Janvier 1941 (1/3)

 

1er janvier

Berlin

L’amiral Wilhelm Canaris et sa femme Erika ont réveillonné avec sobriété.

Comme tous les matins depuis le début de la guerre, dimanche et jours fériés inclus, l’amiral arrive au QG de l’Abwehr, à Berlin, sur Tirpitzufer, pour prendre connaissance des plus récents rapports de ses agents et des dernières informations. L’officier de permanence, le Kapitänleutnant Ulrich von Lochmann, lui en présente la synthèse.

Puis Canaris dicte un mémorandum à Fräulein Angelika Boppenhausen, l’une de ses deux secrétaires, qui a été requise de renoncer à son congé. Ce mémo est sobrement intitulé “Possibilités d’action du Reich à l’est de Suez”.

Du point de vue de l’Allemagne, la situation générale au Levant et au Moyen-Orient au 1er janvier 1941 se présente de la façon suivante :

1) Les mesures de répression de la fin des années 20 et des années 30 ont permis à la France et à la Grande-Bretagne de ramener un calme apparent dans les territoires qu’elles contrôlent ou dont elles ont la charge par mandat de la SDN. Mais depuis le mois d’août dernier, la nécessité d’envoyer en ligne un maximum de forces les a contraintes à réduire l’importance de leurs troupes de souveraineté.

A) En Syrie et au Liban, les mouvements en faveur de l’indépendance gardent leur puissance. En fait, ils tendent même à se renforcer, du fait de l’attitude de la France qui hésite, louvoie, tergiverse et ne cesse de reprendre d’une main ce qu’elle feint de donner de l’autre. Elle use le peu de crédit politique dont elle jouissait encore vers 1935.

À quoi s’ajoute, bien entendu, en ce qui concerne le Liban, la permanence de tensions entre communautés et à l’intérieur même de ces communautés. À tout instant, et sous le moindre prétexte, ces tensions peuvent dégénérer en conflagrations.

La région du Djebel Druze paraît encore traversée de courants de rébellion, mais c’est précisément la seule où la France a maintenu un dispositif de quelque envergure.

B) La Palestine demeure une poudrière qui n’attend qu’une étincelle. Les sionistes, s’ils participent de leur mieux à l’effort de guerre ennemi, n’en demeurent pas moins très opposés à la politique décidée par Londres en 1938. « Nous allons faire la guerre comme s’il n’y avait pas le Livre Blanc, répète David Ben Gourion, mais nous combattrons le Livre Blanc comme s’il n’y avait pas la guerre. » La Haganah (la branche militaire de l’Agence juive) et ses scissions extrémistes (Irgoun, Lehi) continuent, parfois avec la complicité de la police britannique, de constituer un arsenal important dans les villes et les colonies de peuplement juif (kibboutzim). Parallèlement, l’armée britannique a donné un entraînement à des soi-disant combattants juifs. Certains opéreraient en Pologne et en Bohême-Moravie.

La communauté palestinienne arabe, aussi bien musulmane que chrétienne, ne se résigne pas plus à la domination britannique qu’à la présence juive toujours croissante. On me rapporte qu’on chante toujours à la veillée « Falastin halabna, yehoudi klabna », la Palestine est notre pays et les juifs sont nos chiens.

Quelques bandes de desperados fédérés par Fawzi Kawjki, ancien capitaine ottoman, tiennent plus ou moins le maquis autour de Jérusalem et en Galilée. Le grand mufti de la Ville sainte, Ali Husseini, s’est réfugié à Bagdad, d’où il lance des appels à la guerre sainte, le djihad.

Une analyse sans passion de la situation militaire montre que les Britanniques se sont attachés à protéger Jérusalem, le pipe-line, les raffineries et le port de Haïfa, le port de Saint-Jean d’Acre et l’aérodrome de Lydda. Mais ailleurs, ils s’enferment dans leurs fortins, sans oser en sortir.

C) De même, en Egypte, tout nous démontre que le commandement britannique du Caire a privilégié la défense d’Alexandrie et du canal de Suez. Si l’armée et la monarchie égyptiennes, comme le vieux Wafd, sont actuellement par nature presque réduits à l’impuissance, il faut prendre très au sérieux le groupe clandestin des “Officiers libres”, qui semble connaître une croissance rapide, et le mouvement des Frères musulmans.

D) L’Irak, gouverné aujourd’hui, du fait de la minorité du roi Fayçal, par un régent aussi indolent que corrompu, n’est qu’une construction artificielle bâtie par Londres autour des puits de pétrole de la Shell et de la BP. La minorité sunnite opprime sans frein la majorité chiite de la population et les Kurdes. Le sentiment anti-britannique enflamme l’armée et une part de la classe dirigeante.

Le régime, pourtant sous tutelle de la Grande Bretagne, fait preuve d’instabilité. On a compté cinq coups d’état ou tentatives de coup d’état au cours des six dernières années. Il est vrai que la dynastie des Husseini, originaire d’Arabie, apparaît étrangère aux autochtones.

E) Le Chah d’Iran, Reza Pahlavi, dissimule à peine ses sympathies pour notre camp. Mais nous savons que la Grande-Bretagne ne lui a pas non plus caché qu’elle mettrait fin par la force sans autre forme de procès à toute ébauche de rapprochement avec nous come avec les Italiens.

F) En définitive, seule la Transjordanie, ethniquement assez homogène, bien quadrillée par les Anglais, est parfaitement tenue en mains par l’émir Abdallah. La Légion arabe, bien armée et entraînée, a la capacité d’écraser tout mouvement séditieux et apporterait aux Britanniques un renfort de qualité.

2) Les forces armées du Reich sont dans l’impossibilité d’intervenir au Moyen-Orient à grande échelle.

A) Sauf à exiger une extension de la mobilisation, à quoi le Führer s’est refusé jusqu’à présent pour ménager le sang de notre peuple grand-allemand, les trois composantes de la Wehrmacht arrivent au bout de leurs facultés d’engagement sur les divers fronts. Il faut tenir compte de la nécessité d’avoir de 12 à 15% des personnels à l’instruction et de nos besoins en troupes d’occupation : la France, à elle seule, immobilise une vingtaine de divisions au moins, sans d’ailleurs, depuis août 1940, que l’ordre y soit maintenu partout et en permanence.

B) Malgré la prise de Toulon et Marseille, la Kriegsmarine ne possède en Méditerranée que des forces très réduites. Depuis la perte de la Libye et la triste affaire de Tarente, la Regia Marina (à supposer que le Duce soit, pour une fois, disposé à la risquer au service de l’Allemagne) ne pourrait se hasarder au-delà du Péloponnèse sans encourir un danger inacceptable.

C) La Luftwaffe ne dispose pas d’une capacité opérationnelle aussi loin de ses bases.

Ses chasseurs et bombardiers ont un rayon d’action insuffisant. Il en est de même de ses Junkers Ju-52, techniquement dépassés. Par définition, nos grands hydravions Blohm und Voss 222 Wiking, quand ils seront disponibles, seront sans utilité dans les zones semi-désertiques ou désertiques. Seul le Focke-Wulf FW-200 Kondor pourrait convenir en définitive. Il est malheureusement assez mal adapté au transport de fret, et d’un entretien délicat ; il requiert des pistes en dur et des terrains aménagés. D’ailleurs, on ne doit pas le détourner de ses tâches de patrouille maritime.

Le général Hans Jeschonnek m’a déclaré sans ambages que la Luftwaffe ne pourrait, dans les conditions actuelles, ni acheminer ni surtout entretenir plus d’une compagnie de parachutistes au delà du méridien d’Istanbul.

Je ne néglige pas le fait que les planificateurs du Generalstaß qui travaillent dans le secret sur les opérations envisagées dans l’est envisagent de voir des troupes allemandes passer le Caucase, déboucher en Iran et prendre les territoires des Alliés à revers. Mais c’est une hypothèse qui, en tout état de cause, ne pourra pas se concrétiser avant quelque temps.

3) Pour autant, l’Allemagne n’est pas condamnée à l’inaction.

Il lui faut d’abord attiser et soutenir toutes les potentialités de rébellion contre les Alliés, quelles qu’elles soient – quitte à mettre de côté, pour la circonstance, les présupposés scientifiques et nationaux qui inspirent nos lois raciales. Il faut pour cela réunir tous les moyens, en mettant fin aux mésententes entre l’Armée, les ministères, le NSDAP, les SS. Je prends la liberté de regretter les querelles de personne qui ont divisé ou divisent encore certains des dirigeants les plus éminents. Ne paraît-il pas regrettable que nos Berlinois, toujours frondeurs, parodient Grillparzer en moquant Ein Bruderzwist in Nazburg[1] ?

Nos moyens sont loin d’être négligeables.

A) L’Abwehr a repris et entretient l’héritage des services d’espionnage de l’Empire : une toile d’araignée d’agents dormants, en général munis de passeports d’états neutres, bien intégrés à la vie des pays où ils sont installés. Ces réseaux, dont j’assure moi-même la direction, couvrent le monde entier, y compris, bien entendu, les territoires de nos ennemis. Ils n’attendent que d’être réveillés.

B) J’ai pu créer, avec l’accord du Führer et l’appui de l’OKH, une unité spéciale, le Brandenburg Regiment, élite dont les personnels sont tous formés aux missions d’infiltration et de sabotage.

C) Établie à la fin du XIXe siècle par les adeptes d’une secte du pays souabe qui s’étaient baptisés les Templiers, la colonie allemande de Sarona, proche de Tel Aviv, nous fournit des agents qui manient l’anglais et l’arabe voire l’hébreu aussi bien que notre langue. Ils sont, eux aussi, totalement intégrés à la vie de la Palestine et, plus généralement, du Moyen-Orient, où ils sont nés pour la plupart.

D) Grâce aux relations personnelles de confiance tramées, de longue date, avec des banquiers de Zurich et de Genève, les livres sterling ne nous font pas défaut, pas plus que les francs français, reçus de Paris au titre des frais d’occupation.

E) La Turquie conduit une politique de neutralité habile. Le successeur d’Atatürk, le général Ismet Inönü, veille à ce que les uns comme les autres ne soient ni satisfaits ni mécontents, ce qui lui permet de réclamer à chaque camp un traitement de faveur. Mais les liens noués avec nous pendant la Première Guerre n’ont pas disparu. Parmi les multiples services spéciaux d’Ankara, certains conservent des rapports étroits avec l’Abwehr. Et nous avons toujours eu soin de cultiver les vieilles fraternités d’armes.

D’autre part, la faiblesse des dispositifs français et britanniques à ses frontières donne à la Turquie le droit de parler haut. D’autant plus haut que les Alliés considèrent que le pacte que nous avons signé avec les Soviétiques fait de l’armée d’Ankara, ainsi que l’avait affirmé le général Weygand durant l’hiver 39-40, un rempart contre tout désir des bolcheviques d’agrandir leur territoire vers le sud.

F) Enfin, dans le Moyen-Orient tout entier, le sentiment anti-britannique, davantage que le sentiment anti-français, s’exprime avec une vigueur qui autorise l’Allemagne à pouvoir envisager des alliances a priori improbables. La poursuite de la guerre par la France, pour absurde qu’elle soit, nous prive de certaines possibilités d’action dont nous aurions pu bénéficier en cas de neutralisation des régions sous contrôle français. Cela doit nous inciter d’autant plus à rechercher d’autres concours.

4) Pour résumer mon propos, je suggère un plan d’action dont voici les principaux éléments.

I. Verser aux Officiers libres égyptiens, à titre d’encouragement, une partie encore à définir des subsides qu’ils nous ont demandés et leur livrer du matériel de propagande. Ils ont des armes par définition. Nous devons également étudier avec eux les modalités d’un sabotage du canal de Suez.

Nous pouvons avoir quelques doutes, évidemment, sur la réalité des projets qu’ils nous présentent. Le poids du contrôle de la Grande-Bretagne sur l’Égypte et son armée donne un caractère illusoire à certaines de leurs espérances. Mais les aider est un investissement à long terme et dans l’immédiat, c’est l’assurance de créer un foyer de subversion chez l’ennemi.

II. Introduire, via la Turquie, de cinquante à cent agents en Syrie et en Irak, dont la moitié environ passeront ensuite en Palestine et au Liban. Ils auront pour mission d’infiltrer et de noyauter les mouvements et groupes nationalistes, anti-impérialistes, anti-colonialistes, et, s’il le faut, même communistes. Peu importe ici qu’ils soient laïques ou religieux. Il faut faire flèche de tout bois.

Le Baas syrien et irakien de Michel Aflak, avec sa filiale au Liban, devrait être particulièrement encouragé.

Il va de soi que la Turquie s’opposerait à tout ce qui pourrait ressembler au transit de troupes allemandes sur son territoire ou dans son espace aérien. Mais des contacts récents, comme les rapports de l’ambassadeur von Papen, nous garantissent que ses services spéciaux, au moins certains d’entre eux, fermeront les yeux sur le passage d’agents allemands porteurs de passeports suisses, suédois ou espagnols. Nous ne devons jamais oublier, pour l’utiliser au mieux, que la Turquie kémaliste a entendu effacer jusqu’au souvenir du honteux traité de Sèvres, comme nous avons voulu nous-mêmes renvoyer aux poubelles de l’Histoire le diktat de Versailles.

III. Livrer de l’armement à qui en souhaite. Là aussi, les caisses d’armes, par exemple camouflées en matériel médical et pharmaceutique d’origine suisse et en pièces détachées de fabrication suédoise pour l’industrie pétrolière, passeront les frontières avec l’aide de quelques complicités turques. Il est de l’intérêt bien compris du Reich, au moins dans un premier temps, de laisser s’installer le désordre, voire l’anarchie. Il sera toujours temps de trier le bon grain de l’ivraie. Nous avons déjà remis à Fawzi Kawjki 200 fusils Lee-Enfield pris à Dunkerque.

IV. Une attention particulière, tant en gestes concrets qu’en appui moral, sera portée au Premier ministre irakien Rachid Ali, en contact direct avec l’Abwehr depuis 1938.

S’il se confirmait, d’ici à quelques semaines, que Rachid Ali est en mesure de lancer contre les Britanniques le mouvement d’ampleur qu’il envisage, je demanderai à la Luftwaffe – quelles que soient les réserves exprimées supra par son chef d’état-major – la création et la mise à la disposition de l’Abwehr d’un Staffel de douze à quinze FW-200 destiné à l’appuyer et à le ravitailler en survolant de nuit les territoires alliés, sans avoir à solliciter de la part de la Turquie des autorisations qu’elle nous refuserait. La Luftwaffe devrait également préparer l’un des ses bataillons de parachutistes aux combats en zone semi-désertique. Pour ma part, je prévois de mettre tout de suite à la disposition de Rachid Ali, pour commencer, un officier et quatre sous-officiers du Brandenburg Regiment afin d’instruire quelques-uns de ses hommes aux techniques de la guerre subversive. Une section de ce régiment pourrait intervenir en Irak à partir de mars.

V. Le cas de la Palestine mérite un traitement particulier et il nécessitera une étude préalable approfondie.

La politique anti-juive menée par le Reich depuis 1933 lui vaut chez tous les Arabes, exaspérés par le traitement de faveur que certains Britanniques (le général Wingate, entre autres) accordent au Yishouv, une popularité immense. Il faut capitaliser là-dessus. L’Allemagne, ainsi que le Kaiser Guillaume II le proclamait déjà, doit apparaître comme la meilleure amie de l’Islam. Nos agents sont en contact permanent avec le grand mufti Ali Hadj Amin Al Husseini. Nous pouvons déjà espérer conduire cette personnalité à s’installer en Allemagne, ce qui aura sûrement un retentissement inappréciable dans le monde musulman tout entier.

Introduire des armes en Palestine paraît hélas ardu. Il n’en va pas de même pour des fonds qui transiteraient par Bâle, Bucarest, Istanbul et Beyrouth.

VI. La Reichsbank devra ouvrir à l’Abwehr un crédit illimité en sterlings, en dollars et en francs français aussi bien pour financer les opérations proprement dites que pour offrir les petits cadeaux qui entretiennent l’amitié.

VII. Je puis affirmer que l’Abwehr sera en mesure de mettre en œuvre le programme ci-dessus suggéré un mois en après avoir reçu l’ordre et les moyens.

– Angelika, dit l’amiral Canaris, tapez-moi ça en sept exemplaires, je vous prie, sous le cachet strengst geheim. Vous en déposerez un dans mon coffre. Les autres sont destinés au Führer, au Reichsmarschall Goering, au chef de l’OKW, le maréchal Keitel, au chef du Generalstaß, le général Halder, au grand amiral Raeder et au ministre von Ribbentrop. Pour le Führer, je vais rédiger une lettre d’accompagnement à la main. Mettez vous-même en musique ce qu’il faut écrire aux cinq autres. Vous la connaissez. La musique, j’entends. Et vous n’oublierez pas de leur souhaiter à tous une bonne année. Merci.

– À vos ordres, amiral. Heu… Si je peux me permettre… Pensez-vous que, cette fois, la Luftwaffe, les Affaires Etrangères et les autres vous donneront l’appui que vous leur demandez ?

– Je ne crois plus au Père Noël, Angelika. D’ailleurs, la date est passée. Mais ils ne pourront pas dire que je ne les avais pas prévenus. Bien, envoyez-moi Oster, s’il vous plaît.

 

Alger

La Radiodiffusion nationale inaugure la nouvelle année avec une émission appelée à connaître un retentissement extraordinaire, “Les Français parlent aux Français”. Diffusé tous les soirs, de 20 h à 20 h 30, à l’heure du dîner, ce programme veut devenir le truchement d’un dialogue permanent entre le gouvernement et ceux qui continuent la guerre outremer, d’une part, et les autres, combattants ou non, d’autre part, qui, du fait des circonstances générales ou individuelles, par choix, par devoir ou, quelquefois, par malchance, sont demeurés sur le sol métropolitain.

“Les Français parlent aux Français” réunit les talents les plus divers, parfois les plus inattendus, ce qui lui confère un ton sans précédent. Il mêle des nouvelles qui complètent les trois journaux[2] de Radio Alger, des propos à bâtons rompus, des clins d’œil, de l’ironie dans la veine des chansonniers – voire une dérision qui puise à la tradition du surréalisme, de la contre-propagande et, bientôt, des “messages personnels” à l’attention de la Résistance. De temps en temps, l’un des membres du gouvernement – parfois même le général de Gaulle – accepte de se prêter dans la bonne humeur à une interview.

L’équipe est dirigée par un comédien, poète à ses heures, neveu du metteur en scène Jacques Copeau, Michel Saint-Denis, qui prend le pseudonyme de Jacques Duchesne. Il a été rejoint par Pierre Dac bien sûr, mais aussi par le journaliste Yves Morvan, un colosse qui est devenu Jean Marin, par le peintre et illustrateur Jean Oberlé, par Jacques-Henri Cottance dit Jacques Brunius, un ex-membre du Groupe Octobre des frères Prévert, par André Diamant-Berger devenu André Gillois, et par un homosexuel flamboyant, peintre et dessinateur lui aussi, Maurice Van Moppès. D’origine anversoise, un ingénieur chimiste conduit au journalisme par le hasard de l’existence, Léopold Lobenberg dit Paul Loby, compagnon de route du Groupe Octobre à la fin des années 30, prépare dans les coulisses la partie information en suçant dix ou douze glaces à l’eau par jour.

L’indicatif de l’émission – quatre coups de timbale roulés sur le rythme de l’ouverture de la Ve symphonie de Beethoven, suivis de l’annonce “Ici Alger, les Français parlent aux Français” – demeurera à jamais dans la mémoire nationale et l’inconscient collectif.

 

 

2 janvier

Afrique Orientale Italienne

Nord : l’offensive indo-australienne – De Kassala à Keren

Après trois jours d’une lutte acharnée, les soldats de la 4e Division Indienne enlèvent Agordat. En revanche, plus au sud, Barentu repousse l’attaque frontale de la colonne australienne. Le général Platt ordonne à l’ancienne colonne nord de poursuivre les Italiens qui se replient d’Agordat sur Keren et envoie la colonne centre en direction du sud, prendre Barentu à revers.

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Nord-ouest : l’offensive belgo-indienne – Metemna

Journal de marche du général Ermens – « Depuis la prise de Gallabat, nous avons progressé vers Metemna. La ville est aujourd’hui en vue. Peu d’activité, hormis quelques embuscades. Les troupes italiennes sont discrètes et les abords de la ville semblent peu fortifiés. » Le commandant de la Force Publique ne croit pas si bien dire.

 

 

3 janvier

Afrique Orientale Italienne

Nord-ouest : l’offensive belgo-indienne – Metemna

C’est une ville évacuée par les troupes italiennes que les troupes indo-belges occupent sans coup férir. Une fois Metemna occupée, Ermens et son homologue anglais le général Mosley Mayne se préparent à un affrontement plus sérieux. En effet, il est évident que les Italiens vont se battre pour Gondar.

De fait, le commandement italien, constatant que l’effort principal allié se porte en réalité sur l’axe Barentu - Keren, a décidé de retirer ses troupes pour couvrir les approches de Gondar, au nord du lac Tana.

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Sud : l’offensive anglo-sud-africaine – Somalie italienne

Après la bourgade d’El Yibo la veille, la 1ère Division Sud-Africaine s’empare de Jumbo (capitale du Jubaland), au terme d’une semaine de durs combats qui l’a conduite jusqu’à la rivière Juba. Après avoir établi deux têtes de pont, les troupes alliées ont graduellement usé les défenses italiennes pour finir par prendre le port.

Quelque temps plus tard, le Times commentera l’événement avec la retenue de rigueur comme « le retour dans l’Empire de la terre de Juba ». En effet, ces 36 000 miles carrés de savane africaine habités par 130 000 Somaliens éleveurs de bétail et de chameaux faisaient partie du Kenya jusqu’en 1925, date à laquelle le territoire avait été transféré à l’Italie. Cependant, l’Empire était de retour et bien décidé à ne pas s’arrêter à la terre de Juba. Et en attendant, la sécurisation de l’offensive vers Mogadiscio était en bonne voie.

 

 

4 janvier

Afrique Orientale Italienne

Nord : l’offensive indo-australienne – De Kassala à Keren

Assaillie de deux côtés, la position de Barentu tombe. Cependant, la garnison parvient à se retirer en direction du sud-est, en passant par Tole.

L’ensemble de la force britannique – ou plus exactement indo-australienne – poursuit alors sa progression le long de la voie ferrée Agordat-Massaoua. L’étape suivante est Keren, clé de voûte de la défense du nord de l’Africa Orientale Italiana.

 

 

5 janvier

Alger

En ce début d’année, les forces françaises combattent dans une situation historiquement peu commune, exilées de l’essentiel de leur territoire national. L’état de ces forces (voir annexe 41-1-1) est cependant loin d’être ridicule, surtout du point de vue naval et aérien.

C’est donc avec quelques réels arguments que le gouvernement français, de concert avec le gouvernement britannique, entame dans le plus grand secret des négociations avec la Grèce.

 

Afrique Orientale Italienne

La réaction italienne – Keren

Journal du capitaine Trone. « Les mauvaises nouvelles se suivent. La chute de Barenthu est survenue hier, peu après celle de Tessenei. Le général Carmineo espérait que ces ponts d’appui tiendraient dix ou quinze jours de plus… Pire, la plupart des défenseurs ont été faits prisonniers. Les pertes liées à l’offensive ennemie sont lourdes : c’est près de 17 000 hommes dont 1 260 Italiens qui ont été mis hors de combat avec 96 canons et 24 chars. Et la Regia Aéronautica annonce une perte de 20 appareils.

Le génie vient comme prévu de bloquer le ravin Dongolaas après le passage des dernières unités rescapées, dont les restes de la 4e division du colonel Lorenzini, qui a été nommé général pour le succès de sa retraite. La forteresse est maintenant sur le pied de guerre.

Comme dirait mon ami Gustav, “Sie kommen”. Arrivano. »

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Nord-ouest : l’offensive belgo-indienne – Umm-Hagar

Ce n’est que ce jour-là, après la chute de Barentu, que le petit poste, désormais totalement isolé, accepte de se rendre.

 

Micronésie, Pacifique

Le corsaire allemand Orion et le pétrolier Ole Jacob partent pour l’île de Maug (possession japonaise) où l’Orion pourra être remis en état. Les travaux vont durer un mois. Pendant ce temps, le corsaire sera inspecté sans problème par les autorités japonaises et ravitaillé par le Münsterland, qui, venant du Japon, lui apportera un hydravion Nakajima E8N1. L’Orion rentrera ensuite en Europe par l’Océan Indien.

 

 

6 janvier

Paris

Journal de Jacques LelongAujourd’hui, j’ai fait de la Résistance – enfin, un peu. Ce matin, à 8 heures et demie, on avait Philo, avec Larrieu, dans une salle du premier étage. Nous étions plus ou moins en rangs, devant la porte, sur la galerie. Il était en retard de 30 secondes, comme d’habitude, et comme d’habitude nous l’avons vu arriver, haute taille et démarche aristocratique, traversant la cour intérieure désertée (tous les autres étaient déjà en classe). Et là, stupéfaction : surgissant de son bureau, au coin de la cour, Maroux lui a couru après ! Le proviseur soi-même, trottinant sur ses petites jambes, collier de barbe en bataille ! Il a rejoint Larrieu au milieu de la cour, et a commencé à lui parler à mi-voix, de tout près. Larrieu a répondu, a fait un geste vers notre groupe, massé le long de la balustrade de la galerie. L’autre lui a saisi le bras et a recommencé à parler, presque à l’oreille. Alors Larrieu a fait un pas en arrière, a tendu la main, que Maroux a longuement serrée, et a fait demi-tour. Au moment de s’engager dans le passage menant à la sortie du lycée, il s’est retourné, nous a regardés et a fait un petit geste de la main, un au revoir ?

Cinq minutes plus tard, on a vu arriver Christiane. C’est la secrétaire de Maroux, une vieille fille de 40 ans très gentille (avant, on disait « Mlle Laval », c’est son nom et elle n’y peut rien, mais comme on l’aime bien, depuis novembre, on ne l’appelle plus que « Mademoiselle » et, entre nous, Christiane). « Monsieur Larrieu n’a pas pu venir, a-t-elle dit. Installez-vous dans la classe et soyez sages, je suis sûre que vous avez de quoi vous occuper utilement pendant une heure. » C’est vrai que depuis 39, il n’y a plus beaucoup de pions pour surveiller les classes quand un prof est absent. Inutile de dire que pour nous occuper, on avait un bon sujet de conversation. Personne n’y comprenait rien. Mais nous avons été vite fixés.

Vers 9 heures et quart, voilà qu’entre dans la classe Maroux, conduisant deux types. L’un grand, costaud, nez de boxeur, souliers bicolores et cravate voyante. L’autre petit, maigre, chaussures noires, complet noir, cravate noire, chapeau noir. Un duo caricatural. « Vous voyez, Messieurs, a dit Maroux en nous faisant signe de nous rasseoir, M. Larrieu est bel et bien absent. » Les autres nous ont lorgnés, l’air pas content, comme si Larrieu était caché dans un de nos pupitres. « Toi ! » a gueulé le boxeur. Aïe ! « Toi » c’était moi, peut-être parce que je suis un peu isolé depuis que mon voisin de table, Rozenbaum, n’est pas revenu après les vacances de Noël (on se doute qu’il ne reviendra pas de sitôt, mais personne n’a pris sa place). Je me suis levé. « Alors comme ça, le Juif Larrieu était pas là ce matin ? »

J’ai essayé de respirer et j’ai pensé aux copains qui se sont fait tirer comme des lapins le 11 novembre. « Ben, il n’est pas venu faire son cours, alors on a pensé qu’il était malade… (autour de moi, la classe retenait son souffle) Mais, heu, pourquoi vous dites qu’il est juif ? »

« Ah, mon p’tit coco, tu crois que tous les youpins s’appellent Blum ? Les plus dangereux c’est les types comme lui, dont la Juive de mère a trouvé un imbécile de chez nous pour l’épouser ! Mais on n’est pas dupes, et ça le sauvera pas ! »

L’autre type, le croque-mort, a parlé d’une voix douce : « Bon, la question du Juif Larrieu, qui bien sûr n’était pas chez lui ce matin, est réglée pour l’instant. Au moins ne pervertira-t-il plus les cerveaux de ces jeunes gens. » Maroux avait un léger sourire. Mais le croque-mort a repris : « A nous, M. Maroux. » Et il a sorti de sa poche une enveloppe, qu’il lui a remise comme on joue une carte maîtresse. « Au nom de la Section d’Epuration du Ministère de la Reconstruction Nationale, j’ai le plaisir de vous informer qu’en vertu des décrets-lois du 12 novembre 1940, vous êtes révoqué de votre poste de proviseur et chassé de l’Instruction Publique. Vous avez le droit d’emporter vos affaires personnelles, mais je vais vous accompagner dans votre bureau pour éviter que vous ne fassiez disparaître des documents compromettants. »

 

Afrique Orientale Italienne

Nord : l’offensive indo-australienne – Keren

Le général Platt contemple les restes du “ponte Mussolini”, qui permettait naguère de franchir la rivière Baraka. La chance n’est pas de son côté. Les troupes italiennes refluant vers Keren ont fait sauter l’ouvrage et ont copieusement miné les rives. Il faudra une journée aux troupes du génie pour nettoyer le secteur et permettre d’entreprendre le franchissement du cours d’eau.

D’après les reconnaissances aériennes et les autres renseignements collectés, la position de Keren va être une noix autrement plus dure à casser que celles rencontrées jusqu’à présent. La vitesse d’exécution des troupes du Commonwealth a permis de déloger de leurs avant-postes des Italiens dépassés par la guerre de mouvement qui leur a été imposée. Cependant, devant une position défensive de cet acabit et les moyens que l’état-major italien semble avoir engagés (et dont les Alliés ont une bonne idée grâce aux interceptions radios et au décodage des transmissions adverses), la guerre de mouvement va se transformer en une guerre de positions digne de 14-18. La propagande italienne a curieusement baptisé Keren le Gibraltar de l’Erythrée. Mais Platt espère surtout éviter une autre bataille de la Somme qui saignerait à blanc les troupes sous son commandement.

 

 

7 janvier

Afrique Orientale Italienne

Nord : l’offensive indo-australienne – Keren

Les éléments les plus rapides de la force Gazelle, les chars du 4th Royal Tank Regiment, tentent de pénétrer dans la vallée du Dongolaas. Ils sont arrêtés par les éboulements provoqués par les Italiens, qui ont aussi miné le passage.

Platt n’a pas le choix, il va falloir déloger les troupes italiennes des positions dominantes qu’elles occupent. Et c’est le travail de l’infanterie…

 

 

8 janvier

Manche

Le torpilleur allemand Wolf saute sur une mine au large de Dunkerque et coule.

 

Afrique Orientale Italienne

Nord : l’offensive indo-australienne – Keren

Les troupes du Commonwealth attaquent le col de Dongolaas et les montagnes avoisinantes. Le premier rôle est tenu par les hommes de la 10e Brigade Indienne du général William Slim. Les Écossais du 2e bataillon de Highland Light Infantry parviennent à prendre la côte 1616 à une compagnie du 2e bataillon du 11e régiment des Granatieri.

 

9 janvier

Afrique Orientale Italienne

Nord : l’offensive indo-australienne – Keren

Le Brigadier Slim positionne rapidement le 4/10e Baluch et le 3/18e Royal Garwhal Rifles sur les positions gagnées la veille pour se prémunir contre toute contre-offensive italienne. Mais les défenseurs rassemblent des troupes pour contre-attaquer.

 

 

10 janvier

Alger – Ministère de la Défense

Charles de Gaulle reçoit le commandant (et professeur) Jean-Jacques Barré et l’ingénieur René Leduc.

– Mon général, commence Barré, nous vous proposons un projet de longue haleine, dont nous ignorons s’il pourra être réalisé en temps utile. Mais si c’est le cas, il pourrait changer le cours de la guerre, en nous permettant de bombarder les forces de l’Axe sans risquer la vie de nos pilotes ni dépendre des Anglo-Américains.

Cette double perspective ne peut que plaire au Général, Barré l’a bien compris.

– Je suppose que votre projet est lié à vos recherches respectives sur la propulsion aux grandes vitesses ?

– Tout à fait, répond Barré. M. Leduc va vous en exposer le principe.

– Le potentiel de la tuyère propulsive est immense, explique René Leduc, probablement supérieur à celui des turboréacteurs, aux moins aux très grandes vitesses. Mais sa mise au point sera longue et difficile. Or, le Pr Barré et moi avons constaté que les fusées représentent un moyen de propulsion remarquablement complémentaire. La tuyère thermopropulsive n’a aucune poussée à basse vitesse, tandis que la puissance des fusées est énorme dès le départ.

D’où notre idée d’un projectile décollant verticalement sous la poussée d’une fusée, avant de passer sur tuyère thermopropulsive au bout de deux minutes, une fois à haute altitude et grande vitesse, pour son vol de croisière. Enfin, piqué et chute sur la cible.

Les études du Pr Barré m’ont parues fort prometteuses, il doit être possible de tester sous quelques mois un premier exemplaire de sa fusée. Quant à moi, je me charge de construire à échelle réduite, 1/3 ou 1/4, un modèle de mon 010 qui a malheureusement été détruit lors de la grande évacuation.

– Nous pensons guider notre engin par radio, probablement depuis un avion de grandes dimensions, poursuit Barré. Nous souhaiterions disposer pour cela d’un des prototypes de bombardier évacués.

– Votre projet est fort intéressant, commente De Gaulle, mais comme vous l’avez dit vous-mêmes, c’est un travail de longue haleine. Un résultat concret à moyen terme serait préférable…

Barré acquiesce : « C’est pourquoi je vous propose un plan de développement par étapes. D’abord, réalisation d’une fusée à courte portée dotée d’une tête explosive. Quelques dizaines de kilomètres de portée, pour quelques kilogrammes d’explosif. Rien n’empêchera, une fois cette fusée mise au point, d’allonger sa portée et sa charge, soit en augmentant la puissance du moteur, soit en lui greffant une turbine Leduc. »

– De mon côté, indique Leduc, je compte valider la formule aérodynamique de mon futur appareil grâce à des largages par avion, avant de l’adapter à la fusée du Pr Barré.

– Je dois reconnaître, Messieurs, que votre projet me plaît, d’abord parce qu’il représente une innovation française dans ce qui est à l’évidence un domaine d’avenir, ensuite, il me faut l’admettre, parce que son développement semble réalisable avec les moyens limités dont nous disposons actuellement. Je ne pense pas qu’il sera difficile de vous obtenir les facilités dont vous avez besoin. Dernière question, où comptez vous tester votre… engin ?

– Le désert saharien me semble préférable, répond Barré. Il ne manque pas d’endroits déserts, à l’abri des oreilles et regards indiscrets…

 

Afrique Orientale Italienne

Nord : l’offensive indo-australienne – Keren

Dans la nuit du 9 au 10, le 3/14e Punjab s’empare du pic Briggs. Mais dès l’aube, les Italiens contre-attaquent et reprennent le pic aux Britanniques – plus exactement, ce sont des askaris érythréens qui rejettent les Punjabis en arrière. Si les unités d’auxiliaires éthiopiens des Italiens, partout en AOI, sont quotidiennement victimes de désertions, les unités d’Erythréens se montent très combatives.

De nouvelles attaques du 4/10e Baluch et du 3/18e Royal Garwhal Rifles contre les hauteurs surplombant Keren sont un moment sur le point d’enlever plusieurs positions adverses, mais deux compagnies du 3e Régiment de Bersaglieri et du XCVIIe bataillon colonial contre-attaquent. Au terme de plusieurs heures de lutte d’un grand acharnement, marquées par de nombreux corps à corps, Italiens et Erythréens parviennent à éviter l’effondrement de leurs lignes et repoussent les troupes indiennes. Les pertes sont importantes de part et d’autre.

Journal du capitaine Trone : « Le moral des troupes est excellent, car nous avons le sentiment d’avoir repoussé une offensive majeure des Anglais. Mais les pertes sont lourdes et les blessés affluent aux dispensaires. Le chirurgien major a fort à faire. »

 

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[1] D’après la tragédie Ein Bruderzwist in Habsburg – Une querelle entre frères chez les Habsbourg – du dramaturge autrichien Franz Grillparzer (1791-1872).

[2] D’une durée moyenne de quinze minutes, ces trois journaux sont diffusés, sept jours par semaine, à 8 h, 13 h et 19 h.