Juin 1941 (1/3)

 

1er juin

Paris

Quelques réajustements s’imposent dans le cabinet Laval.

Max Bonnafous, ministre de l’Agriculture et du Ravitaillement, a un défaut : il prend son rôle au sérieux ! Il négocie âprement à l’Hotel Majestic avec les Occupants, petite concession par petite concession. Par la voix d’Otto Abetz, notamment, les Allemands agacés se plaignent amèrement à Laval de ce gêneur « qui ne cesse de pinailler avec ses comptes d’apothicaire » (Abetz). Le chef du NEF décharge alors Bonnafous de cette charge et nomme au Ravitaillement le plus docile Pierre Pucheu (ancien des Croix de Feu et du PPF).

Quant au ministère de l’Agriculture, il est confié à Jean-Pierre Mourer (ancien du PCF, proche des autonomistes alsaciens il a été libéré par les Allemands quelque temps plus tôt de la prison dans laquelle il croupissait depuis 1939 pour avoir critiqué la politique d’assimilation du gouvernement français auprès des populations alsaciennes).

Joseph Darnand prend officiellement le titre de ministre de l’Intérieur et de la Sécurité de l’Etat, ce qui le fait cohabiter étrangement avec le ministre de l’Intérieur et de la Reconstruction Nationale, Jacques Doriot. Trois ans plus tard, leurs attributions respectives n’auront toujours pas été déterminées avec exactitude.

Sitôt nommé, Darnand désigne René Bousquet, préfet de la Marne, comme Secrétaire général de la Police.

 

Mer Egée

03h00 – Les navires français de la Force C commencent à récupérer les troupes débarquées à Igoumenitsa, puis mettent le cap au sud, avec les bâtiments de la Force B, moins le destroyer britannique Kimberley, endommagé quelques heures plus tôt lors du combat contre les destroyers et torpilleurs italiens et qu’il faut se résoudre à saborder. Mais des vedettes rapides italiennes se sont embusquées à la sortie du Canal de Corfou et attaquent l’escadre alliée alors qu’elle contourne la pointe sud de l’île. Le Valmy, frappé par une torpille, doit lui aussi être sabordé (non sans que l’équipage et ses “passagers” de la Légion Etrangère aient été transbordés sur d’autres navires). Pendant ce temps, le groupe ABEL, qui vient de poser plus de 500 mines dans le détroit d’Otrante, se retire à plus de 35 nœuds.

05h00 – L’aube se lève sur un port d’Igoumenitsa dévasté. Les dépôts allemands sont détruits ou brûlent encore, laissant le Skandenberg Korps dans une position logistique très délicate. C’est le moment pour les avions allemands de décoller de leurs bases autour de Bari et de Foggia afin de venger l’affront. Le Xème FliegerKorps lance trois vagues de Ju-87 et de Ju-88, escortés par des Bf-110, contre l’escadre de Mer Egée, dont la protection dépend maintenant des G36A et des Fulmar des porte-avions. Pridham-Wippell, qui a positionné sa force à 50 nautiques au sud de l’escadre de Mer Egée, ne conserve pour sa protection que les 10 G36A du Formidable, et utilise les 20 Martlet de l’Eagle et les 12 Fulmar du Formidable pour maintenir en permanence une ombrelle de 12 chasseurs au-dessus de l’escadre de Mer Egée. Sur place, les croiseurs AA Dido et Phoebe contrôlent la chasse grâce à leurs systèmes radars d’alerte aérienne 279 et 281.

Les deux premières vagues sont interceptées par les chasseurs alliés, qui se sont entraînés à des attaques frontales contre des LeO-451 basés en Crète deux jours plus tôt. Les résultats sont dévastateurs, car les Bf-110 bimoteurs se révèlent incapables de protéger les bombardiers contre les agiles Martlet. Deux pilotes de l’US Marine Corps “infiltrés” dans l’AC1, Edward F. Rector et Gregory Boyington, détruisent à eux deux 5 appareils allemands sur les 17 abattus par les défenseurs, pour la perte d’un G36A et de deux Fulmar. Au moins 20 autres bombardiers sont revendiqués comme “probables” ou endommagés, et plusieurs doivent atterrir en catastrophe sur le terrain de Vlore.

Cependant, entre les deuxième et troisième attaques allemandes, une formation italienne de 25 SM-79 torpilleurs est détectée, et attire la plupart des chasseurs de couverture. Les trimoteurs italiens perdent quatre des leurs et sont repoussés sans pouvoir lancer une torpille dans de bonnes conditions, mais les chasseurs sont descendus à base altitude et lorsqu’apparaît la troisième vague allemande, il est trop tard pour qu’ils puissent remonter l’intercepter. Les 20 Ju-88 de cette formation mènent donc leur attaque en piqué sans grande opposition et envoient rapidement par le fond le grand destroyer grec Vasileus Georgios. Le croiseur AA britannique Dido, malgré la puissance de sa DCA, est touché par une bombe de 500 kg qui détruit la tourelle B et raté de peu par deux autres, qui lui causent de sérieux dommages. Enfin, le HMAS Perth est touché deux fois à l’arrière. Les deux croiseurs parviennent cependant à atteindre Héraklion puis Alger, mais ont grand besoin d’importantes réparations ; celles-ci seront effectuées dans un chantier naval américain.

En dépit de ces pertes assez élevées (trois DD coulés, deux CL endommagés), le raid sur Igoumenitsa est considéré comme un succès majeur. Outre les pertes causées à l’ennemi, sur terre, sur mer et dans les airs, le ravitaillement des forces allemandes débarquées sur le flanc gauche des Alliés est gravement compromis, et le Skandenberg Korps est dans l’incapacité de monter la grande offensive prévue contre Ioannina pour prendre à revers la ligne de défense Véroia-Mont Olympe. Par ailleurs, le trafic naval par le détroit d’Otrante est durablement désorganisé par l’énorme champ de mines posé par le groupe ABEL. Bien qu’à petite échelle, les forces alliées ont démontré qu’elles étaient capables de reprendre l’initiative.

 

 

2 juin

Grèce

Comme la veille et les jours suivants, l’activité sur les fronts terrestres est limitée en raison de l’épuisement des adversaires. Dans les airs en revanche, la Luftwaffe maintient une forte pression sur les terrains alliés de la région de Larissa et au-dessus de plusieurs villes grecques (Volos, Larissa, Athènes).

Un convoi français débarque au Pirée une demi-brigade blindée de la 2e D.C. et un bataillon de chars indépendant.

Avec ces troupes arrivent des éléments d’état-major, dont un commandant plus âgé que son grade ne le voudrait, affecté au 4e Bureau…

Bloch, Marc : historien et officier d’état-major. Né en 1886 dans une famille juive d’origine alsacienne, Marc Bloch entre à l’école normale supérieure en 1904. Il participe à la première guerre mondiale de 1914 à 1918, d’abord comme sous-officier puis comme officier de renseignements. En 1919, il est nommé professeur à l’université de Strasbourg. En 1929, il participe à la fondation des Annales d’histoire économique et sociale avec Lucien Febvre. Il est considéré comme l’un des principaux acteurs du renouveau des études historiques en France. En 1936, il devient professeur en Sorbonne. Volontaire pour le service actif en 1939, le « plus vieux capitaine de l’armée française » est muté au 4e Bureau de l’état-major de la 1ère Armée. Après le Grand Déménagement, Marc Bloch est promu commandant et affecté au commandement des écoles. Il insiste pour obtenir une affectation sur le terrain et est nommé en mai 1941 à l’état-major de l’Armée d’Orient. Ses fonctions officielles sont au 4e Bureau, mais il semble qu’il joue aussi un rôle important dans les actions du 2e Bureau, grâce à ses connaissances linguistiques. En février 1943, le lieutenant-colonel Bloch retourne à Alger. Il refuse des postes de premier plan dans le système d’enseignement supérieur qui se reconstruit et obtient un poste dans la mission de liaison à Londres, mais dès la fin de l’année, il reçoit l’ordre d’accepter une affectation spéciale comme conseiller du gouvernement sur la réorganisation du pays après la libération.

Après la Victoire, il refuse le poste de président de la commission d’épuration des universités et, portant encore l’uniforme, reprend sa chaire en Sorbonne dès la rentrée universitaire 1944. En 1946, il joue un rôle éminent aux côtés de Clemens Heller dans la constitution de la première (et seule) fondation universitaire française, financée par des fonds américains (Fondations Ford et Carnegie) pour assurer aux universitaires français les moyens financiers de voyager à l’étranger et d'inviter des collègues. La FMSH (Fondation Maison des Sciences de l'Homme) deviendra un établissement public en 1975.

En 1947, il publie L’Étrange Victoire, analyse admirable de la participation de la France à la victoire finale. La même année, il est élu professeur au Collège de France à une chaire d’Histoire comparée des sociétés européennes. Avec son collègue Lucien Febvre, il assure le “magistère historique” en France. Il assume notamment la direction de l’École Normale Supérieure tout en contribuant, en étroite collaboration avec Fernand Braudel, au développement de la VIIe section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (la VIIe section se séparera de l’EPHE à la fin des années 60). À la mort de Febvre en 1956, il prend sa suite à la direction des Annales.

Marc Bloch meurt en 1964, laissant l’une des œuvres les plus riches et les plus influentes de l’Histoire française : Les Rois Thaumaturges (1924), Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931, rééd. 1958), La Société féodale (1946, rééd. 1951), L’Étrange Victoire (1947, nombreuses rééditions), Apologie pour l’Histoire (1952), Mentalités paysannes (inachevé, 1964).

(D’après le Grand Larousse de la Seconde Guerre Mondiale, Paris 1965)

 

Crète

Un convoi franco-anglais transportant des approvisionnements et des canons anti-aériens (des 75 mm/50 américains et des 3,7 pouces anglais) parvient à Héraklion et à La Canée.

 

 

3 juin

Paris

Journal de Jacques Lelong – J’ai encore beaucoup appris hier. A huit heures, sous prétexte de réviser avec Magnan, nous avons filé du côté de la place Clichy. Là, nous sommes entrés dans une sorte de brasserie, “Le Chien Bleu”, et il a demandé le salon particulier réservé par “M. Robert” (le frère de Magnan, qui a 21 ans et est étudiant en Droit, s’appelle Robert – Magnan, c’est Hervé, mais bien sûr, je ne l’appelle jamais comme ça). La pièce était douillette, décorée d’une façon pseudo-luxueuse très déplaisante, avec miroirs et canapés. Robert nous attendait, devant une table dressée pour quatre et une sorte de casse-croûte : pain blanc, beurre frais, saucisson d’excellente qualité, cidre brut – depuis un an, on a de moins en moins l’occasion de voir ce genre de mets ! Mais avant que j’aie le loisir de me renseigner sur la provenance de ce festin, la porte du salon s’est rouverte. « Ah, a dit Robert, nous sommes au complet. » C’était Isabelle Maroux. Isabelle, un peu déguisée dans des vêtements de “dame” qui devaient être ceux de sa mère, coiffée d’un ridicule chapeau, mais Isabelle, avec son regard bleu transperçant la voilette du dit chapeau.

Le temps que je mette un peu d’ordre dans mes idées, Robert avait commencé à pérorer. Il faut agir. La Droite se contente de peindre des slogans sur les murs, les Communistes ont trahi la France pour ne pas déplaire à Moscou, mais les Jeunes Socialistes, regroupés dans une organisation baptisée “Les Trois Flèches”, ont décidé d’agir, des mini-cellules comme la nôtre… J’étais bien d’accord avec lui, mais je ne voyais pas où commençait le concret. Et puis, “Les Trois Flèches”, pff, pourquoi pas “Les Pieds Nickelés”… Je ne sais pas combien de temps il aurait parlé, si on n’avait pas entendu des cris, des bruits de chaussures à clous, et un agent, pistolet au poing comme s’il venait arrêter la Bande à Bonnot (ou comme s’il venait suicider Stavisky ?) a ouvert la porte avec fracas.

Après un moment très gênant – bousculade, noms d’oiseau, entassement dans un panier à salade puant (si maman m’avait vu, elle en serait tombée raide, la pauvre)… nous nous sommes retrouvés alignés dans un bureau du commissariat, devant l’inspecteur P. Renaud (c’est ce qui était écrit sur la porte). Honteux, confus, jurant mais un peu tard… L’inspecteur est un jeune type qui se déplume déjà et qui fume sans arrêt (mais, vu la pénurie de cigarettes, il fait durer chacune jusqu’à se brûler les doigts). Il y avait aussi un agent en uniforme, l’air féroce, mais le nommé P. Renaud lui a dit d’aller s’occuper plus utilement : « Allons, Antoine ! Ces gamins ne vont pas me manger ! ».

Robert a essayé de se rebeller : « Vous n’avez pas le droit de nous garder comme ça ! » Mauvaise pioche. « Ah oui ? Le Chien Bleu fait du marché noir, et même un peu de proxénétisme clandestin. Vous y étiez, vous êtes complices, et je pourrais vous expédier tous les quatre travailler en Allemagne pour en faire revenir deux bons pères de famille prisonniers de guerre ! » Je n’ai pas pu me retenir : « Pas elle ! » Très mauvaise pioche. « Il y a du travail pour tous, en Allemagne. Et pour toutes. »

Il a étalé nos cartes d’identité sur son bureau comme s’il allait lire notre avenir dans les tarots. « Justement, Mademoiselle… Maroux Isabelle ? » Elle s’est levée, comme en classe, les lèvres pincées. « Nom et prénom du père ? » Silence. Puis : « Maroux, Henri. » « Profession du père ? » Silence. Puis, d’une voix à peine audible : « Proviseur… en retraite. »

Un ange est passé. Tout d’un coup, l’œil fixé sur la porte, l’inspecteur s’est mis à parler très vite. « Voilà, vous aviez prévu une partie fine à six. Mademoiselle, vous aviez invité deux autres filles pour ces jeunes gens (un signe vers Magnan et moi), mais elles étaient en retard. Trouvez deux noms d’amies, de vraies amies ! C’était idiot, vous ne le referez plus, ou en privé, le marché noir c’est très mal et vous admirez beaucoup le courage du Président Laval, etc. » La porte s’est rouverte, le flic en uniforme est rentré. « Aucun intérêt, Antoine. Des gamins qui ont trop d’argent de poche. Prenez leur déposition et qu’ils aillent se faire pendre par le dernier métro. » En sortant, il est passé entre Isabelle et moi et il s’est penché comme pour lui dire une cochonnerie à l’oreille – c’est ce qu’a dû penser l’Antoine, mais j’ai entendu : « Je connais votre père de réputation, Mademoiselle. Vous l’embrasserez pour moi, d’accord ? » Elle a rougi violemment.

Nous avons en effet attrapé le dernier métro. Dans le wagon brinquebalant dont le vacarme complice protégeait nos paroles, Isabelle nous a regardé, puis elle a pris nos mains entre les siennes, l’un après l’autre, moi en dernier, ce qui me donne droit à deux ou trois secondes de plus. « Nous avons eu de la chance. Apparemment, les soirées de… réflexions philosophiques de mon père ne sont pas aussi inutiles que je le pensais. Alors, on continue, mais la prochaine fois, on commencera à travailler sérieusement ! Juré ? » Nous avons juré.

Cet après-midi, Gourdon nous a fait faire une version latine du type de celle qu’on aura au Bac. Pendant qu’on planchait, il passait entre les tables en lisant par dessus nos épaules, sa longue écharpe rouge traînant sur nos Gaffiot. Au bout de trois heures, il a ramassé nos œuvres et, avant de nous lâcher, il nous a regardés en hochant sa grosse tête. « Si, par extraordinaire en cette sombre période, a-t-il énoncé sans paraître s’adresser à l’un de nous en particulier, Madame votre Maman arrive à se procurer des petits pois, qu’elle les cuisine avec affection et vous en serve une hypothétique assiette pour accompagner une hypothèse de poulet rôti, mais si vous trouvez que ces petits pois ont la dureté des billes de votre petit frère, n’incriminez pas votre Maman ou son fournisseur. Ce sera juste le signe que vous êtes amoureux. Ne vous en faites pas, ce n’est pas grave et ça passe. Mais pour le Bac, il faudra éviter d’y penser et réussir à vous concentrer. Compris ? Filez. » Je m’en fiche, je n’aime pas les petits pois.

 

 

4 juin

Tipasa

Le montage des quatre antennes de l’émetteur est achevé. Les équipes techniques, qui bénéficient de l’aide – officieuse – de trois ingénieurs de la General Electric arrivés des États-Unis par avion, en toute discrétion, se hâtent de compléter les installations de l’émetteur lui-même dont les lampes, merveilles de la technologie française et du savoir-faire américain, ne cessent cependant de leur poser des problèmes de fragilité et de surchauffe. Néanmoins, il leur paraît possible de prévoir les premiers essais pour le 20 juin au plus tard, avec un objectif de mise en service avant la fin de la première quinzaine de juillet.

 

Malte – RAF Hal Far

Escorté par deux Hurricane du Sqn 261, l’Amiot 354 Eau de Javel du capitaine Citroën rentre d’une reconnaissance à basse altitude sur le canal d’Otrante et le golfe de Tarente.

Il semble que les Italiens ont imité les “Flak-ships” allemands en hérissant de DCA des bateaux de pêche réquisitionnés dont ils ont bourré les cales de tonneaux vides pour améliorer la flottabilité. À moins que la Kriegsmarine ne soit parvenue à transférer quelques unités de ce genre en Méditerranée par les canaux français et le Rhône. En tout état de cause, l’appareil a été soumis à des feux antiaériens dont la violence et la densité ont surpris. Eau de Javel, touché plusieurs fois, a subi des dégâts qui exigeront une immobilisation d’une semaine. Et son équipage ne vaut guère mieux. Bernard Citroën a le visage piqueté d’éclats de Perspex, une balle de 7,7 a traversé en séton la cuisse gauche du lieutenant Mendès-France et provoqué une hémorragie impressionnante quoique peu grave, Élie Benayoun, atteint au cuir chevelu, est à moitié aveuglé par le sang qui dégouline sur son front, et Alcide Hendoncq, qui s’encourage, derrière son canon qu’il n’arrive pas à désenrayer, en grognant entre ses dents « Vive Staline, nom de Dieu ! », se sait blessé aux deux mollets. Les canalisations d’arrivée d’essence ont souffert, elles aussi, sans doute, et peut-être les carburateurs ou les magnétos. Les deux moteurs tournent sans régularité, avec des ratés et des sauts brusques de 350 ou 400 tours en plus ou en moins.

Pierre Mendès-France a calé le cadre du gonio sur BBC Malta qui diffuse, comme chaque jour, Your records are ours, version britannique du Disque des auditeurs. La voix rauque de Lale Andersen, la vedette du Reich, qui chante Lili Marleen (mieux vaut ne pas imaginer par quels itinéraires la galette de cire a été acheminée sur l’île) et une chorale de boy-scouts de York qui psalmodie Roll, roll the barrel, ont guidé l’Amiot sur le chemin du retour.

Comble de malchance, au large de Catanzaro, un Reggiane Re-2000 en maraude a tenté une passe de trois-quarts arrière en tirant à épuiser les bandes de ses deux mitrailleuses Breda. Il a réussi à couper en deux le gouvernail de direction, dont la moitié supérieure, arrachée, a plongé dans la mer. Les deux appareils du 261, en patrouille de routine, sont survenus à point nommé pour sortir Eau de Javel de ce mauvais pas.

– Navigateur à pilote, Hal Far à quinze nautiques, annonce PMF d’un ton aussi égal qu’à l’ordinaire. Et ne déviez pas d’un degré de notre cap, môssieur !

– Compris, môssieur, répond le capitaine Citroën. Mais d’abord, môssieur, je ne dévie jamais !

– C’est pas trop tôt, maugrée le sergent Benayoun. Sur ma vie, c’est pas trop tôt !

– Vive Staline, nom de Dieu ! répète le caporal-chef Hendoncq.

Quand l’Amiot s’arrête devant son alvéole de sacs de sable, entre deux Bofors de 40 mm, les mécanos se précipitent, suivis de près par une ambulance Hillmann, par la Humber où ont pris place le group captain Morris, le wing commander Mac Cornell et le lieutenant-colonel Alias, et par les deux bicyclettes que chevauchent Peter Deen et Duncan Griffith-Jones. Pendant que le médecin et ses infirmiers entament leur tâche, Morris interroge, sans gaspiller sa salive : « So? »

It’s been rather tricky, sir, répond Bernard Citroën. Their ships did shoot us like…

Le capitaine cherche ses mots, ne les trouve pas et continue, sans se démonter : « Like des perdreaux, you know. »

Peter Deen, secourable, traduit : « Like young partridges, captain. »

Morris esquisse une ébauche de sourire : « Hmm, like sitting ducks, you mean? »

– Au moins, putain, vous m’avez pris des bonnes photos ? demande Griffith-Jones avec un soupçon d’accent de la Belle-de-Mai.

Hélas, on ne va pas tarder à découvrir que la caméra oblique a été détruite par un projectile.

– Je crois que nous retournerons bientôt à Corfou, môssieur, glisse PMF à son chef de bord.

– Vous avez certainement raison, môssieur, réplique Bernard Citroën en s’efforçant à une mine enjouée.

 

Ploesti

“Coronation/Couronnement” reprend avec un raid mené par 45 Stirling et 40 LB-30. Ces bombardiers sont escortés jusqu’à leur objectif par 16 Maryland modifiés, utilisés par les Français comme chasseurs à long rayon d’action et basés à Lesbos. L’efficacité de cette couverture est cependant limitée : lors de la violente bataille aérienne qui se développe sur le chemin du retour des bombardiers contre les Bf-110 basés en Bulgarie et à l’ouest de la Roumanie, 3 Stirling, 2 LB-30 et 5 Maryland sont abattus, contre 8 Bf-110.

 

 

5 juin

Mer Egée

L’Escadre de Mer Egée est réorganisée. Elle est renforcée par le croiseur AA HMS Bonaventure et le “destroyer leader” MN Volta, réparé après les dommages infligés par des bombes au large de la Corse. La composition de l’escadre est maintenant :

– Force A (Contre-Amiral H.B. Rawlings, Commandant de l’Escadre)

Croiseurs légers HMS Ajax et MN Montcalm, DD HMS Greyhound, Imperial et Isis, CT MN Vauban.

– Force B (Captain H.A. Rowley)

Croiseurs AA HMS Bonaventure et Phoebe, DD HMS Griffin et Janus, DD Vasilissa Olga (grec).

– Force C (Contre-Amiral Lavoix, Commandant en second de l’Escadre)

DL Mogador et Volta, CT Lion, Verdun, Le Fantasque et Le Triomphant (organisés en deux divisions comportant chacune un DL et deux CT).

 

 

6 juin

Washington

Le Président Roosevelt reprend les conclusions d’un rapport de la National Academy of Sciences remis le 8 mai, qui recommande « un effort total pour construire l’arme atomique ». Il ordonne la construction de la bombe.

 

Bucarest

Nouveau raid “Coronation/Couronnement” contre la gare de triage de la capitale roumaine, effectué à l’aube pour réduire le risque d’interception. Douze Maryland modifiés rejoignent les bombardiers au-dessus de la Bulgarie, mais ne peuvent empêcher 2 Stirling et 1 LB30 de tomber sous les coups de plusieurs Gruppen de Bf-110 et de 109, qui abattent également 4 Maryland, au prix de 5 chasseurs allemands.

 

 

7 juin

Grèce

L’activité de la Luftwaffe augmente fortement. Même les terrains français de Lesbos et Chios, dans le Dodécanèse, sont touchés, mais les bombardements les plus violents frappent les terrains alliés autour de Larissa et d’Athènes, attaqués à plusieurs reprises, ainsi que les dépôts de matériel à l’arrière des lignes. Sur tout le front, les chasseurs alliés sont ainsi soumis à une terrible pression : ils abattent 88 appareils allemands (115 victoires revendiquées), mais perdent 37 des leurs.

 

 

8 juin

Paris

Jean Luchaire, déjà rédacteur en chef du Matin et président du conseil d’administration d’Havas-OFI, est nommé par Pierre Laval président de la Corporation de la Presse Française, qui a pour mission d’encadrer les journaux autant que de défendre leurs intérêts. À ce titre, il devient le maître absolu, en dernier ressort, des attributions de papier, de fournitures diverses et de plomb d’imprimerie. Il percevra également des émoluments qui tripleront son salaire.

Il est vrai que Luchaire possède un talent que personne ne conteste, jusqu’à Alger où on déplore d’avoir affaire à un adversaire aussi doué. Il passe aussi pour avoir plus qu’aucun autre l’oreille des occupants, dans la mesure où son ancienne secrétaire, Simone de Bruyker, dont il est demeuré proche, a épousé Otto Abetz.

 

Grèce

La Luftwaffe maintient le rythme de ses opérations. L’île de Limnos est notamment victime d’un bombardement extrêmement intense. De son côté, la Regia Aeronautica attaque des cibles situées dans l’ouest de la Grèce à partir de bases en Albanie et en Italie. En réponse, les 178 chasseurs alliés de Grèce continentale (dont 131 opérationnels) effectuent le chiffre énorme de 417 missions.

Le 8 juin 1941, le Groupe était emmené par le commandant Monraisse, 17 victoires. Le 8, en fin d’après-midi, Marie-Hubert Monraisse effectuait sa quatrième mission. J’en étais, mais pour moi, ce n’était « que » la troisième de la journée. Au milieu d’une mêlée indescriptible, dans un ciel qui semble couvert de croix noires, entre une rafale sur un He-111 et un coup de pied au palonnier pour sortir de la ligne de feu d’un 109, je reconnais sa voix dans mes écouteurs : “Je suis seul…” Le commandant Monraisse n’est pas rentré.

Nous étions tous trop épuisés pour célébrer correctement sa mémoire. Hugues du Mouzy devenait – le plus ancien dans le grade le plus élevé… – le nouveau chef du Groupe. Le même soir, arrivait d’Alger la nouvelle qu’il était promu commandant « sur proposition du chef de son unité », Monraisse bien sûr. Hugues s’est isolé un moment, puis il a demandé à faire le point sur les victoires et les pertes du jour. Nous avions perdus trois pilotes. Vingt à notre arrivée en Grèce, nous n’étions plus que douze (mais on espérait le retour de deux blessés légers). Nous avions obtenu ce jour-là dix victoires confirmées (Note – Huit en réalité, ce qui était déjà remarquable !). Burgard, après un doublé, en était à neuf. Benamou et Ramdane, avec une de plus chacun, atteignaient tous deux les cinq victoires et devenaient des As. « C’est bien, les gars. » a dit Hugues à la cantonade. Puis : « Avec une mention spéciale pour nos nouveaux As, Albert et Aziz, bien sûr. » Il est allé vers eux et a donné l’accolade à chacun. Benamou est devenu rouge vif, et j’ai cru que Ramdane allait fondre en larmes.

Plus tard, entre quatre-z-yeux, j’ai demandé à Hugues s’il avait révisé son jugement sur les Cow-Boys, les Indigènes (d’Algérie) et les Juifs. « Capitaine Leparc, m’a-t-il répondu avec gravité, je commande un Groupe de Chasse français, le 2ème de la 5ème Escadre, dit Groupe Lafayette. Tous mes pilotes sont Français. Ils peuvent être d’origines diverses, mais en tant que Commandant du Groupe, je me dois de considérer que, comme les miens, leurs ancêtres sont des Gaulois. » (Jean-Pierre Leparc, Les gars du “Lafayette”, Paris, 1960).

 

Alexandrie

Le vieux cuirassé français Courbet est modifié pour jouer le rôle de navire d’appui-feu. Huit canons AA de 75 mm/50 (modèle américain) sont ajoutés, ainsi que cinq jumelages de 25 mm (du type en service dans l’armée française).

 

Extrême-Orient

Le gouvernement japonais envoie une lettre au Premier Ministre thaï et au Haut-Commissaire français en Indochine, réclamant le droit de stationner des troupes à la frontière entre la Thaïlande et l’Indochine « pour prévenir de nouveaux affrontements et préserver la paix après l’accord provisoire franco-thaïlandais ». Cette demande est rejetée par le Haut-Commissaire.

 

 

9 juin

Grèce

L’offensive allemande contre la ligne de défense du Mont Olympe est déclenchée après trois heures d’un bombardement des positions alliées par l’artillerie et par tous les Stuka disponibles dans la région. Les groupes d’assaut allemands combinent des sapeurs, de l’infanterie mécanisée (Panzer Grenadieren) et des chars. Les combats sont très intenses autour de Véroia.

 

Bucarest

Au crépuscule, les bombardiers lourds alliés basés en Crète attaquent à nouveau la gare de triage de la capitale roumaine.

 

 

10 juin

Alger

La liste de la Presse clandestine de Métropole, scrupuleusement tenue à jour par les services de Jean Zay, dénombrait au 1er juin quarante-six publications, dont deux revues. La dernière en date – un seul numéro pour l’instant – a été distribuée à la fin du mois de mai dans les arrondissements populaires du nord et de l’est de Paris. Son titre : Kumanovo, Journal des Combattants – ce qui démontre que l’accent mis sur ce fait d’armes par la Radiodiffusion française, et par la BBC dans une moindre mesure, a été bien compris en territoire occupé.

Kumanovo, encore plus antinazi qu’opposé aux occupants, paraît avoir été rédigé par un groupe d’évadés des Stalags allemands, peut-être d’ex-membres du Parti communiste en rupture de cellule pour cause de Pacte germano-soviétique.

 

Grèce

Les troupes allemandes commencent à contourner Véroia, toujours défendue avec énergie par les forces britanniques. Sur la rive sud de l’Alyakmon, les Allemands mènent des attaques frénétiques pour élargir leur étroite tête de pont, malgré des contre-attaques françaises nombreuses mais mal coordonnées. Le commandement local britannique réclame avec insistance l’engagement d’urgence de la “demi-brigade” blindée de la 2ème D.C., commandée par le Général Leclerc (De Hautecloque), qui vient de faire mouvement du Pirée à Larissa. Sur l’ordre direct du Général De Gaulle, le Général Giraud, commandant l’Armée d’Orient, refuse fermement ces demandes. Après un très vif échange téléphonique, la question monte jusqu’à l’état-major du Général Wavell, mais Giraud reste inébranlable. Il racontera dans ses Mémoires que De Gaulle lui avait clairement ordonné « Ne rééditez pas l’erreur que nous avons commise il y a un an à Abbeville, en engageant nos forces par petits paquets. » Selon d’autres sources, De Gaulle aurait employé des termes moins châtiés (mais très clairs) en évoquant l’affaire d’Abbeville.

Dans la nuit, des bombardiers moyens et lourds britanniques (Vickers Wellington et Short Stirling) attaquent Plovdiv (Bulgarie) et Salonique.

 

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