Mars 1941 (1/3)

1er mars

Corse

Début de la bataille pour Bastia. Des troupes allemandes soutenues par des chars tentent de forcer le passage du col de Teghime avec un fort appui de Stukas, mais elles sont repoussées.

En fin d’après-midi, de violents bombardements aériens détruisent une partie de la ville de Bastia. Les responsables de l’Axe affirmeront par la suite que les objectifs étaient les hangars et les dépôts près du port. En fait, le bombardement a été effectué au crépuscule, ce qui rendait difficile de viser avec précision. Quoi qu’il en soit, la ville est gravement touchée. Selon le maire, plus d’un millier de civils ont été tués et de nombreux autres blessés. L’événement provoque consternation et colère du côté français et déclenche un puissant écho aux Etats-Unis lorsque, quelques jours plus tard, des photographies prises par un correspondant de guerre de Life Magazine sont publiées.

Cet événement dramatique ne doit pas masquer le fait qu’en l’absence du photographe de Life, deux autres raids guère moins meurtriers frappent ce jour-là Ajaccio. Les chasseurs français font cependant face de leur mieux et les combats aériens, déjà éprouvants pour l’Armée de l’Air, ne sont pas près de s’arrêter (voir annexe 41-3-1).

L’après-midi, des bombardiers français attaquent Solenzara et le nouveau terrain allemand près d’Aléria.

Une escadre française composée des CA Colbert et Dupleix, du DL Mogador et de quatre DD de classe Vauquelin quitte Alger en fin de journée pour tenter d’évacuer des civils de Bastia assiégée.

 

Sardaigne

Cagliari est la cible de trois raids aériens italo-allemands dans la même journée.

Dans la nuit, une escadre franco-britannique composée des CA Foch et Suffren, des CL Fiji, Gloucester, Naiad et Orion, des contre-torpilleurs L’Audacieux, Le Fantasque, Le Triomphant et de la flottille de DD de classe K de la Royal Navy entre en mer Tyrrhénienne par le sud et bombarde la côte sarde près d’Olbia, où des convois italiens ont débarqué des troupes et du matériel. Ce bombardement est moyennement réussi.

 

Alger

Pierre Dac lance ce soir sur les ondes de Radio Alger une ritournelle que toute la France, avec le sourire, fredonnera bientôt sur l’air de la Cucaracha : « Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand (bis) ». Malgré la qualité de sa programmation, qu’Alger est bien forcé d’admettre, dans le domaine des variétés, du théâtre parlé et de la musique, jamais le premier des programmes radiophoniques de la Collaboration ne s’en relèvera tout à fait.[1]

 

2 mars

Corse

La Luftwaffe s’acharne, frappant les défenseurs de Bastia et la région d’Ajaccio, où elle se concentre contre le port et l’aérodrome. En dépit d’une DCA renforcée, le terrain est gravement touché et une partie des chasseurs basés là doivent se redéployer à Sartène-1, encore non repéré par les reconnaissances allemandes.

Les troupes allemandes venues de Calvi et Saint-Florent progressent lentement vers le col de Teghime.

D’autres unités tentent une poussée combinée vers Corte en venant de Borgo, au nord-est, par la route nationale 193, et d’Aléria, à l’est, par la RN 200. Bill Clifton est justement dans le secteur, ayant quitté la DBLE du colonel Kœnig pour voir ce qui se passe autour de Corte, où il a entendu dire que des chars de fabrication américaine sont arrivés en renfort. « Des chars américains contre les Panzers – Parlez-moi de la douceur du climat méditerranéen ! Au cœur des montagnes du Niolo, sur les pentes est du Monte Cinto, le front est enseveli sous un voile glacé de neige tourbillonnante. Les hommes des tabors marocains et de la Légion Etrangère se sont pourtant accrochés là, entre les arbres et les rochers, paraît-il. Je descends de la vieille voiture qui m’a amené et s’est arrêtée au bord de la route, devant le geste impératif d’un soldat. Je m’avance vers le tournant suivant, mais le soldat me rattrape et me plaque contre un rocher en grognant des insultes dans une langue incompréhensible. Je parviens à risquer un œil. Rien, ciel sombre, arbres noirs et roc blanchi par la neige. Pas un chat, quel que soit son uniforme. “Ils arrivent !” souffle pourtant le soldat. C’est pourtant vrai : des cliquetis de chenille, des ronflements de moteur, puis le bruit confus d’une troupe en marche. Enfin, au tournant suivant, à guère plus de deux cents yards, débouche une masse gris-vert, un Panzer III, je crois[2], encadré de silhouettes piétinant péniblement sur les bas-côtés. Je le fixe, fasciné, lorsque, brutalement, une détonation m’assourdit et tout le paysage s’illumine d’éclairs brûlants. Juste derrière mon rocher, un char M2, sûrement arrivé depuis peu de chez nous, vient de se démasquer et d’ouvrir le feu, tandis que mitrailleuses et fantassins, embusqués le long de la route, l’imitent. En face, le Panzer s’est arrêté net, la chenille gauche brisée. Mais sa tourelle pivote, j’ai l’impression qu’elle me vise entre les deux yeux et j’aperçois la lueur du départ du coup. Une main gigantesque me saisit, me balaye et ma tête porte contre le rocher…

Quand je reprends mes esprits, un drôle de bonhomme me dévisage de haut – forcément : je suis étalé dans la neige les quatre fers en l’air. “Alors, c’est vous le journaliste américain ? Vous êtes un garçon chanceux, vous savez ! Ce Panzer, là-bas, il ne tirait pas des boules de neige !” La moustache encore plus énergique que celle du colonel Kœnig, c’est le Colonel Leclerc, l’homme qui a fait jurer à ses hommes, au fond du désert du Sahara, de ne cesser le combat que lorsque le drapeau français flotterait à nouveau sur la cathédrale de Strasbourg. D’un coup de sa canne, fameuse dans toute l’armée, il m’incite à me relever. “Vous avez manqué le plus intéressant, mais vous pouvez encore voir le résultat.” Dit-il en grimaçant un sourire.

Le char de tout à l’heure brûle encore, ainsi qu’un autre véhicule, plus loin derrière. Alentour, la neige est semée de corps sans vie en uniforme vert-de-gris, que les soldats français délestent de leurs armes et de leurs munitions, sous la garde vigilante du M2 de tout à l’heure. Les Allemands ne passeront pas par ici, pas aujourd’hui en tout cas. »

Un peu plus au sud, une tentative d’infiltration allemande vers l’ouest à partir de Solenzara, à travers la forêt de Bavella, est bloquée par les hommes de Kœnig.

 

Sardaigne

Les forces italiennes reprennent leur avance vers le sud. Cagliari est à nouveau la cible de deux raids aériens majeurs.

 

Méditerranée Occidentale

Dans la matinée, au sud-est de la Sardaigne, les avions du Xème FliegerKorps interceptent l’escadre franco-britannique qui se retire vers le sud après le bombardement de la nuit précédente. L’attaque, menée par de nombreux Stukas et par des chasseurs-bombardiers (en fait, des Bf-109F porteurs d’une bombe de 250 kg), est très précise. Le Suffren est touché par deux fois, sa tourelle A mise hors d’usage et sa vitesse réduite à 20 nœuds. Le Gloucester, frappé par trois bombes de 500 kg et raté de peu par deux autres, est gravement endommagé. L’Orion reçoit une bombe de 500 kg, deux de 250 kg et, pour couronner le tout, un Bf.109 touché par la DCA s’écrase sur la passerelle. Les deux croiseurs légers anglais, très ralentis, sont de nouveau attaqués à plusieurs reprises, mais une couverture fournie par des chasseurs français à long rayon d’action venus de Bône empêche les bombardiers allemands de les achever.

Au crépuscule, le Gloucester, qui accuse une gîte de 12°, finit par atteindre le port de Bône. A la même heure, l’Orion est en vue de la côte algérienne quand il est mortellement frappé par une torpille du sous-marin italien Ambra. Il sombre en quelques minutes, la queue du Bf-109 toujours dressée comme une malédiction au-dessus de sa passerelle…

Au début de la nuit, l’escadre menée par le Colbert et le Dupleix parvient dans le golfe de Saint-Florent. Pendant que les deux croiseurs lourds bombardent les forces allemandes qui tentent de forcer les défenses du col de Teghime par la passe de San Bernardino, le Mogador et les quatre torpilleurs de classe Vauquelin (Cassard, Kersaint, Tartu et Vauquelin) pénètrent dans la baie de Nonza pour évacuer des civils venus de Bastia. Ceux qui les attendent sont surtout des femmes et des enfants qui ont marché (ou ont été portés) de la ville assaillie à la côte ouest par de petits sentiers souvent plus ou moins enneigés. Plus de 1 600 personnes embarquent à bord des six bâtiments qui lèvent l’ancre bien avant l’aube et filent vers l’ouest à toute vitesse pour être hors de portée des bombardiers allemands au lever du jour.

 

3 mars

Kiel

Le cuirassé de poche Admiral Scheer débouche triomphalement du canal Kaiser Wilhelm. La musique de la Hochseeflotte, une garde d’honneur et le Grand Amiral Raeder l’attendent sur le quai où il vient majestueusement s’accoster. Pendant sa croisière, il a coulé ou capturé 84 274 t et endommagé 27 844 t, soit un score fort honorable. Le cuirassé de poche subira ensuite une période d’entretien et de réparations jusqu’à l’été 1941, avant de regagner Bergen.

Le Hipper, bien moins efficace, est resté quelques jours en pénitence en Norvège. Il devra ensuite passer plusieurs mois au chantier naval de Kiel pour convertir une partie de ses réservoirs à eau en cuves à mazout pour accroître son autonomie.

 

Sardaigne

Les troupes françaises se replient jusqu’au cours du Tirso. Cagliari est de nouveau frappé par un raid majeur et des DB-7 français bombardent Olbia à deux reprises.

 

Corse

La Luftwaffe reprend ses attaques contre Bastia et Ajaccio. Au dessus de cette ville éclate un violent combat aérien. Alertés par les observateurs embusqués dans les collines de l’est de l’île, les chasseurs français sont bien placés et abattent au moins 35 avions italiens et allemands au prix d’une douzaine des leurs.

Plus au nord, soumis à des attaques incessantes de Stukas et de CR-42AS, les défenseurs du col de Teghime commencent à se replier vers Bastia. Le commandant français local signale que la défense de la ville est maintenant très aléatoire et demande l’autorisation de percer durant la nuit pour tenter de rejoindre les unités amies tenant Corte. Pour éviter une bataille de rues alors que la plus grande partie de la population civile est encore à Bastia, De Gaulle donne son accord à l’opération “Xénophon” mais demande que quelques troupes défendent Nonza, où les grands sous-marins français de 1 500 t Argo, Pégase et Protée doivent venir à la nuit pour évacuer des civils.

Au crépuscule, 54 LeO-451 attaquent la piste d’Aléria et la région de Solenzara. Les Fiat CR-42 d’Aléria sont bien incapables d’intercepter les bombardiers qui volent à 20 000 pieds, à plus de 450 km/h. Le terrain d’Aléria est fortement endommagé.

Un peu plus tard, les trois sous-marins français font surface près de Nonza et embarquent environ 300 femmes et enfants.

A 22h00, toutes les troupes françaises encore en état de combattre dans la région de Bastia, sauf un bataillon de la DBLE, profitent d’une tempête de neige arrivant du nord pour s’infiltrer dans les lignes allemandes. Ils passent par des pistes et des sentiers vers Oletta, Murato et la vallée du Golo. Lorsqu’ils se heurtent à des unités allemandes, les hommes des tabors et de la Légion attaquent au contact, baïonnette au canon, avec une férocité et un acharnement qui surprennent même les plus endurcis des parachutistes allemands.

Pendant ce temps, les troupes tenant Corte attaquent vers le nord, repoussant les Allemands le long de la RN 193. Des combats extrêmement violents et féroces se déroulent toute la nuit, par un froid mordant, car la température chute jusqu’à –15°C dans la montagne. Sous la conduite du colonel Leclerc, les chars français sont à la pointe de l’attaque malgré la nuit, surprenant les soldats allemands. A l’aube, les pointes françaises atteignent le cours du Golo.

 

4 mars

Îles Lofoten (Océan Arctique, au nord du cercle polaire)

L’opération Claymore commence au petit matin par le débarquement de près d’un millier de commandos britanniques, soutenus par plusieurs bâtiments de la Royal Navy et assistés par des résistants et des soldats norvégiens fidèles au roi de Norvège en exil à Londres. La France a pour sa part dépêché quelques officiers comme observateurs, mais aussi pour marquer son amitié à l’allié norvégien ; le chef de la délégation est le Lt-colonel Gambiez.

Sans rencontrer d’opposition, les Britanniques détruisent des usines de conditionnement d’huile de poisson, dont une partie de la production sert à la fabrication de munitions. Plusieurs navires allemands sont coulés par des charges de démolition ou par les canons de la Navy. Un important stock de carburant par en fumée. Sur le chalutier armé allemand Krebs, un jeu de rotors pour une machine de chiffrage Enigma sont saisis, ainsi que les livres de codes associés. En rembarquant, les commandos emmènent plus de deux cent prisonniers, soldats allemands (dont de nombreux officiers SS) et collaborateurs norvégiens, ainsi que plus de 300 habitants volontaires pour servir dans l’armée norvégienne en exil. Les Alliés n’ont qu’un blessé.

Cette opération a un retentissement considérable.

Hitler entre dans une violente colère lorsqu’il découvre que la population norvégienne a accueilli les Anglais à bras ouverts et que des volontaires sont repartis avec eux. Un “Führer Befehl” émanant directement de son QG ordonne de terribles représailles dans les petites villes des îles Lofoten. Les SS brûleront de nombreuses maisons et feront régner la terreur dans la population, en particulier dans les familles soupçonnées de sympathie pour les Alliés. Une centaine d’otages seront déportés dans le camp de concentration Grini, à Oslo. Des fortifications seront construites dans les Lofoten pour empêcher un nouveau débarquement et la Wehrmacht renforcera sa présence dans la région, immobilisant un nombre important de soldats allemands. La Gestapo en fera de même.

Côté allié, ce raid est présenté par la presse comme la première victoire offensive contre les Allemands, qui regonfle le moral des populations au moment où les choses commencent à mal tourner en Corse. “Claymore” est aussi riche d’enseignements pour les opérations à venir. En raison de la violence des représailles, la Résistance norvégienne demandera toutefois aux Alliés de ne plus renouveler dans l’immédiat ce type d’opérations sur le sol norvégien.

 

Atlantique Nord

08h30 – Le Scharnhorst et le Gneisenau ont commencé leur chasse aux convois. Une vigie du Scharnhorst repère le convoi HX.110 : 46 transports… et une escorte.

09h47 – La distance entre le convoi et la force est de 15 nautiques et les veilleurs constatent que l’escorte comprend « au moins un grand bâtiment. »

09h58 – Un cuirassé de classe R (c’est en fait le Ramillies) est formellement reconnu. Lütjens, persuadé que les Anglais l’ont également identifié et craignant que toutes les marines alliées lui courent sus, décide de rompre le contact et de s’échapper vers le nord-ouest. Ce faisant, il est convaincu d’obéir à ses ordres en refusant le combat avec un navire, certes mis en service en 1917, mais doté de huit canons de 381 mm.

Heureusement pour les Allemands, l’escorte anglaise n’a repéré qu’un seul navire, qu’elle a d’ailleurs identifié comme un croiseur lourd du type Admiral Hipper.

Berlin

21h30 – La nouvelle de la “prudence” de Lütjens tombe mal. Depuis deux semaines, Hitler a les oreilles pleines de l’héroïsme des marins italiens (Mussolini jette un voile discret sur ses pertes de la Regia Marina). Apprenant que ses deux beaux croiseurs de bataille ont reculé devant l’ennemi, il entre dans une rage noire, pestant contre un officier incapable, un Juif qu’il aurait dû limoger depuis longtemps et qui trahit en refusant le combat face à un tas de ferraille aussi dangereux que la reine-mère après une bouteille de gin. « Il fallait couler cet Anglais ! L’honneur de l’Allemagne était en jeu ! L’un des deux croiseurs de bataille aurait souffert, hé bien, il serait allé se faire réparer à Saint-Nazaire ! » Raeder, mandé d’urgence, a toutes les peines du monde à calmer un peu le Führer, en lui affirmant que les U-boot feront merveille (effectivement, suivant les indications de Lütjens, ils couleront sept cargos les jours suivants). Le Grand-Amiral promet d’ordonner à Lütjens de se montrer plus agressif.

 

Corse

Jusqu’à midi, le temps est affreux sur tout le nord de l’île, avec des chutes de neige au-dessus de 300 mètres et un épais brouillard. La Luftwaffe ne peut soutenir les troupes qui se battent dans le nord et réserve ses efforts à des attaques contre Ajaccio et Bonifacio, où le terrain est hors d’usage.

Au nord-est de l’île, les troupes allemandes peuvent pénétrer dans le centre de Bastia, maintenant largement en ruines. Mais de durs combats ont lieu entre Murato et la vallée du Golo. Les troupes repoussées durant la nuit par les hommes de Leclerc contre-attaquent, tandis que le commandement allemand jette dans la bataille toutes les forces disponibles dans la plaine de l’est pour tenter d’avancer sur la RN-200 et la D-41 afin de couper Leclerc de sa base de Corte. Cependant, les Français tiennent les hauteurs dominantes, prises d’assaut par des coups de main dans la nuit précédente, et les Allemands sont repoussés à deux reprises après des combats au contact. Au même moment, les troupes françaises descendant de Bastia s’ouvrent de force un chemin vers le sud au milieu des parachutistes allemands et les pertes sont très lourdes des deux côtés.

14h00 – Le brouillard commence à se dissiper et le temps s’améliore. Les chasseurs D-520 basés à Ajaccio et à Sartène-1 maintiennent des patrouilles permanentes sur la zone Corte – Borgo – Murato. De multiple combats aériens éclatent, les pilotes français bénéficiant d’un léger avantage car ils opèrent à 10 minutes de leurs terrains et que chacun d’eux peut accomplir jusqu’à trois missions entre 14h00 et 18h30. Au contraire, les pilotes allemands et italiens venant de la région de Grossetto, voire même de Cannes ou Gênes, encore plus éloignées, ne peuvent rester que bien moins de temps au-dessus de la zone des combats. Leurs avions de reconnaissance réussissent cependant à localiser le terrain de Sartène-1.

19h30 – Les premiers soldats venus de Bastia font leur jonction avec les unités de Leclerc. Bill Clifton était là. « Ils sont arrivés comme des fantômes de givre. Un par un souvent, parfois par petits groupes. Tous ont commencé par embrasser leurs sauveteurs, avant de se restaurer de quelques rations de combat et de retourner tenir leur place au premier rang, dans l’attente de ceux qui suivaient. Leurs yeux, brûlant de rage et de fatigue, fouillent l’obscurité, mais ils ne voient arriver que peu, si peu de leurs camarades… »

22h30 – Un petit paquebot, le ferry rapide Ile-de-Beauté, et les croiseurs légers Montcalm et Jean-de-Vienne débarquent à Ajaccio de nouvelles troupes et surtout 13 chars légers M2A4 pour renforcer les défenses.

 

5 mars

Corse

Aux premières heures de la matinée, les troupes de Leclerc commencent à se replier vers Corte avec seulement quatre chars M2A4 encore en état de combattre. Par chance, Bill Clifton réussit à se trouver une petite place dans l’auto blindée du colonel : « Malgré sa mine sombre, je décide de tenter une interview.

– Colonel, combien d’hommes pensez-vous avoir pu récupérer ?

– Peut être un sur quatre de ceux qui ont tenté de percer de Bastia, pas plus.

– Alors votre opération est un échec ?

– Non, Monsieur. C’est un succès. Un sur quatre, d’abord, c’est mieux que rien. Ensuite, ceux que nous n’avons pas récupérés ne se sont pas rendus sans combattre. Les pertes allemandes ont été très lourdes parmi ceux qui ont tenté de les arrêter, croyez-moi. Et l’ennemi a perdu encore plus de monde hier, en attaquant nos positions pour empêcher notre opération.

Il marque un temps, puis ajoute, les dents serrées : “Nous les saignons peu à peu, Monsieur. Leurs pertes sont très supérieures aux nôtres et ce sont des hommes expérimentés, d’excellents soldats, qui tombent. Ils ne les remplaceront pas comme ça. Un jour ou l’autre, cela se verra.”

Je n’arrive pas à savoir s’il en est vraiment sûr ou s’il ne peut que l’espérer… »

Au reste, certains des soldats français qui n’ont pu rejoindre à temps les positions de Leclerc ne se sont pas rendus. Ils ont réussi à franchir les montagnes jusqu’à de petits hameaux de bergers perdus sur les flancs du Monte Cinto. De là, guidés par des paysans corses, ils réussiront à descendre jusqu’à Ajaccio. D’autres n’y parviendront pas, mais resteront cachés avec leurs armes, attendant des jours meilleurs…

Après la prise de Bastia, le commandement allemand décide d’écraser les troupes françaises dans l’île en menant une offensive sur trois axes : vers Ajaccio par Corte en suivant la RN 200, vers Zonza, Sartène et le golfe de Valinco, au sud d’Ajaccio, et vers le sud et Bonifacio, en remontant ensuite jusqu’à Porto-Vecchio. Pendant que les Ju-88 et les He-111 attaquent violemment les terrains d’Ajaccio et de Sartène-1, occupant les D-520, des Stukas frappent les défenses françaises à l’est de Corte, sur la RN-200 et la D-41. La poussée centrale, vers Zonza à travers la forêt de Bavella, est stoppée comme quelques jours plus tôt par les hommes de la DBLE du Colonel Kœnig au col de Bavella, où le combat fait rage toute la nuit du 5 au 6 mars (deuxième bataille du col de Bavella). Près d’Aléria, des unités du génie italiennes et allemandes réparent et agrandissent la piste de l’aérodrome pour permettre à des Bf-109 de s’y installer.

 

Sardaigne

Dans la matinée, une tentative italienne pour franchir le Tirso échoue faute d’appui tactique. Mussolini exige un soutien naval majeur pour permettre le transport à Olbia du 32ème régiment de la division blindée Ariete, avec 36 chars moyens M13/40.

Mauvais présage : cet ordre arrive à SuperMarina, l’état-major de la Regia Marina, en même temps que la nouvelle que le croiseur léger Muzio Attendolo, sortant du détroit de Messine en direction de Naples, a été torpillé. Touché par une torpille du sous-marin français Junon juste en avant de la tourelle A, l’Attendolo doit se réfugier à Messine, d’où il sera par la suite transféré sans incident à Gênes pour y être complètement réparé.

 

Alger

Jean Zay réunit au ministère de l’Information les directeurs et les rédacteurs en chef des journaux et magazines publiés en AFN avec le vice-amiral d’Urvoy de Portzamparc, chef du 6e Bureau au GQG et à ce titre responsable des problèmes de presse et de censure. Le capitaine Rémy Roure, chargé de la rédaction du communiqué quotidien, que l’on sait proche du ministre de la Défense, le général de Gaulle, assiste à la réunion. Il s’agit explicitement de trouver les bases d’un gentlemen’s agreement qui permette de concilier les exigences de la liberté d’informer, composante fondamentale des combats pour la liberté que les démocraties mènent contre les dictatures, avec la préservation des secrets militaires et les nécessités de la guerre.

Les leçons de 14-18, oubliées en septembre 1939 du fait des inhibitions du haut commandement et de l’inconscience de Jean Giraudoux, sont cette fois prises en compte par tous, dans un esprit de bonne volonté de part et d’autre qui en surprend plus d’un. On pourrait croire que Jules Romain, apôtre de l’unanimisme, a fait des adeptes à Alger. En moins de quatre heures, outre une pause café, on se met d’accord sur quatre principes.

1) La Presse, écrite ou radiophonique, peut aborder tous les sujets, à l’exception de ceux que les directives biquotidiennes du ministère de l’Information proscrivent précisément.

2) Havas Libre peut diffuser, dans certains cas, des dépêches portant sur des sujets prohibés, afin de fournir un éclairage à ses abonnés. Ces dépêches-là porteront, au début et à la fin, la mention “Embargo absolu - Reproduction interdite”. Tout manquement sera sanctionné, avant même l’intervention de la Justice, par un emprisonnement automatique de trois mois, 50 000 francs d’amende et une interdiction de paraître de deux mois au moins. « Je serai sans pitié » a prévenu Jean Zay.

3) Les journaux et la radio s’engagent à ne pas diffuser de précisions qui pourraient aider l’ennemi dans ses opérations. Ils ne citeront jamais le numéro des unités engagées, ni selon quel dispositif. Exemple: on écrira ou on dira des chasseurs alpins, non les chasseurs alpins du 7e bataillon qui fait partie de la 3e demi-brigade. Autre exemple : les troupes du général X, non la division d’infanterie marocaine que commande le général X. On respectera un schéma analogue pour les événements navals et/ou aériens.

4) Outre le sacro-saint Communiqué, le GQG organisera à intervalles réguliers des points de presse ouverts aux journalistes français, alliés et “sympathisants”[3]. Les règles énumérées ci-dessus s’appliqueront à tous.

L’avenir démontrera que cette charte, inspirée de l’exemple britannique, contribuera à asseoir la crédibilité des journaux et de la radio de la France Combattante sur l’autre rive de la Méditerranée. En sens inverse, les études d’opinion réalisées pour le gouvernement de Pierre Laval démontrent que le public de la Métropole n’accorde pas foi aux informations de ses journaux et de ses radios.

 

Albanie

Les unités italiennes continuent de reculer vers la côte sous l’assaut des forces grecques soutenues par le BEG (British Expeditionary Group), tandis que les squadrons de la RAF déployés en Grèce commencent à frapper des cibles en Italie (raids de Wellington contre Ancône, notamment).

 

Beyrouth

Quelques plaisantins prétendent que le colonel Ambrose Carbury CSI CMG DSO MC FRS était déjà colonel à sa naissance, qu’il n’a jamais été que colonel durant toute sa carrière, et qu’il mourra colonel. De fait, il y a près de quinze ans qu’on croit lui connaître ce grade. Il appartient, affirme-t-il, au 21st Royal Lancers (Empress of India’s) – sans doute in partibus, d’autant que le régiment a disparu depuis 1922.

Petit, le regard flou, la moustache broussailleuse, le cheveu coiffé à la diable, le nœud de cravate oscillant de l’oreille droite à l’oreille gauche, habillé chez on ne sait quel fripier, le colonel ne suscite pourtant de sourires que chez les ignorants. Les initiés, eux, le respectent, voire le redoutent. L’homme, après sa sortie de Sandhurst, a pratiqué le Grand Jeu aux quatre coins des Indes, de l’Orient et du Middle East. Il s’est illustré comme political officer dans de petits mais brûlants émirats du Golfe, puis comme military adviser d’un puissant maharadjah. D’Istanbul à Aden, de Lattaquieh à Ispahan, on tient le chef du MI-6 au Moyen-Orient pour une puissance qu’il serait malavisé de sous-estimer. Il trône dans son bureau de Jérusalem, proche de l’hôtel King David, tel l’araignée au centre de sa toile.

Accompagné de ses adjoints, le major Lancelot Davies DSO MC et le lieutenant-commander RN Gordon McLoughlin DSC and bar, le colonel Carbury, s’est rendu à Beyrouth à bord d’un Dragon Rapide anonyme à l’invitation de son homologue français, le chef du 2ème Bureau au Q.G. du commandement supérieur des Troupes du Levant.

Autant Carbury paraît débraillé, autant le lieutenant-colonel Jean Dujardin, sorti de Saumur, soigne son apparence. Sa tenue de whipcord a été coupée par le meilleur tailleur du Liban, Isaac Israelian, ses bottes de cavalerie luisent et son monocle pourrait avoir été serti dans son orbite par un joaillier. Dujardin est escorté par le capitaine Hubert Bonnisseur, aviateur de piètre allure, qui arbore cependant le ruban d’une Croix de Guerre avec palme près de l’insigne du Groupe I/17, dont on ignore s’il s’agit d’une unité de chasse, de bombardement ou de reconnaissance.

Mon colonel, s’exclame Dujardin, j’ai tenu à vous présenter quatre messieurs que nous avons arrêtés voici deux semaines, à Alep. Ils vous intéresseront, j’en suis convaincu.

Sur un signe de Bonnisseur, le sergent de zouaves qui garde la porte fait entrer quatre individus pas rasés, émaciés, au regard en dessous. Leurs visages encore tuméfiés démontrent qu’ils ont été traités sans douceur.

Dujardin rayonne : « Voici l’Oberleutnant Heinz von Kastrow, le Feldwebel Hansjörg Gelückt, et les Gefreiter Paul Könitz et Karl-Johann Stimmler. »

My God, gémit Carbury, fronçant un sourcil amusé, ne les avez-vous pas… bousculés ?

Le sourire de Dujardin s’élargit : « Mon colonel ! Nous sommes corrects avec les prisonniers ! Ils n’ont été… bousculés que par une petite foule de pieux musulmans, mécontents de constater que des Occidentaux avaient pénétré dans une mosquée sans s’être déchaussés, à la suite d’une regrettable erreur de parcours. Ils ont ensuite préféré nous raconter toute leur histoire au lieu d’essayer de poursuivre un voyage bien mal engagé. »

Il est vrai que la foule les attendait en criant “Mort aux profanateurs”, précise Bonnisseur.

Soucieux de protéger ses réseaux et ses informateurs, notamment les affidés qu’il entretient en Turquie jusque dans l’entourage de M. Régnier[4], Dujardin se garde bien de révéler au colonel Carbury les détails de l’arrestation. De fait, les quatre hommes du Brandenburg Regiment ont été guidés jusqu’à la mosquée en question sur l’ordre de Dujardin par un nommé Ali Husseini, l’un des membres de leur comité d’accueil à Alep. Le Britannique, qui connaît les usages, ne songe pas à interroger son confrère. Au demeurant, il n’en a pas vraiment besoin, Ali lui ayant déjà tout raconté[5].

C’est donc sans difficulté, achève Dujardin, qu’ils nous ont révélé, outre leurs noms et grades, qu’ils appartiennent à l’enfant chéri de notre ami Canaris, le Brandenburg Regiment.

Indeed ? Sourit Carbury.

En vérité ! Ils nous arrivent de Potsdam via Istanbul.

Il y a du Régnier là-dedans, remarque le Britannique.

Oui, bien entendu. Mais attendez, mon colonel, ce n’est pas tout ! reprend Dujardin avec entrain. Savez-vous pourquoi ils sont venus par ici ?

Je donne… hem… comment dites-vous… yes, ma langue au chat (may God bless this pussycat and make him anorexic !).

Ces messieurs, reprend Dujardin, devaient gagner Bagdad afin d’apporter de l’aide à votre grand ami Rachid Ali.

Cette fois, Carbury éclate de rire, imité par Davies et McLoughlin.

Mon cher Dujardin, ce sont là des gems… des joyaux ! Je vous les achète ! Votre prix sera le mien.

Mon colonel, je vous les donne. Enfin… à charge de revanche.

Je l’espère bien !

Car le colonel Carbury et le lieutenant-colonel Dujardin se livrent au nom de leurs pays respectifs, lorsqu’ils ne sont pas ligués contre l’ennemi commun, à des affrontements d’autant plus farouches qu’ils sont feutrés.

 

 

6 mars

Corse

La bataille pour Corte a remplacé celle pour Bastia. Les forces allemandes attaquent au sud de la ville vers Venaco pour couper la route Corte-Ajaccio.

En dépit de continuelles attaques par des Stukas et des Fiat CR-42AS, l’attaque du col de Bavella est à nouveau brisée par les hommes de Kœnig.

Les terrains d’Ajaccio et de Propriano (Sartène-1) sont bombardés et le second radar britannique mis en place au-dessus d’Ajaccio est détruit en fin de journée. L’Armée de l’Air réagit en bombardant les installations allemandes dans la région de Solenzara, mais les pertes sont lourdes, d’autant plus que les chasseurs sont trop occupés à défendre leurs terrains pour assurer une escorte et que la flak locale a été considérablement renforcée. Quatre LeO-451, cinq DB-7 et sept Martin 167 sont perdus. Le terrain d’Aléria est à nouveau endommagé, mais le Gruppe de chasse JG-27 réussit à s’y installer dans l’après-midi.

 

Sardaigne

Les forces italiennes se regroupent pour tenter une nouvelle fois de franchir le Tirso. Pendant ce temps, des unités du génie achèvent une piste près d’Olbia, où des Macchi MC-200 et des Fiat G-50 pourront s’installer en fin d’après-midi.

 

Mer Tyrrhénienne

Un important convoi chargé d’hommes et de matériels appartenant à la division Ariete quitte Naples sous forte escorte italienne. Vers midi, il est détecté par un Bloch MB-174 français. Il est attaqué à deux reprises dans l’après-midi par des Martin 167, mais les dommages sont limités.

Une forte escadre franco-britannique est alors rassemblée : les CA Colbert et Foch, les CL français Gloire et La Marseillaise , les CL de la Royal Navy Fiji, Aurora, Arethusa et Sydney (australien), les CLAA anglais Dido et Naiad, les contre-torpilleurs L’Audacieux, Le Fantasque et Le Triomphant et les DD britanniques Kelly, Kandahar, Kashmir, Kelvin et Kipling. L’escadre quitte rapidement Bizerte pour pénétrer à la nuit tombée dans la mer Tyrrhénienne. Pour lui fournir une couverture aérienne, l’Armée de l’Air envoie le GC I/13 de chasse à long rayon d’action à Cagliari-Elmas. Au même moment, le porte-avions Eagle, escorté par le croiseur Jean-de-Vienne et six torpilleurs de classe L’Adroit, quitte Alger pour prendre position le matin suivant à l’ouest du golfe de Valinco. De là, ses chasseurs pourront intervenir au-dessus de la flotte sans que le porte-avions risque trop d’être lui-même pris pour cible. L’Eagle porte en effet 16 Grumman G36A français (dont l’EV2 Lagadec, rescapé du Béarn), 12 Fulmar I et 6 Swordfish utilisés en patrouille anti-sous-marine.

Par ailleurs, l’Aéronavale déploie provisoirement deux flottilles de Laté-298 dans le port de Cagliari pour une attaque nocturne.

A la tombée de la nuit, les MB-174 et 175 qui surveillaient le convoi italien cèdent la place à un Martin 167 Maryland de l’Aéronavale équipé d’un radar britannique (un AI Mk IV modifié). Peu après, le commandement français lance 21 Laté-298 (18 armés de torpilles et 3 porteurs de fusées éclairantes).

21h00 – Guidés par le Maryland, les hydravions français attaquent le convoi dans l’obscurité, mais les résultats sont maigres. En fait, un seul transport est touché, et il ne coulera qu’à l’aube.

« Cependant, cette attaque persuada l’amiral italien chargé de l’opération que le pire était à venir. Il ordonna au convoi et à son escorte rapprochée – le grand DD Antonio Pigafetta, les DD Folgore et Fulmine (classe Folgore), les TB Libro, Lince, Lira , Lupo (classe Spica, 3e groupe) et les DE Pegaso, Procione, Orione et Orca (classe Pegaso) – de mettre le cap au nord. Alors, avec l’escorte principale – CA Trento et Trieste, CL Cadorna, Bande Nere et Montecuccoli, dans cet ordre, avec les grands DD Da Recco et Di Verazzano et les DD Dardo, Freccia, Saetta et Strale (classe Freccia) sur une ligne parallèle à bâbord – il se dirigea vers le sud-ouest puis vers le sud, cap 180, pour ratisser la mer Tyrrhénienne, et peut-être aussi pour attirer tout nouveau raid aérien nocturne loin du convoi. Quoi qu’il en soit, ce fut pour lui une décision fatale. » (Jack Bailey, Un Grand Cimetière Bleu – La bataille aéronavale de Méditerranée, New York, 1955).

 

 

7 mars

Londres

Devant le peu de réaction apparente du Comité Uranium américain et à la lumière des conclusions de la mission Tizard/Curie en septembre-octobre 1940, le Comité Concorde conclut qu’il est impératif que Marcus Oliphant et Frédéric Joliot-Curie aillent en personne présenter leurs derniers résultats aux scientifiques américains pour s’assurer qu’ils ont bien pris conscience des enjeux de la question atomique.

 

“Bataille de Sardaigne-Nord”, “Battle of Olbia Gulf” ou “Battaglia di Capo Comeo”

« L’escadre italienne suivait presque un cap de collision avec l’escadre franco-britannique, qui filait nord-nord-est, au cap 20. Rétrospectivement, il semble que l’opérateur radar du Maryland, un peu égaré par les manœuvres italiennes, fut incapable de distinguer clairement le convoi et l’escorte principale avant minuit. A ce moment, l’escadre alliée était déjà en train de se heurter de plein fouet à l’escadre italienne.

Le Fiji, troisième de la ligne principale, avait un radar de détection en surface raisonnablement moderne, mais celui équipant le Colbert était tombé en panne dans l’après-midi. L’amiral français menait son escadre sans détection à longue distance et quand le Fiji donna l’alerte (par projecteur à éclats en raison du silence radio), il était presque trop tard. Les deux escadres filaient chacune environ 20 nœuds et se rapprochaient donc à plus de 60 km/h, les Italiens à tribord des Alliés. La bataille dégénéra bientôt en une véritable mêlée, un combat chacun pour soi dans une obscurité trompeuse. » (Jack Bailey, op.cit.).

23h54 (6 mars) – Le Colbert ouvre le feu le premier, à moins de 9 000 mètres. Très vite, tous les bâtiments sont engagés tandis que la distance tombe à moins de 5 000 mètres. Dans cette situation, les canons de 152 mm (6 pouces) sont plus efficaces que les 203 (8 pouces). L’escadre alliée a un certain avantage, avec 16 x 203, 47 x 152, 33 x 132 ou 138 et 30 x 120 contre 16 x 203, 24 x 152 et 28 x 120.

Le Trento, en tête de la ligne italienne, est rapidement mis hors de combat, sa passerelle détruite et son capitaine tué, ainsi que l’amiral commandant l’escadre, jetant la confusion chez les Italiens. Néanmoins, le Trento parvient à loger deux obus de 203 mm dans les flancs du Foch. A cette distance, les obus arrivent presque à l’horizontale et les dommages sont légers, les projectiles ne pénétrant pas à l’intérieur du vaisseau. En revanche, le Foch reçoit une série d’obus de 152 du Bande Nere, quatrième de la ligne italienne, qui a décidé de viser l’un des deux plus gros bâtiments ennemis. Sous son tir précis, le Foch doit rompre le combat avec trois tourelles hors d’action et de nombreux morts et blessés sur sa passerelle, le navire dirigé du poste de commandement arrière. Aidé par son radar de tir, le Fiji, troisième de la ligne alliée, place une série de salves dans le Trieste, deuxième de la ligne italienne, qui est rapidement incendié. Le Fiji tourne alors son tir vers le Cadorna, qui suit le Trieste. Déjà touché à plusieurs reprises par le Gloire, le Cadorna est très vite dévoré par les flammes et transformé en épave.

Pendant ce temps, le La Marseillaise, qui suit le Gloire, engage le Bande Nere et le Montecuccoli, qui ferme la marche côté italien, avec l’aide du HMAS Sydney et des HMS Aurora et Arethusa. Le Bande Nere continue à démontrer l’excellence de son contrôle de tir en démolissant la tourelle A du La Marseillaise et en provoquant un incendie sur l’arrière du croiseur français, puis en mettant hors service le poste de contrôle de tir de l’Aurora, avant d’être réduit au silence par un autre tireur d’élite, le Sydney. Le Montecuccoli a placé deux obus sur l’Arethusa et en a reçu trois en échange, mais les dommages infligés sont légers.

Derniers de la ligne des croiseurs alliés, les HMS Dido et Naiad ont un peu de temps pour réfléchir. Ils choisissent d’abattre franchement à tribord pour tenter d’envelopper la ligne adverse, entraînant les trois contre-torpilleurs et les cinq destroyers qui suivent, pour une attaque à la torpille. Cette manœuvre leur fait couper la route des destroyers italiens. Le Da Recco est rapidement coulé par les nombreux obus de 5,25 pouces des croiseurs anti-aériens anglais et le Di Verazzano est gravement endommagé par les 138 mm des contre-torpilleurs. Les quatre “Freccia” ripostent par une attaque à la torpille à courte distance pour aider le Verazzano à se dégager. Les torpilles passent sous le Dido mais l’une frappe L’Audacieux, foudroyé en plein combat. Le HMS Kelly mène la contre-attaque des cinq destroyers “K”, qui mettent le Dardo hors de combat avant de tomber sur un grand croiseur italien en flammes, qu’ils prennent pour le Trento et exécutent d’une salve concentrée de torpilles Mk VIII (c’était en réalité le Trieste, incendié par le Fiji).

L’amiral français, qui a compris qu’il avait devant lui l’escadre de couverture et sait grâce au radar du Maryland où est le convoi, tente alors de regrouper ses forces pour rattraper les transports, mais les trois destroyers italiens survivants reviennent à la charge pour lancer leurs dernières torpilles et aggravent encore la confusion. Le Sydney manque tirer sur le Foch, qu’il a pris un instant pour le Trento. Le Colbert pilonne un croiseur italien au 203 mm, croyant tirer sur le Trieste, déjà au fond de l’eau – c’est en fait le Cadorna, en flammes, et que ces obus ne réussissent pas à couler (ce qui témoigne de leur relative inefficacité à courte distance). Le Gloire engage et endommage le Saetta, mais aussi ce que ses tireurs décrivent comme « un grand destroyer italien » et qui est malheureusement L’Audacieux. Ce dernier, ses machines irréparables, était déjà en train d’être sabordé par son équipage. Le Sydney et le Gloire se heurtent à ce qu’ils croient être un quatrième croiseur léger italien, mais qui n’est autre que le Montecuccoli, tâchant de protéger ses destroyers en retraite et qui s’abrite derrière un écran de fumée.

La nuit passant, et devant le risque d’une attaque aérienne allemande à l’aube, l’amiral français décide de rassembler ses navires et de se replier vers les Bouches de Bonifacio. Les deux contre-torpilleurs survivants, les croiseurs AA et les destroyers anglais escortent les éclopés, Foch et La Marseillaise. Mais la nuit n’est pas finie pour eux.

Dans les Bouches de Bonifacio, des E-boots allemands et des MAS italiens ont tendu une embuscade. Le Colbert et les six croiseurs légers passent trop loin et trop vite, mais le groupe rassemblé autour des navires endommagés apparaît comme une proie alléchante. Le Foch, dont la taille fait la cible principale des vedettes rapides, est touché par une torpille en avant de la passerelle. L’escorte réagit avec vigueur. Le Dido coule un MAS sous une pluie d’obus et en endommage un autre. Le Triomphant se lance à la poursuite des agresseurs en fuite. A leur stupéfaction horrifiée, le gros contre-torpilleur rattrape les petits bâtiments ! Fonçant à plus de 37 nœuds dans un énorme panache d’écume, il réussit à éperonner le S.10 allemand, tout en endommageant au canon le S.9 et le S.12.

Pendant que l’escadre franco-britannique tâche de se replier vers l’ouest, les marins italiens se battent pour sauver leurs navires. Le Trento, privé de gouvernail, se traîne jusqu’au golfe d’Olbia et s’échoue. Après une courageuse tentative pour contrôler les incendies, le Cadorna coule à 05h30, imité par le Dardo quelques minutes plus tard. Le Bande Nere, laissé pour mort après son duel contre le Sydney, est pris en remorque par le Montecuccoli. Cependant, les voies d’eau sont trop importantes et le bâtiment italien le plus efficace de la nuit chavire et coule à 06h40. Le Di Verazzano, soutenu par le Strale, rentre péniblement à Naples. Les machines du Saetta rendent l’âme en pleine mer. En raison du risque d’attaque sous-marine, le destroyer n’est pas remorqué, mais sabordé après que son équipage ait été recueilli par le Freccia.

Alors que le soleil se lève sur une mer semée de débris, le convoi, moins le cargo coulé par les hydravions français, remet le cap au sud et reprend sa route vers Olbia.

 

Méditerranée Occidentale

Dès l’aube, la Luftwaffe et la Regia Aeronautica lancent leurs bombardiers contre l’escadre alliée en retraite pour venger l’escorte italienne malmenée.

« La première vague, formée de Ju-88, fut suivie d’une seconde, constituée de SM-79 chargés de torpilles (les Stukas qui avaient survécu à trois semaines de combats étaient économisés pour l’appui au sol en Corse). Les deux vagues étaient escortées de chasseurs allemands et italiens. Cependant, l’escadre était protégée par une solide couverture aérienne : d’une part, les chasseurs de l’Eagle, les Grumman G36A français en patrouille haute et les Fulmar de la FAA à basse altitude, veillant aux avions torpilleurs, d’autre part les chasseurs à long rayon d’action DB-7A du GC I/13. Cette défense était mieux coordonnée qu’en février, et les escadrilles de l’Axe, qui opéraient plus loin de leurs bases, commençaient à accuser la fatigue de six semaines d’opérations intensives. » (Jack Bailey, Un Grand Cimetière Bleu – La bataille aéronavale de Méditerranée, New York, 1955).

Malgré cette escorte, le nombre des assaillants parle à nouveau. La Marseillaise reçoit deux bombes, qui achèvent l’écrasement de ses superstructures ; le navire est alors pratiquement rasé ! L’ingénieur mécanicien Charles de Kerdonval, qui fait partie de l’équipe machine du croiseur français, en témoigne dans une lettre à son frère Louis, ingénieur du génie maritime (voir annexe 41-3-2). Le Foch est secoué par plusieurs bombes qui le ratent de peu, aggravant les dommages de la torpille du E-boot, et l’eau pénètre dans la partie avant du navire, dont la vitesse tombe à 6 nœuds. Le Fiji est touché sur la plage arrière par une bombe de 500 kg et secoué par deux autres qui le ratent de peu.

« Nous les avons vu venir d’en haut – et croyez-moi, ça change bien des choses ! Nous avons pu nous laisser tomber sur eux au meilleur moment, piquer entre les chasseurs d’escorte et fondre sur les Ju.88. J’en ai coincé un dans mon viseur, il s’est mis à piquer mais je l’ai suivi sans effort (bonne bête, le Martlet !). Bien calé dans ses 6 heures, je l’ai aligné proprement, et ce n’est que lorsque je l’ai vu bien en flammes – une deuxième croix noire sous mon cockpit, à côté de la cocarde fasciste de ma première victoire – que je me suis occupé du 109 qui piquait derrière moi. Bon, je me suis dit : j’ai un 109 aux fesses et, en dessous, un croiseur anti-aérien anglais qui flingue tout ce qui vole. Pas de problème, je continue mon piqué et, comme les Anglais tirent très mal, ils me viseront et abattront le Boche derrière moi. Eh bien, le croiriez-vous ? C’est juste ce qui s’est passé. Le Dido a descendu le 109 qui m’embêtait – mais, une fois rentré sur l’Eagle, entre les balles des mitrailleurs du Ju-88, celles du 109 et les éclats d’obus du Dido, mon pauvre zinc avait plus l’air d’une écumoire que d’un avion. Le chef mécano ne s’est pas gêné pour me dire ce qu’il pensait de la façon dont j’entretenais le matériel confié à mes soins… C’est égal, j’ai toujours pensé que j’aurais dû être crédité du 109 abattu par le Dido. Le lendemain, tout de même, j’ai appris que j’étais nommé Enseigne de 1ère classe, ça m’a un peu consolé. » (Y. Lagadec, op.cit.)

Les pertes de la Luftwaffe et de la Regia Aeronautica sont lourdes. En particulier, les équipages des SM-79, très mal protégés, paient un lourd tribut aux mitrailleuses des Fulmar… mais aussi au tir des croiseurs anti-aériens de la Royal Navy. Le volume de feu produit par le Dido et le Naiad impressionne beaucoup l’amiral français.

Une troisième vague est cependant lancée vers midi et se concentre sur le groupe du Foch. Le malheureux croiseur est une nouvelle fois secoué par des bombes qui le frôlent et ses machines déclarent forfait. Il faudrait le remorquer, mais les chasseurs de l’Eagle fatiguent et les CLAA ont tiré 85% de leurs munitions – on décide alors de saborder le navire à 14h00, après avoir transféré l’équipage sur deux escorteurs. « Comme il se doit, son capitaine quitte le navire le dernier. En fait, le capitaine de corvette André Guyot ne commande le Foch que depuis quelques heures, depuis qu’il a vu son prédécesseur, dont il était le second, se faire tuer sous ses yeux par un obus du Bande Nere. L’un de ses marins l’entend murmurer, en regardant “son” croiseur s’enfoncer dans les flots de la Méditerranée : “Encore un… Elle n’est jamais rassasiée… On l’appelle la Grande Bleue, tu parles… Un Grand Cimetière Bleu, voilà ce que c’est…” André Guyot se doutait bien qu’avant la fin des hostilités, un grand nombre d’autres bâtiments que le Foch allaient encore sombrer dans ces eaux, en emportant beaucoup de leurs marins… » (Jack Bailey, op.cit.).

 

Méditerranée Occidentale

Lettre de l’ingénieur mécanicien de 3ème classe Charles de Kerdonval à son frère Louis, Ingénieur du génie maritime en mission de coopération auprès du Navy Yard de Philadelphie.

« En mer, le 7 mars 1941 au soir.

Mon cher Louis,

Toi qui es aux Etats-Unis, laisse moi te conter comment nous combattons ici en Méditerranée. Tu sais que depuis ma sortie des EIM[6] je suis affecté comme 4ème adjoint machine sur le croiseur La Marseillaise.

Hier, c’était le jour des grandes premières. Mon chef, l’Ingénieur Principal Garnier, avait décidé de me laisser effectuer mon premier quart à la machine en solo.

J’attaque donc le “20-24”[7] assez anxieux, mais le plaisir de dominer cent mille pur-sang me réjouit le cœur. A la mine (c’est comme ça qu’on appelle la machine), le bruit et la chaleur sont déjà intenses. Je surveille des dizaines d’indicateurs et les paramètres sont corrects : pression de vapeur 27 kg, températures des coffres 325°.

Soudain, le quartier-maître de quart au condenseur me tape sur l’épaule et me hurle à l’oreille :

Lieutenant, y a un os sur la TPE [8] !

Mince, déjà ma première avarie ; sans plus attendre je descends au parquet inférieur et je découvre sur le capot de la TPE un… os de gigot ! Remontant au poste de contrôle, je retrouve toute la bordée qui m’attend, hilare :

Bienvenue chez les tribordais, lieutenant !

Le quart se poursuit, monotone, quant le clairon retentit dans le haut parleur :

Postes de combat, les tribordais étant de quart.

Dans ce cas, c’est l’IM1 Mach-pro[9] qui vient prendre ma place et je dois rallier la zone de sécurité avant.

Quelques minutes plus tard, j’arrive au poste de zone où m’attend mon adjoint le maître charpentier Goasduff, un solide officier marinier natif du Conquet.

Personnel au complet et équipé, matériel à poste et vérifié.

Bien, comme à l’exercice.

Seulement lieu’nant, cette fois c’est pour de bon, gast, j’espère que ces planqués de canonniers vont faire correc’ment leur maille.

Je dispose d’une trentaine d’hommes, quelques spécialistes charpentiers et électriciens, un téléphoniste et des matelots non brevetés qui constituent le gros des pompiers. Nous sommes prêts et la longue attente commence. Vers 23h45, le haut parleur diffuse :

Ici le commandant. Nous sommes en formation de combat avec le Gloire et nous allons engager l’ennemi. Je compte sur vous tous.

Eh bien nous y sommes.

Le navire vibre doucement, nous montons en allure progressivement. Un peu sur l’arrière des claquements secs et des bruits typiques d’hydraulique : les canonniers manœuvrent.

Tir imminent !

Toute l’équipe s’assoit contre les cloisons, jambes repliées, bras croisés sur les genoux et la bouche ouverte. Bang ! Les tôles vibrent en résonance, l’odeur de combustion des charges propulsives envahit la coursive, la première bordée de 152 vient de partir, bientôt suivie d’une longue série.

Puis c’est un choc terrible, je suis projeté sur mon téléphoniste, hébété, mais pas de casse.

Zone avant, allez investiguer l’impact et rendez compte.

C’est le Poste Central Sécurité qui appelle. A l’intérieur de la zone, tout semble intact hormis quelques ampoules brisées et des portes légères dégondées sous le choc.

Je demande au PC Artillerie de stopper le tir pour effectuer une sortie vers la plage avant avec Goasduff et 4 pompiers. J’entrouvre prudemment l’écoutille et tombe nez à nez avec la gueule d’un 152 qui semble posé sur le pont. Nous progressons vers le corps de la tourelle A. Elle a été percée sur le toit et la carapace présente une brèche de plusieurs mètres sur l’arrière. Le projectile a dû provoquer l’explosion interne des obus en cours de chargement ; pas la peine d’aller voir à l’intérieur, tout doit être carbonisé. Le pont est jonché de débris fumants et la peinture des cloisons brûle d’une multitude de flammèches. Goasduff fait mettre deux lances en batterie, bientôt les 7 kg de pression du collecteur incendie font leur office sur les cloisons puis à l’intérieur de la tourelle d’où une fumée blanche commence à sortir. C’est de la vapeur d’eau, signe que l’incendie est maîtrisé. Par acquis de conscience, je fais brancher deux autres lances pour surveiller toute reprise du feu et je rends compte au PC sécu. La tourelle B peut alors reprendre son tir.

Le deuxième acte de nos ennuis a concerné la zone arrière du bâtiment.

Une salve d’obus ennemis a frappé la catapulte, la grue avia et le hangar. Contrairement à mon équipe, celle de mon camarade de la zone arrière n’a pu intervenir, la vitesse du bâtiment faisant que les flammes et les fumées toxiques issues du hangar se rabattaient vers la plage arrière, empêchant toute progression vers l’origine du sinistre. Ils n’ont pu que protéger le pont principal contre l’extension de l’incendie en arrosant les plafonds ainsi que les passages de câbles et de tuyautages pour les refroidir. Les puissantes pompes d’épuisement ont permis d’évacuer toutes les eaux de ruissellement qui s’accumulaient dans les fonds des compartiments arrière.

Le PC Sécu nous demande alors d’attaquer en compagnie de nos camarades de la zone milieu à partir des passavants et du pont cheminée, ce que nous faisons. Au moins une dizaine de lances incendie arrosent continuellement le hangar et ses abords. Protégé derrière le masque d’une tourelle de 90 mm, je dirige mon équipe. Tout le personnel qui n’est pas indispensable à la conduite des opérations et à l’artillerie se bat maintenant contre ce gigantesque incendie sous les ordres de l’IMP Garnier, dirigeant les opérations depuis le PC Sécurité.

A l’intérieur, le navire s’est transformé en une fourmilière qui lutte pour la survie collective. Les salles à manger sont transformées en centre de tri et en infirmerie de campagne, les coursives sont encombrées de lances incendie, de brancards, de matériels divers, les hommes se bousculent, s’aident, se soignent se soutiennent, tous unis dans un seul but : sauver le bâtiment. Cet énorme capharnaüm s’organise bientôt en une mécanique bien huilée. Une noria se met en place pour relever les pompiers qui, sous la chaleur, ne peuvent tenir que quelques minutes au feu. Les fourriers sortent des cageots d’oranges de la cambuse et les infirmiers distribuent généreusement pastilles de sel et seaux d’eau potable : plus les rotations des pompiers sont rapides, plus la lutte contre l’incendie est efficace.

Quand l’amiral décide de se replier vers l’ouest, nous pouvons enfin ralentir l’allure et positionner le navire travers au vent, ce qui facilite l’intervention vers le hangar. Bientôt la fumée change de couleur pour s’éclaircir et disparaître. Le combat contre le pire ennemi du marin, le feu, est pour l’instant en notre faveur.

Au lever du soleil, La Marseillaise n’est plus que l’ombre d’elle-même. La tourelle arrière est noircie par les incendies et inutilisable, les superstructures du hangar ont partiellement fondu, le mât et la grue avia se sont écroulés sur la cheminée arrière et la catapulte est pliée en deux. Sur l’avant, la tourelle A avec sa brèche béante n’est plus que le tombeau de son équipage disparu. Les pertes sont élevées et les pompiers brûlés ou intoxiqués lors de l’attaque du hangar s’entassent dans les salles à manger où les infirmiers s’efforcent de calmer leurs douleurs.

Mais, mon cher Louis, l’ennemi n’en avait pas fini avec nous. Au début de la matinée, alors que les opérations de déblai et les réparations de fortune battaient leur plein, nous avons observé dans le ciel un étrange ballet de traînées blanches et noires accrochées à des points agités de mouvements désordonnés. C’était notre escorte aérienne qui fondait sur une escadre de bombardiers ennemis. Nous n’avons pas eu l’occasion de suivre le spectacle, le rappel aux postes de combat nous signifiant que nous n’étions pas sortis d’affaire.

Je rallie la zone arrière en remplacement de l’IM2 Leroux, intoxiqué par les fumées dans la nuit, lors de l’attaque du hangar. Goasduff s’occupera seul de la zone avant.

– Personnel disponible au complet et équipé, matériel à poste et vérifié.

– Bien.

Cette fois, je n’ajoute pas « Comme à l’exercice. » C’est reparti.

– Alerte aérienne. Tir DCA imminent.

Montée en allure, bruits des hélices qui cavitent, vibrations de la coque, chuintement des safrans qui forcent les filets d’eau en s’orientant rapidement, le navire qui gîte d’un bord puis de l’autre, et encore et encore, ce sont les manœuvres d’évasive face à des bombardiers. On perçoit le crépitement des 13,2 mm du bloc passerelle et quelques coups de 90 mm. Des bruits sourds nous parviennent à travers la coque, des bombes qui explosent dans l’eau. L’ennemi paraît s’acharner sur nos navires blessés ; le Foch, qui navigue de conserve avec nous, semblait ce matin bien abîmé lui aussi.

Puis deux explosions, bruit qui nous devient maintenant presque familier, sur l’avant cette fois. Peu de temps après, nous sommes appelés pour prêter main forte aux équipes déjà en place. Un nouveau carnage s’offre à nos yeux, une bombe a explosé dans la chambre de veille du commandant et une autre au local gonio. Le bloc passerelle fume de toute part et seul le blockhaus a résisté. Les cloisons déchiquetées et noircies apparaissent irréelles et seule la direction de tir, intacte, semble encore défier l’ennemi du haut de son mât tripode. Mais après plusieurs heures d’effort et de sacrifices, les incendies seront éteints.

Après quelques réparations de fortune, nous faisons en ce moment même route vers l’AFN.

Aux dires du chef, le flotteur n’a pas trop souffert et le bâtiment devrait même pouvoir être reconstruit, peut-être aux Etats-Unis ? Cela nous donnera j’espère, mon cher Louis, l’occasion de nous revoir prochainement. Toi et tes amis américains devront faire en sorte de nous redonner un navire capable de continuer la lutte, dans la droite ligne du génie maritime français.

Ton frère qui t’aime

Charles »

 

Corse

Les combats ne faiblissent pas. Les défenseurs de Corte sont martelés à plusieurs reprises par les Ju-87 et les CR-42 soutiennent une nouvelle attaque allemande sur Venaco. En fin de journée, De Lattre décide d’abandonner Corte pour éviter d’être coupé d’Ajaccio. Une nouvelle ligne de défense est créée autour de Vizzavona et du col de Verde sur la RN 194. Au sud, l’attaque par la RF-4 est toujours bloquée au col de Bavella.

Les bombardiers de l’Axe étant occupés à attaquer la flotte ou à faire de l’appui tactique, les terrains d’Ajaccio et de Sartène-1 sont épargnés, en dehors d’un inefficace raid de chasseurs-bombardiers peu avant le coucher du soleil.

 

Sardaigne

Le convoi qui transporte le 32ème régiment de la division Ariete arrive dans le golfe d’Olbia au milieu de l’après-midi. Devant l’urgence de la situation, le commandement français local lance un raid de 17 hydravions torpilleurs Laté-298 escorté par 12 Dewoitine 520. Les chasseurs italiens basés depuis peu près d’Olbia réagissent en force. Les D-520 arrêtent la plupart des Macchi 200 et des Fiat G-50, mais quelques-uns parviennent à passer ; trois Laté-298 sont détruits et quatre très gravement endommagés. Trois D-520 sont également perdus, contre 7 Macchi MC-200 et 8 Fiat G-50.

Attaquant de jour, les Laté-298 ont plus de succès que dans l’obscurité : ils coulent le DE Procione et surtout trois cargos, pour un total de quatre transports sur onze. Les 7 navires survivants réussissent à débarquer 3 500 hommes, 23 chars moyens M-13/40 et quelques canons de campagne. Le 32ème régiment de l’Ariete a perdu plus du tiers de son effectif, mais ce qui reste est encore trop pour des troupes françaises épuisées et dépourvues de toute arme antichar.

 

Atlantique Nord

Le sous-marin U-47 est porté disparu près des Rockall Banks, au large de l’Islande. La raison de cette perte est inconnue : le sous-marin a pu être victime de mines, de corvettes britanniques patrouillant cette zone très fréquentée par les convois entre l’Angleterre et l’Amérique du Nord, ou encore d’un accident. Ce submersible, sous le commandement de Günther Prien, s’était distingué le 14 octobre 1939 en pénétrant dans Scapa Flow pour y couler le cuirassé HMS Royal Oak. A son retour en Allemagne, l’équipage avait été présenté dans tout le pays lors d’une tournée triomphale.

 

 

8 mars

Corse

Les unités allemandes réorientent leur offensive le long de la route côtière est. La ville de Porto-Vecchio tombe dans la nuit, pendant que de nouvelles troupes de montagne accompagnées d’artillerie sont débarquées autour de Solenzara. Auparavant, les raids de la Luftwaffe ont frappé la région de Propriano et l’aérodrome de Campo-dell’Oro, près d’Ajaccio, qui est gravement endommagé.

 

Sardaigne

Les troupes italiennes se redéploient avant une nouvelle offensive. Des bombardiers français attaquent Olbia et le petit terrain voisin.

 

Jérusalem

Reuters et Havas Libre reprennent sans commentaire un article du Jerusalem Post signé par l’un des chroniqueurs militaires du quotidien “de qualité” de la communauté juive, Meir Nagaz. Se bornant – à l’anglo-saxonne – à citer des sources non précisées, Nagaz brosse un tableau de la situation au Moyen-Orient qui exprime, affirme-t-il, le pessimisme dont fait preuve le commandement britannique. Il souligne les sympathies pro-allemandes du Chah d’Iran Mohamed Reza Pahlavi, la résistance larvée des amis de l’ex-Premier ministre irakien Rachid Ali al Gaylani aux pressions de la Grande-Bretagne et le jeu de bascule mené par la Turquie entre l’Axe et les Alliés. « Mes sources estiment que Londres et Alger ne pourront pas tolérer plus longtemps ces foyers d’agitation sur leurs arrières, écrit Nagaz. S’il convient de ménager Ankara, on laisse entendre que le Chah et Rachid Ali pourraient être mis très bientôt au pied du mur. » Le mot ultimatum ne figure pas dans le texte, mais l’idée y est.

Dans les milieux autorisés de la capitale de la Palestine sous mandat, on souligne tout de suite qu’il faut relever, outre le fond, le simple fait que la censure ait laissé passer un pareil brûlot. Les mieux informés croient pouvoir chuchoter que l’on aurait vu Nagaz, l’avant-veille, boire le whisky de 18 heures avec le colonel Carbury au bar du King David.

L’Agence Télégraphique Suisse diffuse une synthèse des dépêches d’Havas Libre et de Reuters. Et René Payot, qui sait comprendre à demi-mot et sait ce que parler veut dire, en fait le sujet de sa chronique hebdomadaire sur Radio Sottens : « Je ne serais pas surpris que les jours du Chah Mohamed Reza sur son trône soient comptés, sinon en semaines, du moins en mois. Et tout nous laisse penser que la situation en Irak pourrait évoluer très vite – en quelques semaines, en tout cas, et peut-être en quelques jours. »

 

Indochine

Un nouveau théâtre d’opérations menace à l’horizon. Le gouvernement français, parfaitement averti des prétentions territoriales thaïlandaises en Indochine, observe qu’après avoir acheté des bombardiers japonais (9 Mitsubishi Ki-21 Ib et 24 Ki-30), le gouvernement thaï vient de conclure un accord officiel de défense avec le Japon. La RthAF doit recevoir 30 chasseurs Nakajima Ki-27 ainsi que 15 bombardiers Ki-21 et 36 Ki-51 d’appui tactique en plus de la commande initiale, bouleversant l’équilibre stratégique en Indochine.

L’Armée de l’Air décide d’envoyer sur place 30 chasseurs Morane MS-410 et 30 Potez 63/11. La formation en Indochine d'un groupe de bombardement équipé de Martin 167 est également envisagée.

Par ailleurs, les protestations par voie diplomatique auprès du gouvernement japonais contre la vente d’avions modernes à la Thaïlande étant restées sans effet, la France révoque le droit d’escale accordé au Japon à l’aérodrome d’Hanoï, fermant de ce fait la ligne aérienne Canton-Bangkok.

 

 

9 mars

Atlantique Nord, au sud-ouest du Groenland

18h00 – Les Scharnhorst et Gneisenau ont un nouveau rendez-vous de ravitaillement, cette fois avec les pétroliers Schlettstadt et Esso Hamburg.

Corse

Les Allemands tentent de nouveau de rompre les défenses françaises à Vizzavona et au col de Verde, avec un puissant appui aérien. Au centre, ils tentent d’encercler les défenseurs du col de Bavella en poussant à travers la forêt de l’Ospedale vers Zonza. Ils sont arrêtés après une féroce bataille de chars légers à courte distance dans les bois. Au sud, les Allemands progressent de Porto-Vecchio vers Bonifacio.

A l’aube, des DB-7 venus d’Algérie attaquent le terrain d’Aléria, détruisant ou endommageant gravement 12 Bf-109F du JG-27.

 

Sardaigne

Les Italiens reprennent leur offensive pour traverser le Tirso et réussissent, grâce au soutien de l’artillerie de l’Ariete, à créer une tête de pont sur la rive sud.

 

 

10 mars

Londres

Conseil de Guerre spécial entre la France, le Royaume-Uni et la Hollande à propos de la situation en Extrême-Orient. La France doit concentrer ses forces navales d’Indochine et de l’Océan Indien à Saïgon (Hanoï étant trop près des bases japonaises et trop loin du Golfe de Siam). Le Commonwealth s’engage à soutenir les forces françaises en Indochine (à ce moment, celles-ci comptent 50 000 hommes, dont 12 000 Français, avec 100 pièces d’artillerie, 30 vieux chars FT-17, 17 MS-406, 1 unique Potez 631, quelques vieux bombardiers Potez-542 et Farman F-221 et 60 très vieux Potez 25 TOE d’observation). Churchill promet son appui à la France en cas d’attaque de l’Indochine et indique que l’un des deux squadrons de la RAF en voie de reconstitution à Singapour avec des Buffalo fera mouvement de Seletar à Saïgon-Tan Son Nhut dès que possible.

Ce Conseil décide aussi de coordonner sa réflexion stratégique avec celle du gouvernement américain à propos de la situation en Asie. Les trois gouvernements adressent une requête officielle à l’administration américaine pour assouplir les règles du système Cash and Carry.

 

Paris

Le tirage de Paris-Soir, publié sous l’œil des occupants qui ont nommé directeur un ancien garçon d’ascenseur alsacien, Pierre Schiessle (que sa rédaction a vite surnommé Pierre Scheise[10]), s’établissait à quelque 940 000 exemplaires par jour en novembre 1940 avec un taux de bouillon[11] inférieur à 20 %. Faute de lecteurs, Paris-Soir, le plus lu de tous les quotidiens de la capitale avant 1939, ne tire déjà plus qu’à 550 000 exemplaires et le taux de bouillon, en calculant au plus juste, dépasse les 35 %.

Ces chiffres provoquent l’inquiétude, si ce n’est la panique, de l’Oberleutnant Weber, en charge du département de la Presse à la Propaganda Staffel, qui redoute d’être rappelé à Berlin ou même d’être affecté à une unité combattante en Corse ou dans les Balkans. Ils doivent bien sûr demeurer confidentiels, mais ils vont parvenir à Alger grâce à des journalistes et des étudiants qui préparent, sous le masque de leurs activités dans la presse de la Collaboration ou à la Sorbonne, le lancement d’une publication clandestine dont ils cherchent encore le nom. « Ces messieurs de Paris-Soir devraient demander à Goebbels de les subventionner, plaisantera Jean Zay. Nous, nous les aurions aidés. Ils ont raté le coche. »

 

Corse

Vizzavona est emporté par les troupes allemandes après de furieux combats et les forces françaises se replient vers Bocognano. Les Allemands reprennent leur offensive contre le col de Bavella, à la fois par la RF-4 et la forêt de l’Ospedale. C’est le début de la troisième bataille du col de Bavella, col dont l’importance stratégique tient au fait qu’il commande la route menant vers Sartène et le golfe de Valinco.

Le terrain de Campo-dell’Oro est abandonné par l’Armée de l’Air après deux raids massifs de la Luftwaffe. Un second terrain de fortune est construit près de Propriano, sur la plage de Campo Moro, et baptisé Sartène-2.

Durant la nuit, les contre-torpilleurs Le Fantasque, Le Terrible, Le Triomphant et Mogador passent les Bouches de Bonifacio pour poser des mines devant Porto-Vecchio. Ils se retirent à grande vitesse avant l’aube.

 

Sardaigne

Les chars de l’Ariete parviennent, en l’absence d’armes antichars en face, à étendre la tête de pont italienne sur la rive sud du Tirso. Cagliari est attaqué quatre fois par l’aviation et le terrain de Cagliari-Elmas est mis hors service.

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[1] Certaines sources, y compris une interview tardive de Dac lui-même, affirment que la ritournelle ne fut lancée que le 1er avril (date oblige). En fait, de nombreux témoignages (dont le fameux Journal de Jacques Lelong) attestent de sa circulation dès le mois de mars.

[2] Il y a eu très peu de Pz-III en Corse lors de Merkur et en particulier sur les routes étroites du centre de l’île. Il s’agissait sans doute d’un Pz-38t.

[3] La définition des sympathisants est, volontairement ou non, laissée dans le flou. Dans la pratique,elle s’applique exclusivement aux journalistes américains. Les représentants des autres pays neutres ont droit à des briefings distincts, plus édulcorés sans doute.

[4] Dont, à Istanbul, le fameux “Poincaré”, ainsi surnommé par Dujardin pour son amour du franc-or.

[5] On aura compris qu’Ali Husseini émarge à la fois aux SR allemand, français et britannique – au moins. A la fin de la guerre, Ali sera un homme très riche. Ou très mort.

[6] EIM : élève ingénieur de marine.

[7] 20-24 : quart de 20h00 à minuit.

[8] TPE : turbo-pompe d’extraction du condenseur.

[9] IM1, 2, 3 : ingénieur mécanicien de 1ère, 2ème, 3ème classe, (équivalent de LV, EV1 et EV2). IMP : ingénieur mécanicien principal (équivalent de capitaine de corvette). Mach-pro : chef du groupe propulsion (à ne pas confondre avec le chef mécanicien).

[10] Schiessle : petit coup – Scheise : merde.

[11] Le bouillon d’un journal ou d’un magazine désigne les exemplaires invendus. D’une publication qui ne se vend pas, on dira qu’elle bouillonne.