Décembre 1941 (1/7)
1er décembre
Marseille
Aux petites heures du matin, quatre hommes cagoulés et armés de pistolets font irruption de force dans le cadre douillet des Demoiselles de la Garde, maison de tolérance réputée, régulièrement fréquentée par la crème de la garnison allemande… C’est du moins ce que Madame Antoinette, qui dirigeait le bordel en question d’une main de fer (dans un gant du plus fin chevreau), devait raconter le jour suivant aux enquêteurs du SD et de la Gestapo.
Il y avait cette nuit-là huit Allemands sur place : un général (de brigade, mais un général quand même), un colonel, un lieutenant-colonel SS, trois commandants, un capitaine (les Demoiselles étaient très chères pour la solde d’un capitaine, mais celui-ci était d’une famille riche) et un lieutenant (les Demoiselles étaient hors de portée de la bourse d’un lieutenant, mais c’était l’ordonnance du général, qui l’avait invité pour le récompenser).
Commençons par le haut de la hiérarchie.
Le Général appréciait les filles des Demoiselles, mais il appréciait au moins autant l’excellent champagne qu’on y servait. De plus, ayant connu des filles et des bouteilles en grand nombre, il aimait aussi bavarder avec l’un des autres clients de la maison, quand celui-ci s’avérait intéressant. « Un verre à la main, une fille câline de chaque côté, un cigare odorant au bec et une conversation originale avec un homme de goût, c’est mon idée du Paradis ! » disait-il.
Son interlocuteur de cette nuit-là lui donnait toute satisfaction. C’était un homme d’une bonne cinquantaine d’années, à la calvitie distinguée, qui portait un complet gris élégant et ne se séparait pas d’une sacoche en cuir noir. Seule note discordante dans ce tableau très chic, une pointe d’accent que le Général (qui avait appris un excellent français au lycée… et en camp de prisonniers, durant l’autre guerre) n’arrivait pas à identifier exactement. Monsieur Fratello (c’est ainsi qu’il s’était présenté) était l’un de ces hommes d’affaires qui, ayant jaugé les forces en présence et les possibilités de faire prospérer leurs avoirs, avaient décidé de « collaborer » pleinement (comme disait Pierre Laval) avec l’Allemagne, pour le plus grand profit de chacun. Le Général aimait la façon dont il racontait son enfance dans un petit village et son ascension dans le monde, guidé par les maximes paternelles. « Mon père, disait M. Fratello, m’a appris que l’argent mène les hommes – et les femmes, bien entendu, haha – et qu’il faut savoir en conquérir sa bonne part pour ne pas être mené, mais meneur, sans avoir peur de prendre ses responsabilités et de se salir les mains quand c’est nécessaire. »
– Un homme remarquable, votre père. Avec des gens comme lui – et comme vous – l’amitié franco-allemande pourra renaître ! Habite-t-il toujours votre village natal ?
– Hélas, mon Général, il est mort il y a quelques semaines, dit Fratello en plongeant la main dans son sac. Il en sortit un brassard noir, qu’il enfila aussitôt.
Un peu surpris par ce deuil soudain, le Général se dandina sur son canapé et bafouilla : « Quel malheur pour vous… »
– Oui, n’est-ce pas. Et quel malheur pour vous aussi, Herr General. Car, voyez-vous, mon père m’a également appris qu’il y a deux choses au monde plus importantes que l’argent. L’Honneur et la Famille.
Sur ces mots, il rouvrit son sac noir pour en extraire un pistolet tout aussi noir et d’autant plus impressionnant qu’il était muni d’un silencieux. Posément, il tira deux fois. Le Général s’effondra sur le canapé sans avoir compris ce qui lui arrivait. « Fratello » se pencha par dessus la table pour le coup de grâce : il avait appris le métier avec les meilleurs et ne laissait rien au hasard. Puis, il prit dans son inépuisable sac une cagoule qui avait jadis beaucoup servi et l’enfila, avant de s’adresser aux deux filles encadrant le mort, qui s’étaient recroquevillées sur elles-mêmes dès l’apparition du brassard de deuil et gardaient à présent les yeux énergiquement fermés.
– Cinq bonnes minutes avant de hurler, hmm? Et moi, je suis parti depuis une demi-heure.
Les filles hochèrent vigoureusement la tête.
… … … … …
Le Colonel avait le béguin pour Pauline. Client régulier, il ne voulait qu’elle. Son corps mince, ses yeux sombres et ses cheveux noirs comme une nuit sans lune, si différents de ceux de la solide épouse blonde qui l’attendait à Mannheim, le hantaient chaque fois que les nécessités du service l’obligeaient à coucher dans ses quartiers. Il se demandait quel tarif réclamerait Madame Antoinette pour lui réserver l’exclusivité des charmes de l’adorable brune, et comment faire pour en profiter plus souvent… Cette nuit-là, ayant une nouvelle fois connu des plaisirs qu’il n’avait jamais imaginés avant la guerre, il lui souffla, dans un français fort correct, qu’elle était la plus belle femme du monde.
– Oh non, dit-elle en rosissant légèrement. J’en connais au moins une plus belle.
– Impossible, chérie! Qui?
– Ma petite sœur, tout simplement. Lætitia. Je l’adore, tu sais. Même si, à 18 ans, elle était déjà beaucoup plus belle que moi. Aucun homme ne pouvait lui résister.
– Et maintenant?
– Maintenant… Tu veux la voir?
Le Colonel approuva, des visions enchanteresses lui montant au cerveau. Pauline se leva – un spectacle en soi – et, sans prendre la peine d’enfiler un peignoir, ouvrit le tiroir d’une table de nuit. Mais au lieu des photos espérées, elle en tira un pistolet automatique, non le petit modèle à crosse de nacre pour actrice de film américain, mais un engin assez sinistrement sérieux pour être anglais, et qui faisait totalement incongru entre ses petites mains si habiles à toutes sortes d’autres jeux.
– Quand tu seras là-haut, dis-lui bonjour de ma part.
La dernière pensée du Colonel fut qu’une Pauline dont la sœur s’appelait Lætitia devait forcément être corse et que ça expliquait…
Bien qu’assourdis par les murs épais et les lourdes tentures, les coups de feu parurent provoquer l’apparition de “Fratello” dans la chambre. Pauline lui tendit le Browning avec un soupir.
– Merci de m’avoir laissé tirer, Grand Frère. Je me sens un peu mieux, même si celui-ci n’était pas le pire.
… … … … …
Le Lieutenant-Colonel n’était pas comme les autres. Son uniforme n’était pas vert, mais noir, avec des sortes d’éclairs doubles par-ci par-là. Il parlait beaucoup de son Führer, de la Nouvelle Europe, et au meilleur moment (pour lui), il s’écriait souvent « Heil Hitler ! » Mais bon, ça ne dérangeait pas Françoise, qui en avait vu d’autres (et qui, de toutes façons, ne s’appelait pas Françoise, mais le Lieutenant-Colonel voulait une Françoise, comme, avant la guerre, un amateur de cinéma avait voulu une Fanny). Et puis, avant de passer aux choses sérieuses, le Lieutenant-Colonel fermait la porte à clef et coinçait une chaise sous la poignée. Dans un français plus que boiteux, il avait raconté à Françoise qu’il ne pouvait plus « aller avec une femme » sans cela, depuis que, quelques années avant, il avait liquidé des ennemis de son Führer, des Allemands eux aussi, pourtant, pendant qu’ils se livraient à toutes sortes de débauches. « Moi, disait-il, je veux bien crever, mais pas dans cette… position. »
Bien sûr, Françoise ne lui avait pas dit que toutes les chambres possédaient une porte de service dissimulée par des tentures. Cette nuit-là, quand un homme cagoulé en surgit, pistolet au poing, le Lieutenant-Colonel fit un grand geste, mais c’était plus un mouvement d’horreur pour chasser un mauvais rêve ou un fantôme qu’une tentative pour se défendre.
« On n’échappe pas à son destin, philosopha Ginette (en fait, elle s’appelait Ginette, comme tout le monde). Surtout quand, d’une certaine façon, on l’a préparé soi-même… »
… … … … …
Les trois commandants moururent sans fioritures. Le capitaine et le lieutenant…
… … … … …
Dans la petite rue où donnait la porte de derrière des Demoiselles, attendait une Traction. Presque en même temps, trois hommes, tous porteurs d’un brassard noir, surgirent de l’immeuble et s’engouffrèrent dans la voiture, “Fratello” le premier. Mais ils durent patienter plusieurs minutes avant qu’un quatrième, un grand escogriffe dégingandé, sorte à son tour et les rejoigne. La Citroën démarra avec un grondement énervé. La conversation qui suivit se déroula en corse mais, tous nos lecteurs ne lisant pas couramment cette langue, nous avons pris la liberté de traduire (sans pouvoir, malheureusement, y ajouter l’accent).
– Bon sang, Tino ! Il te faut combien de temps pour liquider un capitaine et un lieutenant ?
– Ben, Grand Frère, liquider, ça va, tu me connais… Mais c’est les deux prières qui m’ont pris du temps…
– Les deux QUOI ?
– Les prières ! D’abord, après le lieutenant, pour l’âme de Maman. Et après le capitaine, pour l’âme de Papa.
Il y eut dans l’auto un instant de silence laudatif et ému. Grand Frère toussota, la gorge un peu serrée :
– Satané Tino, Maman disait bien que tu étais le plus sentimental de la famille.
Encouragé, Tino se lança:
– Au fait, Grand Frère, je sais que c’est pas mes affaires, mais quand les flics et les Boches vont voir les huit macchabées, ils trouveront bien dans les dossiers de la Maison Poulaga que les Demoiselles appartiennent à la famille Garneri, que la famille Garneri, c’est nous, et que la Famille vient de La Maddalena, et ils doivent bien savoir ce qui s’est passé là-bas… Alors, est-ce qu’on ne devrait pas penser à se casser vite fait ?
Grand Frère poussa un soupir.
– Ecoute, Tino, normalement je te dirais de t’occuper de tes oignons, mais aujourd’hui, ce n’est pas un jour normal, c’est un jour de vendetta… Voilà. Vous vous souvenez tous du cousin Hector ?
– Hector ? s’exclama Tino. Celui que le Papé avait dit qu’il voulait plus qu’on prononce son nom parce qu’il était devenu flic ? Comment que j’m’en souviens ! Il nous parlait toujours de justice, de paix, d’ordre – il disait qu’il était idéli… i-dé-a-liste.
– C’est ça même, Hector. Hé bien, j’ai deux nouvelles. La mauvaise, c’est qu’il est toujours idéaliste. La bonne, c’est qu’il n’est plus dans la police, du moins plus vraiment, parce qu’à cette heure-ci, il est dans un sous-marin qui ne devrait pas tarder à arriver à Alger.
– Alger ? Qu’est-ce qu’il va foutre à Alger ?
– Hé, de l’idéalisme, sans doute. Mais l’important, c’est qu’il a deux grosses valises avec lui. Dedans, il a mis des tampons officiels, un stock de papiers d’identité vierges et tout un tas d’autres trucs. Et puis nos dossiers, tous les dossiers des flics sur la Famille. Aujourd’hui, pour les poulets, et surtout pour les poulets boches, nous sommes tous blancs comme neige. Et, au fait, Antoinette a des papiers qui prouvent qu’elle est seule propriétaire des Demoiselles depuis 1932.
Un nouveau silence laudatif s’installa dans la Traction. Mais Tino eut tout de même le dernier mot :
– Y’a pas à dire, Papa et Maman avaient bien raison. La Famille, il n’y a que ça de vrai.
… … … … …
Alger
À partir d’aujourd’hui, l’équipe du Monde réalisera six numéros zéro par semaine, afin de parfaire son rodage et de prendre le rythme de travail qui sera le sien dès le début janvier. Le tirage sera de l’ordre d’une centaine d’exemplaires, montrés à des gens de confiance pour recueillir leur avis et rectifier, éventuellement, le tir. S’il refuse d’essayer de séduire le lecteur, Beuve-Méry n’entend tout de même pas le rebuter.
Moscou
Staline, qui s’y entend en matière de manipulation et de désinformation, exige de Lavrenti Beria la communication immédiate à tous les membres du Politburo des comptes-rendus des écoutes des émissions de der Chef et du tenente-colonello De Natale réalisés par la section “radios étrangères” du NKGB. Il ordonne aussi qu’une sélection de leurs propos concernant les questions militaires parvienne sans délai, tous les jours, aux généraux Joukov, Chapochnikov et Timochenko. Sans que Britanniques ou Français l’aient informé du rôle dévolu aux “radios noires”, le Secrétaire général (parfaitement informé par le GRU du fait qu’il ne s’agit pas d’une radio allemande) a compris qu’il y avait là des signaux d’alerte, outre des renseignements factuels, à ne pas négliger.
Manille
Arrivée des canonnières américaines Asheville, Luzon, Ohau et Tulsa. Elles doivent former la Patrouille Côtière, sous le Cdr K.M. Hoeffel.
Saïgon et Hanoï
Les autorités militaires et civiles françaises s’accordent pour décréter l’état d’urgence dans toute l’Indochine française. Toutes les forces militaires sont mises en alerte maximale.
Le colonel Pijeaud rend une visite “de courtoisie” à son homologue de la RAF à Singapour (il s’agit en fait de coordonner les actions de l’Armée de l’Air et de la RAF/RAAF).
2 décembre
Mer Egée
Raid majeur de la Force Aérienne d’Egée contre l’île d’Andros et le trafic côtier local de l’Axe. Pour la première fois, l’Armée de l’Air utilise des bombardiers moyens B-25. L’opération combine des attaques à basse altitude (pour la plupart accomplies par des P-39D yougoslaves et par des Hawk-81 français armés de bombes) et des attaques de bombardiers légers et moyens contre les casernements et les équipements allemands sur l’île. Durant le combat aérien contre les chasseurs de la Luftwaffe qui défendent l’île, 17 avions sont perdus (plus quatre détruits par la toujours agressive flak légère), contre onze chasseurs allemands abattus.
Coïncidence : ce raid a lieu au moment où le commandant allemand de la région, le Général Kesselring, quitte Athènes pour une conférence d’état-major à Munich. Kesselring en conçoit une irritation compréhensible. Sur place, parmi ses subordonnés, les réactions sont… mitigées.
Le caporal Uwe Müller était content. Après une campagne de Yougoslavie et de Grèce épuisante, puis des missions désagréables sur la côte est de la Grèce, à surveiller des voies ferrées, il se retrouvait depuis trois semaines sur Andros, qui avait tout d’un petit paradis. Plus de marches, de combats, de fatigues et de risques. Soleil radieux, logement correct, et surtout une planque : conduire un camion faisant la navette entre les dépôts centraux et les différents postes répartis dans l’île. Loin de la surveillance du Feldwebel et des corvées de toutes sortes…
Dans la matinée du 2 décembre, il venait de prendre la route lorsque des bruits de moteurs et d’explosions derrière lui attirèrent son attention. Etonné et craignant un accident (il n’envisageait pas une attaque un seul instant), il jeta un coup d’œil en arrière, et il le vit. Au ras du sol, à peine plus haut que son camion, un avion monomoteur vert sombre dont le nez s’illuminait de flammes rouges. Son réflexe d’écraser le frein le sauva, mais à sa grande horreur, il ne vit pas apparaître devant lui, sur la route, les jets de poussière soulevés par des balles de mitrailleuses, mais de véritables cratères ! « Bon sang, avec quoi il me flingue, ce type ! Un canon de marine ? » (la guerre ne s’achèverait pas sans qu’Uwe eût découvert la différence entre un canon de marine et un 37 mm…).
Il suivit l’agresseur de l’œil, s’attendant à le voir filer… Sur ses flancs s’étalaient des cocardes qu’il prit d’abord pour le bleu-blanc-rouge français, mais qui portaient aussi une grande croix blanche (qu’Uwe eût dit « pattée » s’il avait été héraldiste). Et puis, voilà que ce fou revenait, toujours aussi bas, cette fois par l’avant ! « Il m’en veut, c’est pas possible ! » se dit Uwe en pensant, terrifié, aux jerricans d’essence et aux caisses de munitions de sa cargaison. De nouveau, le nez du P-39 s’illumina, mais cette fois, Uwe était prêt. Une seconde avant qu’un obus ne traverse sa cabine pour aller transformer en feu d’artifice le contenu du camion, il avait plongé vers le fossé bordant la route et effectué un splendide (et douloureux) roulé-boulé au milieu des rochers et des épineux. Un instant plus tard, le porutnic Miha Ostric détruisait le premier véhicule terrestre de son palmarès.
Le poing levé vers l’avion qui s’éloignait, Uwe Müller hurla sa rage en une plainte commune aux troupiers de toutes les nationalités : « Salauds d’aviateurs ! Tous des salauds ! Et même les nôtres, parce qu’ils sont où, les nôtres, quand on en a besoin ?! »
… … … … …
Heinz Becker, pilote de Bf 109F dans la Luftwaffe, se laissa tomber sur un banc devant une bière en grimaçant. « Putain de journée ! » grogna-t-il à l’adresse de son camarade d’escadrille Thomas-Bernhardt Von Stahlman. « Pourquoi ? » répondit le petit blond en arrangeant soigneusement le foulard blanc traditionnel qu’il portait malgré la chaleur. « Parce que les Français et leurs copains viennent nous apporter des victoires à domicile au-dessus d’Andros au lieu de nous obliger à aller les chercher ? »
– Dis pas de bêtises. Je crois bien que c’est la première fois qu’on s’est retrouvés en infériorité numérique dans une grande bagarre depuis le début de la guerre !
– Oh, du calme. Ils t’impressionnent vraiment, ces nouveaux zincs américains ? Hermann a raison, les Ricains ne savent construire que des frigos et des bagnoles de mauvais goût !
Becker fit la moue. « Ouais. Je préférais quand même quand les Français n’avaient que des Morane. »
– Heinz ! Enfin ! Où est ton esprit sportif ! C’est tout de même plus drôle comme ça !
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Singapour
Arrivée du cuirassé HMS Prince of Wales et des porte-avions HMS Formidable et Hermes. Le groupe aérien du Formidable comprend 20 F4-F3 (dont quatre pilotés par des Français), deux Fulmar, 20 Swordfish. Le groupe aérien de l’Hermes comprend 12 F4-F3 (dont huit pilotés par des Français, la plupart venant de l’Ark-Royal) et six Swordfish.
Yvon Lagadec : « Le voyage était magnifique ; soudainement, nous avions l’impression, malgré les ordres de mise en alerte, que nous étions partis en vacances sur une planète très différente de celle où se trouvait la Méditerranée. Je me sentais même un peu coupable ! Et puis, notre entrée dans le port de Singapour, accueillis par les cuirassés qui s’y trouvaient déjà, avait été si majestueuse, si pleine de puissance, qu’on se demandait bien ce qui pouvait nous menacer. Il faut dire que les grands navires anglais ont toujours eu un style inimitable, qui vous faisait tout de suite comprendre que les bâtiments américains, si puissants qu’ils puissent être, n’étaient jamais que des nouveaux riches… La vision de l’escadre de Sa Majesté enthousiasmait même mon cœur de Breton, ennemi héréditaire des Anglois. Alors, nos camarades britanniques, vous pensez ! »
3 décembre
Pearl Harbor
L’officier en charge de l’unité d’interception radio Hypo, le Ltn-Cdr Rochefort, demande à rencontrer l’amiral Kimmel, qui le reçoit dans l’après-midi ainsi que son adjoint. « Je suis très inquiet, explique en substance Rochefort. Depuis plusieurs jours, nous avons perdu la Flotte Combinée japonaise. »
– Comment, vous ne captez plus rien ?
– Si, mais c’est peut-être un plus mauvais signe encore. A certains détails, nous pensons que les émissions radio utilisant les codes de la Flotte Combinée que nous interceptons viennent probablement de bateaux leurres navigant en Mer du Japon.
– Eh bien, vous ne me surprenez pas vraiment. Voici le message de l’Amiral Stark que j’ai reçu il y a quelques jours. La guerre est imminente. Les forces japonaises sont prêtes à attaquer les Philippines, l’Indochine française et la Malaisie britannique. Ce pauvre Hart a du souci à se faire.
– Heu… Les Philippines, l’Indochine, la Malaisie… Et Pearl, Sir ?
– Pearl ? Allons, Rochefort, pourquoi pas New York, pendant que vous y êtes !
Alger
Lucien Vogel[1], que diverses pérégrinations ont conduit depuis juillet 1940 en Grande Bretagne, puis au Portugal, au Brésil et enfin aux États-Unis, est enfin arrivé dans la capitale provisoire depuis une quinzaine de jours. Il déjeune avec Jean Zay pour discuter d’un projet de relance de son magazine Vu, qui avait rencontré le succès avant la guerre. Zay rétorque à son interlocuteur que sa proposition va entrer en concurrence avec celle de Jean Prouvost, en Afrique du Nord depuis le Grand Déménagement et qui voudrait, lui, reprendre vers Pâques 1942 la parution de Match.
« Je ne suis pas du tout certain, explique le ministre, que nos disponibilités en papier nous permettent de servir… sur trente-six pages au moins, plus probablement sur quarante-huit, n’est-ce pas… il faut ce qu’il faut, et l’indigence de nos moyens ne doit jamais nous conduire à travailler au rabais… bref, de servir deux magazines hebdomadaires, l’un plutôt de gauche… mais pas trop j’espère… et l’autre de droite. J’y réfléchirai, et j’en parlerai avec mes collègues du Gouvernement puisque, plus que jamais, l’information est une affaire d’État. Peut-être faudra-t-il envisager de nous diriger vers la formule de deux mensuels nettement plus étoffés. Paraissant par exemple sur soixante-douze pages. Réfléchissez-y de votre côté. En tout cas, oubliez la quadrichromie, même pour les couvertures, mon cher. Nos malheureuses imprimeries d’Afrique du Nord n’en ont tout simplement pas la capacité. »
Le soir, Zay notera dans ses carnets que la réapparition de Vu serait, sans aucun doute, tenue pour une provocation par Franco. Mais il y voit, précisément, le moyen d’impressionner le Generalísimo, dont le numéro d’équilibrisme finit par agacer. Il importe, écrit drôlement le ministre en reprenant une formule imagée, courante dans le Midi quoique peu grammaticale, « de faire pencher le Caudillo du côté qu’il va tomber ». Il ajoute, pour lui-même, qu’il lui est décidément échu de faire revivre – ou survivre – la Presse française avec des bouts de ficelle.
4 décembre
Munich
Début d’une conférence d’état-major italo-allemande de haut niveau. Le général Kesselring et le maréchal Badoglio réclament des renforts immédiats en Grèce pour contrer la nette montée en puissance des forces alliées dans la région. Le Feld-Maréchal Jodl refuse tout net : « Messieurs, les forces de l’Axe en Méditerranée doivent rester sur la défensive jusqu’au règlement de la question russe. Celle-ci devrait être résolue dans le courant de 1942. Un peu de patience ! » Et comme Kesselring renâcle, il lui met les points sur les i : « Non, général ! Ce sont des impératifs de Haute Stratégie ! » Kesselring comprend alors fort bien d’où viennent les ordres.
Mer de Chine Méridionale
Au nord-est de Formose, le sous-marin français Le Centaure détecte une importante escadre de la Marine Impériale japonaise (IJN), avec au moins trois cuirassés, peut-être quatre, et un porte-avions.
Dans la soirée, le capitaine de vaisseau Bérenger, commandant l’escadre légère française basée à Cam-Rahn, s’envole vers Manille pour une conférence d’état-major.
5 décembre
Lyon
La livraison mensuelle de Témoignage chrétien publie le texte d’une lettre épiscopale “sur la Personne humaine” de Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, datée du 7 novembre. Elle a été lue en chaire, comme il l’avait commandé, dans presque toutes les paroisses de son archidiocèse[2], mais une décision de Laval en a aussitôt interdit la diffusion sur l’ensemble du territoire métropolitain, Corse comprise.
« Mes très chers Frères,
Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et qui reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.
Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ? Pourquoi sommes-nous des vaincus ? Seigneur, ayez pitié de nous. Notre-Dame, priez pour la France.
Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos Frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.
France, patrie bien-aimée, France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine, France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.
Recevez mes chers Frères, l’assurance de mon respectueux dévouement.
Jules-Géraud Saliège, archevêque de Toulouse »
Sans insister sur son œcuménisme – qui pourrait contribuer sans doute à aider la police du NEF et la Gestapo à identifier ses rédacteurs[3] – Témoignage chrétien reprend aussi des extraits d’une allocution prononcée à la fin du mois d’octobre par le pasteur Marc Boegner, président de la Fédération Protestante de France, devant une centaine de cadres de la jeunesse. Ce discours, pris en sténo et recopié à la main par quelques volontaires, a circulé depuis lors dans de nombreux milieux.
« Nous, protestants, nous sommes attachés à notre liberté de pensée et de conscience. Mais aujourd’hui, je le dis avec gravité, notre conscience nous dicte qu’il faut nous en tenir à une seule pensée. Nous ne pouvons plus prononcer qu’un seul mot, qui devient notre mot d’ordre, celui que Marie Durand[4] avait, à l’aide du manche de sa cuiller, gravé sur le mur de la cellule de la tour de Constance où elle fut détenue durant plus de trente ans pour avoir obéi à sa conscience : Résister. Ce mot est à la mode, me direz-vous ? Eh bien, oublions, pour une fois, notre austérité de huguenots et suivons la mode de grand cœur ! »
La position du pasteur Boegner, rapporte Témoignage chrétien, s’explique d’autant plus qu’il a été reçu par Laval le 15 octobre et lui a demandé de mettre fin aux déportations, ou du moins à l’aide apportée par l’administration française aux déportations. Il a fait le récit de cet entretien à des proches, que la revue s’abstient d’identifier : « Que pouvais-je obtenir d’un homme, a ajouté le pasteur, à qui les Allemands ont fait croire, ou qui fait semblant de croire, que les juifs emmenés de France vont en Pologne du Sud pour y cultiver les terres de l’État juif que l’Allemagne affirme vouloir constituer ? Je lui parlais de massacre, et il me répondait jardinage. »
Méditerranée Orientale
Le troisième LST, le Tasajera, rejoint ses aînés. L’Amirauté britannique a décidé la construction de trois autres LST, qui seront disponibles en septembre 1942.
Manille
L’amiral Sir Tom Phillips arrive en avion avec son état-major, pour une conférence avec l’amiral Hart et le commandant de l’escadre légère française au sujet des opérations navales contre le Japon.
[1] Patron de Presse, homme de Communication et éditeur, Vogel était le beau-frère de Jean de Brunhoff, l’auteur de Babar, et le père de Marie-Claude Vaillant-Couturier. Militant de gauche, il avait notamment publié dans Vu les reportages photo de Robert Capa et de Gerda Taro sur la guerre d’Espagne, avec des textes d’Ernest Hemingway.
[2] Sept curés et chanoines, partisans du Nouvel Etat Français, se sont refusé à en donner connaissance aux fidèles. Mgr Saliège, qui ne plaisante pas avec la discipline ecclésiastique malgré son souci de charité, a juré qu’ils ne perdraient rien pour attendre.
[3] Dans l’Église de cette époque, les acteurs de l’œcuménisme sont peu nombreux, mais fort connus.
[4] Marie Durand (1711-1776), fille de pasteur et épouse d’un remonstrant, fut internée durant trente-huit ans dans la tour de Constance, à Aigues-Mortes, pour participation aux assemblées et cultes clandestins des calvinistes du Vivarais, alors sous le coup de la révocation de l’édit de Nantes comme tous les protestants du Royaume.