Etats-Unis
L’amiral Lemonnier se rend à Norfolk pour discuter du remplacement des quatre destroyers “relativement modernes” de classe Farragut qui devaient être loués à la Marine Nationale, mais que l’US Navy vient finalement de décider de conserver, après de houleuses discussions politico-stratégiques au sein des états-majors et du ministère. En compensation, les Américains promettent la livraison en 1942 de nouveaux destroyers “vraiment modernes” de classe Benson. Dans cette attente, les noms Le Corsaire, Le Flibustier, Le Téméraire et L’Aventurier restent en réserve.
Pendant ce temps, De Gaulle, quelque peu agacé par le revirement américain, reste à Washington, où il a plusieurs entretiens avec des responsables politiques et donne une importante interview au New York Times. Le journaliste chargé de l’interview, Robin “Doc” Meyrson, ne peut s’empêcher d’observer que les propos de son interlocuteur dépassent largement le domaine théoriquement dévolu à un ministre de la Guerre…
Paris
Gabriel Jeantet présente à la Propaganda Abteilung une demande d’accréditation d’un journaliste d’Havas-OFI, Jean Fontenoy, comme envoyé spécial sur le front de Grèce. On lui laisse entendre qu’une réponse positive devrait lui parvenir sous quinze jours.
Malte
Le croiseur Emile-Bertin effectue une brève escale pour ravitailler avant de repartir encore une fois vers 18h00. Les hommes commencent à fatiguer, mais ils sentent enfin l’écurie.
Mer Egée
La Luftwaffe reprend ses raids contre Héraklion et Rhodes. Les bombardiers prennent pour cible les ports et les entrepôts pour affaiblir la chaîne logistique alliée. Ils sont cette fois escortés jusqu’au bout par des Bf-109 équipés de réservoirs supplémentaires largables, tandis que les Bf-110, très éprouvés par les précédents combats, sont préservés pour des patrouilles à longue distance au-dessus de la Mer Egée. Cependant, les chasseurs alliés ont eu le temps de se reposer et de se renforcer pendant les journées de relative trêve des combats. De plus, ils conservent le bénéfice d’un préavis très prolongé lors de chaque raid, grâce aux guetteurs installés dans les îles toujours aux mains des Alliés.
Les deux raids rencontrent donc une puissante opposition et la bataille aérienne fait rage pendant une heure. Les pertes allemandes sont lourdes : 71 avions allemands sont détruits contre 23 chasseurs alliés.
Les pertes alliées sont cependant compensées en fin de journée par l’arrivée de Hawk-81A2 français et de Grumman G36A grecs venant de Benghazi.
Dans la nuit, Héraklion et Rhodes sont de nouveau visées. Les deux villes sont touchées, mais les infrastructures militaires et navales ne sont pas atteintes.
Pendant ce temps, des Wellington britanniques décollent de Rhodes pour bombarder les terrains de Mégare et de Corinthe (sans grands résultats) et pour miner le canal de Corinthe.
Mer Egée
L’activité de la Luftwaffe s’accroît à nouveau, avec quatre raids contre la Crète (deux contre Maleme, deux contre Réthymnon), deux raids contre Rhodes et un contre Chio, totalisant 743 missions offensives. Les pilotes de chasse alliés sont soumis à rude épreuve, volant deux ou trois fois dans la journée, mais ils font payer le prix fort aux assaillants. Au total, 103 avions allemands sont abattus, contre 31 chasseurs alliés.
Tedder envoie un nouveau message à Londres et Alger, indiquant que les réserves des unités de chasse alliées en Crète sont pratiquement épuisées par le rythme des opérations. L’arrivée à Héraklion et Rhodes des Hurricane du Furious et des Beaufighter venus par leurs propres moyens d’Angleterre ne répond qu’insuffisamment à ces besoins.
Au crépuscule, des bombardiers légers alliés (Maryland et DB-73) attaquent le port du Pirée et les terrains de Tatoï et de Tanagra. Les résultats pratiques sont limités, mais les résultats moraux réels, surtout du côté des Allemands, qui constatent que les forces alliées en Crète sont loin d’être « anéanties » comme le promettait Goering.
Dans la nuit, des He.111 attaquent Héraklion et La Canée, sans beaucoup de résultats autres que la perte de sept des leurs sous les coups des Beaufighter IF équipés de radar.
Dans les Cyclades, le destroyer grec Spetsai est coulé par une mine magnétique allemande posée par un E-Boot près de Syros.
Rhodes
Le croiseur Emile-Bertin arrive enfin au terme de son voyage, après un aller-retour éclair qui vaudra au navire d’être officiellement décoré par la France et par le Royaume-Uni.
Mer Egée
La Luftwaffe lance un raid de moyenne importance contre Réthymnon et un contre Héraklion avant midi, plus un autre contre Rhodes dans l’après-midi. Au même moment, les avions du XIIIe FliegerKorps, basé en Bulgarie et en Thrace, attaquent Lesbos et Chio. Néanmoins, le total de missions offensives tombe à 402. Ce jour-là, 56 avions allemands sont abattus, pour la perte de 20 chasseurs alliés.
En début de soirée, Kesselring envoie au QG de la Luftwaffe à Berlin une note froidement pessimiste : « L’offensive aérienne contre les forces franco-britanniques en Crète et dans le Dodécanèse est encore handicapée par la fragilité de notre propre logistique, qui rend impossible de maintenir la pression sur l’ennemi de façon assez prolongée pour obtenir des résultats significatifs. Les pénuries de carburant et de munitions que nous avons subies et que nous subissons encore ont donné aux forces ennemies un répit certainement très utile pour elles après les premiers jours de l’opération Ikarus.
Si les terrains ennemis dans l’ouest de la Crète ont pu être mis hors service, les forces ennemies continuent d’opérer plus ou moins normalement des terrains de l’est de l’île et des aérodromes de Karpathos et de Rhodes. La défense de l’ennemi est à présent bien échelonnée en profondeur, et le contrôle des îles de la Mer Egée donne à ses chasseurs un long préavis d’alerte lors de nos attaques. Le manque d’infrastructures aéroportuaires et la situation logistique empêchant nos forces aériennes de déployer toute leur puissance, il se révèle à ce jour impossible d’attaquer dans toute leur étendue les positions de l’ennemi. Cela lui laisse l’espace et les moyens de restaurer ses capacités défensives entre chaque attaque.
Seul un débarquement en Crète effectué rapidement après la première partie de l’offensive aurait pu donner les résultats désirés, mais le manque de réserves et de forces navales ont interdit l’exécution d’un tel mouvement. La volonté des forces navales ennemie de continuer à opérer en eaux disputées, même au prix de pertes significatives, nous ôte tout espoir de débarquer des troupes en Crète ou dans la plupart des autres îles du sud de la Mer Egée dans les conditions actuelles.
Sur le plan technique, les avions ennemis ne sont pas supérieurs aux nôtres, et leur sont même inférieurs sur plusieurs points importants. Néanmoins, la profondeur même de ce théâtre d’opérations met en valeur le fait que notre force aérienne, organisée pour fournir un appui rapproché efficace à nos forces terrestres, ne peut opérer efficacement du point de vue stratégique sans nos forces terrestres. Nous ne pouvons nous emparer de la Crète par le seul jeu de la puissance aérienne. »
La note de Kesselring provoque une véritable consternation au QG de Berlin.
Paris
Le poète Robert Desnos, journaliste au quotidien Aujourd’hui créé par Henri Jeanson, dont le pacifisme doit composer de son mieux avec la censure allemande, déclare à sa femme Youki qu’il est temps d’entrer en Résistance. Surréaliste d’origine mais d’opinions proches du radical-socialisme des Jeunes Turcs, antinazi de toujours, Desnos ne veut plus se contenter de sous-entendus au ixième degré – « mine de rien » dit-il – dans ses articles de critique littéraire. Il entend agir contre les occupants et leurs complices.
Cela ne l’empêche pas, en parallèle, de revenir à la poésie après un long passage par la publicité et le cinéma : Fortunes – bilan, assez désenchanté, des années 30, Le Président Ducono – où il raille Pierre Laval en vers argotiques, Chantefables à chanter sur n’importe quel air pour retrouver du courage, ou bien encore Le Veilleur du Pont-au-Change – qui ne cesse de veiller, tel une vestale, sur la flamme de l’espoir.
Adriatique
Les sous-marins alliés commencent à opérer contre le trafic de l’Axe dans cette mer. Les mouilleurs de mines français, notamment, sont utilisés pour poser de petits champs de mines destinés à désorganiser les convois côtiers italiens le long des côtes de Dalmatie et d’Albanie.
Mer Egée
Nouvelle baisse de l’activité aérienne. Le Ier et le Ve FliegerKorps lancent un nouveau raid contre Rhodes et un contre Héraklion, tandis que le XIIIe attaque Lesbos, pour un total de 312 missions offensives. Les pertes restent élevées, avec 38 avions détruits contre 14 chasseurs alliés.
Première utilisation opérationnelle des trois systèmes radars américains CXAM apportés des Etats-Unis par le croiseur Emile-Bertin, avec une équipe d’entretien et une poignée de techniciens de RCA (le fabricant) et de NRL (le concepteur). L’Emile-Bertin et l’Abdiel ont transporté un système à Chio et un autre à Naxos (le troisième étant gardé en réserve), ainsi que des radars de contrôle de tir pour les canons anti-aériens (3,7 pouces britanniques et 75 mm français). Installés en altitude dans les montagnes de ces deux îles, les radars CXAM couvrent efficacement la Mer Egée avec une portée démontrée supérieure à 84 nautiques (155 km) pour un avion de la taille d’un He-111 et de plus de 60 nautiques (111 km) pour un monomoteur comme un Bf-109. Ils travaillent dans la bande P (1,5 mètre de longueur d’onde) avec des trains d’ondes (pulses) de 15 kW et un PRF de 1 640/sec. Les deux appareillages doivent assurer une alerte avancée, en coordination avec les gros systèmes GCI britanniques installés en Crète et à Rhodes, mais ils permettent aussi un contrôle local de la Mer Egée. Au grand soulagement de l’équipage du HMS Carlisle, ils suppriment la nécessité de maintenir un croiseur équipé de radar de veille aérienne au nord-ouest de la Crète.
Dès la nuit suivante, le CXAM de Naxos démontre son intérêt en guidant cinq Beaufighter équipés de radar qui interceptent le “train de nuit Athènes-Rhodes”, c’est-à-dire le raid habituel de He-111 contre Rhodes. Pas moins de huit bombardiers sont détruits.
En face, la même nuit, les Wellington attaquant les terrains de la région d’Athènes et la gare de triage de la capitale grecque perdent trois avions, détruits par une quinzaine de chasseurs allemands “de nuit claire”, guidés par une unité radar spéciale.
Dans le même temps, un important convoi français venant de Tunis décharge à Rhodes du matériel militaire et du génie civil. Dans la nuit, quelques-uns de ces transports conduisent à Chio et à Lesbos de vieux chars R-35, utilisés lors de la prise de Rhodes en septembre 1940 et rééquipés avec un canon de 37 long à la place de leur ancien armement. Ces blindés (une compagnie indépendante de 15 chars pour chaque île) doivent renforcer les défenses de Chio et Lesbos contre un possible débarquement allemand.
Washington
Arrivée du nouvel Ambassadeur d’Union Soviétique, M. Maxim Litvinov. En tant que Commissaire aux Affaires étrangères (NKID), Litvinov avait soutenu une ligne pro-occidentale dans l’élite du régime soviétique. Sa nomination est interprétée par les gouvernements alliés comme une réaction de Staline à l’attaque par Hitler de la Yougoslavie et une preuve des préoccupations soviétiques vis-à-vis de l’accentuation de la pénétration allemandes dans les Balkans (l’Allemagne est déjà très présente en Hongrie et en Roumanie).
Malte
La Force K, basée au cœur de la Méditerranée, est constituée à partir de l’ancienne Force A de l’Escadre de Mer Egée (Captain William “Bill” Agnew). Elle inclut les croiseurs Aurora (amiral) et Arethusa, et les DD Imperial, Isis, Legion et Lively[1].
Alexandrie
Les Alliés remanient l’Escadre de Mer Egée, tant pour tenir compte des pertes que pour mieux adapter cette formation à l’exercice du contrôle maritime dans les mers Egée et Ionienne.
Son chef, le contre-amiral Rawlings, nommé commandant de l’escadre de bataille d’Alexandrie (Barham, Queen Elizabeth, Valiant, Warspite), est remplacé par le contre-amiral P. Vian. La Royal Navy lui adjoint deux nouveaux croiseurs AA et une flottille de huit petits destroyers de classe “Hunt”. Le Hunt type 2, doté de 6 canons de 4 pouces polyvalents, est bien adapté à la navigation près des côtes (en “eaux vertes”).
De son côté, la Marine Nationale affecte à l’Escadre un autre croiseur de classe George-Leygues et une unité homogène de contre-torpilleurs, ainsi qu’un groupe de six torpilleurs de classe Melpomène, mieux adaptés aux “eaux vertes”[2]. Le groupe du Courbet est réduit au vieux cuirassé et à deux avisos AA, les quatre DD de classe Bourrasque étant envoyés à Alexandrie pour modernisation avant d’assurer la relève des quatre navires de la même classe déployés en Indochine.
Force A (contre-amiral Vian) – CLAA Naiad (amiral) et Euryalus. DD Gurkha[3] et Sikh.
Force B (contre-amiral Lavoix, commandant en second de l’Escadre) – CL Montcalm (amiral) et Gloire. CT Le Fantasque, L’Indomptable, Le Terrible.
Force C – TB La Melpomène, La Bayonnaise, La Cordelière, L’Incomprise, La Poursuivante, Branlebas.
Force D (Commodore C.T. Jellicoe) – DD (classe Hunt type 2) Avon Vale, Badsworth, Blankney, Croome, Eridge, Farndale, Grove, Hurworth.
Force E – Vieux cuirassé Courbet. Avisos AA Auckland et Black Swan.
Le groupe de mouilleurs de mines ABEL, composé maintenant des HMS Abdiel et Manxman et du MN Emile-Bertin, est également placé sous le commandement de Vian.
Mer Egée
Le Dodécanèse est aujourd’hui la principale cible de la Luftwaffe, qui bombarde Samos et Ikaria à partir du sud de la Grèce continentale, et Lesbos et Chio à partir de Thrace et de Bulgarie. Mais le total de la journée ne s’élève plus qu’à 234 missions offensives. Vingt avions sont perdus, contre sept chasseurs alliés détruits.
A Naxos, le génie achève deux pistes et des installations capables d’accueillir un nombre limité de chasseurs ; une autre piste est terminée sur l’île voisine de Paros. Au crépuscule, les Hurricane du Squadron 33 emménagent à Naxos. Dans la nuit, l’Abdiel et l’Emile-Bertin apportent des canons AA Bofors de 40 mm pour défendre le nouvel aérodrome.
A Rhodes arrivent le croiseur Hermione et le mouilleur de mines rapide Manxman, porteurs de ravitaillement pour les chasseurs de la RAF. En chemin, l’Hermione, ayant surpris en surface le sous-marin italien Tembien au sud-ouest de la Crète, l’a éperonné et coulé.
Cette même nuit, les gares de triage de Larissa et de Volos sont la cible de la première attaque des Short Stirling et des Consolidated mod.32 basés à Rhodes. Comme leur terrain n’a pas encore été suffisamment agrandi, ces bombardiers ne portent qu’une charge de bombes réduite. Un Stirling et un Consolidated mod.32 sont détruits par la chasse de nuit allemande.
Méditerranée Centrale
La Regia Aeronautica reprend ses attaques contre Malte (deux raids) et Tunis (un raid), à la demande pressante des Allemands, qui espèrent distraire des chasseurs alliés de la défense de la Mer Egée. Mais les avions italiens sont toujours aussi dépassés par leurs adversaires et 37 d’entre eux sont abattus, pour la perte de neuf chasseurs alliés.
Adriatique
Le sous-marin britannique P32 est détruit par les escorteurs d’un convoi italien.
Mer Egée
La Luftwaffe lance deux nouveaux raids à partir de la région d’Athènes contre Samos et Ikaria. Embusqués à Naxos depuis la veille, les Hurricane du Sqn 33 surprennent complètement l’escorte de la principale attaque, qui n’attendait que l’opposition des derniers D-520M de Samos. Sur un total de 202 avions ayant participé à l’un ou l’autre des raids, 33 sont détruits, contre 12 chasseurs alliés. Au crépuscule, les Hurricane du Squadron 80 se posent à Naxos et à Paros. Dans la nuit, l’Abdiel, le Manxman et l’Emile-Bertin apportent carburant et munitions aux deux squadrons de la RAF.
De la même façon, deux Groupes de Chasse de Hawk-81 sont envoyés à Chio et Samos renforcer les Dewoitine D-520M survivants. Cependant, ces deux unités sont elles-mêmes en piteux état, ne comptant que 12 avions chacune, pour une dotation normale de 20 appareils.
Pourtant, l’arrivée de renforts se poursuit : les porte-avions britanniques Ark Royal et Furious entrent en Méditerranée et lancent vers Alger 44 Hurricane, dont 30 destinés à la Crète et les autres à Malte.
Dans la nuit, les bombardiers lourds alliés attaquent à nouveau le réseau ferré grec, perdant un avion du fait de la Flak. Côté allemand, un raid de He-111 contre Samos ne rencontre pas d’opposition, en l’absence de chasseurs de nuit dans le secteur, mais les dommages causés sont minimes.
Casablanca
Le MN Commandant-Teste et l’HMS Engadine débarquent en tout 66 Hawk-81A2 et 24 DB-73 (tous en caisses), qui font partie d’un contrat Prêt-Bail.
Alger
En début de matinée, le Président du Conseil Paul Reynaud décolle pour Argentia (Terre-Neuve), où il doit rencontrer le Président Roosevelt et le Premier Ministre britannique, Winston Churchill.
Malte
La Regia Aeronautica lance deux nouveaux raids, toujours avec le même insuccès : 29 avions abattus contre neuf chasseurs alliés.
Mer Egée
Dans les Cyclades, la Luftwaffe lance pas moins de quatre raids contre Naxos, car le terrain de Paros n’a pas été détecté. Au total, 264 appareils prennent part à ces raids ! Leurs pertes sont de 32 avions détruits contre 19 Hurricane, débordés par le nombre. Au coucher du soleil, les deux squadrons de la RAF sont réduits à une “force” totale de neuf appareils en état de vol. Les terrains de Naxos sont évidemment beaucoup plus vulnérables aux contre-mesures de la Luftwaffe que ceux de Crète ou de Rhodes.
Mais cette fois, l’Armée de l’Air répond : 27 bombardiers légers (DB-73 et Martin-167) attaquent les terrains de Tatoï et d’Eleusis au moment où le dernier raid de la journée se pose. Les avions français volent à basse altitude pour éviter la détection radar et contournent la région d’Athènes pour arriver par le nord. L’attaque de Tatoï est un succès : les défenses allemandes sont surprises, 19 avions sont détruits au sol et 5 autres à l’atterrissage, en échange de seulement deux bombardiers, victimes de la Flak. En revanche, le raid contre Eleusis est coûteux, car les attaquants sont en retard et tombent sur des défenseurs alertés par le raid contre Tatoï. Sur douze bombardiers, six sont perdus et trois gravement endommagés, pour la destruction de quatre avions allemands.
Dans la nuit, les bombardiers lourds alliés attaquent la gare de triage de Larissa, tandis que des Wellington lâchent des mines dans le canal de Corinthe. La chasse de nuit allemande parvient à abattre deux Consolidated mod.32, un Stirling et un Wellington.
En face, des Heinkel 111 bombardent la ville de Mytilène, dans l’île de Lesbos.
Rhodes – “RAF-Maritsa airfield”
Jusqu’alors privé d’avion par la désorganisation des convoyages d’appareils neufs ou révisés, l’équipage nouvellement formé sous les ordres du capitaine Mendès-France reçoit enfin son Consolidated 32. Le capitaine, usant de son pouvoir discrétionnaire, le baptise aussitôt Ville-de-Louviers. L’équipage, d’abord un peu déçu par ce nom peu martial, change vite d’avis en découvrant le dessin de Saint-Exupéry que PMF a décidé de faire reproduire sur le flanc gauche de l’avion, sous le poste de pilotage. Et c’est avec fierté que les hommes se verront surnommés « les cantonniers » par le reste du Groupe.
New York
Mon cher Mendès,
Pardonnez-moi d’être sans doute le dernier à vous féliciter de votre troisième galon et de votre deuxième citation. On croirait parfois que New York se situe à des années-lumière d’Alger tant il faut de temps aux nouvelles pour nous parvenir. J’ai reçu hier seulement les B.O. de fin juin. Tardives, mes félicitations n’en sont que plus chaleureuses : que j’ai eu raison, à Marrakech, de vous aider à rafraîchir vos notions de mathématiques ! Vous en avez fait le meilleur usage.
Dites au barman de l’Aletti, Edmond, de me tenir du champagne au frais (il connaît ma marque de prédilection, j’espère qu’il en restera !). Nous le boirons à vos succès lors de mon prochain passage.
Pendant que vous allez continuer de vous couvrir de gloire, on m’a exilé – je ne vois pas d’autre mot – à New York. On ne m’a pas donné le choix. « Trop vieux et trop blessé » ont décidé les médecins à ma sortie de la clinique Saint-Georges. Encore un peu, ils m’auraient réformé ! Houdemon, puis Noguès, et de Gaulle pour finir, ont décidé qu’il me fallait débarrasser le plancher. J’encombrais, apparemment ! « Rendons-le à ses tours de cartes » aurait même déclaré Gaullentin le Désossé.[4]
Ces messieurs ont prétexté de mon expérience de chef d’aéroplace sur la Ligne pour m’attribuer une sinécure. J’ai donc pris le 1er juillet dernier mes fonctions de chef du DAFNY – entendez Détachement Aérien Français de New York, avec majuscules. Ledit détachement n’est formé, outre votre serviteur, que d’une secrétaire d’âge canonique, Mme Lestard et d’un officier de l’Infanterie de Montagne, le lieutenant Ange Léonetti. Par respect pour la neutralité des États-Unis, je porte ici le titre de “Directeur de la Délégation d’Air France en Amérique du Nord” (délégation composée des membres du DAFNY) et j’ai fait peindre sur les portes la “crevette”, le cheval ailé à queue de poisson. Nous sommes en civil, bien entendu.
Nous occupons deux petits bureaux au 51e étage sur la face ouest du Rockefeller Center, au cœur de Manhattan. Nos fenêtres donnent sur le building d’un fameux music-hall, le Radio City. Lorsqu’il fait trop chaud, les girls de la troupe viennent rafraîchir leurs gambettes sur la terrasse qui sert de toit. Ma foi, le spectacle me convient…
Mme Lestard se consacre à la paperasse (c’est une perle !). Quant à Léonetti, on pourrait s’étonner qu’un lieutenant de nos troupes de montagne ait été affecté au DAFNY – ou à Air France. Au vrai, Léonetti est, dans le civil, inspecteur de police (gardez-le pour vous). De mère irlandaise (oui, on rencontre des Corses de mère irlandaise) et de grand-mère italienne (venue, je crois, de Lucques), il parle à merveille l’argot des quais du port, buvant de la bière avec des cops qui s’appellent O’Leary ou Flanagan, et du chianti avec des gangsters de Little Italy nommés Pusterlenghi ou Veneziano. Grâce à son entregent – et à des enveloppes distribuées avec générosité – les avions en caisse, les moteurs et les pièces détachées attendus à Casa et Alger partent sans encombre, au jour et à l’heure prévus. « Il y a plus d’une demeure dans la maison du Père » affirme l’Évangile, et sans doute, je l’admets, plus d’une façon de faire la guerre. Celle de Léonetti est bel et bien nécessaire.
Mon activité se limite à me rendre quelquefois à l’aérodrome Glen H. Curtiss, dans le Queens, pour l’arrivée de notre Stratoliner hebdomadaire qui vient d’AFN via Natal, Caracas et Miami. J’accueille l’équipage, les passagers et le courrier, et je lance le programme d’une révision de sept jours. Une heure plus tard, en principe, ou le lendemain, je salue l’équipage et les passagers et je vérifie le fret et le courrier d’un autre Stratoliner qui repart sur Casa, après sept jours d’escale, via Terre-Neuve, Prestwick en Écosse et Lisbonne.
Les Américains nous ont volontiers cédé cinq de ces avions Boeing dont ils jugent les moteurs Wright trop fragiles : ils ne connaissent pas les faiblesses de nos Hispano (mon ami Mermoz en est mort) ni les caprices de nos Gnôme & Rhône.
De temps en temps, je me rends aussi à l’hydrobase Floyd Bennett, à Brooklyn, pour m’occuper d’un de nos Bréguet Bizerte venu des Antilles, lui aussi maquillé en Air France. Via Key West, il apporte du rhum et des sacs postaux tout en gardant l’œil ouvert sur les éventuels U-Boots. Quand il repart, j’agite mon chapeau comme un chef de gare sa palette.
On compte sur moi, m’a affirmé Houdemon avant mon départ, pour représenter les ailes françaises aux États-Unis. Si je suis bien sage et poli, on me permettra de reprendre le manche pour essayer les nouveaux modèles que nous allons acheter. Havas Libre en fera des dépêches à tirer des larmes à toutes les Margot américaines et les reporters me tireront le portrait. J’ai l’ordre formel de me prêter aux rites des interviews, des conférences, des causeries à la TSF et des photos pour les magazines. De fait, Life me consacrera quatre pages la semaine prochaine, mais ce n’est pas une vie!
Heureusement, j’écris, j’écris et je dessine un conte pour enfants (où vous apparaîtrez, je crois !) et, foin de la bienséance, je cultive le beau sexe. New York ne manque pas de jolies femmes, y compris la mienne, qui me font perdre bien des heures mais fort peu de temps.
Au revoir, cher Mendès. Encore une fois, je vous félicite. Répondez-moi, je vous en prie, si votre bombardier vous en laisse le loisir. Vos lettres et votre amitié m’ont réconforté quand j’étais encore sur mon lit de douleur.
Très fidèlement.
Antoine de Saint-Exupéry
Mer Egée
Les Cyclades ont remplacé la Crète au rang d’objectif principal de la Luftwaffe. Des avions allemands décollant de Bulgarie, de Thrace et de la région d’Athènes effectuent 354 missions offensives contre Samos, Lesbos et Chio. Ils perdent 27 des leurs en échange de 12 chasseurs français.
En Crète arrivent 28 des 30 Hurricane amenés deux jours plus tôt pour l’île par les porte-avions de la Royal Navy (deux ont été perdus par accident entre Alger et Tobrouk). Un peu plus tôt, une douzaine d’appareils sont partis de Crète pour aller renforcer les rangs des squadrons de Naxos et Paros.
Athènes
Le général Kesselring confère avec les officiers de la Luftwaffe pour organiser une défense aérienne de nuit couvrant toute la région entre Salonique et le canal de Corinthe. Vingt zones “Himmelbett” doivent être créées et deux Gruppen spécialisés, les 1/NJG2 et 1/NJG3, équipés de Ju.88C et de Bf-110, doivent être basés entre Larissa et Eleusis avant la fin du mois. Ils relèveront les chasseurs de nuit improvisés par les unités de Bf-110 Zerstörer.
Alexandrie
Arrivée des destroyers français Mistral, Tempête, Tornade et Trombe (appartenant auparavant au groupe du Courbet). Ils doivent être modernisés par la suppression de deux de leurs quatre 130 mm, remplacés par trois 75 mm AA, 6 affûts simples de 20 mm et 4 lance-grenades anti-sous-marines, avant d’être envoyés à Cam Rahn pour relayer les Ouragan, Simoun, Tramontane et Typhon. Le Mistral doit également faire réparer les légers dommages subis le 26 juillet.
Quelque part en Provence
Journal de Jacques Lelong – Il y a bien des façons de Résister… Ce matin, départ aux aurores pour un voyage en train long et fastidieux, avec des douzaines de contrôles : des flics boches, des flics lavallistes (enfin, darnandistes), des vrais flics (qui ont l’air de se demander ce qu’ils font là) et même un contrôle de la SNCF ! Arrivée tardive, après deux changements, dans une petite gare de campagne, au son des cigales… Magnan – Hervé – m’accueille avec une carriole à cheval ! Hé oui, toute l’essence est réservée à nos amis en vert-de-gris. Quelques Hue Cocotte plus loin, nous voici devant une vaste demeure : le mas familial.
En entrant, nous croisons un curieux personnage, raccompagné avec cordialité par le maître de maison, le Grand-Père Magnan. Gris au point d’en paraître poussiéreux, petites lunettes, cheveu rare, sanglé malgré la chaleur dans un costume trois pièces sombre déjà démodé avant l’autre guerre… « C’est le percepteur ! » me souffle Hervé, qui m’explique tout un peu plus tard.
Le ministère de la “Reconstruction Nationale”, pour mieux organiser le pillage du pays (qu’il appelle “Réquisitions d’Intérêt Public”, n’oublions pas les capitales), a imaginé de s’adresser à l’administration des Impôts. À la campagne, les percepteurs sont chargés de mettre en œuvre l’extorsion de la “cotisation” en nature exigée de chaque agriculteur. Certains, par habitude sans doute, s’exécutent sans état d’âme, tondant jusqu’à l’os les malheureux paysans. Beaucoup sont devenus soudainement très, très myopes. D’autres, comme le monsieur poussiéreux de tout à l’heure, mettent au point avec leurs administrés toute une dissimulation de leurs productions, afin de verser le minimum et de permettre à leur région de ne pas mourir de faim (et même de pouvoir inviter quelques Parisiens pâlots). Le Grand-Père Magnan, qui n’est pas cultivateur, mais propriétaire terrien, vient de « négocier » avec le percepteur au nom de ses métayers.
– Il risque gros, si les Lavallistes s’en aperçoivent, non ?
– Tu parles ! Il serait expédié dans une usine boche ! En fait, un de ses collègues a même été fusillé pour « crime contre la Reconstruction » !
– Oh ! Mais dis donc, avec son air de rond-de-cuir, c’est une sorte de héros, un vrai patriote !
– C’est difficile à dire… En fait, il nous a expliqué qu’il faisait ça parce que le gouvernement Laval était illégal, et qu’il n’y avait rien de patriotique là-dedans. Il pense que l’administration doit obéir au doigt et à l’œil au gouvernement légal, même si celui-ci est à Alger et même si Laval est à Matignon. Il dit toujours qu’il ne fait pas de politique !
Argentia (Terre-Neuve)
La conférence franco-anglo-américaine commence dans la soirée. Cette réunion va permettre la signature de la Charte de l’Atlantique, déjà largement rédigée. « C’était une bonne chose, racontera Churchill dans ses Mémoires, parce que l’un des trois principaux participants n’était qu’une sorte d’ombre… » De fait, Anthony Eden a chuchoté à son Premier Ministre, en voyant entrer dans la salle de conférence un Paul Reynaud très fatigué par le voyage : « Ne trouvez-vous pas que “Mr Paul” n’est plus que l’ombre de lui-même ? » A quoi Winston a rétorqué : « Vous n’y êtes pas. Il n’est plus que l’ombre de quelqu’un de plus grand que lui, si vous voyez à qui je pense… »
Casablanca
Deux cargos américains débarquent des vedettes rapides de type Higgins achetées fin mars.
Alger
Après négociation avec l’état-major de l’US Navy, l’état-major de la Marine Nationale décide que les deux contre-torpilleurs survivants de la classe Guépard, le Guépard et le Verdun, vont être envoyés aux Etats-Unis pour d’importantes modifications. Tous les 138 mm/40 doivent être supprimés (malgré son relativement gros calibre, ce canon n’a pas une grande efficacité, en raison de sa trop faible cadence de tir), ainsi que les 37 mm AA. Le nouvel armement installé aux chantiers naval de New York comprendra : 4 x 125 mm/38 (polyvalents) sur anneau pivotant, avec bouclier, trois affûts doubles de 40 mm AA et six affûts simples de 20 mm, avec un conducteur de tir Mk. 33. Les armes anti-sous-marines comprendront quatre lance-grenades et deux râteliers à grenades. Les tubes lance-torpilles seront adaptés pour accepter la torpille britannique Mk. IX, car le stock de torpilles françaises commence à s’épuiser.
Le grand contre-torpilleur Mogador, endommagé par des bombes en Mer Egée le 13 juin et se trouve déjà en chantier à New York, va lui aussi être modifié. Les deux tourelles arrière de 138 mm doivent être enlevées et remplacées par 3 x 125 mm/38 (polyvalents) sur anneau pivotant, avec bouclier. Trois affûts doubles de 40 mm AA et six affûts simples de 20 mm seront ajoutés. Les tubes lance-torpilles seront eux aussi adaptés à la Mk. IX britannique. Le navire deviendra destroyer leader pour le Guépard et le Verdun, les trois vaisseaux constituant une escadre homogène dotée de canons polyvalents et d’une bonne artillerie anti-aérienne légère, dont la nécessité est apparue clairement dans les eaux grecques.
Par ailleurs, les quatre contre-torpilleurs de classe Aigle opérant actuellement de Dakar et Casablanca, dont l’armement anti-sous-marin a déjà été renforcé (suppression d’un 138 mm, ajout de quatre lance-grenades et de deux râteliers à grenades), seront eux aussi envoyés aux Etats-Unis pour de plus importantes modifications : Aigle, et Gerfaut en janvier 1942 et Epervier, et Vautour en juillet (Albatros et Milan y sont déjà, en fin de réparations et rééquipement après la bataille des îles du Cap Vert).
Mer Egée
Dans les Cyclades, la Luftwaffe attaque Chio et Samos, mais deux des quatre raids de la journée doivent être dirigés contre Naxos, car les chasseurs de la RAF basés sur cette île (et sur Paros), renforcés, sont redevenus agressifs. La station radar de Naxos est bombardée deux fois, mais sans beaucoup de précision. L’antenne n’est que légèrement endommagée, et le radar est de nouveau opérationnel en fin de soirée. Le nombre de missions offensives allemandes dans la journée tombe à 198 ; 19 avions sont été détruits en échange de huit chasseurs alliés abattus.
L’Armée de l’Air transfère 36 Hawk-81A2 d’Afrique du Nord à Rhodes pour compenser les pertes.
Dans la nuit, 75 He.111 bombardent des objectifs en Crète et à Rhodes. Les chasseurs de nuit de la RAF et la DCA en abattent six. De leur côté, les raids alliés visent les gares de triage d’Athènes et de Larissa, et minent le canal de Corinthe. Trois Wellington sont abattus, deux par la Flak et un par un Bf-110 en maraude.
Rhodes – “RAF-Maritsa airfield”
Les Italiens, en dépit du talent pour le génie civil, hérité des Romains, que le monde entier leur reconnaît, avaient bâclé la construction des pistes de Maritsa, l’une orientée nord-sud, l’autre est-ouest, et négligé les installations. Quoiqu’il ait été aménagé sur un marécage aujourd’hui asséché, Thanatopotamos – littéralement Marais-la-Mort… – l’aérodrome est, à tout moment, envahi par la poussière que soulève le meltem.
Au retour de la première mission du Ville-de-Louviers, un bombardement de nuit de la gare de triage de Larissa, des bourrasques de poussière gênent la visibilité. C’est pourquoi l’avion de PMF est légèrement heurté aux abords de la zone de stationnement par le Djurdjura, que commande le capitaine Jules Roy. Les deux appareils seront indisponibles durant deux jours.
Mais si l’équipage du capitaine Mendès-France compte son premier blessé, ce n’est pas à cause de cet accrochage bénin. Le caporal Hervé Guénec, qui tient la tourelle dorsale, a été atteint au cuir chevelu, assez profondément, par une balle tirée par un chasseur de nuit Bf.110 qui n’a heureusement pas pu réitérer son attaque. Guénec en sera quitte pour quarante-huit heures d’infirmerie et une tournée générale.
Stroud (Gloucestershire, Angleterre)
Sefton Delmer et Pierre Bourdan réunissent à Hawkwood College la petite équipe des “radios noires” pour fixer définitivement les lignes directrices de leurs programmes. Hawkwood College, établissement d’enseignement de l’anthroposophie[5] réquisitionné depuis mai 1940, offre le secret, la tranquillité et les paysages des Cotswolds dont le calme contraste avec la fièvre qui anime les ruines du centre de Londres. Les réactions remontées d’Allemagne, d’Italie et des pays occupés, par des voies que nul n’oserait même imaginer, de peur que la Gestapo ne sache lire dans les pensées, indiquent que les premiers essais ont trouvé leur public d’entrée de jeu.
En ce qui concerne Der Chef, incarné par Delmer lui-même, les émissions pourront bénéficier d’informations transmises par le MI-6, sans source évidemment, du dépouillement de la Presse allemande reçue en Suisse par les services des ambassades du Royaume-Uni et de France à Berne et, surtout, des rapports d’écoute des radios des unités de la Wehrmacht, des navires de la Kriegsmarine et des groupes de la Luftwaffe : tout n’est pas codé, loin de là. On a pu apprécier, durant la Drôle de Guerre, l’effet démoralisant de ce genre de renseignements dans la bouche de Lord Haw-Haw ou de Ferdonnet, “le traître de radio Stuttgart”, qui donnent quelque consistance au mythe de la trahison. Der Chef va, plus que jamais, poser au nazi fanatique, désolé de voir le Führer mal entouré par une bande de profiteurs et mal conseillé par une clique d’incapables. Bourdan[6] ne saura jamais si Delmer a lu les œuvres du général de Gaulle, mais il constate que son alter ego s’efforce – et il ne doute pas de son succès – d’attiser, comme à loisir, “la discorde chez l’ennemi”.
Le tenente-colonello De Natale, lui, jouera sur le velours en exaltant le roi, présenté désormais – pourquoi se gêner ? – comme la nouvelle incarnation du Risorgimento et, du même mouvement, en célébrant les mérites de Badoglio, dont le désaccord avec le Duce est chaque jour davantage porté sur la place publique. Il en serait bruit jusque dans les offices feutrés de la Cité du Vatican, où les uns s’en réjouissent tandis que d’autres s’en inquiètent. Des âmes pieuses[7] s’en font l’écho auprès de qui de droit. De Natale, d’ailleurs, ne manquera jamais de rappeler les Italiens aux exigences de leur catholicisme originel mis à mal par le fascisme, « ce qui ne mange pas de pain » commente Bourdan. Par contre, le tenente-colonello tirera à boulets rouges sur le Duce lui-même, « questo facchino e poltrone », dont la popularité s’effrite désormais à proportion des revers essuyés par les forces armées de l’Italie sur terre, sur mer et dans les airs. Il cogne aussi sur la camarilla qui l’entoure, mais pas au-delà : Delmer et Bourdan jugent de bonne politique de ne pas paraître vouloir exclure du jeu politique de l’avenir la quasi totalité des fascistes.
Mer Egée
La Luftwaffe lance dès l’aube un petit raid contre Naxos et un autre contre le terrain de Maleme, en Crète, dont les réparations sont presque terminées. Dix avions allemands sont détruits en échange de quatre chasseurs alliés. Mais bientôt, les aviateurs allemands ont d’autres préoccupations.
En effet, dans les Cyclades, les Alliés reprennent l’initiative en lançant “Style”, une puissante mission de ravitaillement de Chio et Lesbos. Un convoi de cinq cargos rapides et un pétrolier quitte Rhodes au début de la nuit cap au nord, escorté par l’Escadre de Mer Egée, renforcée des avisos AA Auckland et Black Swan. A partir de 06h00, les Beaufighter de la RAF et les Hawk-81 venant de Samos et Chio assurent une couverture aérienne. A 08h00, après avoir longé les eaux turques près de Simi et de Tilos, le convoi double la pointe ouest de Kos et met le cap au nord, vers Chio.
Le QG allemand réagit avec quelque retard. Le premier raid contre Style approche du convoi vers midi, au moment où les navires passent le Détroit de Samos. Ce raid ne compte que 18 Ju.87 et 12 Ju.88, escortés par 16 Bf-110 et 24 Bf-109. Les chasseurs alliés piquent sur les Stukas, qui, malgré leur escorte, doivent se débarrasser de leurs bombes et s’enfuir pour éviter le massacre. Les Ju.88, plus rapides, franchissent non sans mal le barrage des chasseurs, mais doivent alors faire face à la plus forte concentration de DCA qu’ils aient jamais affrontée. Sans même parler de l’artillerie légère, ce sont 70 x 4 pouces (six sur chacun des huit DD de classe Hunt-type 2 et sur le Black Swan, plus huit sur le Gurkha et sur l’Auckland) et 20 x 5,25 pouces (dix sur chacun des deux CLAA anglais). Aucun des navires du convoi n’est atteint par les bombes.
A 15h40, alors que le convoi entre dans le port de Chio, un nouveau raid venant du nord est détecté par le radar CXAM installé dans l’île. La Luftwaffe a lancé des terrains de Bulgarie et de Thrace 70 bombardiers et 28 Bf-110. Les chasseurs français ont tout le temps de prendre position et désorganisent complètement le raid. Néanmoins, 15 Ju.88 réussissent à percer et leurs bombes endommagent un cargo, qui doit être échoué, et l’aviso Auckland.
Peu après survient un troisième raid, cette fois de la région d’Athènes, avec 54 Ju.87 et Ju.88 escortés par 48 chasseurs. Embusqués sur leur trajet, les Hurricanes de Naxos les attaquent au passage. Ce combat force les Bf-109 à faire demi-tour pour ravitailler, laissant les bombardiers à la garde de 20 Bf-110 seulement. A 17h35, quand le raid approche de Chio, il est chaudement accueilli par les Hawk-81, qui passent un moment très agréable, car les Zerstorers sont décidément incapables de combattre à armes égales des chasseurs monomoteurs modernes.
Au total, sur les 270 avions lancés contre “Style”, 39 ont été détruits par la chasse alliée, en échange de 14 chasseurs alliés. La DCA, navale ou terrestre, a de son côté abattu sept autres avions allemands.
Alors que la nuit tombe sur le Dodécanèse, deux cargos escortés par quatre destroyers de classe Hunt gagnent Mytilène (Lesbos). Simultanément, la Force B de l’Escadre de Mer Egée file à grande vitesse vers Andros, où elle arrive à 23h00. Les cinq navires français exécutent un bombardement de 90 minutes contre les installations allemandes et attaquent le trafic maritime près d’Andros, détruisant deux dragueurs italiens et plusieurs petits bateaux. Ils se retirent ensuite vers Samos, où ils rejoignent le lendemain à l’aube le reste de l’escadre (en dehors des deux avisos, toujours à Chio, et des quatre destroyers de classe Hunt, à Mytilène). Au total, l’opération “Style” est considérée comme un succès majeur, qui a fortement impressionné le gouvernement et la presse de Turquie.
[1] Ces deux derniers sont des variantes anti-aériennes de la classe “L”, dotée de quatre jumelages de canons de 4 pouces polyvalents au lieu des trois tourelles doubles de 4,7 pouces.
[2] Ces six bâtiments ont été modifiés à Oran et portent à présent 1 x 3,9 pouces/40, 3 x 40 mm (Bofors type Armée), 4 x 20 mm (Œrlikon), deux torpilles de 21,7 pouces, deux lance-grenades anti-sous-marines, un râtelier à grenades.
[3] Le Gurkha est en fait un destroyer de classe “L”, nommé initialement Larne et rebaptisé en l’honneur du navire de classe Tribal ayant porté ce nom et perdu lors de la campagne de Norvège ; comme les Legion et Lively, il a été achevé dans la variante anti-aérienne de la classe “L”.
[4] NDE – Bien entendu, la version des intéressés est qu’on ne voulait pas risquer de faire tuer une Gloire nationale (et même internationale) en le renvoyant au combat, même à sa demande pressante. Saint-Ex devait être protégé contre lui-même.
[5] Sorte de syncrétisme mystico-philosophique à prétention scientifique, précurseur par certains côté de l’écologie et dû à l’autrichien Rudolf Steiner (1861-1925).
[6] Il l’écrira, après la Libération, dans ses Carnets de retour.
[7] Le cardinal Eugène Tisserant (1884-1972), de l'Académie française, personnalité énigmatique, notabilité de premier plan, pendant quatre pontificats, de la Curie romaine où il veillait notamment sur les Chrétiens d’Orient, s’est toujours refusé à écrire ses souvenirs. On sait cependant qu'il entretenait des liens étroits avec le 2e Bureau depuis la Première Guerre mondiale.