BPAN Lartigue – Mers el Kébir
La guerre a apaisé, pour un temps, les querelles de bouton. Le GB IV/60, groupe école de formation sur Consolidated 32, qui accueille aussi bien des personnels expérimentés à transformer que des débutants juste sortis des écoles d’application, s’est installé sur la base aéronavale de Lartigue, à 20 kilomètres d’Oran, dont les chasseurs couvrent Mers el Kébir. Sur le plan administratif, le IV/60 dépend d’un GEIB (Groupement École Interarmes de Bombardement), à l’existence bien plus théorique que réelle, commandé par le capitaine de vaisseau Barjot. Cette fiction permet d’entraîner sur “32” – que l’on commence, comme les Américains, à dénommer Liberator, parfois francisé en Libérateur – non seulement des personnels de l’Armée de l’Air, mais aussi deux ou trois officiers de la Royale, une huitaine d’officiers mariniers, des mécaniciens et des armuriers. En effet, pour autant que les États-Unis puissent maintenir le rythme de leurs livraisons, l’Aéronavale devrait armer à Dakar, d’ici le début de 1942, une flottille de lutte anti-sous-marine sur Consolidated 32.
Nouvellement promu, le capitaine Mendès-France arrive à Lartigue pour un stage de transformation de deux semaines fort utile, car le “32” est beaucoup plus gros mais aussi mieux doté en moyens de navigation et de radio que l’Amiot 351/354. Quant au IV/60, il attend Mendès avec curiosité, d’autant plus que le B.O. du ministère de la Défense Nationale, section “Air”, a publié ce matin le texte suivant :
« Le général commandant les Forces aériennes cite à l’ordre de l’Armée le capitaine Mendès-France (Pierre), navigateur breveté.
Officier d’un courage et d’un allant en tous points remarquables, qui unit d’éminentes qualités de personnalité et d’attitude à la compétence. Vient d’accomplir 89 missions dans un groupe de reconnaissance. Toujours volontaire, quelles que soient les difficultés. A su, au mépris de l’ennemi, guider son pilote à de nombreuses reprises dans des conditions extrêmes et faire revenir l’équipage à sa base en dépit de dégâts dus au feu ennemi et de pannes. A été quatre fois blessé. Honore les plus belles traditions de l’Armée de l’Air et donne à tous un exemple à suivre.
Cette citation comporte l’attribution de la Croix de Guerre avec palme et de l’Ordre du Mérite Aérien. »
Défi aux usages, c’est le capitaine Mendès-France qui paiera le pot de bienvenue.
Péloponnèse
Les troupes allemandes se regroupent entre Le Pirée, Athènes et Mégare pour se préparer à traverser le canal de Corinthe et attaquer la côte est du Péloponnèse.
Pendant ce temps, un convoi italien qui a quitté Otrante dans la nuit approche de la tête de pont de Pyrgos, à l’ouest du Péloponnèse, pour apporter des renforts et du ravitaillement aux troupes allemandes assiégées sur une étroite bande de terre. Il parvient à débarquer de l’infanterie italienne grâce au soutien de l’ensemble du Xe FliegerKorps et de la Regia Aeronautica, qui fournissent un effort intense en bombardant toute la journée la zone entre Pyrgos et Patras et permettent aux troupes débarquées de repousser les attaques des défenseurs grecs. Cependant, en raison du manque de moyens de mise à terre convenables, le débarquement du matériel est retardé et le commandant du convoi préfère se retirer au crépuscule, craignant une contre-attaque nocturne de la flotte alliée.
Méditerranée Orientale
De fait, dès le matin, l’amiral Cunningham a envoyé le vice-amiral Pridham-Wippell soutenir les forces alliées avec les cuirassés Barham et Queen Elizabeth, le porte-avions Eagle, le croiseur lourd York, les croiseurs AA Carlisle et Coventry et les destroyers Hasty, Hereward, Nubian, Vendetta et Voyager. Mais au bout de quelques heures, l’Eagle est victime de problèmes de machines qui l’obligent à retourner à Alexandrie. Pridham-Wippell continue pourtant vers la Crète, mais avec des instructions lui enjoignant de ne pas pénétrer de jour dans la Mer Ionienne.
A l’exception de 15 Stirling, les bombardiers lourds alliés basés en Crète se redéploient à Rhodes et sur Karpathos, où des unités du génie venant de Syrie mandataire et d’Egypte commencent à agrandir les terrains d’aviation.
Tipasa
Essai à puissance maximale de l’émetteur pendant une demi-heure. Les ingénieurs sont soulagés de constater que la température des lampes reste à l’intérieur des paramètres prévus. Le système de refroidissement est désormais au point. À midi, les services d’écoute de la BBC envoient un message télégraphique pour indiquer que l’émission – la Marseillaise et Sambre et Meuse, comme d’habitude – a été captée dans d’assez bonnes conditions par Bush House. Le stringer d’Havas Libre à Bâle l’a lui aussi reçue, en dépit du relief. C’est plus que ce que l’on pouvait espérer, même s’il faut tenir compte de conditions de propagation favorables.
Péloponnèse
Les troupes allemandes et italiennes installées dans la région de Pyrgos parviennent à couper la route Pyrgos-Patras.
D’autres troupes allemandes réussissent à prendre pied sur la côte nord-est, non loin du site d’Epidaure, et commencent à avancer vers Mycènes et Nauplie. Cependant, ce débarquement est la cible de nombreuses attaques aériennes alliées.
Au crépuscule, l’escadre de Pridham-Wippell met le cap sur le Péloponnèse et pénètre dans la nuit dans le golfe de Kiparissia. Les deux cuirassés administrent alors aux forces germano-italiennes stationnées près de Pyrgos un bombardement de 90 minutes au canon de 15 pouces. La même nuit, sous la protection de la Force C de l’Escadre de Mer Egée, le groupe ABEL, retrouvant sa vocation première, pose plusieurs champs de mines autour des îles d’Andros et de Kéa (les Cyclades du Nord les plus proches du continent).
Mönichkirchen – Conférence d’état-major au QG de Hitler
Hitler passe en revue la situation en Grèce avec Jodl, Keitel, Goering et plusieurs officiers de haut rang. « Comme je l’ai toujours dit, les Anglais ont monté toute cette histoire de Grèce pour pouvoir baser leurs bombardiers lourds en Crète et menacer les champs pétroliers roumains ! Il nous faut au plus vite nous emparer de la Crète, par une opération aéroportée et navale énergique ! »
Le lieutenant-général Kurt Student, encore convalescent après les blessures reçues en Corse, est effaré. « Mon Führer, le XIe FliegerKorps est encore aujourd’hui hors d’état d’entreprendre une telle opération. Nos troupes ont subi de lourdes pertes en Corse et en Sardaigne lors de l’opération Merkur ; elles sont loin de les avoir comblées, car l’entraînement d’un parachutiste est long et coûteux. De plus, nous ne disposons que de moins de 200 Ju-52, et plus de la moitié sont actuellement utilisés pour transporter du ravitaillement entre la Bulgarie et la région d’Athènes. Or, nous avons besoin d’au moins 500 avions ! Même en raclant les fonds de tiroir et en récupérant par exemple les derniers vieux bombardiers italiens comme les SM-82 Pipistrello (ce qui demanderait plusieurs semaines), nous n’arriverions pas à ce chiffre. Ensuite, à supposer que nous puissions réunir les moyens nécessaires pour une première vague aéroportée, il me semble douteux de pouvoir mobiliser les moyens navals nécessaires au transport de la seconde vague par bateau. Il serait plus sage de nous emparer d’abord des premières Cyclades, jusqu’à Milo et Thira (Santorin), afin de pouvoir ensuite plus facilement donner l’assaut à la Crète. »
Ce discours n’est pas apprécié par Hitler, qui refuse également d’admettre l’opinion de Keitel, lequel souligne en vain que la plupart des bateaux civils grecs sont partis pour la Crète ou le Dodécanèse et que les forces de l’Axe n’ont à leur disposition que très peu de moyens de transport naval. « N’invoquez pas toujours vos stupides questions de logistique ! s’exclame le Führer, agacé. Une fois le Péloponnèse entre nos mains, la Crète ne sera plus qu’à un saut de puce ! »
Goering intervient à ce moment dans la discussion : « Je ne vois pas le problème ! La puissance de la Luftwaffe est suffisante pour anéantir les moyens aériens ennemis en Crète tout le temps nécessaire à l’organisation d’une attaque à grande échelle. Il suffirait, mon Führer, que vous autorisiez le transfert en Grèce du Ier FliegerKorps, qui se trouve en Pologne. » Hitler accepte avec réticence la proposition de son héritier présomptif, mais il cache mal sa déception. En effet, cette décision implique qu’il reconnaît que l’opération Barbarossa doit être repoussée au printemps 1942.
En revanche, ce transfert ne convient pas du tout au chef d’état-major de la Luftwaffe, le général Jeschonnek : « Mon Führer, les terrains disponibles en Grèce sont peu nombreux, mal aménagés, et au surplus, nous venons de passer plusieurs semaines à les bombarder ! Nous y avons déjà installé le Ve FK, il est impossible d’y déployer du jour au lendemain un second FliegerKorps ! De plus, l’approvisionnement en carburant, qui est déjà inadéquat pour un FliegerKorps, serait totalement insuffisant pour deux ! » Peine perdue : ces objections sont rejetées sans ménagements par Goering lui-même. La Bataille Aérienne de Crète aura lieu.
Tokyo
Le gouvernement japonais rappelle sous les armes plus d’un million de conscrits et ordonne le retour des navires marchands japonais se trouvant dans l’Atlantique.
Des lettres pour les Pyrénées (5)
Alger, le 2 juillet 1941
Cher Papa, chère Maman,
Je découvre aujourd’hui vos dernières lettres qui m’ont bien rassuré ! J’espère que vous excuserez le retard de ma réponse : votre courrier m’a attendu tranquillement à Alger pendant que je voyageais enfin un peu, comme je le désirais tant depuis des mois. Je suis heureux de voir que vous allez tous bien, que Dédé grandit tranquillement. Je suis étonné que M. Delmas fricotte ainsi avec les collaborateurs et les Boches, ça ne lui ressemble pas ; quoi qu’il en soit, ne vous en mêlez surtout pas !
Je vous écris cette fois depuis l’hôpital militaire d’Alger où je me remets d’une petite blessure. Oh, je vous rassure bien vite, je vais bien : j’ai été blessé il y a quelques semaines, mais les infirmiers m’ont bien soigné et j’ai été rapidement évacué. Ce ne sont que des égratignures et j’ai bien tous mes abattis ; d’ici quelques jours, je serai à nouveau complètement sur pied.
Il faut dire que j’ai été enfin très actif ces deux derniers mois ! Début mai, nous avons appris qu’une partie de notre division serait envoyée en Grèce, et que mon bataillon y accompagnerait une brigade de chars ! Nous avons rapidement été regroupés, et après un nouveau voyage en bateau sans histoire (je commence à aimer la mer !), nous sommes arrivés à Salonique, sous la chaleur étouffante de l’été grec. Nous n’avons pas eu le temps de faire beaucoup de tourisme, nous avons directement gagné le front.
Notre unité était commandée par le général Leclerc (enfin, à l’époque, il était encore colonel), que nous avons découvert juste avant le départ, et que nous avons appris à connaître ensuite : quel chef, ce Leclerc ! Il est précédé de sa réputation, qu’il s’est bâtie pendant l’été 1940 : il paraît qu’il était officier d’état-major d’une des unités encerclées dans le nord, qu’il a refusé de se laisser faire prisonnier et qu’il a traversé, seul, à pied, les lignes allemandes pour reprendre le combat. Ce qu’il a fait, en gagnant au passage une citation à l’ordre de l’armée, une Légion d’Honneur… mais aussi plusieurs blessures qui lui ont valu la capture ! Malgré ses blessures, il s’est évadé et a rejoint à nouveau nos forces. Envoyé en Afrique, il a pris part, à peine soigné, à la grande offensive contre les forces italiennes, en juillet-août ; c’est lui qui, en plein désert, a fait le premier jurer à ses hommes de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. Oui, le fameux Serment de Libye, que toute l’armée a prêté depuis, c’est lui ! En février dernier, il a encore conduit un petit groupement blindé au feu, en Corse.
Le général Leclerc vient souvent discuter avec nous, simples soldats, pour vérifier que nous ne manquons de rien et que nous sommes prêts à nous battre ; sa frêle silhouette appuyée sur sa canne ne paraît pas bien impressionnante, mais son regard bleu acier est magnétique… Je crois que nous le suivrions tous n’importe où.
Fin mai, en Grèce, nous avons participé à la contre-attaque de Veroia, à l’ombre du mont Olympe (la maison des dieux grecs, ceux des histoires que nous lisait notre instituteur, M. Lenoir, quand on avait été sages…). Notre attaque nocturne a bien surpris les Allemands et nous les avons enfoncés. Au cours de cette bataille, j’ai tué mon premier ennemi (enfin, le premier que j’aie vu tomber) : après coup, une fois l’excitation retombée, je n’étais pas très fier de moi, j’aurais bien préféré rester à m’occuper de nos vignes… mais nous avons été attaqués et notre pays est envahi, il faut bien se défendre !
La bagarre a duré plusieurs jours et beaucoup de copains n’en sont pas revenus. Notre compagnie était la seule unité de fantassins dans cette attaque de chars, et on nous a demandé d’occuper le terrain conquis. La deuxième nuit de la bataille, lors d’une grosse contre-attaque ennemie, le caporal et le sergent ont été tués je me suis retrouvé isolé avec quatre camarades – Mokhrane, notre chauffeur, René et Albert, deux anciens Dragons, et le petit Stéphane, un Juif d’Algérie (un gamin, il dit qu’il a 18 ans, mais je suis sûr qu’il a triché). Comme j’ai le galon de 1ère classe (à cause de mon évasion par la Suisse), j’ai dû prendre les choses en main pour qu’on s’en sorte. Au matin, nos chars sont revenus en force et quand nous avons été dégagés, le capitaine m’a félicité, m’a traité de héros, m’a nommé caporal et m’a promis une médaille ! Je ne me suis pas trouvé très héroïque : bloqués comme on l’était par les minen et les rafales ennemies, nous ne pouvions de toute façon pas bouger, et le meilleur moyen de sauver notre peau était encore de rester sur place et de tirer sur tout Boche qui se montrait… A la fin de la bataille, nous étions bien moins nombreux et tous épuisés, mais fiers : nous avions gagné et cette fois, c’étaient les Boches qui avaient subi !
Après un bref repos, nous avons été à nouveau engagés, mi-juin, à Trikkala. C’est là que j’ai été blessé puis évacué.
Hier, j’ai reçu la visite du colonel Duluc. Pour m’aider à passer le temps de ma convalescence, amusé par mes voyages antiques (le mont Olympe après Split), il m’a offert l’Odyssée, d’Homère : j’espère que je mettrai moins de temps qu’Ulysse pour rentrer chez nous ! Il m’a surtout appris que j’avais été proposé pour le stage de chef de section à Cherchell, après lequel je pourrai être nommé sergent-chef ! Cette proposition semble être liée à mes « exploits » en Grèce, et aussi au manque dans notre arme de cadres qui soient des spécialistes expérimentés… et il paraît que j’entre désormais dans cette catégorie. Le colonel m’a garanti que je retrouverai ensuite mes camarades de la 2e Division Cuirassée et que je continuerai de servir dans la Brigade du général Leclerc ! En attendant, me revoici « tranquille » en Algérie, à nouveau loin du front, pour quelques temps.
Je n’ose plus parler de la date de nos retrouvailles, de peur d’être encore déçu. Mais je sais que ce jour viendra. Je vous embrasse bien fort,
Votre fils, Bertin.
Mer Ionienne
Au lever du jour, alors que l’escadre de Pridham-Wippell se replie, elle est attaquée par des SM-79 de la Regia Aeronautica, à l’extrême limite de leur rayon d’action. En l’absence de l’Eagle, la défense de la flotte repose sur la DCA des deux croiseurs anti-aériens. Ces derniers s’acquittent bien de leur travail, abattant cinq Sparviero et empêchant les autres d’ajuster leurs torpilles sur les cuirassés britanniques. Mais l’un des avions écartés des cuirassés parvient à toucher le croiseur lourd York.
Pendant que la flotte se met à l’abri, le York est envoyé en baie de Suda pour des réparations provisoires. Il n’y a là qu’un pétrolier grec qui arrive du Pirée, le Périclès, des patrouilleurs légers anglais (de classe Fairmile type B), quelques petits bâtiments français et quatre vedettes rapides yougoslaves de construction allemande, les Kajmakcalan, Orjen, Suvobor et Triglav.
Péloponnèse, Crète, Mer Egée
Craignant d’être encerclées, les troupes grecques tenant Patras commencent à faire mouvement vers le sud, laissant sans défense la côte du Golfe de Patras. A l’est, les Allemands reçoivent pendant toute la journée des renforts qui font plus que compenser les pertes subies dans la nuit du fait du bombardement de la Royal Navy. Nauplie tombe entre leurs mains en fin de journée.
Dans la soirée, les navires de la Force C de l’Escadre de Mer Egée commencent à transférer des troupes de Crète dans différentes îles des Cyclades.
Dans la nuit, les bombardiers Stirling demeurés en Crète bombardent les concentrations de troupes allemandes autour de Mégare et de Corinthe.
Brindisi
Depuis plusieurs semaines, les hommes de la section de surface de la Xa MAS, qui ont emménagé à Brindisi, rongent leur frein. Les opérations en mer Egée semblent offrir de nombreuses cibles pour leur MTM et MTS ; tous ont rêvé de pouvoir intervenir en rade du Pirée, pour s’opposer au rembarquement des troupes alliées… Malheureusement, la supériorité navale des Alliés dans cette zone rendait très improbable de pouvoir attaquer sans être intercepté. Avec la perte du Dodécanèse, l’Italie a perdu la seule base d’opérations qui lui aurait permis d’atteindre ces cibles en une seule nuit…
Mais dans la soirée, une information recueillie par une reconnaissance aérienne change la donne : le croiseur lourd HMS York, endommagé le jour même, a été repéré en baie de Suda. Une telle cible justifie une grosse prise de risques.
Indochine
Un train de marchandises de 18 wagons quitte Hanoï pour Kunming. Le Haut-Commissaire français en Indochine refuse la création d’une commission d’enquête japonaise sur l’attaque du consulat du Japon, mais propose des compensations matérielles pour les biens détruits.
Berlin
Heinrich Müller, chef de la Gestapo, doit reconnaître devant Reinhard Heydrich que ses services n’ont pas été en mesure de mettre la main sur Gustav Sender Eins. « Mes hommes ont passé le Grand-Duché au peigne fin durant plusieurs jours pour trouver cet émetteur clandestin, Herr Obergruppenführer, mais ils n’ont rien découvert. En réalité, selon les meilleurs spécialistes du Reichsfunkausspürungsdienst[1], qui ont effectué des études goniométriques poussées, les installations de Gustav semblent se situer quelque part en Angleterre et paraissent déplacées tous les deux jours. » Müller a soin de n’employer que le conditionnel, car il n’est sûr de rien – surtout pas de certains officiers d’origine aristocratique, dont la fidélité au Führer pourrait bien n’être qu’un leurre en dépit de leur serment, et sans même parler de quelques membres du NSDAP, qui n’ont toujours pas digéré la Nuit des Longs Couteaux et l’élimination de Röhm. Peut-être der Chef, tellement fanatisch und echter Deutsch[2] – et d’autant plus dangereux, est-il l’un d’eux.
S’ils ne se l’avouent pas expressément, Heydrich et Müller savent l’un comme l’autre que l’interdiction d’écouter les radios étrangères est de moins en moins respectée, malgré les peines de prison ou de camp de concentration que peut entraîner l’écoute d’un poste prohibé. Alors, une radio qui se présente comme allemande…
Péloponnèse
Des éléments du Skandenberg Korps traversent le golfe de Patras, débarquent et entrent sans opposition dans Patras vers midi. A l’est, la ville d’Argos est attaquée toute l’après-midi par des troupes venant de Nauplie. Les troupes françaises qui la défendent décrochent vers le sud-ouest au crépuscule, laissant quelques petites unités grecques piégées sur la côte nord du Péloponnèse. Ces troupes vont tenter de parvenir à travers la montagne jusqu’à Tripolis.
Région d’Athènes
Les éléments précurseurs du Ier FliegerKorps tentent de s’installer sur les aérodromes d’Eleusis et de Tatoï, provoquant une certaine confusion sur ces terrains déjà surpeuplés. Cette confusion s’aggrave bientôt de façon spectaculaire. En effet, dans l’après-midi, une formation de 18 Stirling anglais et de 12 LB-30 français décolle de Rhodes, vole à basse altitude vers le nord jusqu’au niveau de l’île de Skyros, puis met le cap au sud-ouest et arrive au-dessus de la région d’Athènes en venant du nord-est aux dernières lueurs du jour. Cette manœuvre ayant permis au raid de passer totalement inaperçu, les bombardiers attaquent sans opposition à moyenne altitude les aérodromes de Tanagra, d’Eleusis et de Tatoï, puis se retirent vers Rhodes sans être inquiétés. Les destructions sont importantes.
« Bienvenue en Grèce » lance Heinz Becker à son camarade Thomas-Bernhardt Von Stahlman devant les carcasses fumantes de leurs Bf-109F tout juste arrivés de Roumanie. « Oui, répond l’autre. Notre cher FliegerKorps va devoir attendre un peu avant de commencer les opérations… »
Crète
Peu avant minuit, les deux grands destroyers italiens Crispi et Sella sont à 10 nautiques de la baie de Suda, après un voyage miraculeusement calme depuis Brindisi. Sans tenter plus avant le sort, ils mettent à l’eau leurs six MTM et prennent le chemin du retour à grande vitesse.
Vers deux heures du matin, les six canots abordent l’entrée de la baie. Sur une mer calme, en ligne de file et à faible vitesse pour ne pas être trahis par les bruits de moteurs, ils passent facilement, grâce à leur faible tirant d’eau, les deux barrages et autres obstructions qui ferment la baie. Le troisième barrage, au fond de la baie, qui protège les navires au mouillage, se révèle plus coriace, mais les MTM finissent par le contourner peu avant cinq heures. Après un dernier repérage aux jumelles, le lieutenant de vaisseau Luigi Faggioni, qui dirige le raid, assigne à chacun sa cible. Il lance deux MTM sur le croiseur York, sa cible principale, et deux autres contre un pétrolier qu’il vient de repérer, tandis qu’il reste avec les deux derniers (le sien et un autre) pour terminer le travail si nécessaire.
Les embarcations de la première vague se lancent à pleine vitesse, et bientôt deux d’entre elles frappent le croiseur, qui donne immédiatement de la bande ; quelques secondes plus tard, une explosion retentit sur le pétrolier, qui prend feu et laisse échapper son fuel (un des deux MTM lancé contre le pétrolier a connu des difficultés techniques et n’a pas atteint son but). Tandis que la DCA anglaise se déchaîne contre des avions imaginaires, Faggioni surveille le York, qui ne se décide pas à couler…
Faggioni décide alors d’attaquer le croiseur en compagnie de son dernier équipier ; mais au moment où ils s’élancent, il aperçoit deux silhouettes qui leur coupent la route. Ce sont deux des vedettes yougoslaves, les Kajmakcalan et Orjen, dont les officiers sont les seuls dans la baie à avoir compris ce qui se passait. Faggioni tente d’alerter son dernier équipier, mais celui-ci est déjà pris pour cible par le Kajmakcalan, qui le détruit au canon de 20 mm, tandis que Faggioni rate sa cible et va encastrer son canot dans la jetée… C’est alors que le York finit par couler.
Les six pilotes italiens sont vivants (un seul est blessé), accrochés à leurs radeaux ; ils seront tous rapidement capturés.
Le pétrolier grec Périclès sombrera le 6 juillet pendant son remorquage vers Alexandrie, permettant à la Xa MAS de réussir un doublé.
Grèce continentale
Les troupes allemandes qui ont pris Argos poussent vers Tripolis, sur la côte est du Péloponnèse, face à une énergique résistance alliée.
L’activité de la Luftwaffe au-dessus de la région est notablement plus faible que les jours précédents, car les avions sont en cours de redéploiement sur les terrains de la région de Larissa pour limiter l’encombrement des aérodromes de la région d’Athènes. S’adaptant à ce redéploiement, 15 Stirling effectuent un nouveau bombardement après une feinte vers le nord, cette fois sur les aérodromes autour de Larissa. Néanmoins, ils sont cette fois détectés assez tôt pour être interceptés sur le chemin du retour. En plus de deux avions détruits par la Flak, 4 sont abattus et 5 endommagés par les chasseurs allemands, qui perdent cependant trois Bf-109 et 1 Bf-110, victimes des mitrailleurs des bombardiers, qu’ils sont peu entraînés à attaquer.
Mer Egée
Le mouilleur de mines rapide HMS Manxman arrive à l’île de Karpathos (entre Rhodes et la Crète). Il apporte d’Angleterre un ensemble radar GCI complet, qui doit être installé dans les montagnes de l’île, à plus de 1 200 mètres, afin de doubler le radar déjà installé en Crète.
Dans la nuit, le groupe ABEL mouille un vaste champ de mines à l’entrée du golfe de Patras. Les navires de la Force C effectuent une nouvelle “tournée” pour positionner des garnisons dans les Cyclades et le LCI Glengyle commence à transférer en Crète les troupes de la 50ème Division Indienne, basée à Chypre.
Extrême-Orient
Le gouvernement japonais transmet au gouvernement français une note réclamant un arrêt complet de tout trafic ferroviaire avec la Chine, un monopole sur le riz indochinois et le droit d’occuper l’aéroport de Saïgon « comme mesure de maintien de la paix après la guerre avec le Siam ». De plus, la Marine japonaise demande le droit d’inspecter tout cargo se rendant en Indochine pour y rechercher « du matériel de guerre de contrebande ». Cependant, le ministre des Affaires Etrangères japonais, M. Matsuoka, précise que « cette note n’est pas un ultimatum » mais… une proposition d’accord. Une copie de cette “note-non-ultimatum” n’en est pas moins transmise par le gouvernement français au gouvernement américain.
Washington
Le Président Roosevelt reprend les conclusions d’un rapport de la National Academy of Sciences remis le 8 juin, qui recommande « un effort total pour construire l’arme atomique ». Il ordonne la construction de la Bombe.
Alger
Le gouvernement français se réunit pour discuter la note japonaise et décide de la rejeter purement et simplement.
Berlin
Le général Jeschonnek réussit à obtenir que Goering suspende temporairement le transfert du Ier FliegerKorps pour améliorer la situation logistique en Grèce : « Le Xe FK, déployé en Italie du Sud, le VIIIe, en Roumanie, et le XIIIe, en Bulgarie et en Thrace, ont un ravitaillement à peu près assuré, mais ils sont trop loin de la Crète (les deux derniers surtout) pour être vraiment utiles. La situation logistique du Ve FK, déployé en Grèce même, est très fragile, Herr ReichsMarshall. Déployer davantage d’avions en Grèce centrale ou dans la région d’Athènes ne ferait que créer des goulets d’étranglement et des encombrements sur les terrains, offrant des cibles faciles aux contre-attaques ennemies. »
– Je comprends, répond le “Gros Hermann”, mais il est impératif que l’offensive contre la Crète soit lancée dans les plus brefs délais, je m’y suis engagé auprès du Führer !
– Je vous promets qu’elle commencera dans une semaine, jour pour jour, Herr ReichsMarshall !
Péloponnèse
La bataille fait rage autour de Tripolis à l’est, tandis que les troupes allemandes débarquées à Pyrgos atteignent Kiparissia à l’ouest. Au nord, le génie allemand nettoie les berges du canal de Corinthe pour pouvoir rouvrir cette voie de communication.
Crète
Arrivée de 50 chasseurs Hawk 81-A2 qui ont été convoyés en Afrique du Nord par le porte-avions USS Wasp. Ces avions compensent une bonne partie des pertes subies par les Groupes de Chasse français.
Washington
Le Département d’Etat convoque l’ambassadeur du Japon, l’amiral Nomura, pour lui transmettre une note indiquant que toute action contre l’Indochine française et en particulier toute tentative d’arraisonner des transports faisant route vers Saïgon ou Haïphong serait considérée comme un acte ouvertement hostile. L’ambassadeur exprime sa « surprise » et indique que le Japon « espérait au contraire que les Etats-Unis favoriseraient cette intervention de maintien de la paix, au lieu de tenter de l’empêcher de façon inamicale. » En réponse, M. Cordell Hull remarque qu’il est « inouï qu’un pays engagé dans une agression et une tentative pour s’approprier les possessions d’un autre pays (…) se tourne vers une troisième nation, de dispositions paisibles, et affirme avec sérieux qu’elle serait coupable d’une action inamicale si elle ne fournissait pas volontiers à la nation agressive les moyens de poursuivre sa politique d’invasion. »
Berlin
Goering nomme le général Kesselring FliegerFührer pour les Balkans. Kesselring, actuellement à Varsovie, reçoit l’ordre de se rendre immédiatement à Athènes avec son état-major.
Péloponnèse
Les troupes allemandes entrent à Tripolis. En fin de journée, le commandement allié décide l’évacuation de la péninsule – en fait, beaucoup d’unités qui s’y étaient repliées étaient allé s’embarquer pour la Crète immédiatement après avoir franchi le canal de Corinthe, et cette décision ne fait qu’officialiser une retraite déjà en cours.
Des plongeurs sous-marins allemands, envoyés de Kiel par avion, commencent à éliminer les obstacles sous-marins semés par les Alliés dans le canal de Corinthe. Cependant, dans la soirée, un convoi italien arrivant de Tarente se jette dans le champ de mines posé par le groupe ABEL à l’entrée du golfe de Patras. Deux vieux destroyers, le Generale Cantore et le Generale Antonio Chinotto, sont coulés, mais aussi un navire stratégiquement beaucoup plus important, le gros pétrolier Minatitlan. Dès cet instant, il est clair que la promesse de Jeschonnek (que Goering avait immédiatement répercutée à Hitler) ne pourra être tenue.
Méditerranée Orientale
Le croiseur léger HMS Aurora se joint à la Force B de l’Escadre de Mer Egée.
Alger
Selon un rapport du NAP reçu par Jean Zay, la soixantaine de journalistes que compte la rédaction d’Havas-OFI se décompose en trois catégories. Il y a d’abord une douzaine de vrais fascistes qui avaient, dès avant la guerre, appartenu à diverses ligues, fronts, faisceaux ou à la Cagoule et militent aujourd’hui chez Marcel Déat, Jacques Doriot ou Marcel Bucard. On dénombre ensuite une trentaine d’attentistes qui, pour des raisons variées, se sont refusés à suivre Havas à Marseille puis à Alger, apparemment seulement soucieux de leur gagne-pain, mais prêts à tourner casaque si la conjoncture évolue. On peut enfin remarquer une vingtaine d’anciens de la maison, libérés de leur camp de prisonniers à l’automne 40 à la demande de Laval ou d’Arbellot, mais pour la plupart considérés comme secrètement favorables au gouvernement d’Alger.
Le même rapport indique que Gabriel Jeantet a laissé parfois échapper quelques mots, ou fait part de certaines réflexions, qui donneraient à penser que le vieux fonds germanophobe de l’Action française ne demande chez lui qu’à se réactiver.
Mönichkirchen
Hitler entre dans l’une de ses fameuses crises de fureur en apprenant que la perte d’un « misérable pétrolier italien » va obliger à reporter d’au moins une semaine, peut-être plus, l’offensive aérienne contre la Crète. Après cette explosion, il téléphone personnellement à Mussolini pour exiger qu’un nouveau convoi d’essence d’aviation parte immédiatement. Enfin, il ordonne que seul le chiffre allemand soit utilisé dans les transmissions, pour mieux assurer le secret des opérations en cours.
Péloponnèse et Mer Egée
Les forces alliées poursuivent l’évacuation de la péninsule par une navette continuelle de petits bateaux qui traversent les détroits de Cythère et d’Anticythère (Kithira et Antikithira) entre le Péloponnèse et la Crète. L’arrière-garde s’efforce de ralentir l’avance allemande sur la route Tripolis-Sparte.
Pendant ce temps, la Luftwaffe accentue ses attaques contre les Cyclades, et d’abord contre Andros et Kéa.
La Force D (le groupe du Courbet) quitte Rhodes et se dirige dans la nuit vers Samos, au milieu des Sporades.
Gibraltar
Arrivée d’un convoi de renforts comprenant le porte-avions Furious, qui transporte 60 chasseurs Hurricane (dont 30 en caisses). Ses machines ayant été réparées à Alexandrie, le porte-avions Eagle (avec son groupe aérien principalement français) met le cap à l’ouest avec l’escadre de Pridham-Wippell pour aider le convoi du Furious à passer le détroit de Sicile.
Péloponnèse
Les troupes alliées sont repoussées au sud de Sparte par l’avance allemande.
Dodécanèse
Pour empêcher tout soutien aux troupes tenant les Cyclades, la Luftwaffe lance un raid majeur contre Chio, défendue par les D-520M de l’Armée de l’Air. La bataille aérienne qui suit voit la chute de 17 avions allemands contre celle de cinq chasseurs français.
Dans la nuit, le groupe ABEL récidive et pose un nouveau champ de mines entre Céphalonie et Zante.
Athènes
Le général Kesselring, qui vient d’arriver à son nouveau poste, envoie au QG d’Hitler un message indiquant que les unités de la Luftwaffe sont dans « un chaos logistique complet », et soulignant que l’approvisionnement en essence d’aviation est une contrainte opérationnelle majeure.
Tôt le matin, des troupes allemandes débarquent à Kéa et à Andros (les deux îles des Cyclades les plus proches du continent) en utilisant une variété de petits bateaux récupérés en Italie, en Yougoslavie, et même en Bulgarie, mais non sans en perdre quelques-uns sur des mines. Le débarquement à Kéa se fait sans véritable opposition. Cependant, à Andros, les défenseurs grecs et français luttent avec énergie malgré de nombreuses attaques de la Luftwaffe. A midi, des bombardiers légers alliés (Blenheim et Maryland) escortés par des Hawk-81 attaquent les terrains d’Eleusis et de Tanagra pour alléger la pression qui pèse sur les défenseurs d’Andros.
Péloponnèse
L’évacuation s’accélère, tandis que les forces allemandes approchent de Kalamata et de Gythion.
Dans la nuit, le groupe ABEL et la Force C de l’Escadre de Mer Egée récupèrent les dernières troupes parvenues à Kalamata pour les conduire en Crète, tandis qu’en sens inverse, les bâtiments légers basés en Baie de Suda emmènent à Andros des renforts et du ravitaillement. Pendant ce temps, le convoi de renforts britannique entre en Méditerranée sous la protection de la Force H de l’Amiral Somerville, qui comprend le porte-avions Ark Royal.