appareil est équipé d’une grande antenne radio au-dessus du fuselage. Bientôt, l’avion s’élève péniblement sous le soleil, accompagné par un Potez 63-11 à bord duquel guette un homme armé d’une caméra.
Go ! Les portes de la soute du MB-175 s’ouvrent et un étrange engin en tombe. Farci d’enregistreurs Hussenot-Baudoin (encore un brillant ingénieur en exil !), il ressemble à un gros tuyau empenné et son vol est hésitant. Pourtant l’engin adopte une trajectoire stable, grâce aux gyroscopes de stabilisation et à l’habileté de l’homme qui, dans le nez du MB-175, entame les premières manœuvres radio-commandées. Une instruction, et le modèle vire docilement dans la direction voulue. Brusquement, c’est la tuile : le modèle part en vrille à droite, sans que la commande radio puisse corriger sa course. Un parachute de récupération s’ouvre, mais l’engin n’en fait qu’à sa tête, la vrille entortille le parachute autour du frêle planeur… et c’est le crash. Aussitôt un Potez 25 qui orbitait dans les parages “fonce” vers l’épave, guidant un camion Laffly. Des débris seront récupérés dans un rayon de 25 mètres autour du point d’impact.
Pourtant René Leduc a foi dans la configuration de sa machine !
Rome
Les récentes opérations de la Xa MAS ont connu un succès inespéré, mais ont aussi coûté très cher, avec la perte des sous-marins Ambra et Gondar, dont les équipages étaient devenus des vétérans des opérations spéciales. Le Sciré reste le dernier sous-marin apte au transport des SLC, ce qui n’est évidemment pas acceptable dans l’optique d’une poursuite de ces attaques. Aussi Supermarina décide de retirer les Adua et Durbo de leurs escadrilles respectives et de les affecter à la Xa MAS afin qu’ils s’y entraînent en vue de nouvelles attaques de maiale dès le printemps 1942.
Paris
L’Allemagne a remplacé la Yougoslavie par trois états fantoches. Pierre Laval ne saurait rater cette occasion de nommer des ambassadeurs qui ne craindront pas la concurrence des envoyés d’Alger.
Max Bonnafous, ex-ministre de l’Agriculture et du Ravitaillement, déchu au début de 1941 pour avoir été trop “consciencieux” auprès des Allemands, est nommé en Serbie.
Jacques Chevalier, philosophe ultra-catholique, filleul du maréchal Pétain, a fait une courte pige à l’Education Nationale avant que Doriot finisse par obtenir sa tête ; il est envoyé en Croatie, chez de bons catholiques.
Jean Goy a fondé le RNP avec Marcel Déat, mais celui-ci, qui le juge trop mou, obtient son exil dans les Balkans, au Monténégro.
Enfin, Laval profite de cette salve de nominations pour se débarrasser de Georges Bonnet, Secrétaire Général aux Finances Publiques et aux Questions Économiques. Celui-ci a toujours agacé le Président du Nouvel Etat Français, qui jalouse son réseau de relations internationales. Il est expédié au Mandchoukouo occuper le poste ingrat de Haut Commissaire pour les Comptoirs, Concessions et Protectorats Français d’Extrême-Orient (!). Bonnet est remplacé dans ses fonctions par Henri Deroy, Inspecteur des Finances, directeur de la Caisse des Dépôts et Consignations depuis 1935.
Pour Bonnet, la punition sera terrible. En effet, durant son exil asiatique, il devra tenir le rôle ingrat de bradeur d’Empire en signant divers “traités” unilatéraux, cédant “officiellement” des portions d'Indochine à la Thaïlande (traité d'Hanoï, 10 mars 1942), rétrocédant l'ensemble des concessions française en Chine à la République de Chine, satellite du Japon (traité de Shanghaï, 15 mai 1942) et finissant par céder les concessions française en Inde au gouvernement de l’Inde libre, autre satellite japonais (traité de Tokyo, 14 juillet 1942 – le personnel diplomatique nippon ne reculait devant aucune occasion d’humiliation). Ayant ainsi satisfait aux exigences nippones, Georges Bonnet passera le reste de la guerre ballotté entre diverses résidences surveillées étiquetées ambassades à travers toute l'Asie occupée par les Japonais. Ses “Mémoires d'Asie, 1941-1946” restent un tableau assez complet de ce à quoi pouvaient ressembler les coulisses de l'impérialisme nippon.
Bangkok
Arrivée d’un grand convoi japonais transportant des éléments de la 6e Armée, commandée par le Lt-général Tôji. Pami les troupes débarquées figurent les 7e et 23e divisions d’infanterie, venant de l’Armée du Kwantung. Ces deux unités ont été engagées deux ans plus tôt dans la bataille du Nomonhan (Khalkhin-Ghôl, août 1939) et ont subi de lourdes pertes sous les coups des forces soviétiques. Elles sont accueillies à Bangkok par le commandant des armées de la Zone Sud, le Maréchal Comte Hisaichi Terauchi, qui leur déclare : « Vous aurez bientôt une occasion en or de vous racheter aux yeux de l’Empereur ! »
Norfolk (Etats-Unis)
Ses réparations et son rééquipement achevés, le Richelieu entame une croisière de mise au point vers Fort-de-France.
Méditerranée Occidentale
Sous une puissante couverture de l’Armée de l’Air et de la RAF, le porte-avions Eagle, venant d’Alexandrie, passe le détroit de Sicile et file vers Gibraltar, où il arrivera le 8 et laissera son groupe aérien, avant de mettre le cap sur Devonport pour un carénage bien mérité. Le même jour, le petit Hermes et le Rodney passent le détroit de Sicile en sens inverse, escortés par les DD Jervis, Kingston, Legion et Zulu.
Alger
Arrivée d’Angleterre, par Gibraltar, de la 1ère Escadre de Chasse, sur Spitfire Mk.V. Cette unité va être déployée à Tunis, ses trois Groupes effectuant en alternance des séjours en Crète.
San Francisco
Début de la constitution d’un convoi d’une grande importance, qui doit quitter la côte ouest des Etats-Unis le 8 décembre. Ce convoi, qui transporte une grande partie des renforts envoyés aux Philippines, sera chargé non seulement de troupes, mais aussi de chasseurs (des P-40E) et de bombardiers en piqué (des A-24, variante destinée à l’USAAF des Douglas SBD-3 Dauntless de l’US Navy).
Washington
Conformément à l’optimisme de MacArthur sur la défense des Philippines, le général Marshall trace les grandes lignes d’un plan où Luçon et les Visayas deviendraient une forteresse autosuffisante à partir de laquelle la Mer de Chine Méridionale pourrait être interdite. Cependant, pour que ce plan se concrétise, il faudrait que les forces américaines et Philippines stationnées là puissent atteindre 200 000 hommes, avec plus de 120 B-17. C’est pourquoi, ce même jour, le Secrétaire à la Guerre, Henry L. Stimson, indique au Secrétaire d’Etat, Cordell Hull, que trois mois de paix sont nécessaires pour consolider les positions américaines aux Philippines. Plus prudent, Marshall affirme qu’il lui faudra jusqu’au 1er mars, soit cinq mois. L’amiral Hart, Commandant en Chef de l’Asiatic Fleet, n’est informé ni par MacArthur, ni par Marshall, de cette nouvelle prévision.
Parallèlement, Stimson promet à l’ambassadeur hollandais à Washington de livrer « dès que possible » à la ML-KNIL (Aviation de l’Armée Royale des Indes Orientales Néerlandaises) des bombardiers North-American B-25 pour remplacer les Martin 139 WH3/3A vieillissants qu’elle utilise. Mais « dès que possible » signifie, au mieux, janvier 1942.
Maroc
Arrivée d’Angleterre des premiers bombardiers lourds Halifax Mk.I des squadrons n°35 et 76 de la RAF.
Alger
La censure laisse sortir un papier d’éclairage du bureau d’Associated Press qui, sous couvert d’une revue de Presse, démontre que les autorités françaises ont entrepris de préparer l’opinion à une dégradation de la situation dans le sud-est asiatique, voire peut-être, est-il écrit sans fard, « à la perte de l’Indochine ». Très vite répercuté par New York, ce papier sera repris, via Havas Libre, par la plupart des journaux publiés en Afrique du Nord. Cependant, une D-notice du ministre de l’Information, Brendan Bracken[1], en interdira, sous prétexte de défense des intérêts nationaux, la diffusion en Grande Bretagne. Il faudra qu’une dépêche du bureau d’AP à Londres, utilisant le même procédé, annonce qu’à lire la Presse et à écouter la BBC, le War Cabinet prépare lui aussi les Britanniques à des difficultés en Asie, notamment à Hong Kong et en Malaisie, voire en Birmanie, pour que le Times, le Daily Telegraph et le Manchester Guardian puissent reproduire le papier d’Alger, avec trois jours de retard.
Angleterre
Trente-huit Hawker Hurricane et 47 Fairey Battle sont chargés sur des navires en partance pour l’Inde. Ils doivent y être remontés avant d’être expédiés en vol jusqu’en Birmanie et en Malaisie. Les Hurricane doivent équiper un squadron de la RAF chargé de la défense de Rangoon. Les Battle doivent équiper deux squadrons de la RAAF en Malaisie : le n°7 et le n°12 (encore dotés de Wirraway), jusqu’à ce que les bombardiers-torpilleurs Beaufort Mk.V produits par DAP en Australie soient disponibles.
Alger
Le lieutenant François Coulet a mis à profit son long trajet de retour pour entamer la rédaction de deux rapports aussi confidentiels l’un que l’autre.
Le premier porte sur des informations glanées au hasard des conversations de couloir et des coffee-breaks durant les pourparlers franco-américains sur le matériel ferroviaire.
« Pour me résumer, écrit Coulet, M. Louis Armand sera mieux à même d’évoquer les aspects techniques que moi. Je crois cependant utile de relever chez nos interlocuteurs plus que des réticences à nous informer de manière exhaustive dans ce domaine. J’en ai, pour ma part, déduit que les Américains – ou l’Industrie américaine, mais ne dit-on pas que “ce qui est bon pour Baldwin Works est bon pour les États-Unis” – souhaiteraient éliminer, aussi vite que les circonstances les y autoriseront, aussi complètement que possible, et pour aussi longtemps que possible, la concurrence des constructeurs de locomotives européens en général et français en particulier. Leur insistance à vouloir, par exemple, inclure dans les modalités de paiement le droit d’utiliser le “traitement intégral Armand” sans verser de royalties en porte témoignage.
D’autre part, j’ai cru comprendre que les aciéristes américains n’ont apprécié que modérément notre décision d’édifier une aciérie en Algérie. D’où les difficultés que nous avons éprouvées sur l’achat des cinq machines articulées type Norfolk & Western. On redoutait, à l’évidence, qu’elles ne soient employées aux fins d’accélérer la construction des installations de Bône (ce qui n’est pas faux, semble-t-il).
En bref, je crois pouvoir avancer, avec la prudence qui s’impose, qu’il nous faut sans cesse garder à l’esprit la vraie nature du Prêt-Bail. S’il reste, de notre point de vue, l’instrument de notre victoire – tout au moins l’un de ses instruments essentiels, il apparaît aussi, dans la pensée des Américains, comme un Cheval de Troie qui doit leur conférer, à moyen terme, l’hégémonie technique, économique, financière, donc politique, sur l’ensemble de la planète. Ce que nous leur devrons, nous le paierons cher.
On déplorerait l’outrecuidance d’un fonctionnaire de mon rang qui s’autoriserait à lancer des mises en garde, mais je croirais manquer à mes devoirs si je n’attirais pas l’attention du Département et, à travers lui, du Conseil de Défense nationale et du Gouvernement, sur ces perspectives. »
Ce rapport sera remis à une dactylo assermentée qui le reproduira, sous le timbre “Très Confidentiel”, à une dizaine d’exemplaires.
Le second rapport de Coulet revêt une forme sortant de l’ordinaire. Il l’a transcrit à la main entre Prestwick et Lisbonne, il en a appris par cœur les deux pages et il l’a ensuite brûlé dans un cendrier, au bar du vieux terrain de Povõa de Santa Iria, avant même de commander un verre de vinho verde. On ne saurait préserver le secret avec plus d’efficacité.[2] Le début de ce compte-rendu vaut d’être cité in extenso pour sa concision et la tranquille assurance qui transparaît :
« À l’évidence, les objectifs assignés par monsieur le Président du Conseil à ma mission officieuse ont été atteints :
1) Le président Roosevelt et son entourage ont admis, ne serait-ce qu’entre les lignes, qu’ils manipulent à leur guise l’ambassadeur Léger en jouant de sa vanité et de l’étendue bien connue de sa confiance en lui-même.
2) Je confirme mon message “Le requin a mangé du lion” : nous avons l’accord de la Présidence et du Département d’État pour l’envoi à Washington d’un des anciens Présidents du Conseil qui y remplacerait l’ambassadeur Léger. Le veto fulminé contre M. Tardieu ne paraît s’expliquer que par une jalousie et des rivalités de prime donne : à la Maison Blanche, on ne lui pardonne pas d’avoir mis en œuvre le premier un New Deal à la française. Mais la voie est libre pour M. Daladier ou pour M. Blum.
3) Je suis porteur d’une lettre privée de Mr Cordell Hull proposant l’arrivée à Alger de l’amiral Leahy à l’ambassade (“Clémentine préfère le poisson”). Il succèderait à Mr William Bullitt, considéré comme francophile à l’excès et demeuré trop proche de M. Georges Bonnet. Cette lettre ne m’a été remise qu’un quart d’heure avant le décollage de mon avion, par mon homologue chargé des négociations ferroviaires (qui devait bien se demander ce qu’elle contenait !). Si j’interprète bien le propos de Mr Hull, je ne serais pas surpris de voir l’amiral arriver incessamment à Alger, à l’improviste, en mission exploratoire.
4) Lors d’un déjeuner offert par M. Armand, j’ai eu le plaisir d’être assis à côté d’une grande dame de la vie politique américaine, qui nous montre beaucoup d’amitié et qui est fort proche de la présidence. Elle m’a dit en propres termes (en français) : « Nous entrerons très bientôt en guerre à vos côtés, rassurez-vous, mais, pour ne pas nous heurter au Congrès, nous devons encore attendre, de la part d’Hitler ou des Japonais… comment dites-vous… l’occasion qui fera le larron. » Je crois que Mrs Eleanor Roosevelt faisait fonds davantage sur l’Empire du Soleil Levant que sur le Reich. »
Indochine
Le droit d’escale japonais à Hanoï, sur la route Canton-Bangkok, est suspendu « provisoirement » par la France, officiellement pour raisons techniques – mais Tokyo comprend parfaitement qu’il s’agit d’une protestation contre la concentration de troupes japonaises en Thaïlande.
Atlantique Nord (Western Approaches)
La corvette française Renoncule éperonne et coule l’U-71. Mais, endommagé lors de son exploit, le petit bâtiment doit être sabordé.