Août 1941 (3/3)

 

21 août

Londres

Percevant la montée des périls en Extrême-Orient, le gouvernement belge décide que la Belgique rompra les relations diplomatiques avec le Japon si ce dernier devait attaquer un de ses alliés. En l’absence de forces militaires dans la région, le gouvernement ne souhaite pas aller jusqu’à une déclaration de guerre qui ne pourrait avoir d’implications pratiques. Informés de cette décision, les gouvernements britanniques, français et néerlandais s’en montrent satisfaits.

 

Alger

Le Conseil de Défense Nationale fait officiellement connaître au gouvernement américain quels renforts vont être envoyés en Indochine (voir annexe 41-9-1). Ces unités doivent inclure une formation blindée de l’ordre d’une brigade baptisée “Groupe Schlesser” pour renforcer la défense de la Cochinchine. Il y aura aussi quelques unités de la Légion Etrangère…

« Le capitaine Carlus vient de nous annoncer que toute la compagnie allait être envoyée en Indochine… Chouette ! comme disent les Français. Là-bas, je ne sais pas si on se battra sérieusement, mais au moins, je ne pense pas que je risque de te rencontrer. Alors, prends soin de toi et ne te porte volontaire pour rien. Je tiens à te revoir après la guerre, quand Herr Hitler aura été enfermé là où il devrait se trouver depuis longtemps – dans un asile de fous. » (A mon Frère Ennemi – Lettres d’un Légionnaire allemand, par Klaus Müller. Manuscrit rassemblé et présenté par Uwe Müller – Paris, 1959 – Munich, 1968).

 

Rhodes

Après les lourdes pertes subies lors du dernier raid Coronation, la RAF décide de ne plus utiliser les Stirling que de nuit. Une formation de 18 appareils, suivis par 21 Consolidated Mod.32 français, est lancée contre Ploesti. La précision du bombardement est médiocre, mais le travail de la nuit autour des puits de pétrole est quelque peu perturbé.

 

 

22 août

Canal de Corinthe

Un convoi italo-allemand allant de Venise au Pirée tombe dans un champ de mines posé par des sous-marins français au sud des Bouches de Kotor. Un dragueur et trois caboteurs sont coulés.

 

Alexandrie

Les vieux avisos français Tahure et Marne, qui viennent d’être équipés de canons de 75 AA, partent pour l’Indochine jouer les garde-côtes en Baie d’Along.

 

 

23 août

Mer Egée

Les vedettes rapides des deux camps croisent à nouveau le fer, cette fois sans résultat.

 

Rhodes

Arrivée du 1er Bataillon Etranger de l’Infanterie de l’Air (1er BEIA), troisième bataillon de parachutistes français. Cette unité de la Légion Etrangère est en réalité une couverture pour des forces spéciales créées par l’état-major français pour opérer dans les pays occupés.

 

Rhodes – “RAF-Maritsa airfield”

Vous aviez médit de la poste, mon commandant.

Votre lettre du 8 m’est parvenue en dix jours seulement. Vos félicitations m’ont touché plus celles de quiconque, par leur chaleur et leur sincérité. Voilà aujourd’hui des qualités aussi rares que précieuses. Encore merci.

Me voici donc au GB II/60, sous les ordres du commandant Kohler, un Alsacien qui a pris part aux dernières opérations de pacification du Maroc en 33/34 et essuyé les tirs des mitrailleuses de DCA de dissidents formés par des déserteurs allemands de la Légion. Je découvre les servitudes de la tâche du navigateur sur un “gros frère” – pour reprendre un mot du général de Gaulle – comme les grandeurs de la fonction de chef de bord. À vous, je puis bien confier que c’est aussi exaltant, il va de soi, mais d’une difficulté que je n’attendais pas. Et Dieu sait que je me préparais au pire ! Il m’arrive parfois de regretter l’époque où je n’étais qu’un de vos élèves.

Usant de mes prérogatives, j’ai vite baptisé mon Consolidated 32 “Ville de Louviers”, quoique la Méditerranée Orientale ait peu à voir avec la Normandie. L’un de nos armuriers, le sergent Bakoutienko, étudiant aux Beaux-Arts de Paris en 1939, a reproduit sur le nez de cet avion, en l’agrandissant, bien sûr, le dessin que vous m’aviez donné un soir : “Sur la route de Louviers / il y a des bombardiers”. Vous vous en souvenez, j’en suis sûr. Il l’a mis en couleur, non sans profiter de l’occasion pour me décerner un nez de pochard d’un rubicond à teindre le drapeau de l’URSS.[1]

Outre moi-même, navigateur et chef de bord, l’équipage du “Ville de Louviers” se compose de huit hommes. Permettez-moi de vous les présenter.

Le lieutenant Nguyen Van Hinh, 28 ans, pilote, qui passera au grade supérieur le 1er octobre prochain, sort de Saint-Cyr[2]. Sa famille, très présente à la cour d’Annam, appartient à l’aristocratie de Cochinchine. À terre, c’est le plus insupportable des galapiats, insolent, mal embouché, bruyant, indiscipliné – et joueur enragé de poker, au péril de sa solde. Je renonce à décompter ses jours d’arrêt. En vol, c’est un seigneur qui a déjà cent trente-six missions à son actif, cinq citations et la Légion d’Honneur. Il surprend son monde par son audace et son calme, sans parler du doigté de son pilotage.

Van Hinh mène toujours ses tapages en compagnie de notre co-pilote, le sergent-chef vicomte Emmanuel d’Étoilies des Escoyères, 21 ans, star de la jeunesse du PSF, engagé volontaire en mai 39 et qui nous vient d’Avord.

« J’étais allé chez le colonel de La Rocque pour agacer mon père qui ne croit qu’en Maurras, m’a raconté d’Étoilies. S’il savait que j’ai aujourd’hui pour patron un ancien ministre du Front populaire, et juif et franc-maçon, il en avalerait son monocle. » Il n’a encore accompli que neuf missions, il a tout à apprendre, mais il apprend vite, justement, et il a du courage à revendre. Il veut venger son frère aîné, tué dans la tourelle de son S-35 à Gembloux. J’ai cru comprendre que son père, lui, s’est rallié à Laval et à sa clique et fricote à qui mieux mieux avec les Vert-de-Gris.

L’adjudant Fernand Paulain, 26 ans, notre bombardier, qui partage avec moi le nez de l’avion, s’est engagé à dix-sept ans dans l’Armée de l’Air. Il fait partie des rares rescapés de nos groupes d’assaut. Il possède la placidité et la force d’un percheron – d’ailleurs il est natif de Nogent-le-Rotrou. Il parle peu, affirme souffrir d’un ver solitaire qu’il traitait à l’anisette à Lartigue et ici à grandes rasades de retsina, et il maîtrise en professionnel l’art difficile de la visée à haute altitude.

Le sergent Émile Van de Kerke, dunkerquois de 21 ans, marin à la pêche sur un chalutier de haute mer, est chargé de la radio. Je lui promets un bel avenir au Poste Parisien après la guerre. Il calque son sang-froid sur celui de Hinh. Jamais sa main ne tremble sur le manipulateur Morse, ni sa voix au micro. Il n’a pas eu de nouvelles des siens depuis plus de deux ans, mais n’en dit rien. Blond, le teint rose, taillé en colosse, il contraste avec son ami le sergent-chef Angelo Di Messina, notre mécanicien, 22 ans en novembre, qui est brun, petit et vif. Fils d’un Romagnol qui avait fui le fascisme, Di Messina suit nos moteurs à l’oreille comme un musicien son orchestre et il veille comme une mère poule sur notre machine, aussi bavard que son copain est taciturne. Il nous démontre que les Italiens n’usurpent pas leur réputation dans le domaine de la mécanique. Van de Kerke et Di Messina chassent au collet les lapins qui pullulent sur notre terrain et nous concoctent d’improbables et savoureux civets.

Nos trois mitrailleurs, au teint allumé tôt par la vie et par le gwin ru, ne peuvent cacher leur sang breton. Ils ont fui la Métropole en passant par l’Espagne dès septembre 40, et ils ont connu les prisons de Franco. Le caporal Hervé Guénec tient notre tourelle dorsale, le caporal Yves Larmor la tourelle ventrale et le quartier-maître Quentin Créourc’h les mitrailleuses de queue. Ils ont 19 ans tous les trois. Ces jeunes gens plaisent aux femmes de Rhodes mais, à l’évidence, le bonnet à pompon de Créourc’h et son col bleu lui attirent davantage d’œillades qu’aux autres. Il ne nous a été prêté par la Marine qu’à titre temporaire. Tous trois paraissent encore quelque peu trigger-happy – j’ai découvert l’expression à Malte – mais, en contrepartie, pas un Messerschmitt ne peut s’approcher à moins d’un kilomètre sans être repéré et tiré.

Je fais à chacun une confiance absolue. Avec leurs défauts et leurs qualités, “tout ça, ça fait d’excellents Français”, comme le chantait Maurice Chevalier avec un optimisme dont nous aurions dû discerner le ridicule.

Hinh, jamais en retard d’un chahut, a institué une tradition : avant chaque atterrissage, nous braillons en chœur, dans l’interphone : « Vive les aviateurs, ma mère, vive les aviateurs » (vous connaissez la paillardise qui suit et je n’ambitionne pas de vous faire rougir) sur l’air du « Vive Léon Daudet » des Camelots du Roy. Horresco referens ! Je n’aurais jamais cru pouvoir entonner cette scie-là.

Figurez-vous que j’ai capté l’autre soir, sur ondes courtes, la Voix de l’Amérique qui retransmettait la conférence que vous prononciez au même moment, à Carnegie Hall je crois. L’élévation de votre pensée et la rigueur de vos propos m’ont arraché au tumulte de la guerre. J’ai partagé cette heure de sérénité avec le capitaine Jules Roy, aviateur d’active qui se mêle d’écrire des récits et des poèmes. Nous sympathisons. Je prophétise qu’il sera reconnu un jour comme un auteur d’importance – enfin, si son fichu caractère ne lui joue pas des tours, sans parler des obus allemands.

Quand nous nous reverrons, mon commandant, il faudra que nous discutions de votre phrase : « Je hais le grouillement en fourmilière des robots façonnés par les régimes totalitaires, mais je crains que la pâtisserie démocratique ne nous ait donné la colique. » J’en demeure encore perplexe.

J’espère que ma gazette vous a ramené aux joies de la vie d’un Groupe. Défendez-nous bien outre-Atlantique, par votre plume et votre verbe, mais revenez-nous bientôt de ce côté-ci de l’eau. Vous me manquez comme vous manquez à l’Armée de l’Air : vous me comprendrez si je vous dis qu’il nous faut davantage de spécialistes, mais aussi plus d’aviateurs – comme vous.

Je vous prie d’agréer, mon commandant, l’expression de mon respect, de mon affection et de ma fidélité.

Pierre Mendès-France

 

 

24 août

Gibraltar

Le porte-avions HMS Furious amène 32 Hurricane, qui doivent se rendre en Crète en passant par l’Afrique du Nord.

 

Mer Egée

Le trio Abdiel, Manxman et Emile-Bertin effectue un rapide aller-retour jusqu’à Naxos.

Les bombardiers lourds alliés mènent un nouveau raid contre Ploesti, avec 18 Stirling et 24 Consolidated Mod.32. Deux avions sont abattus par la Flak.

 

 

25 août

Constantine

Une délégation d’officiers des troupes blindées américaines, conduite par le général Patton, vient visiter le Centre d’Entraînement des Forces Cuirassées pour étudier les leçons de la Campagne de Grèce. Le ministre de la Défense français, le général Charles de Gaulle, accueille personnellement la délégation. Parmi les sujets discutés figurent la valeur de l’intégration chars-infanterie mécanisée et l’utilisation des chasseurs de chars (les Français soulignent leur intérêt dans des situations fluides, mais reconnaissent leur vulnérabilité, ce qui les conduit à demander le développement d’engins spécialisés mieux protégés, blindés et dotés d’un canon en casemate).

Sur le champ de manœuvres de Constantine, les officiers américains peuvent examiner des chars allemands capturés (un Pz-38t, un Pz-II et un Pz-III), mais aussi les nouveaux chars français construits aux Etats-Unis sur spécifications françaises : le M3F et le SAV-41. Ils sont très impressionnés par le canon de 47 mm L-53, beaucoup plus performant que le 37 mm américain.

 

 

26 août

Mer Egée

La Luftwaffe perd quatre bombardiers sous les coups des Beaufighter de la RAF guidés par radar lors de deux raids de nuit contre Rhodes, sans obtenir de résultats tangibles en échange.

En revanche, la Force D de l’Escadre de Mer Egée, escortant un convoi de ravitaillement pour Naxos, tombe dans une embuscade tendue par des vedettes rapides allemandes. Le petit destroyer HMS Badsworth (classe Hunt) est coulé par deux torpilles.

 

 

27 août

Alger

Le général Charles de Gaulle décolle en compagnie de l’amiral Lemonnier pour un voyage d’inspection en Indochine. En route, il s’arrêtera à Alexandrie pour s’entretenir avec l’amiral Cunningham. Il arrivera à Hanoï après des escales en Inde et à Singapour. De son côté, l’amiral Lemonnier va rencontrer l’amiral américain Hart à Manille pour organiser la coopération entre l’Asiatic Fleet et l’Escadre de Mer de Chine Méridionale (voir annexe 41-8-1).

 

 

28 août

Mer Egée

La Luftwaffe perd deux bombardiers sous les coups des Beaufighter de la RAF lors de deux raids de nuit contre Chio et Naxos.

 

Singapour

Arrivée du vieux cuirassé HMS Malaya, dans le cadre du renforcement de la présence navale britannique dans la région. La disponibilité des bases françaises de Diégo-Suarez et Cam Rahn a levé les doutes exprimés par l’Amirauté quant à l’autonomie limitée du bâtiment.

 

 

29 août

Alger

Le général Vallin présente au Conseil de la Défense Nationale la nouvelle organisation de l’Armée de l’Air, mise au point après la Bataille de Crète (voir annexe 41-8-2).

 

Océan Indien

Un appel de détresse émis par le cargo yougoslave Velebit, naviguant près des îles Andaman, est reçu par des stations radio australiennes et britanniques. Le Velebit est l’un des 71 bateaux de commerce yougoslaves qui se trouvaient hors de l’Adriatique en mai 1941 et avaient rejoint le camp allié avec leurs équipages (2 500 hommes d’équipage en tout environ).

Le petit croiseur auxiliaire français Quercy, qui patrouillait au large de Trincomalee, est envoyé enquêter.

 

 

30 août

Alger

Arrivée d’Aldo Fenestrellino par le vol Londres-Alger de la BOAC. Les émissions d’Italia Libre Uno seront diffusées chaque jour, à partir du 1er septembre, par l’émetteur ondes courtes de Tipasa sur quatre fréquences différentes, entre 19h30 et 20h00. Pour assurer le secret, ce qui n’est pas simple dans un ville qui bruit de rumeurs du matin au soir et (surtout) du soir au matin, un studio particulier a été aménagé sur les hauteurs d’Alger, dans une villa anonyme, au début du ravin de la Femme Sauvage. Ne le connaîtront que Bourdan, Fenestrellino et leurs cinq ou six techniciens.

 

Mer Egée

Une force navale franco-britannique intercepte un petit convoi allemand transportant des renforts et du ravitaillement vers Andros. Les vedettes rapides alliées sont soutenues par la Force C de l’Escadre de Mer Egée, constituée des torpilleurs français La Bayonnaise, La Cordelière, La Melpomène, La Poursuivante, L’Incomprise et Branlebas. Plusieurs caboteurs allemands, des caïques et deux ferries Siebel sont coulés. La Bayonnaise est coulée par une torpille de la vedette allemande S-55, tandis que L’Incomprise éperonne et coupe en deux la S-54 et que la MAS-539 italienne est détruite au canon.

 

Océan Indien

Un signal radio brouillé et incomplet émis par l’AMC Quercy est reçu par des stations radio alliées. Ni la Réunion, ni Darwin ne parviennent plus à joindre le petit auxiliaire français. Les avisos D’Entrecasteaux et D’Iberville lèvent l’ancre de Diego Garcia (îles Chagos) pour enquêter et renforcer les patrouilles dans la région. Le croiseur auxiliaire Aramis, qui vient d’arriver à Darwin pour escorter un convoi de troupes vers le Moyen-Orient, quitte ce port en direction du nord.

 

 

31 août

Quelque part en Provence

Journal de Jacques LelongIl faut maintenant rentrer à Paris. Dans ma valise, entre des produits de la ferme, est niché l’un des pistolets du Grand-Père Magnan. Il ne m’a pas vraiment autorisé à le lui emprunter, comme il n’a pas autorisé Hervé à emporter l’autre, mais s’il était contre, il ne nous aurait pas appris à nous en servir, pas vrai ? Et même à nous en servir plutôt bien. Isabelle verra que nous sommes prêts pour des choses sérieuses…

 

Mer Egée

La Luftwaffe bombarde de façon sporadique Naxos et Chio.

Des Hawk-81A2 français et anglais, utilisant pour la première fois un lance-bombes improvisé pour des bombes de 125 kg, mènent une attaque surprise contre les forces allemandes à Andros.

 

Bulgarie

La force Coronation/Couronnement bombarde la gare de triage de Plovdiv.

 

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[1] NDE – Ivan Igoriévitch Bakoutienko (1919-1967), né à Pétrograd peu avant que ses parents ne s’exilent en France, deviendra après la guerre, sous le nom de Jean Tienko, l’une des figures marquantes de l'Abstraction lyrique. Son amitié avec Nicolas de Stael, lui aussi d'origine russe, appartient à l’histoire de la peinture.

[2] Il s’agit du futur chef de l’armée vietnamienne, devenu premier commandant des Forces Aérienne Stratégiques après sa réintégration dans l’Armée de l’Air, bien entendu.