Avril 1941 (3/3)

 

21 avril

Malte – RAF Hal Far

Le Groupe de Reconnaissance I/33 est tout entier déployé à Malte, où il partage la base d’Hal Far avec les Hurricane du Sqn 33 (qui n’a délaissé ses Gladiator que deux mois plus tôt) et du Sqn 261. Ses Amiot 351 et 354 décollent chaque jour pour des missions à haute altitude et grande distance au-dessus de la Méditerranée et de l’Adriatique. Et chaque vol est une affaire délicate car, pour parvenir aux 10 000 mètres qui leur donnent presque l’impunité face à la chasse italienne et les mettent en général à l’abri des Bf.109 déployés en Sicile en appui de la Regia Aeronautica, ils doivent d’abord filer vers le sud et grimper en spirale en vue de la Tunisie avant de prendre leur cap. Ils sont alors vulnérables aux incursions de chasseurs de l’Axe venus de Sicile – du moins, quand les tubes cathodiques du radar Würzburg I que la Luftwaffe vient d’installer sur les collines, à trente kilomètres de Syracuse, consentent à chauffer. C’est aussi du carburant brûlé aux dépens du rayon d’action.

Le GR I/33 est commandé par le lieutenant-colonel Alias (ce grade, non pas fictif, mais provisoire, le met sur le même rang qu’un wing-commander, ce qui ne nuit pas à la coopération entre alliés). Son état-major a été renforcé par trois officiers de liaison, dont deux Britanniques qui parlent la langue de Voltaire sans faute, ni d’autre accent que parisien ou méridional. The honourable Peter Deen DFC, six victoires durant la bataille d’Angleterre, l’a apprise à Sainte-Croix de Neuilly[1]. En effet, le père de ce flight lieutenant de la RAF, Lord Deen DSO CSI MC, brigadier à l’état-major de la Guard Division, élevait avant la guerre des chevaux à Chantilly et tentait de survivre à ses paris auprès des bookmakers d’Epsom, d’Ascot et d’Aintree. L’autre Britannique représente la Fleet Air Arm. Ancien élève du lycée Thiers de Marseille, le lieutenant-commander Sir Duncan Griffith-Jones Bt DSM a survécu au torpillage du HMS Courageous puis servi sur le HMS Kelly avec lord Louis Mountbatten. Sa dextérité à la pétanque stupéfie les Français. C’est le fils aîné de Sir Martin Griffith-Jones Bt KBE DSC RNR, représentant des Lloyds dans la cité phocéenne, tué à la barre de son yacht par un Stuka durant les dernières heures du Grand Déménagement.

Le troisième officier de liaison est André Jubelin, lieutenant de vaisseau dans l’Aéronavale. Revenu d’Indochine où il se morfondait sur le Lamotte-Picquet, Jubelin veille à la coordination avec la Marine Nationale et initie sur le tas les équipages du I/33 aux spécificités de la patrouille maritime. Il prend le manche quand Alias, passant outre aux consignes impératives réitérées par l’amiral Lemonnier lui-même, l’y autorise[2]. On apprécie ses talents de moniteur de boxe et ses dons de cuisinier. Le lieutenant-colonel Alias, homme dépourvu de préjugés, l’a nommé officieusement navigateur en chef de son groupe – « Un marin, ça navigue, non ? » – au mépris des querelles de bouton.

Depuis le début de la crise yougoslave, une mission sur deux est consacrée à la surveillance de l’Adriatique. Avec des torpilles réformées – l’arsenal de Malte aligne une quantité impressionnante de vieilleries pieusement collectionnées depuis que les Anglais ont enlevé l’île aux troupes de Napoléon – les mécanos du I/33, aidés de leurs collègues du 33 et du 261, sont parvenus à bricoler des réservoirs supplémentaires. Une paire de ces engins, installée sous le ventre d’un Amiot, lui donne de l’allonge, près de 1 800 kilomètres de distance franchissable au lieu de 1 200. S’ils prennent l’air bien à l’aube, à la lumière des goose necks qui balisent les pistes et en s’aidant de l’air frais du petit matin pour décoller en surcharge de carburant, les équipages ont paraît-il une chance, « une chance déraisonnable » ricane le capitaine Bernard Citroën (promu quatre jours auparavant), d’aller jusqu’à Trieste… et d’en revenir.

04h15 – Le 2nd officer Elizabeth Hallam, WAAF, officier météo d’Hal Far, elle aussi francophone, et le lieutenant de vaisseau Jubelin communiquent au lieutenant Mendès-France la synthèse des dernières indications. Authentique deb, Miss Hallam appartient à une famille de juristes. Son père, Tristram Hallam MC QC, gloire du barreau de Londres, a été mobilisé comme conseiller juridique de la vice-royauté des Indes. Ses deux frères servent par tradition dans les Coldstream Guards, où l’un est officier d’active, l’autre de réserve (ce qui, ces temps-ci, ne fait plus grande différence). Elle-même s’est engagée dans les WAAF for the duration en septembre 1939, alors qu’elle s’apprêtait à entamer sa deuxième année de géophysique au Newnham College de Cambridge.

– Nous prévoyons, dit la jeune femme avec juste assez d’accent pour donner à sa voix plus de charme, un ciel dégagé jusqu’à une ligne Corfou-Bari-Naples. Ensuite, une dépression centrée sur le nord de la Vénétie s’organise au sud des Alpes. Ce sera de plus en plus couvert. Votre plafond ne dépassera guère 3 000 pieds à Dubrovnik et moins de 2 000 pieds à Trieste.

– Épaisseur de la couche ? demande PMF.

– 9 à 10/10. Si je vous promettais des trouées en abondance, je mentirais. Il va vous falloir descendre très bas pour vos photos, lieutenant.

– Charmant !

– Vous aurez encore vent de travers à l’aller. Attention à ne pas dériver vers l’est…

– D’autant plus que les lolos de Lola augmentent votre fardage, coupe Jubelin.

Blonde, avec une carnation de préraphaélite, Miss Hallam rougit en pivoine. C’est le sergent-chef armurier Poivey qui a donné cette appellation aux réservoirs supplémentaires de fortune, d’évidence en raison de leur forme. Il aime sous-entendre qu’il a obtenu les faveurs d’une belle Italo-Espagnole de Tunis prénommée Lola, lorsque le GR I/33 stationnait à El Aouina. Tout le monde, à commencer par Alias, s’est rallié à ce nom de baptême. Mais Miss Hallam ne s’y fait pas. Ces Français !

– La dépression, reprend-elle, devrait glisser assez vite vers Ljubljana. Vous pouvez espérer que ça soufflera de trois-quarts arrière pour le retour.

– Au grand largue ? Je dirais à mon pilote de hisser la voile, plaisante Mendès. Ça économisera l’essence.

André Jubelin a préparé une carte générale de l’itinéraire qu’il va commenter avec sa faconde habituelle : « L’affaire est simple, mon vieux. À cette heure-ci, on dort chez les messieurs d’en face et leur Lavazza n’est même pas chaud. Dès le départ, vous filez plein nord en prenant, sans trop vous presser, votre altitude. Calculez d’être à 10 000 mètres au niveau du Vésuve. Plein nord toujours jusqu’à Pescara. Vous apercevrez aussi les Bouches de Kotor à droite. »

– Si je les vois !

– Vous les verrez ! Venez alors au 335 selon un axe médian par rapport aux deux côtes. Prévoyez une heure de vol en plus. Vous déboucherez sur Trieste à main droite et Venise à main gauche. On ne bouge plus, clic-clac, le petit oiseau est sorti, vous rebroussez chemin, pleins pots des deux bords, route au 140, tout droit jusqu’à distinguer le mont Pantocrator de Corfou, c’est plus calme, vous virez au 225 et vous êtes rendus.

– Si les 109 et les 110 de Vlöre nous laissent tranquilles. Sans compter qu’aller se baguenauder au large de Tarente…

Jubelin sourit : « Ils n’ont pas de radar. Et vous savez bien que leur système de repérage par le son sera aussi efficace qu’un chalut démaillé. Ils vous entendront à peine, sans pouvoir vous trianguler. Vous n’avez rien à craindre de quatre malheureux CR-42 en piquet d’incendie, quand même ! »

– Espérons-le, capitaine.

– Bon. Pour la gonio, n’espérez rien de Radio Venise, vu la météo. À tout hasard, je vous rappelle qu’elle émet sur 222 mètres, 1 350 kilocycles. Non, le mieux, pour vous caler, ce sera encore l’émetteur en italien de Radio Tirana, presque 50 kilowatts de puissance sur 187 mètres, 1 603 kilocycles. Au retour, vous vous branchez bien entendu sur une des trois fréquences de BBC Malta. Personnellement, j’ai un faible pour 118 mètres, 2 540 kilocycles.

– Et Beromünster ?

– Au petit bonheur la chance. Normalement, vous ne devriez pas les capter. Mais avec un émetteur de 600 kilowatts officiellement et 850 réels, plus les caprices de propagation des ondes, on peut s’attendre à tout. Ils sont, vous le savez, sur 560 mètres, 531 kilocycles.

04h30 – Le capitaine Citroën tire à fond sur les manettes des gaz. et lâche les freins. La queue de l’Amiot 354 Eau de Javel se lève après quinze secondes, mais il faut plus d’une minute et demie de roulage à l’avion pour quitter enfin le sol. Le sergent Élie Benayoun, dans le civil garagiste à Oujda, qui a remplacé Albert Ramirez mort de ses blessures, actionne le levier du train : « Roues rentrées ! » annonce-t-il quand les voyants s’éteignent.

– Pilote à tous. On grimpe. Mettez les masques.

– Cap au 360, indique PMF. Je corrigerai la dérive et je recalculerai notre route quand nous passerons l’Etna.

Bernard Citroën feint l’indignation pour obéir à un rite élaboré au fil des missions avec son navigateur : « Je ne dérive jamais de plus d’un degré, môssieur ! »

– C’est, môssieur, parce que je vous guide comme le muletier sa bourrique !

– Vous êtes un mal embouché, môssieur. Vous serez puni de quinze ans de guillotine !

– Mitrailleur paré, canon chargé et à la sécurité, réchauffage de la culasse enclenché, intervient le caporal-chef Hendoncq. Puis, d’un ton cérémonieux qui détone avec son accent ch’ti : « La compagnie a le plaisir d’informer ces Messieurs qu’ils trouveront tous les trois un thermos de thé et des biscuits sous leur siège. »

– Merci d’y avoir pensé, mitrailleur.

– De rien, pilote. C’est Miss Hallam qui s’en est occupée.

Si le groin du masque à oxygène ne dissimulait pas ses traits, peut-être verrait-on le capitaine Citroën piquer un fard : il n’est pas insensible au charme du 2nd officer des WAAF.

André Jubelin ne s’est pas trompé. La DCA italienne ne se réveille qu’au moment où l’Amiot survole les pentes du Vésuve. Mais ses obus explosent trop bas, loin derrière l’avion.

– Môssieur, vous avez dévié de 40 degrés et six dixièmes, annonce PMF en riant sous cape.

– Quarante degrés et six dixièmes ? Quelle fièvre, môssieur ! Vous voyez bien que vous me rendez malade ! Je m’en vais me faire porter pâle, môssieur.

– En attendant, pilote, essayez de monter au 350. Le vent nous déporte.

05h35Eau de Javel laisse sur sa gauche Pescara, que l’on distingue à peine sous des bancs de stratus et de strato-cumulus. On n’aperçoit pas les Bouches de Kotor.

La voix de Hendoncq vibre dans les écouteurs : « De mitrailleur. Une paire de Fiat G-50 à 5 heures, trois mille mètres en dessous à peu près. Ils ne nous rattrapent pas. »

– Merci, mitrailleur. Ouvrez l’œil. Nos amis sont enfin réveillés.

– Pilote, virez à gauche dans trente secondes, cap 330.

– Au 330. Bien compris, navigateur.

06h00 – Le sergent Benayoun compare les indications de ses jauges à la marche des trotteuses de son chronomètre. Il attend encore trois minutes, puis : « Mécanicien à pilote. Dans trente secondes, y’aura plus de benzine dans les lolos de Lola. Je passe sur les réservoirs d’aile. Larguez les bébés[3] quand vous voulez. »

Soudain allégé, l’avion semble faire un bond. Le sifflement de l’air sur les Plexi du cockpit et du nez monte à l’octave.

– Et réduisez d’un poil, pilote, s’il vous plaît, complète le mécanicien. Je suis pas trop content des températures du moulin de droite.

– Pilote à mécanicien. Ne vous faites pas de bile. C’est toujours la même chose après un changement des segments.

06h15 – Le lieutenant Mendès-France pose son crayon : « Navigateur à tous. On est en approche de l’objectif. Trieste dans dix minutes. J’arme les caméras. Venir au 70, pilote. »

– Au 70, bien compris. Pilote à tous. Dispositions de combat.

Dans cet équipage aguerri, les ordres sont inutiles. Chacun connaît sa partition.

– De mitrailleur. Sécurité du canon levée. Collimateur allumé.

– De mécanicien à pilote. Je passe sur réservoir central pour alimentation par gravité. Mitrailleuse armée, viseur éclairé. Extincteurs carlingue parés.

– De navigateur à pilote. Check-list.[4]

– Prêt pour la check-list, navigateur.

– Capots moteurs ?

– Ouverts en grand.

– Hélices ?

– Au petit pas.

– Mélange ?

– Riche.

– Température têtes de cylindre ?

– Dans le haut de la fourchette à droite, bon à gauche.

– Température paliers de vilebrequin ?

– Un peu chaud à droite… Je donne un coup de pouce au débit d’huile… Bon à gauche.

– Volets ?

– 10 degrés de volets sortis.

– Limitateurs de puissance ?

– Toujours embrayés. Bloqués par fil de plomb.

– Extincteurs moteurs ?

– Paré à droite, paré à gauche.

– Compas gyro ?

– En route.

– Horizon artificiel ?

– Satisfaisant.

– Check-list terminée, pilote.

– Merci, navigateur. Pilote à tous. On plonge jusqu’à 500 mètres. Resserrez les harnais. Prêts à tirer si on nous attend à la sortie de la crasse.

Le capitaine Citroën pousse sur ses commandes. L’aiguille du badin marque très vite 600, 650, 700, 720, 750 km/h. Celle du variomètre tourne à toute vitesse. L’altimètre est pris de vertige. Dans les nuages, des rafales de vent secouent l’Amiot qui vibre de tous ses rivets.

06h25 – Tout à coup, c’est la mer, grise comme à Ostende, couronnée d’écume, hachée par un clapot court. Là, à droite, presque à toucher, voici Trieste. À gauche, on distingue au loin le campanile de Venise.

– C’est magique, murmure le capitaine Citroën pour lui-même, avant d’ajouter, tout haut : « Pilote à navigateur. Regardez en dessous et dépliez votre Kodak. »

Sortant de Trieste, un convoi mixte, route au sud-est, s’organise sur deux files : trois pétroliers, cinq cargos, un bananier et un petit paquebot dont les ponts sont surchargés d’hommes – les photos montreront clairement des soldats aux capotes boudinées par les ceintures de sauvetage. Ces bateaux sont escortés sur leur avant par un croiseur léger et par une paire de destroyers sur leur arrière. Les trois bâtiments de guerre font feu de toute leur DCA, au total 20 pièces de 37 mm et 12 mitrailleuses de 13,2. Hors de portée mais pleins d’entrain, les canonniers des batteries des jetées entrent eux aussi dans la danse. Des fusées d’alerte de toutes les couleurs éclatent sans discontinuer. L’affaire pourrait devenir scabreuse si les MC. 200 Saetta de la Regia Aeronautica, basés sur le terrain de Ronchi dei Legionari, venaient à s’en mêler.

– Navigateur, reprend le chef de bord, grouillez-vous de leur tirer le portrait. L’endroit est malsain.

PMF attend trente secondes avant de répondre, d’un ton aussi placide que s’il avait dû photographier une réunion de famille : « Pilote, de navigateur. Terminé pour moi. Je crois avoir de bons clichés obliques. Pour les verticaux, je suis moins certain. On verra bien. »

06h28 – Le capitaine Citroën brise les plombs des limiteurs de puissance, d’un seul mouvement du poignet. Manettes des gaz en butée, il rentre dans l’édredon des stratus et lance l’Amiot dans une large spirale ascendante.

– Pilote à tous. On rentre à la maison. Enlevez les masques. Tea-time tout de suite avant qu’on ne les remette à 3 000. Bon appétit à tous. Mécanicien, je rentre les volets. Ne vous inquiétez pas, je rembrayerai les limiteurs à 4 000.

– Purée, ça sera pas trop tôt, grogne Benayoun, soucieux de la santé de ses deux protégés, avant de manger un biscuit et d’avaler deux gobelets de thé (en grimaçant, mais il a soif).

06h35 – Revenu à dix mille mètres, Citroën rend la main, repasse les hélices au grand pas et referme les capots des moteurs.

– Navigateur à pilote. Venez au 145.

– Mécanicien à pilote. Il va falloir rentrer à pied si on continue comme ça. Mes jauges, sur ma vie, elles sont en deuil.

– Pilote à mécanicien. Vous avez certainement des réserves cachées dans un coin.

– C’est pas une raison.

Il n’y a plus à garder le silence radio. Bernard Citroën murmure dans son micro : « Pyramid, Pyramid, Cycle-car two calling. Do you hear me? »

Le capitaine Citroën a été élevé par une nanny écossaise. À son accent, on pourrait le croire originaire de Kensington ou de Chelsea.

Loud and clear, Cycle-car two, répond la voix flegmatique du contrôleur.

Pyramid, a convoy southward leaving Trieste. Ten merchant ships including two tankers –repeat ten merchant ships including two tankers. Escort one light cruiser, probably a class Di Giussano – repeat one light cruiser – and two destroyers, probably Soldati class – repeat two destroyers. Roger.

Thank you, Cycle-car two. Ten merchant ships, a light cruiser, two destroyers. Have a nice fly home. Roger.

We’ll rush like hell, Pyramid. Keep our tea and breakfast sausages warm. Over.

L’Amiot vole ne pourtant qu’en croisière économique, poussé il est vrai par la brise de nord-est, comme le prévoyait le 2nd officer Hallam, ce qui lui permet de dépasser nettement les 350 km/h affichés par le badin.

07h45 – Le ciel s’éclaircit. Au sud, bien dessinés par le soleil qui se dégage des cimes de l’Albanie, apparaissent les rivages grecs, Corfou dominée par la masse du Pantocrator, le canal d’Otrante, les côtes des Pouilles et la pointe du talon de la Botte.

– Navigateur à pilote. Venez au 220 dans deux minutes.

– Pilote à tous. Attention, on va entrer dans le périmètre de Tarente.

07h55 – Le caporal chef Hendoncq a sans doute pris des leçons de sang froid auprès de son chef de bord : « Mitrailleur à tous. Un chasseur rital à nos six heures, loin. On dirait un 109 mais c’est pas un 109. Pas encore de danger, je crois. »

– Précisez, mitrailleur.

– Pilote, c’est comme un 109 en plus petit et bien plus fin. Il est pas Chleuh, sûr. Je vois les faisceaux sur les ailes.

– Pilote à navigateur. Montez dans le dôme et observez.

Le lieutenant Mendès-France quitte son siège. Debout, la tête dans la coupole de Plexi qui surmonte le fuselage, la courroie d’un Leica au cou, il s’empare de ses jumelles : « De navigateur à tous. C’est un Macchi Folgore. Je reconnais la silhouette du proto publiée dans le bulletin du ministère de l’Air. Théoriquement capable de 600 km/h en palier. Pilote, je vais prendre deux ou trois photos. »

Mais le Macchi, peut-être victime de troubles de jeunesse, surchauffe. Le blanc des vapeurs de glycol s’échappe du capot. Gaz réduits, il oblique à droite et descend presque en plané vers Reggio de Calabre.

– Mitrailleur à tous. Il avait chaud aux miches et froid aux pieds. Il nous abandonne.

– Poh, poh, poh, dis, c’est pas un ami fidèle, çui-là ! commente le mécanicien.

– Heureusement, réplique Bernard Citroën. À voir ce qui reste dans les réservoirs, on devra bientôt refaire les pleins avec le thé… s’il y en a encore.

08h15 – Malte appelle : « Cycle-car two from Pyramid. You’re nearly home, Cycle-car two. Follow vector 228 – repeat 228. And be cautious at landing. A couple of eyety italian bombers have decided at dawn to fix Hal Far airfield. It’s a jolly mess! Roger. »

We’ll wear belt and braces, Pyramid! I’ve understood vector 228. We’ll change route for vector 228 in 30 seconds. Over.

– Pilote, 20 minutes pour Malte, calcule PMF.

08h35 – Hal Far est en vue. La tour de contrôle envoie une fusée verte.

08h40 – L’Amiot 354 Eau de Javel se pose enfin. Quand ils referont les pleins, tout à l’heure, les mécanos constateront qu’il n’y a plus que quatre gallons et trois pintes d’essence, en tout et pour tout, dans les réservoirs.

08h50 – Le group captain Morris, commandant la base d’Hal Far, le wing commander Mac Cornell, CO du Wing 333, qui regroupe le GR I/33 et les squadrons 33 et 261, et le lieutenant-colonel Alias finissent d’interroger Bernard Citroën et Pierre Mendès-France.

– Beau travail, dit Alias.

Nice show, ajoute Mac Cornell.

The Royal Navy expresses its gratitude, conclut Morris. Their Lordships did seem as happy as ducks under the rain. They’ve sent at once two subs. Tally ho!

– Jubelin et Griffith-Jones frétillent, ajoute Alias. Prenez donc votre second breakfast et reposez-vous un peu. Lunch à 12h30, briefing à 13h15. Pour vous détendre, une mission tranquille de patrouille maritime vers le Péloponnèse à 14h00.

C’était une matinée de tous les jours dans la vie du lieutenant Mendès-France et de ses compagnons de combat.

 

Affaire d’Irak

Rasheed Air Base

00h30 – Décollage à destination de Tirana-Rinas des trois Ju-90 qui ont survécu à l’attaque de la RAF. Ces avions ont bénéficié des ultimes réserves de méthanol, entreposées à l’écart. Désormais, il faudra (mais comment ?) reconstituer le stock ou renoncer aux vols à partir de la grande base proche de Bagdad.

08h45 – Nouvelle intervention des Wellington de Shaibah, « just in order to finish the job » a dit Sir Arthur Longmore. Les bimoteurs attaquent dans d’excellentes conditions et sans opposition. Deux Ju-90 endommagés la veille sont détruits définitivement, ainsi qu’une huitaine d’appareils irakiens de types variés. Le détachement de la Luftwaffe ne dispose plus d’outillages ni de pièces détachées: ils étaient, pour l’essentiel, entreposés dans le hangar principal, dont rien ne subsiste qu’une carcasse tordue.

10h15 – Message radio de l’Oberleutnant Kalwer, officier allemand présent le plus ancien dans le grade le plus élevé, à Pfiffelsdorfer : « Alles kaputt. Können nichts mehr machen. Brauchen sofort Befehle. »[5] Il conclut par un « Heil Hitler! » qui contient sans doute autant de désespoir que d’ironie, puisque Kalwer, la Gestapo le sait, n’a guère d’affinités avec le nazisme. Ce texte est envoyé en clair. La machine Enigma de la base a disparu, elle aussi, dans les bombardements.

Luftplatz Kirkouk

02h30 – L’Oberstleutnant Pfiffelsdorfer et les majors Bäumler et Güstrow ont attendu le milieu de la nuit pour rendre compte à Berlin, l’un à la Tirpitzufer, les autres à Jeschonneck, afin de ne pas polluer les festivités de la célébration de l’anniversaire du Führer. Ils ne fardent cependant pas la réalité. Pfiffelsdorfer en vient à recommander de mettre fin sur le champ à Ostmond et d’ordonner au personnel de se disperser pour rejoindre la Turquie par groupes de deux ou trois. Bäumler considère ne pas pouvoir mener plus de trois raids, et encore, avec les moyens qui lui restent. Après, écrit-il, il faudra saboter les appareils – ceux, du moins, qui n’auront pas été abattus ou détruits au sol dans les jours (ou les heures) à venir – et les pièces de Von Fontaine-Pretz. Quant à Güstrow, il ne dispose plus que de quatre Ju-52 en état de voler. Sauf contrordre, qu’il jugerait suicidaire, il tentera un retour sur Constantsa dans la nuit du 21 au 22, en emmenant quelques blessés.

07h45 – Deux He-111 et trois Bf-110 décollent pour une mission de bombardement et de mitraillage sur les chars et les CPLE du GTZ. Ils parviennent à mettre un R-35 hors de combat et à incendier plusieurs camions (huit morts, vingt-six blessés). Mais ils sont coiffés par les quatre Morane 406 de la patrouille de protection. L’un des 110 est descendu par le lieutenant Voltz. Un des He-111, circuits hydrauliques endommagés, fauche son train en se posant à Kirkouk.

12h30 – Réponse de Pfiffelsdorfer au message de Kalwer. Il lui donne l’ordre de faire sauter tout ce qui lui reste et de conduire ses hommes à Kirkouk par la route en partant le 22 à l’aube.

17h30 – Raid de deux He-111 et de deux Bf-110 devant Fallujah, que les avant-gardes de la 4th Cavalry Brigade sont sur le point d’atteindre. L’un des 110 ne regagne pas sa base, pour une raison inconnue.

19h00 – L’Oberleutnant Schmittlein, officier mécanicien, annonce à Pfiffelsdorfer et à Bäumler qu’il ne pourra faire voler le lendemain qu’un He-111 et deux Bf-110. Les autres avions ne sont plus réparables avec les moyens dont il dispose encore.

Londres

02h30 – Les quotidiens sortent des rotatives de Fleet Street. Du tonitruant « British Triumph In Iraq » du Daily Mail, en caractères d’affiche sur la Une, au précautionneux « First Successes At Last In Middle-East » du Times, en page deux comme toujours, la presse de Londres, de Manchester et d’Edinburgh insiste sur la défaite annoncée de Rachid Ali. Si les journaux “de qualité” se sont pliés à une “recommandation” du Foreign Office pour faire allusion de ci de là à la participation française à la campagne d’Irak, les gros tirages la passent sous silence.

07h00 – Dans ses bulletins d’information sur ondes moyennes en anglais, en français, en néerlandais et en norvégien – et en allemand, bien entendu, la BBC ironise sur « le beau cadeau d’anniversaire » fait par les Alliés au Führer. Ces commentaires moqueurs sont repris sur ondes courtes, à destination de l’Europe de l’Est, puis dans le service mondial. Les écoutes allemandes ne manquent pas de les capter.

Ankara

09h00 – Sur ordre exprès de Churchill, relayé par un télégramme d’Anthony Eden, l’ambassadeur du Royaume-Uni, Sir Hughe Knatchbull-Hugessen KCMG[6] demande à être reçu d’urgence par le président Ismet Inönü.

10h30 – Inönü a revêtu son uniforme de général. Sir Hughe porte la jaquette.

– Je regrette, dit-il, d’avoir à présenter à Votre Excellence les protestations vigoureuses du gouvernement de Sa Majesté britannique. Mon pays est, hélas, en droit de considérer que la Turquie n’a pas respecté les obligations que lui impose sa neutralité, en tolérant que des avions d’une puissance belligérante survolent son territoire à de nombreuses reprises. Il serait regrettable, je dois le souligner, que le gouvernement de Sa Majesté soit contraint de donner un cours différent à ses rapports avec la République turque.

– Monsieur l’ambassadeur, la Turquie se doit de rejeter, avec la plus extrême fermeté, les incriminations de votre gouvernement, rétorque Inönü. Si, d’où qu’ils viennent, des avions étrangers avaient tenté de pénétrer sans autorisation dans l’espace aérien de mon pays, croyez bien, je vous prie, qu’ils auraient tous été abattus, sans exception. Mais je prends acte de cette protestation, à laquelle notre ministre des Affaires étrangères, il va de soi, répondra bientôt en la forme.

Ce rite expédié, Ismet Inönü et Sir Hughe passent aux choses sérieuses : volontaire ou pas, la complaisance turque a un prix et le moment est venu de solder les comptes – ce que le président et l’ambassadeur savent l’un comme l’autre. Inönü aborde notamment les livraisons de chrome turc à l’industrie de guerre britannique qui pourraient, dit-il, progresser dans les semaines à venir en volume comme en valeur. Sir Hughe laisse entendre que les Alliés, si leurs relations avec la Turquie connaissaient une évolution positive, envisageraient alors d’autoriser le transport jusqu’à Istanbul et Antalya, au titre des navicerts, de contingents supplémentaires de café d’Ouganda, du Kenya et d’Amérique latine (on sait l’importance du café pour les Turcs), voire de blé d’Argentine.

– Monsieur l’ambassadeur, conclut Inönü, je vous demande de transmettre à Sa Majesté George VI l’assurance de mes sentiments personnels d’amitié.

– Je suis certain que mon souverain y sera sensible et ne manquera pas de me charger de vous assurer qu’il n’a, lui aussi, que de l’amitié pour Votre Excellence, répond Sir Hughe.

Londres

12h30 – Anthony Eden déjeune au temple du parti Conservateur, le Carlton Club, sur Pall Mall, avec Joseph Paul-Boncour, ancien président du Conseil, plusieurs fois ministre de Affaires étrangères, devenu Haut-Commissaire de France au Royaume-Uni[7]. Dans son français sans défaut, le Foreign Secretary explique, au moment du porto et des cigares, qu’il tient à « dissiper des malentendus inutiles ». En bref, Whitehall souhaiterait que Dentz ne prenne que le titre de “gouverneur militaire de Mossoul et Kirkouk” – aussitôt, s’entend, que Kirkouk sera conquise, ce qui ne saurait tarder. Cette appellation soulignerait le caractère provisoire, « disons… opérationnel, si c’est bien le mot en français » précise Eden, de sa fonction.

Par ailleurs, et sans aucun lien avec ce qui précède, comme il va de soi, Eden lui-même veillera désormais à étouffer dans l’œuf et à sanctionner si besoin les propos inconséquents de certains qui se sont pris, ironise-t-il, pour des Lawrence au petit pied ou des apprentis Sir John Philby. « Mais leurs prétentions n’étaient que des… preposterous iniquities ! » conclut-il, le mot français lui manquant pour une fois. « Billevesées ? » suggère Paul-Boncour en souriant. Eden hoche la tête, lui aussi tout sourire, et ajoute : « Le gouvernement de Sa Majesté accorde plus de prix, croyez-le bien, cher ami, à son alliance avec la France qu’à quelques barils de pétrole. »

Paul-Boncour salue le réalisme britannique. « Cependant, dit-il, si j’apprécie à titre personnel vos propos, je ne peux, à ce stade, que me borner à retransmettre vos propositions à mon ministre – avec un commentaire favorable, bien sûr. »

15h00 – Winston Churchill se rend à la Chambre des Communes pour annoncer lui-même que la crise irakienne est en voie de règlement « grâce aux forces armées de Sa Majesté et au concours de nos fidèles amis français. » Le roi George VI en a été « delighted »[8], ajoute-t-il, et lui a demandé d’en faire part aux honorables députés. Le succès n’est pas contestable et le célébrer permet de faire oublier, pour un temps au moins, les déboires des forces de Sa Majesté en Albanie face aux unités de Rommel. Néanmoins, attablés en meute à la buvette du lobby de la Chambre devant leurs pintes de bitter, certains chroniqueurs parlementaires, qui en ont vu bien d’autres, n’abdiquent rien des préventions que le Premier ministre leur inspire depuis tant d’années et continuent de le tenir seulement pour un histrion doué.

Sud de l’Irak

La 4e Division irakienne, en partie disloquée, abandonnant souvent ses armes et son matériel, bat en retraite par tous les moyens, trop rapidement, dans la plupart des cas, pour que les brigades de la 10e Division Indienne de Slim parviennent à la rattraper. En effet, malgré les convois fluviaux poussés à toute vapeur sur le Tigre et l’Euphrate, une noria de camions et le recours à la voie ferrée, la logistique britannique peine à suivre. Les renseignements recueillis par les Intelligence officers auprès des prisonniers indiquent que le commandement irakien espère se rétablir dans la nuit du 22 au 23 sur une ligne plus ou moins fortifiée Kut - marais de Dalma - Ad Dagharah, dont les premiers travaux, confiés à des fellahs réquisitionnés sans ménagement, ont débuté avec les conseils de deux spécialistes allemands.

Neuf Gladiator de Shaibah opèrent à partir d’un terrain de fortune aménagé à proximité d’Ar Rifai. Sans se lasser, ils attaquent les colonnes irakiennes, où se mêlent des camions civils ou militaires d’âges et de provenance divers, des chevaux, des mulets et jusqu’à des dromadaires qui ne trouvent guère de possibilités de se camoufler en rase campagne.

Habbaniyah

L’investissement de la base est complètement levé. Mais la 1ère et la 3e Divisions irakiennes, sévèrement étrillées la veille, sont parvenues à se rétablir autour de Fallujah grâce au sacrifice de la brigade motorisée, qui a tenu Kingcol en respect. Elles contrôlent le pont sur l’Euphrate et maîtrisent les deux routes qui mènent à Bagdad. Appuyées par l’artillerie, les unités irakiennes ont même pu monter quelques contre-attaques pour se donner de l’air. En accord avec Quinlan, Clark et Kingstone décident d’accorder une journée de demi-repos à leurs troupes et de reporter la poussée décisive au lendemain. En attendant, les avions de la Strike Force harcèlent les positions irakiennes – « just to sweeten them a bit » a déclaré le colonel Roberts en demandant leur appui à Davies – et les Audax et Oxford se relaient donc pour « attendrir un peu » les Irakiens à la bombe légère et à la mitrailleuse de 0.303.

17h30 – Les restes de la brigade motorisée irakienne – une douzaine d’engins, au plus, et à peine l’équivalent de trois compagnies de fusiliers sur camions – ont attendu la fin du plus gros de la chaleur pour une attaque désespérée, appuyée par une section de mortiers Stokes, vétérans de l’Autre Guerre. Mais, après une progression de cinq cent mètres à peine, la riposte du 12th Essex et des Assyrian Levies, soutenus par la Household Cavalry conduite par son colonel, Sir Frederick Donoghue CVO DSO MC, ramène les Irakiens sur leurs lignes de départ, avec de lourdes pertes en hommes et en matériels.

Front de la DLML

La résistance de la 2e Division irakienne s’est raidie davantage encore, sans pour autant empêcher le GTZ de pousser une pointe jusqu’aux abords de Kirkouk.

Larminat a demandé à Loustaunau-Lacau de s’installer sur ses positions et de remettre à sa disposition ses chars. Il prévoit pour le matin du 22 une attaque commandée par le lieutenant-colonel de Terrefort, chef de corps du 12e RCA, avec une trentaine de R-35 et une dizaine de Rolls-Royce du 11th Hussars, en avant du GTL et du GTC progressant de concert. L’objectif avoué est de s’emparer de Nuzi, en sorte que les légionnaires et les zouaves du GTZ n’aient plus qu’à cueillir Kirkouk, totalement découverte, comme un fruit mûr. Pour la première fois, le mouvement des blindés pourra être appuyé au plus près par une batterie d’automoteurs de 75 arrivés de Damas, l’avant-veille, par la route. Dus au capitaine Bich, champion des matériels de circonstance, ces engins réunissent un canon modèle 97 sur plateforme Arbel et un châssis de half-track M3 dont six exemplaires ont été envoyés par Alger fin avril aux troupes du Levant.

Les avions de Stehlin se sont bornés à des activités de patrouille, sans s’engager au dessus de Kirkouk. Le chef de l’EAML veut conserver le maximum de potentiel pour l’aligner en soutien de l’attaque du lendemain.

Berlin - Reichsluftfahrtministerium

10h30 – Le Reichsmarschall est revenu d’excellente humeur du Berghof où il avait présenté le dimanche à midi ses vœux au Führer. Il a tenu à piloter lui-même son FW-200 personnel jusqu’à Karinhall où il a passé la nuit. Il n’est revenu à Berlin qu’en début de matinée, pour présider la conférence d’état-major hebdomadaire. Mais les nouvelles d’Irak, détaillées par Hans Jeschonneck et Theo Osterkamp, assombrissent aussitôt sa mine. Ernst Udet ne dit rien. Cherchant des boucs émissaires, comme de coutume, Goering choisit cette fois de s’en prendre aux exécutants qu’il se reproche, grince-t-il, d’avoir trop longtemps traité comme ses propres enfants: des enfants gâtés. « Ich bin über die Kerle sehr enttäuscht »[9] geint-il. Et, comme son entourage garde le silence, il ajoute : « Und Maul zu, besonders für den Führer! »[10]

17h15 – Cédant aux instances de Jeschonneck, Goering finit par confirmer l’ordre de retour des Ju-52 de Güstrow sur Constantsa. Bäumler et Von Fontaine-Pretz doivent « lutter jusqu’à leur dernier souffle pour le Führer et pour le Reich » avant de détruire leur matériel et de se joindre aux survivants des Fallschirmjäger pour tenter de gagner la Turquie.

Ankara

17h00 – Une dépêche de l’agence turque Anadolu (Anatolie) indique que le général Yasar Benakoglou, chef de la Défense aérienne, a été nommé attaché militaire à Santiago du Chili et remplacé par son adjoint, le colonel Sar Izmiriyet, promu général de brigade.

17h30 – Convoqué au ministère des Affaires étrangères turc, l’ambassadeur Franz von Papen n’est reçu que par le directeur du département Europe centrale. Sans serrer la main de son interlocuteur, le haut fonctionnaire lui remet une “note verbale”[11] très à cheval. Ce texte, rédigé en français, langue dont les Turcs se sont souvenu fort à propos qu’elle est celle de la diplomatie par excellence, accuse la Luftwaffe de violations de l’espace aérien turc et précise, sans les circonlocutions d’usage : « Si ces faits devaient se répéter, la Turquie n’aurait d’autre choix que de reconsidérer, non seulement le niveau, mais jusqu’à l’existence même, de ses relations d’État à État avec le Reich grand-allemand. »

Berlin - Reichsluftfahrtministerium

20h45 – Le major von Ischgl, officier d’ordonnance d’Udet, inquiet de ne pas voir son chef quitter le ministère pour aller dîner, pénètre dans son bureau. Udet est affalé, la tête sur sa table de travail à côté d’une bouteille de cognac. Sa main serre son pistolet, un Walther P38 dont la sécurité a été levée. À l’évidence, le Generalluftzeugmeister a eu l’intention de se donner la mort pour des raisons que von Ischgl ne peut comprendre à ce stade, mais l’ivresse a eu raison de lui avant qu’il puisse presser la détente. Sans perdre son sang-froid, le major téléphone à Osterkamp, à son domicile personnel du Prenzlauerberg. “Onkel Theo”, qui sait son monde, lui interdit d’en parler à qui que ce soit et lui ordonne de ne pas bouger avant son arrivée.

21h25 – Osterkamp et Von Ischgl ramènent Udet chez lui, dans sa voiture conduite par son chauffeur personnel. Ils le veilleront toute la soirée.

Luftplatz Kirkouk

22h30 – Arrivée d’un message Enigma du SS-Reichsführer Heinrich Himmler. Il ordonne à Pfiffelsdorfer de saisir la “Stèle de Zarathoustra”[12] déposée au musée de Bagdad et de l’expédier à Berlin. Cette œuvre – des caractères cunéiformes tracés sur une plaque de terre cuite émaillée – passe, aux yeux de certains nazis, pour l’un des textes sacrés du peuple aryen. Himmler a confié à Reinhard Heydrich qu’il entendait exposer cette stèle à la vénération des futurs cadres de la SS dans la salle d’honneur de la Junkerschule de Bad Tölz. Heydrich, qui n’en pensait pas moins, s’est abstenu de sourire de la lubie de son chef.

 

 

22 avril

Berlin

Le gouvernement allemand adresse au gouvernement yougoslave un ultimatum exigeant le droit de passage pour les forces de la Wehrmacht jusqu’à la frontière grecque.

 

Alger

Arrivée du journaliste Hubert Beuve-Méry après une odyssée de plusieurs semaines.

Repéré à Vannes par l’une des polices de Laval, il s’est réfugié chez un neveu, ostréiculteur sur l’île d’Arz, en plein golfe du Morbihan, où la garnison allemande se limite, le jour seulement, à deux Matrosen de la Kriegsmarine qui assurent assez vaguement une mission de guet (pour avertir Kernevel d’on ne sait quoi) et de surveillance de la criée locale (dont la durée moyenne journalière est inférieure à une demi-heure). Beuve-Méry est parvenu à se faire accepter par le patron d’un sinagot[13], la Marie-Jésus, autorisé par les Allemands à sortir du golfe deux fois par semaine pour aller pêcher le bar, le lieu et la sole du côté de Groix et ramasser ses casiers à crustacés aux abords de la Teignouse.

En réalité, le patron de la Marie-Jésus, Job Kerroc’h, et ses deux matelots avaient, de longtemps, décidé de rejoindre l’Angleterre, en mettant à profit la première nuit de brouillard pour échapper aux assiduités des gardes-pêche à croix gammée, faire route plein ouest durant deux jours et remonter ensuite plein nord. Ce plan a fonctionné par miracle, en dépit des avions allemands qui ont survolé le sinagot à trois reprises. La Marie-Jésus , au terme d’un voyage de huit jours et huit nuits, est arrivée devant Penzance. Les Britanniques ont apprécié que Job Kerroc’h, par courtoisie, ait pensé à hisser l’Union Jack au mât de misaine.

Après trois jours d’interrogatoires polis mais fermes, Beuve-Méry, Kerroc’h et leurs deux compagnons ont été autorisés à séjourner en Grande-Bretagne. Le journaliste a obtenu assez rapidement une place sur le vol régulier Londres-Alger via Lisbonne. Job Kerroc’h, qui est second maître canonnier dans la réserve, Hervé Le Bihan et Yves Leguen ont été envoyés au dépôt permanant de la Marine nationale de Portsmouth, en attente d’embarquement sur un bâtiment français.

À la demande de Jean Zay, Hubert Beuve-Méry assurera à partir du 10 mai une chronique de politique étrangère sur Radio Alger, tout en donnant des articles à diverses publications à son gré.

 

Athènes

« Ridicule, honoré et chanceux ! Je débarque en clopinant à Athènes, je trouve une chambre dans un hôtel plein de journalistes et d’officiers d’état-major et, à l’heure du dîner, en arrivant au bas de l’escalier de marbre, somptueux quoique très démodé, je rate une marche, une douleur aiguë me mord la cheville et je m’étale lamentablement au milieu d’un groupe d’officiers de marine français et anglais. Ils me relèvent et l’un d’eux s’écrie : “Mais c’est William Clifton !” Bien que, depuis des années, seul notre vénéré Directeur de la Rédaction m’appelle William, pour me reprocher mes notes de frais, j’essaye d’être aimable, d’autant plus qu’ils n’ont pas l’air de m’en vouloir d’avoir renversé leurs verres d’ouzo sur leurs uniformes. En essayant d’oublier ma cheville, je grimace: “On se connaît ?” Celui qui m’a reconnu se met à rire et brandit un numéro de ce cher NY Times, qui a apparemment voyagé plus vite que moi et qui arbore en couverture ma photo et ce bel article signé du Rédac’ Chef mais dont je suis sûr que c’est toi qui en as écrit l’essentiel. Le Prix Pulitzer pour mes reportages en Corse ! J’en étais muet de stupeur (et, je dois dire, de joie). Il faudra tout de même que je me fende d’une belle lettre émue, si je ne peux pas rentrer à temps aux States pour le recevoir. Mon lecteur du NYT m’a invité à dîner et m’a fait remarquer avec pertinence que ma cheville risquait de me gêner quelque peu pour crapahuter dans les montagnes albanaises. “Que diriez-vous d’un endroit moins touristique, mais où vous n’auriez pas à marcher pour suivre les combats ?” Encore une fois, cette bonne vieille Lady Luck… » (lettre de Bill Clifton à Robin Meyrson).

 

Affaire d’Irak

Luftplatz Kirkouk

01h15 Emmenés par le major Güstrow, les quatre Ju-52 qui ont survécu aux attaques françaises décollent pour Constantza à la lueur des phares des véhicules et de quelques lampes tempête. Chaque appareil emmène un infirmier et quelques blessés.

02h40 – Arrivée d’un message Enigma dont l’en-tête indique pour origine le quartier général du Führer. Pfiffelsdorfer, réveillé par l’officier de garde, décide d’attendre le matin pour le décrypter. « La journée sera longue et j’ai besoin de dormir » explique-t-il sans chercher à convaincre.

06h15 – La base est survolée par un Potez de reconnaissance de l’EAML qui prend ses clichés à 2 000 mètres d’altitude, trop haut pour risquer d’être atteint par les obus de 20 mm. Von Fontaine-Pretz a d’ailleurs ordonné de ne pas ouvrir le feu pour ne pas dévoiler les nouveaux emplacements de ses pièces, qui ont été déplacées la veille au soir et soigneusement camouflées.

Fallujah (front centre)

06h30 – Toute l’artillerie disponible du côté britannique, y compris les deux obusiers de Seamus O’Shea et les vieux mortiers Stokes des Assyrian Levies (théoriquement à la retraite depuis douze ans), ouvrent le feu pour une préparation d’une demi-heure.

07h00 – Les Matilda II et les automitrailleuses de la 4th Cavalry Brigade partent à l’abordage des positions des 1ère et 3e Divisions irakiennes. La Household Cavalry tombe dans un champ de mines qui désempare plusieurs de ses engins mais les deux unités de la Yeomanry progressent malgré le tir de fusils Boys désagréablement ajustés. Le major-général Walters fait serrer le 12th Essex et les Assyrian Levies derrière les blindés pour s’assurer du nettoyage du terrain. Il garde le King’s Own en réserve.

Front “français” (nord)

07h15 – Le groupe de 105 et le groupe de 75 du GTZ commencent un barrage destiné surtout à faire du bruit. La trentaine de R-35 des Chasseurs d’Afrique et les automitrailleuses du 11e Hussars, appuyés par les six automoteurs du capitaine Bich, démarrent devant les CPLE et la compagnie mobile de fusiliers-marins après une préparation d’à peine dix minutes. Sur la droite du dispositif, les Sénégalais et les Coloniaux du GTC d’Ingold s’élanceront un quart d’heure plus tard, en même temps que les London Rifles du GTL du colonel Arbuthnot sur la gauche.

Luftplatz Kirkouk

07h30 – Finalement, les mécaniciens allemands, à force de débrouillardise, ont plus ou moins réparé un He-111. Ce sont donc deux bombardiers qui décollent, avec les deux derniers Bf-110 opérationnels, pour attaquer les éléments avancés alliés sur le front “français”. Le major Bäumler a pris les commandes de l’un des Messerschmitt.

Front sud

07h40 – Les trois brigades de la 10e Division de Slim ont repris leur avance sur des axes sud-est - nord-ouest. Les reconnaissances aériennes montrent que la 4e Division irakienne continue de se replier aussi vite qu’elle le peut. Les clichés indiquent aussi que les travaux de mise en place d’une ligne de défense improvisée, de Kut à Ar Dagharah, progressent rapidement ; sans doute les Irakiens ont-ils pu réquisitionner davantage de paysans. L’avance des colonnes britanniques est couverte en permanence par des patrouilles de Gladiator qui mitraillent les adversaires en retraite dès qu’ils en ont l’occasion. En accord avec le lieutenant-général Quinlan, le commodore Alistair Mough CB DSC, commandant de la Royal Navy à Bassorah, a fixé Kut comme objectif du jour aux paddle-ships du lieutenant-commander Martin et Hafak au convoi de remorqueurs et de barges du lieutenant-commander Costello RNVR (un ancien pilote du canal de Suez), afin d’acheminer les vivres, les munitions et le carburant au plus près de la ligne de front, tout en offrant aux blessés un abri aussi sûr et confortable que possible.

Front “français”

07h55 – Avant même d’être parvenus au-dessus de leur objectif, Heinkel et Messerschmitt, qui volent à 1 800 mètres, sont coiffés par les quatre Morane 406 de la patrouille haute de protection, que rejoignent très vite les quatre 410 de la patrouille basse. Les pilotes allemands combattent en désespérés, mais leurs quatre avions sont abattus ; il n’y a pas de survivant. L’EAML enregistre la perte du 406 de l’adjudant Lorrain, qui saute en parachute de son avion en feu après avoir descendu le 110 du major Bäumler mais se blesse grièvement ; de plus, le 410 du sergent-chef Voilquin se pose sur le ventre à Mossoul. Irréparable sur place, il sera abandonné.

Luftplatz Kirkouk

08h00 – Composé de voitures, camionnettes et camions de modèles divers – tous réquisitionnés de haute lutte dans la soirée précédente, l’arme à la main – le convoi qui amène les personnels de Rasheed Air Base entre dans le périmètre. Il n’y a là qu’une quarantaine d’hommes à peine (les autres sont disséminés du côté de Fallujah ou sur le front sud). Kalwer rend compte à Pfiffelsdorfer que le trajet en pleine nuit depuis 22h30, tous feux éteints de crainte d’être attaqués par un avion de la RAF ou de l’EAML en maraude, s’est avéré ardu. « Mensch Maier, das war Sport! »[14] s’écrie-t-il.

Un peu soulagé par cette arrivée, Pfiffelsdorfer déchiffre le texte du Führerhauptquartier arrivé dans la nuit et se félicite de ne pas l’avoir fait plus tôt. Le message prohibe en effet tout survol du territoire de la Turquie, ce qui aurait interdit aux Ju-52 de Güstrow de regagner le continent européen. L’Oberstleutnant ne révèle son contenu à personne, mais il le déchire avec calme devant tout le monde, en déclarant à qui veut l’entendre qu’il ne leur était nullement destiné : « Ein Richtungsfehler » (une erreur de direction)  affirme-t-il à la cantonade. Froidement, il ajoute, passant apparemment du coq à l’âne : « Natürlich hoffe ich, daß der Güstrow und seine Leute sicher und sehr ruhig nach Constantza geflogen sind, und nun ein richtiges Frühstück fressen können. »[15] Von Fontaine-Pretz a compris et, nazi bon teint pourtant, il opine du bonnet, quoi qu’il en puisse penser par ailleurs.

Fallujah

08h15 – Le dispositif de la 3e Division irakienne cède sous la poussée de la Royal Wiltshire Yeomanry et des Assyrian Levies. La combativité de ces troupes locales en situation d’offensive est une bonne surprise. Walters fait alors avancer le King’s Own qui peut pénétrer dans les faubourgs. Mauvaise surprise en revanche, les fantassins vont vite découvrir que des éléments irakiens, renforcés par quelques Allemands, se sont retranchés dans la ville et s’apprêtent à la disputer rue par rue et maison par maison. Sur la suggestion du Brigadier Kingstone, Walters a recours à la RAF Infantry pour tenter de trouver un itinéraire de contournement. Mais ces reconnaissances butent sur des mines éparses.

Pendant ce temps, la Strike Force intervient aux entrées de la ville pour interdire l’arrivée de renforts et éliminer les engins survivants de la brigade motorisée irakienne, notamment deux lentes Autoblinda qui essaient de venir aider leurs camarades.

Front “français”

08h25 – Loustaunau-Lacau se souvient des combats de 14-18. Il fait allonger le tir de ses batteries avant de lancer « au cul de nos obus » (dit-il) ses CPLE et le premier bataillon de ses zouaves. Les légionnaires ont sauté de leurs camions et progressent à leur pas, comme s’il s’agissait de défiler à Sidi Bel Abbès pour Camerone. Nombre d’entre eux, par défi ou par négligence, refusent le casque et partent en képi blanc. Soucieux de faire aussi bien qu’eux, les zouaves[16] ont mis la baïonnette au canon et ils avancent de buissons d’épineux en arbustes étiques, en chantant à pleine voix un air à la mode pendant l’Autre Guerre sur lequel le capitaine Boyer, un Pied-Noir, vient d’écrire des paroles nouvelles : « C’est nous les Africains / Qui revenons de loin… » Les troupes ont la consigne de s’emparer de la première ligne irakienne, puis de marquer un arrêt en attendant que les GTC et GTL aient atteint leurs objectifs.

09h00 – Les blindés des Chasseurs d’Afrique et des Hussars ont enfoncé les positions irakiennes devant Nuzi. Cependant, plusieurs chars et automitrailleuses ont sauté sur des mines, d’autres ont été atteints de plein fouet par l’artillerie irakienne tirant à vue directe. L’un des 75 automoteurs, touché par un 17-pounder dans un casier à munitions, a explosé. Larminat décide de confier aux Chasseurs libanais la prise de Nuzi proprement dite. Le GTL contournera la ville par le nord et le GTC par le sud. Ils remonteront ensuite avec les automitrailleuses des Hussars sur le nord-est pour prendre à revers les défenseurs de Kirkouk, aux prises frontalement avec le GTZ, et s’attaquer à la base aérienne située douze kilomètres au sud-est de la ville. Les R-35 disposeront d’une vraie pause d’une heure et demie, pour désensabler et graisser les trains de roulement et recompléter les niveaux, avant de se diriger vers Kirkouk.

Luftplatz Kirkouk

09h05 – Pfiffelsdorfer, averti des résultats du dernier combat de Bäumler, envoie au Reichsluftfahrtministerium un message Enigma lapidaire : « Dringend - stop - Kampfgruppe Bäumler hat kein Flugzeug mehr - Nur einige Leute uberlebend - Major Bäumler für Deutschland gefallen - Stop – Ende »[17]. Délibérément sans doute, Pfiffelsdorfer a manqué au rite en n’écrivant pas que le major était mort pour le Reich et pour le Führer et s’est abstenu de terminer par le Heil Hitler! de rigueur. Il n’a pas non plus demandé de directives. Ses subordonnés s’inquiètent de la colère que reflètent ses traits.

Fallujah

09h10 – Le major-général Walters ordonne à son infanterie de se retirer de la ville, qu’il fait écraser par l’artillerie. Il ne lâchera ses blindés et ses fantassins motorisés que si la résistance irakienne a pratiquement cessé. « Dead or alive, I don’t care, affirme-t-il. I want them as flattened as carpets! »[18]

Front “français”

09h15 – Violente contre-attaque de la 2e Division irakienne contre les zouaves et les légionnaires du GTZ qui se sont emparés de la première ligne de ses positions devant Kirkouk et continuent à avancer, car Loustaunau-Lacau a allègrement mangé la consigne dictant de s’arrêter. Le commandant de Kuhlbach[19], chef du 1er groupe de CPLE, laisse passer l’orage en ripostant à coups de mitrailleuses et de grenades à fusil, puis il demande un barrage d’artillerie et décide de reprendre le mouvement en avant. Les légionnaires et les zouaves enfoncent dans la foulée la deuxième ligne des Irakiens. Ils sont maintenant à moins de deux kilomètres de Kirkouk, à portée de tir de leurs mortiers ou presque.

Luftplatz Constantza

09h40 – Les quatre Ju-52 du major Güstrow ont pu atterrir sans encombre. Les blessés sont transférés dans un train sanitaire à destination de Vienne. Pendant que ses équipages se restaurent, Güstrow est pris en main par l’Oberst Jackenturm, envoyé du Reichsluftfahrtministerium, qui lui enjoint de garder un silence absolu sur ce qu’il a fait et vu en Irak. Il lui indique aussi qu’il sera reçu le surlendemain par le Dr Goebbels, au ministère de la Propagande, pour la mise au point de la version des événements à laquelle les Allemands auront droit. « Il faut contrer les mensonges de la soi-disant information des Anglais, affirme Jackenturm. Es ist das Reichsmarschallbefehl. » Un ordre pareil venant du Reichsmarschall ? Partisan sans excès du régime et point tout à fait ignorant de ses querelles internes, Güstrow s’étonne in petto de la réconciliation de deux hauts personnages dont les mésententes alimentent la chronique frondeuse de Berlin depuis la prise de pouvoir.

Front sud

09h45 – Embuscade sur le Tigre. Le convoi de paddle-ships, ralenti par un coude du fleuve, est tiré au fusil Boys, à la mitrailleuse et au mortier par des éléments de Brandebourgeois et de Fallschirmjäger commandés par le Leutnant von Stroltz. Touché à plusieurs reprises sous la flottaison, la salle des machines ravagée, le PS Eastern Glory est envoyé par le fond en quelques minutes. Il transportait notamment le personnel et les matériels d’un hôpital de campagne. Il y a vingt-six morts et dix disparus. L’épave, sans l’interdire, gêne le trafic sur le fleuve. Parallèlement, Irakiens et Allemands minent les routes du nord et la voie ferrée. Obligées de progresser derrière les démineurs, les colonnes britanniques marquent le pas. Elles laissent aux officiers irakiens de la 4e Division la possibilité de transformer la quasi-déroute en retraite et, peu à peu, de se rétablir.

Luftplatz Kirkouk

10h00 – Pendant que tous les avions disponibles de l’EAML – une vingtaine – attaquent les lignes irakiennes devant les GT de Larminat, huit Wellington de la RAF s’en prennent à l’aérodrome de Kirkouk. Par une aberration qui vaudra dans l’après-midi une sévère algarade téléphonique de Bristow au chef de la formation, le squadron-leader Lytton DFC, les appareils bombardent à basse altitude (moins de 800 m), alors que les Anglais savent qu’il existe une DCA légère digne de ce nom et que l’objectif n’est pas de la même importance que Rasheed Air Base. Un Wellington est abattu par les canons de Von Fontaine-Pretz et deux autres sont si gravement endommagés qu’ils doivent se poser en catastrophe à Mossoul, ils sont irréparables. Bilan : trois avions perdus, six morts et dix blessés plus ou moins graves. La piste de Kirkouk est provisoirement hors service – mais cela ne gêne plus vraiment les Allemands. Sir Arthur Longmore, dans son rapport final sur l’opération Sabine, parlera plus tard, sans entrer dans les détails, d’une « erreur tactique, stratégique et politique » qu’il a sanctionnée comme il se devait.

10h15 – Le bombardement terminé, Pfiffelsdorfer, écœuré, se résout à répondre au message envoyé la veille par Himmler. Il a le regret, écrit-il, d’informer le Reichsführer SS que son message n’est parvenu en Irak qu’après l’évacuation des derniers éléments allemands de Bagdad et des environs. Mais il lui propose, apparemment sans nulle ironie, de participer, dès son retour en Allemagne, à l’instruction et à l’entraînement d’un commando de la SS destiné à l’attaque du musée de la capitale irakienne « um den Schatz abzunehmen » (en vue de s’emparer de ce trésor).

Fallujah

10h20 – Un message en clair de Quinlan au major-général Walters lui ordonne de diviser ses forces aussitôt la ville prise et d’envoyer la Household Cavalry et le 12th Essex vers le nord pour attaquer dans le dos la 2e Division irakienne, « afin de soulager la division Larminat et de hâter la défaite de l’ennemi » – ce qui ne peut tromper que les naïfs. Les autres unités de Walters resteront sur leurs positions en attendant de prendre part à une manœuvre combinée avec la 10e Division Indienne de Slim pour la prise de Bagdad.

Front “français”

10h30 – Larminat entre dans une fureur noire en lisant le message de Quinlan à Walters ; ses collaborateurs l’entendent gronder quelque chose à propos de Jeanne d’Arc et de Napoléon. Du coup, il décide de découpler les R-35 et le 11th Hussars, accompagnés du 2e groupe de CPLE (commandant de Serrien-Jussé[20]), sur la route (plus ou moins) en dur qui mène à la base aérienne de Kirkouk en contournant l’agglomération. Mission : s’emparer au plus vite de l’aérodrome et faire des prisonniers. L’infanterie et l’artillerie des trois GT, que les avions de Stehlin continueront d’appuyer en noria, devront suffire à la prise de la ville elle-même.

Fallujah

10h35 – L’artillerie britannique lève son tir. Le King’s Own pénètre dans la ville à moitié en ruines sans nulle difficulté. Les reconnaissances aériennes donnent à penser que les Irakiens reculent jusqu’à Abou Grahib. Sans doute espèrent-ils s’y retrancher pour barrer la route de la capitale en mettant à profit les zones inexpugnables de “sable pourri” (un équivalent du fech-fech du Sahara) entrecoupées de marais qui parsèment les environs.

Luftplatz Kirkouk

10h45 –  L’Oberstleutnant Pfiffelsdorfer, sa colère un peu apaisée, fait le bilan des forces dont il dispose encore : la moitié à peu près de ses Brandenburgers, une partie de la compagnie de Fallschirmjäger, l’infanterie légère repliée de Rasheed Air Base et ce qui subsiste du Flak-Abteilung de Von Fontaine-Pretz. Il décide, selon le principe en honneur dans la Wehrmacht, de constituer un Kampfgruppe qui défendra le périmètre de l’aérodrome jusqu’à 22h30. Toutefois, une partie du personnel va s’employer immédiatement à s’emparer d’autant de camions, camionnettes et voitures qu’il sera possible. On fera leurs pleins et on remplira leurs bidons de secours – tant pis ! – à l’essence d’aviation. À partir de minuit, par groupes de quatre à quinze hommes, tous motorisés, on évacuera la base et on prendra la route de la Turquie ou de l’Iran après avoir détruit tout l’outillage et encloué les canons.

Sa décision prise, Pfiffelsddorfer envoie un message en clair à la Tirpitzufer : « Sehr bald besuchen wir Tante Irmtraud und Tante Theresa. Hochachtungsvoll. » (Rendrons visite très bientôt à tante Irmtraud et à tante Theresa. Salutations distinguées.). À l’état-major de l’amiral Canaris, on comprendra.

Bagdad

11h00 – Herr Grobba se rend à la résidence du Premier ministre. Il informe Rachid Ali (avec un aplomb de bronze !) que l’aide promise par Berlin devrait parvenir en Irak sous trois semaines. Mais en attendant, ajoute-t-il, ne serait-il pas judicieux d’envisager de prendre du champ en séjournant, à titre provisoire, dans l’un des pays voisins ou, mieux, en Allemagne, où l’on pourrait se rendre en passant par la Turquie ou l’Iran ? Herr Grobba se porte garant de l’accueil digne de son rang que le Reich réserverait à un ami tel que lui.

Berlin-Charlottenburg

12h00 – À la demande de Goering, le Generalluftzeugmeister Ernst Udet est admis d’urgence dans la clinique psychiatrique du Pr Anton-Hartmut Brehm, l’un des meilleurs spécialistes du Reich, pour une cure de sommeil. Le séjour d’Udet devra durer au moins quatre semaines, a prescrit le praticien. Jeschonneck, qui manque plus de caractère que d’imagination, camouflera son absence par une soi-disant tournée des usines aéronautiques des pays occupés. À titre confidentiel, le Reichsmarschall, qui s’était autrefois ouvert au Pr Brehm de son problème d’accoutumance à la morphine, l’a interrogé sur la possibilité de faire suivre à son nouveau patient une cure de désintoxication pour l’alcool et la méthédrine[21] – dès qu’il sera, s’entend, guéri de ses idées noires.

Kirkouk

13h45 – Après de brèves escarmouches, les trois GT de la DLML se sont rendu maîtres de la ville. La 2e Division irakienne, malgré le harcèlement de l’aviation française, se replie en bon ordre. Les Potez de reconnaissance rapportent que l’ennemi installe un fort bouchon aux abords de l’aérodrome, toujours occupé par les Allemands.

Berne

14h30 – Le Département politique envoie un message en code à Rudolf Wienerli, à Bagdad : « Pour répondre à votre télégramme du 20/04/41. Si M. Rachid Ali vous en faisait la demande, vous lui accorderiez un sauf-conduit sous une identité d’emprunt et veilleriez alors à assurer vous-même la sécurité de son passage en Turquie ou en Iran. (Signé) Marcel Pilet-Golaz »[22]

Divarbekir (sud-est de la Turquie)

15h40 – Arrivée en train de Claude Régnier, qui a quitté Istanbul vingt-quatre heures auparavant. À peine descendu de son sleeping-car, il prend place dans un coupé Packard qui l’attendait devant la gare. Son chauffeur, Mehmet Yahaloum, l’un de ses affidés de longue date, doit le conduire à Çukurca, sur la frontière turco-irakienne.

Luftplatz Kirkouk

16h30 – Le Kampfgruppe allemand et la 2e Division irakienne donnent un coup d’arrêt à l’avance des blindés de la DLML. Les Vierlinge de 20 mm gênent l’intervention des avions de Stehlin au plus près des éléments franco-britanniques, mais ils se montrent aussi très efficaces contre les automitrailleuses, voire même contre les R-35[23]. L’EAML prévoit un bombardement à haute altitude au crépuscule. Peu soucieux de faire tuer du monde sans profit (et bien qu’il tienne à en finir avant l’arrivée des Anglais), Larminat décide de reporter l’attaque de la base aérienne au lendemain matin, après une préparation d’artillerie.

Rasheed Air Base

17h00 – À la demande du bureau du Premier ministre transmise par un motocycliste, les personnels au sol de l’aviation irakienne se hâtent de préparer le seul DH Dragon Rapide encore susceptible de voler (parqué un peu l’écart lors des attaques Bertha, il n’a subi que des dégâts mineurs). L’avion est équipé d’un réservoir supplémentaire.

Mossoul

17h15 – Proclamation du général Dentz aux populations du nord de l’Irak. Il se félicite de la victoire alliée, promet le respect des personne et des biens, et assure que la liberté de religion de tous sera tenue pour sacrée – ce qui est bien accueilli dans une région où vivent de nombreux chrétiens et sunnites, face à une majorité d’Irakiens chiites.  Plus important sans doute, Dentz a signé son texte : « Général Henri Dentz, gouverneur militaire de Mossoul et Kirkouk, administrateur des provinces du nord ». Contrairement à Larminat, Dentz était demeuré impassible en apprenant que les Anglais tentaient de s’inviter à la victoire dans le nord de l’Irak. Mais l’expression « administrateur des provinces du nord » (pour laquelle il a obtenu sans la moindre difficulté l’accord d’Alger) montre qu’il a entendu réserver un chien de sa chienne à la Perfide Albion.

Ankara

18h15 – Franz von Papen, sur consigne de Ribbentrop, prépare à grand peine une “note verbale” informant les autorités turques que l’Allemagne a enfin achevé de rapatrier son dispositif aérien en Irak, si bien qu’il n’y aura plus de survols de leur territoire. « Le Führer et Chancelier du Reich grand-allemand formule l’espoir avec confiance, écrit Von Papen, que l’amitié entre nos deux États, renforcée par leur fraternité d’armes durant la dernière guerre, n’en sera pas davantage affectée et retrouvera, dès demain, la chaleur qui la caractérise. »

Téhéran

19h00 – M. Gunnar Gulbrandsson, Suédois et patron d’un cabinet de conseil en ingénierie pétrolière, quitte la capitale iranienne dans son pick-up Chevrolet par la route qui mène vers Bagdad, en passant par Qom, Marivan et Sulemanyeh. Il ne s’appelle ni Gunnar ni Gulbrandsson et il n’a d’autre lien avec la Suède que d’être né sur les rives de la Baltique. En fait, il émarge à l’Abwehr comme Georg Gusberg, Korvettenkapitän de la Kriegsmarine détaché temporairement auprès de l’amiral Canaris.

Berlin

20h00 – L’ordonnance d’Ernst Udet, le major von Ischgl, apprend par un ordre de mission apporté par un motocycliste de l’état-major de la Luftwaffe qu’il est mis a la disposition de l’Ejército del Aire espagnol, à dater du lendemain, comme “conseiller technique”. Il doit rejoindre son nouveau poste, sur la base de Los Llanos, près d’Albacète, le 1er mai au plus tard, après s’être présenté à l’ambassade du Reich auprès du Caudillo. Ultime vexation, que l’ordre de mission n’indique pas à Von Ischgl : Los Llanos abrite deux groupes de bombardiers (20 Tupolev SB récupérés après la défaite des forces républicaines), alors qu’il est lui-même pilote de chasse (et titulaire de la Croix de Chevalier, avec 52 victoires). Pour lui, c’est, au mieux un exil de plusieurs années, au pire un enterrement de première classe.

Front sud

21h00 – À la lueur des phares, sans respecter les consignes de sécurité (il est vrai qu’il n’y a plus rien à craindre de ce qui subsiste de l’aviation irakienne, surtout après le coucher du soleil), les têtes de colonne de la 10e Division Indienne arrivent au contact de la ligne fortifiée improvisée par la 4e Division irakienne.

Les Sikhs de la 25e Brigade attendent minuit pour lancer une attaque nocturne sur Ad Dagharah, tandis que les Gurkhas des avant-gardes des 10e et 21e Brigades commencent déjà à s’infiltrer avec prudence dans l’agglomération de Kut. Ces opérations doivent tâter les défenses irakiennes et saper le moral des défenseurs. Slim a prévu une préparation d’artillerie sur tout le front de sa division à partir de 05h30 le lendemain. « Ready to avenge 1916 » télégraphie-t-il à Quinlan.

Londres

22h00 – Le dernier bulletin de la BBC de la journée annonce que Kut est sous le feu de la 10e Division Indienne. Le roi George VI « en a éprouvé une vive satisfaction », indique le speaker d’après un communiqué du palais de Buckingham. Dans la certitude d’une proche victoire, le souverain, ajoute-t-il, adresse ses félicitations aux troupes qui participent aux opérations en Irak et à leurs chefs, y compris à « nos fidèles alliés français ».

 

 

23 avril

Mer Baltique

Le croiseur lourd Prinz Eugen, qui fait route vers Kiel pour rejoindre le Bismarck, est endommagé par une mine magnétique. Les dégâts ne sont pas très importants, mais ils vont retarder de plusieurs jours la reprise de l’entraînement opérationnel des deux navires.

 

Belgrade

Le gouvernement yougoslave fait savoir qu’il est prêt à se conformer aux termes de l’ultimatum allemand et à participer au pacte “anti-Komintern” (ou Pacte Tri-Partite).

 

Affaire d’Irak

Les journalistes britanniques, jamais à court de slogans, surnommeront le lendemain ce jour-là le Get away day, le jour de la Débandade[24]. Bien que ce ne soit qu’en partie vrai – et totalement faux pour deux des trois fronts d’Irak – les historiens d’Outre-Manche ont ratifié cette appellation, qui traîne encore dans la plupart des livres écrits sur le sujet.

Front “français” (nord)

Les accrochages sporadiques qui avaient opposé dans la soirée du 22 les éléments avancés des trois GT de Larminat au bouchon mis en place devant l’aérodrome de Kirkouk, par la 2e Division irakienne cessent vers 00h30. Les rafales des Vierlinge de 20 mm du Kampfgruppe de Pfiffelsdorfer se taisent à partir de 01h15.

En fait, l’évacuation des unités allemandes a déjà commencé. Autorisée par Berlin vers 23h15 dans un message en clair, « Tante Irmtraud und Tante Theresa erwarten die Neffen » (Tante Irmtraud et tante Theresa attendent leurs neveux), l’opération a démarré peu après minuit, par petits groupes motorisés. Les chefs de voiture ou de camion ont pu recevoir des reproductions photo des cartes d’Irak grâce aux équipements Carl Zeiss et Leitz de la Bilderklärungsektion[25] de la base. Chaque véhicule est autonome et doit choisir en toute liberté son itinéraire vers la Turquie (Çukurca) ou l’Iran (Khosravi), où sont accourus MM. Régnier et Gulbrandsson (les chefs de véhicule savent que de l’aide les attend, mais ils ignorent bien sûr qui doit s’occuper d’eux). Les départs, phares éteints, s’échelonnent de 00h15 à 01h25. Pfiffelsdorfer pense que cette dispersion voulue apportera les meilleures chances de succès.

Tout le matériel a été détruit ou saboté, sauf les quatre Vierlinge en service qui ont tiré jusqu’à la dernière seconde. Leurs réserves de munitions ont été arrosées d’acide destiné à la recharge des batteries pour les rendre inutilisables. Le travail a été si bien fait que la DLML ne récupérera, outre les quatre Vierlinge (avec un système de visée démoli à coups de marteau), qu’une petite quantité d’obus de 20 mm (en tout, moins de deux unités de feu), six fusils Mauser 98-K, deux Luger, trois MP-40, deux des Vickers de prise, trois camions bons pour la casse et… une caissette de sulfamides en poudre et en cachets.

Lorsque les avant-gardes des trois GT repartent en avant, peu après le lever du soleil, ils découvrent la base aérienne dans un état lamentable, dû autant aux sabotages et destructions volontaires qu’aux attaques aériennes. Il faudra d’importants travaux de remise en état avant que l’EAML puisse s’y installer. Les Franco-Britanniques s’aperçoivent également que la 2e Division a fait preuve de son habituelle cohésion. Elle a mis la nuit à profit pour se rétablir en arrière, le long de la rivière Rukhana (un affluent de l’Euphrate). Ce n’est certainement pas un get away, mais une manœuvre en retraite bien conduite : depuis 22h30, quatre Irakiens seulement, dont trois blessés et un déserteur, ont été fait prisonniers.

06h50 – Deux camions transportant des Brandenburgers et des Fallschirmjägers se sont égarés dans la nuit. Ils retrouvent leur orientation avec l’aube et reprennent la direction du nord-est, mais ils vont donner tête baissée dans le PC du 1er groupe de CPLE, où se trouvent le commandant de Kuhlbach et vingt légionnaires, presque tous germanophones. Ces derniers font face sans s’affoler, satisfaits, même, d’être enfin face à leur véritable Ennemi. L’affrontement est aussi bref que violent, marqué par des échanges d’invectives qu’Homère eût appréciées (bien qu’elles soient proférées dans la langue de Gœthe).Une demi-heure plus tard, les légionnaires comptent quatre morts et huit blessés, dont le commandant de Kuhlbach, touché au bras alors qu’il lançait une grenade. Les assaillants laissent sur le terrain sept morts et un blessé intransportable, ainsi qu’un camion incendié. Les autres, sains et saufs ou blessés légers, se sont échappés à toute vitesse vers l’est-nord-est dans le camion restant. On ne les poursuit pas, laissant à l’aviation le soin de régler leur compte aux fuyards.

08h00 – Dentz et Larminat se concertent par téléphone. Compte tenu de la situation politique, ils décident que la DLML se contentera de border la Rukhana, sans essayer de la franchir. Les deux prochains jours devront être consacrés à la remise en état de la piste de Kirkouk et au déblaiement des décombres des installations afin que l’EAML, ou du moins l’un de ses deux groupes, puisse y stationner. En accord avec Dentz, Larminat décide que seront affectés à cette tâche les compagnies du génie divisionnaire, le personnel disponible dans les deux groupes de CPLE (en tablant sur la tradition des légionnaires bâtisseurs) et les chasseurs libanais. Au vrai, la DLML a besoin de souffler, de réviser ses matériels[26] et de réorganiser sa logistique : de Damas à Kirkouk, la ligne de communication s’est démesurément allongée, le Train est à la peine et jamais l’absence d’une véritable aviation de transport française au Moyen-Orient ne s’est faite autant ressentir malgré les efforts des Amiot et autres Farman reconvertis.

– Attendez tranquillement les Anglais, mon vieux, puisqu’ils veulent venir donner un coup de main, grince Dentz. Inutile de faire tuer du monde. Nous tenons la région du pétrole. Restons-y et jouons au bridge en buvant frais.

– À vos ordres, mon général, répond Larminat. Je suis bien d’accord avec vous.

– Et gardez votre Arbuthnot à l’œil. Avec nos amis, on doit toujours s’attendre à je ne sais quelles manigances. Dans ce domaine, ils ont de l’imagination à revendre.

– Je les encadre solidement, mon général.

RAF Mossoul

Comme la DLML, l’EAML a bien besoin de répit. À l’exception de deux missions de reconnaissance à haute altitude confiées, le matin et en fin d’après-midi, à deux Potez, tous les avions sont consignés sur l’aérodrome, beaucoup pour réparations et tous pour révision.

Paul Stehlin est d’ailleurs conscient de la fatigue de ses équipages et du personnel au sol. Dans un rapport à l’état-major d’Alger, dont il envoie copie à Dentz et à Larminat, il indique qu’avant même la fin de la campagne en cours, il faut envisager, outre l’envoi de renforts, le remplacement d’au moins la moitié des officiers, des sous-officiers et des hommes qui, pour la plupart, n’ont pas eu de véritable permission depuis avril 1940 et sont à bout de leurs ressources physiques et morales. Certains ont été successivement en Palestine, en Egypte, en Cyrénaïque, à Chypre et à Rhodes, avant de revenir au Liban, le tout dans des conditions de confort souvent précaires, au mieux.

« Quelque emploi que le commandement envisage pour mes deux groupes, écrit Stehlin sans farder la vérité, il faut dire qu’ils se situent en ce moment à 60% – au mieux – de leur potentiel. Je les crois inaptes à toute nouvelle utilisation en opérations actives avant un délai de deux mois pour une remise en condition tant physique qu'intellectuelle, à condition encore de leur fournir du personnel frais et des avions neufs. »

Kut (front sud)

C’est en pure perte, semble-t-il, que le commandement irakien a fait improviser une ligne de positions. Sa 4e Division, peu motivée et mal encadrée, ne s’y est accrochée que pour la forme. Les incursions préparatoires des Sikhs et des Gurkhas étaient pratiquement tombées dans le vide. A 07h00, lorsque l’attaque de la 10e Division Indienne démarre, après une préparation d’artillerie sérieuse, les unités de pointe ne rencontrent guère qu’une résistance symbolique, sauf à Kut même, où les Marhattes du Brigadier Powell se heurtent, devant la ville et dans la ville, à des points d’appui tenus avec résolution, bien soutenus par des tirs de mortier repérés d’avance. Là, les bataillons de recrues qui avaient lâché pied les jours précédents ont été remplacés par des éléments mieux formés, déjà aguerris et bien commandés.

Mais ailleurs, les troupes de Slim progressent sans aucune difficulté. Avec le repli de leurs derniers conseillers allemands, les Irakiens négligent de miner les routes et la voie ferrée. Ils ne font pas non plus sauter les ponts. Pour les Britanniques, désormais, le problème le plus ardu relève de la logistique : comment transporter les trois brigades assez vite pour ne pas laisser à l’adversaire l’occasion de se ressaisir et s’emparer de Bagdad. Tout ce qui peut rouler, voire flotter, où que ce soit, est réquisitionné à tour de bras par les commissaries[27] qui distribuent leurs vouchers[28] sans chipoter. S’il le faut, tous les appareils de la RAF capables de transporter au moins une touque de carburant seront eux aussi mis à contribution.

Ainsi, la résistance de Kut n’empêche pas le convoi de paddle-ships de la 21e Brigade de s’avancer sur le Tigre. Les Irakiens sont trop occupés à fuir pour relever qu’une partie de ses unités débarquent sur la rive gauche du fleuve et commencent à se rapprocher – sans ostentation – de la frontière de l’Iran.

À la fin de la journée, la 10e Division s’arrête sur une ligne approximative Jassan - Sabat - Al Numaniyah. Les Marhattes, soutenus par deux groupes de 25-pounder, donneront l’assaut à la poche de Kut le lendemain avec l’appui de la RAF. Les reconnaissances lancées sur les axes de pénétration montrent que les Irakiens sont partout, au mieux (pour eux) en retraite, au pire en déroute. Slim annonce à Quinlan qu’il prévoit l’entrée de ses troupes à Bagdad pour la fin de la journée du 25, sans forcer la cadence. Il souhaite – du moins il l’affirme – y faire sa jonction avec les forces qui se battent devant Abou Grahib. Sans crainte de vendre la peau de l’ours, il demande même à son chef de quelles musiques, fanfares ou pipe-bands il disposera pour le défilé de la victoire.

Abou Grahib (front centre)

Les meilleurs éléments des 1ère et 3e Divisions irakiennes se sont retranchés dans cette petite localité qui joue, une fois de plus, son rôle de verrou sur la route de Bagdad, à l’ouest de la capitale. Comme à Fallujah, ils ont transformé nombre de maisons en blockhaus qui exigent, l’un après l’autre, d’être traités par l’artillerie. La Habbaniyah Strike Force s’avère inopérante. Il est impossible de déborder en raison de la configuration des lieux. Les Britanniques doivent avancer mètre par mètre derrière les Matilda II devenus désagréablement vulnérables sur un glacis que les mitrailleuses et les 17-pounder balayent en continu. À midi, l’avant-garde de la brigade ad hoc formée de la Somerset Yeomanry, du King’s Own et du groupe motorisé de la Légion arabe n’a atteint que la limite ouest de la localité, alors que les autres troupes sont tenues en réserve pour exploiter la percée – dès qu’elle aura eu lieu : on se retrouve dans une situation qui rappelle aux plus anciens les pires moments de 14-18.

C’est le moment que choisit l’aviation irakienne, à laquelle on ne pensait plus guère, pour se manifester à nouveau. Une petite dizaine d’avions (quelques Nisr, deux Gladiator et deux Breda 65) bombardent et mitraillent sans grand succès. Un Matilda, cependant, est détruit par une bombe chanceuse qui perce les volets du persiennage moteur et met le feu au carburant. Les Gladiator d’Habbaniyah, appelés au secours, arrivent trop tard pour intercepter les Irakiens.

Furieux, Davies lance dans l’après-midi un raid sur Rasheed. Mais la base est dans un tel état que les avions alliés ne peuvent repérer les avions intacts au milieu des épaves.

« Comptons nous emparer d’Abou Grahib dans la matinée de demain » câble Walters, qui n’a jamais péché par manque d’optimisme, à Quinlan. Ce message est retransmis à Wavell, provoquant une de ses célèbres colères.

Londres

14h15 – L’éditorial de l’Evening Standard, qui reflète en général des vues proches du centre du Parti conservateur – ce qui signifie qu’il s’est montré en 1938 munichois avec réserve et, en 1939, partisan sans ardeur de la guerre – est consacré à l’évolution de la situation au Moyen-Orient en général. Selon certaines “sources” (que le quotidien du soir ne révèle pas mais qu’il faut supposer bien informées), le Premier ministre Winston Churchill et Anthony Eden, son secrétaire au Foreign Office, auraient abordé la question de l’attitude à adopter envers l’Iran, jugé ouvertement favorable à l’Axe, lors d’un dîner de travail avec le CIGS (Chef de l’État-major impérial), Sir John Dill et Sir Alexander Cadogan.

Si l’agence Reuters se contente de citer l’éditorial sans commentaires dans sa revue de presse biquotidienne, la BBC – supposant, non sans pertinence, qu’il s’agit là d’une fuite organisée par le 10 Downing Street – lui accordera un traitement de faveur dans ses bulletins du soir, à l’exception des programmes à destination de l’Orient ! A Bush House (siège de la BBC), on sait ce que parler veut dire, et personne n’y a besoin de D notices[29] pour comprendre ce que l’on doit taire, serait-ce à titre provisoire.

Frontière turco-irakienne

23h25 – Une grosse limousine Humber occupée par deux Brandenburgers, dont le Feldwebel Dieter Plattenkreutz, chef de groupe, et deux Fallschirmjägers, tous les quatre en uniforme, se présente au poste frontière de Nusaybin. Partis de Kirkouk à bord d’une poussive camionnette Austin, ils ont échangé leur véhicule pour un moyen de transport plus efficace. Les petits cadeaux que M. Régnier a distribués sans lésiner aux policiers produisent leur effet habituel et les soldats sont emmenés avec discrétion par un camion d’apparence civile à Çukurca. Une base de recueil y a été organisée à l’intention des Allemands en repli.

La Humber, plaques changées, complètera la rémunération d’un lieutenant-colonel de la gendarmerie d’Ankara.

 

 

24 avril

Belgrade

“Révolte militaire” (et populaire). Soutenues par des manifestations massives de la population, les unités en garnison autour de la capitale yougoslave sortent de leurs casernes et marchent sur le siège du gouvernement. Ce même soir, le général Simovic est nommé chef du gouvernement. Il jure de défendre la souveraineté et l’unité de la Yougoslavie et dénonce les membres du précédent gouvernement comme « traîtres à la Nation ».

 

Londres et Alger

La Grande-Bretagne et la France réagissent immédiatement à ce coup d’état en accélérant l’envoi de renforts dans les Balkans. Le général Sir John Dill, chef d’Etat-Major Impérial, et le ministre de la Guerre français, le général Charles de Gaulle, se préparent à partir pour Belgrade afin de rencontrer le général Simovic. La France décide d’augmenter son déploiement de forces dans les Balkans et une autre division d’infanterie se prépare à partir pour Volos (Grèce), avec un bataillon indépendant de chars (équipé de Valentine). Deux Groupes de Bombardement appartenant à la 32ème EB (I/32 et II/32), sur Martin 167, et deux Groupes de coopération (GOR I/22 et II/22), sur Potez 63-11, sont ajoutés aux forces aériennes françaises envoyées dans les Balkans. Celles-ci comptent à présent 60 chasseurs, 120 bombardiers et 40 appareils de coopération et appui tactique, sans compter la 39ème Escadre Mixte, déployée dans les îles du Dodécanèse. Les groupes de transport commencent à assurer une liaison régulière entre Tunis, Benghazi et Athènes ou Héraklion.

 

Affaire d’Irak

« Aujourd’hui, écrit le wing-commander Davies à sa femme, il semble que la guerre prenne une journée de congé. »

Ce n’est évidemment pas tout à fait vrai. Mais de fait, à l’exception des durs affrontements qui continuent d’opposer les forces du major-général Walters aux restes des 1ère et 3e Divisions irakiennes pour la contrôle de la localité d’Abou Grahib, les échanges de tirs se font rares à partir de 10h30 – chacun sent que la partie est jouée. La prise – plutôt la reprise – de Bagdad par les forces britanniques n’est plus qu’une question d’heures. Certains officiers et politiques irakiens parmi les plus engagés dans le coup d’état se sont déjà évanouis dans la nature.

Front “français” (nord)

Les trois GT de la DLML se bornent à des patrouilles le long de la Rukhana. En face, malgré la bonne tenue au feu des hommes de la 2e Division irakienne, on paraît réduit à l’immobilité, à moins que l’on n’ait cédé à l’attentisme. Pour l’essentiel, les unités de Larminat s’accordent du repos et remettent en état leurs matériels. Même les véhicules d’origine américaine des zouaves, d’une robustesse déjà reconnue, souffrent de maux divers après trois grosses semaines d’opérations à peine, mais dans un environnement éprouvant.

12h30 – Larminat a invité à déjeuner à son PC les colonels Loustaunau-Lacau, Ingold et Arbuthnot pour étudier avec eux les mouvements du lendemain. « J’envisage, dit-il, une poussée vers Daquq, pour tendre la main aux éléments britanniques qui remontent vers le nord. Vos compatriotes ne semblent pas être très pressés de nous voir, colonel Arbuthnot ! »  L’Anglais sourit avec affabilité : « La chaleur, mon général. Difficile de se dépêcher par un temps pareil. » Personne ne s’étonne de voir le patron du GTL faire preuve de moins d’allant que les jours précédents : le lieutenant-général Quinlan lui a sans doute ordonné de freiner les Français de son mieux pour limiter, si faire se peut, la zone qu’ils tiennent.

Kirkouk Air Base

Les travaux de remise en état de l’aérodrome ont progressé à un rythme auquel nul ne s’attendait grâce aux engins prêtés par la filiale implantée à Mossoul d’une société française de génie civil, Louvrier & Cie. En temps de paix comme depuis le début de la guerre, elle assure toutes sortes de chantiers pour le compte de la Compagnie Française des Pétroles et, parfois, pour la British Petroleum. Elle a mis à la disposition du lieutenant-colonel Dussel, chef du génie de la DLML, ses trois bulldozers et une excavatrice, outre une douzaine de camions à benne Mack, de fabrication américaine. Le déblaiement, estime Dussel, en a été accéléré de quarante-huit heures.

En fin de la journée, les deux groupes de l’EAML peuvent s’installer à Kirkouk, à proximité presque immédiate du front – dans des conditions encore précaires, il est vrai. Les personnels de tous grades seront logés sous la tente, faute de baraquements, et les avions en plein air, moteurs bâchés pour les protéger du sable et de la poussière. Les légionnaires, sous la direction du sergent-chef Jaalanti, Finlandais, dix ans plus tôt propriétaire et directeur d’une société de menuiserie industrielle d’Helsinki perdue un soir au poker, ont déniché des poutres et des madriers pour édifier une tour de contrôle de huit mètres de haut.

Front sud

Dans la nuit, le Brigadier Powell a adressé à ses hommes un ordre du jour affirmant que l’honneur de l’Indian Army toute entière était en jeu, qu’ils avaient l’occasion de venger l’humiliation subie par leurs pères vingt-cinq ans plus tôt et qu’ils ne devaient pas la laisser passer !

06h45 – Sans préparation d’artillerie, les Marhattes du 5e Light Infantry partent à l’assaut de Kut, baïonnette au canon, avec le soutien de deux compagnies du 3e Gurkhas. Les Irakiens ne reculent pas et l’on en vient au corps à corps. Les pertes sont nombreuses des deux côtés.

10h30 – Powell peut annoncer par radio à Slim que ses hommes se sont rendu maîtres de Kut. Il ne signale pas que Marhattes et Gurkhas ont perdu près d’un tiers de leurs effectifs.

11h00« 1916 is avenged » câble Slim à Quinlan. Powell y gagne une bar à sa DSO : le roi George VI la lui accordera dès le lendemain.

11h30 – La 20e Brigade, laissant derrière elle un détachement symbolique, reprend la route du nord. Au sein de la 10e Division Indienne, la course est engagée et les trois brigades luttent pour arriver en tête à Bagdad. Cette compétition s’ajoute à celle déjà engagée avec les troupes du major-général Walters, qui ont bien l’intention de pénétrer les premières dans la capitale de l’Irak après s’être emparées d’Abou Grahib.

Devant les Indiens, la 4e Division irakienne se replie en désordre sur tous les axes de communication, abandonnant ses armes lourdes sur les bas-côtés. Si certains ont pris des camions, des voitures particulières, voire des vélos, d’autres ont recours à des charrettes tirées par des mulets, voire à des bourricots, logeant les paquetages dans les couffins, s’ils ne les ont pas jetés.

La RAF se contente de mitrailler au petit bonheur les routes et les voies ferrées, par acquit de conscience ou presque. Elle bombarde aussi, plus sérieusement, le PC irakien qui a été installé à la hâte sur le site de Ctésiphon où, jadis, les légions de Trajan et de Septime Sévère livrèrent de furieuses batailles.

Front ouest

Partagé entre son souci de limiter les pertes et sa volonté de devancer Slim à Bagdad, Walters peine à donner le bon tempo à ses troupes. Si une partie notable des 1ère et 3e Divisions irakiennes s’est évanouie dans la nature à la faveur de la nuit, leurs éléments les plus solides et les survivants de la brigade motorisée se battent pied à pied dans Abou Grahib, de maison en maison et de rue en rue. Des mitrailleuses disposées en caponnière tiennent sous leur feu les principales artères.

Les Britanniques doivent, comme en 14-18, s’arrêter après des progressions de parfois quelques mètres seulement, consolider leurs positions, repousser des contre-attaques, faire le gros dos, avant de recourir aux mortiers et aux lance-grenades, voire aux fusils Boys contre les retranchements, pour reprendre, pas à pas, leur avancée.

12h30 – Walters doit ordonner à ses troupes de marquer le pas jusqu’au crépuscule. La moitié seulement de la localité a été conquise. Durant l’après-midi, la Strike Force et l’artillerie nettoieront le terrain afin, la fraîcheur revenue, de permettre à l’infanterie de progresser plus facilement.

19h00 – Les Irakiens, contre toute attente – et en dépit de l’optimisme de Walters, se sont accrochés aux ruines d’Abou Grahib. L’artillerie ni les avions n’ont pu venir à bout de leur résistance. Au moment où chacun pose enfin les armes pour la nuit, ils conservent le contrôle d’un quart de la petite ville et de la route Abou Grahib - Bagdad. On ne reconnaît plus guère les lieux, bouleversés autant par les combats à pied que par l’artillerie et l’aviation.

Londres

12h00 – Le porte-parole du Foreign Office, l’hon. Matthew Burnham-Sanders, tient son briefing quotidien pour les journalistes accrédités. Il laisse entendre, pour ceux qui savent décoder son langage, que l’évolution de la crise irakienne pourrait amener sous peu la Grande-Bretagne à redessiner la carte politique du Moyen Orient. « La Grande Bretagne et ses alliés » précise-t-il pour la forme, avec une moue qui ne s’acquiert qu’après des études à Eton puis Oxford et de longues années passées au service de Sa Majesté.

Alger

17h00 – Télégramme secret du général de Gaulle, ministre de la Défense nationale, au général Dentz, commandant en chef des Troupes du Levant : « Si la France n’a pas vocation à occuper l’Irak, vous n’en tiendrez pas moins la main à ne pas évacuer les provinces du nord avant que tous – je répète tous – les contentieux franco-britanniques, notamment sur le pétrole, aient été apurés. Surveillez par ailleurs les menées des Américains qui, nous a-t-on dit, s’adonneraient à un jeu trouble dans la région. Préparez-vous, s’il le fallait, à tenir garnison durant des semaines encore, si ce n’est des mois, à Mossoul et Kirkouk. »

Téhéran

17h30 – Le ministre du Royaume Uni[30], Sir Reader Mullard, professe un respect sans faille des règles du protocole. Il confie donc à son chargé d’affaires la mission de demander au grand chambellan une audience auprès de Reza Shah afin, expliquera-t-il, « de pouvoir entretenir au plus tôt Sa Majesté iranienne, sur l’ordre du Gouvernement de Sa Majesté britannique, de diverses questions d’intérêt commun. »

Bagdad

22h30 – Le gouvernement irakien a siégé toute la journée, préparant des directives et des ordres auxquels personne ne se conforme ni n’obéit plus.

Rachid Ali, qui a regagné, épuisé, son domicile personnel, reçoit le consul général de Suisse, Rudolf Wienerli. Cette entrevue n’échappe pas aux yaouleds d’O’Flanaghan. Mais le major lui-même est fort occupé à soudoyer certains membres du Carré d’Or. Il n’hésite pas à leur promettre, pour prix de leur défection, une place dans le cabinet que formera Noury Saïd dès que le régent aura repris le pouvoir – ce, bien entendu, dans une optique de réconciliation nationale !

Rasheed Air Base

23h00 – Le personnel au sol enlève les filets de camouflage qui protégeaient le seul Dragon Rapide de l’Iraqi Air Force encore en état de vol et commencent de faire les pleins. L’avion a été muni d’un réservoir supplémentaire entre les jambes du train.

Frontière turco-irakienne

22h30 – Message de M. Régnier, en code commercial, à la direction de la R-DDSFG, à Vienne, qui le retransmettra sans attendre à la Tirpitzufer : « Avons réalisé sur contrat Otto un bénéfice exceptionnel de 200 000 Reichsmarks », soit : « Ai dépensé 200 000 Reichsmarks à titre exceptionnel pour acheter des complicités en Turquie », sous-entendu : « Ai besoin de nouveaux fonds d’urgence ». Dans l’argot de l’Abwehr, Otto, pour ottoman, se réfère à la Turquie.

L’amiral Canaris, qui a sélectionné lui-même M. Régnier dont il apprécie la cautèle et la ruse, comprendra que ces achats de consciences (« if any » commenterait-on à Londres) ont produit les résultats attendus : en l’occurrence, la récupération de la plupart des personnels que le Reich a engagés dans l’opération Ostmond. Du moins, de la plupart des survivants.

 

 

25 avril

Affaire d’Irak

Les historiens anglo-saxons, demeurés plus attachés que leurs collègues du Continent aux charmes et poisons de l’événementiel, débattent encore du moment précis de la fin de la crise irakienne : se termine-t-elle à la minute où le DH Dragon Rapide de l’Iraqi Air Force décolle de Rasheed Air Base pour emmener en Turquie Rachid Ali et le Grand Mufti – soit le 25 avril 1941, à 06h45 ? Ou faut-il retenir, dans une vision conventionnelle, le moment où les cavaliers de reconnaissance de la 10e Division Indienne de “Bill” Slim, battant sur le poteau d’une demi-heure les yeomen[31] de Walters et de Kingstone, ont pénétré dans la capitale de l’Irak – donc le 25 avril 1941, à 16h30 ? Doit-on suivre Lord Lothian qui, dans son Middle-East in Turmoil, 1938 - 1948[32], devenu un classique de l’historiographie d’outre-Manche, considère, lui, que les événements ne trouvent leur véritable conclusion que le 28, avec la capture près de la frontière irako-iranienne des derniers militaires allemands en fuite ?

Pour sa part, l’école française pense encore avoir des raisons de juger que l’affaire d’Irak n’est soldée que le 29, date d’une lettre personnelle de Winston Churchill à Paul Reynaud en vue, écrit le Premier ministre de Sa Majesté, « du règlement de questions irritantes pour nos deux pays ». On notera, sans prétendre trancher ici cette querelle, qu’après le 25, les quelques combats cités par l’Histoire ne peuvent être qualifiés, tout au plus, que d’escarmouches.

Aérodrome de Siirt (extrémité sud-est de la Turquie).

06h55 – Atterrissage d’un FW-200 Kondor aux couleurs de la Deutsches Reichspost[33]. L’avion, muni d’un plan de vol civil en règle, a décollé la veille de Vienne. Il a fait deux escales techniques, d’abord à Budapest puis à Ankara où Tigran Behargourian, le drogman de l’ambassade allemande, est monté à bord. Il transporte deux autres passagers, Herr Hans Heino, un diplomate de la Wilhelmstraße[34] qui suit les questions du Moyen-Orient depuis 1912, et un photographe dépêché par le Dr Goebbels. Aussitôt posé, l’appareil est pris en mains par une équipe de mécaniciens qui vérifient les circuits et les pneus du train, changent les bougies et refont les pleins d’essence et d’huile. Ils nettoient aussi les panneaux vitrés du cockpit et même des hublots.

07h00 – Arrivée, toujours en coupé Packard, de Claude Régnier, le teint aussi clair que s’il avait passé la nuit dans son lit.

09h50 – Atterrissage d’un Dragon Rapide portant les cocardes de l’Iraqi Air Force. L’avion, venu de Rasheed Air Base, a volé en rase-mottes le long de la frontière de l’Iran afin de déjouer le guet aérien allié, autant que faire se pouvait. Cinq passagers en descendent : Rachi Ali et le Grand Mufti, leurs secrétaires respectifs et un homme assez élégant qui dissimule son visage derrière son chapeau à bords roulés. Ils sont salués avec chaleur par Régnier, par Behargourian et par Heino, cependant que le pilote du FW-200 lance ses moteurs. Sans mégoter, le photographe du Propagandaministerium joue du Leica : paraphrasant Napoléon, le Dr Goebbels répète souvent à ses services qu’une bonne photo parlera mieux au public qu’un long discours. La Gestapo, de son côté, pourra exercer d’amicales pressions sur les officiels turcs dont les visages apparaîtront sur les clichés.

10h05 – Décollage du FW-200 – le cinquième homme n’est pas monté à bord. Le plan de vol prévoit des escales à Istanbul, Belgrade, Munich et Berlin.

10h30 – Le colonel Achmet Ahberçenü, commandant de la base, prend possession du Dragon Rapide de l’Iraqi Air Force, saisi par conformité aux règles de neutralité[35]. Son pilote, le squadron-leader Ali Al Basrih, devrait être interné mais il s’est éclipsé sans bruit[36].

Frontière turco-irakienne

Depuis le passage du Feldwebel Plattenkreutz et de ses compagnons, les arrivées de personnels allemands se sont succédé à bon rythme aux deux postes frontière qui leur avaient été indiqués avant leur départ.

05h15 – L’Oberstleutnant Pfiffelsdorfer passe à bord d’une Bentley 4¼ Litre à overdrive carrossée par Park Ward. Accompagné seulement de son garde du corps, le Gefreiter Gottlieb Zabulskow (un géant d’1,97 m, natif de Dantzig et fier de l’être), il s’est emparé de haute lutte de cette voiture de luxe dans le garage de la villa d’un des directeurs d’exploitation de la BP, dans une banlieue résidentielle de Mossoul. Il ne l’abandonne pas sans regret.

Les soldats allemands sont tous accueillis par Claude Régnier en personne ou par l’un de ses adjoints, puis transportés en camion ou en autocar (d’aspect trop civil pour n’être pas militaire) jusqu’à Çukurca, où ils reçoivent de nouveaux vêtements d’apparence plus ou moins locale, de nouveaux papiers et de l’argent – ainsi qu’un repas consistant. Au fur et à mesure, les nouveaux arrivants sont ensuite regroupés dans des autobus de la compagnie Antaliyet Turizm ve Kültür[37].

Dûment escortés par des guides touristiques d’allure rébarbative, tous seront conduits à Istanbul en quarante-huit heures. Ils traverseront le Bosphore sans même prendre le temps de visiter Sainte-Sophie, puis iront prendre sur la rive européenne l’express de la Mitropa à destination de Sofia, Bucarest, Budapest et Vienne.

13h10 – Le consul général de Suisse à Bagdad, M. Rudolf Wienerli, revenant, à ce qu’il prétend[38], d’un rapide voyage à Van où il aurait passé commande de divers produits introuvables en Irak, se présente au poste frontière de Kamiçli (Al Qamichli pour les Irakiens) dans sa Buick de fonction conduite par un chauffeur. Il lui suffit de présenter son passeport diplomatique pour être autorisé sans formalités à rejoindre l’Irak par l’officier de gendarmerie de service.

Front “français” (nord)

06h30 – Larminat, sans daigner donner d’explications, annule à la dernière minute ou presque la poussée prévue en direction de Daquq. Officiellement, l’offensive est seulement repoussée au lendemain.

Plus tard dans la journée, Larminat laissera entendre aux chefs de ses trois GT que la révision des avions de l’EAML prend plus de temps que Stehlin ne l’avait espéré et qu’il attend de pouvoir bénéficier d’un appui aérien. En réalité, Dentz, sur les instructions d’Alger, a ordonné à son subordonné de se limiter désormais à des activités de patrouille et de laisser les Britanniques – s’ils le souhaitent autant qu’ils le disent – se colleter avec la 2e Division irakienne.

Pour sa part, Stehlin, de plus en plus inquiet de la fatigue de ses hommes et de l’usure de ses matériels, n’est pas mécontent de limiter l’action tactique de l’escadre à quelques vols de reconnaissance pour la forme, outre une veille de chasse minimale confiée à une section de deux Morane 406.

12h15 – La Légion sait prendre soin de ses soldats : en témoigne éloquemment l’arrivée à Mossoul du BMC de Palmyre. Les douze pensionnaires de Mme Dublanc, née Korkiewicz, ont rejoint l’Irak en six jours par la route, à bord de deux autocars Isobloc transformés par un garagiste de Damas en maisons de passe roulantes[39]. Mme Dublanc, surnommée par antiphrase la Grosse Wanda en raison d’une maigreur pathologique, a pris part à sa manière – « à l’horizontale » dit-elle avec le sourire – à la conquête du Maroc, puis à la guerre du Rif, avant d’accéder, à la satisfaction générale, à un poste de responsabilité[40]. La venue de son établissement va contraindre les commandants de Serrien-Jussé et de Kühlbach à établir un tour de service par CPLE et à organiser une navette par camions, sans oublier de mettre en place un poste prophylactique.

Frontière irako-iranienne

Si la majorité des Allemands se sont dirigés vers la Turquie, peut-être par un tropisme lié aux souvenirs de la Première Guerre mondiale, l’Iran n’est pas délaissé pour autant et M. Gulbrandsson a lui aussi beaucoup de travail. C’est lui qui reçoit notamment l’Oberleutnant Kalwer et le Leutnant von Stroltz, qui se présentent ensemble au poste frontière de Khanaqin, avec dix-sept de leurs hommes, dans un style enthousiaste et sportif qui n’évoque certes pas l’idée d’une défaite. Il lui revient aussi de faire quitter l’Irak à Herr Grobba. Le diplomate a estimé, sans demander l’aval de l’Außenministerium, que sa présence à Bagdad ne se justifiait plus après le départ de Rachid Ali et du Grand Mufti. Herr Grobba, non sans panache, a fait le trajet depuis la capitale, via Baqubah, à bord de la Mercedes de l’ambassade du Reich battant pavillon rouge à croix gammée noire au mâtereau de son aile avant droite. Les pilotes de deux Gladiator de la RAF en maraude l’ont mitraillé à tout hasard, sans grande conviction (il est vrai qu’ils ne pouvaient sans doute pas distinguer le pavillon nazi).

M. Gulbrandsson procure à ses protégés des vêtements civils, de papiers et de l’agent, puis les confie, au fur et à mesure des arrivées, à une noria de taxis qui les conduisent à Téhéran par différents itinéraires, afin de préserver un minimum de discrétion. Dans la capitale, ils prendront le train qui les conduira à Istanbul en trois jours et trois nuits – y compris une traversée en ferry-boat de l’immense lac de Van. Herr Grobba, lui, demeurera incognito à la légation allemande auprès du Trône des Paons.

Front du sud

Les trois brigades de Slim continuent leur course pour arriver en tête à Bagdad. La 10e paraît devoir gagner, alors que les 20e et 25e sont handicapées par la faiblesse de leurs moyens de transport routier. En face, il n’y a plus trace de la 4e Division irakienne, comme volatilisée. Tout juste si quelques irréductibles, conduits par un colonel ombrageux, se feront encore tuer avec courage à Ctésiphon.

16h30 – À bord de lourdes automitrailleuses Lanchester et de camions 4x4 Bedford, un escadron du 1st Duke of York’s Own Skinner’s Horse, unité de reconnaissance de la 10th Indian Division pénètre dans la capitale de l’Irak, que survolent tous les avions de la RAF disponibles. Les éléments les plus rapides de la 10th Brigade de Rees n’arrivent qu’une heure plus tard. Un calme insolite règne dans la ville, dont les habitants semblent se résigner au retour des anciens maîtres. Les fonctionnaires occupent leurs postes mais les ministres de Rachid Ali ont tous disparu, de même que leurs amis du Carré d’Or.

Front de l’ouest

Walters et Kingstone ne décolèrent pas. Alors qu’ils ont fini par prendre Abou Grahib après des combats d’une dureté imprévue, leurs chars Matilda II ont été précédés à Bagdad par les avant-gardes de Slim. Il s’en faudra de très peu que les yeomen du Royal Wiltshire n’en viennent au main – ou pire – avec leurs camarades cavaliers de la 10e Division Indienne.

Bagdad

Arrivant d’Habbaniyah où il a été amené par un Lysander de la RAF, le lieutenant-général Quinlan fait son entrée dans la ville en cabriolet Rolls-Royce sans capote, escorté d’une douzaine de motocyclistes.

18h30 – Suivant les instructions de Wavell – qui n’a pas, sur ce point précis, demandé l’avis de Whitehall –, Quinlan se proclame gouverneur de l’Irak au micro de l’Iraqi Broadcasting Corporation. L’émission est captée par les stations de Damas et de Beyrouth qui la résument à l’attention de Dentz et Larminat, comme du haut-commissaire Puaux. Alger est informé peu après 22h30.

Ankara

Selon les journaux du soir d’Istanbul et d’Ankara, l’ancien chef de la Défense aérienne turque, le général Benakoglou, nommé quatre jours plus tôt attaché militaire au Chili, est décédé d’une attaque cardiaque aussi foudroyante qu’inattendue, avant même que sa nomination n’ait été annoncée officiellement au gouvernement de Santiago.

Londres

19h00 – Le journal parlé de la BBC annonce la prise de Bagdad. Cette nouvelle a d’abord été diffusée par Reuters, qui a battu de deux minutes Havas Libre et Associated Press. Dans les pubs de la capitale de l’Empire – et ailleurs – l’ale et le stout couleront à flots ce soir. Ce n’est pas tous les jours qu’on enlève une capitale ennemie !

 

 

26 avril

Berlin

L’amiral Lütjens, qui doit commander le groupe Bismarck et le Prinz Eugen au cours de l’opération Rheinübung, rencontre le grand amiral Raeder pour évaluer la situation, après les avaries subies par le Prinz Eugen et les Scharnhorst et Gneisenau. Lütjens suggère de reporter l’opération jusqu’à ce que les deux croiseurs de bataille, voire le Tirpitz, soient disponibles. Raeder refuse, car il estime qu’il est impératif de relancer la Bataille de l’Atlantique le plus rapidement possible. La Kriegsmarine ne dispose pas d’assez de sous-marins pour attaquer à la fois les convois allant vers la Grande-Bretagne et ceux à destination du Maroc. Par ailleurs, la situation en Méditerranée impose aussi une diversion pour éviter que l’ensemble des forces navales alliées ne s’y concentrent. Et puis (mais Raeder ne le dit pas, si Lütjens peut le deviner), le prestige de la Kriegsmarine exige une action d’éclat, que les croiseurs de bataille n’ont pu accomplir lors de l’opération Berlin. Le grand amiral accepte seulement de retarder l’opération jusqu’à ce que le Prinz Eugen soit opérationnel. En revanche, il apparaît que, si le Scharnhorst sera bientôt disponible, ce ne sera pas le cas du Gneisenau, or il est exclu de lancer l’un des deux “jumeaux” isolément dans l’Atlantique.

 

Belgrade

Le général Simovic presse les leaders croates d’entrer dans son gouvernement et promet “une solidarité nationale totale”.

 

Affaire d’Irak

Bagdad

Le calme continue de régner dans la ville, où le lieutenant-général Quinlan entend au plus vite déployer une garnison de nature à dissuader les nationalistes de s’opposer au retour du British Rule. Montées du sud ou venues de l’ouest, les troupes britanniques patrouillent dans les rues et tiennent les carrefours. Elles aménagent déjà leurs cantonnements comme si elles devaient ne jamais plus quitter l’Irak.

Les unités commencent aussi de s’exercer pour le défilé de la victoire, mais celui-ci n’aura lieu que le 28 : il faut attendre le régent Abd al-Illah, réfugié en Transjordanie, qui regagnera le 27 seulement sa capitale – et nommera à nouveau, dans la foulée, Noury Saïd Premier ministre. Tous les deux occuperont, bien entendu, une place d’honneur sur la tribune, pas la première cependant. Les Irakiens pourront distinguer qui gouverne vraiment leur pays et à qui Londres concède le droit de paraître – et encore – l’administrer. Approuvées l’avant-veille à l’unanimité par le Cabinet réuni au 10 Downing Street, les directives de Churchill prévoient la mise sous stricte tutelle de l’Irak jusqu’à la fin du conflit, et au-delà si nécessaire : à Londres, encore moins qu'ailleurs, on ne badine pas avec le pétrole.

12h00 – À l’heure où l’angélus sonne aux clochers des deux églises nestoriennes de la cité, Sir Kinahan Cornwallis descend de sa Rolls Royce pour reprendre possession de son ambassade où il a été précédé, protocole oblige, par son second. Cinq Royal Marines en tenue de campagne rendent les honneurs. Deux autres hissent l’Union Jack sous le commandement de leur sergent-major.

– Welcome, Sir, dit seulement l’hon. D’Arcy Saint-Lewis à la tête du personnel rangé en demi-cercle.

Pudique, ce jeune diplomate n’a pas le goût, ni l’art, des mots historiques.

– Doctor Saint-Lewis, I presume ? réplique Sir Kinahan qui plaisante pour cacher son émotion. My dear D’Arcy, it’s good to feel at home again. Well, ladies and gentlemen, glad to see you here. Back to business as usual for all of us.

17h30 – Surgissant de l’aérodrome de fortune d’Al Miqdadiyah où se sont repliés les derniers avions utilisables de l’Iraqi Air Force, un Breda Ba-65 – le seul de ce type dont le moteur puisse encore tourner – surgit au dessus de la capitale, trop bas et trop vite pour que les Vickers de DCA puissent l’atteindre. Il lâche deux bombes de 250 kilos. L’un de ces deux projectiles tombe dans le Tigre, l’autre transperce le toit en terrasse d’une villa isolée au milieu d’un jardin près du fleuve et incendie le bâtiment. En l’absence des pompiers irakiens qui ont pris la clef des champs à l’approche de la 10e Division Indienne (ils réapparaîtront progressivement par la suite), les sappers britanniques interviennent. Ils retireront des décombres les corps du major O’Flanaghan et de l’un de ses yaouleds.

17h42 – Quatre Gladiator de la RAF abattent sans pitié le bombardier irakien. L’appareil s’écrase, mais ne brûle pas, ce qui permet d’en retirer, outre le corps du pilote – un mercenaire espagnol nommé Rodrigo Martinez – des plans prouvant que la maison du major était bien la cible du bombardement, exécuté avec toute la précision d’un professionnel. L’examen de ces documents, aussitôt transmis aux services du colonel Carbury, montre que Martinez s’était lancé dans cette mission désespérée parce qu’il croyait attaquer le PC de Quinlan, sur la foi de renseignements transmis la veille par un homme qui se présentait comme un agent des services secrets allemands…[41]

RAF Rasheed

La RAF occupe les installations – ou plutôt ce qu’il en subsiste après les attaques que l’aérodrome a subies au cours des dernières semaines, particulièrement lors de l’opération Bertha. Le drapeau bleu à l’Union Jack dans le quart supérieur gauche et à la cocarde rouge-blanc-bleu ne flotte que sur des ruines. D’accord avec Sir Arthur Longmore, l’Air Commodore Bristow a prévu d’y implanter pour les mois qui viennent un squadron mixte (12 Gladiator et 10 Blenheim). Habbaniyah restera consacrée au transit et à la formation des personnels. C’est la Fleet Air Arm, appuyée à partir de début mai par des Anson du Costal Command transférés de Karachi et d’Oman et basés à Shaibah, qui prendra en charge la protection de Bassorah et la surveillance du nord du Golfe.

Kirkouk

11h30 – Le père Louis-Arthème de Kervilzic sj, un archéologue de renom qui participe aux fouilles sur le site de Ninive, rapporte à Larminat que le brigadier Saïd Mansour, chef de la 2e Division irakienne, sollicite un cessez-le-feu. Il lui fait aussi part du désir de Mansour de se rallier au régent dès qu’il aura regagné la capitale. Sans vouloir s’engager davantage, Larminat fait répondre par cet intermédiaire discret que la DLML, pour ce qui la concerne, entendait déjà s’abstenir d’opérations offensives.

Mossoul

12h00 – En présence de son officier de liaison britannique, le major Bruce MacDougall MC, des Royal Scots Greys, qui se garde de piper mot, le général Dentz déchire sans autre forme de procès un télégramme de l’état-major de Quinlan. Celui-ci lui suggérait, en des termes d’une sécheresse inattendue, pour ne pas dire désobligeante, entre compagnons de combat, d’entamer dès le 28 l’évacuation de ses unités terrestres et aériennes vers la Syrie et le Liban.

– Cette affaire, dit Dentz à la cantonade, devra être réglée par nos gouvernements. Moi, je ne bougerai pas d’ici. Je m’y sens bien.

MacDougall n’est pas sourd, il transmettra. De son côté, Dentz rend compte aussitôt à Alger.

Le Caire

13h00 – Un message de Sir Archibald Wavell au lieutenant-général Quinlan lui rappelle qu’il entend pouvoir disposer de la totalité de la 10e Division Indienne de “Bill” Slim à partir du 1er mai, pour emploi en Grèce ou dans les Balkans. Wavell indique d’autre part qu’il assistera le 28 au défilé de la victoire et demande à son subordonné d’y inviter « courteously and for political reasons » les généraux Dentz et Larminat afin de pouvoir tenir ensuite avec eux, discrètement, une conférence interalliée.

Alger

16h00 – Reynaud appelle Paul-Boncour, à Londres, pour une conversation apparemment banale mais pleine d’allusions (les Français se méfient à juste titre du téléphone, écouté presque ouvertement par les services britanniques). Après en avoir parlé avec Mandel et De Gaulle, puis avec Lebrun, il décide d’envoyer de toute urgence Margerie dans la capitale britannique pour des conversations avec Anthony Eden et, s’il le faut, avec Winston Churchill. Margerie sera porteur d’une courte lettre personnelle du Président du Conseil au Premier ministre.

Téhéran

Sir Reader Mullard KCMG passe pour l’oiseau rare de la diplomatie britannique, corps voué par nature au conservatisme politique et social et à la vénération des convenances. Non content de parler treize langues – alors qu’un envoyé extraordinaire et plénipotentiaire de Sa Majesté se devrait de ne pratiquer que le français et, à la rigueur, l’allemand (seuls les originaux usant de l’espagnol et les crypto-marxistes du russe) – Sir Reader est le fils d’un docker et d’une couturière. Il n’a rien renié de sa naissance, qu’on a fini, au fil des années, par oublier pour cause de talents éclatants, mais il s’est coulé dans le moule du Foreign Office avec une aisance qui, naguère, a surpris plus d’un. Le costume croisé trois pièces qu’il a revêtu pour se rendre à l’audience de Reza Chah vient de chez Henry Poole, de Savile Row, tailleur du roi George VI. Ses chaussures ont été cousues sur mesure chez John Lobb, qui accommode les pieds de toute l’aristocratie du Royaume. Son chapeau, un trilby[42] presque noir – pas tout à fait : aile de corbeau, diraient les arbitres des élégances – a été fabriqué par Christy’s, à Witney dans l’Oxfordshire, et vendu, comme il se doit, par James Lock, installé sur St James Street depuis 1693.

Au demeurant, Sir Reader sait, s’il le faut, retrouver la dureté de son milieu d’origine. Sans doute cette qualité a-t-elle été prise en compte par Anthony Eden lorsqu’il a désigné un nouveau ministre à Téhéran. Pour traiter avec Reza Chah, qui n’a jamais cessé d’être l’officier de cosaques qu’il fut jadis et que ses camarades avaient surnommé “le tireur à la Maxim”, on doit être capable de parler haut et fort, tout en conservant son sang froid si le monarque s’adonne à l’une de ses célèbres colères – des éruptions dans lesquelles la vodka et le dross[43], croient pouvoir affirmer quelques initiés, ont leur part.

Le souverain demeure surtout l’usurpateur rusé qui a renversé la dynastie des Qadjars sans coup férir. Il pratique un jeu de bascule permanent entre l’Axe et les Alliés et possède une manière bien à lui de ne promettre jamais aux uns ce qu’il ne pourrait accorder aux autres – en exigeant d’abord de chaque camp des avantages qui ne paraissent exorbitants qu’à première vue, compte tenu de la situation stratégique de l’Iran et du poids de son pétrole dans la poursuite du conflit. Pas aussi inculte qu’on le dit volontiers (et qu’il aime s’en donner l’air), Reza Chah cite souvent, pour s’en prévaloir, un axiome de Napoléon : « La politique d’un état est toute entière dans sa géographie. » D’une façon moins littéraire, il  ricane sans vergogne, avec sa franchise  de soudard : « Ils croient avoir le balai, mais c’est moi qui tient le manche. »

17h00 – Le grand chambellan introduit Sir Reader dans le cabinet de Reza Chah.

17h10 – Le grand chambellan, l’oreille collée à la porte, perçoit des éclats de voix.

17h15 – Le grand chambellan raccompagne à sa voiture le ministre de Sa Majesté, dont le visage n’est pas plus ému qu’à son arrivée. Homme d’expérience, le grand chambellan note cependant une légère pâleur et une minime crispation de la lèvre supérieure.

17h50 – Télégramme en extrême urgence de Sir Reader Mullard au Foreign Office : « B-56-41-4-26-1[44]. Re your A-56-41-4-24-2-1. Have expressed His Iranian Majesty deep concerns of HM Gvt on Iran attitude toward Axis. Have also made it clear, if not in so many words, that Britain and Allies may wish/request a change of incumbency on the Throne of Peacocks in the future. His Iranian Majesty’s behaviour has been as foreseen in my B-56-41-4-24-4-1. Letter will follow tonight by weekly valise diplomatique[45]. Obediently yours. Mullard. »[46]

Sir Reader, bien informé, a su très vite que Reza Chah se réjouissait, sans s’en cacher, des déboires de la Grande-Bretagne en Irak. Il ne lui déplaît pas d’en tirer vengeance. Son courrier de cabinet partira par l’express de 22h10 à destination d’Ankara (qu’il partagera, ironie du sort, avec une douzaine des protégés de M. Gulbrandsson venant d’Irak). À partir de la gare frontière de Kapisi (Kapiköy Sinir pour les Turcs), sa lettre, comme l’ensemble de la valise diplomatique, sera escortée par un attaché envoyé d’Ankara jusqu’à Van, où elle sera transférée à l’aérodrome. Elle y sera chargée sur le DC-2 d’une soi-disant compagnie privée du Caire, la Franco-Égyptienne de Cabotage Aérien[47], qui l’emportera en Palestine. À Lydda, un Lysander la transfèrera en Égypte. Elle y rejoindra enfin l’hydravion de la classe C des Imperial Airlines qui, dans l’inconfort que la guerre exige, continue de relier Bombay à la métropole, une fois par semaine, via Karachi, Bassorah, Aqaba, Alexandrie, Tripoli et Gibraltar[48] : Anthony Eden et Sir Alexander Cadogan pourront la lire dans quarante-huit heures.

Berlin

Le Völkischer Beobachter publie, en double page centrale, un reportage illustré sur les exploits de la Luftwaffe en Irak. Signé par un “Hans Meier” passe-partout, le texte a été rédigé en fait par Josef Goebbels lui-même, qui a brodé sans se gêner sur le compte-rendu du major Güstrow.

12h30 – Un rapport de la Gestapo signale à Reinhard Heydrich une rumeur entendue dans la matinée : Ernst Udet, malgré la surveillance de ses médecins, aurait tenté de se suicider en se jetant par la fenêtre. Heydrich retransmet l’information à Heinrich Himmler, à charge pour lui d’en faire part ou non au Führer, puis, à tout hasard, il la communique à Hermann Goering par téléphone. Il lui semble que le Reichsmarschall en éprouve quelque émotion.

19h30 – Au micro de Radio Berlin, Hans Fritzsche en personne tire les conclusions de la chute de Bagdad où, dit-il, « l’Empire britannique aux mains des judéo-ploutocrates vient de remporter, une fois de plus, une victoire à la Pyrrhus. » Fritzsche laisse entendre que d’autres événements favorables à la cause de l’Axe sont attendus sous peu au Moyen-Orient.

 

Indochine

Reprise des attaques thaïlandaises vers Siem-Réap grâce à un appui aérien puissant. Les troupes françaises doivent céder le terrain gagné pendant leur contre-offensive. Saïgon est bombardé deux fois par des Ki-21 pilotés par des Japonais.

 

 

27 avril

Châteldon

Pierre Laval, s’inspirant des Premiers ministres britanniques qui reçoivent tout ce qui compte à Londres dans leur résidence campagnarde des Chequers, a pris l’habitude d’inviter les personnalités du Paris de la Collaboration dans son fief de Châteldon, où il possède même la source d’eau minérale. On vient volontiers y passer des week-ends très courus, en prenant à la gare d’Austerlitz une Micheline spéciale, d’autant que l’on mange bien et d’abondance chez le Président, dont la table ignore les restrictions.

Sans craindre un parallèle désobligeant, ni non plus le ridicule, Laval lui-même aime à comparer ces réceptions aux “séries” qu’organisaient Napoléon III et l’impératrice Eugénie à Compiègne et à Saint-Cloud. Josée de Chambrun, sa fille, femme du monde de haute volée, y est une maîtresse de maison appréciée. Et les relations outre-Atlantique que son mariage lui a apportées permettent, à toutes fins utiles, de nourrir la fiction mille fois répétée d’un Laval proaméricain – fiction à laquelle l’intéressé, peut-être, a fini par croire lui-même, sans remarquer que les États-Unis ne sont plus représentés à Paris que par un consul général alors qu’ils ont, dès août 40, installé leur ambassade à Alger.

À suivre les récits de plusieurs participants de ce week-end, notamment les carnets de l’essayiste Ramon Fernandez, Laval tombe des nues quand Simon Arbellot, prétextant de son désir de se consacrer exclusivement à son œuvre littéraire, lui annonce, entre la poire et le fromage du dîner, qu’il démissionne sans préavis de la direction d’Havas-OFI et entend ne plus exercer ses fonctions dès le 1er mai. Mais il se borne à un mélancolique « Arbellot, vous m’abandonnez » en suçotant son éternel mégot.

Plus tard, il commentera à l’attention de Jean Luchaire, non sans fanfaronner quelque peu : « Après tout, il vaut mieux que les rats les plus froussards quittent le navire et que restent seulement avec nous ceux qui ont des tripes et des c. au c.[49]. »

 

Belgrade

Sir Dill et le général de Gaulle rencontrent le général Simovic et le gouvernement yougoslave. Ils découvrent une profonde confusion et une véritable paralysie politique. Tant Dill que De Gaulle sont stupéfaits par le fait que les chefs militaires yougoslaves espèrent encore que la diplomatie pourra retarder l’attaque allemande pendant plusieurs mois.

Durant la nuit, De Gaulle s’entretient en tête-à-tête avec Simovic. Il adjure le nouveau Premier Ministre yougoslave d’abandonner toute idée de répartir régulièrement ses forces armées tout le long de ses frontières. « Toute défense “en cordon” est condamnée d’avance à la plus catastrophique des défaites, Monsieur le Premier Ministre ! La plus grande partie de votre pays ne peut malheureusement être défendue de façon efficace, il faut le reconnaître. La seule solution envisageable est de tenir la partie sud-est, autour de Skoplje, en ancrant la défense sur les forces gréco-britanniques à l’ouest et sur les montagnes près de la frontière bulgare à l’est. Souvenez-vous de la lourde défaite de la Serbie contre l’Autriche-Hongrie au début de l’autre guerre. Eh bien, dites-vous que l’armée allemande actuelle est immensément plus mobile et plus puissante que ne l’étaient les forces austro-hongroises. »

Mais comme De Gaulle l’écrirait plus tard dans ses Mémoires de Guerre (tome I, Le Sursaut) : « Je comprenais bien que la mise en œuvre de cette stratégie aurait signifié l’abandon volontaire à l’ennemi de presque tout le territoire national. Si notre départ pour l’Afrique du Nord avait été douloureux mais concevable, puisque l’Empire avait toujours fait partie de nos plans de défense, un tel mouvement était bien évidemment au-delà de ce qu’un chef yougoslave, aussi profondément dévoué à son pays qu’il puisse être, et du fait même de ce dévouement, pouvait envisager. »

 

Affaire d’Irak

Bagdad

Sir Kinahan Cornwallis et le lieutenant-général Quinlan passent la journée avec leurs political advisers. Il s’agit pour eux de choisir les ministres du futur cabinet de Noury Saïd et de désigner le commissioner britannique qui doublera le wali (gouverneur) de chaque wilayet (province) irakienne.

Pour le reste, l’ordre règne dans la ville où la police irakienne, contrôlée de près par la Military Police, réapparaît encore timidement. En fin de soirée, on retrouve au bord du Tigre le cadavre d’un certain Sélim Bassidj, naguère informateur privilégié de feu le major O’Flanaghan. Il a été poignardé en plein cœur par un inconnu[50].

RAF Habbaniyah

Les unités retenues pour le défilé du lendemain prennent part à deux répétitions sur la piste principale de la base. Les derniers réfugiés civils quittent le périmètre en fin de journée pour retrouver leurs domiciles.

Nord de l’Irak

11h00 – Aux avancées d’Injanah, les éléments de pointe de la Household Cavalry qui montent vers le nord avec lenteur tombent dans une embuscade tendue par la 2e Division irakienne à la fin de la matinée. On dénombre une quinzaine de morts et deux fois plus de blessés. À l’évidence, s’il s’affirme prêt à un cessez-le-feu, le brigadier Mansour n’entend pas y être contraint.

12h30 – Réunis à Mossoul pour un déjeuner, Dentz et Larminat se concertent sur l’attitude à adopter le lendemain avec les Britanniques. Les instructions d’Alger leur prescrivent la plus extrême fermeté. Dentz n’en ordonne pas moins à Larminat de faire préparer par son état-major le retour de la DLML en Syrie et au Liban à partir du 1er mai.

Kirkouk Air Base

Le lieutenant-colonel Stehlin fait le point des moyens dont l’EAML dispose encore. Au début de la campagne, elle alignait 14 Morane 406, 8 Morane 410, 22 Potez 63/11 et 8 T-6. En dépit des efforts du commandant Grélaux et de ses équipes, elle ne peut aujourd’hui mettre en l’air que 7 Morane 406, 5 Morane 410, 16 Potez 63/11 et 5 T-6. Il est symptomatique de l’usure des hommes et des matériels que les pertes par panne ou accident (75%) soient bien supérieures à celles survenues en opérations (25% seulement).

Frontière turco-irakienne

Le Leutnant Blohse, un Gefreiter et cinq hommes se présentent à M. Régnier. Ils ont, racontent-ils, passé deux jours de détente, après des péripéties manquant d’agrément, dans une maison de tolérance de Mossoul, La Corne d’Or, tenue par une citoyenne turque, Mme Roxelana Gëlzip, qui les a cachés aux Français. Elle a expliqué sa conduite, non par l’appât du gain, mais par la piété filiale : elle a présenté fièrement à Blohse une Croix de Fer décernée durant l’Autre Guerre à son défunt père. M. Régnier, aussi pudibond qu’expérimenté, craint cependant que les gonocoques turco-irakiens soient moins germanophiles que Mme Gëlzip et exige que les sept hommes passent une visite médicale en règle avant de poursuivre leur équipée vers Istanbul.

Londres

18h00 – Margerie a voyagé à bord du Dewoitine 338 d’Air France qui relie un jour sur deux Alger à Londres via Lisbonne. Paul-Boncour l’attendait à l’aérodrome de Croydon. Ils déjeuneront le lendemain avec Anthony Eden et dîneront avec Winston Churchill.

Berlin

Le Berliner Tagblatt, comme la plupart des grands quotidiens allemands, publie une dépêche du DNB, datée de Paris, sur la tournée d’Ernst Udet dans les usines aéronautiques des pays occupés. Le texte, factuel, sans aucun commentaire, est illustré par une photo du Generalluftzeugmeister en train d’inspecter les ateliers d’Hispano-Suiza à Bois-Colombes. Les lecteurs ignoreront que le cliché, authentique, a été pris sept mois auparavant.

 

 

28 avril

Athènes

Revenant de Belgrade, De Gaulle demande personnellement au général Giraud, commandant de l’Armée d’Orient, de hâter le débarquement des hommes et du matériel à Volos et de faire mouvement vers le nord aussi vite que possible.

Une conférence d’état-major réunit ensuite les états-majors des troupes alliées en Grèce autour de Sir Dill, du général de Gaulle et du commandant en chef grec, le général Papagos. De Gaulle presse le chef d’Etat-Major Impérial de ne pas répéter en Yougoslavie l’erreur commise en mai 1940 en envoyant des troupes au secours d’une trop faible Belgique. « L’état de confusion et d’impréparation que vous avez malheureusement pu constater comme moi à Belgrade est tel que l’on doit prévoir l’effondrement rapide de la résistance yougoslave dans le nord et le centre du pays. Néanmoins, il est vital de conserver le contrôle de la vallée du Vardar, dans le sud, pour éviter que se retrouvent piégées les troupes alliées (grecques et britanniques, en fait) déjà engagées en Albanie. » Giraud prend le relais pour recommander de tenir en Albanie une ligne défensive allant de Gyrokaster au lac Ohrid, dans la partie montagneuse du pays, où la maîtrise allemande de la guerre blindée jouerait un rôle bien moindre. De leur côté, les troupes françaises et grecques devront faire rapidement mouvement pour renforcer la défense yougoslave de Skoplje, clé de la vallée du Vardar, mais sans s’aventurer plus au nord. Les troupes grecques devront livrer des actions de retardement dans l’est (en Thrace) et dans les montagnes du Rhodope, pour couvrir Salonique contre une poussée allemande venant de Bulgarie.

La conférence s’accorde pour suivre les propositions françaises, car le déchiffrage des communications “Enigma” montre que l’attaque allemande est imminente. Le terrain de Salonique doit être rapidement préparé pour accueillir les avions français destinés à soutenir le groupe “Nord”. Les nouveaux transports de troupes françaises sont dirigés vers Salonique.

 

Affaire d’Irak

Bagdad

08h15 – Le climat du Moyen-Orient impose ses exigences. Le défilé de la victoire doit se dérouler en début de matinée afin que les troupes ne subissent pas la chaleur. Le lieutenant-général Quinlan, soucieux de marquer les esprits, en a déterminé depuis plusieurs jours le cérémonial : toutes les unités britanniques qui ont pris part à la campagne sont représentées par deux compagnies, deux escadrons ou deux batteries. On défile en tenue de campagne, mais on arbore toutes ses décorations pendantes et, pittoresque oblige, on porte la coiffure et l’arme blanche de tradition : les Gurkhas ont astiqué leur kukri, les Sikhs leur kirpan, et les officiers détachés des régiments écossais, en kilt kaki de combat dress, ont glissé le gian dubh à pommeau d’argent dans leur bas.

Arrivée d’Alexandrie par avion depuis deux jours, la musique des Royal Marines du Mediterranean Squadron de la Royal Navy, avec son joueur de grosse caisse ceint d’un tablier de peau de tigre, rythme le pas. Elle alterne les marches de tradition, British Grenadiers ou, au bag-pipe, Blue Bonnets over the Border et des succès plus récents, tel Colonel Bogey.

Voici d’abord les drapeaux et étendards entourés de leur garde qui se rangent face à la tribune. Les motorisés arrivent en tête : Matilda II patauds, semblant presque hors d’âge déjà, antiques automitrailleuses Lanchester et Rolls-Royce qui ont, peut-être, combattu avec Allenby, Dingo au dessin quasi-cubiste qui apportent leur touche de modernité, robustes Bedford et Chevrolet 4x4 à tout faire aux mufles de dogue. Les canons 17, 18 et 25-pounder suivent leurs tracteurs Morris Quad. D’autres Morris remorquent les haquets des Royal Engineers.

Si les représentants des battalions de Métropole – y compris deux sections des London Rifles et une platoon du 11th Hussars, arrivées, nul ne sait comment, des lignes françaises à travers celles de la 2e Division irakienne – s’en tiennent aux calots à badge argenté ou doré, si les Australiens se contentent de leurs bush hats de feutre relevé à gauche, les éléments indigènes marquent leur différence : turbans bleus nuit des Sikhs[51], kullahs rouges sur fond vert des Marhattes, chèches aux dessins multicolores, montés à la kurde, des Assyrian Levies, keffiehs à oghal transfilé d’or, façon Lawrence, de la Légion arabe, et, dans leur nuance Rifle Green, Kilmarnock caps à jugulaire des Gurkhas et slouchs à bord droit vif de leurs officiers. Seule la RAF Infantry conserve son casque en plat à barbe (repeint à la hâte en grey-blue), tandis que les red caps de la Prévôté rappellent non sans ostentation, à qui serait tenté de les oublier, les vertus de la discipline. Les coiffes des bonnets des équipages des convois fluviaux de la Royal Navy paraissent aussi bien tendues que pour une revue du roi à Spithead.

Le protocole, lui aussi, abonde en symboles. Une petite estrade a été installée devant la tribune pour Sir Archibald Wavell, Sir Andrew Cunningham et Sir Arthur Longmore, tous les trois en kaki. Ils vont recevoir le salut des commandants de brigade qui passeront en tête de leurs unités : à eux la place d’honneur. À leur gauche, plus bas, se tiennent au garde-à-vous, le stick sous le bras, Quinlan, Slim et Walters. Le régent Abd al-Ilah, en civil, et Noury Saïd ont eu le droit de prendre place au centre de la tribune, mais Sir Kinahan Cornwallis et le colonel Carbury d’un côté et, de l’autre, l’Air Commodore Bristow et le Commodore Mough, les encadrent. Quelques-uns notent avec surprise que le colonel a mis un brassard de deuil : c’est sa manière à lui, si peu sentimental, de rendre un dernier hommage à O’Flanaghan. Dentz et Larminat, venus du nord en avion avec leur porte-fanion et leur officier de liaison seulement, ont été installés à la droite de Sir Kinahan. Les ministres de Noury Saïd, dont la nomination n’a pas encore été annoncée, se partagent cependant déjà les autres sièges avec la multitude des officiels et officieux, tant militaires que civils, des journalistes – Reuters, la BBC, les grands quotidiens, mais pas Havas libre qui n’est pas parvenue, malgré ses efforts depuis le début de la crise, à obtenir que les autorités accréditent son envoyé spécial – des hommes d’affaires et des agents d’influence.

Il faut de bons yeux pour discerner, au dernier rang, des personnages ventripotents, dont les uniforme, semblables en tous points à ceux des Britanniques, s’ornent des distinctives de l’armée irakienne… « Il ne manquait plus à la fête que les officiers sans troupe des battus ! » glisse Dentz à Larminat.

10h15 – Le défilé prend fin. Selon l’usage, Wavell demande à Quinlan de lever les punitions.

11h00 – Conférence interalliée dans un salon de l’hôtel Raffles Babylon[52], présidée par Wavell. Il s’agit, dans son esprit, de déterminer les garnisons à laisser en Irak et, plus encore, de fixer des dates pour la mise à sa disposition des troupes dont, comme Giraud, il a un besoin désespéré en Grèce et en Yougoslavie. « Malheureusement, précise-t-il, il me faut aussi tenir compte des nécessités du maintien de l’ordre en Palestine et de la stabilisation de la situation en Transjordanie – sans oublier l’éventualité d’une action à mener… in another part of the world[53] au cours des semaines ou des mois à venir. »

Dentz alors, d’un air innocent : « Eh bien, nous pourrions, uniquement pour vous aider bien sûr,  laisser en permanence en Irak l’équivalent d’un régiment d’infanterie motorisée et une escadrille de chasse – étant entendu que ces unités mises à la disposition du commandement britannique auraient vocation à revenir au Levant mandataire en cas de nécessité. »

Quinlan, qui se croit déjà proconsul en Irak, bondit et réplique avec pétulance que l’accord Sykes-Picot de 1916, qui déterminait les zones d’influence de la France et du Royaume Uni en Orient, n’autorise en rien des troupes françaises à stationner en dehors des territoires de la Syrie et du Liban. « D’ailleurs, ajoute-t-il aigrement (et sans, apparemment, réaliser la contradiction), aucun règlement international n’a encore fixé des frontières stables et reconnues aux deux mandats français ! Cette situation nous permettrait d’intervenir de plein droit dans les zones contestées du Djebel Druze libano-syrien ou du sandjak d’Alexandrette ! » Et, reprenant l’esprit du télégramme de son état-major, il conclut sans excès de politesse : « Pourrions-nous enfin savoir à quelle date vos forces auront définitivement évacué les provinces de Kirkouk et Mossoul ? The sooner the better! » Edward Quinlan est de ceux, fort nombreux outre-Manche, qui ne pardonneront jamais à Gouraud d’avoir chassé Feyçal de Damas et d’avoir mis fin au rêve de Lawrence d’un grand royaume arabe. Pour lui, comme pour ses semblables, les Français ne peuvent être en Orient que des intrus – pire : de misérables usurpateurs – qu’il importe d’expulser au plus vite, the sooner the better!

 Dentz, obéissant aux consignes d’Alger, indique froidement qu’il n’a reçu aucune directive de son gouvernement concernant la date de son éventuel retour en Syrie mandataire : « Cependant, ajoute-t-il, je crois pouvoir affirmer que la France considère aujourd’hui qu’il est nécessaire d’entamer très vite une négociation globale sur les problèmes économiques du Moyen Orient, en général et, en particulier, sur la question de la répartition du pétrole. »

On se quitte sur une note d’acrimonie, sans prendre aucune décision ni même partager le déjeuner prévu.

12h30 – Dentz et Larminat reprennent l’avion à Rasheed pour regagner le nord.

Londres

10h30 – Appel téléphonique d’Anthony Eden à Paul-Boncour. Il est désolé d’avoir à annuler le déjeuner prévu avec lui et Margerie, mais il lui faut d’urgence préparer le Question Time.[54] Des députés tories, en leur temps partisans de l’appeasement, vont interpeller le Cabinet sur la situation en Grèce et en Yougoslavie et lui reprocher un saupoudrage des ses moyens militaires. Eden se tiendra néanmoins à la disposition de ses hôtes dès 16h30, dit-il, et le dîner avec Winston Churchill est, bien entendu, maintenu.

11h00 – Télégramme de Margerie et Paul-Boncour à Alger. Ils se demandent si cette annulation n’est pas une dérobade.

12h00 – Réponse d’Alger : « Ne cédez sur rien ».

Bagdad

15h00 – Télégramme secret de Wavell à Churchill. Le maréchal rend compte de l’échec de cette réunion et déplore « a really too obvious lack of inter-allies cooperation spirit » chez Quinlan – sans qu’il soit possible de discerner s’il regrette le « manque d’esprit de coopération interalliée » ou le fait que ce sentiment soit « trop évident ». Et il ajoute, recourant à une formulation alambiquée : « As far as British Forces in Middle East, in general, are concerned, may be the Cabinet would find it expedient to proceed in the near future with a reshuffle in the chain of command » – ce remaniement de la chaîne de commandement britannique au Moyen-Orient devant évidemment, dans son esprit, le soulager du poids de responsabilités politiques non désirées.

16h00 – Télégramme en code de Dentz et Larminat à Alger : « Sommes soumis à vives pressions certains Britanniques pour quitter Irak au plus vite. Ne bougerons naturellement pas. Attendons instructions. »

18h00 – Noury Saïd, au sortir d’une audience du régent, annonce la composition de son cabinet. Il n’est, sans surprise, formé que d’hommes connus depuis longtemps pour leurs sympathies pro-britanniques – encouragées par des virements réguliers en espèces, ainsi que l’a établi dès 1938 le colonel Dujardin, qui dispose en Irak d’un bon réseau d’honorables correspondants, grâce à la CFP, aux sociétés de services liées au pétrole et à diverses équipes d’archéologues. Ne font exception à cet émargement que deux anciens membres du Carré d’or parmi les plus modérés, qui ont été pourvus de maroquins jugés secondaires mais rémunérateurs : le tourisme et les affaires religieuses. Tous deux n’en sont pas moins chanceux car Abd al-Ilah et son Premier ministre, attachés à une justice d’un autre âge, ont déjà envoyé au gibet sans jugement cinq de leurs compagnons. L’exécution de huit autres est prévue pour le lendemain… sans parler de ceux qui ont été balancés pieds et poings liés dans le Tigre, sans témoins, à la faveur de la nuit : indispensable, leur mort n’aurait pas eu, ont estimé le régent et Noury Saïd, valeur d’exemplarité.

Londres

16h30 – Le Cabinet a été malmené par les parlementaires. Le speaker de la Chambre a dû tancer des députés qui se sont laissé aller à proférer de vilains mots, cowardice ou stupidity par exemple. Mais Anthony Eden, dans son bureau du Foreign Office, affiche la même élégance et démontre autant de courtoisie que d’ordinaire. Après lecture d’une copie de la lettre de Reynaud à Churchill, il affirme sereinement aux deux Français : « Nous sommes un peuple de marins. Nous gardons l'habitude de donner davantage d’autonomie que vous à nos grands subordonnés lointains. Mais il est vrai que certains, tels Catilina, se laissent aller à abuser de cette tradition. »

À ses yeux, la référence à l’adversaire de Cicéron (qui aurait réjoui ses maîtres d’Eton) et à la sacro-sainte tradition britannique paraît régler le problème. D’autant qu’il précise ensuite, en substance, que le gouvernement de Sa Majesté, pour ce qui le concerne, tient à “geler”[55] jusqu’à la Victoire tout ce qui touche à l’Empire, qu’il s’agisse de son étendue à venir ou de son évolution.

Frontière irako-iranienne

17h30 – Sur renseignements, un poste de garde de la 21e Brigade (8th Manchester) arrête sur la route de Mehran en territoire irakien, deux kilomètres avant la frontière, l’attelage formé d’un tracteur Fordson qui a connu quelques jours meilleurs et d’une charrette à roseaux. Le sous-lieutenant qui commande les Britanniques n’a pas de peine à attribuer une origine européenne, en dépit de leurs haillons franchement couleur locale, au chauffeur et aux passagers de la caravane – dont un faux malade prétendu paludéen, le capitaine Stellenbrünn, des Brandenburger, qui, vraiment blessé, se mord les lèvres pour ne pas hurler de douleur sur les planches de la guimbarde. L’officier et ses trois soldats sont les seuls survivants d’une escarmouche survenue l’avant-veille, non loin de Jassan, avec ils ne savent pas trop qui. Des paysans pillards, peut-être, ou des déserteurs de la 4e Division irakienne en maraude.

Malgré les soins aussitôt prodigués par les médecins britanniques, puis un transfert à l’hôpital central de Bagdad en Valentia sanitaire, le capitaine Stellenbrünn ne survivra pas à ses blessures. Il sera enterré, avec les honneurs militaires, dans le petit cimetière attenant au temple luthérien de la capitale.

Le colonel Carbury l’ignore, tout comme MM. Régnier et Gullbrandsson, mais avec la capture des quatre hommes, l’équipée allemande en Irak, dernier soubresaut du grand dessein oriental de Guillaume II et des pangermanistes, s’achève. C'est le point final de l'opération Ostmond. Il n’y aura plus d’autres passages, ni de nouveaux prisonniers. Une page s’est tournée sur un épisode qui semblerait sombrer dans le dérisoire ou le chromo s’il n’incluait pas, d’abord, une part de tragédie.

Kirkouk – QG français

18h30 – Le père de Kervilzic introduit dans le bureau de Larminat, en présence de Dentz, un homme d’allure martiale malgré ses pauvres vêtements de paysan : le brigadier Saïd Mansour, qui a définitivement compris d’où souffle le vent, vient annoncer son ralliement au régent.

Les deux généraux constatent que Mansour, formé par les Turcs avant 1914, parle un français parfait. Se croyant peut-être au Maroc insoumis, ils lui accordent l’aman. « Nous ferons tout notre possible, promet Dentz, pour faciliter l’acheminement de vos troupes à Bagdad – ou toute autre garnison – dès que le régent lui-même aura pris acte de votre… réconciliation. » Pleins de sollicitude, les Français proposent même au brigadier un avion pour gagner la capitale – aussitôt, s’entend, que Mansour sera convaincu d’être en sécurité auprès de Noury Saïd.

On peut penser que Dentz et Larminat sont d’autant plus empressés qu’ils ne seraient pas vraiment fâchés de jeter dans les pieds de Quinlan un Mansour qui leur serait redevable. « On a les chiens dans un jeu de quilles qu’on peut ! » ricane Loustaunau-Lacau, qui a accueilli le jésuite et le général dans les lignes de son GT.

Londres

20h00 – Winston Churchill n’oublie jamais ses origines aristocratiques. Il sait jouer des nuances en virtuose. Il n’offre pas à dîner dans les salons du 10 Downing Street, mais dans un cabinet particulier chez Simpson, sur le Strand, haut lieu de la gastronomie à l’anglaise – et l’un des quatre restaurants de la capitale[56] autorisés à s’affranchir des restrictions, au prix d’une taxe de 100% sur des additions déjà pharaoniques. Le roast-beef, gloire de la maison, y garde sa cuisson et son goût d’avant-guerre.

Informelles, ces agapes, qu’il arrose, depuis l’apéritif, avec sa générosité coutumière, lui permettent davantage de liberté de parole. Au vrai, il parle aussi net que le sabir franco-anglais qu’il affectionne le lui permet. Il condamne sans ambages tous ceux qui, dans les circonstances présentes, voudraient faire passer ce qu’ils prennent pour les meilleurs intérêts de l’Empire avant les nécessités de l’Alliance franco-britannique. « Moi, clame-t-il avec, d’évidence, plus de clarté que de respect de la langue de Voltaire, I don’t care qu’ils m’obstaclent[57] et je les punitionnerai ! » Recourant à l’Ancien Testament, il compare hardiment le pétrole d’Irak au plat de lentilles d’Ésaü. Le Premier ministre britannique finit toutefois par percer sous l’Allié fidèle de la France, en indiquant que le Royaume Uni, attaché au statu quo pétrolier, en Irak et ailleurs, qui le satisfait, entend bien recevoir une part des ressources à découvrir, à l’avenir, dans les colonies françaises. « We’ve been told here, insinue-t-il, that, from your Sahara, we may expect… »[58] Il laisse entrevoir, par ailleurs, qu’à son avis, la répartition des zones d’influences en Orient pourrait, un jour, faire l’objet d’un réexamen « in the best interest of both parties. »

En bref, Churchill s’engage à écrire à Paul Reynaud dès le lendemain pour mettre fin aux tensions et prendre l’engagement de respecter l’Empire français « in Middle-East and elsewhere ». Margerie, s’il peut retarder l’heure de son départ, sera en mesure de se charger lui-même de cette missive.

Eden, qui n’est pas étranger à la volonté de conciliation de son Premier ministre, se borne à opiner du bonnet. Margerie et Paul-Boncour, eux, en prennent acte.

 

 

29 avril

New York

A la sortie d’une grande soirée de boxe, un officier de la Royal Navy en mission d’étude et d’achat de nouveaux matériels remercie Donald “Abe” Lincoln, journaliste sportif au NY Herald Tribune, qui lui a procuré une place. « Ce n’est rien, répond le journaliste. Mais c’est peut-être la dernière fois, j’ai demandé à changer de service. Je voudrais être correspondant de guerre. »

– Vous plaisantez ? Les Huns ne rigolent pas, vous savez ! Et leurs bombes se fichent bien que vous soyez neutre !

– C’est sûr, mais je trouve que ce qui se passe en Europe est tout de même plus important qu’une finale de base-ball ou un championnat de boxe. Quand je vois les photos de Capa, quand je lis les papiers de Clifton – vous savez, le Prix Pulitzer – ou des autres… Enfin, j’ai fait ma demande, mais je ne sais pas si elle va être acceptée.

– Ah ? Eh bien, mon vieux, service pour service, je pourrais peut-être vous aider. Une sorte de… scoop, c’est comme ça que vous dites, non ?

 

Affaire d’Irak

Londres

07h30 – John Colville, le secrétaire personnel de Churchill, apporte lui-même à l’hôtel Connaught, où Margerie est descendu, la lettre promise par le Premier ministre. Rédigée en anglais – mais commençant par Mon cher Reynaud en français dans le texte, la missive reprend les engagements pris la veille. Le Royaume Uni y confirme sa volonté de ne pas porter atteinte à la répartition des ressources pétrolières du Moyen-Orient entre les compagnies, ni au statu quo territorial. Mieux : lorsque viendra le moment – le plus tard possible, et if any – de remettre à la disposition de la Société des Nations les mandats confiés aux termes du traité de Versailles, il s’engage à n’agir qu’en concertation avec la France pour procéder à la redistribution des zones d’influence en Orient.

Churchill termine sa lettre par un « Je vous assure de ma confiance dans notre victoire commune et de mon amitié, mon cher Reynaud, et je vous embrasse », toujours en français dans le texte. Cette formulation ne laisse pas d’étonner Margerie et Paul-Boncour, qui croyaient pourtant commencer à connaître les idiotismes churchilliens.

Colville indique verbalement à Margerie qu’afin d’éviter d’autres malentendus, la substance de cette lettre, augmentée d’un commentaire du Foreign Office, est en cours de transmission aux responsables britanniques du Moyen-Orient, civils et militaires – ce qui inclut, précise-t-il, en plus de l’East of Suez, l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie.

08h30 – Margerie, accompagné par Paul-Boncour, arrive à Croydon pour embarquer à bord du DH Flamingo de la BOAC[59]. Dans la voiture, entre le Connaught et l’aérodrome, ils ont tous les deux discuté du compte rendu que le premier présentera au Conseil des ministres extraordinaire prévu pour la fin de la journée à Alger.

11h15 – Le War Cabinet, prenant en considération la dégradation de sa santé, décide, sur une proposition de Winston Churchill lui-même, de nommer le lieutenant-général Quinlan directeur du recrutement du GHQ India[60], à Delhi, à dater du 25 mai. Dans l’immédiat, “Bill” Slim lui succèdera comme gouverneur militaire de l’Irak par intérim.

13h00 – Eden, pour se faire pardonner l’annulation de la veille[61], déjeune avec Paul-Boncour au Traveller’s Club, sur Pall Mall.

– Je suis convaincu, lui dit-il, que nous avons su régler tous ensemble une affaire délicate avec… délicatesse. Quant au général Quinlan, votre bête noire, nous lui avons attribué une affectation où il ne vous gênera plus.

Mossoul

Mme Roxelana Gëlzip est arrêtée pour espionnage ! Dentz renonce à la faire fusiller, telle Mata-Hari, mais il décide de l’expulser sous vingt-quatre heures vers sa Turquie natale (en soulignant auprès des autorités turques qu’il s’agit là d’un geste de courtoisie à l’égard de leur pays). À titre provisoire, la gestion de la Corne d’Or sera confiée à Mme Wanda Dublanc. Il semblerait que Mme Gëlzip, tenue à l’œil depuis longtemps par les services du colonel Carbury, ait été dénoncée aux autorités par l’une de ses pensionnaires, une Fatima Belargöl. Celle-ci s’appellerait en réalité Emineh Israelian. Francophile, comme toute la communauté arménienne, elle aurait voulu sanctionner la germanophilie de sa patronne.

Il n’en est pas moins vrai que, six semaines plus tard, l’Arménienne sera exfiltrée d’Irak par les soins du colonel Dujardin – pour lequel, murmurera-t-on sous le manteau, elle travaillait depuis fort longtemps. On la retrouvera peu après à la direction du claquedent le plus huppé de Beyrouth, la Flûte enchantée, rue Hamra. Non sans respect, le Tout-Levant l’appellera bientôt « cette chère madame Israelian », ce qui contribuera à en faire, après-guerre, les yeux baissés derrière sa voilette et en robe du bon faiseur, une dame d’œuvres des plus remarquées… sinon des plus distinguées.

SS Junkerschule, Bad Tölz

Heinrich Himmler aime à inspecter la future élite de la SS pour s’échapper de Berlin et s’abstraire des luttes de pouvoir que le Führer – il le regrette à mi-voix – semble prendre plaisir à attiser. Le cadre – authentiquement germanique, pense-t-il – de la Junkerschule ne cesse – il en est heureux – de le ramener aux vraies valeurs du régime et – il l’affirme – lui donne confiance dans l’avenir millénaire du Reich grand-allemand aux mains de l’Ordre Noir. Mais son bonheur – il le confie à la Gefolgschaft[62] qui se presse derrière lui – n’est pas sans mélange. À ce temple voué à l’exaltation de la race aryenne, il manque, d’évidence, un élément de sacré !

Le Reichsführer, qui manque d’humour, prend au sérieux l’avis de l’Oberstleutnant Pfiffelsdörfer. Il décide de former un commando de la SS qui s’infiltrera en Irak au plus tôt via la Turquie pour attaquer le musée de Bagdad et s’y emparer de la stèle de Zarathoustra. Ce sera cher, concède-t-il alentour, mais on sollicitera quelques industriels amis – de ceux qui trouvent des travaux rémunérateurs (pour leurs employeurs SS) aux sous-hommes des camps de concentration. Ils ne se refuseront pas à pratiquer cette forme inusitée de mécénat culturel.[63]

Alger

17h00 – Le général de Gaulle vient d’apprendre la nouvelle affectation de Quinlan, signalée par un télégramme de Paul-Boncour. Le regard ironique, encore fatigué d’un long voyage (il vient de rentrer d’Athènes), il interroge Geoffroy de Courcel à travers la fumée de sa Players : « Comment traduit-on limoger en anglais, dites-moi ? »

18h00 – Le Conseil des ministres extraordinaire, consacré pour l’essentiel à la Grèce et à la Yougoslavie, se réunit sous la présidence d’Albert Lebrun. Le général de Gaulle fait le point de la situation après ses conversations à Belgrade et à Athènes, et rapporte ses échanges d’idées (il n’a rien oublié de ses inimitiés de naguère et ricane en prononçant le mot dans ce contexte) avec le général Giraud. Presque sans débat, le Conseil décide de poursuivre et, si possible, d’accentuer l’aide apportée à deux alliés, que l’on veut croire fidèles en se souvenant de 14-18.

Paul Reynaud donne ensuite lecture de la lettre de Winston Churchill. Il indique être d’avis de prendre, pour une fois, les Britanniques au mot et, dans ces conditions, d’ordonner à Dentz et à Larminat de procéder à l’évacuation de l’Irak dans les jours à venir – « quitte à leur demander, ajoute-t-il, de n’y apporter aucune précipitation. » Albert Lebrun et la plupart des ministres l’approuvent. Mais De Gaulle et Raoul Dautry s’y opposent avec fermeté.

« Nos amis de Londres, souligne le Général, ne se sont toujours pas engagés à mettre fin aux agissements de leurs political officers et de leurs hommes de main dans les zones instables de Syrie et du Liban. Ils n’ont pas renoncé à s’emparer du massif du Hermon, le château d’eau de la Palestine, ni à nous causer de nouveaux ennuis dans l’ensemble du Djebel druze. Nous avons besoin d’assurances sur ce point. Il y a encore, à Jérusalem et à Amman, trop de membres du Colonial Office qui se prennent pour Lawrence et sont plus pressés de nous chasser du Levant que de s’attaquer à l’Axe. »

Dautry insiste sur la question du pétrole : « Nous devons avoir la certitude, explique-t-il, que le statu quo n’implique pas que la CFP serait exclue des ressources à découvrir en Irak. Elle doit aussi bénéficier de 25% des découvertes. Nous voyons bien que nos amis regrettent de nous avoir fait intervenir au nord, qu’ils oublient que, sans cette intervention, ils seraient encore empêtrés là-bas pour un moment et qu’ils désirent que nous quittions sans délai la région des puits. Nous tenons là un gage précieux. Ne l’abandonnons pas ! »

Le ministre ajoute que les majors américaines poussent Washington, peut-être, qui sait, avec l’aval secret des Britanniques, à réclamer la part française des pétroles irakiens en règlement des achats d’armement. Il enrage : « On discerne trop bien que certains, Outre-Manche, ne seraient pas mécontents que les Américains nous tondent. Qu’ils prennent garde à n’être pas eux-mêmes tondus ! »

Margerie et Reynaud répliquent qu’il paraît difficile d’exiger de Churchill et d’Eden de nouvelles promesses écrites. Jean Zay propose un compromis : « Pourquoi ne pas demander à Havas de sortir ce que les journalistes appellent un “papier d’éclairage” sur ce sujet ? Papier puisé aux meilleures sources, bien sûr… Churchill et Eden nous comprendront à demi-mot, croyez-moi. Et, s’ils sont de parole, ils seront en mesure de nous confirmer officieusement ce qu’officiellement ils ne nous diraient jamais. Ne soyons pas, Messieurs… maximalistes. »

Si la référence à l’Union soviétique fait sourire, le Conseil se rallie à cette position, en dépit des réticences réitérées par De Gaulle : « Je ne me fie guère à ces approches indirectes. La question du Proche-Orient est compliquée, pour la résoudre, rien ne vaut des idées simples ! » Margerie et Dautry se chargeront d’expliquer le problème à Pierre Brossolette dont la dépêche, solidement argumentée, parviendra à Londres avant 19h30 (locales).

Istanbul

Au petit matin, la police découvre, flottant dans les eaux du Bosphore, le cadavre d’un certain Mehmet Hençoglou, apparemment victime d’un crime crapuleux. Le mort était le secrétaire d’un homme d’affaires suisse, Claude Régnier, alors en déplacement.

Averti par télégramme, celui-ci demande de faire enterrer son malheureux secrétaire à ses frais. Le défunt était en effet son homme de confiance – au courant, notamment, des relations de son employeur avec le général Benakoglou, ce que M. Régnier juge inutile de signaler à la police.

M. Régnier passe aussi sous silence qu’il avait découvert la semaine précédente que Mehmet Hençoglou recevait des courriers venant de Damas et adressés à “M. Poincaré, poste restante, Istanbul”.

 

 

30 avril

Tipasa

Début du montage d’une des quatre antennes de plus de 150 mètres de haut dans le socle de béton coulé depuis deux mois. Les ingénieurs estiment maintenant pouvoir lancer les essais de l’émetteur vers la mi-juin.

 

Belgrade

Les leaders croates acceptent d’entrer dans le gouvernement du général Simovic. L’Union Soviétique signe un pacte d’amitié et de non-agression avec la Yougoslavie.

 

Grèce

Les aviations alliées commencent à se concentrer à Larissa et Salonique.

 

Alexandrie

L’amiral Cunningham (RN) crée le “Groupe d’Attaque de Mer Egée” (Strike Group, Aegean) pour assurer le contrôle de l’Egée au cas où les forces germano-bulgares parviendraient à atteindre la côte en venant du nord. Placé sous le commandement de l’amiral Pridham-Wippel et basé au Pirée, le SGA comprend deux croiseurs légers britanniques, les HMS Ajax et HMAS Perth, le croiseur léger français Emile-Bertin, cinq contre-torpilleurs de classe Guépard (les Guépard, Lion, Valmy, Vauban et Verdun) et quatre destroyers de la Royal Navy.

 

Affaire d’Irak

Londres

La dépêche Havas, signée par Pierre Brossolette, n’est pas passé inaperçue à Londres. Dès l’heure du breakfast, Anthony Eden appelle Paul-Boncour au téléphone :

– Le Premier et moi-même avons été surpris par la tonalité de ce texte… Désagréablement surpris, I mean… et même… douloureusement.

– Son contenu m’a étonné autant que vous, ment effrontément le haut-commissaire (mais est-ce encore un mensonge quand l’interlocuteur sait parfaitement à quoi s’en tenir ?).

– Je tiens à vous affirmer que Winston et moi-même veillerons à freiner les ardeurs de certains subordonnés trop zélés, cher ami. Civils et militaires. En ce moment, il n’est rien de plus précieux pour la Grande-Bretagne que son alliance avec la France.

Paul-Boncour pousse son avantage :

– Il va de soi que je puis faire état de vos propos in extenso dans un télégramme, mon cher ? Quote unquote, would you say[64]. Et que nous pouvons tenir pour assuré que certaines… euh… menées, touchant aussi bien l’intégrité de nos territoires que nos intérêts économiques, vont cesser ?

– Vous le pouvez d’autant plus, my dear high commissioner, que je vous le demande!

– Voilà qui, dans la bouche d’un gentleman, prend valeur d’engagement.

Indeed, confirme Eden. En vérité !

Alger

12h00 – Compte tenu des prérogatives en matière de politique étrangère reconnues au président de la République par la pratique constitutionnelle, c’est autour d’Albert Lebrun, dont on loue les capacités d’arbitrage à défaut de pouvoir se féliciter de ses talents d’initiative, que Reynaud a réuni Mandel, De Gaulle, Dautry, Zay et même Auriol (en France, depuis les rois, les Finances se glissent partout…). Lebrun donne lecture du télégramme de Paul-Boncour relatant sa conversation avec Eden.

– Je ne crois pas, dit le chef de l’État, que nous puissions exiger davantage de lui. Ce bon Eden a été aussi loin qu’il le pouvait.

– Je partage votre avis, répond Reynaud.

– Nous n’avons pas le choix, de toute manière, approuve Mandel comme à regret.

– Timeo Danaos, grogne de Gaulle. Mais quel dommage que nous ne puissions, c’est vrai, en agir différemment.

– Il nous faudra manœuvrer par la bande, commente Dautry. Ce sera donc à la direction de la CFP de prendre langue avec BP et la Royal Dutch - Shell, et d’obtenir d’elles les assurances écrites et dûment actées qu’il ne nous est pas possible d’obtenir de Whitehall. Mais si nous leur faisons miroiter… pour l’avenir, entendez-moi bien… un partage des ressources de l’Afrique… puisqu’il y aurait aussi du pétrole dans nos déserts, nous dit-on… il ne devrait pas être trop difficile de les amener à composition.

– Je vais mettre tout de suite Brossolette au courant, indique Zay.

Auriol n’a pas ouvert la bouche. Sans doute se demande-t-il quelles concessions la Treasury va solliciter en retour.

RAF Mossoul

17h00 – Stehlin annonce à ses personnels le prochain retour de l’EAML dans ses bases de Syrie et du Liban. Rien n’est encore officiel, mais il a déjà été averti du compromis franco-britannique par ses amis des services spéciaux.

Kirkouk

Où qu’elle se trouve et quelles que soient les circonstances, rien ne peut empêcher la Légion de célébrer Camerone. Les commandants de Serrien-Jussé et de Kühlbach ont veillé au respect de la tradition. Les CPLE sont rangées en carré, devant leurs véhicules, sur la place centrale de la ville dont les immeubles ont été drapés de tricolore et de rouge et vert. Le récit du combat est lu par l’adjudant-chef Giulio Marinetti, vingt-quatre ans d’ancienneté, la Légion d’Honneur et personne ne sait plus combien de citations.

Légionnaire de première classe au 3e Étranger depuis 1925, Dentz est élevé à la dignité de caporal-chef, tandis que Larminat devient brigadier de la 1ère CPLE. Avec l’aval de Sidi bel Abbès, les colonels Loustaunau-Lacau, Ingold et même Arbuthnot deviennent, eux, légionnaires de première classe dans les 2e, 3e et 4e CPLE.

Dentz est acclamé quand il annonce que la DLML entamera le lundi 5 mai la première étape de son retour vers ses garnisons. Ce soir, les diverses entreprises de Mme Dublanc feront de bonnes affaires.

 

Indochine

Les forces thaïs lancent une nouvelle attaque vers Siem-Réap avec un puissant soutien aérien. Les pilotes des MS-406/410 français, persuadés que leur machine est imbattable en combat tournoyant, découvrent à leurs dépens que les Ki-27 tournent bien plus serrés qu’eux. Par bonheur, leur faible armement ne permet pas aux pilotes japonais (bien plus efficaces que leurs élèves thaïlandais) de profiter à fond de cette maniabilité. De plus, les MS-410 qui survivent au premier engagement ont une telle supériorité en vitesse sur leurs adversaires qu’il leur est facile de rompre le combat et de revenir pour une passe souvent victorieuse grâce à leur canon de 20 mm. Reste que les Japonais (qui combattent bien sûr avec des insignes thaïs) sont beaucoup plus nombreux.

 

1/3 2/3



[1] En ce qui le concerne, nous parlerons donc de langue de Pascal plutôt que de Voltaire.

[2] Voir ses fort sympathiques mémoires : Marin de métier, pilote de fortune (Paris, 1961).

[3] Importation directe de l’anglais Drop your babies.

[4] Le terme britannique a fait tout naturellement son entrée dans le vocabulaire du I/33, sans la moindre tentative de traduction.

[5] « Tout détruit. Pouvons plus rien faire. Demandons ordres d’urgence. »

[6] Celui-là même qui sera mêlé à la bizarre “affaire Cicéron”.

[7] Si la France et le Royaume Uni ont remplacé depuis plus de six mois leurs ambassadeurs par des hauts-commissaires pour symboliser la vigueur de leur alliance, chacun n’en persiste pas moins à parler de l’ambassade de France à Londres et de l’ambassade de Grande-Bretagne à Alger.

[8] « Enchanté ». Le vocabulaire en usage à Buckingham Palace manque volontairement de diversité. Par définition, le souverain (ou la souveraine) est delighted par un succès de ses armées comme par de royales fiançailles ou par la victoire de l’un de ses chevaux à Epsom.

[9] « Je suis très déçu par mes garçons. »

[10] « Et fermez vos gueules, spécialement pour le Führer ! »

[11] Comme son nom ne l’indique pas, la note verbale est un document écrit utilisé pour les communications entre ministères et ambassades.

[12] Dans son fameux Des dieux, des tombeaux, des savants (1949), C.W. Ceram a raconté comment la “Stèle de Zarathoustra” fut découverte en 1927, à proximité du site de Ninive, par une équipe d’archéologues allemands et norvégiens dirigée par le Pr Benno Hirschler (université de Halle), puis décryptée par Fräulein Dr Gunhild Brock (université Humboldt, Berlin). Mais il s’est abstenu de signaler son rôle dans la mythologie nazie.

[13] Le sinagot, haut et ventru, est le bateau de pêche typique du golfe du Morbihan. Marchant exclusivement à la voile, avec un gréement de chaloupe de deux voiles au tiers, il avait presque disparu au cours des années 30. La pénurie de carburant a conduit a en remettre quelques-uns en service dès l’automne 1940.

[14] « Nom de Bois, ça, c’était du sport ! » (athlète réputé, Kalwer avait été sélectionné dans l’équipe de hockey sur glace allemande aux Jeux olympiques d’hiver de Garmisch-Partenkirchen, en 1936).

[15] « Naturellement, j’espère que notre ami Güstrow et ses gusses ont eu un vol sûr et tranquille jusqu’à Constantza et qu’ils peuvent maintenant se taper un petit-déjeuner maison. »

[16] Régiment reformé en AFN (Bône et Oujda) après le Sursaut, le 8e Zouaves réunit des Pieds-Noirs (50%), des Français du Maroc et de Tunisie (40%) et des évadés de France (10%). Plus de la moitié des hommes, issus des derniers contingents de la classe 40, n’ont jamais fait de service militaire. En contrepartie, près des deux tiers des cadres (officiers et sous-officiers) appartiennent à l’active, ou y ont appartenu avant 1939 (fin de contrat, démission, réforme, etc.).

[17] « Urgent - Stop - Groupe de marche Bäumler n’a plus d’avions - Quelques survivants seulement - Major Bäumler tombé pour l’Allemagne - Stop – Fin »

[18] « Morts ou vivants, je m’en fous. Je les veux [les Irakiens] battus [litt. aplatis] comme des tapis. »

[19] De nationalité suisse, natif de Fribourg, le commandant Jean-Heinrich de Kuhlbach, 35 ans, sert à titre étranger dans l’armée française. Il a participé à l’achèvement de la pacification au Maroc et à la campagne de France. Depuis Marignan, les armées d’Ancien Régime comptaient, par tradition, un régiment De Kuhlbach dont la marche, composée par Rameau après Fontenoy, est souvent exécutée en l’honneur du père du commandant, Louis-Heinrich de Kuhlbach, banquier et colonel-brigadier, chef d’état-major depuis janvier 1941 du “réduit national” créé par le chef de l’armée helvétique, le général Guisan.

[20] En juin 1940, le commandant comte Aymar de Serrien-Jussé de Doineville de la Bouxerette, venu des REC et alors capitaine, avait été grièvement blessé à la tête de l’escadron monté du 97e GRDI, où il venait de remplacer le capitaine de Guiraud, tué à l’ennemi. En 1936, il avait mené l’équipe française d’équitation au Jeux olympiques de Berlin et à la Légion, où l’on saluait autant son allure que son absence de conformisme, il apparaissait à la veille de la guerre comme le futur chef du Cadre Noir. Son fils Clément, sorti de Saint-Cyr en 1960, général, sera dans les années 1990 le patron de la DGSE, sous le nom de guerre de Serrien tout court et sans particule.

[21] Cette amphétamine est l’équivalent allemand de la benzédrine des Britanniques.

[22] Conseiller fédéral (membre du gouvernement) depuis 1928, Marcel Pilet-Golaz est chef du Département politique (ministre des Affaires étrangères) depuis 1940. Sa conception de la mise en œuvre de la neutralité helvétique durant le conflit mondial (il restera en place jusqu’en 1944) a soulevé, et soulève encore, des controverses passionnées.

[23] Certes inopérants contre le blindage des R-35, les obus de 20 mm peuvent fracasser les épiscopes et mettre à mal les trains de roulement. Leur effet moral s’avère parfois important sur des équipages impressionnables.

[24] La meilleure traduction de get away (certes peu académique) est foutre le camp.

[25] Section d’interprétation photo, qui devait être alimentée par les photos prises par des Bf-110 équipés d’une caméra à la place des canons.

[26] Il faudra consacrer, en moyenne, dix hommes/journées de travail à la remise en état de chaque R-35 et quatre à celle de chaque camion.

[27] Officiers d’intendance et d’administration.

[28] Bons de réquisition.

[29] Une D Notice émanait du gouvernement britannique. Elle indiquait aux rédactions – à l’époque les journaux et magazines et la BBC – les informations qui ne devaient pas être rendues publiques en raison des impératifs de la sécurité (intérieure et extérieure) du Royaume. On remarquera qu’elle n’avait qu’une valeur de recommandation, et aucune portée légale. Mais on ne connaît pas d’exemple d’une D Notice qui n’ait pas été respectée.

[30] Jusqu’en 1943, le Royaume Uni, comme d’ailleurs la France et l’Allemagne, n’est représenté à Téhéran que par une légation.

[31] Ce mot ancien désigne par tradition les cavaliers des unités de réserve (“Yeomanry”).

[32] Le titre complet du livre, malheureusement non encore traduit en français, est Middle-East in Turmoil, 1938-1948: a Study in British Mismanagement. Lord Lothian KCVO (1922-2004) , officier des Scots Guards, puis politicien et diplomate, fut l’auteur d’essais remarqués, dont une biographie parfaitement hétérodoxe de Montgomery.

[33] Ironiquement, cet appareil, sorti d’usine en février 1939, a réellement appartenu à l’aviation postale allemande avant d’être réquisitionné dès le début de la guerre et affecté à la réserve spéciale du haut commandement de la Luftwaffe.

[34] Le ministère allemand des Affaires étrangères, officiellement l’Außenministerium.

[35] Sitôt mis à la disposition des Türk Hava Yollan (lignes aériennes turques), cet avion assurera le transport nocturne du courrier entre Istanbul et Ankara. Il ne sera restitué à l’Irak, et aussitôt ferraillé sous la surveillance de la RAF, qu’en 1944.

[36] Après une difficile traversée de l’Iran, Ali Al Basrih, excellent pilote, sera de longues années le commandant de bord de l’avion personnel du roi d’Arabie Ibn Saoud. Il recevra la nationalité saoudienne en 1951 et prendra sa retraite avec le grade d’Air Marshall.

[37] Le colonel Carbury et ses agents établiront en 1943 que cette compagnie, dirigée par un certain Ebülent Pacha, aux traits marqués des cicatrices de la Mensur – les combats au sabre – des sociétés d’étudiants allemandes, est un “faux-nez” de l’Abwehr.

[38] Tout donne à penser que Rudolf Wienerli, obéissant aux instructions du Département politique fédéral, était à bord du Dragon Rapide irakien pour escorter Rachid Ali jusqu’en territoire turc. Mais le Pr Edgar Bonjour, dans son monumental Rapport sur la Neutralité de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, précise qu’il ne peut que le supposer, puisque toute trace écrite de cette mission a disparu des archives helvétiques officielles comme des papiers personnels de Marcel Pilet-Golaz.

[39] L’interruption des relations avec la Métropole a contraint Mme Dublanc à ne plus proposer à sa clientèle avide de nouveautés que des pensionnaires originaires des diverses parties de l’Empire – ce qui ne semble pas avoir nui à leur succès, ni à ses affaires.

[40] Wanda Dublanc a eu deux fils, nés de pères aussi inconnus l’un que l’autre. Soucieuse de respectabilité, elle les a fait éduquer dans les meilleures maisons. L’aîné finira supérieur du Grand Séminaire d’Issy-les-Moulineaux et le cadet notaire à Plougastel-Daoulas.

[41] Il semble en fait que cet étrange épisode n’aie rien à voir avec l’Irak. Quelques semaines plus tard, un faire-part publié par sa famille dans l’Irish Times de Dublin révèlera la véritable identité du major O’Flanaghan : Peter O’Flaherty DSO MC and bar, des Cameron Highlanders (The Queen’s Own). Mais, dans certains pubs irlandais où l’on a la rancune tenace, on avait trinqué à la mort du “traître O’Flaherty” avant même la publication de ce faire-part. Et des esprits curieux ont établi un rapprochement avec le décès (accidentel bien sûr), quinze jours après la mort du major, d’un collaborateur du colonel Carbury dont le nom (que nous ne révélerons pas ici, « laissons les morts enterrer les morts ») signalait clairement l’origine irlandaise…

[42] Le trilby est de ce que l’on appelait en français un chapeau mou. Pour bien souligner le caractère informel de l’entretien, Sir Reader s’est contenté de ce couvre-chef au lieu du derby à bords roulés qu’aurait, en principe, requis l’étiquette.

[43] Ce mot anglais qui signifie scorie ou déchet est utilisé au Moyen-Orient pour désigner une boisson obtenue par macération des résidus des boulettes d’opium des fumeries dans de l’eau de rose. Le dross, assez banal en Iran et au Liban, est un psychotrope de dangerosité moyenne. Il est interdit en Turquie mais introduit en contrebande.

[44] Le Foreign Office employait alors un système simple pour numéroter les messages. A indiquait un texte venant de Londres, B un texte émis par un poste diplomatique, C par un poste consulaire. 56 désignait la légation du Royaume Unis à Téhéran et 57 le consulat général dans cette ville. 41-4-24 était la date du jour (24 avril 1941), suivi du quantième du message: 4 correspondait au quatrième message envoyé par la légation de Téhéran au F.O ce jour-là. Le chiffre final était celui du degré d’urgence, de 0 (urgence absolue) à 5 (pas d’urgence du tout).

[45] En français dans le texte.

[46] « B-56-41-4-26-0. Réponse à votre A-56-41-4-24-2-1. Ai exprimé SM Iranienne profonde préoccupation du Gvt de SM [britannique] quant à l’attitude l’Iran envers l’Axe. Ai clairement déclaré, quoiqu’en moins de mots, que la Grande-Bretagne et ses Alliés pourraient souhaiter/requérir un changement de responsabilité sur le Trône des Paons dans l’avenir. Le comportement de SM Iranienne a été comme prévu dans mon B-56-41-4-24-4-1. Lettre suit ce soir par la valise diplomatique hebdomadaire. Votre dévoué Mullard. »

[47] Comme son nom ne l’indique pas, cette société de droit haïtien (sic) a été créée en 1937 par des financiers de la City. Elle exploite deux DC-2 pilotés par des aventuriers de nationalités diverses, qui se consacrent au cabotage (passagers et fret) sur l’ensemble du Moyen-Orient et la corne de l’Afrique. En réalité, c’est un faux-nez du MI-6 qui l’a d’abord utilisée pour livrer à partir d’Aden des armes aux Éthiopiens luttant contre l’occupation italienne.

[48] Le vol aller passe par Gibraltar, Bathurst, Freetown, Accra, Lagos, le lac Tchad, Khartoum, Port-Soudan, Aden et Bassorah.

[49] Nos lecteurs adultes auront complété d’eux-mêmes.

[50] Il semble que l’assassinat de Sélim Bassidj n’ait pas un motif politique, mais qu’il soit plutôt lié aux relations personnelles qu’entretenait le major O’Flanaghan avec ses collaborateurs (toujours à l’exemple du grand Lawrence). Quoi qu’il en soit, cet aspect intime a été laissé de côté dans le film que la vie, ou plutôt la légende d’O’Flanaghan a inspiré à Sergio Leone, Il était une fois en Irak. On se souvient de James Coburn dans le rôle de Sean (sic) O’Flanaghan et de Rod Steiger dans le rôle de Sélim Bassidj, sur une musique d’Ennio Morricone (qui, selon beaucoup, est ce qu’il y a de meilleur dans le film).

[51] Un Sikh adulte ne doit jamais quitter son turban, dont la couleur varie en fonction de la fête du jour, si bien que le commandement britannique, comme en 14-18, a renoncé à imposer aux Sikhs le port du casque en tenue de combat.

[52] Exploité par la société Raffles et aussi confortable et luxueux, aux dires des voyageurs, que ses pareils de Hong Kong et de Singapour, ce palace, tenu alors pour l’une des perles de l’Empire, a aujourd’hui disparu.

[53] Suivant la pratique séculaire des responsabilités reconnues par Whitehall au man on the spot, Wavell a été tenu informé de l’entrevue de Sir Reader Mullard avec Reza Chah.

[54] Les députés de la Chambre des Communes peuvent interroger le Premier ministre et les autres membres de son cabinet sur toutes les questions qui les intéressent, chaque mardi et chaque jeudi, entre 15 et 16 heures. Il est hors de question de s’y dérober. C’est toujours un grand moment.

[55] Pour bien expliciter sa pensée, Eden dira : « We’ve put these items into a huge deep-freezer. They’ll wait quietly there, like mammoths in Siberian permafrost. » (Nous avons mis ces sujets dans une énorme glacière. Ils y attendront tranquillement, comme des mammouths dans le permafrost sibérien.)

[56] Avec Rule’s, près de Covent Garden, le Ritz et le Savoy. Oscar Wilde prétendait quelquefois que le roast-beef de Simpson’s – réellement exceptionnel – démontrait à lui seul l’existence de Dieu.

[57] Winston Churchill adore cette tournure. On connaît son apostrophe fameuse : « Général de Gaulle, si vous m'obstaclerez, je vous liquidera ! »

[58] Le Premier ministre laisse ici entendre qu’il a eu connaissance des rapports de Conrad Kilian sur les ressources pétrolières du Sahara – et qu’il les prend plus au sérieux que les officiels français.

[59] En 1939, la BOAC (British Overseas Airways Corporation) a succédé aux Imperial Airways. Depuis l’automne 1940, il y a six vols par semaine dans chaque sens entre Londres et Alger, assurés par Air France (Dewoitine 338) et la BOAC (De Havilland Flamingo). Cette fréquence élevée, exigée par les échanges constants de gouvernants, de hauts fonctionnaires et de responsables militaires, sans compter les hommes d’affaires, les journalistes et les officieux, souligne l’ampleur de la coopération entre la France et le Royaume Uni.

[60] Grand Quartier-Général de l’Armée des Indes. La fonction de directeur du recrutement n’y a rien d’une sinécure, puisque les troupes indigènes sont exclusivement formées d’engagés, mais, pour Quinlan, c’est, à l’évidence, une capitis diminutio.

[61] Le 28 avril était un lundi. Durant la guerre, par manquement contraint aux usages, le Question Time se déroule à des dates variables censées compliquer le travail de la Luftwaffe – laquelle, à la vérité, aurait trop beau jeu de s’attaquer au palais de Westminster, chaque mardi et chaque jeudi entre 15 et 16 heures.

[62] D’une imprécision typiquement national-socialiste soulignée par Viktor Klemperer, ce mot recouvre tout à la fois la suite, l’escorte et les fidèles, voire la mouvance. Mais, à la Hitlerjugend, il désigne une unité de base de 100 à 150 jeunes.

[63] Bien des années plus tard, l’affaire inspirera Steven Spielberg pour son célèbre film Indiana Jones et les Aventuriers de la Stèle Perdue. On se souvient que, pour épicer le scénario, Spielberg a supposé que la stèle du musée de Bagdad était une copie et que la vraie se trouvait au fond du désert irakien, gardée par moult serpents et mages démoniaques, d’où une course-poursuite trépidante entre les méchants SS et l’archéologue américain (Harrison Ford), assisté d’une ravissante Française (Isabelle Adjani) et d’un Anglais excentrique (Rowan Atkinson, dans un de ses premiers rôles).

[64] Entre guillemets, diriez-vous.