Novembre 1941 (1/3)
1er novembre 1941
Washington
Le Secrétaire d’Etat Cordell Hull transmet à l’Army-Navy Joint Board (Comité de Coordination Armée-Marine) une requête urgente de Tchang Kaï-Chek demandant une aide aérienne puissante pour faire échec à une prochaine offensive japonaise contre le Yunnan, visant à couper la route de Birmanie une fois que l’Indochine française aura été neutralisée.
Atlantique Central
La corvette La Paimpolaise , escortant un convoi entre Dakar et Casablanca, est coulée au large des côtes africaines par l’U-572. Le sous-marin échappe à la contre-attaque des autres escorteurs du convoi. En fin de journée, il reçoit l’ordre de passer en Méditerranée et se dirige vers Gibraltar.
Alger
Hubert Beuve-Méry dépose au tribunal de Commerce les statuts du Monde. D’accord avec Jean Zay, c’est la formule d’une SARL, au capital “entièrement versé” de 200 000 francs, qui a été retenue. Les statuts ne précisent pas que le Monde, outre qu’il bénéficiera de tous les avantages prévus pour les journaux nationaux, recevra du ministère de l’Information un fonds de roulement d’un million de francs (sous la forme d’une “avance remboursable” à douze ans), des locaux situés boulevard Laferrière (location à titre gratuit d’un immeuble sous séquestre, assez miteux à la vérité) et, pour un franc symbolique, une allocation de papier suffisante pour les deux premiers mois de fonctionnement.
Le rédacteur en chef, André Chênebenoit – ancien du Temps lui aussi – et Beuve-Méry ont déjà réuni la moitié à peu près de l’effectif de départ. Délibérément, ils ont choisi de mêler quelques grandes plumes, déjà réputées avant la guerre, à de quasi débutants. Le recrutement des correspondants à l’Étranger et dans l’Empire va bon train. Le premier numéro zéro est prévu pour le 7 novembre.
Méditerranée Occidentale
Première opération au-dessus de la Sicile des GC I/1 et II/1, sur Spitfire Vb. Vingt-quatre Spitfire, menés par les capitaines Duperrier et Mouchotte, escortent, aidés de 24 Hawk-81A2 et de 24 Hurricane de la RAF, une formation de 18 DB-73 sur Agrigente.
Darwin (côte nord de l’Australie)
Après avoir patrouillé en mer d’Arafura, l’aviso d’Iberville et le croiseur auxiliaire Aramis entrent au port de Darwin. Après s’être réapprovisionnés, ils lèvent l’ancre ce même soir pour la zone Geraldton-Fremantle, car des interceptions radios font craindre qu’un corsaire allemand opère près de la voie maritime vitale Fremantle-détroit de la Sonde.
2 novembre
Rhodes - “RAF-Maritsa airfield”
05h00 – L’officier de permanence réveille le commandant Kohler, chef du GB II/60, pour lui remettre un long message tombé un quart d’heure plus tôt sur l’un des téléscripteurs de la salle des transmissions.
05h15 – L’officier de permanence déclenche les sirènes pour mettre le GB II/60 en état d’alerte. Il interdit toute communication entre la base et l’extérieur.
06h15 – Après une toilette sommaire et un petit déjeuner plus sommaire encore, mécanos, électriciens et armuriers commencent à préparer les appareils, mais ils ne les chargent que de bombes d’exercice.
06h20 – Les équipages sont rassemblés pour le briefing du commandant Kohler. On note, pour s’en étonner, qu’outre le capitaine Lorier, navigateur en chef, et le sous-lieutenant Braîche-Luhard, officier météo, un inconnu a pris place sur l’estrade. Le nouveau venu arbore quatre galons sur son uniforme bleu Louise, mais il tente de dissimuler sous son bras une casquette marron très inhabituelle. Le geste ne fait qu’attirer la curiosité et bientôt tout le groupe chuchote qu’il y a un Américain dans la salle…
Le commandant Kohler, du geste, met fin au brouhaha.
– Messieurs, asseyez-vous. Vous pouvez fumer.
Comme nos camarades de la RAF, nous avons été formés au bombardement de nuit. Mais notre état-major… l’état-major général de l’Armée de l’Air, à Alger… a décidé l’expérimentation de la méthode préconisée par nos… camarades de l’aviation américaine. D’où les vols de groupe de jour auxquels nous nous sommes entraînés ces dernières semaines. Désolés, ce n’était pas pour un défilé le 11 novembre.
Avec le I/60 d’Héraklion, nous constituerons ce qu’ils dénomment un box. Compacte, hérissée de 12,7, étagée sur trois niveaux, cette… boîte de 24 avions est en mesure, estiment l’état-major et les Américains, de repousser n’importe quelle riposte de la Luftwaffe ou de la Regia Aeronautica. Peut-être. Il nous reviendra de le vérifier in situ et in vivo. A partir d’aujourd’hui et pendant quelques jours, nous allons découvrir le vol en box à l’entraînement avant de passer aux choses sérieuses.
Par ailleurs, bombarder de jour doit nous permettre de tirer un meilleur parti de nos viseurs Sperry, un peu décevants jusqu’ici.
Enfin, nous pourrons espérer que nos amis d’en face, habitués plutôt à nous voir intervenir de nuit, seront pris au dépourvu.
– Espérer, ça ne coûte pas cher, intervient mezza voce un anonyme.
Kohler poursuit, sans faire mine d’avoir entendu : « Le commandant Prenz, ici présent, m’accompagnera à bord du Sainte Odile. Le commandant était encore il y a peu, avant de… s’engager dans la Légion, major dans l’aviation de l’Armée des États-Unis, l’USAAC. C’est un des promoteurs du bombardement diurne. Il doit comparer les résultats obtenus avec les viseurs Sperry avec ceux, encore théoriques, du dispositif qui équipera sous peu les zincs de nos amis de l'USAAC – et les nôtres, si nous sommes bien sages. Je rappelle – afin d’éviter les… bévues parfois constatées – que cet outil doit être allumé quinze minutes avant le survol de la cible. En opérations, je vous donnerai le top. Des questions ? »
07h00 – Le Consolidated 32 Sainte Odile du commandant Kohler est le premier à s’arracher à la piste de Maritsa.
07h30 – Les douze “32” du II/60 rejoignent onze “32” du I/60 à 8 200 mètres au large de la côte turque. Il faut un quart d’heure aux vingt-trois avions pour prendre leur formation, trois groupes de six et un de cinq, à cause du manque d’habitude. Le major, pardon le commandant Prenz, promu chef d’orchestre par le commandant Kohler, a fort à faire pour mettre un peu d’ordre. Il agrémente un français parfait, sans accent ni faute – personne au II/60 ne saura que son père, sculpteur, hantait Montparnasse dans les années 20, et qu’il a accompli sa scolarité à l’École Alsacienne – de I’ll be damned, You stupid, Fuck et autres Blast off.
– Ah, voilà un gonze qui sait gueuler ! commente le capitaine Hinh avec enthousiasme pour l’équipage du Ville de Louviers. Quel organe ! Chapeau !
Indochine
L’administration française décide le transfert à Singapour des réserves stratégiques de riz accumulées dans la région de Saïgon (soit six mois de production du delta du Mékong), pour prévenir leur capture si les forces japonaises attaquent l’Indochine. Le transfert commencera mi-novembre, l’escadre française de Mer de Chine du Sud devant escorter les transports.
En Cochinchine, le groupement blindé Schlesser commence à s’entraîner avec des unités territoriales avant de rejoindre Phnom-Penh.
3 novembre
Washington
L’ambassadeur américain au Japon, M. Grew, avertit le secrétaire d’Etat Cordell Hull que le Japon pourrait recourir « avec une soudaineté spectaculaire et dangereuse » à des mesures rendant inévitable la guerre avec les Etats-Unis.
Caraïbes
Le porte-avions HMS Indomitable, lors de sa dernière campagne d’essais, s’échoue sur un récit de corail au large de la Jamaïque. Il doit être brièvement envoyé dans un chantier naval de Norfolk. Son départ pour Singapour, où il devait rejoindre “l’escadre rapide de dissuasion”, est donc différé.
Gibraltar
Les Alliés estiment impossible de dissimuler tout à fait à l’Axe les préparatifs de “Retribution/ Rétribution”. Les états-majors ont prévu pour la semaine une série d’opérations de deception (chez les Britanniques) et d’intoxication (chez les Français) afin de maintenir l’adversaire “sur la pointe du dilemme” et le contraindre de continuer à diviser ses forces.
En fonction des occasions, l’Armée de l’Air et la RAF doivent multiplier les raids de harcèlement sur l’Adriatique, la Grèce continentale et insulaire, la Bulgarie. Parallèlement, on a laissé entendre aux équipages des bâtiments de la Royal Navy et de la Marine Nationale bientôt engagés qu’ils pourraient retourner, dans les jours à venir, en Méditerranée orientale. Les agents de l’Abwehr, si présents dans les ports, ne manqueront pas d’en tirer profit.
4 novembre
Détroit de Gibraltar
Alors qu’il tente de passer en Méditerranée, l’U-572 est détruit par une patrouille anglaise.
5 novembre
Weimar
Ouverture, avec un mois de retard sur le projet d’origine, du Congrès International de la Culture Européenne. Josef Goebbels prononce le discours inaugural, puis son ennemi juré, Alfred Rosenberg, idéologue en chef du régime, donne lecture d’un message du Führer.
De manière caractéristique, la délégation allemande, naturellement la plus nombreuse, comprend bien davantage d’essayistes, de philosophes – notamment Martin Heidegger, ancien rector magnificus de l’université de Fribourg et membre du Parti, d’épistémologistes, de théoriciens de la Race, de spécialistes des Celtes et des Aryens, de philologues et d’exégètes des sagas du Nord, que d’écrivains. Goebbels n’ignore pas que la blubo Dichtung[1], s’il s’en accommode et même l’encourage, n’est le fait que de médiocres, à tous les sens du mot, qui produisent des œuvres sans intérêt. Seul le dramaturge Gerhart Hauptmann, Prix Nobel en 1912, secrètement antinazi mais adulé par le public de langue allemande, relève le niveau.
Les Italiens sont conduits par les philosophes Giovanni Gentile et Ernesto Grassi, deux intellectuels de haut vol qui ont théorisé le fascisme. Curzio Malaparte, jamais en retard d’une contradiction, et Alberto Moravia, qui tente d’améliorer ses rapports avec le pouvoir fasciste, apparaissent au congrès comme d’authentiques vedettes – et ils ne s’en plaignent pas. L’essayiste (et homme politique) Henri de Man, pour la Belgique wallonne, le poète (et prêtre) Cyriel Verschaeve, pour la Belgique flamande, et l’écrivain Knut Hamsun, qui représente la Norvège de Quisling, attirent les regards. Le Portugal salazariste et l’Espagne franquiste n’ont pu dépêcher que des utilités – morts, Pessoa et Unamuno n’ont pas été remplacés.
Gerhard Heller a éprouvé mille difficultés pour parvenir à constituer une délégation française. La plupart de ceux qu’il avait d’abord pressentis se sont récusés. Il lui a fallu ruser avec les susceptibilités des uns puis composer avec les réticences des autres. Finalement sont venus avec lui, sans trop se regarder en chiens de faïence, Pierre Drieu la Rochelle, Jacques Chardonne, Abel Bonnard, Robert Brasillach, Marcel Jouhandeau, André Fraigneau et Ramon Fernandez. La Propaganda Abteilung a décidé de jouer à fond le jeu de la Collaboration. Les Français sont donc accompagnés d’une trentaine de journalistes qui couvrent d’abondance l’événement : quatre dépêches Havas-OFI par jour au moins, deux chroniques quotidiennes pour Radio Paris, plus un papier tous les matins dans les principaux quotidiens.
Goebbels n’a pas voulu inviter d’autres catégories de créateurs, mais l’idée d’Heller a fait son chemin. Le Propaganda Ministerium a prévu de convier en Allemagne, au printemps 1942, des peintres, des sculpteurs et des compositeurs français.
Gibraltar
Arrivée du HMS Repulse, des porte-avions Furious et Formidable et des croiseurs AA Hermione et Euryalus avec un écran de quatre destroyers pour participer à l’opération Retribution. La force aéronavale concentrée à Gibraltar comprend maintenant le HMS Ark Royal avec un groupe aérien dont les pilotes sont pour la plupart français (venant du Eagle, avec parmi eux l’EV1 Yvon Lagadec) et qui compte 24 F4F3, 16 SBD3 et 12 Fairey Albacore ; le HMS Formidable, revenu de son rééquipement aux Etats-Unis avec 20 F4F3, 2 Fulmar, 21 Swordfish ; le HMS Victorious avec 16 Fulmar, 6 Sea-Hurricane, 10 Albacore et le HMS Furious avec 12 Fulmar et 8 Swordfish. Pour la Royal Navy (en 1941), c’est une force aéronavale massive. En dehors des deux Fulmar du Formidable (destinés à un rôle de reconnaissance rapide), ce groupe réunit 78 chasseurs (dont 44 F4F3 et 6 Sea-Hurricane) et 67 avions d’attaque, dont 16 bombardiers en piqué.
Cette force doit opérer sous le contrôle du HMS Renown, dont les systèmes radars et les transmissions ont été considérablement améliorés après son rééquipement durant la fin du printemps et l’été en Grande-Bretagne.
Alger
Le général Huntziger, Inspecteur Général des Armées, se tue dans un accident d’avion (voir annexe 45-6-1).
Australie
Le croiseur HMAS Sydney rejoint le HMAS Adelaide et le transport de troupes Zealandia dans la Grande Baie d’Australie. Le Zealandia doit rallier Singapour avec plus de 1 000 hommes de la 8e Division australienne. Le Sydney doit escorter le Zealandia jusqu’au détroit de la Sonde en raison de la probable présence d’un corsaire allemand au large de la côte d’Australie occidentale.
Washington
L’Army-Navy Joint Board répond aux demandes de Cordell Hull en s’opposant à tout affaiblissement des forces aérienne US aux Philippines pour secourir la Chine. Le Comité reconnaît que les forces françaises en Indochine seraient presque à coup sûr incapables de maintenir ouverte la liaison ferroviaire Haïphong-Hanoï-Kunming si le Tonkin était la cible d’une attaque massive par des forces japonaises basées en Chine. Cependant, les importants renforts du Commonwealth arrivant à Rangoon parviendraient presque certainement à préserver la route de Birmanie.
Dans ces conditions, le transfert de chasseurs et de bombardiers des Philippines vers les terrains français du Tonkin serait contre-productif. Les Philippines seraient affaiblies et incapables d’exercer un effet dissuasif sur la stratégie japonaise, tandis que le manque d’interopérabilité entre les avions français (quoique, pour la plupart, made in USA !) et les avions américains les plus modernes (c’est-à-dire, dans ce contexte, les B-17) empêcherait ces derniers d’être aussi efficaces que s’ils opéraient des Philippines. Le Comité prie le Cabinet de n’entreprendre aucune action susceptible de provoquer une guerre avec le Japon avant plusieurs mois. Il fixe la date de pleine efficacité du déploiement des forces américaines aux Philippines au 1er avril 1942.
Un message du ministre des Affaires Etrangères japonais à l’ambassadeur Nomura est déchiffré dans la journée par les cryptographes américains. Ce document indique à l’ambassadeur que son gouvernement considère comme une nécessité absolue de parvenir à un accord avec les Etats-Unis avant le 25 novembre.
Tokyo
Le général Tojo, Premier Ministre, envoie à Washington un autre diplomate de haut rang, M. Saburo Kurusu. L’épouse de ce dernier étant américaine, Tojo pense qu’il aura plus de chances de débloquer la situation. Il lui affirme que le Japon ne reculera jamais concernant la Chine, mais que Roosevelt n’osera jamais précipiter une guerre avec le Japon : il devrait donc être possible de parvenir à un arrangement sans remettre en cause la politique japonaise en Chine.
6 novembre
Paris
L’essayiste Thierry Maulnier embarque gare du Nord, dans le wagon-lit Paris-Stockholm hebdomadaire. Il a été invité par l’Académie suédoise à prononcer à l’université d’Uppsala une série de conférences sur “les religions d’hier, les idéologies d’aujourd’hui et les philosophies de demain”.
Bulgarie
Des bombardiers français et britanniques appartenant à la force Coronation/Couronnement exécutent une attaque conjointe sur les gares de triage de Sofia, avec des résultats limités. Deux Short Stirling de la RAF sont détruits par des chasseurs de nuit allemands.
7 novembre
Washington
Le Président Roosevelt demande aux membres de son Cabinet s’ils pensent que le peuple américain « soutiendrait une attaque contre le Japon » dans l’éventualité où ce pays attaquerait l’Indochine française, la Malaisie britannique ou l’Indonésie hollandaise. L’opinion unanime du Cabinet est que le soutien du pays serait acquis.
Le même jour est publié dans la presse américaine un sondage Gallup montrant un large accord pour une guerre contre le Japon si ce pays devait attaquer l’Indochine. De nombreux observateurs ont considéré comme très significatif que ce sondage ait été effectué moins d’un mois après la publication de Bloody Corsica (La Corse ensanglantée), livre-reportage de John Steinbeck sur la bataille de Corse en février-mars, illustré de photos de Robert Capa. On estime aujourd’hui que les livres, les articles ou les discours de nombreux intellectuels américains a joué un grand rôle dans la création dans la population des Etats-Unis d’un contexte émotionnel hautement favorable à l’entrée en guerre du pays.
Méditerranée Occidentale
Sous le commandement de l’amiral Sommerville, l’escadre de quatre porte-avions et son escorte accomplissent une sortie d’entraînement de deux jours à l’ouest de Gibraltar, afin d’améliorer les procédures de contrôle aérien et de donner aux pilotes et aux officiers de pont le temps nécessaire pour obtenir certaines modifications. En quittant Gibraltar, les pilotes de chasse des groupes aéronavals s’entraînent à l’interception sur des Hurricane et de Maryland basés à terre. Les pilotes de l’Aéronavale et de l’Armée de l’Air travaillent aussi sur des procédures et techniques communes.
Alger
Encore loin d’être complète, l’équipe du Monde s’est partagée entre ses bureaux du boulevard Laferrière et l’imprimerie de l’Écho d’Alger pour réaliser sur douze pages son premier numéro zéro. Les anciens lecteurs du Temps ne seront pas dépaysés : titre en caractères gothiques, Une d’une sobriété qui confine à l’ascétisme avec, à gauche, la sacro-sainte colonne de politique étrangère – aujourd’hui consacrée, dans un oubli de la contingence qui éblouit ou agace, à la prochaine élection présidentielle en Équateur – et un billet d’humeur (et d’humour) en rez-de-chaussée sous la manchette seulement informative. Beuve-Méry et Chênebenoit s’en tiennent à la règle fixée dès avant 1900 par Adrien Hébrard, alors à la tête du Temps : « Messieurs, faites emmerdant ». En page 3, un article du critique littéraire, Émile Henriot, candidat[2] à l’Académie française – de toute éternité, selon de mauvaises langues – rapporte l’ouverture du congrès de Weimar sous un titre presque neutre : « Sept écrivains français font allégeance au Reich ».
Entre confrères, on se déteste quelquefois avec vigilance (et Dieu sait que Beuve-Méry et Kérillis ne débordent pas d’affection mutuelle), mais on sait aussi se rendre des services. Le papier d’Henriot, qui aurait pu rester inédit en dehors de ce numéro zéro, sera publié le lendemain par L’Écho de Paris.
Rhodes - “RAF-Maritsa airfield”
07h00 – Comme tous les jours depuis le 2, le Consolidated 32 Sainte Odile du commandant Kohler décolle le premier de Maritsa. Mais cette fois, ses soutes sont pleines de bombes de 250 kg. Un peu plus tôt, Kohler a annoncé qu’aujourd’hui, ce serait pour de bon. La cible : le point sensible ferroviaire et routier de Lamia, près de la côte est de la Grèce, par où passe la majorité du ravitaillement de l’Axe venant du nord par voie de terre. Incidemment, la région est plus connue pour abriter le site des Thermopyles. « Je mènerai l’ensemble de la mission moi-même, d’accord avec le commandant de Grézins, du I/60. Le commandant Prenz m’accompagnera comme d’habitude à bord du Sainte Odile pour évaluer les résultats de l’expérience. Des questions ? »
Comme d’habitude, personne ne s’est manifesté.
– Parfait, a conclu Kohler. Je passe la parole au capitaine Lorier qui va vous donner votre viatique de navigation, puis au sous-lieutenant Braîche-Luhard. Rassurez-vous, il fera beau sur la Mer Egée. Un temps de demoiselle. Décollage dans une demi-heure.
07h15 – Navigateur à pilote, énonce le capitaine Mendès-France, suivez notre leader sur un cap 345. Je répète 345.
– Bien compris, navigateur. Au 345 mau len.
09h05 – À tous, dispositions de combat, ordonnent les chefs de bord.
09h20 – Si le commandement avait réellement espéré que les Italo-Allemands seraient surpris par l’emploi des Consolidated 32 de jour, il s’est trompé. Les opérateurs des radars et les veilleurs du guet au sol ont bien travaillé. Dès que les 25 appareils ont franchi la côte de la mer Egée, l’alarme a été donnée.
Le box des I/60 et II/60 est accueilli par une DCA dont la puissance avait échappé aux vols de reconnaissance et aux services spéciaux des Alliés. Les Allemands ont truffé les collines qui dominent Lamia, la route et la voie ferrée de tubes de 88 mm. Il y a aussi des 90 mm Vickers et Schneider capturés en Belgique et en France au printemps 1940 et qui ont été rétrocédés aux Italiens. Deux 32 sont abattus et un troisième endommagé pendant que les bombes pleuvent. Pour quel résultat ? L’examen des photos effectué après la mission sera plus fiable que les impressions du moment…
09h28 – Le commandement allemand a rameuté dans la région une trentaine de Bf.109 et autant de Bf.110 qui accrochent les 32 sur le chemin du retour.
09h34 – Le Ville de Louviers est pris à partie par plusieurs Bf.109 (trois, peut-être même quatre) qui bravent les feux croisés du box. Les obus et les balles déchiquètent les tôles d’aluminium du fuselage et ravagent les Plexiglas.
– J’en ai eu un, crie le quartier-maître Créourc’h dans l’interphone. Baisé, le salaud ! Je l’ai…
Il n’achève pas.
09h35 – Les Bf.109 dégagent tous, cap au sud, mit echte deutsche Disziplin : Héraklion a envoyé des Maryland sur la rade de Volos, tout près de là.
Les Bf.110 insistent, leurs pipes d’échappement crachant une fumée blanche qui montre qu’ils ont recours à l’injection d’eau et d’éthanol pour augmenter la puissance de leurs moteurs DB-601. Ce n’est que vers 09h40 qu’ils renoncent.
Le quartier-maître Créourc’h ne répond plus.
09h41 – Le sergent-chef Di Messina coupe le moteur n° 3 du Ville de Louviers. Ses yeux ne quittent pas le compte-tours et les thermomètres du n° 4. Les autres appareils de la 60e EB ne volent pas plus vite que lui, c’est le principal. Le caporal Larmor, envoyé à l’arrière par le capitaine Mendès France, trouve le quartier-maître Créourc’h inanimé, le tuyau de son masque à oxygène pendant, sectionné par une balle. Larmor garde son calme : « Mitrailleur dorsal à chef de bord. Créourc’h, il n’a plus d’oxy, il est dans les vapes. Faut descendre. »
– Chef de bord à pilote. Descente d’urgence à 3 500 mètres.
– Doucement les basses, chef de bord ! riposte Hinh. Je conduis un fer à repasser. Si je pique trop, je fais sauter les plans. En plus, je suis tout seul au manche, D’Etoilies a dégusté, il est pas trop en forme.
– Attention tous, reprend Larmor, d’un ton plus rauque. C’est pas la peine. Créourc’h, il s’est aussi pris un pélot dans le cœur. Il a plus besoin qu’on descende.
– Chef de bord à pilote. Contrordre. À mitrailleur dorsal. Reprenez votre poste.
10h20 – Le commandant Kohler appelle le commandant de Grézins : « Marceau leader à Kléber leader ! »
– Kléber leader vous écoute, Marceau.
– Je paume du jus, Kléber, j’ai mes jauges en panique. Je ne rentrerai jamais à la maison comme ça. Je vais tenter d’aller jusqu’à Naxos. Remplacez-moi au commandement de la formation.
– Bien compris, Marceau leader. A tous les Marceau et Kléber, je prends la suite.
– Marceau leader à chef de bord Marceau 4.
– Chef de bord Marceau 4 vous écoute, répond le capitaine Mendès-France.
– Donnez-moi un cap. Lorier a été blessé. Il est dans le potage.
– Une seconde, Marceau leader, je calcule… voilà… vecteur 185. Je répète 185. Si votre gonio fonctionne encore, souvenez-vous que la balise de Naxos émet pendant cinq secondes ABABAB toutes les minutes sur 121 mètres.
– Parfait, Marceau 4, et merci. Je vais virer au 185. Terminé pour moi.
– Bien compris, Marceau leader.
PMF reprend sa respiration et lance : « À tout à l’heure, mon commandant. Bonne chance. »
– La chance, il nous en faudra aussi, marmonne le capitaine Hinh, de plus en plus inquiet de l’état de son copilote.
Le GB II/60 a perdu un de ses 32 sur l’objectif, deux autres ont été descendus par les Messerschmitt, et nul ne sait si le Sainte Odile arrivera jusqu’à Naxos. Le GB I/60 a été pareillement éprouvé avec trois avions abattus. La 60e EB rentre à Rhodes avec 18 avions sur 25 – un taux de pertes de 28%, diraient les stratèges de l’état-major – et la plupart des survivants des deux groupes sont plus ou moins endommagés.
11h35 – Le rituel, par nature, doit être respecté and the show must go on, whatever the circumstances, selon l’adage de la RAF. Le capitaine Hinh annonce : « À tous, je vais sortir le train. Allons-y, les chœurs ! »
Obéissant, même si le cœur n’y est pas tout à fait, le radio Van de Kerke, qui a le plus beau ténor de l’équipage, entonne : « Vive les aviateurs, ma mère ! » Et tous ceux qui le peuvent encore enchaînent, y compris le capitaine Mendès-France : « Vive les aviateurs ! Ils ont le manche près du moteur, vive les aviateurs ! » Suivent d’autres couplets, tout aussi paillards.
11h40 – Le Ville de Louviers se pose sur la piste de Maritsa. Le médecin et les infirmiers en descendent avec précaution le sergent-chef d’Étoilies des Escoyères, atteint à la tête et au thorax, et le caporal Guénec, moins gravement touché au bras, avant de sortit le corps de Quentin Créourc’h.
Les mécaniciens, comme par jeu, décompteront trente-sept impacts sur le fuselage, les ailes et les moteurs de l’avion. Le n° 3, peut-être irréparable, devra, de toute façon, être déposé et remplacé. Toutes les verrières sont à changer et il faudra, étape par étape, vérifier l’un après l’autre les réservoirs puis les canalisations de carburant. Les flexibles de circuits hydrauliques devront eux aussi être revus. « Dans quel état qu’ils me l’ont pas mis, les salauds ! » enrage Di Messina.
Le capitaine Roy accueille chaleureusement PMF : « Vous êtes un miraculé, mon cher ! » Il pourrait en dire autant. Interdit de vol pour une semaine par suite d’une poussée de paludisme, Jules Roy n’a pas pris part à la mission sur Lamia. Le sous-lieutenant Corbell, Catalan de Lerida exilé en France à dix-sept ans, arrivé huit jours plus tôt de Lartigue, le remplaçait dans le cockpit de son Consolidated 32, Djurdjura. Mais Djurdjura n’est pas rentré.
8 novembre
Gibraltar
Arrivée du convoi “Long Spear”, 12 transports rapides à destination de Singapour, chargés d’avions et d’équipements pour les forces du Commonwealth en Malaisie. Ce convoi est le tout premier à être accompagné par un porte-avions d’escorte, l’HMS Audacity.
Corse
Dans la nuit du 7 au 8, les sous-marins français Monge et Fresnel, appartenant à la flottille des opérations sous-marines spéciales, déposent sur la côte ouest 27 commandos et près de deux tonnes d’armes pour le mouvement de résistance. Celui-ci s’est développé rapidement depuis l’évacuation du printemps, et est en partie conduit par des soldats, des sous-officiers et des officiers de l’armée régulière, qui n’avaient pas pu, ou parfois pas voulu, rejoindre les points d’embarquement. Malgré les risques, ils ont reçu l’aide de la population locale, qui les nourrit et les informe sur les mouvements des troupes d’occupation italiennes. Parmi les armes déposées cette nuit-là et transportées à dos d’homme dans les montagnes, on compte des mortiers de 60 et de 81 mm, les toutes premières armes lourdes reçues par les résistants corses.
Rhodes – “RAF-Maritsa airfield”
Le commandant Kohler et son équipage sont portés disparus. Le Sainte Odile n’est jamais arrivé à Naxos.
Il revient au commandant de Grézins et, pour le II/60, au capitaine Mendès-France de tirer les conclusions du raid sur Lamia dans un rapport réclamé, toutes affaires cessantes, par le commandement des Forces aériennes d’Alger. Ils ne trempent pas leur plume dans l’eau bénite : « Sans une forte escorte de chasseurs (à proportionner à l’opposition ennemie prévisible), il faut, à titre définitif, renoncer à envoyer des Consolidated 32 en mission de bombardement de jour, même en nombre relativement important. Encore nos pertes auraient-elles pu être plus lourdes si nos adversaires n’étaient pas arrivés par petits groupes – il est peu probable qu’ils refassent la même erreur.
Les photos prises pendant le raid par les navigateurs et les copilotes laissent présager des résultats médiocres. Il semblerait aussi que les officiers et sous-officiers bombardiers maîtrisent moins bien qu’on ne le souhaiterait la complexité de la visée à haute altitude, même de jour. L’instruction sur ce point est à revoir de bout en bout.
On conviendra qu’un taux de pertes de sept avions sur vingt-cinq est insupportable, même si nos mitrailleurs ont revendiqué deux Bf.109 et deux Bf.110 (et l’on sait hélas la propension des mitrailleurs à exagérer le nombre de leurs victoires). Sur les 18 survivants, seuls trois sont intacts. Il faut considérer que la 60e EB ne pourra plus être tenue pour une unité de combat digne de ce nom jusqu’à la réparation des appareils endommagés, à la livraison d’appareils neufs et au recomplètement de ses effectifs par des personnels de toutes les spécialités navigantes (encore faudra-t-il un délai avant que les nouveaux ne soient amalgamés). »
Alger remettra ce rapport sans y modifier une ligne au colonel Zachary B. Cox, ancien du La Fayette en 14-18, attaché militaire (air) à l’ambassade des États-Unis. Mais, partout où elle gardera le contrôle de l’ensemble de ses opérations, l’USAAC puis l’USAAF ne tiendra pas compte de ce rapport : les Américains considèrent que seule leur doctrine répond à l’esprit des théories de Douhet. Certes, sur le théâtre méditerranéen, l’influence française (transmise par des officiers américains engagés dans les unités de l’Armée de l’Air sous la couverture d’un engagement dans la Légion) et l’organisation d’opérations communes USAAF telles que Lampe à souder/Blowlamp avec l’Armée de l’Air limiteront les conséquences de cet aveuglement. Mais les unités américaines basées en Grande-Bretagne ignoreront à leurs dépens durant des mois les mises en garde répétées des chefs de la RAF.
9 novembre
Gibraltar
08h00 – L’escadre de “Rétribution” lève l’ancre avec les porte-avions HMS Ark Royal, Furious, Victorious et Formidable, les croiseurs de bataille et cuirassés rapides HMS Repulse et Renown, MN Dunkerque et Strasbourg, les croiseurs HMS Kenya, Sheffield, Manchester et Liverpool, les croiseurs AA Charybdis, Euryalus et Hermione. L’écran de destroyers est constitué des HMS Antelope, Bedouin, Escapade, Ithuriel, Icarus, Maori, Marne, Matabele, Nestor, Onslow, Partridge, Somali, Westcott, Wishart, Wrestler et Zulu.
Midi – Le convoi “Long Spear” quitte Gibraltar pour Oran, où il doit arriver le 12 novembre sous la protection du groupe anti-sous-marin conjoint RN-MN opérant de Gibraltar.
Alger
11h30 – François Coulet rend compte de sa mission aux États-Unis à Paul Reynaud, Georges Mandel et Charles de Gaulle, entourés de leurs directeurs de cabinet respectifs. Il lui est demandé de rencontrer Albert Lebrun au début de l’après-midi dans le même but.
Australie
Le HMAS Sydney et le transport de troupes Zealandia arrivent à Fremantle. Le Zealandia reçoit l’ordre d’y rester provisoirement, pendant le Sydney met cap au nord pour rejoindre le d'Iberville et l’Aramis près des îles Abrolhos.
10 novembre
Paris
Négociées depuis quatre semaines avec la Propaganda Abteilung, les consignes du ministère de l’Information prescrivent pour le lendemain de n’évoquer l’Armistice de 1918 que sous l’angle du pacifisme, afin de mieux dénoncer les bellicistes de 1939 et dans la foulée, il va de soi, les va-t-en-guerre d’Alger. Les rédactions ont le choix entre deux titres pour la Une : soit « La France recueillie célèbre la Paix », soit « Nos Morts imposent à la France un devoir de Paix ». Il est interdit, bien entendu, de rappeler la défaite de l’Empire allemand ou d’écrire le nom de Rethondes. Pour les journalistes comme pour les autres, il n’y aura pas non plus de journée de congé.
Méditerranée Occidentale
03h00 – L’escadre de “Rétribution” se joint au large d’Alger à une force française constituée des croiseurs Colbert, Dupleix et La Galissonnière, des contre-torpilleurs Vauquelin, Cassard, Kersaint et Tartu, et des torpilleurs Bordelais, Brestois, Forbin et Fougueux. La flotte accélère alors jusqu’à 25 nœuds, cap au nord-est.
Bataille des îles Abrolhos (au large de la côte d’Australie Occidentale)
Extrait du rapport officiel transmis aux Amirautés alliées
Le déroulement des événements relatés ci-dessous est encore flou. En effet, ils ont été pour une grande part reconstitués par les officiers du HMAS Sydney après l’interrogatoire des survivants français et allemands.
Le 10 novembre 1941 à midi, par grand beau temps, l’aviso D’Iberville et le croiseur auxiliaire Aramis détectent un navire marchant au cap 260, à 15 nœuds, dans le détroit central des îles Abrolhos. Les deux bâtiments français se séparent pour encercler le vaisseau suspect, qui s’identifie comme le hollandais Straat Malakka. Le D’Iberville ordonne au suspect de stopper. Après un moment de confusion à la radio, le bâtiment tourne au 250° et met en panne. Le D’Iberville envoie un message, reçu par la station radio à grande puissance de Canberra HMAS Harman, indiquant qu’ils ont intercepté un navire suspect. Ce message est capté par le Sydney, qui accélère à 30 nœuds pour atteindre le plus vite possible la zone d’interception. Le D’Iberville reste devant la proue du bâtiment suspect tandis que l’Aramis, plus fortement armé, en fait le tour pour mieux voir le prétendu Straat Malakka. A 13h14, l’Aramis stoppe à tribord du suspect, en accord avec les instructions de l’Amirauté britannique concernant l’interception d’un corsaire possible (ces instructions avaient été communiquées aux navires français lors de leur escale à Singapour et Darwin). Cette position, à tribord et légèrement en arrière, était considérée comme sûre. Le second du D’'Iberville voit alors l’Aramis pivoter de 10° ou 20° sur tribord avant de stopper pour mettre à l’eau sous le vent une embarcation afin de monter à bord du suspect.
Il semble que personne n’ait vu le vaisseau amener le pavillon hollandais, lorsqu’à 13h17, une violente explosion secoue l’Aramis, qui commence à brûler. Le navire suspect ouvre alors le feu avec des canons allant du 150 mm au 20 mm tant sur l’Aramis que sur le D’Iberville.
On présume que le navire suspect, aujourd’hui identifié comme l’allemand KMS Kormoran, était équipé d’un tube lance-torpille sous-marin disposé à 135° sur chaque travers. L’Aramis fut mis hors de combat par la torpille, même si certains de ses canons de 132 mm purent ouvrir le feu, mais sans atteindre le Kormoran.
De multiples obus de 20 mm touchent la passerelle du D’Iberville, tuant le commandant, tandis que l’aviso est également frappé par plusieurs obus de 150 mm. Cependant, ses trois pièces de 132 sont prêtes. Elles ouvrent immédiatement le feu à courte portée (moins de 1 200 mètres), mettant au but au moins cinq et peut-être huit obus avant que les deux canons avant soient détruits. A ce moment, l’officier artilleur qui dirige le feu du canon arrière peut voir clairement l’enseigne allemande sur le vaisseau ennemi.
A 13h21, une autre explosion est aperçue sur l’Aramis, où les incendies paraissent hors de contrôle. A ce moment, le croiseur auxiliaire accuse une gîte d’au moins 15°.
Cependant, des incendies font aussi rage sur le corsaire allemand. Il a reçu deux autres obus de 132 dans la coque, sous le pont, et une explosion éblouissante est aperçue, peut-être provoquée par des casiers à munitions.
Le D’Iberville est alors touché en succession rapide par plusieurs obus de 150 mm et la plupart de ses officiers sont maintenant tués ou blessés. Selon les survivants, « sur la passerelle, c’était une véritable boucherie ». Tous les équipements radios sont détruits. Un jeune aspirant parvient à diriger l’aviso vers le sud, augmentant la distance, tandis que le corsaire allemand est vu mettre le cap au 350 et s’éloigner lentement vers le nord en continuant à brûler.
A 13h31, la fumée du combat est aperçue de la passerelle du HMAS Sydney. Le capitaine Burnett, qui le commande, ne pouvant joindre les deux bâtiments français qu’il sait être en patrouille, fait prendre les postes de combat. Quelques minutes plus tard, voyant deux colonnes de fumée à l’horizon, Burnett fait changer de cap pour pouvoir lancer son amphibie Supermarine Walrus, ce qui est fait à 13h43.
A ce moment, le Kormoran a cessé de tirer sur le D’Iberville, qui parvient à filer 8 nœuds sur son diesel, malgré un violent incendie. L’Aramis sombre par la proue probablement à cette heure, avec de lourdes pertes.
A 14h10, l’observateur du Walrus signale au Sidney qu’il voit un navire de guerre gravement endommagé ressemblant à un aviso français ou hollandais, au cap 170, au sud des îles Abrolhos.
A 14h22, le corsaire allemand, cap au nord et brûlant lui aussi, est aperçu. Burnett demande par radio à Fremantle d’envoyer deux escorteurs aider l’aviso endommagé, qu’il identifie comme le Bougainville (c’est bien sûr le D’Iberville), car il veut rattraper le corsaire avant la nuit. Le Walrus commence à tourner en rond au-dessus du navire allemand, tâchant évidemment de rester hors de portée de possibles tirs anti-aériens.
A 15h15, le corsaire stoppe et les incendies semblent gagner en intensité.
A 15h30, l’observateur du Walrus peut signaler qu’il voit l’équipage allemand évacuer le navire. Du pont de ce dernier, on peut voir la fumée du Sydney, qui approche rapidement.
A 15h54, l’officier de tir du croiseur cible le corsaire, mais deux minutes plus tard, une très violente explosion secoue le Kormoran, qui coule très vite, avant que le Sydney ait commencé à tirer. Les survivants allemands ont attribué la dernière explosion à des mines transportées par leur vaisseau.
Comme le Walrus continue à tourner, le Sydney retourne aider le D’Iberville. L’aviso français a stoppé, car l’incendie rend intenable la salle des machines. En approchant, le Sydney établit le contact par signal optique. Le D’Iberville lui demande de rechercher des survivants de l’Aramis, ce que Burnett fait bien volontiers.
A 18h00, le HMAS Sydney a récupéré presque tous les survivants du Kormoran, mais seulement 35 hommes de l’Aramis, dont six vont d’ailleurs mourir de leurs brûlures.
A 18h30, l’équipage du D’Iberville étant parvenu à contrôler les incendies, le diesel est redémarré. Le navire blessé se traîne alors à 6 nœuds jusqu’à Geraldton, escorté par le Sydney, avec plus de 130 morts et blessés sur 183 membres d’équipage.
[1] Blubo = Blut und Boden. Littérature “du Sang et du Sol”, typiquement nazie.
[2] Il deviendra finalement académicien, en 1946, et inaugurera une tradition : après quelques années de patience, le critique littéraire du Monde, de Pierre-Henri Simon à Bertrand Poirot-Delpech, est toujours élu à l’Académie. Seul Philippe Sollers paraît avoir raté le coche – mais ce n’est peut-être que partie remise.