Atlantique, à l’ouest de Vigo (Espagne)
19h30 – Les Scharnhorst et Gneisenau ravitaillent à nouveau avec les pétroliers Uckermark et Ermland.
Bagdad
Un détachement d’une quinzaine d’hommes du Brandenburg Regiment – douze soldats et trois sous-officiers, sous les ordres de l’Oberleutnant Friedrich Kalwer – arrive discrètement dans la capitale irakienne. Vêtus en civil, ils sont accompagnés du Leutnant Dieter Baron von Stroltz zu Groltz, des Fallschirmjäger du général Student. Tous parlent anglais et plusieurs l’arabe.
Munis de passeports suisses authentiques qu’un fonctionnaire frontiste[1] de Bâle établit pour le compte de l’Abwehr, ils ont gagné Istanbul via Constantsa. Pour eux, M. Régnier, désireux de se faire pardonner l’affaire de leurs quatre camarades sacrifiés, a su frapper aux bonnes portes. Ils ont rejoint la frontière de l’Irak par groupe de trois ou quatre, avec l’aide du MAH, l’un des innombrables services de renseignements d’Ankara. Dès la frontière franchie, des sympathisants du Carré d’Or[2] les ont pris en charge et les ont conduits en voiture dans la capitale.
L’Oberleutnant Kalwer et ses hommes ont pour mission de préparer l’atterrissage sur la Rasheed Air Base de l’aviation irakienne, à 11 kilomètres au sud-est de Bagdad, des avions mis à la disposition de l’Abwehr par la Luftwaffe pour acheminer vers l’Irak des instructeurs et des spécialistes, des armes, des munitions et du matériel de transmission. Avec l’aide d’officiers complices de la RIAF, ils doivent s’assurer que les hangars seront assez grands pour dissimuler les appareils dans la journée, puisque les vols ne se feront que de nuit, prévoir l’approvisionnement en carburant, huile et pièces détachées, installer une balise radio-gonio (deux d’entre elles vont arriver de Berlin via Istanbul au milieu de caisses d’instruments de chirurgie) et trouver des casernements pour le personnel au sol.
Le Leutnant von Stroltz, Prussien de vieille souche par son père mais américain par sa mère et diplômé d’Harvard, doit repérer, à proximité de la capitale ou dans le nord du pays, les zones d’atterrissage pour des parachutistes.
Chicago, North State street, Chicago Theatre
Extrait du Journal de Guerre de Frédéric Joliot-Curie, Berger-Levrault 1950.
La mission d’information alliée entreprise aux Etats-Unis avec mon collègue britannique Marcus Oliphant, du 13 mars au 8 avril 1941, s’est déroulée pour l’essentiel à Washington. Nous avons cependant accepté pendant ce séjour une invitation à Chicago qui allait avoir une conséquence inattendue.
Dans la salle de spectacle de style néo-baroque du Chicago Theatre, construite dans les années 1920 et appelée à l’époque “Wonder Theatre of the World”, plusieurs orateurs se sont succédés à la tribune. Le discours d’Irène est visiblement très attendu et sa conclusion très appréciée : « (…) La résistance du peuple français opprimé et le combat de tous ceux qui sont libres forment un tout qui est l’apport de la France à la cause commune des Alliés. Ces Alliés parmi lesquels se trouvent à une place éminente la Pologne, pays avec lequel j’ai, comme le savez, des liens familiaux étroits et les Etats-Unis d’Amérique, alliés de cœur et amis de toujours de la France, les Etats-Unis d’Amérique, pays de la démocratie qui m’accueille aujourd’hui. »[3]
Un tonnerre d’applaudissements éclate. La salle, en grande partie composée de fervents soutiens du parti Démocrate, est persuadée qu’il y a dans ces derniers mots un clin d’œil politique. Le fait que beaucoup soient des immigrés ou fils d’immigrés polonais ne fait qu’accroître leur enthousiasme.
Le maître de cérémonie, Edward Joseph Kelly, maire démocrate et partisan convaincu du “New Deal”, se lève, remercie l’oratrice pour sa prestation et annonce d’une voix tonitruante de Monsieur Loyal (c’est l’habitude américaine) : « And now, Ladies and Gentlemen, it is my privilege to introduce you… Mrs… Eleanor… Roosevelt !!! »
Une vague semble alors s’emparer de la salle où se déclenche ce que les Américains appellent une “standing ovation” qui s’étend jusque dans les rangs des officiels. Mme Roosevelt est une oratrice consommée, qui a souvent participé à des “meetings” où elle représentait son mari, notamment pour soutenir le New Deal.
« Merci, Mesdames et Messieurs. Je suis très heureuse d’être ici ce soir parmi vous et très honorée de prendre la parole après des personnes aussi éminentes que le professeur et prix Nobel Madame Irène Joliot-Curie et les représentants du gouvernement polonais en exil et de la communauté polonaise de notre grand pays.
Tous les orateurs étrangers invités ce soir vous ont expliqué pourquoi ils se battent et ce qu’ils défendent, alors que leur pays subit la plus terrible des épreuves, l’occupation par un ennemi cruel et sans pitié. Ils font ce qu’ils ressentent dans leur cœur comme étant juste et ils ont raison, car il se trouvera toujours quelqu’un pour critiquer leurs choix. Je suis tout à fait d’accord avec leur façon de voir les choses et c’est pourquoi je vais moi aussi écouter mon cœur et vous entretenir d’un combat qui représente beaucoup pour moi car il symbolise, je le crois, l’âme même du peuple américain : la défense de la Liberté ! »
Mme Roosevelt explique ensuite sans ambages pourquoi les Etats-Unis doivent et devront soutenir « de toutes les façons nécessaires » le combat pour la liberté des peuples polonais et français. Elle conclut en annonçant qu’elle va s’employer à organiser avec toutes les personnes de bonne volonté, sans s’arrêter à des critères partisans, une Fondation pour la Liberté. Son auditoire, déjà tout acquis à sa cause, lui fait un triomphe.
Quelques minutes plus tard, dans le grand salon réservé aux invités où un buffet est servi, Irène et moi-même faisons sa connaissance ainsi que celle de Monsieur Wendell Wilkie[4], venu lui aussi de Washington participer à cette soirée organisée par la communauté polonaise pour lever des fonds en faveur des réfugiés polonais. Entre les deux femmes, le courant semble bien passer. Mme Roosevelt est très intéressée par le passé politique d’Irène, qui a été sous-secrétaire d’Etat dans un pays où les femmes ne pouvaient ni voter ni être élues du peuple. « Sous le ministère Blum, raconte Irène, l’Assemblée a voté à la quasi unanimité pour le vote des femmes, mais le Sénat a toujours bloqué ce projet de loi. Je suis convaincue que cette guerre va, comme la précédente, modifier de façon profonde la société française et que l’heure est maintenant proche où les Françaises pourront s’exprimer dans les urnes sur le destin de notre pays. »
L’action politique de Madame Roosevelt avant l’élection de son mari et son statut de première “First Lady” à s’être impliquée aussi directement dans la vie politique conduit alors Irène à lui poser de nombreuses questions. Pendant qu’elles conversent, je vois s’approcher une vieille connaissance, qui n’appartient certes pas à la communauté américano-polonaise : Enrico Fermi !
– Enrico ! Quel plaisir de te voir !
En quelques mots, Fermi m’apprend qu’il n’est pas là par hasard, mais qu’ayant eu vent de notre présence et de celle de Mme Roosevelt à cette soirée, il a décidé d’en profiter pour faire ce que les Américains appellent du “lobbying”. Irène et moi le présentons alors à Mme Roosevelt, qui semble avoir déjà entendu parler de lui.
– Madame, attaque Fermi, je suis heureux de pouvoir vous entretenir d’un problème concernant les autorisations de travail accordées aux étrangers sur le territoire américain. Un problème dont Irène Joliot-Curie n’a pas dû oser encore vous parler, bien qu’elle soit directement concernée…
– Irène, lance Mme Roosevelt en souriant, allez-vous m’expliquer ces mystères ? Une question d’autorisation administrative ?
– C’est vrai, répond Irène, mais cette question touche aussi à la science, à la politique, à la guerre et j’irai jusqu’à dire à la liberté du monde.
Eleanor Roosevelt a compris que nous n’allions pas lui demander un banal coup de pouce. Il ne sera plus question de politique intérieure française ce soir, mais la discussion va se prolonger fort tard, la First Lady posant la plupart des questions et Irène donnant la plupart des réponses. J’ignore quelle influence exacte a eu cette discussion sur l’attitude américaine concernant “Concorde”, mais notre cause a gagné une alliée pour pousser les Etats-Unis à agir… et pour obtenir les autorisations administratives permettant à Irène de venir travailler dans le laboratoire de Fermi. Quant à Irène, elle s’est fait ce soir là une amie fidèle, avec qui elle entretiendra une correspondance régulière[5].
Boston
Chargement, avec plus de neuf semaines de retard sur les prévisions, des éléments de l’émetteur de Tipasa fabriqués par la General Electric à bord de deux cargos, le MS Marvin L. Fishman et le MS Pride of Milwaukee. Ces deux navires, qui appartiennent à la Great Lakes and Ocean Shipping Co. implantée à Savannah, ont été nolisés par la Compagnie Générale Transatlantique aux termes d’un compromis conclu, très laborieusement, entre l’ambassade de France à Washington et le US Department of Commerce : puisqu’il ne s’agit pas d’armements à proprement parler, la clause Cash and Carry du Neutrality Act ne s’applique pas, mais dans la mesure où Casablanca, port de destination, se trouve dans l’une des zones de guerre définies par la Maison Blanche, les risques encourus par les cargos et leurs équipages doivent être pris en charge par la France. Le Marvin L. Fishman et le Pride of Milwaukee feront d’abord route vers New York. Ils s’y intègreront à un convoi de dix-sept navires, plus leur escorte, tous destinés à l’Afrique du Nord, qui doivent appareiller le 30 mars.
Selon la General Electric, les processus de fabrication des lampes des deux émetteurs – ondes longues et ondes courtes – se sont révélés bien plus complexes que prévu en raison de la présence d’un système original de refroidissement par eau intégré aux ampoules proprement dites et à leurs culots.
Atlantique, à l’ouest du Portugal
09h27 – Les Scharnhorst et Gneisenau découvrent deux navires marchands britanniques isolés. Ce sont deux cargos de 5 650 et 3 700 GRT, qui sont rapidement coulés. Cependant, l’un d’eux a miraculeusement le temps de signaler ce qui lui arrive (et à cause de qui !). Le message parvient à Gibraltar, où il provoque l’appareillage, dès le début de la nuit suivante, du Renown, de l’Ark Royal et de leur escorte, qui foncent vers le nord.
Alger
La radio française reprend à son tour le symbole du “V” lancé par les Belges, par la voix de Jacques Duchêne : « Songez donc, un V, ça se trace tout seul. On marche sur le trottoir le long des murs en rentrant chez soi avec un bout de craie ou un bout de fusain dans la main et on laisse derrière soi une traînée de V et personne ne vous a vu les tracer. Un grand V dans le dos d’une capote bien tracé à la craie, une capote qui pend dans le vestibule, ça fait très bien, surtout si la capote est allemande. La peinture d’une automobile allemande arrêtée dans un coin où il n’y a pas beaucoup de monde, il ne faut pas beaucoup de temps pour y couper un V au couteau. Il y a beaucoup de mots allemands qui commencent par V. Il y a le mot Verboten, un cercle autour du V de Verboten, c’est agréable à voir. »
Dès le lendemain, les V envahissent Paris et pullulent sur tous les murs de France ! C’est par milliers que les préfectures de province comptent les V qui surgissent de partout, finissant par inquiéter la Propagande allemande et embarrasser Laval et ses sbires. Bientôt les amendes pleuvent sur les municipalités trop fertiles en production incontrôlée de V.
Albanie
Des troupes grecques et britanniques, soutenues par les Matilda du 7ème RTR, entrent dans le port de Vlore. Les unités italiennes commencent à évacuer Berat et Tirana. Pour répondre aux incessantes demandes de Mussolini, Hitler accepte que le Xème FliegerKorps soit redéployé à Bari-Foggia pour soutenir ce qui reste de troupes italiennes en Albanie.
Alger
Toujours chanceux, Bill Clifton, même quand il a des ennuis… Ce qui l’amène à passer provisoirement du poste de correspondant de guerre au fauteuil de rubricard littéraire.
« L’auteur de Vol de Nuit bientôt en tournée aux Etats-Unis – Décidément, ma cheville abîmée me faisait beaucoup souffrir. Je devais me faire soigner sérieusement avant de partir pour la Grèce, afin d’y voir le Parthénon… et le front albanais. Rentré à Alger, on me conseille de consulter à la Clinique Saint-Georges. Là, je suis pris en main par un chirurgien civil, qui diagnostique une vilaine entorse. Il me faut porter un plâtre pendant plusieurs semaines ! Allez courir sur le front d’Albanie avec ça ! Je pousse un gémissement à fendre l’âme. Le chirurgien, le Docteur Solal, se méprend. Compétent et sympathique, mais guère enclin à s’attendrir sur les malheurs d’un journaliste américain trop douillet, il grogne dans sa moustache : « Vous savez, dans le genre littéraire comme dans le genre blessure de guerre, nous avons bien plus important que vous, ici ! » Secret médical oblige, il n’en dit pas plus, mais, même avec une cheville plâtrée, c’est un jeu d’enfant d’obtenir ailleurs le renseignement que je désire. Le célèbre écrivain-pilote, Antoine de Saint-Exupéry, est hospitalisé ici après une mission d’où il est revenu grièvement blessé ! Il est maintenant hors de danger et accepte de m’accorder une interview. »
Saint-Exupéry apprend à Clifton qu’à la demande de ses amis français et américains, il va terminer sa convalescence à New York. Il en profitera pour effectuer une tournée de conférences aux Etats-Unis et pour écrire un livre et même deux. « Le premier sera en quelque sorte la suite de Pilote de Guerre. Il évoquera cette expérience unique d’une guerre menée par tout un pays en exil, loin de sa terre. Le second sera très différent. Malgré la guerre, ou à cause d’elle, j’y tiens beaucoup ; c’est une sorte de conte pour enfants, mais que les adultes pourront lire aussi, j’espère, avec plaisir, s’ils n’ont pas oublié qu’ils ont un jour été des enfants. Je l’illustrerai de mes propres dessins. »
Mais Saint-Exupéry reste un pilote. « Un jour, vous savez, nous reviendrons d’exil. Et ce jour-là, même si on prétend que j’ai dépassé la limite d’âge, je serai aux côtés de mes camarades du Groupe II/33. »
Damas
Le général de corps d’armée Pierre Dentz, considéré comme l’un des meilleurs parmi ses pairs, prend le commandement interarmes des troupes du Levant. Le général de brigade Edgard de Larminat reste commandant supérieur des forces terrestres.
Paris
Sous l’égide d’Otto Abetz et de Pierre Laval, l’Illustration et Signal concluent deux accords portant, l’un sur l’échange de photos, l’autre sur l’échange de textes. Cette entente, approuvée par Josef Goebbels, entrera en vigueur dès le 1er avril. Un dîner de gala est organisé le soir même à la Tour d’Argent pour célébrer l’amitié franco-allemande, autour d’un canard au sang arrosé d’un pommard “Les Chaponnières” de 1929.
Albanie
Des éléments de la 5ème Division Légère allemande et de la 15e PanzerDivision, réunies sous le nom de Skandenberg Korps et commandées par le général Erwin Rommel, commencent à décharger leur matériel à Durres (Durrazo) pour stabiliser la poche défensive italienne sur la plaine côtière d’Albanie. Le nom de ce corps d’armée vient du surnom du prince albanais Georges Castriota, victorieux des Turcs… au XVe siècle : Skander Beg, soit (en toute modestie) Roi Alexandre (le Grand) ! Les Allemands ont germanisé l’expression… Le nom d’Albania Korps avait été proposé, mais écarté comme trop réducteur, vu la petite taille de l’Albanie.
Atlantique, 150 nautiques à l’ouest de la baie de Cadix
08h27 – Un Sunderland du Coastal Command repère “Salmon” et “Gluckstein” (autres surnoms, typiques de l’humour d’Outre-Manche, donnés par les Anglais aux croiseurs de bataille allemands). Il ne semble pas que, dans la faible lumière d’un début de journée nuageux, le gros hydravion ait été aperçu. L’Ark Royal, qui arrive à portée, prépare un raid de Swordfish.
10h08 – Un Ar-196 du Gneisenau découvre un convoi d’environ cinquante navires faisant route au nord. Les jumeaux foncent vers le convoi.
10h15 – L’observateur de l’hydravion annonce qu’il a repéré dans l’escorte du convoi « au moins un croiseur de bataille, probablement le Hood, accompagné d’un croiseur plus petit, cap au 310 [c’est-à-dire vers les navires allemands]. »
Lütjens est écœuré, d’autant plus qu’il se sait repéré (un autre Sunderland a survolé les navires allemands et il a cette fois été aperçu). Il décide de rentrer sur Brest et met cap au nord-nord-est.
Il ne saura jamais que le “Hood” et son compagnon sont en réalité les croiseurs Dorsetshire et Sheffield, envoyés établir le contact avec l’ennemi.
11h49 – Les Sworfish de l’Ark Royal arrivent sur place, sous un ciel qui se couvre de plus en plus. Ils aperçoivent deux navires de guerre et attaquent sans se soucier de leurs manœuvres bizarres, ni de l’absence de DCA. Horreur ! L’une après l’autre, leurs torpilles, équipées d’un nouveau détonateur magnétique, explosent en touchant l’eau ou peu après. Cet épisode marquera l’élimination du nouveau détonateur de l’arsenal de la Navy et vaudra un sérieux cours d’identification aérienne aux équipages des Swordfish, car ils ont attaqué… le Dorsetshire et le Sheffield, décidément très surestimés par les aviateurs ce jour-là.
Pendant ce temps, “Salmon” et “Gluckstein” s’éloignent à toute vitesse vers Brest.
Indochine
L’aviation thaï bombarde les terrains français du Cambodge et du Laos : c’est le début de “l’incident du printemps” franco-thaïlandais (les deux camps éviteront le mot “guerre”). Les troupes thaïs pénètrent au Cambodge et se dirigent vers Siem-Réap.
12h40 – Les Scharnhorst et Gneisenau sont attaqués à la torpille par un squadron de Beaufort en limite de rayon d’action. Une seule torpille fait mouche, sans gros dégâts, sur l’extrême avant du Scharnhorst, qui est à peine ralenti.
Tokyo
Félix Lobeau, chef du bureau d’Havas Libre au Japon, signale à Pierre Brossolette, par lettre confidentielle acheminée “par la voie habituelle”[6], que la Presse nipponne paraît avoir reçu la consigne de ne plus utiliser les dépêches envoyées par Alger.
« Je remarque depuis une dizaine de jours que notre service, repris normalement dans celui de l’agence Jiji, est par contre absent de tous les quotidiens, écrit Lobeau. Je ne vois plus une seule reprise de nos nouvelles, même dans les journaux qui, d’habitude, nous utilisent de préférence aux agences anglo-saxonnes et toujours au DNB, tels l’Asahi Shimbun ou le Nihon Kenzai. À mon sens, il fait peu de doute que nous nous heurtons ici à une consigne officielle liée à la montée de la tension en Indochine. »
Pour sa part, l’ambassade va plus loin. Elle estime, dans un télégramme expédié à la Rue Michelet le même jour, que la disparition systématique des nouvelles d’Havas Libre dans la Presse japonaise prélude très probablement à un coup de force des militaires nippons (ou de leurs pions thaïlandais) contre la France en Asie.
Washington
Signature de l’Accord d’Etat-Major « ABCF-1 » entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Australie.
L’accord précise que « La région euro-atlantique est le théâtre militaire décisif. L’effort militaire principal des Etats-Unis s’exercera sur ce théâtre. (…) » Ayant promis de « battre Hitler d’abord », le gouvernement américain indique qu’au cas où le Japon attaquerait la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas ou l’Australie (ou bien sûr les Etats-Unis), la Pacific Fleet américaine « soutiendrait les opérations défensives sur la ligne Singapour-Saïgon par des attaques contre les îles Marshall et par des raids contre les voies de communications navales et les positions japonaises. L’Asiatic Fleet opérerait en coordination avec les marines britannique, française et néerlandaise. » Dans cette éventualité, la délégation française accepte de placer l’escadre d’Indochine (à ce moment deux croiseurs lourds, trois légers, plusieurs grands avisos et neuf sous-marins) sous commandement britannique.
Washington
Accord naval particulier franco-américain.
En échange de la concession à l’US Navy de droits d’escale à Fort-de-France, Nouméa et Tahiti, la Marine Nationale obtient en Prêt-Bail pour l’Aéronavale 30 G-36A (F4F-3 Wildcat) à livrer avant fin avril, plus 90 G-36B (F4F-4) et 90 Douglas SBD-3 à livrer avant la fin de 1941. En outre, le gouvernement américain accepte la livraison ou le transfert à la Marine Nationale de quatre destroyers modernes de classe Farragut : les Alwyn, Dale, Dewey et McDonough seront respectivement rebaptisés Le Corsaire, Le Flibustier, Le Téméraire et L’Aventurier. De plus, deux pétroliers ravitailleurs de flotte, en cours de conversion en porte-avions légers, devraient compenser la perte du Béarn : l’AO28 Esso Trenton deviendrait le Lafayette et l’AO29 Seakay deviendrait le Bois Belleau. Ces deux conversions, déjà décidées pour l’US Navy à la demande de Roosevelt, doivent être accélérées pour une livraison dans les derniers jours de 1941. Enfin, 24 vedettes PC-boats (173 pieds) et 24 PT-boats (de type Higgins), destinées à des missions côtières en Méditerranée, seront également livrées à la Marine Nationale.
Un autre accord signé ce jour-là concerne l’aviation et couvre les pratiques “d’infiltration” de personnel de l’USAAC dans l’Armée de l’Air. Celle-ci utilisant à présent une grande majorité d’avions d’origine américaine et possédant une riche expérience du combat avec ces appareils, le gouvernement américain accepte “d’infiltrer” des pilotes, navigateurs, mitrailleurs, bombardiers… de l’USAAC dans les groupes français de chasse et de bombardement. Cette infiltration permet une certaine rotation des équipages français, autorisant l’Armée de l’Air à envoyer des personnels expérimentés comme instructeurs en Unités d’Entraînement Opérationnel, pour préparer une nouvelle génération. De son côté, l’USAAC bénéficie de la sorte d’une expérience opérationnelle de première main. Ce procédé reçoit l’approbation officielle par un ordre exécutif non rendu public du Président Roosevelt lui-même. L’opération d’infiltration doit commencer avec le GC II/5, héritier des traditions de l’escadrille Lafayette, constituée pendant la Première Guerre avec des volontaires américains.
Les Scharnhorst et Gneisenau entrent au port sans autre mésaventure. L’avant du Scharnhorst sera réparé en quelques semaines au bassin Laninon et le Gneisenau, qui nécessite quelques réparations mineures et une révision programmée de ses machines, doit passer brièvement en cale sèche. C’est la fin de l’opération Berlin.
Deux des plus beaux fleurons de la Kriegsmarine se trouvent désormais quelque peu coincés à Brest, sous le nez de la Royal Air Force, le tout pour un score malchanceux de 13 navires marchands coulés. Raeder aura besoin de toute sa diplomatie pour expliquer à Hitler que la faute en incombe au nombre des grands bâtiments de la Royal Navy, libre de se concentrer contre l’Allemagne, puisque les Français suffisent à mater les Italiens…
Bagdad
L’ex-Premier Ministre irakien Rachid Ali el Gaylani reçoit quelques amis dans sa villa, toujours aussi mal surveillée. En effet, malgré les avertissements du colonel Carbury, que la situation en Irak continue d’inquiéter, le major Patrick O’Flanaghan, des Royal Marines, patron par intérim du MI-6 entre le Tigre et l’Euphrate, ne croit pas que Rachid Ali – « une baudruche gonflée, dit-il, au gaz de pétrole » – puisse présenter quelque danger que ce soit.
Le major, Irlandais véritable, ne s’appelle, dit-on, ni Patrick, ni O’Flanaghan. Mais son passage dans la police de la verte Erin à l’époque des pires affrontements entre Britanniques et partisans de l’indépendance lui a suscité là-bas tant d’ennemis que ses supérieurs ont jugé préférable de travestir son identité. Il remplace pour quelques mois un officier du MI-6 plus confirmé que lui, le lieutenant-colonel Angus Mac Whirter, des Royal Scots Greys, expert en explosifs, que son cousin Lord Lovat a rappelé de toute urgence en Écosse pour revoir l’instruction de son N° 4 Commando après diverses anicroches survenues lors du raid sur les Lofoten. Quant au major O’Flanaghan, on lui prête en général plus de talents pour l’action que de dons pour le renseignement.
La composition de la réunion de ce soir aurait pourtant de quoi troubler pourtant sa sérénité, car les amis accueillis par Rachid Ali appartiennent presque tous au Carré d’Or. Ces comploteurs prennent pour argent comptant les promesses alignées par Herr Grobba, invité d’honneur. Il est vrai que l’envoyé spécial de Berlin leur a distribué à pleines mains des liasses de sterlings à l’effigie du roi George VI. Les paquets de billets ont transité en train par Vienne, Budapest et Bucarest, avant de traverser la mer Noire en vapeur, de Constantsa à Istanbul, puis à nouveau par train jusqu’à Ankara où ils ont été embarqués sur deux camions de ciment turcs en route pour Bagdad par Mossoul.
Mais le déroulement de la réunion n’est pas tout à fait celui que M. Grobba espérait. En dépit de ses appels à la prudence et de ses promesses d’une aide allemande « de plus en plus importante » avec le temps, les conjurés sont décidés à lancer leur mouvement au plus vite – et non, comme l’espère Hitler, en coordination avec l’offensive allemande contre l’URSS. En effet, ils sont enchantés d’avoir appris l’arrivée de troupes d’élite allemandes en Albanie, se disent certains qu’elles chasseront les Alliés des Balkans et veulent profiter de la situation, d’autant plus qu’ils redoutent que le régent Abd al-Ilah, en dépit de son indolence, ne les fasse arrêter. En outre, ils surestiment peut-être la qualité des troupes qui devraient les soutenir : « Soyez remerciés pour nous avoir donné les fonds qui nous manquaient et pour l’appui technique que vous nous fournirez, dit Rachid Ali à Grobba, quant aux hommes, nous les avons ! »
A propos d’hommes, le major O’Flanaghan n’a pas tout à fait perdu son temps depuis son arrivée. Il est parvenu à faire infiltrer le Carré d’Or par l’un de ses agents, Sélim Bassidj, Irakien de la communauté nestorienne, qui craint, non sans motifs, que le panarabisme ne dégénère en panislamisme. Celui-ci, qui assiste à la réunion, voit avec inquiétude la guerre se rapprocher de son pays.
Balkans
La Regia Aeronautica et la Luftwaffe lancent des raids massifs contre les terrains occupés par la RAF dans l’est et le sud de l’Albanie et dans le nord de la Grèce. Pour la première fois, les Stukas du Xème FliegerKorps bombardent les positions britanniques au nord de Berat, au centre de l’Albanie.
Indochine
Forte attaque aérienne thaï contre l’aérodrome de Phnom-Penh. Quelques chasseurs MS-406, déjà bien fatigués par un séjour prolongé dans le climat indochinois, tentent d’intercepter les agresseurs mais perdent trois appareils face aux Nakajima Ki-27 thaïlandais, bien plus nombreux.
Le squadron 243 de la RAF, tout juste formé à Seletar sur Brewster Buffalo, se redéploie à Saïgon - Tan-Son-Nhut.
Etats-Unis
Au moment où les accords militaires franco-américains sont annoncés (sans entrer, bien entendu, dans certains détails), une campagne est lancée dans les médias américains sur le thème des « atrocités allemandes en Corse ». Cette campagne repose largement sur les photos de Robert Capa prises après le bombardement massif de Bastia par la Luftwaffe le 1er mars, élevé (si l’on peut dire) au rang des bombardements de Guernica, Rotterdam et Coventry, ce qui est en vérité une sérieuse exagération. D’autres photographies montrent le général de Monsabert, blessé et sanglant, mais debout à son poste de commandement ; le colonel Philippe de Hautecloque (un nom bien plus romantique que Leclerc pour les Américains) au milieu de ses chars made in USA ; ou encore le colonel Kœnig et ses hommes de la Légion Etrangère parmi les restes calcinés de blindés allemands, dans la forêt de Bavella. Ces clichés sont largement diffusés dans les médias américains. Le New York Times les utilise notamment pour illustrer les articles de Bill Clifton.
Grèce
Des éléments de la 1ère DC française et de la 27ème Division de Tabors Marocains commencent à débarquer à Volos pour renforcer les unités grecques et britanniques. Ce corps expéditionnaire est placé sous le commandement du général Henri Giraud.
Cambodge
Pendant que les troupes thaïs progressent vers Sisophon, une escadre française (croiseurs légers Duguay-Trouin, Lamotte-Picquet et Primauguet, contre-torpilleurs Lynx, Tigre, Léopard et Panthère, torpilleurs Ouragan, Simoun, Tramontane et Typhon) ratisse le Golfe du Siam pour interdire toute nouvelle livraison d’armes japonaises à la Thaïlande. Les Français surprennent la flotte thaï près de l’île de Ko Chang. Les grands garde-côtes cuirassés Dhonburi et Sri Ayuthia sont coulés[7], ainsi que les trois torpilleurs Chonburi, Songhkli et Trad. Un peu plus tard, l’aviso Tachin est envoyé par le fond par le sous-marin Béveziers. Des avions de la RThAF (Royal Thai Air Force) contre-attaquent. Le Lamotte-Picquet est endommagé par deux bombes de 125 kg et le Duguay-Trouin secoué par une troisième. Les deux bâtiments en seront quittes pour quelques semaines de réparations à Singapour.
[1] Les historiens donnent le nom générique de frontisme aux diverses organisations fascisantes ou pro-nazies qui se créèrent en Suisse au long des années 30. On dénombrait une douzaine de groupes, ultranationalistes, anticapitalistes, anticommunistes, antisémites et antimaçonniques, financés plus ou moins par Berlin et par Rome. Les leaders de l’un deux, le Mouvement National Suisse, furent même reçus pendant l’été 40 par Marcel Pilet-Golaz, président de la Confédération, pour lui exprimer leurs vues sur la place de la Suisse dans le “nouvel ordre européen”. Le frontiste Georges Oltramare, chef de l’Union nationale de Genève, rédacteur en chef du journal Au Pilori, reste connu en France pour être devenu en 1940 l’un des éditorialistes du Radio-Paris de la Collaboration. Ses affiches proclamaient, avant la guerre : « Aidez Georges Oltramare à délivrer Genève des francs-maçons qui la trahissent, des juifs qui la dépouillent et des politiciens qui la déshonorent. » L’Abwehr et le SD n’ont pas manqué d’engager des agents parmi les frontistes et c’est au sein de ces factions, qui se vantaient pourtant de leur attachement à la neutralité, que se recrutèrent les quelques centaines de volontaires helvétiques de la Waffen SS.
[2] Le Carré d’Or est une conjuration de nationalistes arabes – musulmans et chrétiens réunis – qui se sont donné pour but de chasser les Britanniques de l’Irak, pour commencer, puis du Moyen Orient. Ils se sont regroupés autour de quatre colonels (d’où le nom de l’organisation).
[3] Irène Joliot-Curie, dira son biographe Jean Lacouture, « fait du De Gaulle dans le texte – elle n’a pas choisi le plus mauvais modèle. »
[4] Wendell Wilkie, candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1940 face à Roosevelt, sera en 1941 co-fondateur avec Eleanor Roosevelt sont les co-fondateurs en 1941 de la “Freedom House” : « Freedom House is an independent organization that supports the expansion of freedom in the world. Freedom is possible only in democratic political systems in which the governments are accountable to their own people ; the rule of law prevails and freedoms of expression, association, belief and respect for the rights of minorities and women are guaranteed. » Wilkie, qui fut démocrate pendant une bonne partie de sa carrière politique, apportera son soutien au Président Roosevelt tout au long de la guerre et sera chargé de nombre de missions diplomatiques, en URSS et en Chine notamment.
[5] Eleanor Roosevelt invitera Irène Joliot-Curie à assister à la première assemblée des Nations-Unies.
[6] Pour des raisons de confidentialité, ou simplement pour avoir l’assurance de l’acheminement, Havas recourt par tradition, en accord avec le Quai d’Orsay, à la valise diplomatique pour la plupart des échanges de courrier entre le Siège et les bureaux de l’Étranger. Chez Havas, on parle de “la voie habituelle”.
[7] Le Sri Ayuthia sera renfloué et remis en service un an plus tard avec l’aide des Japonais.