Novembre 1941 (3/3)
21 novembre
Alger
La marquise de Crussol, qui adoucit le veuvage d’Édouard Daladier, se montre aussi discrète qu’Hélène de Portes l’était peu. Elle a pu rejoindre la capitale de la France au combat en septembre via Collioure, Barcelone, Madrid et Lisbonne, grâce au sauf-conduit délivré par le consulat général du Portugal à Marseille. Elle a été accueillie par les Espagnols avec une mauvaise humeur appuyée, mais bien reçue sur les rives du Tage.
À peine arrivée, Marie-Lou, comme le tout-Alger l’appelle après le tout-Paris, a ouvert un salon. On s’y retrouve entre gens de bonne compagnie, pour parler, sans trop de médisance, de choses et d’autres - pas seulement de politique. « Je veux, dit-elle à ses hôtes, que vous vous comportiez comme dans la chanson de Gilles et Julien. » [1]
On y débat ce soir du sort de Jean Giraudoux, interné par les Allemands, avec d’autres personnalités du Pouvoir, des Lettres, des Arts et de l’Économie, depuis la fin d’août 1940, dans le château des Hohenzollern à Sigmaringen. On a pu savoir par la Croix-Rouge qu’il ne s’agit ni d’une prison au sens strict, ni d’un camp de concentration, mais que le régime n’y est pas moins sévère et la nourriture guère moins médiocre.
– Pauvre Jean, déplore-t-on. Le voici dans le rôle du Limousin chez Siegfried !
On s’interroge aussi sur la signification à donner au passage de l’amiral Leahy, qui n’a séjourné à Alger que cinq jours.
Présent “chez Marie-Lou”, Daladier n’a pas été informé de la mission de François Coulet aux États-Unis. Mais il a de l’expérience, du coup d’œil et il sait lire entre les lignes : « Envoyer ici son principal conseiller militaire, c’est une manière, pour Roosevelt, de dire à tous, notamment à l’Axe, que son pays, déjà passé de la neutralité passive à la neutralité active, entre dans la phase de non-belligérance. Tout pour les Alliés, sauf la guerre. Mais c’est une position à la longue intenable. Les États-Unis vont participer au conflit. »
– Le croyez-vous vraiment ?
– La question n’est plus si mais quand. Reste seulement, en effet, à déterminer à quel moment Tokyo considèrera que l’attitude américaine ne lui laisse plus aucun autre choix que l’irréparable. Ce ne sera pas plus tard que février de l’an prochain, à mon avis et, peut-être, plus tôt encore. Dans ce cas, l’amiral Leahy, dans un premier temps, se chargerait de représenter l’Amérique auprès de la France ou de la Grande-Bretagne. Il l’a certainement indiqué à Lebrun. Je prends les paris.
Marie-Louise de Crussol lui lance un regard d’admiration.
Le journaliste Hubert Beuve-Méry, chargé d’un éditorial quotidien sur Radio Alger en attendant, dit-on ici ou là, le lancement d’un journal où il tiendrait le premier rang, notera sur ses carnets, en rentrant chez lui : « Daladier n’a jamais manqué de lucidité, décidément, et il possède de l’intelligence à revendre. À Munich, comme pendant la Drôle de Guerre, seul le caractère lui a fait défaut. »
Méditerranée Orientale
La 1ère Division Yougoslave Royale Libre (1ère DYRL, ou 1ère division d’infanterie – 1ère DI – des Forces Yougoslaves Royales Libres) commence à être transférée de Benghazi à Rhodes sous la protection d’une escadre franco-britannique. Cette grande unité est composée de soldats qui se sont échappés vers Skopje et Salonique lors de l’attaque allemande. Equipée et entraînée selon le modèle français, la division est composée de trois brigades indépendantes. Elle doit être déployée dans le Dodécanèse et les Cyclades (voir annexe 41-10-1).
Le premier convoi à quitter Benghazi est original, car la 1ère Flottille de soutien amphibie (FSA), composée de navires de débarquement spécialisés construits par des chantiers américains, en fait partie. La 1ère FSA comprend dix Engins de Débarquement d’Infanterie ou EDI (LCI(L) pour les Britanniques), conçus en fonction d’un cahier des charges conjoint franco-britannique de mai 1941 (voir annexe 41-5-3) pour un “bateau d’attaque de commandos” capable de transporter à 16 nœuds au moins 200 hommes et du fret. Encore plus significatif est le fait que les 10 EDI/LCI(L) sont escortés par quatre bateaux d’appui-feu spécialisés construits sur la même coque. Ces bateaux, dits EDI-Feu ou LCI(S), doivent fournir à la fois une défense anti-aérienne et un soutien en tir indirect. Les deux types de bateau devraient être très utiles dans les Cyclades et le Dodécanèse. En raison de l’importance de la menace aérienne, un autre cahier des charges franco-britannique a été formulé en septembre 1941 pour un bateau anti-aérien spécialisé, appelé EDI-AA ou LCI(F). En raison de l’importance de la conversion, ce navire ne sera disponible qu’en mars 1942.
Les LCI(L)/EDI doivent être rejoints au début de janvier par des navires d’une plus grande valeur, baptisés Engins de Débarquement d’Infanterie et Chars (EDIC), LCT-I pour les Britanniques (voir annexe 41-5-3). La montée en puissance de ces moyens amphibies doit permettre aux Alliés de commencer des opérations offensives en mer Egée au début de 1942, en profitant des renforts de troupes yougoslaves et grecques.
Philippines
L’amiral Thomas C. Hart, CinC (commandant en chef) de l’Asiatic Fleet américaine, reçoit un message du Secrétaire à la Marine, Frank Knox, répondant de façon négative à une suggestion faite par Hart le 27 octobre, selon laquelle ses forces pourraient opérer à partir de la baie de Manille avec le soutien de l’escadre française. Hart décide de redéployer sa flotte selon ces instructions et en avertit les autorités françaises à Hanoï.
22 novembre
Casablanca
Le porte-avions américain Wasp livre aux Français 92 Hawk-87 (P-40E) et 11 NA-73 destinés à l’Armée de l’Air. Ce doit être la dernière traversée de ce genre pour le navire, car il reçoit l’ordre de rejoindre la flotte du Pacifique de l’US Navy. Il doit passer un mois en croisière d’entraînement opérationnel avant de rallier San-Diego.
23 novembre
Méditerranée Orientale
Venant de Benghazi, des unités de la Force Aérienne Yougoslave (Royale) Libre (Slobodno jugoslovensko ratno vazduhoplovstvo, ou Slobodno jugoslovensko kraljevsko ratno vazduhoplovstvo pour les royalistes), opérant sous commandement français, arrivent sur les terrains de Rhodes. Elles comprennent la 80ème Escadre de Chasse (Y) avec deux Groupes de Chasse, les GC I/80 (Y) et GC II/80 (Y), tous deux sur P-39D. Un troisième GC doit être formé début 1942 sur les nouveaux Curtiss Hawk-87 (P-40E). Les chasseurs sont rejoints par les bombardiers de la 81e Escadre de Bombardement (Y), avec les GB I/81 (Y) et GB II/81 (Y), tous deux sur Martin 167 Maryland (en attendant leur conversion sur Martin-187 Baltimore, prévue pour mars-avril 42).
24 novembre
Washington
L’amiral Stark et le général Marshall demandent au Département d’Etat de trouver un modus vivendi avec le Japon pour les trois mois à venir pour achever les préparations aux Philippines. Après discussion avec le Secrétaire d’Etat, Cordell Hull, l’amiral Stark envoie à l’amiral Hart à Manille et à l’amiral Kimmel à Pearl Harbor le télégramme suivant : « Chances d’une issue favorable des négociations avec le Japon très réduites. Cette situation, couplée aux déclarations du gouvernement japonais et aux mouvements des forces japonaises sur terre et sur mer indiquent à notre avis qu’une action agressive par surprise dans n’importe quelle direction, y compris les Philippines et Guam, est une possibilité. Plus grand secret nécessaire afin de ne pas compliquer une situation déjà tendue ou précipiter une action japonaise. »
Une copie du message est transmise aux ambassadeurs britannique et français.
Alger
Selon une dépêche d’Havas Libre, aussitôt relayée par Radio Alger puis par la BBC, la politique antijuive du gouvernement Laval aurait été condamnée sans équivoque par l’Église et par les églises protestantes. Havas Libre se borne à citer une “source sûre”, sans pouvoir, il va de soi, expliquer qu’il s’agit là d’informations transmises par le 2e Bureau.
Philippines
L’amiral Hart commence le redéploiement de la Flotte Asiatique. La Destroyer Division 57 (Cdr E.M. Crouch) avec les DD Alden, John D. Edwards, Edsall et Whipple quitte Manille pour Balikpapan. La DesDiv 57 est suivie par le ravitailleur Black Hawk. Le même jour, le croiseur léger Marblehead et la Desdiv 58 (DD Barker, Bulmer, Parrott et Stewart) quittent Manille pour Puerto Princesa, sur l’île Palawan. Cette force doit se joindre à la force d’attaque légère française qui doit opérer de Cam Rahn. Le croiseur lourd USN Houston se rend à Iloilo.
Les canonnières américaines dans les eaux chinoises sont rappelées aux Philippines et la décision de retirer les Marines de Shanghaï est prise.
Mer de Chine Méridionale
Départ d’un nouveau “convoi de riz” de Singapour à destination de Saïgon. Ses neuf navires marchands sont escortés par les croiseurs lourds HMS Exeter, Dorsetshire et Devonshire, les croiseurs légers HMAS Hobart et Sydney, les destroyers HMS Vampire, Vendetta, Electra et Encounter.
25 novembre
Washington
Le Département d’Etat achève le brouillon d’un possible modus vivendi de trois mois avec le Japon, proposant :
(1) Déclaration d’une politique d’apaisement mutuel par les deux pays.
(2) Pas de nouvelle avance par la force ou sous la menace de la force.
(3) Retrait des forces japonaises de Thaïlande en dehors d’un détachement de “maintien de la paix” ne devant pas dépasser 20 000 hommes et 100 avions de combat.
(4) Reprise du commerce américain avec le Japon, y compris le commerce pétrolier, sur une base mensuelle et pour les besoins civils.
(5) Affirmation publique de la volonté du Japon de négocier avec la Chine selon les principes de la paix, de la loi, de l’ordre et de la justice.
Ce modus vivendi est proposé aux représentants à Washington de la Chine, du Royaume-Uni, de la France, de l’Australie et des Pays-Bas. Non seulement la délégation chinoise rejette violemment cette idée, mais presque toutes les autres délégations y sont défavorables. Winston Churchill et Paul Reynaud y sont tous deux fortement opposés, ainsi que de nombreux Américains informés des termes du modus vivendi.
En fin de soirée, Cordell Hull avise le Président F.D. Roosevelt que « la conclusion d’un tel arrangement avec le Japon serait un coup terrible porté au moral chinois et compromettrait notre position parmi nos alliés potentiels… La faible probabilité de voir le Japon accepter les termes du modus vivendi ne vaudrait pas les risques qu’impliquerait le fait de tenter de le mettre en œuvre. »
Seuls Stark et Marshall soutiennent le modus vivendi, et seulement pour gagner du temps, alors qu’un important convoi de troupes doit quitter les Etats-Unis pour les Philippines le 8 décembre.
26 novembre
Washington
Cordell Hull présente à l’ambassadeur du Japon Nomura et à son collègue Kurusu la contre-proposition américaine officielle au texte japonais du 20 novembre. Ce long document est d’une tonalité beaucoup plus énergique que le modus vivendi et demande, entre autres choses, l’évacuation des forces japonaises de Chine et de Thaïlande, ainsi que la reconnaissance par le Japon du gouvernement de Chungking comme seul gouvernement chinois légitime.
Paris
Nouveau remaniement ministériel chez Laval.
Le Nouvel Etat Français n’a ni marine, ni colonies, mais il a un ministre de la Marine et des Colonies : une dépêche d’Havas-OFI reprend un communiqué de la Présidence[2], selon lequel l’amiral Georges Platon devient ministre secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies. Ce texte précise que l’amiral devra exercer par délégation les pouvoirs du ministre de l’Information dans les colonies, protectorats et territoires sous mandat et disposera d’une pleine autorité en matière de censure. L’agence y joint un “commentaire autorisé”, attribué à « des sources proches de la Présidence », qui fait remarquer que le régime prépare l’avenir puisque l’amiral Platon, outre ses tâches quotidiennes de gestion et d’administration, aura à définir ce que seront la Marine et l’Empire après la victoire (la victoire de l’Axe, il va de soi, ce qu’Havas-OFI s’abstient de dire). Seuls quelques mauvais esprit – la Presse collaborationniste n’en manque pas, quoi qu’ils puissent penser et écrire par ailleurs – remarqueront que le NEF n’a pas plus de Marine à gérer que de Colonies à administrer. L’amiral Platon (extrait quelques mois plus tôt d’un camp de prisonniers allemand et qui n’est d’ailleurs que contre-amiral – le terrien Laval ne semble pas avoir saisi la distinction) ne commandera jamais quoi que ce soit de plus gros qu’un chalutier.
Par la même occasion, le trop gênant Secrétaire d’État aux Beaux-Arts Louis Hautecœur est mis en résidence surveillée et remplacé par l’architecte Jean Boissel. Celui-ci dirige le bimensuel Le Réveil du Peuple, où il avait, quelques années plus tôt, menacé de mort Léon Blum. Il s’est aussi illustré par ses prises de parole lors des manifestations de la Ligue Mondiale Antijuive… Bref, une autre idée de la culture.
Alger
En présence du ministre de l’Air Laurent Eynac et de son conseiller technique Albert Caquot, René Leduc doit reconnaître les difficultés qu’il rencontre : « Il est clair aujourd’hui que nous n’aurons pas la possibilité technique de construire ma tuyère thermopropulsive en Afrique du Nord. Mais cela ne nous empêche pas de lancer un programme de recherches avec des modèles réduits planeurs : tests de largage par avion, test de lancer par la fusée Barré, test de deux systèmes de guidages (radio puis, dès que possible, “automatique”)…
Après les essais avec le modèle ¼, nous passerons à un modèle à l’échelle 1/2, largué par un avion plus grand [NDE – Ce sera le MB-161 Bordeaux]. Un modèle a l’échelle 1 et piloté n’est pas souhaitable : il ferait courir de trop grands risques au pilote et serait inutile faute de tuyère thermopropulsive. Nous reporterons cette expérimentation à l’après-guerre. »
La nouvelle était attendue et les participants ne sont guère déçus. De fait, l’objet principal de la réunion est le système de guidage et de stabilisation du futur missile-fusée de Jean-Jacques Barré.
Lors des premiers tests (de simples largages depuis le MB-175, avec exécution de quelques manœuvres par l’opérateur radio installé dans le nez du bombardier), une discussion technique a fait apparaître la vulnérabilité du guidage radio au brouillage, dont les Britanniques deviennent de véritables spécialistes. Leduc et Barré ont estimé que le moyen de guidage le plus efficace serait une sorte de pré-programmation indépendante de la radio (les Allemands parviendront à la même conclusion et le V1 n’aura pas de guidage radio).
Leduc s’est alors souvenu d’expériences effectuées dans les années 20. A l’aide de cartes perforées, de gyroscopes, de chronomètres et de beaucoup d’imagination, un vieux Voisin de 300 CV avait volé sans pilote de manière correcte. Il s’agissait d’obtenir un “bombardier automatique” capable de lancer ses bombes sur une cible préprogrammée, sans risquer la vie du pilote. René Leduc a donc demandé des renforts au ministère et ce sont eux que Laurent Eynac présente maintenant : « Messieurs, voici Maurice Percheron, Pierre Mercier et René Hirsch. M. Mercier a dirigé des recherches très avancées sur les systèmes de stabilisation, aussi appelés pilotes automatiques. M. Percheron, expert en télémécanique, m’a communiqué un passionnant rapport vieux de vingt ans sur des expériences de guidage de ce que l’on appelait “l’avion automatique”. Je lui laisse le soin d’évoquer la mémoire de Max Boucher et ces recherches. »
Percheron : « Il y a 20 ans, en 1922, Max Boucher et M. Eynac m’ont nommé responsable d’un programme particulier, raconte Maurice Percheron. Max Boucher avait fondé la SECAT, Societé d’Etude et de Construction d’Appareils Télémécaniques. Nous avons alors transformé un Voisin 300 CV en avion sans pilote à l’aide de divers systèmes électromécaniques, dont voici le détail.
- Au décollage, les gouvernes étaient braquées préalablement. En cas de problème à ce moment, le moteur était coupé après 400 m de roulement par un système automatique.
- Pendant la montée, un barographe mesurait l’altitude, avant de déclencher un contact mettant l’avion en vol horizontal à l’altitude programmée.
- Avec le vol horizontal, nous arrivons au cœur du problème. L’appareil était équipé de six gyroscopes stabilisés, transmettant leurs ordres via des commandes électriques. D’abord, un simple chronomètre permettait de préprogrammer les virages selon le temps de vol, tout comme de larguer les bombes au moment souhaité. Puis, nous avons essayé le guidage radio, mais nous avons subi le premier brouillage de l’histoire… par des arbres. Enfin, fort de mon expérience en télémécanique, j’ai tenté en 1924 d’adapter le système des cartes perforées des pianos mécaniques bien connu, avec un succès inégal.
- L’atterrissage était tout à fait possible : le chronomètre déclenchait à l’heure programmée la descente de l’appareil, puis à l’approche du sol, le barographe agissait sur un électro-aimant, libérant une perche munie d’un contact électrique. Celui-ci, touchant le sol, se fermait, ce qui déclenchait la mise des gouvernes et du moteur en configuration d’atterrissage. L’avion faisait son arrondi seul et se posait !
Il faut saluer l’ingéniosité sans limites de Max Boucher, hélas disparu en 1929, qui a permis le défrichage de ce domaine entièrement vierge auparavant.
En fin de compte, la principale difficulté rencontrée fut un problème imprévisible avant le vol, et par conséquent impossible à corriger dans notre logique d’essais : les rafales de vent. Mais de brillants esprits se sont penchés sur ce problème depuis… »
Mercier se lève alors, Hirsch à ses côtés : « Brillants, je ne sais, mais notre équipe a en effet mené chez Lioré et Olivier des recherches sur le sujet. Mes travaux concernaient les rafales latérales, ceux de René les rafales horizontales. D’après nos travaux sur le LeO-48, nous pensons que l’ajout de surfaces verticales et une articulation limitée des ailes peuvent aider à corriger le problème des rafales. Je vais devoir partir pour les Etats-Unis, travailler à d’autres projets avec les équipes de North American, mais je vous laisse René Hirsch. S’il y a une solution, il la trouvera ! »
Mer de Chine Méridionale
Un Martin-167 Maryland français détecte au large de Formose un convoi se dirigeant vers Haïnan. Un autre Maryland français réussit à prendre des photos de nouveaux aérodromes construits par les Japonais aux îles Paracels, encombrés de bombardiers bimoteurs. Ces renseignements sont immédiatement relayés au commandement américain à Manille comme au commandement britannique à Singapour.
27 novembre
Washington
L’amiral Stark envoie aux amiraux Hart et Kimmel le message suivant : « Cette transmission doit être considérée comme un avertissement de guerre imminente. Les négociations avec le Japon afin d’obtenir une stabilisation des conditions dans le Pacifique ont cessé. Une action agressive est attendue de la part du Japon d’ici quelques jours. Le nombre et l’équipement des troupes japonaises et l’organisation des task-forces sont en faveur d’une expédition amphibie dirigée soit contre les Philippines, soit contre l’Indochine centrale, soit contre la Malaisie, soit peut-être contre Bornéo. Exécutez le déploiement défensif approprié préparatoire à l’exécution des tâches assignées par le plan WPL-46. »
Manille
Conférence entre le Haut Commissaire américain, Mr. Sayre, le général MacArthur et l’amiral Hart pour préparer la défense des Philippines.
Saïgon
Arrivée du colonel de l’Armée de l’Air Charles Pijeaud, qui doit prendre le commandement opérationnel de la ZOCOC (Zone Opérationnelle de Cochinchine et du Cambodge). Tard dans la soirée, le “convoi de riz” venant de Singapour entre au port.
28 novembre
Alger
Tous les journaux d’Afrique du Nord consacrent leur une à la nomination d’Édouard Daladier à Washington, avec le titre d’ambassadeur et haut représentant de la République française aux États-Unis. L’Agence Havas a annoncé la nouvelle la veille à 20h47, avec tout l’apparat réservé aux événements d’importance : dans l’ordre d’urgence un flash, un bulletin, un urgent, le texte intégral du communiqué de la Présidence du Conseil, un papier d’éclairage, de nouveau en urgent la première déclaration de l’impétrant, une synthèse des réactions dans les “milieux autorisés”, un commentaire rassemblant des propos tenus off the record par certains membres du gouvernement (en l’occurrence, mais leurs noms ne sont pas cités, Mandel, Zay, Auriol et De Gaulle) et enfin une synthèse générale de 1 200 mots.
Chacune des dépêches était précédée et suivie de sonneries de téléscripteur et portait la mention “Embargo absolu au 28 novembre 1941 à 01 h 30 GMT ou 02 h 30 Paris”. Radio Alger n’a utilisé la nouvelle dans ses bulletins d’information qu’à partir de 6 heures, heure à laquelle ces informations ont été également routées sur les destinations desservies par radio.
Le rédacteur en chef du Figaro Libre, Pierre Brisson, résume le sentiment général dans son éditorial : « Non sans amertume, Édouard Daladier ne faisait pas mystère de se voir à peu près inutile dans sa fonction de vice-président du Conseil. “Je me sens, disait-il à ses amis, comme la roue de secours d’une voiture qui ignore les crevaisons.”
Il n’ignorait pas, lui, que les décisions soi-disant prises par le Conseil de Défense Nationale avaient été auparavant – et elles le sont plus que jamais – mises au point par MM. Reynaud, Mandel et de Gaulle avec l’aval du président de la République. On conte qu’à l’issue d’une de ses célèbres colères, au cours de laquelle il s’en était pris personnellement au président du Conseil, puis à M. Georges Mandel[3], Daladier s’est résigné in fine à ce nouveau poste dont l’importance répond à ses capacités.
La France, nous en sommes persuadés, ne pourra que se féliciter d’être représentée à Washington par un personnage aussi éminent par son intelligence que par son expérience. Quant à l’amitié franco-américaine, elle se portera mieux d’être aux mains d’un homme qui met au-dessus de tout les intérêts de son pays sans oublier un seul instant le respect dû à la dignité de ses hôtes.
Souhaiter bonne chance à Édouard Daladier, c’est aussi souhaiter bonne chance à la France. »
Curieusement, aucun journal n’accorde plus de six lignes à Alexis Léger, qui devient pourtant à la fois conseiller diplomatique du Gouvernement et inspecteur général des Relations extérieures.
« Je suis soulagé, écrit ce soir-là le général de Gaulle à son ami Nachin. Nos rapports avec Washington vont enfin prendre le tour qu’ils auraient toujours dû revêtir. Nul ne discernait mieux que Paul Reynaud les fondements de la relation de la France et des États-Unis, mais le système, les routines, et cette sorte de prééminence reconnue à Londres, l’avaient jusqu’alors empêché de mener une politique conforme à l’honneur, au rang et aux intérêts de la France.[4] Il était temps que les choses coïncident avec ce qu’elles sont. »
Alger
La rédaction du Monde est maintenant au complet. Recommandé avec chaleur par le général de Gaulle, le lieutenant-colonel Nachin assurera la chronique militaire, si essentielle. Les derniers engagés de la semaine prendront tous leur fonction le 1er décembre, y compris l’auteur des indispensables mots croisés, pour participer au douzième numéro zéro.
Hubert Beuve-Méry et André Chênebenoit n’ont pas oublié le pigiste qui tiendra, une semaine sur deux, le samedi, la chronique de la philatélie (une demi-colonne, et un ou deux fac-similés), ni non plus la femme du monde chargée chaque week-end, sous un pseudo masculin, de la chronique du bridge (une demi-colonne illustrée). Il y aura même un critique de la Danse et du Ballet (une colonne toutes les trois semaines). Seule manque encore à l’appel la rédactrice de mode, non moins obligée, mais Beuve-Méry a demandé à Marie-Louise de Crussol, lors d’un dîner, de lui dénicher au plus vite cet oiseau rare : même dans la capitale du temps de guerre, la fanfreluche ne perd pas ses droits et cinq ou six créateurs, qui parviennent, nul ne saura jamais comment, à se procurer des tissus de luxe, tiennent absolument à présenter leurs quatre collections par an. Leurs clientes potentielles – moins de cent, et encore, dans toute l’Afrique du Nord, trois cents au total sur toute la planète – ne s’en plaignent pas, et les journaux américains non plus.
Les deux responsables du Monde sont surtout parvenus à monter un réseau dense de correspondants à l’Étranger, en mettant l’accent, sans doute, sur la Grande-Bretagne ou les États-Unis, ce qui va de soi, mais davantage encore sur les pays neutres. Le réseau compte plus de soixante noms. Les uns sont des envoyés spéciaux permanents du quotidien, détachés pour plusieurs années, d’autres des journalistes locaux recrutés sur place, par cooptation ou par correspondance. À peine arrivé à Alger, Robert Lainguy est reparti pour les Indes via Le Cap : il représentera le Monde à Delhi, d’où il devra rayonner sur le sud-est asiatique et, si nécessaire et possible, donner un coup de main aux deux correspondants d’Indochine (l’un, eurasien, est professeur d’Histoire au lycée Chasseloup-Laubat de Saigon, l’autre, auvergnat, a appartenu durant quelques mois à la rédaction du Clairon du Tonkin à Hanoi). Car chaque capitale de l’Empire aura son correspondant, souvent un enseignant. Beuve-Méry, vieux routier, qui met l’indépendance du journalisme au-dessus de tout, sait que les confrères des feuilles locales – souvent des feuilles de chou – sont trop fréquemment dans la main des gouverneurs, quand ce n’est pas du ministre des Colonies.
« Les fonds secrets et l’objectivité, bougonne-t-il, ne font pas bon ménage. »
Mer Egée
Première opération des avions de la FAYL. Seize P-39D (8 de chaque GC), couverts par 16 Hawk-81 et 8 Spitfire Vb français, ainsi que par 24 Hurricane II de la RAF, attaquent le trafic maritime côtier de l’Axe autour du Cap Sounion. Deux caïques et un ferry Siebel sont détruits par les mitraillages des P-39. Cette opération doit donner le ton d’une suite continuelle d’attaque à basse altitude contre les communications de l’Axe en Mer Egée.
New York Herald Tribune – De notre envoyé spécial Donald “Abe” Lincoln
Slobodno jugoslovensko ratno vazduhoplovstvo !
… C’est à dire Force Aérienne Yougoslave Libre ! Je viens d’arriver à Rhodes, où les escadrilles yougoslaves ressuscitées se concentrent pour harceler l’occupant de leur pays.
Après mes aventures corses, j’ai eu envie d’un peu plus de calme et j’ai demandé à mes hôtes français à voir de mes yeux ces pilotes serbes (pour la plupart) montés sur des avions américains et réentraînés à la française. Comme je commence à maîtriser la langue de M. Paul Reynaud et du Général De Gaulle, je pensais qu’il serait facile de communiquer avec eux. Lourde erreur. Le français des pilotes yougoslaves est essentiellement technique, et ils semblent ajouter des R même aux mots qui n’en comportent aucun. Parfois, c’est très expressif, comme pour dire « canon de 37 mm ». Parfois, c’est nettement moins compréhensible. Parfois… cela ressemble au titre de cet article.
Ces pilotes ont accompli aujourd’hui leur première mission sur leurs Airacobra. Je les ai vu débarquer, à leur retour, de leurs engins hauts sur pattes, sur leur curieux train tricycle. Même sans comprendre grand chose à leurs exclamations, leur enthousiasme était évident. Le soir au mess, chacun tenait à me donner son opinion sur l’avion, comme si je disposais d’une ligne directe avec les techniciens de chez Bell. La puissance du canon rallie tous les suffrages, la maniabilité est moins appréciée, semble-t-il.
Mais j’étais là pour entendre un récit de combat. En comprenant un mot sur trois, j’avais du mal. Cependant, l’un des aviateurs, le porutnic (officier pilote) Miha Ostric, a trouvé un excellent moyen de me faire vivre l’attaque d’un ferry comme si j’y étais. « Ferrrry ! » s’est-il exclamé en se saisissant d’une bouteille (vide depuis peu) d’un excellent mais capiteux vin local et en la couchant sur le bar. « AirraCobrrra ! » dit-il ensuite, se frappant la poitrine. Puis, étendant les bras, il s’éloigna en émettant de toute la force de ses poumons un son ressemblant assez, dans le fond, au rugissement du moteur de son P-39 (il n’était pas pour rien dans le fait que la bouteille fût vide). Arrivant au mur opposé, il effectua un magnifique virage sur l’aile et revint dans notre direction tout en dégainant son pistolet réglementaire de la Slobodno… et en ouvrant le feu sur le malheureux ferry-bouteille. Qui explosa, comme de juste, sous les hourras de toute la salle, moi compris, bien que j’eus reçu un éclat de ferry (il faut dire que la bouteille démolie n’avait pas été la seule vidée ce soir là…).
29 novembre
Paris
Mauvaise journée pour Pierre Laval en tant que ministre de l’Information.
Dès l’heure du petit déjeuner, Otto Abetz lui indique que les autorités d’occupation s’opposent absolument au projet de relance de L’Ami du Peuple, le quotidien qu’avait créé le parfumeur François Coty, “nez” hors pair, homme d’affaires sulfureux et financier en pied de l’extrême-droite. Ce dessein, suscité en sous-main par le Président lui-même mais payé par des industriels qui s’affirment modérés (c’est à dire anticommunistes grand teint, et davantage soucieux de faire des affaires avec les occupants que d’approuver la Collaboration[5]), visait à concurrencer le Cri du Peuple de Jacques Doriot, et voulait aussi imposer un rival à L’Œuvre de Marcel Déat. Laval avait l’intention d’en faire sa tribune, rôle que remplit mal son Moniteur du Puy-de-Dôme[6], quitte à rogner les ailes à Gringoire et à Je Suis Partout, fidèles relais de la parole présidentielle, pourtant – on aurait débauché leurs meilleures plumes, quitte à y mettre le prix aussi bien en salaires qu’en divers avantages en nature. Mais cette manœuvre était cousue de fil blanc.
Abetz n’a évidemment pas révélé à Laval que Jean Luchaire lui a savonné la planche, ni que Louis Renault, qui avait été sollicité de cracher au bassinet, s’est empressé d’informer l’ambassade du Reich de la manipulation. Luchaire déteste qu’on s’immisce dans son pré carré de la Corporation de la Presse et Renault s’est persuadé que Laval soutient de toutes ses forces Pierre Drieu La Rochelle, qu’il a lui-même quelque raison de haïr. Les Allemands ont vite réagi. Ils savent ce que peut signifier “diviser pour mieux régner” et refusent que leurs partisans – ils n’en ont pas tellement, et ils y tiennent autant qu’ils les tiennent – se déchirent davantage encore. Ils ne sont pas non plus fâchés de donner, de temps en temps, un coup de frein aux ambitions du chef du NEF.
Une autre mauvaise nouvelle tombe en milieu d’après-midi : la baisse générale de la diffusion de la Presse de la Collaboration et la progression constante du taux de bouillon. Le recul de Paris-Soir n’avait été qu’un signe avant-coureur de la désaffection qui frappe toute la Presse de Paris et, dans une moindre mesure, de Province. « Si ça continue comme ça, lance Laval à Jean Jardin, il faudra que le gouvernement achète deux cent mille exemplaires par jour au moins à tous ces incapables, pour faire croire que leurs canards trouvent encore des lecteurs ! » De dégoût, le Président crache son mégot sur le tapis d’Aubusson, vestige de la Monarchie sauvegardé par la République, qui orne son bureau.
Crète
Arrivée des unités de l’aviation grecques opérant sous commandement de la RAF et venant d’Alexandrie via la Palestine, le Liban et Chypre. Trois squadrons doivent se déployer à partir des aérodromes de l’île : le Sqn 335 (Hellenic) sur Hawk-81, le Sqn 336 (Hellenic) sur Bell-14 (c’est-à-dire P-39D) et le Sqn 13 (Hellenic) sur Martin-167 (en attente de conversion sur Baltimore en juin 1942).
Tokyo
Discours extrêmement belliqueux du général Tojo sur « les nations qui sèment des obstacles sur la voie de la Sphère de Co-Prospérité d’Asie Orientale ».
Saïgon
Départ du “convoi de riz” arrivé dans la soirée du 27. Deux petits paquebots s’ajoutent aux neuf navires marchands pour évacuer des civils. Les croiseurs lourds Duquesne et Tourville, les croiseurs légers Duguay-Trouin et Lamotte-Picquet et les quatre contre-torpilleurs modernisés Mistral, Tempête, Tornade et Trombe quittent également Saïgon, ainsi que les trois cargos venus de Singapour avec les croiseurs lourds la semaine précédente.
La défense navale de l’Indochine est confiée à la force d’attaque légère composée du croiseur léger Primauguet et des 4 contre-torpilleurs Léopard, Lynx, Panthère et Tigre, et soutenue par neuf grands sous-marins de patrouille, tous opérant de Cam Rahn.
30 novembre
Mer Egée
Les forces aériennes alliées dans la région atteignent 41 groupes et squadrons :
A/ 21 squadrons et groupes de chasse :
– 10 GC français, dont un sur Spitfire Vb, le GC III/1, et 3 sur bimoteurs, dont un sur les tout nouveaux Lockheed P-38E ;
– 7 squadrons de la RAF (Grande-Bretagne et Commonwealth) dont un de chasseurs de nuit Beaufighter équipés de radar ;
– 2 GC des FAYL sous commandement français ;
– 2 squadrons grecs sous commandement britannique.
B/ 20 squadrons et groupes de bombardement :
– 9 GB français (3 de bombardiers moyens et 3 de bombardiers légers, équipés de North American B-25B/C et de Douglas DB-73, et 3 de bombardiers lourds sur Consolidated-32, ou B-24D) ;
– 8 squadrons de la RAF (Grande-Bretagne et Commonwealth) (3 de bombardiers légers sur Blenheim IV, 2 de bombardiers moyens sur Wellington et 3 de bombardiers lourds sur Stirling) ;
– 2 GB yougoslaves (bombardiers légers) ;
– 1 squadron grec (bombardiers légers).
Cette force considérable (plus de 800 avions de combat) a été élevée au statut de 3rd Tactical Air Force (3rd TAF) ou Force Aérienne d’Egée (FAE). En raison de l’importance de la contribution française, la FAE a été placée sous le commandement du général de l’Armée de l’Air René Bouscat.
Pour la première fois depuis le début de l’attaque allemande contre la Yougoslavie et la Grèce, les forces aériennes des deux camps sont à peu près équilibrées.
[1] Chansonnier suisse, Jean Villard, dit Gilles, est l’auteur-compositeur des célèbres Trois Cloches chantées par Édith Piaf et les Compagnons de la Chanson. Son cabaret de Lausanne, “Le Coup de Soleil”, fut le haut-lieu d’un authentique esprit de résistance au Reich. La chanson à laquelle la marquise de Crussol fait allusion, En serez-vous ?, est un chef d’œuvre d’ironie des années 30 : « Autrefois, avant la guéguerre, / On cultivait les belles manières / Et l’on vivait amicalement. / On se retrouvait à chaque première / (c’était charmant, sous les lumières) / En bonne compagnie vraiment. »
[2] Le flou régnant sur les institutions du NEF ne permet jamais de discerner s’il s’agit de la présidence de l’État ou de la présidence du Conseil. Pierre Laval est toujours appelé le Président, sans autre précision.
[3] Selon des notes retrouvées après son décès dans les archives privées de Paul Reynaud, Daladier l’aurait taxé d’hypocrisie et de malhonnêteté : « Tu n’est qu’un salaud, et je te crache à la gueule ! » se serait-il écrié. À Mandel, que personne ne tutoyait, il aurait lancé : « Votre Clemenceau tuait à l’épée ou au pistolet. Vous, il vous faut le lacet de soie des eunuques du sérail ! »
[4] Cette phrase a été reprise par le général de Gaulle dans le premier tome de ses Mémoires, Le Sursaut, mot pour mot ou presque.
[5] C’est à ce genre de personnages que s’est attaqué le général de Gaulle en fustigeant, lors d’un entretien fameux avec la presse américaine à l’occasion d’un de ses voyages, « ceux qui tambouillent leur peutite soupe dans leur peutit coin, mais qui ont de grande peurs et qui fricoteraient le cœur léger avec les Martiens si, d’aventure, la planète Mars était en guerre avec la France. » Les journalistes américains ont eu bien du mal à traduire.
[6] Décidé à tenir l’Auvergne et à s’en faire un bastion, Pierre Laval a acheté ce journal de Clermont-Ferrand à la famille Montlouis en 1927. Il y rédige un éditorial par semaine au moins et s’assure par téléphone, tous les soirs, que l’édition du lendemain se conformera à sa ligne.